Faux bruits et légendes

Albert Dauzat

Auteur de plus d’une cinquantaine d’ouvrages, Albert Dauzat (1877-1955) est surtout connu pour ses ouvrages de linguistique, parmi lesquels on citera : L’Argot de la guerre (Paris, 1918), un Dictionnaire étymologique de la langue française (Paris, 1938), un Dictionnaire étymologique des noms de famille et prénoms de France (Paris, 1951), un Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France (avec Ch. Rostaing) (Paris, 1963), une Histoire de la langue française (Paris, 1930).

Parues en 1916, ses Impressions et choses vues (juillet-décembre 1914) (Paris-Neuchâtel, Attinger Frères) sont loin d’égaler en intérêt l’ouvrage dont sont extraites les pages qui suivent. Signalons que l’auteur avait publié dans le numéro de juillet-août 1918, tome CXXVIII, du Mercure de France, un article sur « Les faux bruits et les légendes de la guerre », première ébauche de ce livre sur les fausses nouvelles de la Grande Guerre. Nous reproduisons ci-après l’introduction et les cinq chapitres de la première partie des Légendes, prophéties et superstitions de la guerre (Paris, La Renaissance du Livre, [1919] ), livre dont l’historien Marc Bloch avait souligné toute l’importance, ainsi qu’on l’a vu précédemment, mais qui n’a malheureusement pas connu de successeur ou d’imitateur digne de ce nom.

Nous avons corrigé l’orthographe quelque peu datée de certains termes comme par exemple « folk-lore » et « faulx ».

Le texte de Dauzat est reproduit avec l’aimable autorisation de la Société des Gens de Lettres (© Albert Dauzat, 1919).


Introduction

La légende et la science ; comment se présentent les légendes de la guerre. – Les prophéties. – Les superstitions. – Ce qu’on a fait en France et à l’étranger ; ce qui reste à faire.

Toutes les époques troublées, et en particulier la guerre, en augmentant la nervosité et la crédulité générales, donnent naissance à un grand nombre de faux bruits qui, lorsqu’ils correspondent à l’état d’esprit du milieu, ont tôt fait de s’accréditer dans l’âme simpliste des foules. Agissant sur les cerveaux faibles et émotifs, elles provoquent les hallucinations, voire les visions prophétiques. Enfin, en multipliant les occasions de dangers, elles sont propices au réveil et au développement des superstitions ancestrales.

Malgré l’état avancé de notre civilisation, la conflagration mondiale ne pouvait échapper à cette loi. A l’observateur curieux elle a fourni une abondante et pittoresque récolte de faits les plus variés, dont on n’aurait pas soupçonné, il y a cinq ans, l’éclosion possible –et aussi rapide que multiple – autour de nous. Sujet intéressant et encore neuf, malgré quelques recherches fragmentaires. Pour les légendes en particulier, le dossier que j’ai constitué depuis 1914 est composé, en majeure partie, d’observations personnelles.

Avant la guerre, on considérait volontiers les légendes comme des curiosités lointaines dans le temps ou dans l’espace : fossiles du folklore, spéciaux à l’antiquité ou aux peuplades sauvages, ou qu’il fallait exhumer dans les traditions vétustes de nos provinces. Leur examen était réservé à des spécialistes très savants, à des chercheurs de bibliothèques, qui les analysaient à la loupe comme des êtres morts. On oubliait trop que la légende est aussi vivace que l’humanité elle-même, qu’elle se crée et se réforme sans cesse sous nos yeux. Un érudit aussi avisé que le regretté Paul Sébillot a pu écrire que la guerre de 1870 n’a donné lieu à aucune légende [1] ! C’était fermer les yeux et les oreilles à la vie.

Il a fallu l’ébranlement d’une grande et longue guerre pour rappeler à ceux qui l’ignoraient la pérennité des forces mystiques et de la crédulité collective. Ces forces paraissent s’assoupir en temps normal : une violente secousse suffit pour les réveiller, car elles ne meurent jamais dans l’âme des foules. Et nous avons vu naître les légendes, suivant les lois naturelles de la psychologie sociale, sans qu’il faille recourir le moins du monde, pour les expliquer, à des idées ou à des faits propres aux seuls peuples primitifs. Pour éclaircir et grouper ces phénomènes, la Psychologie des foules et Les Opinions et les Croyances du Dr Gustave Le Bon sont des phares conducteurs infiniment plus utiles que les ouvrages des folkloristes allemands les plus réputés.

En observant et en comprenant la leçon des faits, de nombreux spécialistes pourront se convaincre qu’ils étaient trop enclins à négliger l’observation directe et surtout la psychologie sociale. Ils ont trop exclusivement étudié les légendes des peuples européens à travers la littérature qui nous les a transmises ; ils ont abusé des hypothèses a priori, des passe-partout trop commodes qui n’expliquaient rien ; ils ont eu tort de rechercher à peu près uniquement les causes des légendes dans le monde magique imaginaire et dans les déformations de la pensée ; ils ont accordé une influence exagérée et presque exclusive aux totems (animaux fétiches), aux rites, aux rêves, etc., qui jouent leur rôle sans doute suivant les époques et les milieux, mais pas toujours – tant s’en faut ! – un rôle prépondérant [2].

En regardant autour de nous, et sans que la magie, les rites et les totems y soient pour rien, nous avons vu, pour des causes psychologiques faciles à discerner, surgir et se développer les faux bruits, qui, en s’affermissant, en se cristallisant, deviennent peu à peu des légendes, lorsqu’ils ont les caractères nécessaires pour assurer leur vitalité, tandis que d’autres tombent rapidement dans l’oubli.

Excitabilité et crédulité collectives, accrues au cours des périodes troublées ; rôle prépondérant des émotifs de tous les degrés dans la formation et la propagation des faux bruits : voilà les conditions du milieu. Le point de départ, c’est le grossissement et la déformation des faits, les explications erronées ; c’est aussi le possible transformé en réel : l’hypothèse est prise pour la réalité ; les événements attendus, espérés et surtout craints, sont annoncés par anticipation. La légende accuse le besoin de dramatiser et l’amour du romanesque inhérent à l’âme populaire ; elle se signale par la précision des détails et des références, destinée à inspirer confiance, par la présence de chiffres fatidiques et de noms symboliques : les causes complexes des événements sont rapportées à un personnage type, héros, traître ou espion. Enfin la légende, qui se propage par contagion mentale, épouse toujours les idées reçues et suit la mode du jour.

Telles sont, brièvement résumées, les idées maîtresses, en grande partie nouvelles même pour les spécialistes, qui se dégagent des faux bruits et légendes de la guerre, observés et analysés sans souci d’école. Sans doute bien peu de ces légendes seront assez robustes pour passer à la postérité. C’est le mécanisme de leur naissance et de leur évolution, saisi sur le vif, qui intéresse avant tout.

Nombre de ces rumeurs se sont accréditées jusque dans les milieux les plus cultivés : plus d’un lecteur sera sans doute surpris de voir taxés de légendes des faits qu’il croyait avérés. Cela tient d’abord à la difficulté d’information, en temps de guerre, accrue surtout du fait de la censure et du silence qu’elle impose à la presse sur de nombreux événements. Mais la cause principale réside dans la crédulité générale : sous ce rapport, nous devons rabattre notre fierté de civilisés, voire d’intellectuels, et avouer que la collectivité a fait peu de progrès depuis les temps anciens. Qui d’entre nous, surtout au début de la guerre, peut se flatter de n’avoir jamais été dupe, et de n’avoir pas ajouté foi, au moins pendant quelque temps, à telle ou telle légende ? Je cite plus loin [3] le cas d’un homme de science qui, à la fin d’août 1914, croyait, comme son concierge, à la poudre Turpin. Au fait, était-ce beaucoup plus extraordinaire que les attaques avec gaz asphyxiants, inaugurées au printemps suivant par un ennemi sans scrupules ?

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La surexcitation des émotifs ultra-nerveux, qui engendre les hallucinations, peut se manifester dans le domaine de l’avenir. Toute guerre, toute révolution a engendré ses visionnaires et ses prophètes. Des faits analogues ont été relevés au cours du conflit mondial, mais en petit nombre : le milieu n’y prête plus, sauf dans quelques régions comme l’Orient ou l’Italie du Sud.

La plupart des prophéties dites de la guerre sont des antiquailles exhumées par des curieux, et que les adeptes des sciences occultes torturent plus ou moins pour les adapter aux événements présents. Ce sont là petits jeux de société sans grande valeur.

Ce qui est intéressant, c’est de replacer les prophéties – je parle des prophéties authentiques – dans leur ambiance originaire. Qu’elles émanent de visionnaires, ou qu’elles offrent la forme collective et anonyme de prophéties populaires, elles expriment inconsciemment les pensées, les espoirs, les craintes, les aspirations d’une époque et d’un milieu. Elles offrent par là une réelle valeur sociale.

Non moins curieuse est l’histoire des prophéties truquées. Le désir si humain de connaître l’avenir a été exploité de tout temps par les individus ou les groupes. Sans parler des charlatans qui en battent monnaie, nombre de prédictions ont été forgées après coup pour servir des visées intéressées, dynastiques, religieuses, etc. Les prophéties dites des Hohenzollern constituent un des exemples les plus piquants de ces maquillages [4]. La politique, hélas ! s’immisce partout, et ses intrusions ne datent pas d’hier. De tout temps, elle a aussi cherché à confisquer à son profit faux bruits et légendes ; le gouvernement du Kaiser n’eut garde de négliger cet atout dans sa propagande.

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Nous avons aussi vu refleurir, à la faveur de la guerre, les superstitions enfouies au tréfonds des campagnes lointaines, et qu’on pouvait croire mortes dans la plupart des pays d’Occident : présages, charmes, talismans ont retrouvé leur succès sous la menace du danger. Mais ici l’œuvre de la civilisation a été plus efficace. La France est le pays le moins superstitieux ; à l’arrière, des fétiches plaisants comme Nénette et Rintintin, qui participaient surtout de la mode, n’ont guère été pris au sérieux par ceux-là même qui les portaient. A l’autre pôle, l’Italien du Sud a développé pendant la guerre ses croyances bien connues au « mauvais œil », à la jettatura, aux charmes, amulettes et formules magico-religieuses. Plus près de nous, l’Anglais croit encore à certains présages, et beaucoup de ses régiments possèdent leur animal-mascotte : pour une fois nous rejoignons les totémistes. L’Allemagne offre quelques étranges reviviscences païennes, comme les fameuses statues à clous, qui descendent en droite ligne du culte de l’arbre, particulièrement tenace en Germanie.

A qui sait les interpréter, les superstitions offrent aussi une valeur psychologique et sociale. Le présage exprime souvent, sous une forme symbolique et imagée, une probabilité résultant de l’expérience : si une personne sur treize a chance de mourir dans l’année en temps normal, et un soldat combattant sur trois en temps de guerre, il en résultera la superstition bien connue des treize à table ou celle des trois cigarettes qui s’était accréditée sur le front [5]. Quant au talisman, il donne à celui qui le porte et qui y croit, l’assurance, la confiance, le mépris du danger. La croyance est erronée, mais la foi qu’il confère est une force réelle. Autant de vérités que les folkloristes avaient généralement méconnues ou négligées.

Au demeurant, si les forces affectives et mystiques sont aussi durables que l’humanité elle-même, leurs manifestations varient, les formes d’aberration mentale s’atténuent, l’intelligence affirme peu à peu ses droits et consolide ses conquêtes. Les visions et le prophétisme deviennent de plus en plus rares ; les superstitions s’estompent et font prévoir leur disparition à plus ou moins longue échéance, suivant les pays ; quant aux fausses rumeurs génératrices des légendes, elles ne surgissent plus guère qu’au cours des époques de guerre ou de révolution, qui, heureusement, s’espacent de plus en plus. En dépit d’une marche cahoteuse, entravée par des périodes violentes propices aux régressions mentales, l’humanité avance cependant, quoique à pas lents : le progrès n’est pas un vain mot, et la mentalité collective tend peu à peu à s’épurer des scories qu’elle charrie depuis des siècles.

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Le bilan des travaux sérieux entrepris sur les légendes, prophéties et superstitions de la guerre est vite dressé. Surtout en France, les folkloristes, trop exclusivement engagés dans l’antiquité, l’exotisme et les traditions provinciales, trop absorbés surtout par les recherches livresques, ont hésité devant des sujets qui auraient dû les passionner, mais qui, au contraire, les déconcertaient, parce qu’ils dérangeaient leurs habitudes de travail et réclamaient de nouvelles méthodes d’investigation. La plupart des revues de folklore ont considéré la guerre du point de vue de Sirius, en continuant sereinement leurs études sur l’Inde antique, les coutumes bretonnes ou polynésiennes, ouvrant à peine, de loin en loin, une minuscule lucarne sur les événements contemporains.

En dehors d’un historien, M. Camille Jullian, qui a consacré aux légendes (ou contes populaires) du début de la guerre sa leçon du 8 janvier 1915 au Collège de France [6], ce sont, pour la plupart, des profanes qui ont publié leurs observations. Il ne

faut donc pas s’étonner si ces écrivains, venus de divers points de l’horizon, ne se sont pas toujours astreints aux règles de la méthode scientifique et ont plus d’une fois trébuché : en tout cas, ils ont apporté des documents et un esprit nouveau, dont les spécialistes auront également à tenir compte.

Le volumineux travail, très touffu, du Dr Lucien Graux, Les Fausses Nouvelles de la Grande Guerre [7], est le type de ces études où l’ivraie se mêle au bon grain. L’auteur a élargi beaucoup un cadre déjà très vaste, en amalgamant à son sujet des considérations politiques ou sociales, des notes historiques, des anecdotes consignées sur ses fiches et qu’il a voulu utiliser. C’est en réalité une histoire anecdotique de la guerre vue de l’arrière, un précieux recueil de matériaux, classés par ordre chronologique et dont beaucoup sont des observations directes. Mais on ne saurait y chercher un effort de synthèse, et si l’esprit critique de l’auteur est généralement en éveil, il est souvent encore pris au dépourvu. – A côté de ces gros volumes, il n’y a guère à signaler qu’une mince note du Dr Vallon, sur la psychose des alarmistes [8] : cette fois c’est la brièveté excessive qu’on est en droit de regretter.

Les prophéties forment la bibliographie la plus riche. Il ne s’agit malheureusement, en dehors d’un chapitre de l’ouvrage précité du Dr Graux, que de prophéties anciennes, tout au moins antérieures à la guerre, plus ou moins maladroitement compilées et interprétées : travail qui devait naturellement séduire les rats de bibliothèques. Une étude critique eût été intéressante ; elle restait à faire : ce qui a été publié à ce sujet n’est qu’un fatras de documents douteux et tronqués. Les articles parus dans les revues d’occultisme, viciés presque toujours par le parti pris de leurs auteurs, n’offrent guère plus d’intérêt. Une simple note de M. C. Pitollet, dans L’Intermédiaire des chercheurs et curieux [9], est plus suggestive que toute cette littérature, car un esprit critique a présidé à sa rédaction. Pour la psychologie générale des visionnaires, on consultera avec fruit le livre récent, et curieusement documenté, de M. Jean Finot : Saints, initiés et possédés modernes [10], où les faits cités sont presque tous antérieurs à la guerre.

Quant aux superstitions, il faut mentionner surtout deux intéressantes études publiées en 1916 dans L’Anthropologie sur les fétiches à clous, et un article de M. Lucien Roure sur les superstitions du front, qu’il faut aller chercher dans une revue consacrée surtout à la théologie [11].

A l’étranger, il n’y a rien à signaler en Angleterre. Les nombreux travaux édités en Allemagne ne sont pas encore à notre disposition, et les échos qui nous en sont parvenus par la Suisse ne nous permettent pas d’en juger. En Italie a paru un ouvrage de valeur, Il nostro soldato [12], du Père Gemelli, médecin major au front, étude de psychologie militaire, qui contient trois chapitres importants, publiés en 1917 dans Vita e Pensiero, sur le folklore de la guerre, les chants et les superstitions des soldats italiens ; les légendes et prophéties n’y figurent guère que pour mémoire.

C’est la Suisse, quoique non belligérante, qui est la plus riche. Dès 1915, la Société suisse des traditions populaires ouvrait une vaste enquête qui comprenait, non seulement les légendes, prophéties et superstitions de la guerre, mais encore les coutumes, les chants du soldat et l’argot militaire. Des questionnaires furent envoyés avec des exemples tirés des anciennes coutumes, légendes, prédictions, etc. La publication des résultats de l’enquête, qui commence seulement, promet une documentation très riche. Nous remercions le distingué secrétaire général, M. Hanns Baechtold, qui a eu l’obligeance de nous tenir au courant tant des travaux collectifs que de ses recherches personnelles. Plus en contact que les nôtres avec la vie contemporaine, les folkloristes suisses se sont aidés du passé pour faire une moisson fructueuse dans le présent.

Il est regrettable qu’aucune société française n’ait conçu l’idée d’une enquête analogue : la France, qui fut au cœur du conflit, offrait précisément le champ d’études le plus riche. Notre intention a été de combler cette lacune, dans la modeste mesure de nos moyens, en tâchant de remédier à une information forcément fragmentée par la rigueur de la critique et un effort de synthèse. Aux lecteurs de nous juger et de nous envoyer de nouveaux documents qui seront les bienvenus et qui nous permettront d’enrichir une deuxième édition.


Chapitre premier

Ceux qui créent et propagent les légendes

Nous n’envisageons que les faux bruits inconscients et collectifs. – Ceux qui lancent les légendes : émotifs, hâbleurs, vaniteux, hystériques. – Faiblesse de la mémoire ; autosuggestion ; hallucinations individuelles et collectives ; les anges de Mons ; les malades. – Rôle joué par les agents de l’autorité ; les réfugiés ; les soldats ; la vie du front propice à la formation des légendes.

Les faux bruits, qui naissent en si grand nombre au cours des époques troublées, et qui, en s’accréditant, se transforment en légendes, sont, pour la plupart, des formations collectives dues à la collaboration inconsciente d’individus anonymes perdus dans la foule.

Toute autre est la genèse des fausses nouvelles lancées systématiquement par des agents de l’ennemi ou par un parti politique pour influencer l’opinion d’un peuple en guerre. De telles manœuvres peuvent agir sur les masses dans des circonstances particulièrement favorables ; plus souvent elles échouent piteusement, et les Gouvernements adverses, comme les partis, sont généralement réduits, on le verra plus loin [13], à exploiter les légendes déjà en cours, ce qui est plus facile que d’en créer de nouvelles. Les forces psychologiques d’une nation sont délicates à manier : tel bruit spontané, graine venue on ne sait d’où, germera et prendra racine avec une facilité prodigieuse, tandis que le plant préparé avec soin dépérira. N’agit pas sur l’opinion qui veut, ni comme il veut.

Il importe donc, dès le début, de mettre le lecteur en garde contre une confusion qui s’est souvent produite, et de bien préciser notre but. Nous entendons faire ici, avant tout, œuvre de psychologie sociale. En général, les légendes de la guerre n’ont rien à voir avec le pacifisme ou telle autre doctrine politique, non plus qu’avec l’espionnage ou la trahison. Les propagateurs de faux bruits, dont nous allons analyser la mentalité, ne sont pas des raisonneurs, mais des émotifs, des impulsifs, parfois des demi-malades ; les alarmistes qu’a observés le docteur Vallon n’étaient pas plus des agents de l’ennemi que des fauteurs conscients de dépression morale. Ils pouvaient se recruter tant parmi les « jusqu’auboutistes » que parmi les pacifistes : mais, en général, ils n’avaient pas d’opinion arrêtée à cet égard. D’ailleurs la fausse nouvelle peut être aussi bien optimiste qu’alarmiste : tout dépend du tempérament du sujet et de l’état d’esprit général du moment.

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La légende est une formation collective : mais tous ne concourent pas également à sa création et à sa diffusion. Certains individus, d’après leurs dispositions naturelles, jouent un rôle prépondérant. Dans les périodes troublées, ce ne sont pas les plus intelligents, ceux qui raisonnent le mieux, mais bien les plus impressionnables qui prennent de l’ascendant sur la foule.

La mentalité des créateurs et des propagateurs de faux bruits présente des traits communs, mais aussi toute une gamme de nuances qui peut atteindre à une grande diversité, depuis les sujets simplement nerveux et impressionnables, qui sont les plus nombreux, jusqu’aux aliénés et aux visionnaires.

Tous sont émotifs, mais à des degrés divers. Les moins impulsifs sont ceux qui agissent sous l’empire de la vanité ou de l’amour-propre. Nous connaissons le type – il est éternel, mais il a surtout fait florès pendant la guerre – du quidam « bien renseigné » qui vous glissait à l’oreille le mystérieux « tuyau » confié par un haut personnage ou par son entourage immédiat : en réalité, le dernier canard volant dans les salons, les salles de rédaction, les cafés ou la rue, et qui devenait en quelques jours le secret de Polichinelle dans tout Paris.

Plus commun encore, plus répandu dans le peuple, et par là même disposant d’une plus grande influence, est le vulgaire hâbleur, dont M. Etienne Charles a finement buriné le portrait :

Le lanceur ou le propagateur de faux bruits ou de fausses nouvelles est un menteur, mais un menteur souvent inconscient et qui obéit à une force irrésistible, qui finit par se laisser prendre à ses propres inventions, presque par en être dupe lui-même et par y croire à force de les répéter, comme Dorante dans la comédie de Corneille, comme le Tartarin de Daudet, qui n’est qu’une représentation grossie et poussée à la charge de certains de nos Méridionaux, comme les chasseurs, les pêcheurs, les joueurs de cartes, qui s’attribuent des coups extraordinaires, comme les voyageurs qui racontent d’étonnantes aventures dont ils ont été les héros, comme les hystériques dont l’imagination en travail crée sans cesse des fables merveilleuses.

Le désir de paraître renseigné et celui de se rendre intéressant, un fonds de hâblerie, beaucoup de naïveté et de sottise, une grande crédulité, voilà, semble-t-il, de quoi, d’une façon générale, est faite la bizarre mentalité de ces malades en qui il y a incontestablement du visionnaire, de l’halluciné, victime d’une autosuggestion.

