Faux bruits et légendes
Albert Dauzat
Auteur de plus d’une cinquantaine d’ouvrages, Albert Dauzat (1877-1955) est surtout connu pour ses ouvrages de linguistique, parmi lesquels on citera : L’Argot de la guerre (Paris, 1918), un Dictionnaire étymologique de la langue française (Paris, 1938), un Dictionnaire étymologique des noms de famille et prénoms de France (Paris, 1951), un Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France (avec Ch. Rostaing) (Paris, 1963), une Histoire de la langue française (Paris, 1930).
Parues en 1916, ses Impressions et choses vues (juillet-décembre 1914) (Paris-Neuchâtel, Attinger Frères) sont loin d’égaler en intérêt l’ouvrage dont sont extraites les pages qui suivent. Signalons que l’auteur avait publié dans le numéro de juillet-août 1918, tome CXXVIII, du Mercure de France, un article sur « Les faux bruits et les légendes de la guerre », première ébauche de ce livre sur les fausses nouvelles de la Grande Guerre. Nous reproduisons ci-après l’introduction et les cinq chapitres de la première partie des Légendes, prophéties et superstitions de la guerre (Paris, La Renaissance du Livre, [1919] ), livre dont l’historien Marc Bloch avait souligné toute l’importance, ainsi qu’on l’a vu précédemment, mais qui n’a malheureusement pas connu de successeur ou d’imitateur digne de ce nom.
Nous avons corrigé l’orthographe quelque peu datée de certains termes comme par exemple « folk-lore » et « faulx ».
Le texte de Dauzat est reproduit avec l’aimable autorisation de la Société des Gens de Lettres (© Albert Dauzat, 1919).
Introduction
La légende et la science ; comment se présentent les légendes de la guerre. – Les prophéties. – Les superstitions. – Ce qu’on a fait en France et à l’étranger ; ce qui reste à faire.
Toutes les époques troublées, et en particulier la guerre, en augmentant la nervosité et la crédulité générales, donnent naissance à un grand nombre de faux bruits qui, lorsqu’ils correspondent à l’état d’esprit du milieu, ont tôt fait de s’accréditer dans l’âme simpliste des foules. Agissant sur les cerveaux faibles et émotifs, elles provoquent les hallucinations, voire les visions prophétiques. Enfin, en multipliant les occasions de dangers, elles sont propices au réveil et au développement des superstitions ancestrales.
Malgré l’état avancé de notre civilisation, la conflagration mondiale ne pouvait échapper à cette loi. A l’observateur curieux elle a fourni une abondante et pittoresque récolte de faits les plus variés, dont on n’aurait pas soupçonné, il y a cinq ans, l’éclosion possible –et aussi rapide que multiple – autour de nous. Sujet intéressant et encore neuf, malgré quelques recherches fragmentaires. Pour les légendes en particulier, le dossier que j’ai constitué depuis 1914 est composé, en majeure partie, d’observations personnelles.
Avant la guerre, on considérait volontiers les légendes comme des curiosités lointaines dans le temps ou dans l’espace : fossiles du folklore, spéciaux à l’antiquité ou aux peuplades sauvages, ou qu’il fallait exhumer dans les traditions vétustes de nos provinces. Leur examen était réservé à des spécialistes très savants, à des chercheurs de bibliothèques, qui les analysaient à la loupe comme des êtres morts. On oubliait trop que la légende est aussi vivace que l’humanité elle-même, qu’elle se crée et se réforme sans cesse sous nos yeux. Un érudit aussi avisé que le regretté Paul Sébillot a pu écrire que la guerre de 1870 n’a donné lieu à aucune légende [1] ! C’était fermer les yeux et les oreilles à la vie.
