COMITÉ INTERNATIONAL DE LA CROIX-ROUGE

DOCUMENTS

sur l'activité du Comité international de la Croix-Rouge en faveur des civils détenus dans les camps de concentration en Allemagne (1939-1945)


TROISIÈME PARTIE

RAPPORTS DE DÉLÉGUÉS DU COMITÉ INTERNATIONAL DE LA CROIX-ROUGE SUR LEUR ACTIVITÉ EN FAVEUR DES CIVILS DÉTENUS DANS LES CAMPS DE CONCENTRATION EN ALLEMAGNE (1945)

Le Comité international de la Croix-Rouge publie ci-après les rapports de ses délégués qui ont pu soit pénétrer dans les camps de concentration à la suite des accords conclus par le Président du Comité international avec les Autorités du Reich, soit porter secours aux évacués de ces camps.

Le premier rapport 1 se réfère toutefois à une période antérieure : celle où les délégués du Comité international de la Croix-Rouge cherchent par des prises de contact avec les commandants de camps de concentration - alors que la visite même des camps leur demeure interdite - et par des discussions sur place, à pénétrer le mystère qui enveloppe ces camps et à obtenir des listes de détenus, des renseignements et des assurances propres à faciliter l'envoi de secours.

Le deuxième rapport 2, de caractère général, relate les efforts incessants et tenaces tentés par la délégation de Berlin en vue d'obtenir des concessions des Autorités allemandes en faveur des détenus des camps de concentration - efforts parallèles à ceux que poursuivait de son côté le Président du Comité international - et qui furent, comme on le verra, au moins partiellement couronnés de succès.


1 Rapport no I, page 91.
2 Rapport no II, page 92.

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Les rapports suivants illustrent la dernière phase de la guerre - celle où les délégués sont admis dans les camps, non sans parfois encore d'âpres discussions sur le pas de la porte, et peuvent y faire pénétrer les convois de secours.

Certains ont trait au rapatriement de détenus vers la frontière suisse 1, d'autres aux efforts des délégués pour éviter des évacuations massives 2 (Oranienburg, Ravensbrück), d'autres encore au ravitaillement de colonnes de détenus évacués 3. On verra notamment les délégués du CICR à l'œuvre à Theresienstadt 4, à Mauthausen 5, à Dachau 6, à Turckheim 7, où leur présence évita le pire, dans les prisons de Berlin 8, où ils obtinrent la libération de nombreux détenus.

Certains de ces rapports sont de simples « carnets de route » de délégués-convoyeurs. Rédigés souvent en pleine action, ils reflètent la situation chaotique qui prévalait alors en Allemagne et montrent le caractère d'improvisation hardie que dut revêtir l'action de secours, épousant pour ainsi dire au jour le jour le cours des événements dans leur confusion même, sans qu'un plan raisonné puisse toujours être établi ou suivi.

A partir de points fixes - la frontière suisse, la délégation centrale d'Uffing, les dépôts de vivres de Wagenitz, près de Berlin, de Lübeck, de Moosburg - les colonnes de camions durent emprunter des itinéraires de fortune et des chemins de traverse pour atteindre leurs objectifs, dans des conditions exigeant des convoyeurs et des chauffeurs un dévouement et un sang-froid de tous les instants.


1 Rapport no III, page 105.
2 Rapport no IV, page 111.
3 Rapports nos V et VI, pages 120 et 123.
4 Rapport no VII, page 130.
5 Rapports nos IX et X, pages 134 et 136.
6 Rapports nos XI et XII, pages 143 et 149.
7 Rapport no XIII, page 152.
8 Rapport no VIII, page 133.

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I. - Visite au Commandant du camp d'Auschwitz d'un délégué du CICR (septembre 1944)

... Tout au long des routes, des pistes polonaises pour être plus exact, qui mènent de Teschen à Auschwitz, nous avons rencontré des groupes d'hommes et de femmes, encadrés de SS, portant l'habit rayé des camps de concentration et formant de petits Kommandos (détachements de travail). Ces Kommandos travaillent tantôt à l'agriculture, tantôt aux mines.

Ces gens, malgré le travail en plein air, ont tous le teint blafard, cendré. Tous marchent au pas et en rang de quatre; les gardes, le fusil sous le bras, sont des SS de la Division Totenkopf...

Nous arrivons enfin à Auschwitz et, après avoir eu la patience nécessaire, nous sommes introduits à l'intérieur du camp de concentration. Du camp même, nous n'apercevons que six à huit très grandes casernes en briques rouges. Ces bâtisses paraissent neuves; toutes les fenêtres sont munies de barreaux; le camp est entouré d'un mur en plaques de béton, mur très haut, surmonté d'une garniture de barbelés.

Entretien avec le Commandant : Comme à Oranienburg et à Ravensbrück, les officiers sont ici à la fois aimables et réticents. Chaque mot est bien calculé et l'on sent la crainte de laisser échapper le moindre renseignement.

1) Les distributions des envois faits par le Comité semblent être admises et même réglées par un ordre général valable pour tous les camps de concentration.

2) Le commandant nous dit que les paquets adressés personnellement à un détenu sont toujours remis intégralement.

3) Il existe des hommes de confiance pour chaque nationalité (Français, Belges, pas d'autre nationalité citée, mais certainement plusieurs autres).

4) Il existe un « Judenältester » (doyen des Juifs), responsable pour l'ensemble des internés juifs.

5) Les hommes de confiance et le « Judenältester » peuvent recevoir des envois collectifs; ces envois sont distribués librement par eux. Les paquets personnels arrivant à un nom inconnu au camp sont remis à l'homme de confiance de la nationalité en question.

6) La distribution des envois faits par le Comité nous paraît certaine. Nous n'avons pas de preuve, mais notre impression est que le Commandant dit vrai quand il affirme que ces distributions se font régulièrement et que tout vol est puni sévèrement...

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Nous espérons pouvoir vous faire parvenir bientôt des noms, prénoms et numéros de détenus d'Auschwitz ainsi que leur nationalité. En effet, un Kommando de prisonniers de guerre britanniques travaille dans une mine à Auschwitz en contact avec ces gens. Nous avons prié l'homme de confiance principal de Teschen de faire son possible pour obtenir de l'homme de confiance du Kommando d'Auschwitz tous les renseignements utiles.

Spontanément, l'homme de confiance principal britannique de Teschen nous a demandé si nous étions au courant au sujet de la « salle de douches ». Le bruit court en effet qu'il existe au camp une salle de douches très moderne où les détenus seraient gazés en série. L'homme de confiance britannique a, par l'intermédiaire de son Kommando d'Auschwitz, essayé d'obtenir confirmation de ce fait. Ce fut impossible de rien prouver. Les détenus eux-mêmes n'en ont pas parlé.

Une fois de plus, en sortant d'Auschwitz nous avons l'impression que le mystère reste bien gardé. Nous emportons pourtant la certitude que des envois sont à faire, la plus grande quantité possible et le plus vite possible. Une fois encore, disons que nous croyons que ce qui est envoyé est remis intégralement aux détenus.

II. - Rapport sur les pourparlers de la délégation du CICR à Berlin avec les Autorités allemandes et sur son activité en faveur des détenus dans les camps de concentration

... Dès le début, du moins aussi longtemps que la constellation militaire fut favorable au Reich, les Autorités allemandes furent d'avis que les camps de concentration étaient une affaire interne, qui ne regardait que le Reich et que, par conséquent, aucune Puissance étrangère et aucune organisation internationale n'avait à s'en occuper. Des démarches peu diplomatiques et conduites avec brusquerie auraient mis en danger toute l'action du Comité international de la Croix-Rouge en faveur des prisonniers de guerre et des internés civils sur la base de la Convention de Genève. Dans les années 1943 et 1944, la délégation du Comité international à Berlin s'est toujours préoccupée de se mettre en rapport avec les commandants des divers camps de concentration pour discuter avec eux la question d'envois de secours aux détenus de ces camps. On se procura des milliers de noms de déportés et l'on put ainsi renseigner leurs parents dans les territoires occupés. Les envois de secours du CICR dans les camps de concentration tenaient une large place dans le plan de secours collectifs des prisonniers se trouvant en Allemagne.

Mais les dirigeants et les véritables maîtres des camps de concentration étaient pour nous des inconnus et nous ne pouvions pas les

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atteindre. Le contact avec les Autorités intérieures était extrêmement difficile à établir puisqu'il y avait, par principe, une profonde méfiance à l'égard de toute organisation qui n'était pas d'origine allemande, de la part des Autorités du Service de sécurité et des SS.

Au début de janvier 1945, je fis la connaissance d'un membre du Ministère des Affaires étrangères, le Dr Reichel, qui faisait la liaison entre les services intérieurs et le Ministère lui-même. Grâce à ses très bons rapports avec tous les bureaux des SS et du Service de sécurité, le Dr Reichel nous a rendu par la suite des services signalés en tant qu'intermédiaire.

Le 9 janvier, un de nos délégués eut une première entrevue avec le chef du Service de la sécurité et de la défense pour les détenus politiques, l'Obersturmbannführer Dr Berndorf. Le Dr Berndorf lui indiqua le nom de l'Obergruppenführer Glücks, chef de l'administration de tous les camps de concentration en Allemagne. Les pourparlers avec l'Obergruppenführer Glücks eurent lieu le 11 janvier et les résultats acquis à ce moment éveillèrent en nous les plus grands espoirs. Ainsi que nous l'avons déjà dit, nos efforts tendaient à fournir les camps de concentration en vivres, en vêtements et en médicaments, dans la même mesure où l'on fournissait les camps de prisonniers de guerre. Il va sans dire que le CICR devait exercer un contrôle par ses délégués pour savoir si les envois parvenaient bien à leur lieu de destination et s'ils arrivaient bien aux mains des détenus.

On ne pouvait arriver à exercer un tel contrôle que par l'intermédiaire d'hommes de confiance dignes de foi. Le texte des accords passés par le délégué du CICR avec l'Obergruppenführer Glücks était le suivant :

1. Chaque camp principal indique au CICR une personnalité connue appartenant à chacune des nationalités, qui devra fonctionner comme homme de confiance principal.

2. Dans chaque camp annexe ou secondaire des divers camps de concentration on choisit également un homme de confiance pour chaque nationalité, dont le nom est notifié au CICR.

3. Les hommes de confiance dans les camps annexes ou secondaires envoient à l'homme de confiance du camp principal les accusés de réception des colis de secours pour qu'il les fasse parvenir à Genève.

4. On peut envoyer toutes les denrées non périssables, ainsi que des conserves dans des boîtes de fer blanc, du café et des cigarettes.

5. L'envoi de sous-vêtements chauds et de chaussures est très souhaitable.

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6. On peut envoyer tous les médicaments à l'exception de stupéfiants.

7. Les colis collectifs doivent être envoyés au camp de concentration de Dachau, qu'il convient de considérer comme le camp principal d'après la nouvelle organisation des camps de concentration en Allemagne.

8. Le Service central de la sécurité du Reich (Reichssicherheitshauptamt) se charge du transport des colis de secours de Dachau aux divers camps.

9. Tous les commandants de camps de concentration reçoivent l'ordre du Service central de la sécurité du Reich de distribuer les colis de secours aux diverses nationalités, selon un plan proposé par le CICR.

10. Les visites des camps de concentration et des camps secondaires par les délégués seront annoncées au Reichsführer SS Himmler. Cette question reste ouverte.

Cet accord est valable pour les déportés politiques des nationalités suivantes : Français, Belges, Hollandais, Danois, Norvégiens.

On saura lors d'une prochaine séance si les ressortissants d'autres nationalités peuvent aussi être ravitaillés.

Par l'accord ainsi passé, la délégation du CICR a pu inscrire à son actif un succès qui dépassait même nos espérances. Malheureusement, diverses promesses n'ont jamais été tenues. C'est ainsi, par exemple, que jamais on n'a pu obtenir la liste des hommes de confiance. Les envois collectifs et individuels firent le plus souvent l'objet d'accusés de réception, mais, ainsi que l'expérience nous l'a démontré plus tard, ils ne parvinrent pas tous aux mains des détenus politiques. Le nombre des détenus dans les camps de concentration ne nous a jamais été communiqué malgré diverses promesses faites. La visite des camps de concentration par les délégués du Comité international de la Croix-Rouge n'eut lieu que dans des camps isolés et seulement dans les derniers jours de la guerre. Jamais une conversation franche avec les hommes de confiance des diverses nationalités n'a eu lieu, que je sache, et pourtant c'était là un des seuls moyens d'être renseigné exactement sur les conditions existant dans les camps de concentration.

Le 2 février, les délégués du CICR se rendirent au Quartier général des camps de concentration à Oranienburg pour y discuter les diverses questions relatives à l'approvisionnement des camps de concentration en vivres et particulièrement en médicaments. Le Standartenführer Loling, médecin en chef de tous les camps de concentration d'Allemagne, montra toute la compréhension désirable au projet du Comité international d'envoyer des médicaments aux

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médecins prisonniers et dicta sur-le-champ un ordre, pour en faciliter l'application à tous les camps de concentration. Dans cet ordre, il était spécifié que les quittances mentionnant la réception des médicaments devaient être signées uniquement par les médecins étrangers prisonniers. Le Dr Loling profita de l'occasion pour signaler aux représentants du CICR tous les efforts faits par le Service de sécurité du Reich pour éviter les épidémies dans les camps de concentration, lesquelles mettraient en danger la santé du peuple allemand. En même temps, nous eûmes une conversation avec l'Obersturmbannführer Hoess, le représentant et adjudant de l'Obergruppenführer Glücks. Nous fîmes remarquer de nouveau la grande importance que le CICR attachait à la visite de ses délégués dans les camps de concentration. L'Obersturmbannführer Hoess nous répondit que c'était du Reichsführer Himmler que dépendait toute décision sur ce sujet; cependant il nous promit encore une fois de soumettre la question à l'Autorité dont il relevait. En ce qui concerne les listes des hommes de confiance et des effectifs des divers camps de concentration d'après les nationalités, on nous assura que ces listes n'étaient pas encore arrivées. L'Obersturmbannführer Hoess s'excusa en invoquant les mauvaises conditions de transmission du courrier et des communications. Par la suite, nous devions recevoir encore souvent cette réponse stéréotypée à nos demandes réitérées.

Plus tard, nos pourparlers avec le Quartier général des camps de concentration à Oranienburg devinrent assez fréquents. Dans les diverses séances avec l'Obersturmbannführer Hoess et le Standartenführer Loling, on régla maintes questions de détail sans arriver pourtant à un accord de principe concernant la visite des camps de concentration par les délégués du CICR. Le Reichsführer SS Himmler se confina dans le silence.

Entre le 13 et le 15 mars, des conversations eurent lieu entre le Président du Comité international de la Croix-Rouge, M. Carl Burckhardt, et l'Obergruppenführer Kaltenbrunner. Sans attendre l'issue de ces pourparlers, la délégation à Berlin entreprit de nouvelles démarches auprès du Brigadeführer Schellenberg, chef du Service d'informations politiques. Ce dernier occupait alors une place très en vue parmi les premiers dirigeants de l'Allemagne et son influence s'étendait sans aucun doute jusqu'aux sphères les plus hautes. Les conversations avec Schellenberg nous permirent de distinguer au sein du Gouvernement du Reich deux tendances qui se heurtaient constamment : l'une consistait à faire certaines concessions, à mener la guerre avec des méthodes humaines et correctes, à traiter les prisonniers selon les conventions internationales et à concéder des droits étendus au Comité international de la Croix-Rouge, tandis que l'autre soutenait la théorie qu'il fallait avoir des cœurs et des entrailles d'acier, et préconisait la nécessité de lutter à outrance sans aucun

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égard aux sentiments humains et sans faire de concessions à la propagande étrangère ou à l'idéologie humanitaire, considérée comme une faiblesse. On pouvait admettre au nombre des défenseurs de la première théorie le Brigadeführer Schellenberg, qui exerçait son influence dans ce sens sur le Reichsführer SS Himmler. Dans le camp opposé se trouvaient Hitler et son adjudant Bormann.

Nous discutâmes divers problèmes. Les questions concernant les camps de concentration étaient les suivantes :

1. Le rapatriement des femmes françaises du camp de concentration de Ravensbrück.

Schellenberg nous dit que ce problème devait être tranché d'ici peu; il ajouta cependant qu'il y aurait lieu d'envisager un échange de ces femmes avec les femmes du Service auxiliaire de la Wehrmacht se trouvant en captivité en France.

2. Le ravitaillement des camps de concentration par le CICR, leur visite par ses délégués, l'organisation de la correspondance.

Schellenberg connaissait très bien l'ensemble du problème et il promit d'apporter son concours à sa solution. Les diverses questions devaient cependant encore être discutées avec le Gruppenführer Müller, du Service de la sécurité.

3. Le problème juif.

A notre demande si la condition des Juifs ne pourrait pas être rendue meilleure, et s'il y avait un espoir que cessent les persécutions à leur égard, Schellenberg nous répondit que divers allégements étaient en vue et promit d'exercer son influence dans ce sens.

Nous prîmes congé du Brigadeführer Schellenberg avec l'impression d'avoir trouvé un homme avec qui une discussion était possible et qui avait une vaste compréhension des problèmes qui préoccupent le Comité international de la Croix-Rouge.

Le 23 mars, les délégués du CICR se rendirent chez l'Obergruppenführer Müller, chef du Sicherheitsdienst. Cette entrevue fut également ménagée par le Dr Reichel. Malheureusement, nous ne connaissions pas encore à ce moment le résultat des pourparlers entre le président Carl Burckhardt et le général Kaltenbrunner. Aussi ne pouvions-nous discuter certaines questions assez à fond. Toute la discussion roula sur le problème des camps de concentration et l'on discuta en particulier les points suivants :

1. Envois de secours aux camps de concentration.

Nous rendîmes l'Obergruppenführer Müller attentif aux résultats que nous avions déjà obtenus. Nous lui fîmes remarquer que le CICR

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avait déjà livré des milliers de tonnes de vivres dans les camps de concentration; que les conditions de communication ayant entre temps notablement empiré, le CICR s'était décidé à organiser des colonnes de camions partant de Genève pour les camps de concentration, comme il les organisait pour les camps de prisonniers de guerre. Nous le priâmes d'accorder lui aussi toute son aide au Comité international de la Croix-Rouge.

L'Obergruppenführer Müller nous répondit que tous ces problèmes avaient déjà été discutés par le président Carl Burckhardt et le général Kaltenbrunner et qu'ils avaient reçu une solution favorable. Les envois de secours devaient parvenir aux ressortissants de toutes nationalités.

2. Correspondance pour les camps de concentration.

Le Ministère des Affaires étrangères avait déjà donné l'autorisation au CICR de fournir des formulaires de messages Croix-Rouge aux détenus des camps de concentration de nationalité belge et française. Nous proposâmes à l'Obergruppenführer Müller d'étendre cette autorisation à tous les détenus des camps de concentration. Les camions Croix-Rouge apporteraient aux camps, en même temps que les vivres, des formulaires de messages Croix-Rouge, qu'ils remporteraient, dûment remplis, lors de leur voyage de retour. L'Obergruppenführer Müller fut d'avis que la censure serait très difficile à établir du fait du manque de censeurs. La quantité de nouvelles qui pourraient être transmises de cette manière dépendrait du nombre des censeurs que le Reich pourrait mettre à disposition.

3. La question juive.

Nous demandâmes la permission de visiter Theresienstadt, ce qui nous avait déjà été promis depuis longtemps. L'Obergruppenführer Müller répondit que la visite était autorisée et qu'un délégué du CICR verrait le camp dans quelques jours. Müller espérait que cette visite mettrait enfin un terme à la propagande mensongère ennemie.

4. Visite du camp de Bergen-Belsen.

Nous fîmes remarquer à M. Müller que les Autorités allemandes nous avaient promis à plusieurs reprises d'organiser une visite de ce camp, mais que cette visite était toujours remise à une date ultérieure. Müller indiqua qu'il connaissait aussi ce problème mais qu'il fallait remettre encore une fois la visite. Il dit que le camp de Bergen-Belsen serait dissous, que tous les Juifs d'Allemagne seraient réunis dans un seul et même camp et que les envois de secours aux Juifs seraient autorisés en principe. C'est par cette déclaration que se termina la séance avec l'Obergruppenführer Müller.

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Le 30 mars, un délégué du CICR vint à Berlin en mission spéciale pour discuter avec l'Obergruppenführer Kaltenbrunner les modalités de rapatriement des femmes françaises internées à Ravensbrück. L'entretien avec l'Obergruppenführer Kaltenbrunner eut lieu à Berlin. ... Le 3 avril, au cours d'une conversation au Ministère des Affaires étrangères à laquelle prirent part l'ambassadeur Schmidt, l'adjudant de Kaltenbrunner, l'ambassadeur Windecker et les délégués du CICR, furent arrêtées les modalités du rapatriement de 300 femmes françaises internées au camp de concentration de Ravensbrück. Selon les décisions prises lors des pourparlers du président Burckhardt avec Kaltenbrunner, un délégué du CICR devait s'installer dans chaque camp de concentration. Comme entre temps un délégué du CICR était allé à Prague en vue de s'établir dans le ghetto de Theresienstadt, nous demandâmes une autorisation et des instructions à cet effet. L'adjudant de Kaltenbrunner nous répondit qu'il devait encore discuter ce point avec Kaltenbrunner lui-même.

Le 4 avril, je fis une visite au Quartier général d'Oranienburg. Nous vîmes là toutes les personnalités dirigeantes : le Standartenführer Loling, l'Obersturmbannführer Hoess avec tout l'état-major faisant partie de son administration. On discuta de diverses questions de détail et il y eut une réunion avec les hommes de confiance. Il n'était naturellement pas question d'un entretien libre, étant donné que la confrontation eut lieu en présence de tous les SS. Les hommes de confiance étaient visiblement impressionnés et apeurés; seul l'homme de confiance hollandais osa parler un peu plus ouvertement. Nous étions très prudents dans nos questions, car nous ne voulions en aucune manière compromettre les hommes de confiance. Ainsi que me l'a dit plus tard l'homme de confiance yougoslave, il avait été spécifié, avant l'entrevue, exactement à quelles questions les hommes de confiance pouvaient répondre ou non. En particulier, il leur était sévèrement défendu de communiquer l'effectif des détenus des diverses nationalités.