Est-ce vraiment un menteur ? Non.

C’est plutôt un « monteur de coup », un bavard, un discoureur, un hâbleur, qui, à force de faire l’article, en parlant comme il faut pour convaincre le client, a été gagné par une déformation professionnelle. Il parle, parle, parle, au petit bonheur suivant l’inspiration du moment, les circonstances et la tête du client. Il n’est pas ni absolument sincère, ni absolument de mauvaise foi. Peut-être croit-il lui-même ce qu’il dit, et je l’admettrais volontiers, tant il met de feu dans ses récits [14].

Dans certains cas, un amour-propre d’un genre spécial peut entrer en ligne de compte. Au printemps de 1918, après les raids répétés des gothas et le bombardement par les canons à longue portée, nombre de Parisiens temporairement émigrés jetèrent l’alarme dans les provinces, en voulant d’instinct justifier leur départ par l’exagération des périls auxquels ils avaient été exposés.

Proches parents des vaniteux, les hystériques trouvent dans la guerre de nombreuses occasions d’exercer leur tendance bien connue au conte et à la fable. J’ai observé dans un petit village d’Auvergne un sujet curieux de cette catégorie : c’est une dame L., demi-bourgeoise, de mise excentrique et encore jeune, qui, au retour de chaque voyage qu’elle faisait à Clermont-Ferrand ou à Paris, rapportait des histoires abracadabrantes, généralement prises au sérieux dans son entourage : en septembre 1915, elle racontait ainsi que les Allemands venaient de s’emparer d’une ville belge, avaient massacré les adultes, et vendu aux enchères les petits enfants, cinq sous, dix sous pièce. Bien entendu, elle l’avait lu « sur le journal ».

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La précision de la référence, qui contribue à accréditer le faux bruit, est aussi erronée que la nouvelle elle-même : venant à l’appui de la simple affirmation, pour convaincre l’interlocuteur, elle est engendrée par action réflexe, voire par autosuggestion. Il est même à remarquer que plus le fait est faux, plus le détail est circonstancié.

Quiconque, avocat, magistrat, historien ou psychologue, a pratiqué la critique du témoignage [15], sait à quel point, en temps normal, la mémoire des faits, et surtout des dates, est sujette à erreurs. On connaît peut-être l’expérience curieuse faite à Goettingue [Göttingen] lors du dernier congrès de psychologie :

Au cours d’une des séances, alors que les assistants, – tous juristes, médecins ou psychologues, – étaient dans l’ignorance de ce qui allait intervenir, une scène aussi violente que brève (elle dura vingt secondes) fut simulée entre deux personnages censés venir d’un bal voisin. Prétextant l’enquête judiciaire, le président pria les membres présents de rédiger un compte-rendu de ce drame. Sur les quarante rapports qui furent remis, un seul contenait moins de 20 p. 100 d’erreurs ; quatorze en contenaient de 20 à 40 p. 100, douze de 40 à 50 p. 100, et treize plus de 50 p. 100. On put compter dans trente-quatre rapports de 10 à 15 p. 100 de détails inventés de toutes pièces [16].

S’il en est ainsi chez des savants, qui pratiquent la méthode critique et les recherches expérimentales, quelle valeur aura le témoignage de simples mortels peu éduqués et encore moins conscients de leurs responsabilités ? Et combien la mémoire sera-t-elle encore plus vacillante pendant des périodes où l’excitation générale vient par surcroît la troubler ! Quelques mois après la mobilisation générale, beaucoup de personnes, touchées elles-mêmes ou dans leur entourage immédiat, ne se rappelaient plus la date de cet événement historique. S’en étonnera-t-on si l’on songe que le journal réputé le plus sérieux de Paris publia, un an après, des éphémérides de la guerre qui fourmillaient d’erreurs de dates ? Ainsi s’expliquent de nombreuses légendes, comme celle qui fut accréditée par les réfugiés lorrains et suivant laquelle on se battait à la frontière huit jours avant la déclaration de guerre [17]. Les blessés que j’ai soignés à la fin d’août 1914 donnaient presque tous des dates fausses de leur entrée en campagne et des opérations militaires auxquelles ils avaient pris part.

Quant aux faits erronés, le narrateur affirme, souvent de bonne foi, les avoir vus lui-même, ou cite à l’appui le témoignage d’une personne autorisée, qui est destinée dans sa pensée à donner plus de poids à son assertion, mais qui, en général, n’existe que dans son imagination.

Dans un de ses ouvrages si suggestifs sur la psychologie de la guerre, le docteur Gustave Le Bon cite [18] le cas d’un cocher parisien qui, au début des hostilités, voulant lui expliquer pourquoi on pillait un magasin de chaussures, lui « assura avoir vu de ses yeux, écrit en grosses lettres, sur cette boutique : A bas la France ! Vive Guillaume ! » Devant les objections de son client sceptique, le cocher entra en fureur et « répéta qu’il avait lu lui-même l’inscription, tracée sur une bande de toile de plus d’un mètre de hauteur. » C’est un exemple typique d’autosuggestion.

J’ai observé, pour ma part, des cas analogues.

Lors des grèves féminines de mai-juin 1917, à Paris, on m’affirma plusieurs fois que le sous-sol de la Bourse du Travail était garni de mitrailleuses et que chaque agent de police avait, à son domicile, une mitrailleuse sur laquelle il s’exerçait à tirer : le bruit avait évidemment pour origine le rôle joué par les mitrailleuses au début de la récente révolution russe. Chaque fois mon interlocuteur tenait le fait de la femme d’un agent de police ou d’un agent même. – Le 27 mars 1918, peu après la prise de Noyon, un homme m’affirma, à Vincennes, que Compiègne venait d’être évacuée et incendiée : il tenait la nouvelle d’une dame qui l’avait lue dans un journal. Dans les deux cas, le sujet n’avait pas vu lui-même, ce qui rendait son erreur plus admissible.

Mais des cas se présentent où l’invraisemblance est telle qu’il s’agit d’un véritable fait pathologique, lorsque la bonne foi du sujet ne peut être mise en doute, comme nous l’avons constaté pour les exemples suivants, tous observés à des moments de surexcitation ou de tension nerveuse particulièrement accusée.

Le jour de la catastrophe de la Courneuve, quelques instants après l’explosion, on vit accourir près du cimetière du Père Lachaise une ouvrière qui criait, sanglotait et tremblait de tous ses membres. Elle racontait, par phrases hachées, que l’explosion avait eu lieu dans son usine, rue des Envierges : c’était épouvantable ! et pour se sauver elle avait dû enjamber des monceaux de cadavres. Effectivement, elle s’était enfuie, affolée, de son atelier, au moment de la détonation, convaincue que l’explosion s’était produite à ses côtés : l’hallucination avait fait le reste.

Au début d’avril 1918, chez une marchande de journaux de Montreuil-sous-Bois, une cliente affirmait qu’elle venait de lire une affiche invitant la population à se ravitailler pour cinq jours, parce qu’un bombardement terrible allait obliger tout le monde à vivre cinq jours et cinq nuits dans les caves : la physionomie décomposée de la pauvre femme ne laissait aucun doute sur sa sincérité. A la même époque, un contrôleur de tramway racontait un après-midi aux voyageurs qu’un obus de canon à longue portée était tombé chez l’éditeur A... C.... effectivement situé sur la trajectoire, mais qui n’a jamais été touché : il était renseigné de première main, ajoutait-il, puisque sa fille y travaillait et lui avait donné à midi tous les détails.

Ce curieux phénomène psychologique, qui confine plus ou moins à l’hallucination, est analogue au fameux « mirage » décrit par Alphonse Daudet dans Tartarin de Tarascon, à cette différence près qu’endémique chez certaines populations, il n’apparaît ailleurs qu’aux époques de crises ou dans des milieux soumis à une suggestion collective. J’ai entendu à Lourdes, en 1906, un pèlerin vauclusien à qui on venait de narrer l’anecdote d’un aveugle miraculeusement guéri, répéter une heure après le récit à des voisins de table, avec de nouveaux détails, en assurant – et en finissant par croire – qu’il avait assisté lui-même au prodige.

A Pont-Audemer, m’a raconté un ami, pendant tout l’hiver 1914-1915, on croyait au débarquement des Russes (venus d’Arkhangelsk), à Honfleur (situé à moins de 30 kilomètres) : beaucoup de personnes, circulant en auto pour affaires, « les avaient vus comme je vous vois ».

Le jour de l’explosion de la Courneuve, je me trouvais devant la mairie de Vincennes au moment de la détonation. On crut sur le moment que des avions allemands avaient jeté des bombes dans le voisinage : plusieurs personnes, certainement de bonne foi, affirmèrent qu’elles venaient de voir le ou les aéroplanes, trois suivant les uns, un selon les autres. Le même fait se produisit sur les lieux de la catastrophe, où un témoin certifia même avoir vu un soldat tirer sur le gotha imaginaire. – Le premier jour du bombardement de Paris par les canons à longue portée, plusieurs personnes (trois sujets émotifs) déclarèrent qu’elles avaient vu descendre dans l’air des parachutes ou des ballonnets rouges : l’hallucination, dans certains cas que j’ai observés moi-même, ne pouvait faire aucun doute.

Par contagion mentale, l’hallucination peut devenir collective, comme dans l’exemple cité par le Dr Le Bon dans la Psychologie des foules. Il s’agissait d’une frégate qu’on envoyait au secours d’une corvette désemparée. Soudain à l’horizon tout l’équipage aperçut le navire en détresse et même les naufragés faisant des gestes d’appel : quand on approcha, on vit... de grands arbres à la dérive avec leurs branches agitées par le vent. L’émotion et l’angoisse avaient produit cette étrange aberration visuelle.

Quelques faits analogues ont été relevés au cours de la guerre, comme l’apparition de la colombe blanche sur le front américain, quelques jours avant l’armistice, dont je reparlerai à propos des présages [19], et qui était un aéroplane blanc. Il est notable que cette hallucination, dans l’attente du grand événement si impatiemment attendu, se soit produite parmi de jeunes troupes chez qui l’accoutumance des avions n’était pas encore invétérée. Sur le Carso, les soldats d’une brigade italienne du Midi, affirmèrent avoir vu, la veille d’un succès, briller toute la nuit dans le ciel une étoile tricolore ; sur un autre front, un bataillon alpin avait aperçu la nuit une épée flamboyante dans le firmament [20].

Le cas le plus curieux, s’il était authentique, serait celui des anges qui apparurent aux soldats anglais, au début de la campagne, pendant la retraite de Mons : au moment où un corps d’armée britannique, cerné par des forces ennemies très supérieures en nombre, venait d’échapper à une situation jugée désespérée, les soldats auraient vu apparaître des anges protecteurs planant sur le champ de bataille. Parmi les esprits critiques, les uns opinèrent pour une hallucination collective : on citait à l’appui l’interview d’un lance-caporal blessé, publiée par le Daily Mail, le 13 août 1915, et dans laquelle le soldat affirmait avoir vu, lui et ses camarades, au cours de cette retraite, « un étrange lumière » et « des espèces d’ailes étendues » par une nuit sans lune au-dessus des lignes allemandes ; le phénomène aurait duré trois quarts d’heure. Une hallucination de ce genre s’expliquait fort bien à la suite des circonstances tragiques qu’avait traversées l’armée, et surtout au début d’une campagne, alors que les soldats étaient encore peu habitués aux lueurs diverses des champs de bataille modernes (lueurs du canon, projecteurs, fusées, etc.), comme aussi aux aéroplanes.

Mais une autre version, accréditée par The Puck [21], semble plus exacte. Ce serait un journaliste, Arthur Machen, qui aurait créé de toutes pièces l’anecdote, en publiant, dans la Evening News du 20 septembre 1914, un récit imaginaire intitulé « les Archers », renouvelé de Kipling et des apparitions traditionnelles. Quelques publications occultistes s’en emparèrent, et la légende s’accrédita avec une rapidité inouïe. – Il se peut aussi que le journaliste ait brodé sur une hallucination.

En tout cas, la légende devint très populaire en Angleterre les chaires catholiques et anglicanes s’en firent l’écho. Le jour de l’anniversaire, le P. Harret, prieur des Dominicains à Londres, exposa la doctrine de l’Eglise en matière d’apparitions. La Croix (4 septembre 1915) compara le phénomène au « miracle de la Marne », dont nous parlerons plus loin.

Dans un ordre d’idées voisin, voici un exemple curieux de demi-hallucination. Pendant la guerre, nombreuses sont les femmes qui ont cru reconnaître le mari ou le fils, tué ou disparu, dans les photographies de groupes de combattants ou de prisonniers publiées par les journaux illustrés. En général, le prétendu sosie n’offrait aucune ressemblance avec l’image de l’absent : j’ai vu ainsi une pauvre veuve « reconnaître » son mari, homme du nord très grisonnant, frisant la cinquantenaire, dans le portrait d’un jeune Corse de vingt-cinq ans, aux cheveux noirs, sans aucun trait de physionomie commun. Les nombreuses lettres reçues par les rédactions de journaux illustrés (par exemple au Miroir, où le fait me fut signalé) présentent même une particularité curieuse : dans un groupe donné, c’est toujours le même individu qui est « reconnu », celui qui est le plus en vue, qui attire l’œil et qui produit, sous l’influence d’une puissante émotion affective, la suggestion de la ressemblance. Quand la preuve formelle de l’erreur n’a pas pu être administrée, les intéressés sont restés convaincus que leur défunt était bien vivant, mais qu’un trouble mental avait dû lui faire perdre la mémoire, ou que, prisonnier, on l’empêchait d’écrire à sa famille. La fin de la guerre aura mis fin à mainte illusion de ce genre, aussi touchante que respectable.

Un pas de plus, et nous entrons dans le domaine des malades. Des visionnaires, nous aurons l’occasion de parler plus loin [22] à propos des prophéties. Dans un groupe pathologique différent figurent les alcooliques. Le Dr Dupré en a examiné plusieurs qui avaient été arrêtés, sur la voie publique, en train dé vociférer des propos effrayants. Voici un autre cas, particulièrement intéressant, observé par le Dr Vallon :

Un ouvrier d’usine, hyperémotif, tenait à tout venant des propos alarmistes. Il est dénoncé ; arrêté, on trouve chez lui des feuilles de papier sur lesquelles sont écrits des récits de bataille, d’événements tragiques. La justice croit à des factums destinés à une propagande alarmiste : en réalité, il s’agit de conceptions d’un cerveau malade jetées quotidiennement sur le papier l’ouvrier tenait le journal de son délire.

* * *

Après les tempéraments, les milieux. Tels individus peuvent jouer un rôle plus actif que d’autres dans la diffusion des légendes, en raison moins de leur mentalité particulière que de la situation qu’ils occupent, de leur profession permanente ou passagère, de l’ambiance où ils se trouvent à un moment donné.

Les agents de l’autorité méritent à ce sujet une mention particulière. Lorsqu’ils propagent de faux bruits, auxquels il leur arrive d’attacher foi comme de simples citoyens, le prestige de leurs fonctions contribue singulièrement à accréditer ces rumeurs. La foule simpliste ne réfléchit pas qu’un uniforme ou un emploi ne saurait protéger l’individu contre la contagion mentale ou changer son tempérament ; elle s’imagine volontiers aussi que l’agent de police ou le gendarme est dans le secret de tous les événements. Au contraire, l’agent de police qui, par ses fonctions, est mêlé à tous les potins de la rue, se fait inconsciemment l’écho des légendes, et il en devient, plus d’une fois, le meilleur propagateur, car il leur donne l’appui de son autorité. Le jour de la mobilisation, à Paris, des agents du XXe arrondissement certifièrent que 200 enfants expiraient à l’hôpital Tenon, empoisonnés par les laiteries Maggi. Le premier jour du bombardement de Paris par les canons à longue portée, alors que le public ignorait encore l’origine des engins, les agents de Montreuil racontaient, les uns qu’il s’agissait d’une bataille aérienne qui durerait quarante-huit heures, d’autres que trois avions allemands étaient cernés et qu’ils se rendraient, aussitôt épuisée leur provision d’essence. A l’autre extrémité de la hiérarchie, certains préfets, en donnant l’ordre, pendant la mobilisation, d’arracher les plaques Kub, ont contribué à accréditer une légende [23], à laquelle ils croyaient eux-mêmes.

Mais ce sont surtout les soldats, les prisonniers rapatriés, et plus encore peut-être les réfugiés qui ont contribué pour la plus grande part à la diffusion des légendes. Les uns comme les autres ont été en proie à des excitations et des dépressions nerveuses qui les rendaient particulièrement sujets à de telles suggestions. Lorsqu’ils arrivent à l’arrière, on leur demande les récits de ce qu’ils ont vu, récits que l’auditeur s’attend à trouver impressionnants et tragiques. Le narrateur perçoit très bien ce désir ; de son côté, il veut paraître bien informé : d’où sa tendance, plus ou moins inconsciente, à exagérer, à amplifier.

L’ébranlement nerveux a persisté longtemps chez les réfugiés, qui ont colporté et amplifié tous les faux bruits de l’arrière. Quelque temps après l’armistice, j’ai entendu, à Paris, une femme du Nord raconter que le préfet d’un département alpestre, où elle avait séjourné deux ou trois ans, avait réquisitionné tous les œufs de la région pour les revendre aux Boches : on avait découvert le trafic et son auteur avait été envoyé en disgrâce. Or, il s’agissait d’un de nos meilleurs préfets, qui avait bien quitté son poste, mais pour un avancement mérité.

Les permissionnaires ont accrédité et répandu mainte légende du front à l’arrière, et vice versa, car, fait remarquer justement M. Pierre Chaine [24], « les civils ne montrent pas plus d’avidité pour les récits du front que les soldats pour les indiscrétions de l’arrière ». Et il trace ce petit croquis vécu dont l’humour n’altère pas le réalisme :

Juvenet, qui n’avait pas oublié de rapporter du marc, avait négligé totalement de se munir de nouvelles. Mais il se garda bien d’avouer qu’il ne savait rien d’extraordinaire. Qu’aurait-on pensé de lui ? qu’il ne possédait ni relations, ni influence !... Ce fut donc sans hésitation qu’il révéla qu’un attentat avait été commis contre le président du Conseil ; que 200.000 Russes attendaient, massés en Champagne, le moment où les Anglais déboucheraient de Valenciennes : que la paix serait signée dans trois mois, selon les uns, dans trois ans, selon les autres [25].

Rien n’a été propice comme la vie du front, et surtout la vie des tranchées, à l’éclosion des légendes. Le soldat, qui fait la guerre, l’ignore totalement, en dehors des événements infimes de son minuscule secteur, et il l’ignore d’autant plus qu’il est plus près de la ligne de feu, isolé de l’arrière où se concentrent et se publient les nouvelles. Les journaux lui arrivent avec un retard considérable, et les « bourrages de crânes » – pour employer l’expression consacrée – dont la plupart des feuilles à fort tirage se sont fait une spécialité au début de la guerre, l’ont mis en défiance, à un point qu’on ne saurait imaginer, contre les informations de la presse. C’est à peine si M. Pierre Chaine a exagéré en écrivant : « L’opinion prévalait aux tranchées que tout pouvait être vrai à l’exception de ce qu’on laissait imprimer. [26] » Par excès de méfiance à l’égard des journaux, le poilu, dans son juste désir de savoir et d’être renseigné, a offert une proie facile aux bruits comme aux exagérations et aux vantardises de tous les « renseignés » du front : vaguemestres, téléphonistes, secrétaires du colonel, du général, du quartier général, sans oublier les prisonniers et déserteurs ennemis, comme aussi les permissionnaires au retour de leur foyer, mais surtout au retour de Paris.

Pas plus que les hommes, les officiers n’ont été à l’abri de la contagion. Témoin ce petit tableau du Dr Lucien Graux [27] :

La foire aux potins se tient avec une activité particulièrement fébrile, lors de l’arrivée des trains provenant des gares régulatrices aux gares de ravitaillement des divisions, et où viennent chaque matin toutes les voitures des régiments, celles de la poste, les voitures de l’état-major du corps d’armée, celles de l’artillerie, etc... Tous ces officiers se connaissent, échangent des impressions, des nouvelles, des fausses nouvelles, et leur principal pourvoyeur est l’officier d’administration qui couche dans le train, en fait, pour ainsi dire, partie, ne s’en sépare jamais, alors qu’au contraire les divisions changent fréquemment d’affectation et de résidence. Ce « voyageur » sait tout ou est réputé savoir tout. Comme le pigeon de la fable, il a beaucoup appris, car il a beaucoup voyagé.

Fait remarquable, qui résulte de nos observations pendant quatre ans et demi de guerre : tandis que la tendance à l’exagération et à la fable est allée en croissant chez les réfugiés, elle a diminué au contraire chez le soldat, en particulier chez le combattant. Ce contraste s’explique. Les réfugiés ont assisté, avant leur exode, à des événements violents : ceux-ci, en s’éloignant, se déforment et s’agrandissent dans la mémoire ; il est reconnu qu’à chaque récit, pour peu que le sujet soit émotif le narrateur ajoute ou modifie inconsciemment quelque détail. Chez le soldat, au contraire, la vie monotone des tranchées a succédé rapidement aux campagnes mouvementées du début qui prêtaient davantage aux récits sensationnels ; le poilu, tant bien que mal, s’est accoutumé à sa vie nouvelle, on s’habitue à tout : psychologiquement il est revenu à des conditions à peu près normales, et c’est au contraire la période de permission qui, par son changement, produit chez lui l’excitation propice à la diffusion des légendes.

Voilà pourquoi nous avons à peine entrevu, tout au commencement, ce type de matamore si fréquent dans les guerres d’autrefois. Il y en eut des exemples au début. Quand les premiers blessés de la retraite de Charleroi nous arrivèrent, fin août 1914, à l’hôpital où j’étais mobilisé, j’entends encore l’infirmier major nous raconter le lendemain : « Avez-vous écouté les récits des blessés ? C’est du vrai Tartarin, bien qu’ils soient du Nord. A les croire, chacun d’eux a « zigouillé » quelques douzaines de Prussiens (on ne disait pas encore : de Boches) : en attendant, ils sont presque tous blessés au c... » Au fait, outre leurs propres exploits, ils narraient les faits les plus extraordinaires, avec une assurance qui ne supportait pas la moindre objection, même de la part des officiers : ils avaient vu des blessés flamber sur des bûchers de paille, les généraux Percin, Sauret, etc., fusillés pour trahison. Car nous étions trahis, vendus –, comment en douter, alors qu’à chaque bataille ils enfonçaient les Allemands et qu’on leur donnait ensuite l’ordre de reculer ?