Il a fallu l’ébranlement d’une grande et longue guerre pour rappeler à ceux qui l’ignoraient la pérennité des forces mystiques et de la crédulité collective. Ces forces paraissent s’assoupir en temps normal : une violente secousse suffit pour les réveiller, car elles ne meurent jamais dans l’âme des foules. Et nous avons vu naître les légendes, suivant les lois naturelles de la psychologie sociale, sans qu’il faille recourir le moins du monde, pour les expliquer, à des idées ou à des faits propres aux seuls peuples primitifs. Pour éclaircir et grouper ces phénomènes, la Psychologie des foules et Les Opinions et les Croyances du Dr Gustave Le Bon sont des phares conducteurs infiniment plus utiles que les ouvrages des folkloristes allemands les plus réputés.
En observant et en comprenant la leçon des faits, de nombreux spécialistes pourront se convaincre qu’ils étaient trop enclins à négliger l’observation directe et surtout la psychologie sociale. Ils ont trop exclusivement étudié les légendes des peuples européens à travers la littérature qui nous les a transmises ; ils ont abusé des hypothèses a priori, des passe-partout trop commodes qui n’expliquaient rien ; ils ont eu tort de rechercher à peu près uniquement les causes des légendes dans le monde magique imaginaire et dans les déformations de la pensée ; ils ont accordé une influence exagérée et presque exclusive aux totems (animaux fétiches), aux rites, aux rêves, etc., qui jouent leur rôle sans doute suivant les époques et les milieux, mais pas toujours – tant s’en faut ! – un rôle prépondérant [2].
En regardant autour de nous, et sans que la magie, les rites et les totems y soient pour rien, nous avons vu, pour des causes psychologiques faciles à discerner, surgir et se développer les faux bruits, qui, en s’affermissant, en se cristallisant, deviennent peu à peu des légendes, lorsqu’ils ont les caractères nécessaires pour assurer leur vitalité, tandis que d’autres tombent rapidement dans l’oubli.
Excitabilité et crédulité collectives, accrues au cours des périodes troublées ; rôle prépondérant des émotifs de tous les degrés dans la formation et la propagation des faux bruits : voilà les conditions du milieu. Le point de départ, c’est le grossissement et la déformation des faits, les explications erronées ; c’est aussi le possible transformé en réel : l’hypothèse est prise pour la réalité ; les événements attendus, espérés et surtout craints, sont annoncés par anticipation. La légende accuse le besoin de dramatiser et l’amour du romanesque inhérent à l’âme populaire ; elle se signale par la précision des détails et des références, destinée à inspirer confiance, par la présence de chiffres fatidiques et de noms symboliques : les causes complexes des événements sont rapportées à un personnage type, héros, traître ou espion. Enfin la légende, qui se propage par contagion mentale, épouse toujours les idées reçues et suit la mode du jour.
Telles sont, brièvement résumées, les idées maîtresses, en grande partie nouvelles même pour les spécialistes, qui se dégagent des faux bruits et légendes de la guerre, observés et analysés sans souci d’école. Sans doute bien peu de ces légendes seront assez robustes pour passer à la postérité. C’est le mécanisme de leur naissance et de leur évolution, saisi sur le vif, qui intéresse avant tout.
Nombre de ces rumeurs se sont accréditées jusque dans les milieux les plus cultivés : plus d’un lecteur sera sans doute surpris de voir taxés de légendes des faits qu’il croyait avérés. Cela tient d’abord à la difficulté d’information, en temps de guerre, accrue surtout du fait de la censure et du silence qu’elle impose à la presse sur de nombreux événements. Mais la cause principale réside dans la crédulité générale : sous ce rapport, nous devons rabattre notre fierté de civilisés, voire d’intellectuels, et avouer que la collectivité a fait peu de progrès depuis les temps anciens. Qui d’entre nous, surtout au début de la guerre, peut se flatter de n’avoir jamais été dupe, et de n’avoir pas ajouté foi, au moins pendant quelque temps, à telle ou telle légende ? Je cite plus loin [3] le cas d’un homme de science qui, à la fin d’août 1914, croyait, comme son concierge, à la poudre Turpin. Au fait, était-ce beaucoup plus extraordinaire que les attaques avec gaz asphyxiants, inaugurées au printemps suivant par un ennemi sans scrupules ?