Des lettres de recommandation pour tous les commandants de camps de concentration furent établies au nom de deux délégués du CICR : ces lettres rendirent de grands services par la suite. Désireux d'envoyer un délégué permanent au camp de concentration de Buchenwald, je rendis l'Obersturmbannführer Hoess attentif à la promesse faite dans ce sens par le général Kaltenbrunner et je lui demandai une autorisation d'entrée et une « autorisation de séjour » dans le camp pour ce délégué. L'Obersturmbannführer Hoess me répondit qu'il devait en cette occurrence s'adresser tout d'abord à son chef, le Reichsführer SS Himmler, un pareil accord lui étant inconnu. Je recommandai au délégué de se rendre tout de même sans autorisation à Buchenwald et de chercher à pénétrer dans le camp de concentration. De mon côté, je voulais faire toutes les

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démarches nécessaires à Berlin pour obtenir l'autorisation aussi rapidement que possible.

Le 5 avril, je me rendis à Prague pour me mettre en relation avec les Autorités du Service de sécurité de cette ville et pour visiter le ghetto de Theresienstadt.

Le 6 avril eut lieu la visite du ghetto de Theresienstadt, où nous devions avoir d'importantes conversations avec le Dr Weineman, chef du Sicherheitsdienst du « Protectorat de Bohême et Moravie », et avec l'Oberführer Eichmann, spécialiste pour toutes les questions juives. Ce dernier s'était rendu de Berlin à Prague pour examiner avec les délégués du CICR diverses questions concernant les Juifs. L'Oberführer Eichmann avait joué un rôle de premier plan dans les camps de concentration de Lublin et d'Auschwitz. Ainsi qu'il me l'a communiqué, il était le mandataire direct du Reichsführer SS pour toutes les questions juives. Dans une réception qui fut donnée au Hradschin, j'eus l'occasion de parler avec ces deux hommes jusque tard dans la nuit et d'examiner les problèmes les plus divers. Ce qui intéressait particulièrement le CICR ce n'était pas tellement les conditions de logement et les installations du ghetto de Theresienstadt que de savoir si ce ghetto servait seulement de camp de passage pour les Juifs et dans quelles proportions les déportations avaient eu lieu vers l'Est (Auschwitz). Conformément à ce que j'avais pu constater dans le ghetto de Theresienstadt, le doyen des Juifs, Dr Eppstein, homme de confiance du camp, avait aussi été déporté à Auschwitz en même temps que beaucoup d'autres. De ce fait, je demandai au Dr Weineman, sans ambages, quand les déportations avaient eu lieu et dans quelles proportions. Le Dr Weineman me répondit que les derniers transports vers Auschwitz dataient d'environ six mois. Il s'agissait de 10.000 Juifs qui avaient été employés à agrandir le camp d'Auschwitz et qui seraient, pour la plupart, employés dans l'administration. Plusieurs milliers devaient avoir été employés dans des travaux de retranchement. Selon le Dr Weineman, il n'y avait aucune communication entre ces gens et Theresienstadt. Il ajouta qu'il ne savait rien d'autre sur leur sort; qu'ils avaient probablement été emmenés par les Russes qui avaient pénétré entre temps dans cette région. Il dit que le transfert de ces Juifs n'avait pas eu lieu sur son ordre mais qu'il avait obéi à un ordre venant de plus haut.

Au cours de la soirée, Eichmann développa ses théories au sujet du problème juif. A son avis, les Juifs de Theresienstadt étaient beaucoup mieux lotis en ce qui concerne la nourriture et les soins médicaux que beaucoup d'Allemands. Il dit que Theresienstadt était une création du Reichsführer SS Himmler qui voulait donner aux Juifs la possibilité d'organiser une vie en commun dans le ghetto de ce camp sous une direction juive et en jouissant d'une autonomie

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presque complète; on voulait éveiller le sens d'une communauté raciale. Les Juifs de Theresienstadt devaient être ensuite transportés dans quelque région où ils vivraient tout à fait à part, séparés de l'ensemble de la population allemande.

Pour ce qui était du problème général des Juifs, Eichmann fut d'avis que Himmler était en train d'envisager à ce moment-là l'introduction de méthodes humaines.

Eichmann, personnellement, n'approuvait pas entièrement ces méthodes mais, en tant que bon soldat, il obéissait naturellement aveuglément aux ordres du Reichsführer. Lors de cette rencontre, je persuadai le Dr Weineman de la nécessité d'établir une délégation du CICR à Prague. Le délégué dans cette ville devrait avoir la possibilité de visiter le camp de Theresienstadt à n'importe quel moment.

Je mentionnai aussi le camp de concentration de Theresienstadt, qui se trouvait immédiatement à proximité du ghetto, et je reçus un demi-assentiment pour une telle visite. J'aurais naturellement mieux aimé que le délégué de Prague pût établir son domicile à Theresienstadt. Le Dr Weineman adressa une requête télégraphique à ce propos à l'Obergruppenführer Kaltenbrunner mais, jusqu'à mon départ, il n'obtint aucune réponse.

Dans le courant de cette soirée, j'exprimai à Eichmann le désir de visiter le camp de Bergen-Belsen. Eichmann déclara que dans ce camp avait éclaté une épidémie de typhus et que les Autorités du Reich préposées à l'hygiène et à la santé la combattaient avec tous les moyens dont elles disposaient. Il me promit de visiter le camp avec moi dans les jours à venir. Cette visite ne put être effectuée car il ne me fut plus possible d'atteindre le Dr Eichmann à Berlin.

C'est sur cette promesse de l'Oberführer Eichmann et la parole d'honneur du Dr Weineman que plus aucun Juif ne serait déporté du camp de Theresienstadt que je pris congé de mes interlocuteurs.

Lorsque je quittai Prague, le 8 avril, pour Berlin, la situation militaire s'était fortement modifiée aux dépens de l'Allemagne. Les troupes russes avançaient vers la capitale. De l'ouest, l'avance anglo-américaine faisait toujours plus de progrès. Un second convoi de 300 détenues du camp de concentration de Ravensbrück ne put se frayer un chemin vers le sud; en effet, le grave danger d'attaques par des avions en rase-mottes nous empêcha d'assumer la responsabilité d'un transport de 300 femmes gravement affaiblies par une longue détention. Le train routier avec ses nombreux camions fut utilisé pour le transport de vivres de Lübeck vers les camps de concentration de Ravensbrück et d'Oranienburg.

Le 12 avril, nous fûmes informés que, sur ordre de la Gestapo, tous les papiers d'identité et les dossiers concernant les détenus dans les camps, ainsi que ceux des prisonniers politiques se trouvant dans les prisons, avaient été détruits. Le but de cette mesure était suffisamment

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clair. La Police de sûreté du Reich voulait faire disparaître tous les papiers compromettants. Cette mesure comportait le danger qu'au dernier moment on ne se livrât à des exécutions en masse. Les détenus politiques étaient devenus un troupeau anonyme. Cela nous posait une tâche nettement définie : intervenir énergiquement auprès des Autorités du Reich et des chefs de la SS qui nous étaient connus.

Le 13 avril, nous eûmes un entretien avec le ministre Schmidt, à qui nous avons communiqué notre inquiétude. M. Schmidt nous fit recevoir par le Gruppenführer (lieut.-général des SS) Müller et par des fonctionnaires du Ministère de la Justice du Reich. Il nous promit en outre son appui entier, et tint parole au cours des jours suivants.

Le lendemain déjà, nous avions pu voir le Gruppenführer Müller et le Ministerialrat Dr Franke, représentant du Ministère de la Justice du Reich. Ces deux fonctionnaires nous déclarèrent formellement qu'il n'y aurait ni représailles, ni jugements sommaires au dernier moment. Nous leur avons envoyé confirmation écrite de ces deux conversations. Voici copie de la lettre que nous avons adressée au Gruppenführer Müller :

Berlin, le 16 avril 1945.

Monsieur le Général,

Nous nous empressons de vous remercier vivement de l'entrevue que vous avez bien voulu nous accorder le 13 avril 1945, et avons l'honneur de vous en confirmer brièvement la substance.

Emus par le sort des victimes de la guerre, nous avons exprimé le vœu de pouvoir étendre les secours que le Comité international de la Croix-Rouge leur apporte, par voie d'analogie, aux détenus se trouvant dans les prisons comme il est autorisé, par suite des accords de l'Obergruppenführer Kaltenbrunner et de M. Burckhardt, Président du CICR, à en faire bénéficier les détenus des camps de concentration. Cette mesure en faveur des détenus politiques devrait s'étendre pour le moins aux sujets étrangers qui ont été mis en état d'arrestation à Berlin, ou dans les environs, pour des motifs politiques ou militaires.

Vous avez bien voulu réserver bon accueil à notre vœu, mais avez attiré notre attention sur le fait qu'une partie des détenus ne relèvent pas de la Police de sûreté, mais du Ministère de la Justice du Reich. Donnant suite à votre suggestion, nous nous sommes adressés à ce Ministère par l'intermédiaire de M. le Ministre Schmidt, et y avons rencontré également un esprit de compréhension. En conséquence, nous vous adressons la prière d'établir un laisser-passer en faveur de notre délégué, lui permettant de distribuer personnellement les colis de secours et de pénétrer à cet effet à n'importe quel moment dans les prisons.

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Lors de notre entrevue, nous avons cru devoir vous informer de l'inquiétude qui règne parmi cette catégorie de détenus, par suite du sentiment d'insécurité que créent chez les détenus les mesures prises pour la défense de la capitale. En outre, le bruit court que ces jours derniers, les dossiers et les papiers d'identité auraient été détruits, ce qui a fait naître la crainte d'instructions secrètes accordant une compétence exécutive étendue aux organes subordonnés du pouvoir judiciaire.

C'est avec une vive satisfaction que nous avons pris note de votre déclaration formelle que des représailles ne seraient pas exécutées ni des tribunaux d'exception institués, qui auraient pour conséquence des dommages irréparables.

Nous croyons que dans ces temps difficiles des instructions dans ce sens, à vos services subordonnés, contribueraient à faciliter notre activité en vue d'atténuer les conséquences matérielles et morales de la guerre; en outre, votre attitude bienveillante nous a fait entrevoir la possibilité de renforcer la situation morale de nos délégués chargés des intérêts des prisonniers de guerre allemands...

Une communication analogue fut adressée à M. le Ministerialrat Dr Franke, représentant du Ministère de la Justice du Reich.

Les jours suivants, la situation devint critique pour les camps de concentration d'Oranienburg et de Ravensbrück. Il fallait s'attendre à ce que, malgré les promesses faites, des mesures extrêmes fussent prises à l'égard des détenus. Je m'efforçai, en conséquence, d'atteindre le Brigadeführer Schellenberg, afin d'obtenir, par son intermédiaire, le consentement du Reichsführer SS Himmler à ce que soient placés les camps d'Oranienburg et de Ravensbrück sous la protection d'un délégué du Comité international de la Croix-Rouge, qui assurerait la remise de ces camps aux Autorités militaires russes dès leur arrivée. Malheureusement, je ne pus voir que l'adjudant de Schellenberg, le Brigadeführer étant lui-même absent de Berlin à ce moment.

Le 20 avril, j'ai eu à ce sujet une nouvelle entrevue avec M. Schmidt, qui m'introduisit une seconde fois auprès du Gruppenführer Müller.

M. Müller me reçut le soir du 20 avril 1945 dans son quartier général, près du Grand Wannsee. Müller, qui d'habitude se montrait impassible, manifestait une nervosité visible. C'est au son de la canonnade lointaine de l'artillerie russe que cette dernière entrevue décisive se déroula. Je rappelai à Müller toutes les promesses qui nous avaient été faites. Je fis allusion aux accords intervenus entre M. Burckhardt et Kaltenbrunner; je lui dis que des concessions des Autorités du Reich, faites en dernière heure, constitueraient peut-être un sérieux appoint à une époque ultérieure. J'insistai pour que soit tenue la promesse de Kaltenbrunner, à savoir que les délégués du CICR pourraient pénétrer dans les camps de concentration. Müller me répon-

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dit sur ce point : « Les Russes sont à 10 kilomètres d'Oranienburg; comment voulez-vous que vos délégués y arrivent ? » A quoi je répondis : « Ça, c'est notre affaire. » Je lui proposai de remettre les camps de concentration d'Oranienburg et de Ravensbrück à un délégué du CICR et de retirer les SS de ces camps. Sur cette proposition, Müller me répondit qu'une pareille décision outrepassait ses compétences et qu'il devait d'abord consulter Himmler. Il me promit une réponse avant 10 heures le même soir. D'autre part, il me permit de placer sous la protection du CICR le camp de rassemblement juif de la Schulstrasse 78, à Berlin, ainsi que l'hôpital juif de l'Iranische Strasse 2, également à Berlin.

A dix heures du soir, nous n'avions reçu aucune réponse de Müller. Nous nous décidâmes, par conséquent, à envoyer un délégué à Oranienburg en vue de pourparlers avec les Autorités locales. Je lui donnai une lettre pour l'Obersturmbannführer Hoess. Le départ du délégué fut retardé de quelques heures par une attaque aérienne contre Berlin. Ce fut le matin à 3 heures qu'il quitta la délégation, afin de traverser les lignes allemandes pour gagner le camp d'Oranienburg. Le matin du 21 avril, il revenait déjà, après avoir été reçu par l'Obersturmbannführer Hoess et le Standartenführer Keindl. Notre délégué ne put malheureusement pénétrer dans le camp d'Oranienburg; un ordre contraire du Reichsführer SS Himmler était venu, l'interdisant.

Quelques heures plus tard, je fus appelé au téléphone par Hoess; il me dit que, sur l'ordre de Himmler, le camp d'Oranienburg allait être évacué vers Wittstock. Les détenus devraient faire un trajet de 100 kilomètres à pied. On nous indiqua les diverses étapes, ainsi que la direction générale. Hoess insista sur l'envoi de colis Croix-Rouge, car le ravitaillement était très insuffisant.

Cette communication inattendue posait de nouveaux problèmes. Heureusement, nous avions établi un dépôt de colis de Croix-Rouge à notre dépôt secondaire de Wagenitz. D'autre part, il était urgent de prendre contact avec Lübeck et de faire partir de cette ville les colonnes de camions vers les étapes indiquées. Toute l'entreprise était fort risquée, car des avions mitraillaient les routes qui étaient, d'autre part, complètement encombrées de colonnes militaires venant du front. La route que devaient suivre les détenus traversait en partie le « no man's land ». Cette entreprise dangereuse ne fut cependant pas retardée un instant, car nous savions que c'était une question de vie ou de mort pour 50.000 détenus. Entre temps, je reçus encore un téléphone du Gruppenführer Müller confirmant l'évacuation d'Oranienburg.

Vers 3 heures de l'après-midi, un délégué, accompagné d'un chauffeur, quitta la délégation, afin de surveiller l'évacuation du camp et d'apporter des vivres de Wagenitz.

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Le 22 avril, le chauffeur se présenta à la délégation et confirma que l'action de secours avait commencé. Il nous apporta en même temps un rapport du délégué du CICR, disant que l'évacuation se poursuivait dans des conditions inhumaines. Sur les routes, les détenus avaient l'aspect de squelettes en marche. Les traînards étaient exécutés sans pitié par leurs gardiens SS. Le délégué nous déclara cependant que l'arrivée des délégués du CICR avait produit une vive impression parmi les gardiens et aussi parmi les détenus eux-mêmes. L'intervention énergique de notre représentant avait déjà empêché bien des malheurs.

Dans ces circonstances, je me décidai à adresser un dernier appel urgent à l'Autorité supérieure responsable des camps de concentration, afin, si possible, d'empêcher l'évacuation du camp de Ravensbrück dans des conditions similaires. Les seuls commandants que l'on pouvait encore atteindre dans le désordre général étaient l'Obersturmbannführer Hoess et les deux commandants des camps d'Oranienburg et de Ravensbrück. Hoess m'avait téléphoné qu'il s'était rendu à Ravensbrück.

Le 23 avril, l'un des délégués du CICR, accompagné d'un chauffeur, se rendit à Ravensbrück. Nous lui donnâmes une lettre pour Hoess dont voici la teneur :

22 avril 1945.

Je reçois à l'instant un rapport de nos délégués qui ont pu distribuer les colis aux colonnes de détenus provenant du camp d'Oranienburg/Sachsenhausen. Nous avons pu, en dépit de nombreuses difficultés, amener ces paquets de notre dépôt de Wagenitz. Malheureusement, il ne s'agit que d'un modeste secours d'urgence; j'espère cependant qu'il sera possible de transporter des colis de notre dépôt central à Lübeck vers les différentes étapes.

Je saisis l'occasion pour attirer votre attention sur la détresse indescriptible qui s'est abattue sur les détenus comme conséquence de l'évacuation du camp. Ces gens sont si faibles qu'ils ont la plus grande peine à se traîner. On nous rapporte que les gardiens se sont rendus coupables d'excès et que les traînards ont été fusillés.

Je suis persuadé que ces excès ne correspondent pas à votre intention et ne trouveront nullement votre approbation. Il m'est malheureusement impossible, pour le moment, d'atteindre le Reichsführer SS ou quelque autre personnalité responsable; je me permets par conséquent de vous adresser l'appel urgent, au nom du Comité international de la Croix-Rouge, de ne pas évacuer le camp de Ravensbrück si cette évacuation devait avoir lieu dans des conditions aussi déplorables qu'à Oranienburg.

Je vous envoie un délégué compétent; je vous prie de l'autoriser à pénétrer dans le camp de concentration de Ravensbrück et le

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cas échéant, de lui confier par écrit la responsabilité du camp. De son côté, il vous donnera toute garantie en ce qui concerne le ravitaillement du camp.

Ainsi les dés étaient jetés. Tout ce qu'il était humainement possible de faire avait été fait... Sans vouloir afficher la moindre prétention, nous sommes en mesure d'affirmer que, grâce à notre dernière initiative, des milliers de malheureux détenus ont eu la vie sauve. L'apparition des délégués du Comité international de la Croix-Rouge au milieu des colonnes de détenus épuisés, pourchassés et condamnés à une mort certaine, constitua pour ceux-ci un appui moral inestimable. D'autre part, les colonnes de camions arrivées de Lübeck, ville avec laquelle, malgré toutes les difficultés, nous avions pu établir un contact, ainsi que celles venant de Wagenitz, ont pu ravitailler ces affamés et transporter les détenus malades et épuisés vers Schwerin, dans la région occupée par les Américains. La présence des délégués a créé chez les gardiens SS une très forte impression. Les raisons psychologiques sont évidentes : les opérations de guerre tiraient à leur fin, et bien des gardiens, sans doute, étaient envahis par la crainte de leurs responsabilités.

Comme me disait l'homme de confiance yougoslave du camp d'Oranienburg, qui faisait partie d'une colonne de détenus, l'apparition des colonnes de la Croix-Rouge dans la forêt de Below fit l'effet d'un miracle. Un cri unanime s'échappa des masses de détenus épuisés et affamés : « La Croix-Rouge internationale ! Nous sommes sauvés ! »

III. - Rapport d'un délégué du Comité international de la Croix-Rouge sur le rapatriement des détenues de Ravensbrück

Le 26 mars 1945, je pars avec un convoi d'automobiles du Comité international de la Croix-Rouge qui, de Constance, se rend au Stalag IV D à Torgau pour y apporter des colis de Croix-Rouge. Ceci fait, le 28 mars, je devais m'acquitter de ma seconde tâche, conformément à mon ordre de mission : me « rendre à Berlin pour remettre de la part du Comité une lettre du Président du Comité international à l'Obergruppenführer Kaltenbrunner et discuter avec lui au nom du Comité international ». Il s'agissait de poursuivre les pourparlers entamés en Allemagne par le Président du Comité international de la Croix-Rouge avec les Autorités allemandes au sujet du rapatriement et de l'échange de prisonniers de guerre et de déportés, de leur ravitaillement en colis Croix-Rouge ainsi que de la visite des camps de concentration par les délégués du Comité international.

Comme les premiers entretiens, le 29 mars, avec l'Auswärtiges Amt n'aboutissent qu'à une promesse de l'administration allemande d'étudier la question, je décide de m'adresser directement aux plus hautes

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instances, si possible à Himmler, ministre de l'Intérieur et Reichsführer SS, car je savais ce dernier à la fois le seul compétent dans ce domaine et d'habitude relativement accessible à ce genre d'entretiens.

Je quitte donc Berlin en direction nord, le 30 mars, avec l'intention de me rendre auprès du Reichsführer SS et de faire une visite au camp de concentration de Ravensbrück qui se trouve sur ma route et d'où je veux sortir et ramener en Suisse, avec mes autos, un premier convoi de 300 femmes...

A l'entrée du camp, la barrière est levée. Cependant, nous arrêtons notre Ford peinte en blanc devant le corps de garde où nous sommes salués par un Allemand, originaire de la Volga, comme nous l'apprîmes plus tard. Ne sachant que peu d'allemand, il appelle le chef de colonne, qui nous explique que la route pour Templin est à gauche le long du camp; il refuse de croire que nous voulons pénétrer dans le camp et nous engage à faire un détour. Il ne peut comprendre notre demande de parler au Commandant et affirme qu'il est absent, ayant dû partir de bonne heure. Nous parlementons pendant cinq minutes pour savoir si je puis ou non me rendre à la Kommandantur en voiture; puis, je lui déclare à la prussienne que je vais aller tout droit chez le Commandant et qu'il me donne un guide, si cela lui convient. Il salue avec raideur et, mon chauffeur et moi, nous nous dirigeons vers un grand bâtiment en face de la véritable entrée du camp, et amenons l'auto droit devant le portail par lequel doivent passer les détenus et au travers duquel on voit la grande rue du camp et quelques baraques.