Cette mentalité s’est, par la suite, et très rapidement, modifiée du tout au tout, sous l’influence des événements. Le poilu est devenu, sauf exception, un homme réservé et résigné, modeste et point vantard, qui a au contraire horreur des hâbleurs de tout acabit. Du jour où il a compris qu’il fallait « tenir », la ténacité et la patience lui ont conféré des qualités nouvelles qu’on ne soupçonnait pas.

Exception doit être faite seulement – et encore pas toujours – pour les prisonniers et les combattants revenus de régions lointaines et qui, comme les anciens voyageurs, ont tendance à amplifier leurs récits, à exagérer leurs mérites, leurs souffrances, ou à satisfaire les désirs de leur auditoire et son goût pour le merveilleux.

A entendre les poilus revenus d’Italie, deux divisions françaises auraient suffi pour arrêter la débandade effroyable de deux millions d’Italiens après le désastre de Caporetto : l’histoire – et le simple rapprochement des dates – établit au contraire que l’armée italienne était reformée sur la Piave avant l’arrivée des contingents franco-britanniques. La supériorité écrasante et dédaigneuse que le poilu s’attribue sur le soldat italien n’est que la confirmation de la légende répandue avant la guerre et suivant laquelle l’Italien était mauvais soldat : la légende a son origine dans la tenue médiocre des troupes napolitaines à l’époque de l’expédition des Mille. Le soldat italien, au contraire, s’est montré bon combattant au cours de la dernière guerre, en dépit de revers dus avant tout à des fautes de commandement : Caporetto n’est pas plus déshonorant que Morhange. Mais la légende était trop ancrée : le peuple (civils ou mobilisés) n’admet pas que les faits contrecarrent ses opinions arrêtées, et il n’accepte que des récits qui les confirment. Encore au mois de juillet 1918, un gendarme de Modane me racontait qu’à la récente offensive sur la Piave, les Italiens avaient commencé par s’enfuir, mais, arrêtés par des mitrailleuses françaises, ils étaient alors partis de l’avant. Semblables rumeurs n’ont jamais été propagées sur le compte des Américains, dont la réputation était aussi faite à l’avance, mais dans un tout autre sens.

Des récits analogues nous sont arrivés de l’armée d’Orient, et les soldats écrivaient en outre, alors que nos forces étaient peut-être dans la proportion de un contre trois, qu’ils ne s’expliquaient pas l’inaction du commandement, et qu’il n’y avait qu’à aller de l’avant sans qu’aucune résistance sérieuse fût à craindre. Quant aux prisonniers internés en Suisse, ils assuraient, dès février 1916, que l’Allemagne mourait de faim et que leurs gardiens ramassaient les rogatons de leurs repas : c’était l’époque où l’Allemagne fournissait des pommes de terre à la Suisse à un prix inférieur à celui des marchés français.

Ce sont les soldats et les réfugiés qui ont accrédité la légende des poignets coupés, une de celles qui ont eu le plus de succès, et qui survivra sans doute à la guerre : nous en reparlerons plus loin [28].


Chapitre II

Naissance et diffusion des légendes

Les conditions du milieu : la surexcitation, l’accroissement de la crédulité ; difficulté d’information ; légende et vérité ; le voyage du roi d’Espagne. – La censure et les légendes ; les journaux « bourreurs de crânes » ; pénétration réciproque des légendes populaires et des fausses nouvelles de la presse ; la légende par l’image. – Propagation des faux bruits, ses causes, sa rapidité ; les faux bruits qui meurent, les légendes qui vivent. – Peut-on arrêter les faux bruits ? L’action individuelle ; les démentis du Gouvernement, des journaux.

Comment naissent et s’accréditent les légendes ? Ce ne sont pas des créations individuelles qui s’étendraient peu à peu ; ce sont de véritables formations collectives, dont on ne saurait retrouver les auteurs, parce que ceux-ci sont légions. Elles sont nées simultanément dans de nombreux cerveaux ; les mêmes causes, dans un milieu donné, provoquent les mêmes effets. Et ce qui produit leur succès, c’est précisément qu’elles correspondent à l’état d’esprit général. La surexcitation nerveuse les met en circulation, et elles se répandent beaucoup plus vite et plus aisément qu’en temps normal. L’excitabilité varie suivant les tempéraments, comme nous l’avons vu, mais aussi en raison des milieux et surtout du moment. Il ne semble pas que les progrès de la civilisation l’aient sensiblement atténuée, ni que le flegme normal du temps de paix en ait préservé les populations du nord, anglo-saxonnes ou germaniques. Il est naturel, par contre, que les événements violents, les périodes d’angoisses ou de grands espoirs, en augmentant la tension nerveuse, en avivant les craintes ou les espérances, aient facilité et multiplié la diffusion des fausses nouvelles et des légendes.

Non seulement l’opinion publique est surexcitée pendant les guerres, mais encore la crédulité moyenne est considérablement accrue. L’état d’esprit général empêche de voir les côtés invraisemblables de l’anecdote : c’est un truisme que le sens critique s’oblitère plus ou moins en temps de guerre ou de révolution, parce que les facultés émotives prennent le pas sur les facultés de raisonnement, Et puis on voit tant de choses nouvelles et extraordinaires que la fiction peut passer facilement pour vérité : les gaz asphyxiants et les canons à longue portée (auxquels nos compatriotes des pays occupés n’ont jamais voulu croire pendant la guerre), n’étaient-ils pas, a priori, plus invraisemblables que certaines légendes ?

Le raisonnement le plus simple, qui suffirait à montrer l’insanité d’un bruit, ne vient même pas à l’esprit : lorsqu’on prétendit, par exemple, que l’espionnage allemand avait inscrit sur le revers des plaques Kub des indications topographiques, n’a-t-on pas réfléchi que l’ennemi avait des renseignements bien plus précis et plus complets avec nos cartes d’état-major, qu’il possédait, comme nous les siennes ? C’était aussi enfantin que la livraison du plan de Paris, dont fut accusé le maréchal Vaillant en 1870 [29]. Pouvait-on admettre que le Kaiser avait commandé un déjeuner à Paris pour le 15 août 1914, quand la mobilisation allemande et la concentration des forces d’attaque n’étaient même pas terminées à cette date ? Mais on ne réfléchit pas.

Les autorités mêmes sont prises au piège. Le 23 mars 1918, malgré l’avis des techniciens compétents de l’aviation, malgré l’affirmation qu’aucun aéroplane allemand ne survolait la région parisienne, malgré l’impossibilité absolue pour des avions ennemis d’avoir repéré Paris par un épais brouillard et de se maintenir ensuite invisibles dans un ciel immaculé [30], le Gouvernement militaire de Paris et le ministère de la Guerre attribuèrent, pendant une demi-journée, à des gothas – tout comme l’opinion publique, – le bombardement par canon à longue portée, et rédigèrent l’après-midi le communiqué ahurissant d’après lequel des avions ennemis avaient survolé Paris et avaient été pris en chasse. Tout homme de sang-froid et de sens critique aurait dit – en temps normal : ce ne sont pas des avions, pour telles raisons ; nous ignorons de quel engin il s’agit : cherchons-le. Mais en temps de guerre on veut savoir avant de chercher, et ceux qui ont approché les sphères officielles peuvent témoigner que ces milieux ne sont pas les moins sujets à la surexcitation.

Excitabilité, crédulité, voilà pour les individus. Mais aux causes qui modifient la mentalité sociale s’ajoute une cause externe non moins importante : la suppression de la liberté de la presse. L’existence de la censure a contribué dans la plus large mesure à accréditer les fausses nouvelles : le narrateur n’a-t-il pas beau jeu en affirmant que tel fait est exact, mais qu’il est défendu aux journaux d’en parler ? « L’existence de la censure, remarque justement M. Pierre Chaine [31], permet de construire, à côté de la vérité officielle, les hypothèses les plus audacieuses », et l’on peut même ajouter qu’aux yeux des esprits frondeurs, si nombreux chez nous, « le silence de la presse à leur égard ne constitue pas un démenti, mais une présomption d’authenticité ». Le mutisme sur les points de chute des bombes, commandé par des raisons militaires, a favorisé les fausses informations qui ont pullulé.

Même pour un esprit critique et suffisamment informé, la recherche de la vérité, du fait de la censure, devient souvent singulièrement malaisée. Je prendrai pour exemple le voyage vrai ou supposé – du roi d’Espagne à Paris en juin 1918. On expliquait ainsi le silence soudain des gros canons : le Gouvernement allemand ne voulait pas s’exposer à tuer le souverain d’un grand pays neutre. Naturellement celui-ci venait pour préparer une médiation. Et les commentaires, les amplifications, les précisions allaient leur train. L’un avait vu le roi à la Comédie-Française ; l’autre s’était trouvé à son arrivée à la gare d’Orsay et décrivait même les tentures. Bref, on retrouvait tous les caractères d’une légende formée sous le manteau de la censure.

Le 26 juin, le directeur d’un grand journal parisien en expliquait ainsi la genèse à son entourage : un attaché de l’ambassade d’Espagne, M. Q... de L.... qui ressemblait fort à Alphonse XIII, s’était installé à l’hôtel M..., à la suite du départ pour la campagne de sa femme et de ses domestiques ; à un ami qui l’interrogeait par téléphone sur le bruit naissant du voyage du roi à Paris, il aurait répondu par plaisanterie :Certainement ! Je viens de manger une côtelette avec lui !" Et ce propos ironique aurait fini d’accréditer la légende.

Mais trois jours après, le directeur d’un autre grand journal parisien me certifiait qu’Alphonse XIII était bien venu à l’hôtel M..., qu’il était même allé à Londres pour y préparer certaines négociations au sujet de l’Autriche et qu’il était reparti très satisfait pour Madrid ; le séjour simultané de M. Q... de L... à l’hôtel M... avait été un habile maquillage pour dérouter l’opinion.

Aucun motif ne me permettait d’attacher plus de valeur à l’un des deux témoignages plutôt qu’à l’autre : a priori les deux hommes, de par leur situation et leurs attaches personnelles, devaient être également bien informés ; en revanche, ils pouvaient avoir d’égales raisons, suivant leur point de vue politique, de démentir une médiation réelle ou d’accréditer la réalité d’une tentative inexistante. De nombreux journaux, après un silence assez long, ont déclaré que ce voyage était une légende : mais d’autres se sont tus, et les premiers pouvaient agir d’après un mot d’ordre. De sorte qu’à l’heure où j’écris, en l’absence de documents officiels et probants, il m’est impossible d’affirmer si l’on est en présence d’un fait réel ou imaginaire [32].

S’il en est ainsi pour les faits parisiens, que dire de l’étranger ? Nous ne connaissons pas encore la vérité sur les conditions dans lesquelles s’est produite la mort de Nicolas II ; il n’est pas certain que le récit donné par M. Pichon, d’après le prince Lvov qui n’était pas témoin oculaire, soit conforme à la réalité.

En temps de guerre, malgré les recherches, la vérité peut donc être prise pour la légende et vice versa. Si la distinction est difficile pour des esprits pondérés, habitués à manier la méthode critique, si les Gouvernements eux-mêmes peuvent s’y tromper parfois (comme pour les avions-fantômes du 23 mars 1918), que se produira-t-il chez les âmes simples ou impressionnables, dénuées de tout moyen d’investigation et de contrôle ? N’est-on pas impressionné, de prime abord, par ceux qui affirment avoir vu ? On s’explique qu’à de telles époques la réalité soit constamment mêlée à la fiction. Plus tard, la suppression de la censure, la publication des documents diplomatiques, la libre discussion de tous les sujets avec les preuves à l’appui des arguments, permettront d’écrire l’histoire et d’édifier la religion des élites intellectuelles. Mais pour la foule, il sera trop tard : la légende aura creusé son sillon indélébile dans les cerveaux, tout au moins des générations présentes.

* * *

Aux journaux (et à la censure qui les contrôle) revient une part importante dans la formation et la diffusion des légendes : on a vu un exemple curieux pour l’Angleterre avec les anges de Mons [33].

L’un des principaux buts de la censure en temps de guerre est d’empêcher la propagation des fausses nouvelles. Mais si elle a arrêté au vol nombre de « canards », elle en a cependant laissé passer plus d’un. Le censeur, qui est un bien petit personnage, et souvent aussi une intelligence médiocre, n’est ni infaillible ni aussi bien informé que le commun des mortels pourrait le supposer. Ne pouvant à tout propos en référer à ses supérieurs, il lui arrive maintes fois de laisser imprimer des faits mal contrôlés ou douteux, lorsqu’ils sont sans importance et qu’ils ne peuvent avoir pour résultat de renseigner l’ennemi ou de déprimer l’opinion.

Tantôt la tolérance s’explique par le désir, souvent plus louable que clairvoyant, de réconforter le public : ainsi Anastasie, dès le début de la guerre, laissa s’accréditer la légende de l’Allemagne affamée. Tantôt les maîtres des ciseaux se montrèrent complaisants envers les nouvelles, vraies ou fausses, susceptibles de servir les intentions des puissants du jour ou de complaire à l’opinion dominante. Parfois même de graves fonctionnaires laissèrent publier des erreurs avérées dans le seul but de se divertir aux dépens des journalistes et du public : telle l’histoire, racontée par le Dr Lucien Graux, de ce « vieux chimiste » qui avait donné à un journal une information abracadabrante sur des nouveaux gaz asphyxiants :

La fausse nouvelle avait été inventée, non loin du front, par un officier d’artillerie qui, pour répondre quelque chose à un journaliste friand de nouveau, avait improvisé n’importe quel invraisemblable mariage chimique. Cette énormité n’avait pas été perdue, et c’est en quarante-huit heures qu’elle sut atteindre Paris, être imprimée comme vérité et mise sous les yeux de censeurs fort perplexes. Un technicien fut appelé, lut la morasse et déclara : « Laissez passer, car c’est bien réjouissant et tout à fait inoffensif. » Le public, le lendemain matin, se vit servir ce plat de mort-aux-rats aussi fantaisiste que nouveau. Bien des gens retinrent la recette pour la colporter parmi leurs amis et connaissances. Voilà souvent comment se font pour les gaz asphyxiants les réputations les moins justifiées [34].

Alors que le contrôle de la censure conférait aux informations des journaux, au moins pour quelque temps et dans certains milieux, une autorité plus grande et quasi-officielle, la collaboration volontaire d’Anastasie avec de joyeux fumistes paraît au moins d’un goût douteux. Dans un plus grand nombre de cas, par contre, la dame aux ciseaux ne pouvait contrôler. Parfois la responsabilité semble remonter plus haut : telle fut, par exemple, en novembre 1916, l’annonce de l’élection de M. Hughes à la présidence des Etats-Unis, à un moment où le scrutin n’était pas encore clos dans l’Ouest américain !

Semblable erreur ne pouvait engendrer une légende. Il n’en est pas de même pour la fameuse « usine aux cadavres humains », lancée par un mauvais traducteur, ignorant que le mot allemand Kadaver ne s’applique qu’aux cadavres d’animaux (début de 1917) [35].

De toute façon, les journaux ont créé beaucoup de légendes. La responsabilité d’une certaine presse n’est pas douteuse : par besoin d’information à outrance, par bluff commercial, par désir de flatter les goûts ou les instincts des lecteurs, elle n’a pas reculé, même dans une époque grave où tout acte public pouvait être lourd de conséquence, devant les hâbleries, les informations de chic, les mensonges, les truquages de documents. C’est, en 1914, l’histoire du Boche fait prisonnier par l’appât d’une tartine ; le « rouleau compresseur » et les Russes à cinq étapes de Berlin ; la légende, si irritante pour les soldats, du poilu souriant et heureux de la guerre, dans des tranchées pourvues du confort moderne. Le lendemain du premier bombardement de Dunkerque par un canon à longue portée situé derrière l’Yser, et alors qu’on ignorait la nature exacte et l’emplacement de l’engin, un journal « de grande information » nous donne la photographie du navire-fantôme qui tirait, affirmait-il, sur la ville. Un peu plus tard, le 20 janvier 1917, son concurrent, changeant audacieusement la légende d’une illustration reproduite d’après The Graphic du 8 mai 1915, faisait acclamer la guerre à outrance par des cosaques... qui remerciaient un officier de ses félicitations pour un récent fait d’armes. Ce « bourrage de crânes » – qui devait engendrer à l’égard de la Russie de si amères désillusions – se passe de commentaires. A quoi bon citer des noms ? ils sont sur toutes les lèvres.

Consolons-nous en pensant que nos ennemis, voire nos alliés, n’ont pas été mieux servis par leurs organes à gros tirages. En décembre 1914, les Münchner Neueste Nachrichten annonçaient gravement – sans doute pour faire plaisir à leurs lecteurs [36] – que sur 150.000 conscrits français de la classe 1915, 70.000 avaient déserté à l’intérieur ou passé la frontière [37]. Bien plus divertissante la phrase de la Taeglische Rundschau sur la pose théâtrale de Joffre quand il traversait les rues de Paris à cheval [38] : la rédaction teutonne se croyait toujours à l’époque du général Boulanger ! Mais les deux plus forts « canards » qui aient été enregistrés sont encore ceux d’un journal italien déclarant que les Turcs amenaient vers Suez des chameaux chargés de 300.000 sacs de sable pour boucher le canal [39] et des Canadian News annonçant l’invention par Edison d’un canon qui tirerait de New York sur Berlin [40]. Bornons là notre investigation dans le domaine des fausses nouvelles purement journalistiques, qui ne touchent notre sujet que par incidence.

Un point de vue plus intéressant et plus délicat est la pénétration réciproque des légendes créées soit par le journal, soit par la foule. Tantôt le public s’empare d’une fausse nouvelle lancée par un journal, et lui fait un sort ; tantôt la rédaction ou l’écrivain recueille une rumeur de la rue ou de son entourage et lui infuse une vitalité plus grande par la publicité et l’autorité que lui confère le livre ou la gazette. Qu’un tempérament émotif préside aux destinées d’un journal à grand tirage, et voilà aussitôt assuré le succès de nombreuses légendes [41].

Dans bien des cas, l’origine première n’est pas toujours aisée à retrouver, car le lecteur, qui répète le récit du journal, se garde bien, en général, de citer sa source : il laisse ou fait croire à une information personnelle, pour mieux se mettre en valeur, et il a bien soin de démarquer l’anecdote et de la situer ailleurs, afin de donner le change. A plus forte raison, lorsque la nouvelle a passé de bouche en bouche, serait-il impossible, en l’absence de documents ou de longues recherches, d’en situer la source exacte.

Au printemps de 1918 courait partout, avec des variantes, la légende des œufs de l’Américain : le Yank, abominablement volé pour deux œufs qu’une marchande lui avait vendus à un prix de milliardaire, s’était vengé spirituellement en lui faisant cuire durs plusieurs douzaines d’œufs qu’il lui avait ensuite laissés pour compte. A la fin de mai, j’entendis conter l’anecdote en Auvergne par une personne qui, bien entendu, avait assisté elle-même à la scène aux environs d’Issoire. J’avais lu l’histoire un mois plus tôt dans Le Cri de Paris, que de nombreux journaux de province avaient dû reproduire. Le rédacteur de l’écho avait-il voulu donner une leçon, sous forme de parabole, aux commerçants trop avides, ou se faisait-il l’interprète d’une anecdote du boulevard ? On peut préférer la première hypothèse, sans toutefois la garantir. En revanche, l’histoire des fourchettes empoisonnées, que nous verrons bientôt [42], semble bien un ragot de la rue ramassé par un journal en quête d’informations sensationnelles.

Il arrive enfin que des articles de journaux mal interprétés donnent lieu à des bruits erronés. Le 4 mars 1918, le lieutenant-colonel Rousset écrivait dans Le Petit Parisien que la supériorité de l’aviation alliée devait nous permettre de bombarder efficacement les villes du Rhin ; puisque, pour le moment, on ne pouvait pénétrer autrement chez l’ennemi, il fallait détruire Cologne, Mayence et Francfort : c’était le seul moyen de terminer rapidement la guerre. – Le jour même, j’entendais raconter : « La guerre va finir bientôt ; cinq mille avions vont détruire Berlin, dont il ne restera plus une maison debout ; en même temps nos poilus iront jusqu’au Rhin. » Voilà bien, saisis sur le vif, les procédés de déformation et de grossissement que nous analysons plus loin, les projets et désirs transposés dans la réalité, avec des noms symboliques et les chiffres fatidiques.

La gravure aussi peut produire – sans jeu de mots – des légendes. Certaines rentrent dans la catégorie des fausses nouvelles lancées intentionnellement par des gouvernements sans scrupule. Lorsque, au début de la terrible bataille de Verdun, des éditeurs allemands, avec l’autorisation de la censure, lancèrent la fameuse carte illustrée Strassenkampf in Verdun (combat de rues dans Verdun), il s’agissait, par ce bluff, d’impressionner les neutres et de remonter le moral du front et de l’arrière en faisant croire que l’héroïque cité était prise. De semblables anticipations ont été plus d’une fois risquées outre-Rhin [43], par la gravure et la médaille : elles n’ont pas réussi à nos ennemis.

Tout autre est l’esprit, en France, de certaines gravures dont l’interprétation a pu déformer le sens réel. Ainsi, au début de 1917, fut éditée une carte postale illustrée avec la légende « Le bon gardien » : une sentinelle, aux avant-postes, qui s’est endormie pendant sa faction, se réveille soudain et reconnaît avec stupeur le généralissime, qui a pris son fusil et monte la garde à sa place sans avoir voulu réveiller le soldat fatigué. « Lui ! » s’écrie le poilu. Aucun nom propre, mais tout le monde l’a reconnu. Le dessinateur a voulu symboliser par un trait touchant la bonté de Joffre et sa sollicitude envers les troupes : mais cette gravure a peut-être suffi à créer dans certains milieux la légende du maréchal factionnaire.