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La surexcitation des émotifs ultra-nerveux, qui engendre les hallucinations, peut se manifester dans le domaine de l’avenir. Toute guerre, toute révolution a engendré ses visionnaires et ses prophètes. Des faits analogues ont été relevés au cours du conflit mondial, mais en petit nombre : le milieu n’y prête plus, sauf dans quelques régions comme l’Orient ou l’Italie du Sud.
La plupart des prophéties dites de la guerre sont des antiquailles exhumées par des curieux, et que les adeptes des sciences occultes torturent plus ou moins pour les adapter aux événements présents. Ce sont là petits jeux de société sans grande valeur.
Ce qui est intéressant, c’est de replacer les prophéties – je parle des prophéties authentiques – dans leur ambiance originaire. Qu’elles émanent de visionnaires, ou qu’elles offrent la forme collective et anonyme de prophéties populaires, elles expriment inconsciemment les pensées, les espoirs, les craintes, les aspirations d’une époque et d’un milieu. Elles offrent par là une réelle valeur sociale.
Non moins curieuse est l’histoire des prophéties truquées. Le désir si humain de connaître l’avenir a été exploité de tout temps par les individus ou les groupes. Sans parler des charlatans qui en battent monnaie, nombre de prédictions ont été forgées après coup pour servir des visées intéressées, dynastiques, religieuses, etc. Les prophéties dites des Hohenzollern constituent un des exemples les plus piquants de ces maquillages [4]. La politique, hélas ! s’immisce partout, et ses intrusions ne datent pas d’hier. De tout temps, elle a aussi cherché à confisquer à son profit faux bruits et légendes ; le gouvernement du Kaiser n’eut garde de négliger cet atout dans sa propagande.
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Nous avons aussi vu refleurir, à la faveur de la guerre, les superstitions enfouies au tréfonds des campagnes lointaines, et qu’on pouvait croire mortes dans la plupart des pays d’Occident : présages, charmes, talismans ont retrouvé leur succès sous la menace du danger. Mais ici l’œuvre de la civilisation a été plus efficace. La France est le pays le moins superstitieux ; à l’arrière, des fétiches plaisants comme Nénette et Rintintin, qui participaient surtout de la mode, n’ont guère été pris au sérieux par ceux-là même qui les portaient. A l’autre pôle, l’Italien du Sud a développé pendant la guerre ses croyances bien connues au « mauvais œil », à la jettatura, aux charmes, amulettes et formules magico-religieuses. Plus près de nous, l’Anglais croit encore à certains présages, et beaucoup de ses régiments possèdent leur animal-mascotte : pour une fois nous rejoignons les totémistes. L’Allemagne offre quelques étranges reviviscences païennes, comme les fameuses statues à clous, qui descendent en droite ligne du culte de l’arbre, particulièrement tenace en Germanie.
A qui sait les interpréter, les superstitions offrent aussi une valeur psychologique et sociale. Le présage exprime souvent, sous une forme symbolique et imagée, une probabilité résultant de l’expérience : si une personne sur treize a chance de mourir dans l’année en temps normal, et un soldat combattant sur trois en temps de guerre, il en résultera la superstition bien connue des treize à table ou celle des trois cigarettes qui s’était accréditée sur le front [5]. Quant au talisman, il donne à celui qui le porte et qui y croit, l’assurance, la confiance, le mépris du danger. La croyance est erronée, mais la foi qu’il confère est une force réelle. Autant de vérités que les folkloristes avaient généralement méconnues ou négligées.
Au demeurant, si les forces affectives et mystiques sont aussi durables que l’humanité elle-même, leurs manifestations varient, les formes d’aberration mentale s’atténuent, l’intelligence affirme peu à peu ses droits et consolide ses conquêtes. Les visions et le prophétisme deviennent de plus en plus rares ; les superstitions s’estompent et font prévoir leur disparition à plus ou moins longue échéance, suivant les pays ; quant aux fausses rumeurs génératrices des légendes, elles ne surgissent plus guère qu’au cours des époques de guerre ou de révolution, qui, heureusement, s’espacent de plus en plus. En dépit d’une marche cahoteuse, entravée par des périodes violentes propices aux régressions mentales, l’humanité avance cependant, quoique à pas lents : le progrès n’est pas un vain mot, et la mentalité collective tend peu à peu à s’épurer des scories qu’elle charrie depuis des siècles.