Le chauffeur reste dans l'auto en observateur tandis que je m'efforce de parvenir jusqu'au Commandant, Sturmbannführer Suhrens. J'offre d'emblée une cigarette au sous-officier de garde et lui dis : « Conduisez-moi immédiatement chez le Commandant. » Il s'apprête à obéir et me devance, mais se retourne tout à coup et déclare qu'il doit tout d'abord s'assurer par téléphone si je puis être admis. « Je suis annoncé, mais j'arrive en retard », lui dis-je, dans l'espoir d'éviter une vérification de mes papiers, car je n'ai même pas en mains le plus simple laissez-passer. Mais cet homme grisonnant et à la mine florissante, Unterscharführer des SS, portant les insignes du régiment « Tête de mort », ne se laisse pas convaincre. Il téléphone au Commandant; je donne mon nom et indique comme grade : médecin-lieutenant. Tandis qu'il poursuit son entretien téléphonique, je m'apprête à gravir les premières marches de l'escalier de marbre que l'une des détenues du camp est en train d'astiquer...

Arrivé au premier étage, je frappe à la porte du bureau et demande le Commandant. Il n'est pas là, il est au camp, répond-on sèchement. Sur quoi j'ordonne : « Conduisez-moi immédiatement vers lui, c'est de toute urgence ! » Quelques instants de discussion pour savoir qui devra m'accompagner, puis un SS m'invite à le suivre. L'U.V.D.

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téléphone toujours. Nous parvenons à la grille; on ouvre. La sentinelle s'intéresse aussitôt à ma condition de civil, réclame mes papiers d'identité, un laissez-passer, une autorisation, etc. - toutes choses qui me manquent. Il finit par demander comment j'ai pu parvenir jusque-là; il déclare que c'est invraisemblable, qu'il doit m'arrêter... Je reprends la manière prussienne qui m'a permis de passer les lignes de fer et refuse tout renseignement; je n'ai à rendre de compte qu'au Commandant et il s'agit de me « l'amener » au plus vite. Mais la sentinelle invoque ses ordres écrits et formels. Elle se déclare néanmoins et exceptionnellement d'accord de me laisser partir sans autre, à condition de quitter immédiatement l'enceinte du camp, les espions n'ayant rien à chercher par là...

Il refuse mes cigarettes, déclarant en avoir en suffisance. Lorsque finalement je me présente comme délégué du Comité international de la Croix-Rouge mon homme se fait un peu plus poli, mais il m'intime d'autant plus fermement l'ordre de repasser de l'autre côté de la grille. Il demande en passant si j'ai apporté des colis Croix-Rouge et s'en déclare satisfait, car il y a là-dedans de bonnes choses; le chocolat en particulier est délicieux. Nous poursuivons finalement un entretien sans importance au sujet du camp et des détenues et j'ai pendant ce temps l'occasion d'observer de la porte l'activité du camp...

Plusieurs groupes de détenues marchent sans surveillance, en colonnes et par rangs de trois ou de cinq, sur la grande chaussée du camp. Je m'efforce de découvrir dans la direction du four crématoire des nuages de fumée, mais en vain. On voit de nombreuses femmes avec des vêtements civils, portant des croix dans le dos; les manteaux avec des croix rouges, jaunes, sont nombreux; mais la majorité portent l'uniforme à rayures grises et bleues. Presque toutes les femmes ont des sabots, la plupart même des bas. Il s'agit probablement de détachements d'ouvrières qui travaillent aussi en dehors du camp.

A trente mètres de moi environ, deux femmes à cheveux blancs, au dos voûté, sont occupées à enlever les mauvaises herbes, les chiffons de papier sur la chaussée. En me rapprochant, je vois qu'elles ont les joues affaissées, le ventre gonflé et les jambes enflées près des chevilles; la peau a un aspect terreux. Tout à coup surgit une colonne entière de ces malheureuses affamées. Dans chaque rang, une malade était soutenue ou traînée par ses camarades; une jeune surveillante SS, un chien loup de race à la main, mène la colonne, tandis que deux autres filles suivent, injuriant sans arrêt ces pauvres créatures. Comme ce spectacle me fait oublier la conversation, le gardien me saisit poliment, mais fermement, par le bras et me dit : « C'est là-bas que vous trouverez le Commandant du camp; annoncez-vous, s.v.p., selon le règlement et ne dites à personne que vous avez été jusqu'ici. » « Quant à toi, camarade ». dit-il à mon guide du bureau, « espèce

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d'âne, fais bien attention, car tu pourrais avoir des ennuis. Aujourd'hui, je suis de bonne humeur, cela va, mais... » Mon guide m'invite à partir immédiatement, mais je persiste à réclamer le Commandant et j'interpelle dans ce but, un peu plus loin, un Obersturmführer apparu sur le chemin. Ce dernier réclame également mes papiers, déclarant en avoir le droit comme chef SS, et même si je venais directement du « Sicherheitsdienst » (service de sécurité). Je dois donc décliner mon identité; il me dit alors que le Commandant ne peut me recevoir, qu'il est occupé dans le camp et que, sans autorisation spéciale de la Gestapo ou du Sicherheitsdienst, je ne pourrais en aucun cas entrer dans le camp; toutefois j'aurais quelque chance de voir le Commandant si je veux attendre jusqu'à 16 heures. Impossible d'attendre aussi longtemps, car je dois me rendre aussi rapidement que possible à H., chez le Reichsführer SS.

Malgré de nombreuses difficultés, mes démarches aboutissent, et le 5 avril 1945, les camions du Comité international de la Croix-Rouge, emmènent du camp de concentration de Ravensbrück vers la Suisse 299 déportées françaises et une Polonaise, qui rejoindront ensuite leur patrie.

Entre temps, les camions s'étaient rendus de Torgau à Lübeck pour y chercher des colis Croix-Rouge et les apporter au camp d'Oschatz. Dûment muni d'un laisser-passer de la Direction centrale des SS, je rentre le 3 avril à Ravensbrück pour y préparer le transport des détenues. Le Commandant du camp me reçoit très aimablement, se posant en bon père de famille préoccupé des détenues comme de ses enfants. Il m'offre des cigarettes américaines et suisses, me promet tout le concours possible pour ce transport et semble très heureux de cette visite du Comité international de la Croix-Rouge. Mais aux questions concernant le nombre des détenues dans le camp, la répartition des Kommandos, les mesures à prendre en cas d'arrivée des Russes et autres questions de ce genre, il refuse de donner aucune précision. Pour lui, la situation n'est nullement aussi grave qu'on le dit; il parle des réserves de vivres qu'il se propose de faire pour les temps difficiles, de constructions nouvelles pour parer à un surpeuplement du camp, etc.

A 20 h. nous faisons rapidement ensemble le tour du camp, ce qui ne m'apprend rien et doit uniquement me donner le change. Lorsque je demande à voir les femmes désignées pour le transport, le Commandant se dérobe, mais néanmoins me remet une liste avec tous les noms.

Dans une cantine, j'aperçois des hommes de la SS qui soupaient et, dans un dortoir qui ne semblait pas surpeuplé, une surveillante SS qui faisait l'appel. Comme tout n'était que tromperie, je renonce à continuer ma tournée, puisque je ne peux entrer en contact avec les détenues et qu'à toutes mes questions sur les mauvais traitements,

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les maladies, les punitions et les tortures, on me répond qu'il s'agit de calomnies répandues par des ennemis de l'Etat.

Je m'en retourne à H., où le comte Folke Bernadotte est venu discuter le sort des Danois et des Norvégiens détenus dans les camps de concentration. Je dois tout d'abord rejoindre la colonne de camions qui est censée s'y trouver.

Le 5 avril, à 6 h. du matin, je me rends au camp et demande à voir le Commandant pour assister à l'appel des 300 femmes qui doivent m'accompagner en Suisse. Il est déjà parti; personne ne sait que je dois faire un transport; personne ne veut me laisser entrer ni me conduire auprès du Commandant. Un sous-officier me confie qu'un ordre rigoureux est parvenu à tous les hommes de troupe, que les femmes devaient être traitées avec aménité et dirigées vers les camions sur la route principale, mais que personne ne devait pénétrer dans le camp. A 7 h. paraissent les cent premières femmes. Vision d'horreur et de misère, que celle de ces pauvres créatures souffrant de famine, négligées, apeurées, méfiantes, vêtues de méchants vêtements étrangers. Elles ne peuvent croire qu'elles vont enfin s'éloigner de leurs bourreaux et être libres; elles me prennent pour un agent à la solde des SS qui va les conduire dans la chambre à gaz. Elles peuvent à peine comprendre qu'elles vont partir pour la Suisse; celles qui s'en laissent persuader me supplient alors d'emmener aussi leurs camarades. Beaucoup d'entre elles sont incapables de monter dans les camions sans aide. La plupart avaient des œdèmes de la faim, les chevilles et les ventres enflés, l'œdème des paupières. Chacune avait reçu des provisions pour trois jours; mais à peine en voiture, elles se jettent dessus avec avidité; en cinq minutes le saucisson, le beurre et le fromage ont disparu ainsi que la moitié de leur pain.

Parmi les cent dernières se trouvait une femme de 60 ans, incapable de marcher seule et soutenue par deux jeunes détenues; seule, elle ne pouvait même plus se tenir debout. J'avais demandé, lors des pourparlers, qu'on ne me donne pour ce premier transport que des femmes robustes et résistantes; je ne voulais donc pas emmener cette femme dont l'état de santé ne permettait plus un tel voyage. Mais toutes ses camarades me supplièrent de l'emmener, promettant d'en prendre particulièrement soin. Voyant qu'elle se remettait bien après avoir absorbé un fortifiant, je commençai par administrer aux plus faibles des médicaments pour la circulation du sang et des fortifiants afin de les préparer au voyage. Heureusement, parmi les détenues, les femmes-médecins avaient emporté du camp quelques médicaments indispensables.

Tandis que les prisonniers de guerre canadiens - qui, comme conducteurs m'ont rendu les plus précieux services et qui se montraient également émus et révoltés par cette détresse, - m'aidaient à

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faire monter ces femmes en voiture, un SS replet me rejoint et, me poussant de côté avec ses coudes, sans aménité m'apostrophe : « Mieux vaudrait faire crever ces maudits cochons que de continuer à les laisser manger notre pain et pour finir encore, les laisser rentrer chez eux, les sales... » crie-t-il. Peut-être en a-t-il été pour lui ainsi que je le lui disais : « Sans doute, vous n'aurez pas à souffrir ces prochains mois comme ces pauvres femmes, car les autres sont trop civilisés pour traiter même un ennemi mortel de façon aussi cruelle et indigne. »

Lors de l'embarquement, nous fûmes témoins du ton, des hurlements et des noms d'animaux dont ces Françaises, presque toutes ardentes patriotes, étaient gratifiées par leurs gardiennes. Les coups pleuvaient sur elles sans ménagement. Sur le visage, le dos, partout où l'on pouvait frapper. Evidemment la cohue n'en diminuait pas pour autant, et seules des femmes SS pouvaient estimer pratique de vouloir faire monter vingt femmes en surnombre dans une même voiture.

Aucune des détenues n'avait reçu en retour les vêtements qui leur avaient été enlevés lors de l'arrivée au camp. Aucune n'avait un seul papier, aucune ne revit les bijoux et l'argent qu'elles avaient sur elles au moment de leur arrestation. Vieilles et jeunes, elles durent faire le voyage habillées de vieux vêtements usés, presque en loques, beaucoup trop longs ou trop courts, et plusieurs avaient le crâne rasé.

On essaya de me faire accroire que les objets « déposés » avaient été mis ailleurs en sûreté par mesure de précaution, à cause des bombardements; à ma remarque qu'il semblait peu probable que l'on eût prévu d'aussi loin l'évolution de la guerre, on ne me fit plus aucune réponse. Cela n'empêcha pas cependant le Commandant du camp de me recommander du ton le plus aimable de n'ajouter aucune foi aux racontars de ces femmes, toutes, disait-il, des criminelles, des canailles, des crapules...

A la suite des Françaises libérées, plusieurs colonnes de détenues sortirent du camp pour se rendre au travail. Comme il s'agissait là encore de Kommandos sélectionnés, la vue de ces colonnes marchant rapidement était infiniment moins déprimante que le spectacle véritablement tragique que nous avions sous les yeux.

Deux jeunes surveillantes SS prirent congé de certaines de leurs « protégées » avec des paroles amicales; l'une essaya même de leur souhaiter « bon voyage » en français, mais un officier SS bavarois la rappela immédiatement à l'ordre : « une Allemande n'a pas à se permettre d'aussi sottes manières de parler... »

La confiance, chez ces femmes, au début si craintives, augmenta peu à peu; elles commencèrent à croire qu'elles allaient vers la liberté. Quelque chose devait avoir changé, car elles n'auraient jamais pu imaginer une pareille transformation chez leurs bourreaux. On

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hurlait le moins possible, on s'efforçait de paraître civilisé et surtout on cherchait à tenir les trois Suisses et les prisonniers canadiens à l'écart de ces femmes. Six fonctionnaires de la police criminelle, dont l'un appartenait à la suite d'Himmler, furent, dans ce transport, préposés à notre surveillance et à celle de ces femmes.

Les femmes ignoraient d'où provenaient les vêtements qu'elles portaient. En revanche, j'avais eu à H., l'occasion de voir, dans une cave, de véritables montagnes de vêtements tous semblables, sur lesquels étaient encore cousues les étoiles jaunes des Juifs, que le Kommando de Ravensbrück qui travaillait à H. avait ordre d'enlever. A H., avant le 5 avril, régnait une grande animation. Je dois à une Polonaise de Ravensbrück, avec laquelle je fus longtemps en communication clandestine, ainsi qu'à une infirmière de la Croix-Rouge allemande, d'avoir pu observer ces faits.

A 9 heures, nous quittions Ravensbrück avec notre transport, avec espoir de pouvoir y revenir rapidement. Après une halte prolongée à Hof, qui permit à ces femmes épuisées de se reposer enfin, de se détendre, nous arrivions le soir du 9 avril en Suisse. Là, seulement, ces 300 femmes, victimes d'une inhumaine terreur, comprirent enfin que l'heure de la liberté avait sonné pour elles.

Les opérations militaires ont malheureusement empêché notre retour à Ravensbrück mais, sur la base de nos accords, de nouveaux transports purent avoir lieu, depuis d'autres camps.

IV. - Rapport d'un délégué du CICR sur sa visite au camp de concentration de Ravensbrück pour tenter d'en empêcher l'évacuation, et sur les évacués d'Oranienburg

En date du 19 avril 1945, l'Adjoint au Chef de tous les camps de concentration de l'Allemagne, l'Obersturmbannführer Hoess, faisait savoir au chef de la délégation du CICR à Berlin, que le camp de concentration d'Oranienburg allait être évacué d'un moment à l'autre et priait la délégation du CICR d'apporter des vivres aux évacués.

Un délégué du CICR fut chargé de cette mission et partit le lendemain en direction d'Oranienburg pour contrôler la répartition de ces colis et se rendre personnellement compte des conditions d'existence et d'évacuation des déportés politiques.

Dans la nuit du 22 avril 1945, un chauffeur du CICR, venant de Wagenitz, se présenta à la délégation de Berlin porteur d'un message annonçant que le camp de concentration d'Oranienburg ainsi que les Kommandos dépendant de ce camp étaient en mouvement. D'innombrables colonnes de détenus politiques se dirigeaient à pied vers l'Ouest. Ces détenus se trouvaient dans une grande détresse.

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Comme on craignait que le camp de concentration de femmes de Ravensbrück ne subît le même sort, je fus chargé d'aller à Ravensbrück-Sachsenhausen afin d'obtenir la remise du camp jusqu'à l'arrivée des troupes russes.

Je partis dans la matinée du 23 avril porteur d'une lettre destinée à l'Obersturmbannführer Hoess qui occupait à ce moment-là les fonctions de chef de l'Administration interne des camps de Ravensbrück et d'Oranienburg. Le parcours de Wannsee à Wagenitz (50 kilomètres environ) dura plus de cinq heures (trajet que l'on faisait habituellement en une heure) tant était encombrée la route Berlin-Hambourg par les réfugiés venant de Poméranie et des environs de Berlin et qui s'en allaient à la rencontre des Américains. Se frayer un passage à travers ce flot humain coulant vers l'Ouest était impossible; il fallait se contenter de suivre le mouvement. Il y avait de tout sur cette route. Les camions et voitures de la Wehrmacht (même des pièces d'artillerie) étaient mêlés aux « trecks ». Ces « trecks » - qui rappelaient étrangement les « Conquérants du Far-West » du siècle dernier - avançaient lentement et si près les uns des autres, qu'à intervalles réguliers l'embouteillage arrêtait la colonne. Et au milieu de cela, les réfugiés, hommes et femmes de tous âges et surtout beaucoup d'enfants, traînant pour la plupart des véhicules de tous genres (chars à bras, poussettes, bicyclettes, brouettes, etc.) chargés de maigres bagages et souvent de choses inutiles. Ce troupeau humain était loin de ressembler aux évacuations du mois de janvier dernier lorsque les Russes arrivèrent jusqu'à l'Oder. A cette époque l'évacuation avait été organisée et se faisait méthodiquement...

... Mais que penser des évacuations du mois d'avril. Ce ne sont plus des convois organisés que l'on voit. C'est le désordre complet. Il n'y a plus de chefs. On vit au jour le jour. Les fugitifs dorment sur place et se nourrissent des victuailles qu'ils ont emportées avec eux ou qu'ils réussissent à trouver sur place. Quelquefois c'est un cheval ou un bœuf épuisé qui périt au bord de la route. Alors on se précipite sur le pauvre animal et la curée commence. Les faibles restent en arrière.

C'est avec une de ces colonnes que j'atteignis en fin d'après-midi Wagenitz... et je pris la route de Ravensbrück, où j'arrivai dans la soirée.

Immédiatement introduit auprès du Commandant du camp, le Sturmbannführer Suhrens, je lui expliquai les raisons de ma visite et mon désir d'avoir un entretien avec l'Obersturmbannführer Hoess à qui je devais remettre une lettre personnelle du chef de la délégation du CICR à Berlin. Suhrens m'informa que Hoess n'était pas là, qu'il venait d'avoir un accident d'auto (?) et qu'il était peu probable qu'on puisse l'atteindre. Je lui exposai la situation tragique des évacués d'Oranienburg, lui décrivant les scènes horribles aux-

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quelles avait assisté la veille un délégué du CICR, tout en attirant son attention sur la grave responsabilité des chefs qui toléraient de pareils excès.

Je lui expliquai mon plan : remise du camp de concentration de Ravensbrück au délégué du CICR en dressant un protocole; possibilité d'éloignement (fuite) de tous les SS; entretien avec les personnes de confiance du camp pour assurer la nourriture des déportées; maintien de l'ordre dans le camp jusqu'à l'arrivée des Russes.

Suhrens refusa ma proposition, disant qu'il avait reçu du Reichsführer SS Himmler des instructions précises à ce sujet : le camp devait être évacué. Suhrens envisageait la situation militaire avec optimisme. Le Russe serait non seulement arrêté dans son avance, mais refoulé dans ses steppes. La contre-offensive qui serait foudroyante allait bientôt être lancée.

Il avait déjà établi son plan d'évacuation, qu'il me tendit. Sur une carte murale, il me désignait les différentes étapes que devaient suivre les colonnes de détenues. Evacuation de 500 à 1000 femmes, les « Oestliche » (Russes, Ukrainiennes, Roumaines, Serbes, etc.) en direction de Malchow. Les étapes étaient de 25 à 40 km. par jour. Malheureusement, les notes que j'avais prises à ce sujet disparurent quelques jours plus tard avec une voiture. Suhrens m'assura que des cantonnements et des cuisines étaient déjà installés aux différents endroits. Chaque femme aurait avec elle un colis Croix-Rouge. Quant aux « Westliche » (Françaises, Belges, Hollandaises, Nordiques, etc.) y compris les Polonaises, elles seraient évacuées soit par train, soit par les cars de la Croix-Rouge suédoise (pour les Nordiques seulement), ainsi que par les colonnes de camions du CICR qui apportaient les colis de Lübeck...

C'est en vain que j'ai cherché à obtenir de Suhrens de ne pas évacuer les « Oestliche » à pied, mais de les laisser au camp ou de les transporter en cars, camions ou en train. Suhrens me répondit que c'était impossible, que seules les malades - au nombre de 1500 environ - resteraient au camp.

Au cours de l'entretien, j'ai cherché à connaître à différentes reprises les effectifs du camp. Comme j'articulais le chiffre de 100.000, il me répondit que ce nombre était fortement exagéré, que le camp n'avait jamais atteint ce chiffre. J'avançai le chiffre de 50.000. Là encore, il se déroba... Suhrens n'admit que les chiffres suivants : 3000 seraient évacuées par train; 4000 par cars et camions Croix-Rouge; 7000 quitteraient le camp à pied et environ 1.500 malades et inaptes à la marche resteraient sur place quoi qu'il advienne. Ce qui ferait à peu près 17.000 au total.

Malgré mes nombreuses questions, il me fut impossible de connaître, même approximativement, le nombre des Kommandos et leurs effectifs...

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A neuf heures le lendemain, les premières colonnes de femmes en costumes rayés attendaient le départ devant la Kommandantur. Elles étaient fortement encadrées par des SS armés de fusils. Toute nouvelle discussion devenait inutile. Je me rendis néanmoins chez le Commandant du camp, qui me reçut de nouveau très poliment. Il me parla du bon esprit qui régnait chez ses femmes (« meine Frauen », disait-il en parlant des déportées) et se plut à me montrer des lettres de reconnaissance (sic) que les détenues lui avaient adressées. Pendant que je discutais avec lui apparut une femme SS à qui Suhrens posa une question qui m'échappa. La SS lui répondit « die Akten sind doch vernichtet ».1 Comme je m'étais tourné du côté de la fenêtre ouverte, j'ai très bien pu observer dans le reflet de la vitre le signe que lui fit Suhrens. Il me la présenta alors et, me prenant à témoin, lui posa des questions relatives à une évacuation d'un Kommando de l'Est de Berlin, sauf erreur, qui avait eu lieu quelques jours auparavant. A l'en croire, cette évacuation avait été parfaite à tous points de vue. Les femmes avaient été « menschlich behandelt » 2, disait-elle. Toujours, selon ses dires, les femmes qui avaient eu quelque peine à suivre avaient eu la possibilité de monter sur les chars qui suivaient les colonnes et on n'avait enregistré « keine Verluste » 3. Suhrens levait les bras, triomphant, et me disait « Sehen Sie ! Sehen Sie ! » 4.