* * *

Faux bruits et légendes se propagent par contagion mentale. Tout en le déplorant, il faut bien reconnaître que l’erreur a une plus grande force contagieuse que la vérité. Elle est revêtue, en effet, de tous les appâts destinés à plaire : loin de molester l’opinion, elle la courtise en se soumettant à ses multiples exigences, en évoluant suivant la mode du jour. Alarmiste dans les périodes de revers, optimiste avec le succès, elle donne d’avance les mauvaises nouvelles qu’on craint ou les bonnes qu’on escompte, en faisant toujours large mesure. Jamais elle ne heurte les idées admises. Au lieu de la complexité de la réalité, déplaisante pour les âmes simplistes, elle offre, avec de belles histoires qui séduisent l’imagination des foules, des faits faciles à comprendre, des causes tangibles, des personnages tout d’une pièce et surtout des emblèmes frappants qui restent gravés dans les cerveaux. La légende des plaques Kub symbolise l’ingéniosité de l’espionnage allemand comme les poignets coupés des enfants belges les atrocités allemandes. Le Boche a tant commis de méfaits qu’un crime de plus n’était pas fait pour surprendre. Les intellectuels se feront une opinion en compulsant de volumineux dossiers : aux peuples il faut le nom, le fait, l’image qui synthétise un ensemble.

En circulant de bouche en bouche, les légendes sont susceptibles de se transformer. Chaque narrateur peut y introduire des variantes, mais celles-ci ne sont acceptées que si elles correspondent à l’esprit général. Quand le sujet s’y prête, il s’y introduit des éléments locaux : lorsque la rumeur courait au front que le Kronprinz avait été blessé et fait prisonnier, le conteur ne manquait pas d’ajouter qu’il était soigné dans un hôpital de son secteur. Du jour où la légende cesse d’être flottante pour se cristalliser, le récit se fixe et les variantes s’éliminent.

La rapidité de propagation des bruits erronés est remarquable. La nouvelle de la fausse victoire de Mac-Mahon, en 1870, « fit traînée de poudre jusqu’aux Pyrénées » [44]. Le 10 août 1914, le surlendemain de la bataille d’Altkirch, les gens « bien informés », dans une petite ville de l’Ouest, chuchotaient que le combat avait coûté aux Français 20.000 hommes et 35.000 aux Allemands : renseignement confidentiel qu’on tenait d’un major et qu’il ne fallait point ébruiter, surtout ! pour ne pas alarmer les familles. Le lendemain, le grand mystère était le secret de Polichinelle, non seulement à Ch..., mais dans toute la France, à tel point que le Gouvernement jugea utile, le jour même, de démentir ce racontar [45].

Et ceci nous amène à une question intéressante : peut-on détruire les légendes ? Avant de l’aborder, constatons d’abord qu’un grand nombre de faux bruits meurent naturellement sans qu’il soit nécessaire de venir à la rescousse, soit qu’ils aient été contredits par des faits postérieurs, soit plutôt qu’ils tombent dans l’oubli, parce qu’ils n’ont pas les caractères nécessaires pour prendre racine dans l’âme populaire : autant d’ébauches peu viables qui manquent de vigueur pour se développer et se fixer en légendes. Ainsi en est-il de toutes les anecdotes qui ne sont pas suffisamment frappantes, imagées, symboliques, ou qui se rapportent à des détails sans intérêt, à des incidents que la mémoire ne retient pas.

Démentis par les faits, d’abord sur place, puis par le rayonnement de la renommée, les renseignements faux ou exagérés sur les points de chute des bombes et les dégâts occasionnés, qui se multipliaient dans la région parisienne au lendemain  de chaque raid de gothas. Pouvait-on croire longtemps, par exemple, que « l’Ecole des Mines n’existait plus », comme le bruit en avait couru avec insistance le 31 janvier 1918, quand de nombreux passants constataient chaque jour que les dégâts se bornaient à des bris de vitres et de meubles ? Les fausses rumeurs concernant la prise ou l’évacuation de telle ville, des combats inexacts, etc., ne devaient pas survivre longtemps aux circonstances qui les avaient fait naître. Au contraire, des récits anecdotiques ou des prophéties légendaires [46], cristallisés autour d’un fait frappant ou d’un personnage historique, ont eu la vie beaucoup plus dure et sont devenus de véritables légendes, capables de survivre à travers plusieurs générations : tels les poignets coupés, les plaques Kub, l’automobile de Maggi qui emportait en Allemagne, le jour de la mobilisation, des bidons de lait pleins de louis d’or [47] et [dont le chauffeur] aurait été arrêté et tué ; le déjeuner manqué de Guillaume Il à Paris pour le 15 août 1914, etc. Les deux dernières légendes me furent répétées – quatre ans après avoir été mises en circulation – en juillet 1918, en Savoie, par des montagnards de Bessans : on peut les considérer, je crois, comme fixées.

* * *

Beaucoup de légendes sont inoffensives ; d’autres n’intéressent que le philosophe ou le moraliste, en ce sens qu’elles risquent de développer la crédulité publique ou de favoriser certains instincts, comme la haine ou la méfiance, qu’il n’est pas prudent de trop exciter parmi les foules, car on ignore quels peuvent en être les rebondissements et les répercussions. Les pouvoirs publics s’inquiètent seulement des rumeurs nombreuses qui sont de nature, pendant les époques troublées, à alarmer ou à démoraliser l’opinion, qu’il s’agisse de nouvelles alarmistes ou optimistes : car le faux succès, une fois démenti, cause une désillusion aussi déprimante que l’annonce d’une catastrophe ou d’un revers. On conçoit que les gouvernements s’efforcent d’y couper court ; on s’explique aussi que des hommes politiques, qui s’avèrent trop souvent comme de piètres psychologues, en attribuent la paternité à leurs ennemis étrangers ou à leurs adversaires intérieurs, suivant l’adage latin : is fecit cui prodest.

A quelque point de vue qu’on se place, et bien que les légendes nous intéressent comme psychologues ou comme simples curieux, c’est un devoir pour tout citoyen de chercher, dans l’intérêt de la santé morale du peuple, à arrêter les faux bruits : si le silence a parfois sa raison d’être, tout ce qui est contraire à la vérité est pernicieux.

D’une façon générale, rumeurs erronées ou légendes naissantes ne résistent pas à une action efficace. Mais il faut que celle-ci vienne à temps – avant que la légende soit enracinée – et qu’elle porte juste. Double difficulté !

En face d’une foule surexcitée, il est impossible de raisonner. Le Dr Le Bon a cité, dans la Psychologie des foules, l’exemple du maréchal Vaillant, traîné par la populace, en 1870, pendant le siège de Paris, auprès du Gouvernement de la Défense nationale : on l’accusait d’avoir vendu le plan de Paris aux Prussiens ! Garnier-Pagès n’objecta rien : il déclara que le criminel serait sévèrement jugé, l’assistance s’écoula satisfaite, et... il fit sortir le maréchal par une autre porte. C’était un homme qui connaissait l’âme des foules.

Quand elle peut et sait s’exercer, l’action individuelle réussit souvent. Il suffit quelquefois de faire appel aux facultés de raisonnement, lorsqu’on est en présence de peu d’auditeurs et que le milieu n’est pas trop échauffé. Mais ce n’est pas tout de raisonner, il faut prouver ; il faut surtout que la contradiction, par son autorité, par le ton de sa parole, soit à même d’exercer un ascendant moral sur son ou ses interlocuteurs.

J’ai ainsi arrêté, lors des premiers raids des gothas, des débuts de panique dans mon quartier, alors que les sirènes des usines, qui servaient encore à annoncer l’ouverture et la fermeture des ateliers, faisaient croire à distance à une alerte diurne. Il suffisait de déclarer avec assurance et calme : « Voyons ! regardez votre montre ! il est une heure : vous savez bien que c’est la rentrée des usines. » Parfois, une pointe d’ironie placée à propos peut produire le même effet.

M. Etienne Charles a conté [48] comment il était arrivé à discréditer les faux bruits lancés par un de ses colocataires. La première fois, c’était en pleine alerte, au début des raids sur Paris : l’émotion était vive, le terrain bien préparé pour les rumeurs sensationnelles ; notre confrère échoua :

Dans la rue, quelques locataires étaient groupés devant la maison et regardaient le ciel étoilé, tout en écoutant M. X... qui leur donnait des détails.

– C’est terrible, me dit-il. Il y a vingt-et-un avions.

– Je sais, répondis-je, la concierge vient à l’instant même de m’indiquer ce chiffre, qu’elle tenait de vous, mais, vous, comment le savez-vous ?

– Je les ai vus par la fenêtre, je les ai comptés, réplique-t-il.

– Vous voulez rire, fis-je remarquer. Vos fenêtres comme les miennes sont dans un sens opposé à la direction d’où viennent les avions ennemis, et, d’ailleurs, ils ne sont même pas encore arrivés, car nous ne les avons pas entendus ; ils sont simplement annoncés, ce qui n’est pas la même chose.

M. X... se tut, mais je vis bien que le groupe des locataires me désapprouvait d’oser mettre en doute la véracité des paroles de mon voisin, qui a la langue bien pendue et n’est jamais à court de récits abondants, à cause qu’il a pour métier de faire l’article comme marchand de bibelots et de bricoler à destination du front. C’est, d’ailleurs, ce contact – lointain – avec les soldats qui lui vaut d’être en matière d’histoires de guerre cru sur parole dans la maison, et il en a toujours et beaucoup à raconter.

Force était donc, ce jour-là, de battre en retraite et d’attendre des circonstances plus propices. Celles-ci ne tardèrent pas à se présenter. Au cours d’une alerte suivante, alors que le bruit courait qu’une bombe était tombée sur une grande gare, notre alarmiste partit aux nouvelles et revint avec des détails, aussi effroyables que circonstanciés, qui furent démentis, non seulement par le communiqué de l’après-midi, mais encore par le témoignage de toutes les personnes qui s’étaient rendues sur les lieux. La partie était belle désormais pour confondre le hâbleur, qui, devant la colère des locataires et de la concierge, cessa ses racontars et s’abstint même de descendre dans les caves de l’immeuble.

Mais il n’est pas toujours facile de remonter à la source des bruits, qui sont souvent d’origine collective. Ceux qui les propagent, et qui ont pu y ajouter, plus ou moins inconsciemment, des détails de leur cru, y attachent au moins autant de créance que ceux qui les ont lancés. Le silence ou le scepticisme des auditeurs, loin de les décourager, sert d’aiguillon aux narrateurs, en les incitant à apporter, à l’appui de leurs dires, de nouvelles précisions et des références supplémentaires. La simple contradiction les irrite. Il faut être en mesure de les confondre en prouvant la fausseté ou l’impossibilité de leurs allégations, de préférence devant témoins : ceux-ci, moins directement intéressés, se rendront à l’évidence et le conteur, se sentant lâché par l’auditoire, s’effondrera. Comme il s’agit d’émotifs, il importe surtout de le prendre de très haut et, nous l’avons déjà dit, d’imposer d’emblée son ascendant moral.

Un exemple. Le lendemain d’un raid de gothas, dans un tramway, une femme raconte, avec des détails horrifiques, que de nombreuses bombes sont tombées dans la banlieue, à M... qu’il y a beaucoup de morts. Une voix s’élève dans la voiture, tranchante et impérative : « Vous mentez, madame ! J’habite M.... et il n’y est pas tombé une seule bombe cette nuit. C’est honteux de propager ainsi de fausses nouvelles ! » Désarçonnée du coup, la conteuse bat en retraite et balbutie des excuses : « Je répète ce qu’on m’avait dit... Je ne savais pas... » Voilà un canard qui, au premier vol, a eu les ailes coupées.

Le Gouvernement dispose d’un bon moyen : le démenti officiel. Encore faut-il savoir s’en servir. Le démenti pur et simple rencontre beaucoup d’incrédules ; pour qu’il soit opérant, il doit être circonstancié. Il ne suffît pas d’affirmer que la nouvelle est fausse : le Français, né frondeur, ne croit pas, comme l’Allemand, ses dirigeants sur parole. Il faut lui démontrer l’erreur, lui prouver que le bruit est erroné et pourquoi il ne peut être vrai. Au début d’août 1914, la rumeur courut que la bataille qui nous avait mis en possession d’Altkirch nous avait coûté 20.000 hommes hors de combat et 35.000 aux Allemands ; le Gouvernement démentit et donna la preuve : il n’y avait pas eu dix mille hommes engagés de chaque côté. Le public fut convaincu.

Il va sans dire que les démentis d’un Gouvernement portent d’autant mieux qu’il a été plus franc dans ses communiqués antérieurs : celui qui ment ou qui dissimule favorise par là même la propagation des fausses nouvelles.

Il suffit parfois d’un acte énergique, voire d’une velléité d’action pour couper dès leur naissance toute une floraison de bruits erronés. Au début d’octobre 1914, on colportait partout la rumeur de victoires imaginaires. L’annonce d’une enquête sur l’origine de ces bruits fit battre en retraite tous les « renseignés ». Personne ne savait plus rien [49].

Les démentis personnels des journaux ont beaucoup moins d’autorité ; néanmoins ils peuvent être efficaces lorsqu’ils sont adroitement présentés, par exemple lorsqu’ils tournent en ridicule ceux qui croient à une légende. En novembre 1914, la vague alarmiste ayant succédé à la vague optimiste par suite de désillusions succédant à des espoirs prématurés, le bruit courut qu’on avait évacué Compiègne et Soissons. Un journal de Paris démentit la rumeur, en ajoutant que l’écho en avait été accueilli par des éclats de rire dans les deux villes intéressées, et qu’on s’était fort diverti des Parisiens assez naïfs pour croire de telles billevesées [50]. Ce simple détail burlesque avait plus fait que le démenti lui-même pour persuader le lecteur, qui était touché dans son amour-propre.

Mais avant tout, il faut convaincre et non réprimer.

Autant la répression pénale s’impose pour tous les crimes et délits conscients, autant elle est injustifiée quand elle frappe les propos inconsidérés d’esprits excités, détraqués ou hallucinés. On soumet les aliénés à la douche, non à la prison ; on ne punit pas les malades ou les demi-malades : on les soigne, on les raisonne aussi. Condamner à trois semaines de prison, comme on l’avait fait en avril 1918, des midinettes qui avaient mis en doute, au restaurant, l’existence du canon à longue portée, c’est injuste d’abord, c’est maladroit ensuite ; c’est ériger des étourneaux sur un piédestal de victimes, c’est accorder de l’importance à des niaiseries, sans convaincre ni les intéressés, ni leur entourage, dont on risque au contraire d’accroître la méfiance : une remontrance paternelle, et, au besoin, vigoureuse, du commissaire eût été plus indiquée et plus efficace. A ce compte, comme l’écrivait Mme Séverine [51], on aurait pu arrêter la moitié de Paris le lendemain de l’explosion de la Courneuve, tant il circulait, ce jour-là, de bruits effarants dans les tramways, les cafés, les ateliers et les salons.


Chapitre III

Les caractères des légendes

Grossissement et déformation des faits ; explications erronées ; l’analogie ; généralisation d’un cas particulier ; le besoin de trouver la cause. – Le possible transformé en réel ; annonce d’événements attendus, craints ou espérés. – Goût du merveilleux et du drame : la mort de Gallieni, légendes de survie ; rôle attribué à l’individu, héros ou traître ; Joffre chez Poincaré. – Précision du détail ; chiffres fatidiques ; répétition des sujets.

Faux bruits et légendes présentent un grand nombre de caractères communs qui permettent le plus souvent à l’observateur expérimenté de les discerner à première vue.

Certains caractères résultent des procédés mentaux qui ont présidé à la formation de ces rumeurs.

Les uns ont pour point de départ des faits exacts, mais démesurément grossis, ou déformés, ou mal expliqués. Le besoin d’amplifier, comme aussi de dramatiser, est plus ou moins inhérent à la nature humaine ; les pédagogues le constatent déjà chez l’enfant. On sait aussi combien la mémoire est peu sûre. Nous avons tous pu constater qu’après chaque bombardement les dégâts des immeubles atteints étaient singulièrement exagérés par les gens « bien informés ». Une banale mutinerie des troupes russes cantonnées au camp de la Courtine, pendant l’été 1917, fit courir les bruits les plus alarmants dans tout le Plateau Central. Ici encore le mutisme imposé par la censure à la presse avait favorisé la légende : si on avait autorisé les journaux, comme ceux-ci le demandaient, à remettre les choses au point, l’incident aurait été ramené à ses proportions exactes.

Au lendemain du premier raid de gothas sur Paris, le 31 janvier 1918, une femme m’a déclaré : « L’école des Mines n’existe plus, elle a été réduite en miettes », sans oublier la référence : « Je le tiens de ma fille, qui habite à côté. » Or, la bombe était tombée devant l’école dont le gros œuvre est resté absolument intact, et où les dommages se sont bornés à des bris de fenêtres et de glaces. – Les exemples de ce genre foisonnent et sont présents dans toutes les mémoires. Les populations imaginatives de certaines régions du Midi connaissent le phénomène à l’état courant.

Plus intéressantes et plus spéciales aux époques de crises sont les déformations et les explications erronées. Pendant la guerre de 1870, en Auvergne, trois étrangers au pays passent dans le petit village de Saint-Martin-des-Plains, situé en dehors de toute voie de communication : on ne s’explique pas leur présence, on leur trouve des allures louches ; ce sont peut-être des espions. Le bruit se propage, se déforme. Quelques heures après, dans la commune voisine de Bansat, la nouvelle se répand que les Prussiens sont à Saint-Martin : on parle de uhlans, puis d’un régiment entier ; le châtelain lui-même ajoute foi au racontar et court réunir les hommes du village. Que faire ? Les plus hardis vont avec des faux et des fourches au devant de l’ennemi... qui se réduit à trois inoffensifs voyageurs [52].

En Italie, en mars-avril 1917, la population civile et militaire était convaincue qu’il y avait cent mille soldats français d’aucuns disaient trois cent mille – sur le front du Carso ; des troupiers siciliens m’affirmèrent que ce serait un corps d’armée français qui entrerait le premier à Trieste, suivant les plans élaborés par l’état-major. D’où venait ce bruit ? On voyait journellement de nombreux contingents français traverser l’Italie en chemin de fer pour une destination ignorée, et qui était en réalité Salonique : de là à conclure qu’ils se rendaient sur l’Isonzo, il n’y avait qu’un pas.

Plus d’une déformation vient d’une mauvaise lecture des journaux. En mai 1918, j’ai ainsi coupé à la racine, dans un petit village d’Auvergne, une légende naissante due à une simple erreur de nom : on assurait que les Anglais commandaient chez nous, à preuve que le généralissime était Anglais. On avait confondu Foch avec French !

Dans la même région, à la même époque, on racontait que les gros canons avaient fait, à Paris, de nombreuses victimes à la sortie d’un cinéma, et, naturellement, on en tirait la morale que si les spectateurs étaient restés chez eux, au lieu de s’amuser en temps de guerre, ils n’auraient eu aucun mal. Rien de semblable ne s’était produit : la confusion venait de phrases de journaux mal lues ou mal digérées, déclarant que tel ou tel jour l’alerte pour les gothas avait interrompu les représentations cinématographiques ou avait été donnée à la sortie des cinémas. Ce détail insignifiant avait pris une importance de premier plan aux yeux des paysans, jaloux de la ville, et pour qui le cinéma est le symbole du paradis urbain [53].

Les faits dont la cause n’apparaît pas de prime abord sont volontiers attribués à des machinations de l’ennemi, machinations dont on a eu de nombreux exemples, mais qui finissent par tourner à la hantise dans les cerveaux impressionnables. Telle fut, par exemple, à Toulouse, la légende des oranges empoisonnées qui nous est ainsi contée par un quotidien [54] :

Des oranges portant une piqûre, correspondant à un fragment de chair gâtée, et qu’on croyait empoisonnées, viennent d’être examinées par le laboratoire municipal de Toulouse, sur la plainte de quelques personnes qui avaient été incommodées en mangeant de ces fruits. Après une analyse minutieuse, le laboratoire municipal vient d’affirmer que cette piqûre provient d’un insecte qui laisse l’orange absolument saine, si on a la précaution d’enlever la partie atteinte qui est d’une couleur noirâtre et peu agréable à voir.

Cette fois le journal a servi à arrêter le bruit erroné. Pour la légende des fourchettes empoisonnées, qui courut un instant à Paris, c’est un journal, au contraire, qui la répandit, jusqu’au jour où des confrères mieux informés et de sens plus rassis remirent les choses au point :

On nous annonce, avec des airs affolés, qu’on a découvert dans la rue une longue traînée de petits dards métalliques longs de deux centimètres, et l’on suppose quelque noir dessein de nos ennemis. On se demande quel danger pourraient bien nous faire courir des petits dards de deux centimètres répandus sur le pavé ; tout au plus en voudraient-ils à nos semelles. C’est qu’on se rappelle qu’il y a deux ans, on parlait de fourchettes trouvées dans l’avoine venue d’Amérique et destinées à crever les boyaux de nos chevaux. On y voyait une ruse allemande. Renseignements pris, ces fourchettes étaient la partie découpée d’un clou qui tombe pendant la fabrication. Ces rognures d’acier avaient été livrées dans des sacs où l’on mit, plus tard, de l’avoine : quelques fourches restées accrochées au sac se mêlèrent à l’avoine. Les petits dards qu’on a rencontrés hier sont de la famille de ces fourchettes ; ce sont des pièces de petites machines perdues par un livreur [55].

Faut-il enfin rappeler la prétendue « machine infernale » qui avait provoqué l’accident du tunnel de Nanteuil (février 1919) ? Elle défraya pendant trois jours certains quotidiens, pour se réduire, après enquête, à un inoffensif phonographe !

Dans la recherche des causes, l’analogie et la généralisation hâtive jouent un rôle important.