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Le bilan des travaux sérieux entrepris sur les légendes, prophéties et superstitions de la guerre est vite dressé. Surtout en France, les folkloristes, trop exclusivement engagés dans l’antiquité, l’exotisme et les traditions provinciales, trop absorbés surtout par les recherches livresques, ont hésité devant des sujets qui auraient dû les passionner, mais qui, au contraire, les déconcertaient, parce qu’ils dérangeaient leurs habitudes de travail et réclamaient de nouvelles méthodes d’investigation. La plupart des revues de folklore ont considéré la guerre du point de vue de Sirius, en continuant sereinement leurs études sur l’Inde antique, les coutumes bretonnes ou polynésiennes, ouvrant à peine, de loin en loin, une minuscule lucarne sur les événements contemporains.
En dehors d’un historien, M. Camille Jullian, qui a consacré aux légendes (ou contes populaires) du début de la guerre sa leçon du 8 janvier 1915 au Collège de France [6], ce sont, pour la plupart, des profanes qui ont publié leurs observations. Il ne
faut donc pas s’étonner si ces écrivains, venus de divers points de l’horizon, ne se sont pas toujours astreints aux règles de la méthode scientifique et ont plus d’une fois trébuché : en tout cas, ils ont apporté des documents et un esprit nouveau, dont les spécialistes auront également à tenir compte.
Le volumineux travail, très touffu, du Dr Lucien Graux, Les Fausses Nouvelles de la Grande Guerre [7], est le type de ces études où l’ivraie se mêle au bon grain. L’auteur a élargi beaucoup un cadre déjà très vaste, en amalgamant à son sujet des considérations politiques ou sociales, des notes historiques, des anecdotes consignées sur ses fiches et qu’il a voulu utiliser. C’est en réalité une histoire anecdotique de la guerre vue de l’arrière, un précieux recueil de matériaux, classés par ordre chronologique et dont beaucoup sont des observations directes. Mais on ne saurait y chercher un effort de synthèse, et si l’esprit critique de l’auteur est généralement en éveil, il est souvent encore pris au dépourvu. – A côté de ces gros volumes, il n’y a guère à signaler qu’une mince note du Dr Vallon, sur la psychose des alarmistes [8] : cette fois c’est la brièveté excessive qu’on est en droit de regretter.
Les prophéties forment la bibliographie la plus riche. Il ne s’agit malheureusement, en dehors d’un chapitre de l’ouvrage précité du Dr Graux, que de prophéties anciennes, tout au moins antérieures à la guerre, plus ou moins maladroitement compilées et interprétées : travail qui devait naturellement séduire les rats de bibliothèques. Une étude critique eût été intéressante ; elle restait à faire : ce qui a été publié à ce sujet n’est qu’un fatras de documents douteux et tronqués. Les articles parus dans les revues d’occultisme, viciés presque toujours par le parti pris de leurs auteurs, n’offrent guère plus d’intérêt. Une simple note de M. C. Pitollet, dans L’Intermédiaire des chercheurs et curieux [9], est plus suggestive que toute cette littérature, car un esprit critique a présidé à sa rédaction. Pour la psychologie générale des visionnaires, on consultera avec fruit le livre récent, et curieusement documenté, de M. Jean Finot : Saints, initiés et possédés modernes [10], où les faits cités sont presque tous antérieurs à la guerre.
Quant aux superstitions, il faut mentionner surtout deux intéressantes études publiées en 1916 dans L’Anthropologie sur les fétiches à clous, et un article de M. Lucien Roure sur les superstitions du front, qu’il faut aller chercher dans une revue consacrée surtout à la théologie [11].