Ayant renvoyé sa subordonnée, Suhrens commença à me faire une longue apologie du système des camps de concentration et me parla des résultats remarquables que l'on avait atteints, et ceci grâce au travail, à l'« Aufklärung » et à l'« Erziehung » 5. Tout ce que l'on avait écrit et raconté sur les camps de concentration était une affreuse « Greuelpropaganda » 6. Je lui fis entendre qu'effectivement les camps de concentration avaient une drôle de réputation à l'étranger, que le simple fait de prononcer ce mot faisait frissonner les gens. Je lui fis remarquer en outre que cela était peut-être imputable au fait que jamais aucun organisme international n'avait eu la possibilité de visiter un de ces camps. Suhrens me répondit que cette autorisation dépendait des « höheren Dienst[st]ellen »,7 mais que pour prouver le non-fondé des bruits que l'on répandait à l'extérieur, il était prêt à me faire


1 « les archives ont été détruites ».
2 « traitées avec humanité ».
3 « aucune perte ».
4 « vous voyez bien ».
5 « l'instruction et l'éducation ».
6 « propagande des atrocités ».
7 « instances supérieures ».

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visiter le camp. Je le pris au mot et, quelques minutes après, nous étions à l'intérieur du camp.

A première vue, pas grande différence avec les camps de prisonniers de guerre; il y a la grande place au centre, différents bâtiments sont disposés tout autour, très près les uns des autres. Sur la place, il y a grand branle-bas. On est en train de procéder à l'appel des femmes qui vont être évacuées. A l'appel de son nom, chaque femme vient se placer dans la colonne par quatre. L'appel se fait en russe (il s'agit donc bien de femmes russes). Ce sont les détenues elles-mêmes qui sont chargées de ce travail sous la surveillance des femmes SS. Ailleurs, on nettoie et on récure. On sent que le camp va être liquidé.

Suhrens me fit tout visiter, les baraques, la cuisine, l'infirmerie, les installations hygiéniques, la buanderie, les cellules pour les délinquantes et d'autres bâtiments encore. En regardant de plus près, j'ai pu constater que les baraques contenaient des lits à trois étages et que le cube d'air était nettement insuffisant. La cuisine est une installation moderne telle que l'on en voit dans les usines et dans certains camps de prisonniers de guerre. A l'infirmerie, ce sont les détenues qui travaillent comme infirmières; elles sont toutes vêtues de blanc. L'infirmerie elle-même comprend plusieurs vastes salles toutes très bien aménagées (salle d'opération, de pansement, etc.). La bibliothèque contient plusieurs milliers de volumes, la plus grande partie en langue allemande. L'« Arrestlokal » est un bâtiment en pierre à deux étages, avec cour intérieure couverte. Plusieurs cellules furent ouvertes et je fus étonné de constater la parfaite installation de ces cellules et la propreté qui y régnait. Chaque cellule contient un lit métallique avec deux couvertures, une chaise, un lavabo avec eau courante et un miroir, une cuvette WC avec chasse d'eau. Le camp ne possède pas de chapelle. A l'est du camp se trouvent plusieurs bâtiments dont l'accès ne me fut pas permis. Le « Sturmbannführer » Suhrens me confia qu'il s'agissait de fabriques de textiles travaillant pour la Wehrmacht.

Au hasard (était-ce vraiment un hasard ?) Suhrens interpellait une femme, lui demandait si elle était mal traitée, combien de fois par jour elle était battue et si elle avait à se plaindre de quoi que ce soit. Naturellement, personne ne se plaignait. Au contraire, ce n'étaient que des louanges adressées surtout au Commandant du camp. Et à chaque réponse, Suhrens se tournait vers moi et me disait avec gravité : « Bitte » 1. Les femmes SS elles aussi étaient interrogées. Suhrens leur demandait si elles maltraitaient les détenues. Elles répondaient toutes d'un air offensé « aber das ist uns doch


1 « s'il vous plaît. »

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verboten » 1. « Et si vous les battez ? » continuait d'interroger Suhrens. « Dann werden wir bestraft » 2 était la réponse.

En quittant le camp, j'étais sur le point de demander à Suhrens de me montrer la chambre à gaz et le crématoire. Je ne l'ai cependant pas fait. Quelque temps plus tard - c'était dans le courant du mois de mai, j'ai rencontré dans une rue de Berlin une femme habillée de haillons. Dans le dos elle portait la marque des camps de concentration, le grand X. Elle me déclara qu'elle revenait de Ravensbrück à pied (environ 100 km.) et que le camp avait été délivré par les Russes. C'était une Autrichienne qui avait été amenée au camp pour le seul fait, disait-elle, d'avoir un Juif pour mari. Comme elle vitupérait « ces cochons de SS », je lui demandai où se trouvaient le crématoire et la chambre à gaz. « Sous la grande place », me répondit-elle. C'était donc sous cette grande place, cette place sur laquelle régnait une grande animation lorsque je m'y trouvais un mois auparavant. A ce moment-là, j'étais loin de me douter que c'était sous mes pieds que des centaines, peut-être des milliers de malheureuses avaient été gazées et incinérées. Je lui demandai également ce qu'elle pensait du Sturmbannführer Suhrens. « Ein Gauner wie die anderen »3.

A notre retour au Vorlager, on vint annoncer au Sturmbannführer Suhrens que le Standartenführer Keindel, commandant du camp d'Oranienburg venait d'arriver. Je demandai immédiatement à le voir.

Keindel me reçut de façon distante. Je lui exposai le but de ma visite à Ravensbrück à la suite des atrocités commises par ses SS sur les routes menant d'Oranienburg à Wittstock. Keindel contesta la chose. Et lorsque je lui mis sous le nez une copie de la lettre que je devais remettre à l'Obersturmbannführer Hoess et que je lui fis remarquer qu'un délégué du CICR ainsi que deux chauffeurs avaient été témoins de ces tueries, Keindel répondit qu'il était peut-être possible que les soldats SS eussent abrégé les souffrances de quelques détenus qui ne pouvaient plus avancer et qu'il ne s'agissait là en somme que d'un acte humain. Keindel ne comprenait pas que l'on fasse tant de bruit pour ces quelques morts, alors qu'on ne disait absolument rien des « Terrorangriffen » dont était victime l'Allemagne et il parla encore du bombardement de Dresde. Il avoua que certains soldats SS allaient peut-être trop vite en besogne mais qu'il fallait tenir compte que la plupart d'entre eux étaient des « Volksdeutsche » (Hongrois, Roumains, Ukrainiens, Lettons, etc.), et que ces gens avaient une autre mentalité. Je lui fis remarquer que les détenus des camps de concentration n'avaient rien à voir avec les


1 « mais cela nous est défendu. »
2 « alors nous sommes punies. »
3 « une canaille comme les autres. »

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bombardements des villes et je l'adjurai de faire cesser ces tueries immédiatement, ceci non seulement dans l'intérêt de lui-même ou de ses SS, mais du peuple allemand tout entier. Il me promit de donner des ordres en conséquence et je pris congé de lui.

Suhrens m'accompagna - car il avait assisté à tout l'entretien - et en descendant les escaliers il me prit par le bras et me dit que son plan d'évacuation jouerait parfaitement, que lui avait tout prévu et tout organisé et il ajouta « bei mir passiert nichts » 1. J'étais autorisé à revenir quand je voulais, j'étais même invité à venir voir les colonnes en marche et à visiter les lieux d'étape.

Je repris la route pour Wagenitz, mais en empruntant celle qui est utilisée par les évacués du camp d'Oranienburg. Sur le parcours, je dépassai ou rencontrai plusieurs dizaines de colonnes dont les effectifs variaient entre cent et cinq cents hommes. Je m'arrêtais auprès de chacune d'elles et m'informais auprès du Kolonenführer (presque toujours des Oberfeldwebel) de l'état de santé des hommes, s'ils avaient à manger et s'il y avait eu des pertes à déplorer. Il y en avait, mais bien moins que les jours précédents. Je rendais les Kolonenführer attentifs à des faits qui devaient cesser et leur prodiguais des conseils qui très souvent étaient des menaces : cessation immédiate des tueries, distribution de nourriture convenable, les détenus doivent dormir à l'abri, pas de grandes étapes; tous les noms des SS étant connus des Autorités alliées, chacun aura à répondre de ses crimes.

Je suis persuadé que les apparitions des délégués du CICR, ainsi que des chauffeurs, dans les colonnes, ont produit un certain effet sur les SS, car il arriva souvent qu'aux arrêts les SS se soient approchés de moi et m'aient déclaré qu'ils n'étaient pas des SS, qu'ils avaient été enrôlés de force et qu'il leur répugnait de faire ce métier. D'autres encore affirmaient qu'ils n'étaient pas Allemands. Je leur répondais invariablement que leur salut dépendait de leur conduite envers les déportés.

Par souci d'objectivité, je dois reconnaître que certains soldats SS nous ont rendu des services en nous informant sur ce qui se passait dans les colonnes ou en nous facilitant le service de distribution des colis. Mais il ne s'est agi là que de cas isolés. On peut aussi se demander si c'est par dévouement humanitaire, par crainte ou par pur opportunisme que certains SS ont agi ainsi.

Pour ma part, je n'ai pas pu constater la présence de cadavres au bord de la route, mais il n'était pas rare de trouver sur la route des effets d'habillement ayant appartenu à des déportés. A intervalles réguliers on voyait ici une veste rayée, là un bonnet, d'autres fois une couverture ou un manteau. C'était un indice, mais pas une preuve.


1 « avec moi rien de pareil à craindre. »

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A différentes reprises, j'ai vu des SS sortir de la forêt voisine et rejoindre leur colonne. Venaient-ils d'exécuter des malheureux ?

Certaines colonnes réquisitionnaient elles-mêmes les chevaux épuisés des réfugiés, les abattaient et se répartissaient la viande.

En continuant la route sur Wittstock, centre de ralliement de toutes les colonnes, j'aperçus subitement à quelque vingt mètres de la route des évacués qui me faisaient signe. Ils étaient parqués dans un enclos comme du bétail; ils étaient environ 500. Je m'approchai de l'enclos et m'entretins avec un groupe de détenus. Les SS qui montaient la garde autour de l'enclos ne bougèrent pas. Les détenus m'annoncèrent qu'ils n'avaient rien mangé depuis trois jours. C'est alors que j'assistai à des scènes poignantes et dignes de la plus grande pitié. Les détenus se jetèrent à genoux et en pleurant (ils me tendaient les bras) me supplièrent de ne pas les laisser mourir. Un avocat slovaque, père de sept enfants, me montra une poignée de froment : c'était tout ce qu'on leur avait donné depuis trois jours. Un Américain ajouta qu'une distribution partielle (pour la moitié de l'effectif seulement) avait eu lieu la veille (trois petites pommes de terre par homme), mais que les Russes (le plus fort groupe) s'étaient livrés à une attaque durant la nuit sur leurs camarades et leur avaient tout pris. Je demandai à parler immédiatement au chef de la colonne qui apparut au bout d'une demi-heure. Je ne lui cachai pas mon indignation d'apprendre que les détenus n'avaient presque rien mangé depuis trois jours. Il me déclara que cela était inexact et lorsqu'il apprit que je m'étais entretenu avec les détenus, il entra dans une violente colère. Il hurla : « Je vous défends de parler aux détenus. » Je hurlai à mon tour, et je fus aidé en cela par le fidèle et dévoué chauffeur qui me fut d'ailleurs d'un grand secours tout au long de mes tournées. Des SS arrivèrent à la rescousse de leur chef et adoptèrent à notre égard une attitude menaçante. Je dois avouer que je ne me sentais pas en sécurité. Calmement, je leur expliquai qu'ils avaient tout avantage à bien traiter les détenus s'ils ne voulaient pas aggraver leur cas lorsqu'ils auraient à rendre des comptes. J'exigeai qu'une distribution de nourriture eût lieu le soir même. L'Oberfeldwebel me déclara que le nécessaire serait fait. Il refusa cependant de m'indiquer le lieu de stationnement de la colonne, le lendemain soir. Je lui fis remarquer que j'avais eu une entrevue le matin même avec le Commandant du camp et que j'en référerais à son chef. Cela lui fit apparemment une certaine impression.

Je m'arrêtai encore auprès de différentes autres colonnes. Partout, c'était la même vision. Ces malheureux détenus faisaient peine à voir; même dans leur malheur, ces hommes étaient grands. Les plus forts aidaient et soutenaient les plus faibles. Derrière les colonnes une vingtaine d'« esclaves » tiraient péniblement les chars sur lesquels étaient entassés les bagages de ces messieurs les SS.

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A la sortie de Neuruppin, à une quinzaine de kilomètres de Wittstock, les colonnes s'étaient passablement étirées. On rencontrait régulièrement de petits groupes de cinq à dix détenus qui n'en pouvaient plus. La garde de ces groupes était confiée à un SS. Souvent c'étaient des condamnés de droit commun qui surveillaient ces groupes. Lors de l'évacuation du camp, ils avaient été revêtus de l'uniforme des SS, ils avaient reçu des fusils et avaient pour mission de renforcer la garde des SS. Ces personnages étaient craints des déportés autant que des véritables SS. D'ailleurs ces criminels exerçaient dans les camps les fonctions de « Blockwarte » et dans certains cas avaient même droit de vie ou de mort sur les détenus.

J'ai transporté (et ravitaillé au moyen des colis que j'avais pris dans la voiture) plusieurs de ces groupes dans ma voiture de Neuruppin à Wittstock. Rencontrant le chauffeur qui venait d'effectuer une distribution de colis dans la forêt de Below (emplacement du camp), je le chargeai d'aller recueillir avec son camion tous ces moribonds.

A mon arrivée à Below, je fus accueilli par des vivats et des cris de joie, poussés par des milliers de détenus qui agitaient la main dans ma direction. Je n'apportais pourtant pas de colis. C'était la reconnaissance de tous ces malheureux envers la Croix-Rouge dont le nom était prononcé dans toutes les langues. Je m'entretins avec les détenus et leur annonçai que d'autres camions de colis allaient encore arriver et que la Croix-Rouge ne les abandonnerait pas. L'annonce de cette bonne nouvelle - immédiatement traduite en russe, polonais, hollandais, etc. - provoqua une nouvelle manifestation de joie et de reconnaissance.

Je me rendis chez le Commandant de la place. Là, l'Oberzahlmeister me déclara que les détenus resteraient dans la forêt de Below au moins 5 jours. L'installation d'une boulangerie serait prête dans deux jours et ainsi les évacués recevraient du pain et aussi de l'eau potable. A la Croix-Rouge de faire le reste. Si curieux que cela paraisse, les SS étaient convaincus que la Croix-Rouge avait le devoir de nourrir les détenus. Le Commandant du camp m'annonça en outre que l'installation d'une infirmerie était également prévue.

Au cours de cette visite, j'ai pu voir de mes propres yeux avec quelle brutalité certains SS traitaient les détenus épuisés par une si longue marche. Un officier subalterne rassemblait en colonne par quatre les détenus qui devaient recevoir le colis Croix-Rouge. Estimant que la formation de la colonne n'allait pas assez rapidement, le SS - un gros cigare à la bouche - faisait avancer les détenus à grands coups de pieds dans le ventre. Pas un détenu n'eut un geste d'étonnement ou de révolte. Ils avaient certainement l'habitude de ce traitement. Plus loin, des SS assistaient impassibles à la scène.

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J'ai dévisagé cette brute, nos regards se croisèrent. Ses yeux de criminel sadique me glacèrent.

Je décidai de rentrer à Wagenitz afin de prendre contact avec les autres membres de la sous-délégation et avec l'intention de revenir les jours suivants. Je n'ai malheureusement pas pu mettre ce projet à exécution, l'arrivée des Russes ne m'ayant plus permis de quitter Wagenitz. En revanche, d'autres délégués ont certainement pu faire du travail utile, car je suis persuadé que les fréquentes apparitions des délégués du CICR auprès des SS ont sauvé des milliers d'évacués. Il n'y a qu'à se rappeler les exécutions massives des premiers jours de l'évacuation, qui cessèrent peu après à la suite de nos protestations énergiques (le mot n'est pas de trop). Les distributions de colis ont naturellement sauvé d'innombrables vies, c'est certain, mais il sied de relever que la présence même des représentants du CICR au milieu des colonnes a produit un double effet psychologique. D'une part, les SS se sentant contrôlés par le CICR ont cessé les tueries et, d'autre part, les détenus ont senti qu'ils n'étaient plus seuls, qu'il y avait quelqu'un derrière eux qui avait nettement pris position contre les SS, qui leur tenait tête, qui les soutenait, eux les déshérités, et les encourageait à tenir encore quelques jours.

V. - Rapport d'un délégué du CICR sur l'évacuation du camp d'Oranienburg (avril 1945)

Dans la nuit du 20 au 21 avril 1945 a commencé l'évacuation du camp de concentration d'Oranienburg ainsi que des Kommandos extérieurs. Dans les premières heures du 21 avril, lorsque les troupes russes se trouvèrent devant Berlin, j'ai remis au Commandant du camp Keindel la proposition de la délégation du CICR à Berlin de remettre le camp à un délégué du CICR. On voulait empêcher de cette façon que les SS ne se livrent à la dernière minute à des excès à l'égard des détenus. Le Commandant du camp a refusé notre proposition en s'appuyant sur les instructions qui lui avaient été données par le Reichsführer SS Himmler. Ces instructions prévoyaient, à l'approche de l'ennemi, une évacuation immédiate du camp entier à l'exception du lazaret.

Sous une pluie battante, tous les détenus ont été mis en route en direction du nord. Cinq cents détenus formaient un « Pulk » ou un « Trek » et étaient soumis à l'autorité d'un commandant SS. Une garde très serrée fut exercée par les SS qui, peu de temps auparavant, avaient vêtu un grand nombre de détenus de droit commun allemands de l'uniforme de la Wehrmacht pour les utiliser comme personnel auxiliaire de garde.

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Le nombre exact des détenus à évacuer n'a pu être établi du fait de l'anéantissement des cartothèques et parce que des exécutions avaient eu lieu avant l'évacuation. D'après mon évaluation et selon les dires des détenus, environ 30.000 à 40.000 êtres humains, pour la plupart des hommes, mais également des femmes et même des enfants, se trouvaient sur les routes. Deux immenses colonnes se dirigeaient vers Wittstock par les itinéraires suivants : Oranienburg, Kremmen, Sommerfeld, Neuruppin, Wittstock; Oranienburg, Kremmen, Sommerfeld, Herzberg, Lindow, Rheinsberg, Zechlin, Wittstock. Ces indications m'ont été données par un adjudant du Commandant du camp. Ma tâche consistait à ramener des colis de vivres par des camions Croix-Rouge vers les colonnes de détenus qui, la plupart du temps, n'étaient pas ravitaillées par les SS. J'ai procédé à ce ravitaillement au moyen des réserves constituées à Wagenitz. Pendant quatre jours et quatre nuits les camions roulèrent et les chauffeurs et moi fûmes témoins des faits suivants :

Le soir de la première journée de marche, des détenus français déclarèrent avoir appris que les SS avaient l'intention de commencer dans la nuit la fusillade de détenus. Ils nous priaient de rester auprès d'eux pendant la nuit avec les camions Croix-Rouge pour empêcher, dans la mesure du possible, de tels excès. Nous ne pouvions malheureusement pas donner suite à ce désir puisque nous devions charger les camions pendant la nuit.

Le matin du 22 avril, nous découvrîmes sur une longueur de 7 km. entre Löwenberg et Lindow, les premiers 20 détenus fusillés au bord de la route; tous avaient une balle dans la tête. Au fur et à mesure de notre avance, nous rencontrâmes un nombre toujours plus grand de détenus fusillés au bord de la route ou dans les fossés. Dans les forêts entre Neuruppin et Wittstock nous avons trouvé alors régulièrement, aux endroits où les détenus avaient passé la nuit ou à des endroits de halte, plusieurs cadavres, en partie jetés dans les feux de camp et à moitié brûlés.

Au premier village après Neuruppin, en direction de Rägelin, un détenu resté en arrière a porté le fait suivant à notre connaissance : Le 22 avril, un commandant a entassé dans ce village ses 500 détenus dans une grange pour faire une halte de quelques heures. A quatre heures de l'après-midi, sa colonne se remit en marche. Quatorze détenus complètement épuisés restèrent endormis dans la grange. A cinq heures, une autre colonne arriva dans la même grange et trouva les quatorze détenus endormis. Les SS traînèrent alors les quatorze détenus restés en arrière derrière la grange et les fusillèrent aussitôt sous l'inculpation de désertion.

Le troisième jour de l'évacuation, nous rencontrâmes encore plus de cadavres que la veille. Des détenus de nationalités diverses nous ont secrètement déclaré que les SS et les criminels allemands en uni-

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forme de la Wehrmacht continuaient à tuer à coups de fusil à la tête chaque détenu exténué. Les malades étaient également fusillés de la même manière. Les SS profitaient de chaque occasion pour fusiller les « notables ».

Jusqu'au soir du troisième jour de l'évacuation, les corps des détenus fusillés restèrent au bord de la route et dans les forêts, non enterrés. J'ai appris de source digne de foi que le 21 avril déjà les « Ortsgruppenleiter » du Parti avaient reçu l'ordre des SS d'enterrer les corps dans l'enceinte de leur territoire de commune. Cet ordre ne fut pas exécuté parce que ces « Ortsgruppenleiter » ont également pris la fuite à ce moment-là. Le 23 avril, des détachements furent organisés pour enterrer les victimes.