L’avance allemande persistante au printemps 1918 fit courir le bruit, à Paris, au début de juin, que le Gouvernement était parti à Bordeaux, comme à la fin d’août 1914 ; d’autres variantes indiquaient, il est vrai, Tours ou Toulouse, – mais toujours le sud-ouest. – L’article malencontreux du sénateur Gervais, qui accusait les soldats du 15e corps d’avoir lâché pied devant Morhange, donna lieu, pendant un certain temps, à une série de légendes défavorables sur le compte des Méridionaux. Pendant la première bataille de la Marne, un soldat de l’arrière racontait ainsi qu’il avait vu revenir du front un train de blessés du Midi, encadrés de gendarmes, et qui se seraient mutilés volontairement. – Le rôle joué par les mitrailleuses à Petrograd, au début de la révolution russe, engendra, au cours de la grève parisienne des midinettes, quelques mois après, la légende des mitrailleuses cachées dans le sous-sol de la Bourse du Travail ou mises à la disposition des agents de police. Un fait frappant, exact ou erroné, peut engendrer ainsi un grand nombre de filiales.

La généralisation d’un cas particulier est un phénomène bien connu des philosophes sous le nom de sophisme de la généralisation. Le fait que quelques prisonniers, dans des circonstances exceptionnelles, étaient restés très longtemps sans pouvoir écrire à leur famille, fit éclore la légende de camps secrets de prisonniers dont les noms n’auraient jamais été publiés sur les listes et qui n’auraient pas eu la permission d’écrire ; on donnait couramment le chiffre de 40.000. La même légende courait en Allemagne pour les prisonniers allemands en France, pendant la première année de la guerre. Les démentis réitérés de la Croix-Rouge, après enquêtes et avec preuves à l’appui, eurent beaucoup de mal à déraciner cette légende qui avait été entretenue par certains journaux. La question fut encore vivement discutée, mais, après les documents fournis, il ne semble pas – jusqu’à preuve du contraire, bien entendu – que le doute puisse subsister à cet égard [56]. La Croix-Rouge genevoise, si dévouée à la cause des alliés, a toujours fait des déclarations formelles dans le même sens, basées sur les dossiers très complets qu’elle avait entre les mains.

Le besoin de connaître les causes, inhérent à l’âme humaine, suffit à lui seul pour créer des légendes. Qu’une offensive longuement préparée et sur laquelle on avait fondé de grands espoirs, ne donne pas les résultats attendus, une explication surgira, de nature à satisfaire l’esprit public, et ce sera souvent l’hypothèse la plus bizarre ou la plus invraisemblable qui trouvera créance.

En septembre 1915, un curé d’Auvergne me donna ainsi la raison de l’arrêt récent des opérations en Artois : on avait percé trop vite ; la trouée devait se faire en trois jours, et la fougue de nos troupes avait enlevé les lignes ennemies en trois heures ; aussi les renforts n’étaient-ils pas prêts. Ce récit, propagé par les combattants, et qui tendait, comme beaucoup d’autres dans les premiers temps de la guerre, à exagérer les exploits accomplis par les narrateurs, s’était aussi accrédité dans certains milieux de Paris. Il ne résiste pas, cependant, à l’examen impartial des faits, pour quiconque se rappelle les faibles moyens d’attaque dont nous disposions alors, la puissance formidable des défenses ennemies, et la lenteur avec laquelle, malgré l’héroïsme des troupes, furent conquis, morceau par morceau, Carency, Ablain-Saint-Nazaire, le Labyrinthe, etc.

* * *

Nous arrivons à une des principales sources psychologiques des légendes : le possible transformé en réel. Cette tendance est déjà très sensible, en temps normal, tant chez les âmes simples que chez les esprits au raisonnement hâtif ou superficiel : combien, à la lecture d’une proposition de loi déposée par un député obscur et sans influence, ont inféré que le projet allait être voté, voire qu’il était déjà en vigueur ?

Le jour de la mobilisation, le bruit courait à Paris que le frère de Calmette avait tué Caillaux. Evidemment, à peine avait-on appris l’assassinat de Jaurès que beaucoup s’étaient écriés : « La même chose pourrait arriver à Caillaux... Le frère de Calmette pourrait bien le tuer... [57] C’est peut-être déjà fait. » En temps normal on en reste là ; mais dans une période d’excitation nerveuse, l’hypothèse devient la réalité.

Tel fut encore le cas pour le prétendu meurtre du Kronprinz, qui courut en Allemagne, en Belgique et en Hollande au moment de la révolution allemande. Comme ce triste personnage était particulièrement haï et figurait parmi les principaux responsables de la guerre, sa mort violente apparaissait vraisemblable. Le bruit s’accrédita rapidement qu’il avait été tué par les soldats de son escorte ; des détails précis étaient envoyés aux agents ; nos journaux, pour une fois sceptiques, les publièrent sous réserves les 12 et 13 novembre 1918. Le 14, on apprenait de source officielle que le Kronprinz s’était tranquillement réfugié en Hollande, comme son père, en automobile.

Les offensives attendues sur un point donné sont prématurément annoncées : le désir d’être bien renseigné peut être le facteur principal de la mise en circulation de ces faux bruits. Le 26 mai 1918, un soldat, en gare d’Issoire, affirmait, avec des détails précis, que l’offensive allemande venait d’être déclenchée par 140 divisions sur un front de 60 kilomètres dans le secteur d’Arras, où tout le monde l’attendait d’un jour à l’autre, y compris le commandement français... Malheureusement, elle se produisit le lendemain sur le Chemin des Dames.

Pendant la maladie de Guillaume II (à la fin de 1915), qui fut entourée d’un certain mystère, le bruit de la mort du Kaiser courut à plusieurs reprises en Allemagne. Au début d’octobre 1918, après l’abdication du roi de Bulgarie, circula dans tout l’empire la nouvelle, d’un mois prématurée, de l’abdication de Guillaume II : des Allemands l’apportèrent à Bâle, d’où elle fut télégraphiée le 11 aux journaux suisses et français.

La fin de la guerre était attendue avec une telle impatience qu’on s’explique les anticipations qui se formèrent à ce sujet [58]. Dans la soirée du 7 novembre 1918, alors que les plénipotentiaires allemands étaient en route vers le Grand Quartier général français, la rumeur que l’armistice était signé s’accrédita à Paris ; en banlieue on affirmait que la nouvelle était affichée, que Paris était en délire et que les gens s’embrassaient dans les rues. D’aucuns, ne voulant pas sembler moins bien informés que leurs interlocuteurs, avaient entendu les coups de canon annonciateurs de la bonne nouvelle : trois suivant les uns, vingt-et-un suivant les autres ; on précisait parfois qu’ils avaient été tirés de Versailles ! Bien entendu, aucun coup de canon n’avait été tiré ce jour-là dans la banlieue, précisément pour éviter toute méprise.

Les officiers, dans le désir de paraître renseignés, étaient les premiers à propager le faux bruit, dont ils étaient dupes : ce qui contribuait à accréditer la rumeur. Les objections du simple bon sens ne les ébranlaient pas, témoin cet amusant dialogue rapporté par Le Cri de Paris [59] :

Ce même jeudi, sur la plate-forme d’un tramway, un jeune et brillant officier, extraordinairement décoré, interpellait un brave poilu dont l’uniforme minable disait les longues nuits de tranchée et les nombreux jours de bataille :

– Tu sais, mon vieux, c’est fini ! Tu vas être libéré ! Tu vas pouvoir retourner chez toi, l’armistice a été signé ce matin à 11 heures.

Un voyageur civil crut intervenir, avec beaucoup de civilité :

– Mon capitaine, je crois que vous allez un peu vite. J’ai tout lieu de penser qu’à l’heure actuelle les parlementaires allemands ne sont pas encore dans nos lignes.

Le capitaine sourit :

– J’ai mes renseignements, dit-il, ils sont absolument sûrs.

Et se tournant vers le poilu :

– Mon vieux, sois tranquille, c’est fini ; bois une bonne bouteille à ma santé en l’honneur de la nouvelle !

L’officier lui glissa dans la main un billet de vingt francs et descendit au premier arrêt ; alors le civil dit au poilu

– Je vous assure que le capitaine va trop vite.

– Mais je boirai une bonne bouteille tout de même, répondit le poilu.

Le lendemain 8, la fausse nouvelle parvenait à Orléans, où le préfet « marchait » sans réfléchir, et invitait ses administrés à pavoiser et à illuminer. A la mairie un homme de sang-froid eut l’idée de téléphoner au député même, M. Rabier, pour avoir confirmation : le démenti put ainsi parvenir à temps. On sait que l’armistice fut signé le 11 au matin.

Moins prudents, les Allemands, qui se sont révélés, au cours de la guerre, plus emballés que ces Latins tant décriés par eux, ont pavoisé plus d’une fois dans telle ou telle ville, à la fausse rumeur de victoires, reconnues, peu après, imaginaires.

Les Allemands se sont figuré volontiers que les Anglais, puis les Américains étaient les maîtres chez nous. D’où la légende, dont l’écho m’est parvenu en Suisse au printemps de 1916, qu’à Boulogne et à Calais les autorités civiles françaises avaient cédé la place à des autorités anglaises. D’après La Gazette de Francfort [60], les soldats américains contrôlaient à Paris les permissions des soldats français !

A tout moment, dans les époques agitées, les désirs ou les craintes de la collectivité, transposés du possible au réel, donnent naissance à de faux bruits, optimistes ou pessimistes selon l’état d’esprit du moment et suivant la mentalité des individus.

Les fauteurs ou propagateurs de nouvelles alarmantes sont des tempéraments peureux, des faibles d’esprit, et souvent, d’après le Dr Vallon, des malades (dyspeptiques, tuberculeux, etc.) dont le physique déprime le moral. Le processus est facile à observer. Pendant le bombardement de Paris par les « grosses Berthas », chaque fois que les pièces se taisaient plusieurs jours de suite, beaucoup appréhendaient une recrudescence d’activité plus redoutable qui devait se préparer dans ce silence de mauvais augure : les craintes se transformèrent vite en légendes, comme celle du bombardement qui obligerait à vivre cinq jours dans les caves [61]. Le 26 mai 1918, on disait à Paris que les Allemands avaient préparé 25 gros canons ; à la veille de l’offensive de juillet, le chiffre, qui avait fait foi dans les couloirs de la Chambre (et dont le leader d’un grand journal se fit l’écho) était porté à 14 plates-formes ornées chacune de trois Berthas.

La crainte de la levée en masse – de voir « faire la masse » comme disait le peuple – fit courir le bruit, généralement à la suite de revers, que l’opération redoutée était imminente. C’est encore un cas où la simple réflexion aurait suffi à prouver que la mobilisation générale avait réalisé la levée en masse de tous les hommes valides, et qu’on pouvait seulement songer à la compléter par des révisions d’exemptés et réformés. Mais comment attendre un jugement de sang-froid de la foule impressionnable, quand des écrivains, d’ordinaire sensés, demandaient « l’envoi de tous les scribes dans les camps d’instruction, leur remplacement par des femmes, l’incorporation des non-mobilisés [vieillards, aveugles, paralytiques, fous... évidemment !] dans les milieux propres à conserver l’ordre intérieur et même à renforcer, plus tard, l’armée active » [62]. Heureusement qu’on n’a pas écouté les conseils des hurluberlus pour renforcer les armées alliées.

L’annonce de nouvelles récupérations, à la suite de celles qui avaient déjà eu lieu, était au contraire plus vraisemblable. Au début de juin 1918, après un discours de M. Clemenceau qui avait mis en relief notre infériorité numérique, les discussions sur les effectifs à la Commission de l’armée, que la presse annonça en termes sibyllins, firent courir en tramée de poudre le bruit d’une nouvelle visite des exemptés et réformés ; de province affluèrent les lettres demandant des détails aux journaux, si bien que le Gouvernement dut envoyer un démenti le 15 juin. Cette fois, c’était une hypothèse construite sur un raisonnement plausible qui avait été prise pour la réalité.

Les victoires escomptées sont annoncées d’avance. En 1870, à la veille de Reichshoffen, l’optimisme populaire, entretenu par le Gouvernement, se traduisait par les fausses nouvelles de succès imaginaires : le bruit courut un jour que Mac-Mahon avait écrasé les Prussiens et fait 40.000 prisonniers ; on pavoisa et on se préparait à illuminer quand le Gouvernement démentit [63].

La confiance de la population fut mieux récompensée en 1914, mais les bruits de victoire circulèrent longtemps avant les premiers succès de la Marne : du petit au grand, c’étaient deux aviateurs qui avaient massacré un corps d’armée allemand [64], c’étaient 5000 uhlans faits prisonniers d’un seul coup de filet [65], c’étaient 40.000 Allemands tués dans la forêt de Compiègne [66], c’était l’ennemi coupé ou écrasé à Châlons, dès le 5 septembre [67]. Après la Marne, alors qu’on escomptait un nouveau recul allemand jusqu’à la frontière, circulèrent pendant un mois des rumeurs de victoires écrasantes, avec un nombre formidable de prisonniers, les généraux et le Kronprinz tués ou pris, etc. C’est dans la même catégorie des espérances transposées dans le même plan du réel qu’il faut ranger la fameuse reconnaissance, due à une demi-hallucination, de parents tués ou disparus qu’on a cru identifier dans des photographies de combattants ou de prisonniers publiées par les journaux [68].

* * *

Le goût du merveilleux et le besoin de dramatiser les événements trouvent leur expression dans de nombreuses légendes, celles précisément qui semblent appelées à survivre dans l’âme populaire.

La foule ne croit pas aux causes naturelles dans les moments critiques : la légende la satisfait en lui donnant les explications tragiques ou le merveilleux dont elle est éprise. Au début d’août 1914, la population belge attendait des renforts français qu’on ne voyait pas arriver ; mais ils étaient là, c’était certain. « Les troupes, disait-on, marchaient la nuit pour ne pas être vues par les aéroplanes, et se cachaient le jour. L’armée fantôme. Personne ne doutait que le pays ne regorgeât de soldats parfaitement invisibles comme le héros de Wells. Les douaniers eux-mêmes en étaient persuadés. [69] » Ainsi la légende mettait d’accord les désirs avec l’évidence visuelle, en répondant en même temps au besoin de romanesque et de mystère.

Comment admettre que le vainqueur de l’Ourcq était mort de maladie, comme le commun des mortels, au printemps de 1916 ? La mort légendaire du général Gallieni était au contraire bien plus impressionnante, donc mieux accueillie par l’opinion ; elle « expliquait » en même temps, d’une façon satisfaisante pour la foule, notre recul à Verdun pendant les premiers jours de l’offensive. Un permissionnaire me la racontait ainsi à Luchon en août 1916 (elle fit aussi florès à Paris) : « Gallieni venait de démasquer la trahison du général H... Celui-ci lui tira une balle dans le ventre et fut aussitôt abattu par l’officier d’ordonnance de Gallieni. » Le permissionnaire qui venait de la Somme, assurait qu’il avait été à Verdun, où le général H... commandait toujours un secteur !

Si la mort de personnages vivants, et toujours ennemis, a souvent été annoncée (von Kluck, le Kronprinz, voire le Kaiser), en revanche la disparition authentique d’hommes en vue, dans la nation même ou chez les alliés, n’est pas admise aisément par la foule, s’agit-il d’une mort tragique qui devrait satisfaire ses instincts, mais qui suggère au contraire d’autres suppositions. Le héros ou le traître ne peut pas mourir, semble-t-il, à l’instar du commun des mortels. L’amour du romanesque s’affirme par des complications imprévues ou des complicités, réminiscences inconscientes du roman-feuilleton, du cinéma ou des contes de Ma Mère l’Oye. Ainsi se sont formées, à toutes les époques, ces légendes tenaces de survie ou de morts vivants, aussi bien pour Louis XVII ou pour Napoléon 1er [70] que pour Frédéric Barberousse.

Le naufrage et le trépas de lord Kitchener n’ont pas été admis par tout le monde en Angleterre et aux Etats-Unis. Le bruit courut maintes fois que l’organisateur de l’armée avait échappé aux flots : on cachait son sauvetage pour le laisser ignorer à l’ennemi ; mais naturellement le lord était revenu occuper un des premiers postes pour préparer la victoire. Si bien que le bruit s’accrédita dans l’armée américaine, lors des victoires de l’été 1918, que le général Mangin, dont le passé colonial, l’énergie dure, l’audace et le sang-froid rappelaient le vainqueur de Khartoum, n’était autre que Kitchener camouflé sous un faux nom. Des diplomates français furent questionnés sérieusement à ce sujet par nos alliés [71].

Une légende de « réincarnation » analogue s’était accréditée en France en 1916 à la suite de l’offensive de Broussilof en Galicie : ce général russe n’était autre que le prince Bonaparte, qui, on l’avait annoncé au début de la guerre, exerçait un commandement dans l’armée moscovite. Mais cette fois il s’agissait d’un personnage vivant.

Après la mort de Pie X, le bruit courut assez longtemps dans certains milieux de France, mais surtout en Italie, que ce pape, bien vivant, avait été envoyé comme otage en Allemagne. La survie de Nicolas II, après son exécution officiellement annoncée, reste ancrée dans de nombreux cerveaux russes, où elle subsiste encore : nos journaux en ont publié un écho le 19 novembre 1918, d’après une dépêche Havas relatant le témoignage d’un correspondant du Morning Post à Petrograd ; suivant d’autres versions, un officier aurait été substitué au tsar et fusillé à sa place, ou bien des paysans auraient retrouvé le tsar dans un village perdu de Sibérie [72].

Les traîtres participent aussi aux légendes de survie : on racontait en Auvergne, en juillet 1918, que Bolo n’avait pas été exécuté : on avait fusillé un mannequin ; le narrateur tenait le récit, bien entendu, d’un soldat du peloton d’exécution, qui l’avait vu et répété.

L’espionnage et la trahison donnent lieu à des récits qui évoquent les films les plus sensationnels. Parmi les explications populaires de la catastrophe de la Courneuve, une des plus en vogue fut celle qui attribuait l’explosion à un espion grâce à un mécanisme d’horlogerie. Un jour où des tirs d’essai firent croire à des chutes de bombes en plein jour, on colporta la fable d’un avion français monté par des Allemands camouflés. Mais l’histoire la plus jolie me fut contée à Bonneval (Savoie) en juillet 1918. Un homme revenu de Marseille expliquait que les officiers d’un dirigeable français envoyaient des indications aux sous-marins allemands dans des bouteilles de champagne qu’ils jetaient à la mer : l’une d’elles ayant été recueillie par un de nos bateaux, les traîtres furent fusillés et l’équipage de l’aéronef envoyé au front. Le nom de Marseille situe l’origine de la légende : l’imagination provençale reste sans rivale pour forger les beaux contes.

Pas davantage la foule n’admet les causes complexes qui régissent les événements : il lui faut l’explication simpliste, à sa portée, et surtout le deux ex machina, héros ou traître, qui donne la clef de toutes les énigmes, comme à l’Ambigu.

Le permissionnaire de Luchon, dont j’ai parlé, racontait : « C’est un général alsacien, de l’état-major allemand, qui nous a fait gagner la bataille de la Marne. Il est venu dire à Paris : c’est le moment d’attaquer. » Quand les canons à longue portée se turent pendant plusieurs jours, le bruit se répandit dans la banlieue que la Bertha avait été démolie par un aviateur, un Américain (on avait beaucoup parlé de l’aviation américaine).

Voici comment l’homme le plus intelligent d’un petit village auvergnat m’a expliqué, en 1916, les changements ministériels qui se produisirent à la fin d’août 1914. Le récit est pittoresque ; il montre surtout de quelle façon simpliste le peuple conçoit les événements, les rapports entre les pouvoirs publics et les relations entre les autorités supérieures :

Le général Joffre avait demandé à être entendu d’urgence par le Conseil des ministres. Il est introduit. Il dépose son épée sur la table sans dire un mot. Etonnement général.

– Que faites-vous ? lui demande Poincaré.

– Je donne ma démission.

Le président s’exclame, rappelle les services que le général a rendus et doit rendre encore. Quelles peuvent être les causes d’une décision si inattendue ?

– Je ne peux pas, répond Joffre, accepter la responsabilité de la guerre en recevant continuellement les ordres de M. Messimy.

– Monsieur Messimy, déclare aussitôt Poincaré, votre démission est acceptée. Et se tournant vers Joffre :

– Général, qui voulez-vous comme ministre de la Guerre ?

– Millerand.

– Monsieur Millerand est nommé ministre de la Guerre, riposte le président.

Joffre reprend :

– Voici une liste de généraux incapables qui ne méritent plus de commander les troupes.

La voix de Poincaré s’élève de nouveau

– Ils sont révoqués.

Joffre reprend son épée, salue et sort. Et voilà comment fut gagnée la Marne et la France sauvée.

C’est surtout le traître qui joue un grand rôle, dans la légende comme dans les drames populaires. Un peuple croit difficilement que la fortune des armes lui est contraire parce que sa préparation militaire était insuffisante ou l’ennemi mieux organisé. Il admet encore moins que les chefs puissent se tromper : à ses yeux, comme aux yeux du soldat, la faute devient presque fatalement trahison. Le traître donne à l’échec ou au revers une cause qui satisfait l’esprit de la foule tout en ménageant l’amour-propre national.

Charleroi fut expliqué ainsi par la « trahison » imaginaire de plusieurs généraux qui, bien entendu, avaient été fusillés séance tenante : on citait notamment, parmi les blessés que j’ai soignés à ce moment, le général Sauret et surtout le général Percin qu’on affirmait, à Paris, avoir été fusillé « dans les fossés de Vincennes ». Inutile d’ajouter que l’un et l’autre sont aussi vivants qu’innocents de tout crime. L’offensive brusquement arrêtée du Chemin-des-Dames, en avril 1917, fit courir aussitôt au front des rumeurs de trahison, qui devaient avoir plus tard leur répercussion à l’arrière [73]. Combien des légendes de maires traîtres, qui auraient servi d’indicateurs aux Allemands ou empoisonné les puits, ont été acceptées, les yeux fermés, dans la zone des armées ! Parfois des bruits de ce genre reposent sur un fait isolé exact, qui provoque rapidement un grand nombre de filiales imaginaires.