L'examen d'un grand nombre de cadavres a révélé que toutes les victimes avaient été liquidées d'une balle dans la tête. Sur notre demande, les détenus nous ont déclaré que souvent les SS ont obligé leurs victimes à s'agenouiller ou à s'allonger, cinquante mètres derrière la colonne en marche, pour être exécutées.

Il nous fut impossible d'apprendre le nombre exact des tués. Sur notre parcours nous avons vu au total plusieurs centaines de morts, mais nous n'avions pas un aperçu complet sur tout le territoire d'évacuation car, venant du nord, une assez grande colonne de camions de Lübeck approvisionnait également les détenus. Je déduis des nombreux entretiens avec des détenus qu'environ 15 à 20% de l'effectif du camp de concentration d'Oranienburg a été tué de la manière décrite plus haut. Nous n'avons pas pu connaître les noms des victimes. Nous aurions pu - non sans danger pourtant - noter les numéros matricules, mais cela n'aurait pas eu de sens, parce que les cartothèques avaient été détruites par les SS.

Le 22 avril je me suis rendu deux fois auprès du chef de camp Höhn (chef de l'administration interne du camp principal d'Oranienburg) pour protester très énergiquement au nom du CICR contre les excès perpétrés par les SS. Celui-ci me promit de donner immédiatement l'ordre à tous les commandants de groupe de cesser les exécutions.

Il résulte de nombreux entretiens que j'ai eus avec des Gruppenkommandanten, Unterführer et également avec le personnel de garde, que les sentiments qui animent les SS sont d'une perversité effrayante. Quelques-uns des commandants voulaient même nous prouver qu'ils rendaient un service aux exténués et aux malades en les fusillant, pour qu'ils n'aient plus à souffrir; ils étaient d'avis que la SS était en réalité très humaine ou même plus humaine que la Croix-Rouge qui elle prolongeait les peines des malades et des exténués par l'apport de colis de vivres ! Le seul langage que ces SS primitifs comprenaient au moment de l'approche de l'ennemi, c'étaient les menaces. Il ressort de tous les témoignages que tous les SS étaient d'avis qu'ils

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faisaient une œuvre tout à fait justifiée en fusillant les détenus. Pour la sauvegarde du Troisième Reich il était quasi naturel de tuer les Juifs et les ennemis de l'Etat par tous les moyens. J'ai été témoin à Neuruppin de la légèreté avec laquelle ces brutes pouvaient tuer des êtres humains : nous avions trouvé près d'un buisson au bord de la route un détenu politique qui, depuis des heures, était allongé là et souffrait, gravement blessé à la tête par une balle. Le commandant SS avec qui j'étais en train de m'entretenir, interrompit la conversation, se rendit vers le détenu blessé, le fusilla, revint aussitôt et continua la conversation comme si rien ne s'était passé. Il semblait également tout à fait justifié aux yeux des SS d'utiliser la force des détenus jusqu'à l'extrême. Pendant l'évacuation même, la force de quelques détenus fut exploitée sans pitié. Les SS chargeaient leurs effets sur de grandes remorques de camions qu'ils faisaient pousser par environ 40 détenus exténués. On faisait avancer ces esclaves « pousseurs de wagons » à coups de bâton et de fouet.

Les détenus qui se traînaient en longues colonnes étaient dans un état de dénuement physique et spirituel complet. Ils se laissaient pousser en avant sans manifester un signe de volonté ou de résistance. Nous avons remarqué qu'ils ne se révoltaient que s'ils étaient placés devant une menace de mort directe. Cet état d'âme est illustré par l'exemple suivant : Lorsque nous essayions de faire monter les détenus complètement épuisés dans nos camions vides, ils se défendaient en nous suppliant de ne pas les tuer; ils croyaient qu'on avait l'intention de les mener quelque part dans un abattoir, se souvenant de la pratique des SS à Oranienburg qui autrefois chargeaient les camions de victimes, roulaient quelques centaines de mètres dans le camp pour les diriger ensuite directement vers les chambres d'extermination.

VI. - Rapport d'un délégué du CICR sur le ravitaillement des évacués d'Oranienburg et de Ravensbrück

Le soussigné s'est trouvé pour la dernière fois à la délégation du Comité international de la Croix-Rouge à Berlin, le vendredi 20 avril 1945. Etant donné les conséquences terribles de l'évacuation des camps de prisonniers et de concentration, les membres de la délégation étaient d'avis qu'il fallait empêcher l'évacuation des camps de concentration de Ravensbrück et Oranienburg et qu'on devait essayer d'influencer les dirigeants de la Centrale SS dans ce sens. Le matin du 21 avril 1945, le médecin des prisonniers de guerre, le capitaine Burton, arrivait d'Altengrabow à Wagenitz auprès de la délégation pour nous faire rapport sur l'état du camp d'Altengrabow

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et demander notre aide. Comme la ligne téléphonique entre Wagenitz et Berlin avait été coupée par les avions volant en rase-mottes, je me rendis avec le capitaine Burton à Nauen pour demander à Berlin l'envoi de colis de secours. Par hasard, nous rencontrâmes à Nauen deux camions du CICR auxquels nous ordonnâmes d'aller à Wagenitz. A ce moment, nous avions à Wagenitz à peu près 3000 colis de secours américains et 5000 paquets du « War Refugee Board ». Entre temps, un mécanicien de la délégation à Berlin arriva à Wagenitz et nous informa que le camp de concentration d'Oranienburg était en voie d'évacuation depuis 4 heures du matin. Je fis rentrer à Altengrabow le camion de la Croix-Rouge française venu à Wagenitz avec 1000 colis et gardai les deux camions de la Croix-Rouge que nous avions rencontrés pour l'approvisionnement des colonnes du camp de concentration d'Oranienburg.

Trois délégués du CICR surveillaient la distribution aux détenus; ils m'informèrent de l'itinéraire exact de la colonne, dont le but était Wittstock. Deux routes s'offraient, l'une par Löwenberg-Lindow, et l'autre par Kremmin-Neuruppin-Zechlin. Les jours suivants, les 5000 paquets du « War Refugee Board » et à peu près 1000 colis américains furent distribués aux détenus par le personnel de la délégation du Comité international.

En même temps, nous reçûmes des informations sur les fusillades en masse des détenus incapables de marcher, malades, etc. Le délégué et deux de ses collaborateurs ont eux-mêmes vu les cadavres et ont pu constater incontestablement que les victimes étaient décédées par suite de coups de feu tirés dans la nuque ou dans la bouche. Pendant les jours qui suivirent, nos communications avec la délégation à Berlin furent coupées, parce que des avant-gardes de blindés russes étaient arrivées à Plauen et Nauen. Bien que nous sachions que la délégation à Berlin s'efforçait d'obtenir la cessation des fusillades, j'envoyai le 24 avril un délégué du Comité avec deux notes de protestation au camp d'Oranienburg, car je savais que s'y trouvaient le chef responsable des deux camps de concentration, le SS-Sturmbannführer Hoess et les deux commandants de camp, Sturmbannführer Suhrens et Keindl. L'une des deux notes avait pour but de faire cesser les fusillades, l'autre note exigeait de ne pas évacuer les femmes détenues au camp de concentration de Ravensbrück.

Grâce aux efforts des délégués, les fusillades cessèrent en effet presque complètement au cours des derniers jours. Lundi, le 23 avril, j'envoyai le capitaine Burton, du camp de prisonniers d'Altengrabow, qui était rentré entre temps, chercher de nouveaux colis de secours, et lui dis de se rendre avec sa voiture de la Croix-Rouge française à Lübeck. Je lui confiai pour le délégué du CICR à Lübeck un rapport sur la situation et les secours nécessaires aux camps de concentration et de prisonniers. Grâce aux efforts du délégué de

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Lübeck, le capitaine Burton put rentrer le lendemain à la tête d'une colonne de 16 camions du CICR. Ainsi, je n'avais plus de souci à me faire au sujet de ce camp. Les 16 camions rentrèrent par Malchow à Lübeck, après avoir pris en charge à Malchow des détenus malades des camps de concentration.

Le mardi 24 avril, 130 prisonniers de guerre de Berlin arrivèrent à la délégation à Wagenitz, nous demandant de les accueillir et, si possible, de les nourrir. Etant donné que ces prisonniers de guerre étaient déjà très sous-alimentés, j'ai trouvé prudent de les retenir à Wagenitz, où je pouvais leur donner à manger, puisqu'il y avait encore 1200 colis de secours. Les Russes étant parvenus entre temps jusqu'au canal, à 1 km. au sud de Wagenitz, je demandai un entretien avec le commandant du régiment allemand qui combattait à cet endroit, exigeant la promesse d'un espace exterritorial de 600 m. autour du château. Grâce aux efforts des prisonniers de guerre britanniques, qui avaient organisé un corps de police, nous pûmes obtenir qu'aucun soldat allemand ne pénétrât dans cet espace. Mais les troupes allemandes avaient placé un canon à 600 m. derrière le château et les troupes russes tiraient sur ce canon avec un « orgue de Staline » et leur artillerie. Nous hissâmes sur la tour du château le drapeau suisse et le drapeau de la Croix-Rouge, mais comme le château se trouvait dans la ligne de tir, il était inévitable que de temps à autre une série de projectiles, venant surtout de 1'« orgue de Staline », s'abattît sur le château et ses environs. Nous eûmes à déplorer la perte de deux travailleurs civils polonais; il y eut également quelques blessés, légèrement atteints.

Jeudi le 26 avril, le médecin-SS, Dr Baumkötter, arriva du camp de concentration d'Oranienburg à Wagenitz, et me signala le danger menaçant d'épidémies parmi les détenus et le manque absolu de médicaments. Entre temps, nous avions reçu la nouvelle de l'évacuation du camp de concentration de Ravensbrück et l'avis que l'action de secours au moyen de colis avait commencé depuis Lübeck.

Soulignons ici le fait surprenant que les troupes SS admettaient, comme allant de soi, notre ravitaillement des camps dès le moment de l'évacuation et que, depuis cet instant, personne ne nous a plus empêchés de nous occuper des camps de concentration, tandis qu'auparavant nous nous heurtions aux plus grandes difficultés dès que nous tentions de nous intéresser de quelque façon que ce fût aux camps...

Entre temps, les Russes s'étaient approchés du château jusqu'à une distance de 500 m. Dans la partie septentrionale de l'Allemagne il n'y avait pas d'autres délégués de la Croix-Rouge et le soussigné y était le seul médecin délégué du CICR. C'est pourquoi je me décidai, le 27 avril, à renoncer à l'idée de passer chez les Russes et je partis pour Lübeck, accompagné d'un délégué et de la secrétaire de la

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délégation. Le délégué avait pour tâche d'apporter encore des colis à Wagenitz pour secourir, le cas échéant, les prisonniers et les internés, même sous l'occupation russe, si cela était nécessaire. Le même soir, ce délégué tenta de retourner à Wagenitz, mais ne pouvant plus atteindre le château, il rentra par la suite à Lübeck, après avoir distribué ses colis de secours à des détenus.

Après m'être renseigné auprès du délégué du CICR et du Dr Arnoldson, de la Croix-Rouge suédoise, sur la situation générale, je partis le 28 avril par Schwerin vers Parchim, dans la région de Wittstock et de Malchow, pour empêcher de nouveaux sévices des troupes SS contre les détenus et pour assurer, autant que possible, le ravitaillement de ceux-ci.

Entre temps, les détenus d'Oranienburg étaient tous arrivés à Wittstock et continuaient leur marche, le 28 avril, dans la direction de Schwerin. Le camp de concentration de Ravensbrück se dirigeait également vers Schwerin - pour autant que les détenues n'avaient pas été transportées par camions de la Croix-Rouge à Lübeck - et se trouvait dans la région de Malchow-Criwitz. Les détenus étaient en général dans un état horrible. Je vis beaucoup de cadavres sur la route, pourtant ceux que j'ai vus étaient ceux de victimes mortes de famine et d'affaiblissement. Je ne pus constater la présence de cadavres de détenus fusillés par les troupes SS; d'autre part, les détenus me confirmèrent que, depuis le mardi 24 avril, c'est-à-dire depuis notre intervention, les fusillades avaient cessé.

Sur la place principale de Parchim, je trouvai une colonne de 2000 détenus environ faisant une halte. Parmi eux, huit moururent pendant l'arrêt. Lorsque le Commandant me vit, il se précipita vers moi, m'affirmant qu'il n'avait jamais fait fusiller quiconque. Je le prévins de bien veiller à ce qu'il en soit encore ainsi et lui ordonnai de loger les malades et les impotents dans la ville; sur ce, il se hâta d'aller consulter le maire.

Vers le même endroit, je rencontrai une colonne de 5000 détenus qui se traînaient avec difficulté. Devant la colonne, sur une petite voiture chargée de malles et tirée péniblement par six à huit détenus, trônait une femme apparemment « de bonne société ». J'interpellai le commandant de la colonne et lui demandai qui était cette personne. Il me répondit qu'il s'agissait de la femme d'un officier SS qui était tombée malade au cours de la fuite. A ma question sur ce qu'elle avait, il me répondit très sérieusement qu'elle souffrait d'indigestion pour avoir trop mangé de raisins secs (sic).

Dans les environs de Putlitz, je croisai de nouveau une colonne d'à peu près 5000 détenus gardée par des troupes SS. En allant chercher le Commandant, je remarquai dans un fossé neuf détenus étendus sous leur couverture, inanimés. Un SS qui ne m'avait pas vu s'approcha d'eux et frappa de son bâton le tas qui ne réagissait

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plus. J'eus juste le temps d'arrêter la voiture et d'en sortir pour l'empêcher de tuer ces neuf hommes avec son revolver, qu'il avait déjà tiré de son étui. Je hélai l'individu, lui demandant son état civil. Au lieu de cela, il me répondit : « Ce sont de pauvres gens, tout à fait innocents. Je ne peux pourtant pas les laisser dans le fossé. » Je lui répondis qu'il était fou, qu'il devait disparaître le plus vite possible, et que je m'occuperais de ces neuf détenus et de leur hébergement dans le village le plus proche. C'est là une petite contribution au chapitre : soldats SS et leur mentalité.

A la même époque, c'est-à-dire entre le 29 avril et le 2 mai, à peu près quinze camions du Comité international de la Croix-Rouge partaient de Lübeck chargés de colis de secours pour Wittstock et Below, près de Wittstock, où les détenus se reposaient pendant quelques jours. Comme les détenus, entre temps, s'étaient de nouveau mis en route, le chef de la colonne du CICR dirigea les camions sur les différentes routes qu'ils suivaient; de cette manière, la sécurité et le ravitaillement des détenus furent assurés pour le mieux et dans la mesure du possible.

Distribution de colis de secours : Les colonnes marchaient généralement par rangs de cinq; j'ai pu constater souvent qu'un homme par groupe de cinq portait un colis de secours. En général, on peut dire, qu'à part les cigarettes et autres articles de luxe plus ou moins recherchés, les détenus gardaient leurs colis de secours, dès que ceux-ci avaient été distribués personnellement aux détenus par le délégué, le chef de colonne, ou le personnel-adjoint du CICR. A Wittstock, une colonne de camions avait établi un dépôt permettant d'apporter de nouveaux colis de secours. Lorsque les détenus devaient continuer leur marche, chaque soldat SS recevait un paquet, tandis que les détenus ne recevaient qu'un paquet pour cinq hommes, c'est-à-dire le reste du solde. Malheureusement, je n'ai jamais pu surprendre un SS en possession d'un colis de secours, mais le procédé ci-dessus m'a été confirmé de plusieurs côtés. D'ailleurs, d'où seraient venus les raisins secs qui avaient provoqué une indigestion chez la femme de l'officier SS ?

Les SS, craignant d'être vus, n'osaient plus infliger de sévices aux détenus. A en juger par le comportement des simples SS à notre égard, je dois supposer qu'ils interprétaient les mots « Comité international » comme désignant une commission d'enquête sur les crimes de guerre. Je n'ai jamais, de ma vie, vu d'hommes plus serviles et obséquieux. La population allemande dans les villages et les petites villes était en général passive et se bornait à regarder. A Parchim seulement, lors de l'incident susmentionné sur la place du marché, un monsieur « bien » vint vers moi tout désespéré et me dit : « Mais faites donc quelque chose pour ces

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gens ! » Lorsque je lui répondis que nous faisions tout ce qui était en notre pouvoir et que la population devait nous aider, il disparut dans la foule.

Les derniers jours furent marqués par des attaques constantes d'avions sur les petites villes et les routes. On ne pouvait circuler qu'à grand'peine sur les routes bondées de réfugiés, de détenus et de troupes. Des centaines de voitures carbonisées, des cadavres de chevaux et des douzaines de cadavres humains, pour la plupart de réfugiés allemands, gisaient à droite et à gauche de la route. J'ai vu et pansé des détenus qui avaient été blessés par les attaques en piqué. Vu que les détenus marchaient généralement par ordre sur de petits chemins vicinaux et devaient camper dans les forêts, les pertes dues aux attaques par avions n'étaient probablement pas très considérables parmi eux. Pour ma part, je n'ai vu aucun détenu tué par un avion volant en rase-mottes.

Dans la région de Blumenthal-Pritzwalk, je rencontrai le Stalag Altdrewitz, qui voulait tenter de passer l'Elbe, près de Dömitz, avec la garde allemande. La situation alimentaire des prisonniers était très critique; d'autre part, il fallait faire parvenir de nouveaux colis de secours aux camps de concentration et en tout premier lieu créer à Schwerin un dépôt de colis de secours pour détenus. Je me décidai donc, le mardi 1er mai, à rentrer à Schwerin, afin de me mettre en relation avec Lübeck, d'une manière ou d'une autre. Arrivé tard dans la soirée à Schwerin, je couchai chez le pharmacien du Stalag II E. L'organisation militaire de la ville était déjà en train de s'effondrer; les membres de l'administration militaire s'habillaient de vêtements civils et quittaient leurs postes. L'agitation était grande, parce qu'entre temps les Russes s'étaient avancés jusque dans la région de Wismar. Les communications téléphoniques avec Lübeck étant impossibles, je quittai Schwerin le 2 mai, mais une heure plus tard je fus forcé d'y revenir, à cause d'une grave attaque aérienne. Les détenus et les prisonniers de guerre me reçurent avec des cris de joie, la nouvelle leur étant parvenue que les Américains entreraient à Schwerin dans deux heures. Je me rendis auprès du colonel von Bülow, commandant du Stalag II A, pour éviter des troubles lors de la reddition des prisonniers de guerre et empêcher des complications pouvant résulter d'opérations militaires. Puis je rentrai au Stalag; là eut lieu une séance avec les hommes de confiance et les doyens, pour organiser des troupes de police qui devaient assurer la discipline au camp. A cette occasion, une organisation de « gaullistes », formée sous l'influence et la direction d'un officier français du Stalag Neubrandenburg, qui avait reçu pleins pouvoirs du général de Gaulle, me rendit les plus grands services.

Chaque nation constitua sa propre garde et organisa ses patrouilles dans le camp. A 2 heures, le mercredi 2 mai, la nouvelle nous parvint

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que les Américains étaient entrés à Schwerin. Ils n'avancèrent pas jusqu'au Stalag même, situé à peu près à 4 km. à l'est de la ville. Je partis donc avec le doyen britannique et avec les hommes de confiance français et yougoslaves pour Schwerin où nous eûmes un entretien avec le commandant du régiment américain. La zone entre Schwerin et le fleuve qui se jette à l'est de la ville dans le lac de Schwerin - zone dans laquelle est situé également le Stalag - fut déclarée zone neutre pour éviter des incidents avec les troupes russes. Jusqu'au 3 mai affluèrent dans cette zone, venant de l'Est, des détenus des deux camps de concentration pour camper aux alentours du Stalag. Des centaines de milliers de soldats allemands furent capturés pendant ces deux jours; et, sur la même route Crivitz-Schwerin, sur laquelle tout cela se passait, arrivaient sans cesse des centaines de milliers de réfugiés allemands. Le 4 mai, les Russes avaient atteint la ligne de démarcation et l'afflux des réfugiés, détenus et soldats, cessa.

Le soir du 2 mai, je me présentai au Gouverneur militaire américain, arrivé entre temps, et lui donnai un aperçu de la situation et du nombre de détenus venant des camps de concentration et déjà arrivés dans la zone de Schwerin. Je lui dis que 40.000 étaient déjà là et qu'il fallait en attendre encore 30.000. Le Gouverneur militaire me répondit que Schwerin était surpeuplé et qu'il ne pouvait rien faire; je le priai alors de faire un tour pour se faire une idée de l'état des détenus. La tournée lui fit apparemment un[e] grosse impression. On nous informa qu'un nombre considérable de détenus se trouvaient à l'est de la future ligne de démarcation, encore sous la garde de troupes SS. Les SS ne semblaient pas vouloir accepter d'être capturés et continuaient à martyriser et fusiller les détenus. J'obtins du Gouverneur militaire d'envoyer encore pendant la même nuit des troupes pour désarmer les SS et libérer les détenus. De même, j'obtins aussi qu'on mît à disposition des troupes américaines pour assurer l'ordre dans le gigantesque rassemblement de détenus campés autour du Stalag et pour diriger vers lui les nouveaux arrivants. Néanmoins, nous eûmes quelques blessés, car beaucoup de détenus, qui avaient trouvé des armes, se querellaient, sous l'empire de la faim, pour une simple pomme de terre, etc. Ni les troupes américaines, ni moi-même n'étions à même de ravitailler convenablement les détenus. Cependant, comme de nombreux camions et des chars chargés de vivres circulaient sur la route de Crivitz à Schwerin, je pus distribuer à chaque groupe de détenus des vivres pour au moins trois jours. Je fis chercher tous les médicaments disponibles dans ces camions et les portai dans le Stalag. Il y avait assez de médecins parmi les détenus. Malheureusement, les pourparlers en vue d'obtenir un meilleur logement pour les détenus traînèrent encore trois jours et on ne put empêcher que beaucoup d'entre eux continuassent leur marche

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vers l'Ouest de leur propre initiative, pour s'établir dans les villages au delà de la ligne de démarcation. Par permission du Gouverneur militaire, je reçus néanmoins l'autorisation le 5 mai de réquisitionner deux grands groupes de bâtiments, casernes, etc. Dans l'un d'eux, la caserne Adolf-Hitler, il y avait un lazaret de réserve allemand. Les médecins militaires, après discussion, se mirent à notre disposition pour donner aux détenus les soins médicaux nécessaires.