Voici enfin un exemple de scène théâtrale, comme nous en avons vu pour les personnages sympathiques. Cette fois, c’est « le traître chez l’ennemi », Jaurès allant voir Guillaume à la veille de la guerre pour lui dire : « Maintenant tout est prêt pour l’Allemagne ; vous pouvez attaquer ! [74] »

D’autres observateurs ont noté des récits romanesques de même ordre. Le docteur Lucien Graux cite celui des engagés japonais qui signaient leur enrôlement de leur sang, – légende russe, dont le caractère oriental est bien accusé, vulgarisée par le Rousskoïé Slovo [75], – et celui, non moins dramatique, du serment des zeppelins : les aviateurs du camp retranché de Paris s’étaient réunis et avaient juré sur leurs moteurs de foncer sur tout zeppelin qui s’approcherait de la capitale, et de l’éventrer en périssant avec lui pour sauver glorieusement la cité [76].

De son côté, M. Camille Jullian [77] a recueilli divers récits d’entretiens et d’entrevues de chefs, qu’il a rapprochés à juste titre de ceux de nos légendes épiques médiévales : Poincaré et Guillaume, les deux généraux, le général et l’évêque. Les titres seuls attestent le symbolisme populaire. Il y a aussi les grandes querelles : Guillaume et ses fils. Comme récits dramatiques et merveilleux, on peut noter les exploits surhumains (Garros contre un zeppelin) ; – les engins extraordinaires, la poudre Turpin, sur laquelle nous reviendrons [78], les flèches d’avions détruisant un corps d’armée ou transperçant les murailles, les obus gigantesques faisant des trouées de cent mètres ; – les chefs mystérieux, le Kronprinz caché dans un château près de Mont-de-Marsan, le même, malade et masqué ; Guillaume Il dans le souterrain d’un château français. M. Jullian observe que le Kronprinz, avec le développement de la guerre, est arrivé à prendre, au détriment du Kaiser, la première place dans la légende, qui préfère souvent le fils ou le neveu au père ou à l’oncle : Roland à Charlemagne, Hercule à Jupiter. Rappelons enfin les secours venus de loin : les Russes d’Arkhangelsk [79], auxquels font pendant les Japonais dans l’Adriatique.

Malgré son amour du merveilleux, la légende contemporaine évolue dans les phénomènes naturels, en dehors des légendes religieuses, comportant apparition ou miracle [80], rares en France, plus fréquentes en Italie. J’ai trouvé une seule exception, signalée par M. Jullian : Guillaume II métamorphosé en chien noir. J’imagine que c’est une légende de Bretagne, la seule région de France où le peuple croie encore à des phénomènes magiques de ce genre.

Comme en temps de guerre on s’attend toujours, sinon au merveilleux, du moins aux nouvelles sensationnelles, il est à remarquer que c’est parfois au cours des périodes où le communiqué était plat et incolore que l’imagination populaire brodait davantage derrière la sécheresse officielle et que se forgeaient les plus extraordinaires racontars.

* * *

La précision du détail comme la précision de la référence ont déjà été relevées chemin faisant [81] : elles ont pour but de donner confiance à l’auditoire.

Dans le premier ordre d’idées, voici les trois moutons, seuls survivants des expériences faites avec la poudre Turpin [82]. Chaque catastrophe imaginaire est accompagnée d’un chiffre considérable de morts, en face desquels figure l’unique réchappé, nécessaire pour en rapporter le récit oculaire. Quand le bruit courait que les Allemands avaient été écrasés à Châlons (5-6 septembre 1914), le narrateur ne manquait pas d’ajouter que la Marne était rouge de sang. Lorsque s’accrédita la rumeur de la prise de Lens, en mai 1915, on précisait volontiers : « Allez à l’hôpital X... Des blessés qui viennent d’Artois vous confirmeront la nouvelle. »

A côté des noms symboliques, – héros, traître, espion, personnage ami ou ennemi, – les chiffres fatidiques jouent un rôle remarquable. Le besoin de précision exige des chiffres, très gros pour impressionner l’opinion, ou minimes s’il s’agit de survivants. Il y a des chiffres fatidiques : 1 ou 3 dans le second cas ; 5.000, 40.000 (très fréquent), 100.000, etc., lorsqu’il s’agit d’évaluer un nombre de morts ou de prisonniers ennemis. Il suffira de se reporter aux exemples cités chemin faisant.

Les mêmes sujets se répètent : l’imagination populaire se meut, somme toute, dans un cadre assez étroit, autour des informations du jour qui viennent seules la renouveler. Ces répétitions inévitables s’affirment par le parallélisme des légendes françaises et allemandes [83].

Outre les méfaits d’espions et de traîtres et les héros sauveurs, les catastrophes imaginaires sont fréquentes. Le train de permissionnaires anéanti par un accident de chemin de fer (Auvergne 1915, etc.) ou par des bombes, constitue une des légendes les plus courantes, qui s’explique par l’attente fébrile et anxieuse des permissionnaires dans leurs familles comme aussi par quelques accidents isolés. Après un raid de gothas sur Paris, on précisa qu’un train de cette catégorie avait été détruit en gare de Rosny-sous-Bois. Parmi les nombreuses légendes qui circulaient le premier jour du bombardement par les canons à longue portée, – il fallait expliquer à tout prix ce qui était encore mystérieux ! – citons celle du train de permissionnaires que les avions allemands auraient suivi jusqu’à Paris pour le bombarder à son arrivée à la gare de l’Est.


Chapitre IV

Quelques légendes caractéristiques

La poudre Turpin. – Parallélisme de diverses légendes en France et en Allemagne poignets coupés et yeux crevés, etc. – Les maladies la légende du choléra. – Les mots historiques : mots apocryphes et mots authentiques ; valeur sociale du mot historique.

Certaines légendes, tant par leur succès que par l’intérêt des caractères qu’elles présentent, méritent une chronique spéciale. Les unes sont isolées ; d’autres, plus nombreuses, peuvent se classer en groupes.

Une des plus curieuses en France fut celle de la poudre Turpin, qui met en lumière toutes les caractéristiques des faux bruits et qui montre comment ceux-ci s’accréditent même parmi les milieux les plus cultivés. Le point de départ était l’offre faite par Turpin, au début des hostilités, de se mettre à la disposition du gouvernement français ; les journaux firent remarquer justement quels services pourrait nous rendre l’inventeur de la mélinite ; ils ajoutèrent qu’il avait fait de nouvelles découvertes. Sur ce canevas, l’imagination populaire eut tôt fait de broder des chimères. La légende tomba comme un bolide, le 29 août, dans la petite ville de l’Ouest où j’étais alors mobilisé. Le médecin en chef de mon hôpital, – major à trois galons et docteur parisien en vue, dont je n’aurai pas la cruauté de citer le nom, – entrait ce matin-là dans son bureau d’un air satisfait :

On les aura quand on voudra... La poudre Turpin, oui, parfaitement... Il n’y avait qu’à lire entre les lignes des journaux... Les trois mille cadavres allemands en tas, en Lorraine ? oui, c’est ça... Il fallait obtenir le consentement de nos alliés : maintenant c’est fait. Mais il ne faut encore rien dire.

C’était un homme de science qui parlait ainsi : tempérament froid, défiant et sceptique. Mais il tenait la nouvelle du commandant de la place, qui lui-même... Alors comment douter ? Un autre médecin-major de la même localité racontait – toujours mystérieusement ! – les expériences faites avec la fameuse poudre : sur cent moutons, il n’en était resté que trois. Cette anecdote des trois moutons eut alors un succès prodigieux.

A Paris, où j’étais venu un peu plus tard en congé de convalescence, tout le monde croyait à la poudre Turpin, que le peuple avait surnommée la « poudre à punaises ». Le 5 septembre, des soldats racontaient qu’on venait de tuer ainsi 40.000 Allemands dans la forêt de Compiègne. Un voisin de tramway, dont le langage révélait une certaine éducation scientifique et médicale, m’expliquait :

Cette poudre, après l’explosion de l’obus, agit de deux façons : d’abord dans le cœur, en provoquant une endocardite foudroyante, et, à défaut, par asphyxie, car tout l’oxygène de l’air se trouve absorbé sur un rayon de 800 mètres. Aussi ne peut-on l’employer près des lieux habités.

Par contre, un officier évacué du front, que j’interrogeai sur la poudre Turpin, à la même époque, se contenta de hausser les épaules [84]. L’écrivain italien Luigi Barzini, qui a publié des impressions de guerre remarquables par le don d’observation, le coloris et la puissance de synthèse, a noté des détails de cette légende que j’ai également entendus [85] : on lui expliqua que les victimes restaient raidies dans leur dernier geste comme des statues de cire ; seulement au bout de dix coups, le canon était usé (ou encrassé). Ainsi tout s’expliquait : notre recul, comme la lenteur apportée à la destruction des masses ennemies. Car une légende doit tout expliquer, sous peine de perdre sa raison d’être.

La poudre Turpin a eu quelques filiales. Un curé du Puy-de-Dôme, en septembre 1915, racontait, d’après le témoignage d’officiers du front, que nous allions bientôt démolir tout le système des tranchées allemandes, grâce à de nouveaux canons, fort puissants mais à tir très court, qui démolissaient tout à cinq mètres de profondeur. On avait fait l’expérience sur des moutons, bien entendu. Mais cette fois, la poudre Turpin était dépassée : on n’avait retrouvé les traces d’aucun animal.

On remarquera l’analogie de nombreuses légendes qui éclosent en même temps et indépendamment dans les pays adverses : mêmes causes, mêmes circonstances, mêmes effets. La légende des camps secrets, dont j’ai parlé [86], a circulé en Allemagne comme en France. La légende de Jaurès [87] a son pendant dans celle de Liebknecht qui, venu à Paris en juillet 1914, aurait vu des ministres français pour les exciter à la guerre contre l’Allemagne ou leur livrer des plans. D’après des lettres de prisonniers allemands, M. Albert Pingaud [88] a relevé de faux bruits analogues à ceux qui se répandaient en France à la même époque. L’arrestation d’automobiles françaises qui transportaient de l’or en Russie rappelle l’automobile de Maggi [89] ; les travaux de fortification opérés, en territoire allemand et en pleine paix, sur des terrains de chasse loués par des officiers français, évoque les nombreux cours de tennis transformés en maints endroits par l’imagination française en plates-formes bétonnées, mystérieusement aménagées avant la guerre par des espions allemands (on ne prête qu’aux riches). M. Rouanet, qui a comparé des légendes du même ordre, a entendu raconter également chez nous des histoires d’empoisonnement de sources et de puits par les Allemands avant leur départ de France, faisant pendant à celle d’un médecin français fusillé à Metz pour avoir jeté dans un puits le bacille du choléra, et qui fit florès en Allemagne [90].

Les suicides des grands chefs ont été mis en circulation après chaque revers important. Celui du général Joffre courut chez nous à plusieurs reprises [91]. En Allemagne, après la sanglante attaque de Liège, on colporta le suicide de von Emmich, qui aurait été blâmé par le Kaiser pour les lourdes pertes subies par un corps d’armée. Des bruits analogues reprirent avec plus d’insistance chez nos ennemis, dans l’été 1918, à la suite de nos succès de Champagne et de Picardie. Le ministre de la Guerre prussien se fit interviewer pour démentir les racontars persistants suivant lesquels plusieurs généraux allemands des plus en vue se seraient suicidés ou battus en duel ; d’autres auraient trahi [92]. Ceci nous remet en mémoire les trahisons dont furent accusés chez nous certains grands chefs, au lendemain de Charleroi [93].

Deux autres légendes offrent un parallélisme encore plus frappant. On sait qu’au début de la guerre le bruit courut en France, avec persistance, que les Allemands coupaient les mains des enfants, surtout belges ; certains ajoutaient : la main droite des petits garçons, pour qu’ils ne puissent pas porter le fusil plus tard. Nombre de soldats et de réfugiés affirmèrent avoir vu de semblables mutilations ; des caricaturistes italiens s’emparèrent de ce thème. Pourtant, aucun fait de ce genre n’a été enregistré dans les enquêtes officielles, minutieuses et documentées, sur les atrocités allemandes, que publièrent les gouvernements français et belge. – En Allemagne, à la même époque, la population croyait que les Belges crevaient les yeux des blessés. L’écho de cette légende se retrouvait dans des chansons populaires, où la fiancée tremblait pour son promis qui allait « au milieu des loups belges » (sic) : l’agneau mué en loup, c’était bien une des plus audacieuses déformations qu’on pût rêver ! L’opinion allemande était tellement surexcitée que le Gouvernement dut procéder à une enquête dans les hôpitaux, d’où il résulta, bien entendu, que pas un fait de ce genre ne s’était produit.

* * *

Les faux bruits et légendes relatifs aux maladies présentent certains traits particuliers.

Il est de tradition dans le peuple qu’une guerre doit déchaîner des épidémies. Le fait n’est pas toujours exact et je ne sache pas que les grandes hécatombes de la Révolution et de l’Empire aient eu des suites de nature à confirmer cette croyance ; mais il suffisait, pour l’entretenir, du souvenir de la variole noire de 1871. Parmi les maladies contagieuses, il en est une surtout qui a le don d’effrayer les populations : c’est le choléra (et sous ce nom on comprend également la peste). On ne réfléchit pas que l’influenza de 1890 fit plus de victimes à Paris que le choléra de 1883 ; on connaît trop peu l’histoire pour savoir que la peste, à défaut de choléra, n’a peut-être plus suivi une guerre en Occident depuis Jean le Bon [94]. Mais la guerre des Balkans de 1912 n’a-t-elle pas propagé le choléra dans les rangs des Turcs et surtout des Bulgares ? En tout cas, il suffit qu’une maladie soit redoutée pour que, suivant la psychose des temps troublés, elle existe dans l’âme populaire. Si on ne nous le dit pas, c’est qu’on nous le cache. Car il est entendu que la guerre doit amener le choléra [95].

Aussi, depuis le début du grand conflit, les épidémies qui avaient quelque caractère commun avec le fléau fatidique, et même des affections sans aucun rapport, furent-elles baptisées choléra.

La cholérine, et surtout la dysenterie, qui revêt souvent des formes rapides et dangereuses, devait naturellement prêter à la confusion. Au début de septembre 1914, dans la petite ville de l’Ouest où j’étais mobilisé, quelques blessés amenés à notre hôpital succombèrent à des crises presque foudroyantes de dysenterie ; deux morts furent emportés la nuit ; le major fit prendre des préservatifs énergiques au personnel. Ces circonstances tragiques firent aussitôt courir le bruit d’une épidémie de choléra, que le caporal-infirmier lui-même contribua à accréditer. Mais la maladie fut vite enrayée et la légende n’eut pas le temps de prendre corps.

Un nouvel été très chaud, celui de 1918, provoqua, au mois de septembre, une épidémie de dysenterie plus importante et plus généralisée, notamment à Paris et dans plusieurs villes du Centre. A cette époque, dans les campagnes d’Auvergne, les paysans étaient convaincus que le choléra régnait à Paris et à Clermont-Ferrand.

Mais c’est surtout la violente épidémie de grippe dite espagnole qui suscita dans nos campagnes la légende du choléra. A première vue, rien ne ressemblait moins au choléra que la grippe [96], on ne conçoit pas la possibilité d’une semblable confusion : il ne fallut rien moins, pour la rendre possible, que la virulence d’une maladie, d’ordinaire bénigne, qui augmentait la nervosité et par suite la crédulité de l’opinion, et aussi surtout peut-être – la proximité de l’épidémie de dysenterie à laquelle elle succéda de très peu et avec laquelle elle se confondit peu ou prou dans l’esprit de la masse.

La légende était très enracinée en octobre dans la région d’Issoire. En voici un exemple caractéristique. Le 10 de ce mois, un boucher de la région reçut la nouvelle de la mort de son fils au front d’Alsace : celui-ci lui avait écrit, vers la fin de septembre, d’abord qu’il avait pris froid dans les tranchées, ensuite qu’il avait été évacué pour pneumonie dans un hôpital, et que sa toux le faisait beaucoup souffrir. L’aumônier qui annonça le décès aux parents, avec les ménagements d’usage, précisa que le jeune soldat avait succombé à la grippe pulmonaire. Tous les détails concordaient et il semblait bien qu’aucun doute ne pouvait s’élever à ce sujet. Néanmoins la rumeur s’accrédita instantanément que le fils B... était mort du choléra. Plusieurs paysans, qui avaient vu les lettres comme moi, rétorquaient : « On ne meurt pas de la grippe. C’est bien le choléra. Les majors font écrire ce qu’ils veulent aux soldats malades et aux aumôniers. » Bien mieux, le père lui-même n’était pas convaincu : « Je crois fort, me confia-t-il, que cette grippe espagnole n’est autre que le choléra. Un infirmier du front, venu récemment en permission, me disait que les corps qu’on enlevait étaient couverts de taches noires [97]. C’est clair, hein ? »

Voilà, je crois, un des exemples les plus curieux de déformation populaire.

* * *

Les mots historiques se rattachent aux légendes. Ils présentent en raccourci, en une formule saisissante, l’état d’esprit d’une génération, d’un milieu, d’un moment. Qu’ils soient presque tous apocryphes, c’est ce que les recherches historiques ont abondamment prouvé. Mais le psychologue pouvait s’en convaincre à première vue, car un homme n’improvise pas, surtout dans des moments tragiques, des axiomes profonds et lapidaires ou des phrases théâtrales comme : « Tirez toujours ! Dieu reconnaîtra les siens », attribuée à l’abbé de Cîteaux dans la croisade des Albigeois, comme « l’Etat, c’est moi », de Louis XIV, entrant tout botté et le fouet à la main, au Parlement, ou comme « la garde meurt et ne se rend pas » de Cambronne à Waterloo. L’interprétation a travaillé sur la réalité, elle l’a transposée et symbolisée : nous pouvons en mesurer la différence par l’exemple de Cambronne, dont la réponse, telle que la rapporte Victor Hugo, est infiniment plus vraisemblable.

La guerre actuelle n’a guère créé de mots historiques à succès : cela viendra sans doute plus tard. Dans le recueil de mots héroïques de la guerre qui fut publié dès 1915 [98], on peut voir, à côté de phrases qui semblent bien authentiquées, des réponses anonymes, lancées par des journaux, et dont les créateurs, qui faisaient du facile héroïsme verbal dans les salles de rédaction, espéraient voir devenir historiques des mots qu’ils attribuaient à des poilus de leur invention. Ils n’y ont pas réussi : ne trouve pas qui veut la formule à succès qui synthétise le peuple en guerre. Ici encore on reconnaît la lente élaboration, si lointaine de l’inspiration de la bataille, qui s’est ingéniée à trouver la phrase à effet. Voici par exemple la réponse du soldat anglais blessé au major qui lui déclarait qu’il l’a échappé belle, la balle ayant failli frapper le cœur : « Impossible, riposte le tommie, je n’ai plus de cœur : je l’ai donné à la France. [99] » Inutile de souligner le manque de naturel d’une telle répartie.

Les mots authentiques au contraire s’avèrent par le naturel, le petit détail ou l’allure gouailleuse qui en font ressortir la véracité. Ils sont engendrés par une circonstance précise, et, justement pour cette raison, ils sont trop localisés pour passer à la renommée. Ce qui en fait leur beauté, c’est leur simplicité même. Voyez, par exemple, ce sergent blessé par un obus à la tempe et à qui son capitaine demande des nouvelles de son détachement : « Rien de nouveau », répond-il. Voilà le héros sans le savoir, au lieu du glorieux plastronnant que nous présente la légende : mais le mot ne peut faire fortune, car il n’est rien en lui-même si on le détache des circonstances tragiques dans lesquelles il a été prononcé.

Veut-on un exemple du flegme uni à la blague gouailleuse ? Un « gros noir » tombe sur une ambulance du front belge improvisée dans un magasin. Un major, la pipe au bec, se retourne vers le comptoir, et, retirant sa « bouffarde » de la bouche, commande à la cantonade : « Voyez caisse ! Rendez un 75. [100] » Le mot est drôle, il doit être vrai ; il a dû amuser l’entourage et il a sa place toute marquée dans un récit de guerre. Mais celui-là aussi ne peut s’isoler ; ce ne sera pas un mot historique.

Il en est un cependant dont l’authenticité a été revendiquée bruyamment et qui a conquis quelque fortune ; c’est : « Debout les morts ! » Mais remarquons-le, d’après les explications mêmes de son auteur, l’adjudant (puis lieutenant) Péricard, ce fut un commandement inconsciemment lancé, dans une tranchée encombrée de morts, au plus tragique d’une attaque allemande. Ce qui a fait son succès, c’est qu’avec le recul on a vu dans cette exclamation un sens symbolique, qui devenait fort beau, mais qui n’existait pas dans la pensée du sous-officier au moment où a été proféré le cri [101].

Plusieurs mots ont été attribués au maréchal Joffre, alors qu’il était général en chef : comme il personnifiait à lui seul, aux yeux de la foule, tout le commandement, chaque formule heureuse lui était imputée de droit. Ce fut d’abord : « Je les grignote », qui semblait synthétiser sa tactique après la bataille de l’Yser [102]. Puis ce fut : « Long, dur, sûr », par quoi se résumait la perspective de la guerre. Ce dernier mot fut attribué par un journal à un commandant d’armée, en réponse à une lettre d’un ami lors du nouvel an 1915 [103] ; mais comme le rédacteur comparait complaisamment cette formule, qui le séduisait fort, au Veni, vidi, vici de César, point n’est besoin d’être grand clerc pour conjecturer qu’elle était de son crû.

En réalité, la guerre n’a donné jusqu’ici qu’un mot historique de célébrité universelle : c’est On les aura [104]. Celui-là aussi fut indûment attribué à Joffre. Mais c’est bien le type du mot collectif et populaire, créé partout et nulle part, qui a jailli sur toutes les lèvres et qui fut répété avec une obstination farouche jusque dans nos revers : il symbolise à merveille la magnifique ténacité française, la foi indéracinable dans la victoire, qui nous a assuré le succès. On les aura, c’est toute la guerre envisagée au point de vue français. Et il explique pourquoi... on les a eus.


Chapitre V

Légendes utilitaires, religieuses et politiques

Utilisation de la légende par les groupes sociaux ; la légende morale : le tatouage américain. – Légendes religieuses : le miracle de la Marne ; les apparitions ; – Légendes politiques : inspirations de droite et d’extrême gauche ; le rôle de M. Léon Daudet : la légende du Chemin des Dames ; pénétration réciproque des légendes populaires et politiques ; légendes impersonnelles. – La part des Gouvernements ; fausses nouvelles lancées ou favorisées par l’Allemagne : les bombes de Nuremberg ; faux bruits attribués à tort aux Gouvernements ; en Orient et en Chine.