Malheureusement, une grave arthrite à l'épaule droite et la fièvre me forcèrent d'abandonner mon travail.

Entre temps, la lutte sur la route de Schwerin à Lübeck avait pris fin. Il me restait encore à faire parvenir des colis de secours à Schwerin; c'est pourquoi je partis le 5 mai pour Lübeck, où le délégué du CICR se chargea de cette tâche, et peu après je fus obligé d'entrer à l'hôpital.

A Schwerin, j'avais laissé le chef de colonne du CICR qui me donna une aide très précieuse pendant les journées de Schwerin. D'autre part, je fus grandement aidé par deux prisonniers de guerre britanniques (qui ne me quittaient plus depuis mon départ de Wagenitz), par l'homme de confiance français et l'homme de confiance yougoslave, du Stalag II E, et aussi par tous les hommes de confiance français des petits détachements de travail, auprès desquels je trouvai le gîte et la nourriture.

VII. - Rapport d'un délégué du CICR sur son activité dans le camp de Theresienstadt (avril-mai 1945)

I

Prague, le 23 avril 1945.

J'ai visité Theresienstadt le 21 courant dans l'après-midi. En prenant contact avec le chef du camp, je demandai que le Conseil des Anciens soit réuni pour entendre ma déclaration et répondre à différentes questions que j'avais à poser. Je vais rapporter, aussi fidèlement que possible, cette phase de mon court séjour au Ghetto.

Je fis la déclaration suivante :

« Le Comité international de la Croix-Rouge m'a chargé tout spécialement de vos intérêts. J'ai consacré mon temps depuis ma première visite du 6 avril jusqu'à aujourd'hui à l'exécution de cette mission.

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Le Gouvernement du Protectorat m'a assuré qu'à moins de nécessité stratégique, personne ne serait déplacé du camp jusqu'au jour de sa liquidation. Celle-ci sera assurée par les soins du Comité international en collaboration avec des institutions juives. Je vous prie de me faciliter ma mission en assurant l'administration et l'ordre de la ville pendant la période de transition, comme vous l'avez fait et continuez à le faire sous l'autorité allemande. Vous aurez vraisemblablement à recevoir à Theresienstadt des coreligionnaires évacués d'autres camps, voire des internés civils, prisonniers de guerre ou blessés. Vous devez vous souvenir que, quelles que soient les conditions de vie ici, vous y trouverez plus de confort et moins de risques que sur le chemin de l'évacuation... »

A la fin de cet entretien, qui s'est tenu en présence du chef du camp et de son lieutenant, ainsi que d'un inspecteur de la police de sûreté de Prague, j'ai fait part au chef du camp qu'en attendant les réponses écrites, mon intention était de visiter Theresienstadt. Pendant deux heures et sans aucune objection de la part des officiers et civils allemands qui m'accompagnaient, j'ai pu inspecter tout ce qui, au cours de la visite du 6 avril, avait éveillé ma curiosité. De cette visite absolument libre des édifices de la ville et des baraquements annexes, je rapporte une impression identique à celle que nous avons eue au cours de notre visite du 6 et la conviction qu'aucune mise en scène spéciale n'avait été préparée pour nous recevoir. Les habitants de Theresienstadt y vivent tous les jours de la manière que nous avons eu l'occasion de constater à trois reprises. En ce moment, les contingents juifs d'autres camps sont dirigés sur Theresienstadt. Ils arrivent naturellement dans un état pitoyable, mais tout est prévu pour les amener rapidement au niveau de ceux qui les y ont précédés. Depuis le 6 avril Theresienstadt a vu sa population augmenter de 4000 personnes (jeunes hommes de 18 à 30 ans).

Au cours d'un entretien antérieur, le Ministre d'Etat Frank m'avait assuré que tous les Juifs évacués qui passeraient à proximité du Protectorat, seraient dirigés sur Theresienstadt; j'ai pu, le jour même, constater l'exécution de cet ordre dans la ville d'Aussig où je me suis rendu en quittant Theresienstadt.

Voyage à Aussig : On m'avait signalé à Prague des passages de trains contenant des évacués blessés prisonniers de guerre ou civils qui, à la suite du bombardement d'Aussig, étaient bloqués dans cette région. Aussi, ai-je profité de mon voyage à Theresienstadt pour me rendre à Aussig et y recueillir des renseignements. Les employés de gare, autorités militaires et de police ne m'ont pas donné de grandes précisions. Les convois militaires ont pu être transbordés; les convois civils sont encore en panne sur des voies de garage (je ne les ai pas vus à proximité de la gare, en tous cas); les convois de Juifs ont

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pris ou prennent à pied le chemin de Theresienstadt. Les deux bombardements de la semaine ont été sérieux. Les trains en stationnement ont été durement touchés...

II

Le 22 mai 1945.

Après avoir passé la journée du 30 avril à Theresienstadt, je suis venu m'y installer le 2 mai. J'en suis parti le 10 mai, ma mission étant terminée.

Quoique la décision du Gouvernement du Protectorat de placer Theresienstadt (ghettos et citadelle) sous l'autorité unique du Comité international de la Croix-Rouge date du 5 mai, cette situation existait déjà en fait le 2 mai, les commandants des deux prisons m'ayant abandonné leurs pouvoirs.

Contrairement à mes craintes, exposées dans mon rapport du 23 avril, aucun interné n'avait quitté Theresienstadt.

D'autre part, le transfert des 300 personnes (notabilités du ghetto) dans une résidence « plus sûre », projeté par les Autorités du Reich, n'a pas eu lieu : Frank a tenu parole. C'est également sur ses instructions et conformément à sa promesse que 12.863 Juifs en provenance d'autres camps de concentration ont été dirigés sur Theresienstadt au cours du mois d'avril.

A l'exception du jardinier employé par les Allemands, tué par une balle allemande et d'un interné juif tué dans son lit par un obus russe, aucun interné n'a péri de mort violente à Theresienstadt.

Voyage à Aussig. - Sous ce titre j'ai signalé dans mon rapport du 23 avril l'existence de trains de déportés errant dans les parages de Theresienstadt. Le 4 mai, je les ai trouvés dans les gares avoisinantes et les ai dirigés sur Theresienstadt. Trois trains y sont arrivés le 6. Ils « tournaient en rond » depuis plusieurs semaines et sur 2500 hommes et 600 enfants au départ, nous avons dénombré 1800 hommes et 180 enfants; les autres étaient morts au cours du voyage. Quelques autres petits contingents sont arrivés par la route et ont été mis en quarantaine.

Une caserne vide a servi de refuge à quelque 600 prisonniers de guerre français, belges, britanniques, canadiens (hommes en bonne santé).

Citadelle. - Dès le 3 mai, l'évacuation de la citadelle contenant 5000 détenus politiques, en majeure partie tchèques (quelques notabilités françaises) a commencé, par les soins d'une organisation de médecins tchèques dirigés par le Dr Taska et sous la responsabilité

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du CICR. Tout s'est passé sans incident. Tous les détenus étaient évacués le 8. A cette date, jour de la cessation des hostilités, j'ai supprimé la « tutelle » du CICR.

VIII. - Rapport d'un délégué du CICR sur les détenus politiques se trouvant dans les prisons de Berlin (avril 1945)

En ce qui concerne la situation des détenus se trouvant dans les prisons de Berlin et des environs, et parmi lesquels se trouvaient encore fin mars 1945, selon des renseignements dignes de foi, environ 1500 prisonniers politiques étrangers, elle a exigé de la délégation une vigilance et une énergie particulières. Ces efforts eurent pour premier objet de pouvoir étendre à cette catégorie de détenus politiques (Schutzhäftlinge) les accords passés entre le professeur Burckhardt et l'Obergruppenführer Kaltenbrunner. Cependant il était pour ainsi dire impossible d'obtenir officiellement des indications précises et des concessions. Par la suite, la délégation a été informée assez exactement, grâce à une action projetée, et préparée en partie par un de ses délégués « à ses risques et périls », en vue de s'opposer aux excès qui étaient à craindre dans les diverses prisons.

Grâce aux efforts faits par la délégation, qui avait pu établir la liaison avec quelques-uns des commissaires de la Gestapo, membres de la direction centrale (Gestapo-Hauptleitstelle, Kurfürstendamm 106), il fut possible d'obtenir, depuis le mois d'avril 1945, des libérations de prisonniers dans un assez grand nombre de cas particuliers.

Dans d'autres cas, la délégation fit distribuer des colis de vivres. C'est ainsi que les délégués s'étaient rendus le 25 mars, à la prison Kaiserdamm 1, Charlottenburg. Comme ils furent informés qu'une partie des paquets étaient retenus, ils protestèrent.

De plusieurs côtés, on apprit par la suite, les 10 et 11 avril, que le bureau central de la Sûreté du Reich (Reichsicherheitshauptamt) avait donné des ordres pour la destruction de tous dossiers et papiers, dans toutes les chambres d'instruction, toutes les prisons et tous les camps. Cette mesure fut expressément confirmée, le 12 avril, par un commissaire de la Gestapo qui fit remarquer que le pire était à craindre pour les détenus.

A l'occasion d'une visite qu'ils firent le 13 avril, à la prison Kaiserdamm 1, les délégués du CICR purent se rendre compte qu'une frayeur atroce avait envahi les détenus. Le même jour encore ils se rendirent à l'Auswärtiges Amt, où ils attirèrent l'attention du Ministre Schmidt sur ces craintes. Celui-ci ménagea le jour même un entretien avec le Gruppenführer et le général Mueller, et un autre

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entretien, pour le 14 avril, avec le secrétaire d'Etat au Ministère de la Justice du Reich, le Dr Franke (en l'absence du ministre du Reich, Dr Thierack, soi-disant indisposé), à qui nous avons demandé des explications concernant le sort des personnes emprisonnées.

La Délégation se déclara prête à prendre les détenus sous sa protection et à veiller à leur ravitaillement dans de grandes proportions, au moyen de colis de vivres. Les assurances tranquillisantes données à la Délégation, furent confirmées par écrit, le 15 avril, et ces confirmations furent envoyées par courrier.

Le 17 avril, les délégués du CICR apprirent à la prison de l'Alexanderplatz que, depuis le 15 avril 1945, des libérations de prisonniers avaient été ordonnées en nombre considérable. L'exactitude de cette assertion fut prouvée lors d'une visite faite le jour même dans le camp d'emprisonnement Triftweg Friedrichsfelde, visite au cours de laquelle des colis de vivres furent apportés à des Russes, des Tchèques, des Hollandais, etc.

La Délégation ayant appris, d'autre part, que ce jour-là on avait exécutés [sic] 34 détenus de la prison Grosse Hamburgerstrasse, les délégués du CICR entreprirent de nouvelles démarches auprès du bureau central de la Sûreté du Reich (Reichsicherheitshauptamt) et auprès du Ministère de la Justice du Reich (Reichjustizministerium). Il semble que le 22 avril, on ait libéré de prison les derniers détenus.

Les opérations militaires qui se déroulaient à proximité de Berlin et dans la ville même, rendirent impossibles d'autres démarches de la Délégation. Lorsque le 24 avril, les délégués du CICR traversèrent l'Avus, ce ne fut qu'avec peine qu'ils eurent la vie sauve.

IX. - Rapport d'un délégué du CICR sur sa mission à Mauthausen

Le 23 avril 1945, à 19 h. 30, arrivée à Mauthausen. Notre arrivée le soir sembla ne pas être du goût de l'officier de service qui nous reçut au corps de garde. On nous fit attendre plus d'une demi-heure, après quoi nous fûmes présentés à l'adjudant par un courrier SS. Jusqu'à cette réception, vingt minutes s'écoulèrent encore, que nous avons passées à attendre sous la pluie et le vent. L'adjudant fut correct mais froid dans son salut; il nous pria d'avoir encore un peu de patience étant donné que le commandant était engagé dans une conférence importante. Enfin nous fûmes conduits dans le cabinet de travail du Chef qui parut après environ un quart d'heure. Il parcourut rapidement la lettre de recommandation qui lui avait déjà été donnée auparavant. Sans y revenir davantage, il nous communiqua en peu de mots que 183 déportés français, dont la liste était

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déjà dressée, seraient à notre disposition à 00.30 h. et qu'il fallait les emmener immédiatement. Il n'accepta pas ma proposition de repousser ce transfert jusqu'au matin pour l'effectuer à la lumière du jour. Tout d'abord il n'y avait point de logement pour nous et deuxièmement il était urgent de faire partir les déportés aussi rapidement que possible. A 00.30 h., les paquets devaient avoir été déchargés et comptés par l'officier de service qui en donnerait quittance. Ma demande que les hommes de confiance des déportés accusent réception des colis par leur propre signature ne fut pas prise en considération. Mais le Commandant nous dit qu'en sa qualité de chef il garantissait que les envois de secours parviendraient à qui de droit. Notre personnel n'a pas eu l'autorisation de faire entrer les voitures dans le camp, même pour procéder au déchargement et au contrôle de l'envoi. A nous aussi (délégué, chef de colonne et officier accompagnant) il fut interdit d'entrer dans le camp de concentration lui-même.

Comme je rendais le Commandant attentif, par deux fois, à l'objet véritable de ma mission, il me fit comprendre laconiquement que je devais considérer ma mission comme accomplie dès le moment où les 183 déportés français me seraient remis. D'autre part, il me dit qu'il ne possédait pas d'ordre pour la visite que j'indiquais. Je lui proposai d'attendre à Mauthausen (village) jusqu'à ce que l'autorisation lui parvienne, mais cela aussi rencontra un refus catégorique.

Entre temps nos camions furent remis par nos chauffeurs aux troupes SS devant la porte qui donnait accès au camp; ces troupes les firent entrer ensuite dans le camp. Le déchargement qui se fit dans l'obscurité dura beaucoup plus longtemps que prévu, c'est-à-dire jusqu'à peu après deux heures. Sur l'ordre du Commandant, on nous ravitailla ainsi que le personnel.

Je reçus la promesse de l'officier de service, qui présida au déchargement et fit le contrôle des paquets, que lors de la distribution de ceux-ci, les hommes de confiance en signeraient les accusés de réception et que ces pièces seraient envoyés au CICR à Genève. Le sous-signé doute que la distribution des envois ait été faite correctement.

A trois heures trente environ, notre colonne était prête à recevoir les déportés sur le Sportplatz. Sur les 183 hommes, la plupart étaient déjà là, en rangs, exposés au vent mordant. Enfin, peu avant quatre heures, le dernier arriva. Je comptai les hommes qui montaient dans les voitures et je donnai quittance, attestant ainsi l'exactitude de ce transfert.

Mes impressions personnelles au sujet du camp étaient les suivantes : quelque chose de mystérieux et d'horrible planait sur tout; naturellement cette impression était d'autant plus forte dans la nuit. Que notre arrivée aussi tardive fût très désagréable pour ces messieurs, qui étaient impatients de nous voir partir, c'était là chose facile à

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concevoir. Ils avaient l'air de ne pas aimer du tout le retard que nous avions eu.

Lors de notre arrivée déjà, nous fûmes témoins d'une scène tragique. Cinq colonnes de travailleurs comprenant chacune cent hommes environ, se traînaient au camp, fatigués après un jour de travail pénible. Dans chacune de ces colonnes, il y en avait quelques-uns qui étaient portés par leurs camarades car, à cause de leur épuisement, ils ne pouvaient plus continuer et ils étaient près de la mort. Certainement c'étaient là d'éventuelles victimes bonnes pour le crématoire qui d'ailleurs travailla toute la nuit à plein rendement. On m'a dit d'autre part que ces colonnes de travailleurs étaient très bien loties au point de vue physique. Quel devait être alors l'aspect des autres malheureux ?

Nous étions tous si fortement impressionnés par ce que nous avions vu que pendant des heures nous n'échangeâmes pas un mot. Lors de la première courte halte, ce furent les Canadiens qui les premiers retrouvèrent la parole et qui exprimèrent leur dégoût par ces mots : « Dieu ! que nous sommes contents d'en être sortis, c'est un enfer ! »

X. Rapport sur le séjour d'un délégué du CICR à Mauthausen jusqu'à la libération de ce camp, du 27 avril au 8 mai 1945 (extraits)

... Le convoi se dirige vers Linz - qui vient d'être sévèrement bombardé - et parcourt les rues éventrées par les bombes. Les chauffeurs canadiens et suisses doivent faire de l'acrobatie. Nous passons la nuit à St Georgen, à environ 18 km de Linz. Le lendemain matin, la colonne se dirige vers Mauthausen. Le commandant H. nous attend à mi-chemin et prend le commandement de la colonne. Dès l'entrée dans le camp, il fait décharger les colis; pendant ce temps, nous nous rendons auprès du commandant du camp Ziereis, qui a le grade de Standartenführer. C'est un homme d'une quarantaine d'années, d'aspect énergique mais inquiétant, dont la commissure des lèvres est agitée d'un léger tremblement. Des officiers SS apparaissent. Nous lui expliquons qu'aux termes des accords du Président du CICR avec le Chef responsable des camps de concentration Kaltenbrunner, un délégué du CICR doit pouvoir pénétrer dans le camp et distribuer lui-même les colis; il doit rester dans le camp jusqu'à sa liquidation définitive. Ziereis prétend ne rien savoir de ces accords. Il déclare que ma présence est indésirable au camp. Il se plaint du manque de confiance du CICR au sujet de la répartition des vivres par la direction du camp. Vu l'impossibilité de remplir ma mission, le chef de colonne est d'avis que je retourne en Suisse. Je m'y refuse de la façon la plus catégorique, décidé à remplir ma tâche à tout prix et à pénétrer dans le camp. J'insiste pour qu'on me laisse entrer et pour que je puisse loger dans le

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camp. Ziereis se déclare prêt à envoyer un télégramme à Kaltenbrunner dont la teneur serait la suivante :

« Le CICR, dont le représentant se trouve ici, demande qu'un délégué suisse puisse pénétrer dans le camp pour y distribuer des colis. La présence de ce délégué, demandée par le CICR, n'est pas indispensable. Répondez télégraphiquement si le délégué doit être autorisé ou non à pénétrer dans le camp. » Signé : Ziereis.

Ce télégramme me fournissait un prétexte pour rester dans les environs du camp et j'en exprimai à Ziereis ma ferme volonté : je viendrais chercher la réponse au télégramme, même si je devais parcourir chaque jour à pied les 10 km qui séparent St Georgen de Mauthausen.

Ma méfiance à l'égard des SS ne faisait qu'augmenter.

La colonne reprit le chemin de la Suisse emmenant un certain nombre de ressortissants des Puissances de l'Ouest et je restai seul à St Georgen. Durant trois jours j'attendis la réponse au télégramme et demeurai dans le voisinage du camp maudit où les détenus, à leur entrée, étaient accueillis par ces mots ironiques des sous-officiers SS et des employés : « Demain vous ne vivrez plus. »

Le camp de Mauthausen est une « bastille de granit » dont chaque pierre représente une vie humaine et est souillée de sang humain. Malgré tout, je persiste dans ma volonté de pénétrer dans ce camp, pleinement conscient de la responsabilité que j'assume à l'égard de ma famille.

Les personnes qui connaissent Ziereis cherchent en vain à me faire renoncer à ma décision en me disant que c'est tenter Dieu, que c'est un suicide...

Le troisième jour, emportant tous mes effets, je me rendis en voiture au camp où, forçant la consigne, je me fis immédiatement introduire auprès de Ziereis. Je lui déclarai fermement que ne comptant plus sur la réponse de Kaltenbrunner, je demandais l'autorisation d'entrée. Ziereis me désigna alors comme quartier la chambre de l'Obersturmführer Reiner que j'aurais à partager avec lui : le délégué du CICR dormirait côte à côte avec un SS dont la casquette s'orne d'une tête de mort ! Pour les détenus que je sentais terrorisés autour de moi, j'acceptai cette torture !

Les jours suivants, j'eus des pourparlers avec Ziereis sur la situation exacte qui prévalait au camp : manque de pain, de vêtements, de souliers, effroyable disette de linge. Le camp de Mauthausen était surpeuplé; ceux de Gusen I et II pleins à craquer. Les malades étaient à cinq dans d'étroits lits de camp; il y avait 60.000 êtres humains - hommes, femmes, enfants. Ziereis ne savait plus où donner de la tête - ce qui ne l'empêchait pas, comme je l'appris, d'exécuter chaque matin 30 à 40 détenus d'une balle dans la nuque. Il accélère tant qu'il peut l'œuvre de destruction. La cheminée du crématoire fume jour et nuit. Depuis des jours, les détenus n'ont pas reçu de pain. L'état sani-

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taire est tombé au plus bas. Ils meurent de faim. Ziereis lui-même feint de s'en émouvoir. Il affecte de s'apitoyer, cet homme avec qui je dois prendre mes repas, ce monstre qui, un jour, fit conduire un camion chargé de cadavres devant la fenêtre de sa femme, en se vantant de son œuvre !

Je propose de me rendre à Linz auprès du Gauleiter Eigruber pour tenter d'obtenir sans délai de la farine. Linz est alors sous le feu des Américains. Je pars néanmoins, je prends comme chauffeur mon voisin de lit, le SS Obersturmführer Reiner. Je veux l'éprouver, tenter de le gagner à ma cause. Ziereis me rend attentif aux risques de l'expédition...