La légende comme la fable se présente volontiers sous l’aspect de la morale en action. Elle n’offre guère ce caractère à ses débuts, lorsqu’elle est simplement le bruit qui court, mais seulement du jour où elle est définitivement formée et cristallisée. Preuve qu’elle a été travaillée, arrangée par des éléments sociaux qui se sont efforcés de la faire servir à leurs fins : c’est ce que j’appelle, d’une façon générale, les légendes utilitaires, parmi lesquelles les légendes religieuses et politiques occupent la place prépondérante. L’influence réfléchie de groupements se superpose ici à la création inconsciente de la foule et se combine avec elle. M. Van Gennep a mis le fait en lumière, pour les sociétés anciennes, dans sa Formation des légendes. La guerre actuelle nous apporte, toutes différences gardées, de nouveaux exemples. Nombre de ces légendes sont propagées, sinon créées, par les journaux.

Voici d’abord les légendes morales, sans caractère politique ni religieux, vrais types de fables modernes, à cela près que les animaux symboliques ont disparu : mais d’Esope à La Fontaine les hommes ne figurent-ils pas déjà comme personnages dans de nombreux apologues ? Le but de ces récits saute aux yeux. La légende des œufs de l’Américain, dont nous avons déjà parlé [105], a été propagée sans nul doute pour donner une leçon aux mercantis, qui d’ailleurs n’en ont pas profité.

Mais je n’affirmerais pas que la légende du tatouage n’ait servi à rien. Celle-ci émane visiblement du front, mise en circulation par les poilus dans le but de retenir les femmes volages trop facilement séduites par le prestige ou les dollars des Américains. Je l’ai entendu raconter pour la première fois en octobre 1918, dans une gare d’Auvergne, par des permissionnaires qui y croyaient : par autosuggestion, le poilu est arrivé à attacher créance à une historiette qu’il a d’abord lancée comme une « blague » ; encore faut-il remarquer que les milieux militaires qui y ont ajouté foi les premiers ne sont pas ceux qui l’ont mise en circulation.

Donc on racontait sérieusement que les Américains, indignés de l’infidélité de nombreuses femmes, tatouaient désormais celles qui se laissaient séduire par eux, ou, suivant une version plus précise et qui semblait plus en faveur, leur appliquaient sur le corps un tampon qui imprimait ces mots d’une façon indélébile : femme infidèle, souvenir de l’Amérique. A son retour, le mari serait fixé.

Plusieurs femmes écoutaient ce récit. Elles paraissaient fort impressionnées, car l’une remarqua : « Tout de même, il faut bien qu’elles s’y prêtent. » Mais comme on précisait la manœuvre rapide du tampon, une autre observa ingénument : « Ils ne le font peut-être pas à toutes les femmes ; ils voient sans doute à qui ils ont affaire. » Mais elle ne semblait pas très rassurée. La crainte du tatouage aura-t-elle été, pour quelques filles d’Eve, le commencement de la sagesse ?

* * *

De tout temps les confessions religieuses ont cherché à moraliser les faux bruits comme les faits exacts, et à détourner à leur profit les légendes qui pouvaient leur être favorables.

Voici des exemples relatifs à des événements peu anciens. En 1837, un éboulement engloutit une partie du village de Pardines (Puy-de-Dôme). Cinquante ans après, étant enfant, j’entendais raconter par les vieilles femmes, dans un périmètre de cinq ou six lieues, que les habitants avaient été punis pour leur impiété, et qu’un ange était venu les prévenir, une nuit précédente, en annonçant la catastrophe (réminiscence évidente de la légende biblique de Sodome et Gomorrhe). Les gens âgés de la même époque disaient que, pendant la Terreur, « les cloches sonnaient toutes seules ». Ici et là l’intervention du clergé était patente.

Elle est évidente encore dans le « miracle de la Marne », que de nombreux prédicateurs ont cherché, non sans succès, à propager, en le plaçant sous l’égide de Jeanne d’Arc ou de Saint-Michel. Si le sermon public se borne à des hypothèses ou à des généralités prudentes, la conversation va plus loin et n’hésite pas, au besoin, à parler d’apparitions ou à donner des précisions apocryphes. Une dame de la bourgeoisie parisienne m’expliquait l’an dernier : « Savez-vous pourquoi nous avons gagné la Marne ? La veille de la bataille, Castelnau alla trouver Joffre et insista vivement pour que le généralissime consacrât son épée au Sacré-Cœur, en invoquant Jeanne d’Arc. Ce qui fut fait dans le plus grand secret, pour ne pas provoquer la colère des francs-maçons. » C’est « la grande conversion », dit M. Camille Jullian, renouvelée du serment de Clovis.

C’est seulement dans les pays restés très religieux, comme la Bretagne ou certaines régions de l’Italie, que des légendes de ce genre peuvent germer spontanément au sein de la foule.

Encore ne saurait-on affirmer que la curieuse histoire que je vais rapporter, apparentée à la prophétie et à la légende, n’ait pas été mise en circulation par les éléments neutralistes et pacifistes, très puissants, on le sait, parmi le clergé italien, spécialement dans certains ordres monastiques directement inspirés par le Vatican. Un capucin, au printemps de 1916, passait devant des recrues qui faisaient l’exercice : « Pourquoi tourmenter ces hommes ? dit-il. Ils ne partiront pas, puisque la guerre finira dans deux mois. » Le sous-officier instructeur, craignant d’être en présence d’un agent allemand, prévint ses chefs et fit suivre le religieux ; on perquisitionna dans le couvent, mais en vain : les soldats ne reconnurent aucun des moines. Mais tout d’un coup, apercevant un grand portrait accroché au mur, ils s’écrièrent tous : « Voilà le père qui nous a parlé. » Or, c’était le portrait de saint Antoine de Padoue, devant lesquels officiers et soldats tombèrent à genoux comme le veut la morale d’une bonne légende [106]. Le saint serait aussi apparu dans les tranchées pour faire une prédiction analogue.

Une jolie légende symbolique, dont certains éléments sont empruntés à l’Evangile, fait apparaître Pie X à un petit berger italien. Celui-ci voit arriver un vieillard vénérable qui lui demande de lui donner quelques brebis de son troupeau. L’enfant va en référer à son père : celui-ci, reconnaissant le miracle, enjoint à son fils de donner au pape défunt toutes les brebis qu’il voudra. Pie X en choisit quatre : il jette les trois premières dans le ravin, malgré les protestations de l’enfant, et emporte la quatrième sur ses épaules. Ce qui signifie, concluaient les soldats qui rapportaient cette apparition, que le pape n’a pas voulu sauver les autres nations, mais qu’il sauvera l’Italie [107].

Une autre légende religieuse, qui se serait accréditée dans un pays très croyant, a été rapportée par Léon Bloy, dans son ouvrage Au seuil de l’Apocalypse, à la date du 13 novembre 1914. La scène qui lui fut racontée se passait à Montaigu (?) [108], petit village de la Campine belge. L’église renfermait une statue miraculeuse de la Vierge. Un officier de uhlans ordonne d’enfoncer les portes ; comme on n’y arrive pas, il veut faire tirer dessus avec des canons de campagne ; au moment où le coup va partir, les battants s’ouvrent d’eux-mêmes, et les cavaliers allemands qui veulent entrer tombent raides morts.

Des légendes analogues se sont formées ou ont été forgées en Bavière, en Autriche, et surtout en Orient. On sait que le clergé musulman avait expliqué au peuple l’alliance avec l’Allemagne chrétienne, en assurant que Guillaume II s’était converti secrètement à l’islamisme.

* * *

Sur le terrain politique, les partis, comme les confessions religieuses, ont prêté la main, parfois inconsciemment, à la propagation des faux bruits ou des légendes qui pouvaient servir leurs visées.

Après une recherche aussi complète que possible et conduite avec impartialité, j’ai recueilli surtout en France, dans cet ordre d’idées, des légendes provoquées ou favorisées par les partis de droite. Je ne pense pas que ce soit un hasard, car les partis avancés, se réclamant du libre arbitre, font surtout appel chez leurs adeptes aux facultés de raisonnement et de critique, tandis que les conservateurs mettent plutôt en jeu leurs sentiments, leurs traditions, leurs facultés affectives : le second public, qui renferme en outre des éléments beaucoup plus mystiques, semble donc mieux préparé à accueillir les légendes d’un certain ordre.

En outre, il s’est trouvé parmi les leaders les plus influents de la droite, un homme qui a été, à son insu, un des plus actifs vulgarisateurs de légendes, par suite de son tempérament tout particulièrement émotif, imaginatif et accessible aux suggestions : j’ai nommé M. Léon Daudet. Ses adversaires l’ont accusé souvent de mauvaise foi. Bien que je sois très loin de partager ses opinions politiques, j’estime au contraire que sa bonne foi saute aux yeux : dans son désir de servir son parti, voire son pays, il a souvent perdu le sens critique, au point d’accepter et de propager de faux bruits qui semblaient confirmer ses théories ou ses pronostics, et de leur donner, avec la caution de son autorité, la publicité de son journal.

Le type du genre est la légende du Chemin des Dames. Elle est née au front, d’où des combattants l’apportèrent aux bureaux de l’« Action Française ». Lorsqu’ils virent brisée et arrêtée, dès le premier soir du 16 avril 1917, dans des conditions particulièrement sanglantes, une offensive depuis si longtemps préparée, sur laquelle on fondait tant d’espoir et qui avait été commencée par les assaillants avec un moral merveilleux, les soldats n’eurent qu’un cri, – le cri instinctif de toutes les défaites : « Nous sommes trahis ! » Les officiers subalternes, qui ne sont pas plus en mesure que les soldats de 2e classe d’apprécier sur place les opérations de grande envergure de la guerre moderne, attribuèrent ainsi cet échec à des causes extra-militaires. Deux légendes se développèrent bientôt : d’après l’une on avait vendu nos plans à l’ennemi ; d’après la seconde, sur l’injonction de députés pacifistes et évidemment « embochés », le ministre de la guerre avait arrêté de son autorité une offensive magnifiquement entamée et qui aurait donné les résultats attendus si on l’avait poussée à fond, sans se soucier des pertes inévitables du début.

La première s’était formée spontanément parmi les soldats du front. Ceux-ci y ajoutèrent-ils un nom ? celui d’un chef peu aimé ? C’est possible. M. Daudet, lui, y accrocha celui de M. Malvy, et donna à l’affaire le retentissement que l’on connaît. La Haute Cour, qui devait condamner l’ancien ministre sur un autre chef, écarta à la presque unanimité une accusation qui ne reposait que sur un échafaudage d’hypothèses sans fondements.

La seconde légende a vu au contraire le jour dans le milieu des officiers qui, en général, considèrent d’instinct le parlementaire comme responsable de toutes les fautes. Notons que cette explication contredisait radicalement la précédente : car si l’offensive avait des chances de succès, à condition d’être poussée à fond, c’est bien que nos plans d’attaque n’avaient pas été livrés à l’ennemi. Cette version fut accréditée pendant longtemps, dans un but politique, par une partie de la presse, et beaucoup de lecteurs y croient encore, bien que les documents communiqués à la commission de l’armée, une brochure de la Ligue des Droits de l’Homme [109], une protestation motivée de M. Chaumet et les explications détaillées des meilleurs critiques militaires aient surabondamment prouvé qu’elle était aussi fausse que la première. L’offensive du 16 avril a été brisée par l’ennemi, parce qu’elle avait été techniquement mal préparée, et sur un secteur trop étroit, ce qui avait permis à l’ennemi, renseigné par l’aviation, de masser ses réserves et de puissants moyens de défense. La disgrâce du généralissime Nivelle suffit à illustrer la vérité.

Il est intéressant de noter que des personnalités de divers ordres, attaquées violemment par la presse – je n’ai pas à chercher ici si c’est à tort ou à raison – et spécialement par L’Action française, sont devenues dans l’opinion de la foule, ou du moins dans certains milieux, des traîtres symboliques chargés de tous les péchés d’Israël. Il serait exagéré d’appliquer ici le vieil adage : Is fecit cui prodest, car les dirigeants d’un parti n’ont pas intérêt à créer des insanités dont l’exagération elle-même pourrait leur causer du tort ou les couvrir de ridicule. Mais quand ils voient que leurs attaques contre tel ou tel homme aboutissent à faire germer de semblables légendes dans la masse, peut-on leur demander d’arrêter les faux bruits ou même de ne pas en favoriser la diffusion parmi les âmes simples ?

Les légendes relatives à Maggi, – automobile emportant de l’or, enfants empoisonnés par du lait [110] –, ou aux plaques Kub, avaient bourgeonné sur les campagnes de L’Action française contre cette double firme, accusée de favoriser l’espionnage allemand en France. Celle de Jaurès chez le Kaiser [111] procédait de calomnies sur de prétendus rapports intéressés du grand tribun avec l’Allemagne, calomnies qui couraient depuis longtemps sous le manteau.

Mais c’est surtout Caillaux qui, dès le début de la guerre, devint l’emblème du traître civil. A Paris, lors de la première avance allemande, on l’accuse d’avoir conseillé au Gouvernement de donner 60 milliards à l’Allemagne pour sauver la capitale [112]. La mission au Brésil, qui lui fut confiée l’hiver suivant par le ministre du Commerce, était ainsi interprétée dans certains milieux ruraux d’Auvergne (été 1915) : « Caillaux a emporté en Amérique la caisse (sic) » ou « l’argent de la Banque de France ». Au début de son procès, fin 1917, quelques journaux accréditèrent le bruit que le coffre-fort de Florence contenait plusieurs millions : bien que cette assertion ait été contredite peu après par le rapport de l’expert Doyen, la légende des millions du coffre-fort répondait trop aux besoins de l’imagination populaire pour ne pas survivre aux démentis les plus autorisés.

Les bonapartistes ne sont-ils pour rien dans la légende Broussilof-Bonaparte [113], que la révolution russe empêcha de prendre corps ? On peut conjecturer que les bruits de survie de Nicolas II pourront être mis à profit quelque jour en Russie par les partisans de la contre-révolution. Les amis de M. Millerand ne doivent pas être étrangers à la saynète « Joffre chez Poincaré », que j’ai contée [114]. Quant aux généraux soi-disant fusillés en août-septembre 1914, ce n’est pas un hasard si, parmi leurs noms, ne figuraient que des républicains avancés : pour les soldats, Charleroi s’expliquait par une trahison de généraux, sans qu’ils pussent soupçonner a priori lesquels ; on leur a glissé des noms, autour desquels la légende flottante s’est aussitôt cristallisée et personnifiée. Phénomène intéressant de collaboration du conscient avec l’inconscient.

Enfin voici une légende impersonnelle, accréditée par de nombreux publicistes, pour étouffer les responsabilités de l’état-major de 1914 : la France, endormie dans son pacifisme, ne s’était pas préparée à la guerre. De toutes les légendes, c’est celle qui a obtenu le plus de succès, car elle est sûrement admise à l’heure actuelle par la grande majorité des Français. Elle offre un des exemples les plus curieux d’amnésie collective et de renversement de mentalité qui puisse exister. Quiconque a gardé des souvenirs précis, ou mieux des notes prises au jour le jour, sur la période d’avant-guerre, et qui relit les journaux de cette époque, est bien forcé de reconnaître que les trois années 1911-1914 furent au contraire consacrées, après la secousse d’Agadir, à une active préparation, aussi bien morale que matérielle. Aurait-on oublié le gros effort de la loi de trois ans, par lequel la Chambre donna plus d’hommes que n’en demandait l’état-major ? Qu’on se soit mal préparé, que l’on ait mal utilisé les sommes énormes votées pour le budget de la guerre, c’est une autre question, et là réside sans doute la vérité [115]. Mais le public n’avait pas cette impression au début de 1914. Malgré le fameux discours d’alarme de Charles Humbert au Sénat, quinze jours avant la guerre, on était encore convaincu à la veille de la mobilisation – et on l’était aussi en haut lieu – que nous étions prêts, « que jamais nous ne serions plus prêts » [116]. Mais la foule a la mémoire courte : et elle a accepté d’autant plus facilement la légende que celle-ci expliquait plus clairement – et de façon plus flatteuse pour notre amour-propre – les coups de tonnerre imprévus de Morhange et de Charleroi.

Du côté adverse, la légende des mitrailleuses, lors des grèves parisiennes de mai-juin 1917, a pu être favorisée par l’opposition d’extrême gauche, de même que celle des Annamites appelés à Paris pour tirer sur le peuple en cas d’émeute : mais leur origine première semble spontanée, car il ne s’agit pas d’individualités, mais de faits collectifs qui présentent tous les caractères d’une formation populaire. Il n’en est pas de même pour les projets imaginaires de coups d’Etat qu’on attribua à un moment donné au loyal et modeste général Pétain [117], ni pour les bruits d’après lesquels Albert Ier serait devenu roi de France. Encore doit-on se demander qui avait intérêt à propager de semblables rumeurs : ceux qui redoutaient de tels événements ou ceux qui les désiraient ?

En Italie, la légende de survie de Pie X, dont j’ai parlé, était interprétée ainsi par les soldats anticléricaux : le pape, qu’on dit mort, est en Autriche, où il donne de l’argent aux Habsbourg pour nous faire la guerre.

On peut citer aussi quelques légendes politiques impersonnelles inspirées par les théories des partis avancés.

Dans certains milieux d’Auvergne, du Bourbonnais, du Berri, etc., des paysans déclarent que « les nobles et les curés » sont responsables de la guerre : dernier écho d’une haine atavique qui rejette tous les maux sur les personnages antipathiques, – et d’une époque lointaine et périmée où le clergé et les hobereaux de campagne détenaient le pouvoir.

Autre légende répandue à Paris et dans les campagnes : « On a fait la guerre pour décimer le peuple, parce que les « petits » étaient trop nombreux. » Quelle peut être l’origine de ce bruit qui va à l’encontre des lamentations unanimes d’avant-guerre sur la dépopulation de la France, comme de l’intérêt des capitalistes qui ont avantage, d’après la loi de l’offre et de la demande, à disposer d’une main-d’œuvre aussi nombreuse que possible ? Je suppose que c’est la réminiscence d’un vieux préjugé ancestral.

* * *

Enfin les Gouvernements, en temps de guerre, ont une part importante dans la formation et la propagation des légendes, non seulement par les faux bruits qu’ils laissent volontairement s’accréditer en n’usant pas, à leur égard, de la censure, mais encore par ceux qu’ils créent eux-mêmes pour remonter le moral de leurs peuples ou pour déprimer celui de l’ennemi, voire pour faire de la propagande chez les neutres, en représentant les adversaires comme démoralisés ou désunis. Dans cet ordre d’idées, l’ancien gouvernement impérial d’Allemagne tient une place hors de pair.

C’est le service de propagande allemand qui fait lancer les cartes postales illustrées figurant des combats dans les rues de Verdun ; c’est lui qui tend à propager, en Allemagne et en pays neutres, la légende des Anglais et des Américains maîtres de la France [118], dont quelques échos franchirent même nos tranchées. C’est lui qui, par l’intermédiaire d’un journal officieux, La Gazette de Cologne [119], publia une explication fantastique de ce pacte de Londres, que le Bund, peu suspect de partialité, représentait justement comme la plus grave défaite de l’Allemagne : la France voulait faire la paix séparée, mais Kitchener accourut à Paris pour nous enjoindre de continuer la guerre, et le traité fut signé sous la menace des canons anglais !

Quelques-uns de ces faux bruits arrivèrent à pénétrer chez nous, soit par l’intermédiaire d’agents allemands qui seraient parvenus à demeurer en France, soit de préférence par suite des fraternisations de tranchées qui s’étaient produites en assez grand nombre en 1914-1915, dans divers secteurs, et qui furent interdites par la suite. A cette dernière origine est dû sans aucun doute le racontar qui me revint du front de Picardie au printemps de 1915 : après la paix, les Français « se mettraient » avec les Allemands pour chasser les Anglais ! L’arrivée des Américains fut encore exploitée, mais sans plus de succès. Je me suis bien entendu demander, en mai 1918, dans un petit village d’Auvergne, si je croyais qu’après la guerre les Américains se battraient contre les Anglais, ou si nous ne courions pas le risque de devenir Américains. Mais de telles rumeurs ne provoquaient en général que des haussements d’épaules : il n’y eut que quelques âmes simples pour se laisser troubler, car on ne peut même dire qu’elles y aient ajouté foi. Les tentatives de désunion entre alliés n’ont pas eu de succès : les Allemands ignoraient trop la psychologie sociale pour être capables de créer des légendes en pays latin ; mais ils en ont accrédité beaucoup chez eux, jusqu’au jour de l’effondrement et du réveil.

Quelquefois on peut se demander si le Gouvernement allemand a forgé ou utilisé la légende. Tel est le cas pour les bombes apocryphes de Nuremberg. On sait que le factum que remit M. de Schoen en notifiant la déclaration de guerre essayait de justifier la rupture en accusant notamment des avions français d’avoir jeté des bombes à Nuremberg. La fausseté d’une telle allégation dut être reconnue dans la suite par l’Allemagne officielle elle-même, mais plus de deux ans après, par suite de l’indiscrétion d’une publication scientifique bavaroise, qui motiva le démenti, bien tardif, du bourgmestre de Nuremberg : celui-ci certifia qu’aucune bombe n’était tombée sur la ville et qu’aucun aéroplane ennemi ne l’avait survolée. La question de fait étant hors de doute, il reste à savoir si le Gouvernement du Kaiser a voulu donner la réplique de la dépêche d’Ems, ou s’il s’est empressé d’utiliser pour ses fins une légende naissante.

Pour ce qui est de l’aéroplane de Nuremberg, dont le conte fut fait au Reichstag même par M. de Bethmann-Hollweg en personne, je sais qu’il y eut une panique réelle en Allemagne à ce propos. Un professeur de français à Berlin, qui put revenir en France, sans trop d’encombre, dès les premiers jours, racontait que, dans le train où il voyageait avec des officiers, ceux-ci s’en montraient fort préoccupés. Quelle fut la part de l’imagination populaire et de l’astuce gouvernementale dans l’invention de cette troisième cause de panique ? C’est assez difficile à déterminer [120].

La légende eût-elle été spontanée, ce n’est pas à Nuremberg qu’elle serait née, puisque, de l’aveu du bourgmestre, il n’y fut jamais question d’avions français à l’époque. En tout cas, il est invraisemblable que le Gouvernement allemand ait donné inconsciemment dans le panneau d’une légende populaire pour corser sa déclaration de guerre à la France : il disposait de trop de moyens rapides d’information et de contrôle. Eût-il même été, par extraordinaire, de bonne foi dès le début, il a connu très rapidement la fausseté d’un tel racontar : ce qui ne l’a pas empêché d’exploiter la légende pendant deux ans à diverses reprises. De toute façon, sa mauvaise foi reste incontestable.

Comme je l’ai dit, la plupart de ces faux bruits d’origine allemande ne passèrent pas nos frontières ou ne trouvèrent chez nous qu’un faible écho. En bien des cas, on attribua à la propagande ennemie des rumeurs qui s’étaient formées spontanément chez nous et qui s’expliquaient le plus naturellement du monde.

La légende, qui suit l’opinion du jour, devient fatalement alarmiste pendant les heures sombres et optimiste à l’excès aux instants de grands espoirs, sans qu’elle ait besoin d’être guidée par la main de l’ennemi ou du Gouvernement.

Mais on conçoit qu’en temps de guerre les autorités publiques, chargées de la tâche si délicate de maintenir le moral, et rendues méfiantes à juste titre par les ruses d’un adversaire sans conscience, s’y soient souvent trompées, faute d’un sens psychologique suffisamment averti. Tel bruit, attribué à la propagande ennemie, se révèle à l’analyse comme étant d’origine populaire. Ainsi au début de mars 1915, avant l’offensive de Perthes, on chuchota que les lettres des soldats seraient arrêtées pendant un mois. Le Gouvernement démentit, ajoutant que c’était une fausse information lancée par les agents allemands. Or le bruit venait du front, où il était né spontanément en présence des préparatifs de l’offensive : des soldats me l’avaient signalé deux ou trois semaines auparavant.

Rappelons aussi que la rumeur d’une fausse victoire à Paris, en 1870, fut mise, par l’opposition, à la charge du Gouvernement impérial, qui en était certainement innocent : le succès universellement escompté avait été annoncé d’avance par la voix publique [121].

Au cours de la dernière guerre, notre Gouvernement, comme ceux d’Angleterre, d’Amérique et d’Italie, a tenu à honneur à ne pas mentir au peuple. S’il a parfois collaboré avec la légende, ce n’est que par le silence et la prétérition, soit en taisant certains faits que la rumeur populaire ne tardait pas à déformer, soit en négligeant de couper le vol de divers canards par le démenti ou par la censure. Ce serait sortir de notre sujet que de rechercher dans quelle mesure il a eu tort ou raison.

Un seul jour, à notre connaissance, le Gouvernement français a accrédité une erreur, mais de bonne foi, car je sais de meilleure source qu’il avait été lui-même induit en erreur par les calculs de chefs militaires mal informés. Je fais allusion à une note officielle, publiée le 21 janvier 1915, et affirmant que l’Allemagne avait épuisé ses ressources en cadres et ne pourrait plus désormais développer ses ressources en effectifs qu’au détriment des unités existantes. Ce document contribua à propager la légende prématurée de l’Allemagne épuisée – et affamée –, légende qui devait devenir un jour la vérité mais seulement près de quatre ans plus tard.

Le record de la fantaisie fut détenu pendant la guerre par le Gouvernement turc. Pour soutenir le moral d’un peuple qui ne marchait qu’à contrecœur contre ses alliés séculaires, l’Angleterre et la France, le Comité Union et Progrès recourut aux bruits les plus invraisemblables, mais si faciles à accréditer dans l’Orient imaginatif. L’histoire de ces légendes est encore à faire, car les extraits de journaux ou les rumeurs cités par notre presse ne sont pas des documents suffisamment contrôlés pour qu’on puisse en faire état.

En Extrême-Orient, la fausse nouvelle en temps de guerre fut longtemps une tradition officielle. On peut voir, dans le supplément illustré du Figaro du 28 juin 1884, la reproduction fidèle de curieux placards illustrés chinois, qui transformaient en défaites des Français tous nos succès au Tonkin. Le placard porte en tête « Vient de paraître : la victoire de Liou ». Car c’était cet ancien héros du IIIe siècle, surnommé le « lapin vermeil », qui était toujours censé commander les troupes ; les costumes des soldats étaient ceux du moyen âge, car – remarquait le commentateur du Figaro, – un placard représentant les costumes actuels des soldats, avec les noms des généraux, n’aurait aucun succès. Ce mélange de la légende, réclamée par le public, et des fausses nouvelles qui répondent à ses désirs et que lui servent complaisamment les autorités, est un cas très intéressant de psychologie sociale. Sommes-nous très loin, dans la Chine de 1884, de la mentalité de notre XIe siècle et de nos chansons de geste ?


NOTES

[1] Cité par VAN GENNEP, La Formation des légendes, p. 261. [Paul Sébillot (1846-1918) était peintre de marines. Il fut aussi le fondateur de la Société des Traditions Populaires et un inlassable collecteur de contes et de légendes. En 1880, il établit un Essai de questionnaire pour servir à recueillir les traditions, les superstitions et les légendes. Parmi ses ouvrages principaux, on citera : Gargantua dans la tradition populaire (1883), Légendes et curiosités des métiers (1894), Le Folklore des pêcheurs (1901), Contes des landes et des grèves (1904) et surtout Le Folklore de France (quatre gros volumes parus entre 1904 et 1907). – N.D.L.R.]
[2] Les résultats acquis à ce sujet par les spécialistes avant la guerre ont été résumés et synthétisés dans l’intéressant ouvrage de M. VAN GENNEP, La Formation des légendes (Paris, 1910). Le titre est incomplet, car il est surtout traité de la transmission et de la transformation des légendes ; la formation des légendes est même la partie la plus faible et – après les observations faites pendant la guerre – la plus vieillie. L’auteur a nombre d’idées justes : il reconnaît, contrairement à la théorie allemande, que la légende localisée et précise est antérieure au conte, vague, et au mythe, généralisé ; il sait que les légendes sont, pour la plupart, des déformations de faits exacts. Mais il a tort de croire, fût-ce après Boas, que l’altération de la vérité est due à un désir de puissance magique, ou que les légendes ne peuvent se former à l’heure actuelle que dans le domaine des visions ou des apparitions. Il estime (p. 261) qu’un temps assez long est nécessaire pour la formation des légendes : au contraire, nous en avons vu éclore sous nos yeux avec une rapidité prodigieuse. Sur tous ces points, la guerre a infligé un démenti aux théories consacrées.
[3] Voir ci-dessous, chapitre IV.
[4] [L’auteur renvoie aux p. 161 et suivantes de son ouvrage.]
[5] [L’auteur renvoie aux p. 223 et 235 de son ouvrage.]
[6] Résumée dans la Revue des Etudes anciennes, 1915, p. 73-74.
[7] Paris, 1918, 3 vol. parus (Le tome I s’arrête à la bataille de la Marne, c’est celui qui contient le plus de hors-d’œuvre) ; le tome II s’arrête au 1er juillet 1916, le tome III au début de 1918. [7 volumes paraîtront au total jusqu’en 1920.]
[8] Communication faite à l’Académie de médecine le 16 avril 1918.
[9] 1915,1, 269-272.
[10] Paru en 1918 [aux Editions Fasquelle, Paris.]
[11] Les Etudes, 20 décembre 1917.
[12] Milan (Edition de Vita e Pensiero), 1918.
[13] Voir ci-dessous, chapitre V.
[14] Le Salut public (Lyon), 7 août 1918, [p. 2].
[15] Renvoyons à ce sujet aux travaux remarquables d’Alfred Binet et de Claparède. [Alfred Binet (1857-1911) : physiologiste et psychologue français, élève de Charcot, fondateur, avec Henri Etienne Beaunis (1830-1921), de L’Année psychologique, il contribua au progrès de la psychologie expérimentale ; Edouard Claparède (1873-1940) : psychologue suisse, l’un des promoteurs de la psychologie expérimentale, directeur des « Archives de psychologie ». – N.D.L.R.]
[16] M. HOLLEBECQUE (L’Ecole et la Vie, 26 octobre 1918).
[17] Entendue notamment au Mans, dans un restaurant, le 23 janvier 1915, de la bouche de deux réfugiés de Longwy.
[18] Premières conséquences de la guerre [Transformation mentale des peuples, Paris, Flammarion, 19161, p. 83.
[19] [L’auteur renvoie à la p. 230 de son ouvrage.]
[20] GEMELLI, Il nostro soldato, p. 150.
[21] Cette version a été acceptée par La Revue (décembre 1915) et L’Intermédiaire des chercheurs et des curieux (1915, 11, 200) ; voir aussi Le Temps du 4 décembre 1915. [La nouvelle de Machen a été traduite en français par Jacques Parsons et publiée dans le recueil Le Peuple blanc (Paris, Christian Bourgois, 1970). Sur la légende des anges de Mons, voir Kevin McCLURE, Visions of Angels and Tales of Bowmen, Harrogate, Kevin McClure, [1997 ?] ; Melvin HARRIS, « The Angels with Newspaper Wings », dans : Investigating the Unexplained, New York, Prometheus Books, 1986, p. 85-97. On lira également les précisions apportées par Machen lui-même dans l’introduction à la seconde édition du recueil qui contenait « Les Archers » (Arthur MACHEN, The Angels of Mons. The Bowmen and Other Legends of the War, Londres, Simpkin, Marshall, Hamilton, Kent & Co., 1915, p. 5-55). – N.D.L.R.]
[22] [L’auteur renvoie à la p. 188 de son ouvrage.]
[23] Voir ci-dessous, chapitre II.
[24] Les Mémoires d’un rat, p. 61. [Il existe au moins deux éditions de cet ouvrage : la première, non datée, publiée à Paris par les éditions A l’œuvre, comporte 94 p et se compose au total de 17 chapitres (et de trois parties) plus une conclusion ; la seconde, préfacée par Anatole France, a été publiée à Paris en 1921 par les Editions Payot. Elle comporte 346 p et se compose de 27 chapitres (et de deux parties). – N.D.L.R.]
[25] Op. cit., p. 62.
[26] Idem, p. 62.
[27] Les Fausses Nouvelles de la Grande Guerre, T. II, p. 277-278.
[28] Voir ci-dessous, chapitre IV.
[29] Voir plus loin dans le même chapitre.
[30] Le premier obus tomba à 7 h 50 près de la gare de l’Est par un brouillard épais ; peu après le ciel s’éclaircit et demeura d’une limpidité parfaite toute la journée.
[31] Les Mémoires d’un rat, p. 62.
[32] Voir aussi le chapitre III pour la question des prisonniers qui auraient été mis au secret en Allemagne.
[33] Voir chapitre précédent.
[34] Les Fausses Nouvelles de la Grande Guerre, t. II, p. 380.
[35] [Sur ce sujet, voir Arthur PONSONBY, « L’usine de transformation des cadavres », Mensonges et rumeurs en temps de guerre, Saint-Genis-Laval, Editions du Dragon Vert, 1996, p. 117-130 ; James Morgan READ, Atrocity Propaganda, 1914-1919, New York, Yale University Press, 1941, p. 38-41. N.D.L.R.]
[36] A moins que l’informateur n’ait voulu flatter les idées de la direction.
[37] Les Fausses Nouvelles de la Grande Guerre, t. II, p. 80.
[38] Idem, II, 105.
[39] Idem, II, 46.
[40] Idem, II, 157.
[41] Voir ci-dessous, chapitre V.
[42] Voir ci-dessous, chapitre III.
[43] On en trouvera de nombreux exemples dans Les Fausses Nouvelles de la Grande Guerre, t. II chap. VII. [« La fausse nouvelle et l’image », p. 175-199].
[44] Dr GRAUX, op. cit., I, 167.
[45] A. DAUZAT, Impressions et choses vues (Attinger, 1916), p. 67.
[46] [L’auteur renvoie à la p. 229 de son ouvrage.]
[47] Quarante millions, suivant certaines versions.
[48] Le Salut public (Lyon), 7 août 1918, [p. 2].
[49] Les Fausses Nouvelles de la Grande Guerre, II, 40.
[50] Excelsior, 28 novembre 1914.
[51] [Caroline Rémy, dame Guebhard, connue sous le pseudonyme de Séverine (1855-1929). Journaliste et critique française, elle s’intéressa aux questions sociales et défendit les opprimés. – N.D.L.R.]
[52] Qu’on ne sourie pas trop : le 5 août 1914, au témoignage du Dr Lucien GRAUX, le bruit courut à Paris qu’on avait vu des uhlans à Saint-Cloud (Les Fausses Nouvelles de la Grande Guerre, t. I, p. 365).
[53] Voir un autre exemple analogue au chapitre précédent.
[54] Le Journal, 26 mai 1918.
[55] L’Eclair, 31 mai 1918.
[56] « La Croix-Rouge de Francfort », déclare La Paix par le Droit (décembre 1916, p. 553-555), dans un article très documenté, « publie la reproduction d’entrefilets publiés dans Le Petit Journal du 19 juillet 1916 (disparition du soldat Paul Pasquet, du 160e d’infanterie, de Saint-Dizier) ; dans Le Matin de février 1916 (disparition du maréchal-des-logis Joseph Bordel, du 4e spahis, de Saint-Pourçain, Allier) ; dans Le Petit Journal du 27 mai 1916 (disparition du soldat Albert Renaud, du 21e d’infanterie, de Langres), etc. D’après ces journaux, les soldats en question, après avoir disparu dans les premiers combats de la guerre, auraient écrit à leurs familles, après un an ou plus de silence, qu’ils étaient internés à Merseburg, à Wahn, à Wittemberg et se trouvaient en bonne santé. En face de ces extraits de feuilles françaises, la Croix-Rouge publie la reproduction photographique de lettres ou de certificats rédigés par les intéressés et dans lesquels on lit entre autres attestations : « J’ai écrit hier chez moi et j’écris régulièrement tous les cinq jours. Je reçois très bien mes colis, mes lettres. J’ai écrit pour la première fois à ma famille vers le 20 novembre 1914 et j’ai toujours écrit depuis. Il y a certainement confusion avec Pasquier Paul, du 160e d’infanterie, 12e compagnie », etc. » Quant aux cas authentiques, d’ailleurs très rares, « c’étaient des soldats français qui avaient réussi à se procurer des vêtements civils et à se cacher ainsi pendant de longs mois derrière les lignes allemandes... Ces soldats, pendant qu’ils s’étaient cachés, n’avaient, naturellement, aucune possibilité de correspondre avec leurs familles, mais ils l’ont fait aussitôt arrivés au camp ». – Notons cependant que le chiffre des prisonniers qui nous furent rendus après l’armistice (plus de 520.000) était supérieur au total des listes publiées par les Allemands (475.000). D’autre part il semble bien établi qu’en violation des conventions internationales, des prisonniers aient été mis parfois dans l’impossibilité d’écrire pendant un certain temps, par abus de pouvoir de chefs de corps. En tout cas il n’y a pas eu de camps secrets.
[57] A Pont-Audemer, d’après notre confrère Paul MARION, on disait tantôt le père, tantôt le fils ; la légende persista pendant les trois premiers mois de la guerre.
[58] Voir aussi l’apparition de la colombe au chapitre premier.
[59] 17 novembre 1918.
[60] Citée par L’Eclair du 3 mai 1918.
[61] Voir chapitre premier.
[62] Paul ADAM (L’Information, 18 décembre 1916).
[63] Dr Lucien GRAUX, op. cit., I p. 166-167. L’opposition accusa le Gouvernement d’avoir lancé cette fausse nouvelle, en annonçant prématurément un succès escompté : mais vraisemblablement il n’y était pour rien.
[64] G. ROUANET (L’Humanité, 16 septembre 1915).
[65] Albert DAUZAT, Impressions et choses vues, p. 42.
[66] Idem, p. 154.
[67] Idem, p. 162-163.
[68] Voir chapitre premier.
[69] L. BARZINI, Scene della grande guerra, p. 26.
[70] La légende de la survie de Napoléon 1er s’est conservée jusqu’à nos jours dans une curieuse secte religieuse du Midi russe (Jean FINOT, Saints, initiés et possédés modernes, p. 76-78).
[71] Le Cri de Paris, 3 novembre 1918.
[72] L’Humanité, 16 janvier 1919.
[73] Voir ci-dessous, chapitre V.
[74] Entendu en Auvergne en septembre 1915.
[75] Les Fausses Nouvelles de la Grande Guerre, t. II, p. 116-117.
[76] Idem, p. 107.
[77] Revue des Etudes anciennes, 1915, p. 73-74.
[78] Voir ci-dessous, chapitre IV.
[79] Voir chapitre premier.
[80] Voir ci-dessous, chapitre V.
[81] Voir chapitre premier.
[82] Voir ci-dessous, chapitre IV.
[83] Voir ci-dessous, chapitre IV.
[84] Voir A. DAUZAT, Impressions et choses vues, p. 112, 154, 155 et 162.
[85] Scène de la grande guerre, t. I, p. 85.
[86] Voir ci-dessus, chapitre III.
[87] Voir chapitres III et V.
[88] Revue des Deux Mondes, 1er novembre et 1er décembre 1916.
[89] Voir ci-dessus, chapitre II.
[90] Les légendes des automobiles françaises et du médecin de Metz figurent dans le Carnet de route d’un soldat allemand, publié par M. Franck PUAUX (1915). L’article de M. ROUANET a paru dans L’Humanité du 16 septembre 1915.
[91] Dr GRAUX, op. cit., II, p. 329.
[92] L’interview fut reproduite dans les journaux français (26 et 27 août 1918).
[93] Voir ci-dessus, chapitre III.
[94] Encore la guerre franco-anglaise n’était-elle pas la cause d’une épidémie venue d’Orient.
[95] Le choléra fit seulement son apparition, vers octobre 1914, sur le front austro-russe, en Galicie et en Ukraine : mais il fut assez rapidement enrayé.
[96] Il y eut, il est vrai, des cas de grippe intestinale : mais ce fut une petite minorité.
[97] Ces taches (violacées) étaient dues à la thrombose cardiaque.
[98] Par M. Paul SOUCHON (Paris, Larousse).
[99] Les Mots héroïques de la guerre, p. 207 (cité d’après le Bulletin des Armées).
[100] Les Mots héroïques de la guerre, p. 104.
[101] [Sur cette légende et sur d’autres du même genre, voir Jean Norton CRU, « Debout les morts ! », Du témoignage, Paris, Editions Allia, 1989, p. 68-72. – N.D.L.R.]
[102] Le maréchal a démenti que ce mot fût de lui (interview du Journal, 14 décembre 1918). Un autre mot célèbre, « La Fayette, nous voilà ! », qu’aurait prononcé, à son arrivée en France, le général Pershing sur la tombe de La Fayette, a été revendiqué par le Colliers pour le colonel Stanton (Le Cri de Paris, 26 janvier 1919).
[103] Op. cit., p. 130 (d’après La France).
[104] On peut rappeler aussi une phrase d’un ordre du jour du général Pétain, au début de la bataille de Verdun : « Il (l’ennemi) ne passera pas ! » Il fut simplifié dans la formule : On ne passe pas, qui obtint aussi un légitime succès et qui vivra sans doute, comme mot historique, à côté du précédent, lorsque la légende l’aura attribué à un des héros les plus populaires de la guerre.
[105] Voir ci-dessus, chapitre II.
[106] L’OEuvre, 27 mai 1916. On peut rapprocher l’apparition d’Etienne le Grand à un soldat roumain au début de la guerre de 1878 (voir L. GRAUX, op. cit., I, p. 317) ; mais ce spectre-là n’avait pas été enrégimenté par le camp neutraliste : il promettait la victoire.
[107] GEMELLI, Il nostro soldato, p. 15 1.
[108] Je suis fort surpris d’ailleurs qu’il existe un village de ce nom dans la Campine, pays flamand... et pays plat : ce simple détail suffit à me faire douter de l’existence même de la légende dans la région en question.
[109] L’Offensive du 16 avril, la légende et la vérité (Paris, 1918).
[110] A remarquer que la première a vécu, tandis que la seconde n’est pas sortie de Paris, où elle est tombée assez vite dans l’oubli.
[111] Voir ci-dessus, chapitre III. Comparer en Allemagne la légende de Liebknecht à Paris (chapitre précédent), due à une origine politique analogue.
[112] Dr L. GRAUX, op. cit., II, p. 44. C’était la déformation d’un bruit plus vraisemblable (et peut-être exact) suivant lequel Caillaux aurait conseillé au gouvernement de faire la paix après Charleroi.
[113] Voir ci-dessus, chapitre III.
[114] Voir ci-dessus, chapitre III.
[115] Quand je dis « mal utilisé », je pense surtout au manque de munitions et d’artillerie lourde, dont notre haut commandement, ignorant les méthodes de guerre modernes (comme les tranchées) n’avait pas voulu entendre parler. il a été établi, chiffres en mains par M. Charles GIDE, le savant économiste, que, proportionnellement à sa population ou à sa richesse, la France avait dépensé plus que l’Allemagne pour le budget de la guerre (publié dans La Paix par le Droit, novembre 1916). Voir aussi la brochure de M. Ferdinand HEROLD, Le Parlement et les crédits militaires, et le remarquable discours de M. Klotz à la Chambre, le 18 juillet 1916, prouvant que le Parlement, loin de refuser des crédits militaires, en avait au contraire sollicité.
[116] Entendu la veille de la mobilisation. Voir A. DAUZAT, Impressions et choses vues, p. 23.
[117] Dr L. GRAUX, op. cit., II, p. 440.
[118] Voir ci-dessus, chapitre III.
[119] 21 janvier 1915.
[120] L’Humanité, 16 septembre 1915.
[121] Voir ci-dessus, chapitre III.

Source : Akribeia, n. 1, Octobre 1997, p. 29-105.


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