Nous arrivons à 10 heures du soir auprès du Gauleiter Eigruber et du Chef de l'économie paysanne. La misère qui règne ici est indescriptible. Ma demande de farine pour Mauthausen et Gusen est rejetée. Mais on m'indique que près de Mauthausen un bac s'est échoué avec quelques wagons de blé. Je suis autorisé à récupérer ce blé. Mais j'ai encore quelque chose à obtenir de Eigruber : je désire communiquer avec Genève... J'obtiens d'envoyer un télégramme à Genève du télégraphe de Linz, installé dans une cave et où je suis l'unique civil. Je réclame de Genève l'envoi de pain, de vêtements, de linge, de souliers. Le télégramme est parti, mais est-il arrivé ? Dès mon retour à Mauthausen, je discute avec le chirurgien Potlazka de la gravité de la situation. Il me décrit son impuissance à l'égard de la direction du camp. On ne lui donne aucun moyen pour assurer aux détenus un traitement humain; depuis des semaines ils n'ont pu être lavés ni désinfectés. Ils errent, vêtus de lambeaux innommables. Je réussis à organiser une conférence entre le chirurgien Potlaska, Ziereis et moi-même. Sur ma proposition, Ziereis donne l'ordre que les détenus prennent un bain et soient désinfectés immédiatement; pendant ce temps les vêtements qu'ils portent seront lavés.

Je demande en outre à Ziereis de mettre à ma disposition 40 charrettes à chevaux pour rentrer des pommes de terre, plus ou moins avariées, au camp, mais qui permettront aux détenus de se mettre au moins quelque chose sous la dent.

Je reproche vivement à Ziereis la façon dont les colis déchargés ont été répartis avant mon entrée au camp. Une partie seulement en a été distribuée aux détenus et plusieurs colis avaient été vidés de leur contenu le plus précieux : lait condensé, chocolat, biscuits, beurre... Durant la nuit du 2 au 3 mai, j'engageai mon voisin de lit, Reiner, à me révéler les ordres donnés en vue de détruire les camps de Gusen I et II et de Mauthausen. Reiner - un ancien employé de banque - se confia à moi sans me cacher qu'au cas où ses confidences seraient connues, nous serions bons tous les deux pour une balle dans la nuque.

Je lui ordonnai de mander le 3 mai le Commandant de l'usine d'avions de Gusen auprès de Ziereis. Au cours de l'entretien qui eut lieu, je

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demandai à Ziereis, en présence de Reiner, d'annuler immédiatement l'ordre de faire sauter l'usine d'avions. Ziereis refusa en déclarant que ce n'était pas lui qui avait donné cet ordre et qu'il ne lui appartenait pas d'annuler des ordres supérieurs. Je fis appel à son grade, à ses sentiments d'humanité. Le commandant de l'usine d'avions expliqua que le plan prévu consistait, au cas où les Américains ou les Russes approcheraient, à rassembler, par le signal d'alerte, dans la nuit du 5 ou 6 mai, les détenus de Gusen I et II, soit environ 40.000 êtres humains, dans les ateliers de l'usine souterraine d'une superficie de 50.000 m2, ainsi que les habitants de Gusen et St Georgen. L'éclatement de 24 tonnes et demie de dynamite disposées à l'avance dans les couloirs ferait alors sauter l'usine avec détenus et habitants. J'obtins pourtant que Ziereis retirât, au moins verbalement, l'ordre de faire sauter l'usine et s'engageât à faire suivre cette annulation aux commandants de l'usine. Il pensait que cette annulation verbale, en ma présence, était suffisante.

J'étais plein de méfiance à l'égard des SS et pénétré de plus en plus de ma responsabilité à l'égard des détenus. Je demandai à Ziereis la permission de me rendre à l'atelier des tailleurs du camp. Il m'y accompagna lui-même et me demanda ce que je désirais. « Un drapeau suisse », répondis-je. Ce n'était pas à proprement parler mon dessein, mais il me fallait absolument un grand drapeau blanc que je me proposais de faire hisser le samedi suivant. Ziereis me quitta en me priant de revenir tout à l'heure à la Kommandantur. J'expliquai alors à l'ouvrier qu'outre le drapeau suisse il me fallait un grand drapeau blanc, tous deux d'une dimension de 3 m. sur 3 m.

Je me rendis ensuite au garage et je donnai l'ordre aux détenus hongrois qui y travaillaient de peindre en blanc la voiture « Opel » que Ziereis avait mise à ma disposition, et cela au plus tard pour le samedi matin suivant. Je mis l'un des ouvriers, qui était mon ami, dans ma confidence et je m'entendis avec lui sur la façon dont les choses devraient se passer au camp.

Je retournai ensuite à la Kommandantur où me trouvant seul avec Ziereis, je lui fis part des dispositions que j'avais prises pour améliorer la situation sanitaire du camp. J'eus alors tout à coup devant moi un autre homme, faible et tremblant, vieilli et découragé. Il me demanda ce qu'il devait faire. Il se leva, se mit à jouer avec des pistolets. Je suivais ses mouvements avec plus de curiosité que de crainte. Mon calme l'impressionna. Soudain il me dit : « Le séjour au camp ne doit pas être agréable pour vous, je mets ma maison à votre disposition; elle est en dehors du camp où il se joue des scènes un peu insolites pour un novice. J'ai pris la décision de gagner le front russe, avec une partie des troupes de garde, pour combattre contre les Russes. Il restera plus de 2.000 hommes pour la garde des camps, ce qui est suffisant ».

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Ziereis me conduisit à la serrurerie où il donna l'ordre qu'on fasse pour moi un double de la clef de sa maison. Une heure plus tard il me conduisit en voiture avec Reiner à sa maison. Il nous la fit visiter avec un calme effrayant : la chambre d'enfants, le salon, la salle de chasse, les trophées d'armes; autour de la maison : la basse-cour, les ruches, la piscine... Mais j'aime mieux vivre avec les détenus que dans la confortable villa de ce monstre. Je prends néanmoins la clef qu'il me tend. Si mon séjour au camp doit se prolonger, je pourrai y installer un home d'enfants. Ziereis nous quitte. Nous rentrons à pied au camp, Reiner et moi.

Il y a de l'agitation au camp; des mitrailleuses de renfort sont amenées aux postes de garde; des caisses de grenades à main sont distribuées ici et là; des soldats SS construisent de nouveaux nids de mitrailleuses. On renforce partout la défense. Le camp est en fermentation. Moi qui croyais à une remise pacifique du camp aux Russes ou aux Américains ! Je suis inquiet.

5 mai 1945. - J'ai été réveillé comme par un lointain roulement d'orage. Un violent feu d'artillerie couvre la région de Linz. La situation me paraît de plus en plus inquiétante. Le sort de 60.000 êtres humains est en jeu. Leur destin doit se décider aujourd'hui. Mon destin est lié au leur. Il faut que j'agisse coûte que coûte... Je me tourne vers Reiner : « Reiner, venez-vous avec moi tout de suite dans la zone de combat américaine ? » Reiner, à qui j'ai fait enlever l'insigne de la tête de mort de sa casquette, est d'accord. Je remets à l'homme de confiance du camp le drapeau suisse et le drapeau blanc. Il est convenu que dès qu'il verra revenir ma voiture peinte en blanc, il abaissera le pavillon à croix gammée et hissera le drapeau blanc. Il est surpris de ma décision; il me supplie de mettre tout en œuvre pour libérer le camp. Nous partons, Reiner et moi. A St Georgen, je me rends auprès du bourgmestre et lui expose mon plan. Je lui demande de laisser ouverte la défense anti-tanks. Je demande aux Autorités si elles veulent que leur commune soit comprise dans les opérations de libération, que toutes les armes soient abandonnées et que l'engagement soit pris que, au cas où je réussirais à atteindre les lignes américaines, aucun coup de feu ne serait tiré. Ce n'est que si ces conditions sont assurées que je pourrai continuer ma route au delà de St Georgen vers la zone de combat et intercéder pour la libération des communes. Ces garanties me sont absolument nécessaires pour poursuivre mon entreprise. Les Autorités approuvent chaleureusement notre plan et nous souhaitent plein succès. Nous continuons notre route et roulons vers Gallneukirchen pour rejoindre la grande route de Budweiss et gagner Urfahr où nous supposons que se trouvent les Américains. Plus vite que nous ne nous y attendions, nous nous trouvons devant le front. J'aperçois de loin un gros tank pourvu d'un canon lourd.

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J'arrête la voiture et prends un bâton auquel j'attache un linge blanc pour toute éventualité. J'engage Reiner à laisser son pistolet dans la voiture. Nous avançons prudemment. Je prie aussi le chauffeur, un lieutenant de la police des pompiers de Vienne, de nous accompagner, également désarmé.

Je n'aperçois aucun soldat. On voit seulement les bouches des canons se mouvoir vers la gauche ou la droite. J'ordonne à mes compagnons de s'arrêter et je m'avance seul vers les canons, mon pavillon blanc à la main, espérant voir enfin les hommes qui épient derrière les meurtrières venir au-devant de moi. Des trappes s'ouvrent et de jeunes hommes armés surgissent. Ils s'étonnent de me voir et de m'entendre leur demander, en mauvais anglais, de me mettre en rapport avec leur commandant. L'un d'eux, qui sait l'allemand, traduit ma demande qui est transmise au commandement de la IIe division qui opère devant Linz. Ma demande est nette : l'avant-garde des tanks, composée de 2 ou 3 tanks lourds et autant de tanks légers avec leur équipage d'une trentaine de soldats américains, et en outre 500 soldats, doivent aussitôt venir assumer la garde du camp et désarmer les quelque 500 SS qui s'y trouvent encore, ainsi que les membres du Volkssturm et les troupes de renfort de la police viennoise. Je donne la garantie au commandant américain qu'aucune résistance n'est à craindre de la part de la population civile. Le commandant me donne son assentiment par radio, en m'avertissant que je suis responsable de la vie de chaque Américain. Mes deux compagnons doivent prendre place dans un tank; un Américain s'installe à côté de moi dans l'Opel et nous roulons de nouveau vers St Georgen, suivis des autres tanks. Une joyeuse surprise nous accueillit dans cette commune. Les Autorités et la population nous comblèrent de remerciements et les Américains furent reçus comme des libérateurs. Notre arrivée causa la même joie à Gusen. Au camp de Gusen II, je me rends chez le commandant et obtiens sa parole qu'aucun coup de feu ne sera tiré et que l'ordre sera maintenu. Mais il faut d'urgence se rendre à Mauthausen, où les SS, suivant des messages qui me parviennent, intensifient les travaux de défense. Nous passons encore cependant par l'usine d'avions de Gusen où je montre aux Américains les ateliers souterrains et les couloirs chargés de mines. Nous nous dirigeons vers Mauthausen. Je constate avec satisfaction que le système de défense anti-tanks est resté ouvert. J'ai eu raison de faire confiance à la population. Nous gravissons la grande route en lacets qui mène au fort et déjà l'on aperçoit la tour du crématoire. Le dernier lacet est franchi et comme j'arrive devant la Kommandantur, le pavillon à croix gammée est abaissé et le drapeau blanc est hissé. Mais la révolte gronde au camp. Les détenus montent sur les toits. Que va-t-il arriver ? Il s'agit maintenant de désarmer les SS. Nous sommes soutenus par des milliers de détenus. Les SS sont trop peu nombreux pour offrir une résistance.

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Le plan a réussi. Les détenus désignés d'avance prennent les armes des SS et les relayent à leurs postes. Des détenus armés gardent leurs bourreaux désarmés. Les coups de crosses pleuvent sur les anciens maîtres du camp. Les détenus sortent des baraques en criant, en hurlant et nous portent sur leurs épaules; nous ne pouvons nous défendre de leurs embrassements - l'un d'eux s'assied sur le capot de ma voiture et le caresse. Au coup de midi, le 5 mai 1945, tous les SS étaient désarmés, de même que les soldats du « Volkssturm » et les troupes de renfort du corps des pompiers de Vienne. Le chaos régnait dans le camp. Les détenus envahissaient les cuisines, pillaient la Kommandantur. Les hommes s'affublaient de plusieurs paires de pantalons, se disputaient une boîte de conserves. C'était un va-et-vient inimaginable. Subitement libérés, ces détenus se comportaient comme une horde de sauvages. Il fallut du temps pour ramener un peu de calme dans le camp. Je songeai à mes propres effets. Dans ma chambre, tout avait disparu : malle, vêtements, linge. Mais le temps presse : il faut encore libérer les camps de Gusen I et II. Je m'y rends, suivi des tanks américains. Le désarmement s'y effectue encore plus rapidement qu'à Mauthausen. Les hommes déposent leurs armes en tas; deux bidons de benzine sont répandus et une allumette y met le feu. Un cortège de plus de 2.000 détenus se forme dans la rue, mais pas un coup de feu n'est tiré. Les frères d'armes américains me secouent les deux mains et me demandent d'aller avec eux à Gallneukirchen. Cependant un détenu tente de franchir les barbelés. Un Américain tire un coup de revolver dans sa direction pour l'effrayer. Ce coup de feu est le signal d'une panique générale; c'est la ruée vers les barbelés. Les Américains tentent en vain d'arrêter l'exode du camp comme ils ont pu le faire à Mauthausen. La garde composée de détenus est trop faible. Se sentant libres, les captifs se ruent à travers champs vers les villages et les fermes pour se procurer des vivres et des vêtements. Il y eut des jours et des nuits de terreur. Mais les camps de Gusen et de Mauthausen sont libérés; la plus grande usine d'avions de l'Autriche n'a pas sauté, des machines pour une valeur de 10 à 20 millions de francs ont été sauvées; les communes de St Georgen, Gusen et Mauthausen ont été épargnées par la guerre. Le problème que je m'étais posé est résolu : les camps n'ont pas été anéantis, 60.000 êtres humains sont libérés, alors que les Américains ne sont pas encore entrés à Linz où les combats font rage...

Les jours suivants, je me vouai à la réorganisation du camp. Les anciens détenus s'administrèrent eux-mêmes, sous la direction des détenus russes. Un comité central fut formé de représentants de toutes les nationalités. La garde du camp fonctionna parfaitement. Un nouveau fichier fut constitué, le fichier de la Kommandantur ayant été détruit par les SS.

Les 7 et 8 mai, les Américains arrivèrent et prirent en main la direction des camps de Gusen et de Mauthausen.

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XI. - Carnet de route d'un délégué-convoyeur du CICR sur son activité en Allemagne, du 16 avril au 12 mai 1945 (extraits)

Le délégué s'est rendu à Dachau aux fins de ravitailler ce camp et d'y installer un délégué permanent.

Mercredi 18 avril 1945. - Départ pour Dachau. Le commandant du camp nous recevra dans l'après-midi. A 14 h. 30, nous nous annonçons au corps de garde. Nous ne pouvons être reçus car il y a alerte aérienne. Nous attendons et à 16.00 h. sommes reçus par le commandant du camp, Oberbannführer Weiter.

Les points suivants sont à traiter avec lui :

1. Possibilité pour moi d'habiter dans le camp.

2. Possibilité de loger les chauffeurs de la colonne 40 et de garer les camions.

3. Dépôt de vivres et d'essence.

4. Distributions de colis de vivres aux différents kommandos.

5. Contact avec les prisonniers et avec leurs hommes de confiance.

6. Subsistance du personnel CICR.

Le contact est froid. Les cigares détendent un peu la raideur de Weiter. Celui-ci nous dit d'emblée qu'il n'y a pas une place disponible dans son camp, mais qu'il y aurait peut-être possibilité pour nous de loger dans le camp d'instruction des SS, contigu. Dans la cour, que nous voyons des fenêtres du bureau, un peuple de miséreux en haillons, aux pyjamas rayés bleu et blanc, grouille inlassablement. Ils sont là plusieurs milliers dans le vent et la poussière.

Nous sortons avec le commandant Weiter, traversons une autre cour bordée de magasins, dépôts et garages où s'affairent des SS et des détenus. On charge un immense camion à gazogène avec du pain. Ces quelques détenus ne paraissent pas avoir trop mauvaise mine. D'autres, que nous avons vus dehors faisaient moins bonne impression.

Nous remontons en voiture et arrivons à la caserne principale des SS. Après un moment d'attente, nous sommes reçus par un autre Hauptbannführer. Les pourparlers reprennent. Pour finir, il est décidé que :

1. Je logerai à la baraque 203, chambre 3, quartier des officiers.

2. Les chauffeurs logeront à la Hauptkaserne, chambre 331, 4e étage; ...

8. Il sera interdit de s'entretenir avec des détenus hors de la présence d'un SS désigné à cet effet;

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9. Nous aurons à effectuer, outre les courses de ravitaillement, le transport des malades, des kommandos à l'infirmerie du camp;

10. A l'occasion, et d'une manière exceptionnelle, nous transporterons les vivres et vêtements du camp aux kommandos de travail - Lan[d]sberg par exemple.

A 17.30, les pourparlers sont terminés; je reste seul au camp...

Vendredi 20 avril 1945. - J'essaie d'entrer en contact avec le chef de la délégation du CICR par téléphone, depuis la caserne des SS. Impossible, les lignes téléphoniques sont « dérangées ». Je retourne voir le commandant du camp, je désire parler aux hommes de confiance qui sont sur place.

Après trois démarches, je suis reçu. Ma demande est refusée. Je demande alors à entrer dans le camp, accompagné d'un SS; cela m'est refusé. Je demande à pouvoir parler aux prisonniers qui travaillent en dehors du camp; cela m'est également refusé par l'adjudant du commandant du camp, l'Obersturmführer Otto. Je retourne alors au camp d'instruction et essaie de faire connaissance avec les officiers de SS. C'est difficile. Toutefois, ayant offert une cigarette, j'arrive à causer avec l'un, puis avec l'autre. Ils ont presque tous leur femme dans le camp. De l'autre côté du mur, dans le camp des détenus, on entend des détonations brèves. Le soir, comme tous les soirs, ces détonations se multiplient...

Samedi 21 avril 1945. - A 06.00 h., je pars pour Uffing 1 prendre des instructions. Arrivée vers 09.00 h. Le chef de la délégation me dit que mes camions ont été envoyés à Moosburg...

Mardi 24 avril 1945. - A 18 h., départ pour Moosburg, retenir tous les camions qui s'y trouvent jusqu'à l'arrivée du chef de la délégation qui pense recevoir le même soir l'ordre écrit nous permettant d'entrer dans les camps de concentration ainsi que celui qui prescrit l'arrêt de l'évacuation des prisonniers de guerre devant l'avance américaine. A 21 h., arrivée à Moosburg...

Jeudi 26 avril 1945. - 06.00 h. départ pour Moosburg avec le délégué destiné à Mauthausen. Mission : organiser la colonne qui partira ravitailler Mauthausen, faire opérer les chargements de vivres et d'essence, prescrire la route au chef de colonne puis essayer d'entrer à Dachau et d'y laisser un délégué permanent.

A 15.30 h. départ pour Dachau. A 17.00 h., arrivée à Dachau; accueil encore froid de l'adjudant du commandant du camp qui dit n'avoir pas reçu d'ordres pour l'entrée d'un délégué au camp.

Revenir le lendemain. Retour à Uffing à 21.00 h.


1 Alors quartier général de la délégation du CICR en Allemagne.

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Vendredi 27 avril 1945. - 06.00 h., départ pour Moosburg avec mission d'acheter les voitures qui pourraient être utilisables, repasser à Dachau et organiser une colonne pour Mauthausen. Arrivée à Moosburg à 08.30 h. L'artillerie alliée tire à moins d'un kilomètre de la route Munich-Moosburg. A 11.00 h., l'homme de confiance français, m'avise qu'une colonne de détenus politiques comprenant des Français a passé la nuit à Moosburg et demande qu'on puisse la ravitailler.

Ensemble, nous partons immédiatement à sa recherche pendant qu'on charge un camion de colis américains. A 11.45 h. nous sommes de retour ayant trouvé la colonne et repartons tout de suite avec un camion. A 12.30 la distribution commence et dure jusqu'à 14.00 h.

C'est le spectacle le plus émouvant qu'il m'ait été donné de voir. Dès que j'ai eu l'autorisation de distribuer les vivres, j'ai fait interdire l'accès au camion et laissé passer les hommes un à un pour toucher leur colis et entrer dans le pré voisin pour le manger. Les Russes les premiers se sont jetés sur cette nourriture. C'est à grand peine que les gardiens les contenaient, sans quoi le camion eût été mis en pièces. Plusieurs étaient manchots et avaient l'autre main blessée; entourés de haillons innommables, ils se penchaient pour saisir leurs paquets entre leurs moignons et vous disaient merci en russe ou en je ne sais quelle langue. Spectacle tragique de leur dignité d'homme soudainement retrouvée sous leurs loques. Le corps amaigri, fatigué et pouilleux, mais les yeux graves enfoncés dans les orbites, tous manifestaient leur joie de pouvoir enfin manger à leur faim.

Les Français et les Polonais restaient à l'écart, très dignes, et passèrent ensuite tranquillement, sans hâte. L'un d'eux me dit dans un souffle, car il était interdit de leur adresser la parole : « Commandant V., prévenez ma femme à la préfecture de Nantes. » Puis le cortège continua. Nous leur avons distribué 807 colis.

Ces gens venaient de Buchenwald, marchaient depuis 21 jours et n'avaient rien mangé depuis 5 jours. Le but de leur voyage était Dachau, mais l'officier SS qui les conduisait m'a dit vouloir les conduire dans les lignes américaines.

Nous avons encore ravitaillé 182 malades de leur colonne à Freising. Je ne suis pas près d'oublier cette extraordinaire distribution ni l'homme qui est venu au nom de ses camarades remercier la Croix-Rouge qui leur avait « sauvé la vie », ni l'ovation qui nous fut faite au moment du départ. Retour à Moosburg à 15.00 h.

Départ à 16.00 h. pour Dachau. Arrivée à 18.00 h. après une crevaison. Reçu immédiatement par l'Adjudant du commandant de camp. Le ton a changé; je puis avoir en mains et examiner la liste des détenus qui resteront au camp. Il s'agit de 15.936 Français, Britanniques, Belges, Hollandais, Américains, ressortissants des Dominions britanniques et Polonais. Les autres : Allemands, Russes, Italiens, Autri-

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chiens et Balkaniques sont emmenés conformément aux instructions du général Berger, commandant les forces du Sud de l'Allemagne. Si je veux bien repasser demain matin, le camp me sera ouvert; on me remettra définitivement les listes des prisonniers restants. On désire que la Croix-Rouge remette le camp aux forces alliées qui approchent.

En sortant je constate que les véhicules sont chargés et qu'on met la dernière main aux préparatifs d'évacuation. Le commandant Weiter est déjà parti.

Il est 19.00 h., les premières gouttes de pluie commencent à tomber Au moment où je franchis le corps de garde, l'orage se déchaîne, violent. Je pars pour Uffing. A 7 km. avant d'arriver à Pasing, j'aperçois une colonne de femmes, couverture sur la tête qui marchent en direction de Pasing. Je remonte lentement la colonne en demandant s'il y a des Françaises. Personne ne se détourne pour me répondre, si grande est la crainte de ces pauvres femmes. En avant marche un groupe d'hommes presque aussi nombreux que celui des femmes.

J'interpelle sèchement un des gardiens en tête qui prend la position devant moi et je lui pose quelques questions. J'apprends que le groupe vient de Dachau et marche sur Mittelwald. Le gardien prétend ignorer la nationalité de ces gens, mais dit qu'il s'agit de Juifs (j'apprendrai plus tard que c'est faux). Ils ont trois jours de vivres avec eux. Comme personne ne paraît rien porter, sauf les gardiens leurs armes, je me demande où sont ces vivres.

Je repars, traverse Pasing et prends la route de Starnberg; 10 km. avant d'y arriver, je rencontre une colonne de prisonniers serrés épaule contre épaule et qui prend toute la largeur de la route. Là où il y a encore des rangs, j'arrive à compter 8 hommes de front.

Je parviens à Starnberg en tête de colonne. Cela fait 10 km. Je ne suis pas sûr qu'il n'y ait plus de colonnes devant moi. J'ai constamment demandé s'il y avait des Français et n'ai pas obtenu de réponse. Certains groupes chantaient des chants slaves, nostalgiques, la pluie tombait serrée, abondante, froide; de loin en loin, un cadavre au bord de la route.

Avant Starnberg j'ai vu plusieurs tas de cadavres d'un mètre de haut, peut-être même plus. Il pouvait y avoir 3 à 5 tas rapprochés à l'endroit où je me suis arrêté en dernier lieu pour questionner un gardien. J'ai entendu plusieurs coups de feu pendant ce trajet de 10 km.

La colonne était gardée à droite et à gauche par des hommes armés de fusil. Tous les 6 à 8 m., un gardien sur deux accompagné d'un chien. Tous les 300 m. environ trois ou quatre rangs de 8 gardiens sans chiens... Rentré à Uffing vers 10.00 h. j'ai immédiatement proposé au chef de la délégation de partir avec la moitié d'une colonne de camions

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qui venait d'arriver, pour ravitailler ces gens dès le lendemain matin, tandis que l'autre moitié irait à Dachau prendre les archives promises et entrerait dans le camp, en attendant que j'arrive...

Samedi 28 avril 1945. - 08.00 h., départ pour rechercher la colonne de détenus. Je vais à Starnberg où je me renseigne. De là à Wolfratshausen. En cours de route, je rencontre quelques débris de la colonne; des morts, des gens à demi-morts de fatigue dans des haies avec un gardien le fusil baissé. Il pleut toujours depuis la veille au soir; par moments il neige.

A 5 km. de Wolfratshausen, nous sommes arrêtés par un SS qui a blessé une femme allemande. Il nous demande de la conduire à l'infirmerie de Wolfratshausen. Il paraît très énervé. Pendant le trajet, cette femme nous raconte qu'elle a donné du pain à deux Russes, que le SS lui a tiré dessus; elle ne sait si c'est pour la punir ou s'il a manqué les Russes qui se sont sauvés.

Monté à Köchel par Koenigsdorf sans plus rencontrer de « pyjamas »; retour à 13.00 h. à Uffing. A 14.00 h., départ avec cinq camions de vivres pour Mittelwald dans l'idée de redescendre par l'autre route, au lieu de celle suivie ce matin, au cas où je ne pourrais réussir à constituer un dépôt gardé par nous pour nourrir ces gens au passage.

N'ayant pu atteindre à Mittelwald aucune autorité compétente, je repars avec les camions par la petite route que je n'avais pas voulu prendre le matin, espérant toujours trouver mes prisonniers. De Köchel, nous passons par de petites routes qui ne figurent pas sur la carte. Par trois fois, un camion tombe dans le fossé, la route étant étroite et glissante. Nous finissons par arriver dans une ferme à 7 km. de St Heinrich am Starnbergersee à la tombée de la nuit. Nous sommes complètement bloqués par le flot des colonnes allemandes en retraite. Je décide de laisser là mes camions et de rejoindre Uffing. Après bien des péripéties (chute de la voiture dans un fossé, blocage par les blindés et les camions), je parviens à Uffing à minuit 45.

Le chef de la délégation me donne alors l'ordre de ravitailler un train de 2.500 Juifs environ, qui se trouve à la gare de Bernried, près de Tuging. Il a été signalé par la Légation de Suisse, il y a une heure. Ensuite ravitailler un camp de 162 Français près de Tuging...

Dimanche 29 avril 1945. - Il est 01.15 h. lorsque je repars pour rejoindre ma colonne. J'ai mal aux yeux, car il est très pénible de conduire de nuit sans lumière. Le trajet Murnau-Weillheim se fait sans autre incident qu'un arrêt par un homme armé d'une mitraillette qui croit avoir affaire aux Américains.

A 07.45 h. nous pouvons partir pour Bernried. Nous atteignons enfin Bernried à 08.45 h., trouvons notre train de Juifs et procédons à la distribution des colis. Nous avons distribué 2621 colis. Nous prenons note de nombreux messages pour toutes les parties du monde. A 10.30 h. la distribution est terminée.

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Je file à la délégation avec un camion pour charger 11 caisses destinées à Uffing, puis avec un autre camion à Haushofen pour ravitailler les Français; nous distribuons 209 colis et repartons à 12.50 h. pour rejoindre les camions arrêtés à Bernried.

Vu les renseignements obtenus, nous ne pouvons plus passer par Weillheim qui serait occupé depuis ce matin par les Américains, je décide donc de revenir à Uffing avec le colonne qui compte encore deux camions chargés sur cinq. Nous traversons une sorte de « no man's land » peuplé de temps à autre par des soldats et détachements qui attendent nettement l'arrivée des Américains pour se rendre.

Nous circulons par les petits chemins et arrivons sains et saufs à Uffing par Murnau à 14.30 h., une heure et demie avant les Américains, la colonne et le personnel au complet, au plus grand étonnement et à la plus grande joie de chacun...

Mercredi 2 mai 1945. - 08.00 h. Départ pour Dachau. Pendant plus de trois heures nous essayons en vain d'y arriver. Nous profitons de notre passage pour voir le train de cadavres qui stationne au bord de la route à 1 km. du camp. De là nous allons sur Moosburg. Retour vers 20.00 à Uffing...

Vendredi 4 mai 1945. - Je commande à Moosburg du ravitaillement destiné à un détachement de 160 femmes hollandaises, françaises et belges, plus 1550 colis destinés à un Stalag français à Wolfratshausen. Nous passons ensuite à Munich voir 59 femmes du commando Agfa...

Samedi 5 mai 1945. - Le chef de la délégation est d'accord que j'essaie de rapatrier les femmes hollandaises du détachement de Wolfratshausen. Avec un peu d'audace, nous espérons que cela réussira. Je quitte Uffing à 07.30 h. et arrive à 10.00 h. à Wolfratshausen après une crevaison.

Des prisonniers de guerre français, avec leur amabilité coutumière, me réparent la voiture. Pendant ce temps, je vais voir le commandant du camp où se trouvent ces femmes et l'avise que je suis en possession des autorisations nécessaires pour procéder à ces évacuations. On me demande l'ordre écrit, je réponds que les autorisations sont verbales. On me prie alors d'aller au 21e corps d'armée, à Bad Tölz, muni de la liste des gens à évacuer. Je me rends au camp de Führenwald où se trouvent ces femmes, pour y établir la liste nominative désirée. Cela dure quatre heures.

Nous gagnons Bad Tölz sans autre incident. Quand nous pénétrons dans le bureau G. 5 nous y trouvons le Dr Fischer qui me dit que tout est en ordre pour nos évacuations, que les ordres écrits se trouvent au Quartier général de la 7e armée...

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Dimanche 6 mai 1945. - Départ à 09.00 h. pour Munich. Pris contact avec le bureau français de rapatriement pour organiser l'évacuation de 210 détenus politiques français...

Lundi 7 mai 1945. - 05.30 h. départ pour l'Oflag de Murnau pour évacuer les Français qui s'y trouvent au nombre de 210. Un délégué est chargé d'évacuer 250 Français de Moosburg. Ils embarqueront sur la colonne de camions qui partira de ce camp. A Uffing je dispose de 6 camions sur lesquels j'installe mes 210 Français...

Mardi 8 mai 1945. - Départ à 06.00 h. pour Ulm. A Ulm nous devons attendre trois heures pour franchir le pont de bateau. Entre-temps nous avons recueilli 50 Français qui se dirigeaient vers Ulm, soit à pied, soit à bicyclette ou sur un camion américain.

Puis nous partons pour Ravensbourg, Mersebourg, Radolfzell, Constance, Kreuzlingen. Le passage de la frontière a pris deux heures; il est 21.00 h. quand le train emmène pour Zurich ce convoi de Français...

XII. - Rapport d'un délégué du CICR sur son activité à Dachau, du 27 avril au 2 mai 1945

I. Voyage avec une colonne d'Uffing à Dachau.

II. Répartition des colis de vivres directement aux prisonniers.

III. Remise du camp de concentration aux Américains.

I. Le 27 avril 1945, je fus chargé de la mission suivante : me rendre au camp de concentration de Dachau et y rester...

II. Je fis part à une sentinelle du camp de concentration de Dachau de mon désir de parler au commandant du camp. Peu après, je fus reçu par l'adjudant du commandement, le lieutenant Otto, dans le bureau du Commandant, dans la Kommandantur elle-même, bâtiment no 109. Je demandai la permission de circuler librement dans le camp de concentration où se trouvent les détenus, mais je dus de nouveau essuyer un échec. Le commandant déclara qu'il ne lui était pas possible de m'accorder une telle autorisation. Il me communiqua de plus que nous ne pourrions l'obtenir que par l'intermédiaire du général Kaltenbrunner qui se trouvait à ce moment-là dans les environs de Linz. Le téléphone et le télégraphe ne fonctionnaient plus, ce qui compliquait notablement les choses.

Ces messieurs furent très heureux d'apprendre l'arrivée de colis de vivres. Le Commandant me fit connaître son désir concernant le

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rapatriement immédiat d'environ 17.500 déportés dont l'état de santé était jusqu'alors satisfaisant. Dans ce nombre, il y avait une majorité de Français et de Polonais, à côté d'autres nationalités; mais les Allemands, Juifs, Russes et Bulgares ne pourraient être libérés. Je répondis que je devais commencer par prendre contact avec mon quartier général à Uffing, et cela si possible déjà le lendemain dimanche. Pour terminer le Commandant me pria de faire transporter le plus vite possible une cargaison de colis de vivres dans le nouveau camp de concentration d'Oetzthal, dans le Tyrol. Il ne le nomma pas « camp de concentration », mais « dépôt » (Verlagerung).

Nous prîmes congé sans avoir obtenu l'autorisation de distribuer personnellement les colis de vivres aux prisonniers. J'étais accompagné du lieutenant Otto, alors que M. M. était occupé à faire rentrer la colonne dans la cour; je reçus alors l'autorisation de distribuer moi-même les paquets aux déportés, dans la cour de la prison. Une très grande joie régnait naturellement parmi les prisonniers et cela parce que c'était la première fois qu'un délégué du Comité international de la Croix-Rouge avait accès au camp. Des officiers SS restaient toujours dans notre voisinage et avec de grandes difficultés je pus obtenir d'eux quelques renseignements, entre autres que depuis le 1er janvier 1945, il y avait eu environ 15.000 cas mortels de typhus, que lors d'un transport de Buchenwald, qui comprenait 5000 prisonniers, 2700 environ étaient morts à leur arrivée à Dachau. J'appris de plus que des prisonniers parmi lesquels se trouvaient M. Blum, M. Schuschnigg, etc., avaient été emmenés peu de jours auparavant, en même temps que 5 à 6000 autres prisonniers. A mon avis, la chose s'était faite parce que le front de combat se rapprochait toujours davantage. Les hommes de confiance des diverses nationalités, assistés de leurs aides, déchargèrent les camions et me signèrent les accusés de réception ci-joints... Je passai la nuit dans la baraque no 203, chambre no 3; cette baraque ne se trouve pas dans le camp de prisonniers.

La nuit de samedi à dimanche fut agitée à cause du vacarme de la bataille qui se rapprochait toujours davantage. En outre, dans les autres baraques se trouvaient beaucoup de troupes SS qui devaient se préparer à aller au combat ou qui avaient d'autres tâches à accomplir. Mais tout cela, je ne l'appris que le dimanche matin. L'atmosphère était étrange; où qu'on regardât, on apercevait des indications qui permettaient de penser que les troupes qui s'étaient trouvées dans ces baraques avaient fui et de plus, le bruit de la bataille se rapprochait toujours. En arrivant vers 10.30 h., à l'entrée principale du camp de concentration, je rencontrai des soldats qui montaient la garde, un drapeau blanc flottait sur une des tours principales. La plupart des officiers, soldats et employés avaient pris la fuite pendant la nuit.

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III. Je restai avec le lieutenant Wickert jusqu'à la remise du camp aux Américains. Il avait l'intention, lui et ses soldats, d'abandonner le grand camp de 35 à 40.000 prisonniers et ce n'est qu'après de longs pourparlers que je réussis à lui faire changer d'avis, mais aux conditions suivantes :

les sentinelles devaient rester sur les tours afin de tenir en échec les prisonniers et de les empêcher de s'enfuir;

les soldats qui n'étaient pas de garde devaient se déplacer dans la cour, sans armes;

toute cette garnison devait avoir la retraite assurée vers ses propres lignes de bataille.

Ces conditions furent heureusement observées, car autrement, il serait arrivé un grand malheur : si des milliers de déportés avaient pu s'évader, animés de sentiments de vengeance, la population de Dorten et toute la région avoisinante auraient eu à souffrir; l'on ne pouvait prévoir, d'autre part, tout le mal qu'aurait occasionné l'extension des épidémies. Le vacarme de la bataille devenait insupportable; je remarquai qu'elle avait pour théâtre l'espace se trouvant devant les murs mêmes du camp de concentration. Je pris alors la décision suivante : je trouvai un manche à balai et y fixai une serviette blanche. Je priai alors un officier allemand de m'accompagner et nous franchîmes le portail du camp de concentration. Les balles sifflaient autour de nous. Peu après, je vis une section motorisée américaine dont j'attirai l'attention en agitant le drapeau blanc. Bientôt nous fûmes entourés par diverses automobiles militaires américaines. Je me présentai. Le général me pria tout d'abord d'aller prendre quelques photos de presse en compagnie de l'officier allemand et en particulier celle d'un train tout rempli de cadavres. Ainsi que je l'ai appris par la suite, c'était un train de prisonniers de Buchenwald; il y avait là 500 cadavres. A mon avis, beaucoup d'entre ces hommes avaient été tués tandis que d'autres étaient probablement morts de faim. J'ai fait alors la connaissance du major Every et je lui ai communiqué le plan de remise du camp aux Américains, en le priant de le transmettre au général.

Nous rentrâmes avec la voiture dans la cour du camp de concentration où se trouvaient déjà quelques Américains. Celles des troupes allemandes qui n'étaient pas de garde s'étaient déjà rendues. Les milliers de déportés, une foule en désordre, étaient hors d'eux et fous de joie de se savoir libérés. Les sentinelles sur les tours furent aussi remplacées. Dans une petite cour extérieure, quelques coups furent encore tirés et il y eut quelques tués de chaque côté. Je me mis en rapport personnellement avec le général américain. Je lui exposai le plan de remise du camp et je reçus son assentiment. La joie des déportés ne connut plus de bornes, beaucoup se présen-

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tèrent en armes et prêts, semblait-il, à exercer une vengeance immédiate contre les Allemands. Ceux qui portaient des armes furent immédiatement désarmés. La foule réussit à arracher les grandes grilles de barbelés. Les uns profitèrent de leur libération pour s'évader tandis que d'autres embrassaient les soldats américains; pour ramener un certain calme, ceux-ci furent forcés de tirer par-dessus la tête des déportés. Les officiers responsables se mirent également en rapport avec le doyen du camp et les divers hommes de confiance. Vers 22 heures, le camp était redevenu plus calme, mais bien des coups sont encore partis cette nuit-là. Vers minuit, je me rendis enfin dans mon logement, où à la Kommandantur j'occupais la chambre du commandant de camp allemand. Je m'aperçus alors que mes malles avaient été forcées et qu'il me manquait divers objets et une somme de Fr. s. 200.-. Le lundi 20 avril 1945, je me mis en rapport avec les divers officiers américains responsables ainsi qu'avec les hommes de confiance. Je me renseignai immédiatement au sujet du ravitaillement. Il y avait assez à manger pour les premiers jours. Je chargeai alors les hommes de confiance de dresser la liste des occupants de ce camp.

Mardi 1er mai 1945, nous reçûmes la visite de deux membres de notre légation qui vinrent faire une courte visite et nous visitâmes alors la prison, le crématoire où nous vîmes dans une grande chambre des centaines de cadavres empilés les uns sur les autres et tous nus. Nous visitâmes également la chambre du bourreau, la chambre à gaz, les fours crématoires, etc. Je passai le reste de ce jour avec les officiers américains et les hommes de confiance.

Mercredi 2 mai 1945. j'ai eu affaire presque uniquement au quartier général américain où durent être débattues les questions les plus diverses. On me demanda d'amener aussi rapidement que possible de grandes quantités de ravitaillement et de médicaments. Le major Batt, officier responsable pour le ravitaillement, m'exprima toute sa reconnaissance pour les efforts faits par le Comité international de la Croix-Rouge et l'assistance qu'il apporte. En revenant dans ma chambre tard dans l'après-midi, je dus malheureusement constater que j'avais été volé une seconde fois. J'ai déjà rapporté les listes de Polonais et de Hollandais ainsi qu'une liste d'environ 160 femmes juives.

XIII. - Rapport d'un délégué du CICR, sur la libération du camp de Turckheim près de Landsberg

Les camps de Landsberg, placés sous le commandement de l'Obersturmban[n]führer Foerstner, étaient formés de dix camps

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différents, séparés les uns des autres. Les détenus au nombre de 15.000 environ étaient des Juifs de toutes nationalités, avec une majorité de Hongrois et de Polonais.

Le 26 avril 1945, nous nous sommes rendus à Landsberg et nous avons pu constater que les camps avaient été évacués, à l'exception de 500 personnes, à Turckheim. L'évacuation de ces détenus se poursuivait et tous les Juifs avaient de grandes craintes d'être fusillés.

Nous avons demandé au commandant Foerstner le retour à Landsberg des 15.000 personnes transférées à Dachau. Le commandant nous a opposé un refus en disant que les ordres supérieurs qu'il avait reçus ne lui permettaient pas de ramener les détenus à Landsberg.

De retour à Turckheim, j'ai ouvert le camp et fait sortir tous les détenus, qui se sont réfugiés dans les forêts environnantes, dans un rayon de 10 km. Seules, 200 personnes ont préféré rester au camp.

J'ai passé la nuit dans une baraque du camp. A deux heures du matin, les Américains ont ouvert le feu contre les Allemands; le combat s'est déroulé au camp même et a duré trois heures. A l'issue de cette rencontre, beaucoup de cadavres jonchaient le terrain. J'ai ramassé des blessés gravement atteints et que j'ai pu placer dans des maisons environnantes. Il a fallu quelques jours avant d'avoir la possibilité de les transporter dans un lazaret où ils ont été placés sous la garde d'un médecin allemand.

Les vivres faisant totalement défaut au camp, je me suis rendu auprès du Bürgermeister Zwick, parent de Julius Streicher, en lui demandant de façon pressante de fournir des vivres au camp. M. Zwick a accédé à cette requête et a fait de son mieux. Je me suis d'autre part rendu à la fabrique de chaussures Salamander et j'ai pu obtenir 500 paires de souliers. J'ai, par ailleurs, réquisitionné dans un dépôt une certaine quantité de vêtements et nous avons pu également obtenir la semaine suivante un second lot en tissus d'été, si bien que les détenus ont pu troquer leurs pyjamas de détenus politiques contre des vêtements décents. L'état sanitaire du camp est lamentable. Les malades atteints de typhus exanthématique sont au nombre de 80. J'ai pu les transporter avec l'assistance des Américains au Park-Hotel à Woerishofen. Les vaccins manquant complètement, le nombre des morts est de 3 à 4 par semaine. Les détenus qui ne sont pas malades n'ont cependant presque plus la force de manger. Le médecin du camp est le Dr Ratz, qui est un Juif originaire de Vienne. Une grande partie des détenus logent actuellement chez les paysans des alentours et viennent se ravitailler au camp. J'ai dû faire presque tous les trajets à pied, soit 40 km par jour en moyenne, en raison du manque total de moyens de transport.

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J'ai été pendant une nuit le prisonnier d'une cinquantaine de prisonniers de guerre et de travailleurs russes qui m'ont enfermé dans une ferme.

J'ai pu dresser jusqu'ici la liste de 3.000 personnes qui se trouvent actuellement près de Landsberg. En ce qui concerne les morts, les tombes qui se trouvent dans le cimetière ne portent pas de noms et la plupart des personnes décédées ne sont pas identifiables. Quant au rapatriement, les détenus ne peuvent pas attendre qu'il soit organisé et ils partent, sans papiers, sur les routes.

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