A l’étranger, il n’y a rien à signaler en Angleterre. Les nombreux travaux édités en Allemagne ne sont pas encore à notre disposition, et les échos qui nous en sont parvenus par la Suisse ne nous permettent pas d’en juger. En Italie a paru un ouvrage de valeur, Il nostro soldato [12], du Père Gemelli, médecin major au front, étude de psychologie militaire, qui contient trois chapitres importants, publiés en 1917 dans Vita e Pensiero, sur le folklore de la guerre, les chants et les superstitions des soldats italiens ; les légendes et prophéties n’y figurent guère que pour mémoire.
C’est la Suisse, quoique non belligérante, qui est la plus riche. Dès 1915, la Société suisse des traditions populaires ouvrait une vaste enquête qui comprenait, non seulement les légendes, prophéties et superstitions de la guerre, mais encore les coutumes, les chants du soldat et l’argot militaire. Des questionnaires furent envoyés avec des exemples tirés des anciennes coutumes, légendes, prédictions, etc. La publication des résultats de l’enquête, qui commence seulement, promet une documentation très riche. Nous remercions le distingué secrétaire général, M. Hanns Baechtold, qui a eu l’obligeance de nous tenir au courant tant des travaux collectifs que de ses recherches personnelles. Plus en contact que les nôtres avec la vie contemporaine, les folkloristes suisses se sont aidés du passé pour faire une moisson fructueuse dans le présent.
Il est regrettable qu’aucune société française n’ait conçu l’idée d’une enquête analogue : la France, qui fut au cœur du conflit, offrait précisément le champ d’études le plus riche. Notre intention a été de combler cette lacune, dans la modeste mesure de nos moyens, en tâchant de remédier à une information forcément fragmentée par la rigueur de la critique et un effort de synthèse. Aux lecteurs de nous juger et de nous envoyer de nouveaux documents qui seront les bienvenus et qui nous permettront d’enrichir une deuxième édition.
Chapitre premier
Ceux qui créent et propagent les légendes
Nous n’envisageons que les faux bruits inconscients et collectifs. – Ceux qui lancent les légendes : émotifs, hâbleurs, vaniteux, hystériques. – Faiblesse de la mémoire ; autosuggestion ; hallucinations individuelles et collectives ; les anges de Mons ; les malades. – Rôle joué par les agents de l’autorité ; les réfugiés ; les soldats ; la vie du front propice à la formation des légendes.
Les faux bruits, qui naissent en si grand nombre au cours des époques troublées, et qui, en s’accréditant, se transforment en légendes, sont, pour la plupart, des formations collectives dues à la collaboration inconsciente d’individus anonymes perdus dans la foule.
Toute autre est la genèse des fausses nouvelles lancées systématiquement par des agents de l’ennemi ou par un parti politique pour influencer l’opinion d’un peuple en guerre. De telles manœuvres peuvent agir sur les masses dans des circonstances particulièrement favorables ; plus souvent elles échouent piteusement, et les Gouvernements adverses, comme les partis, sont généralement réduits, on le verra plus loin [13], à exploiter les légendes déjà en cours, ce qui est plus facile que d’en créer de nouvelles. Les forces psychologiques d’une nation sont délicates à manier : tel bruit spontané, graine venue on ne sait d’où, germera et prendra racine avec une facilité prodigieuse, tandis que le plant préparé avec soin dépérira. N’agit pas sur l’opinion qui veut, ni comme il veut.
Il importe donc, dès le début, de mettre le lecteur en garde contre une confusion qui s’est souvent produite, et de bien préciser notre but. Nous entendons faire ici, avant tout, œuvre de psychologie sociale. En général, les légendes de la guerre n’ont rien à voir avec le pacifisme ou telle autre doctrine politique, non plus qu’avec l’espionnage ou la trahison. Les propagateurs de faux bruits, dont nous allons analyser la mentalité, ne sont pas des raisonneurs, mais des émotifs, des impulsifs, parfois des demi-malades ; les alarmistes qu’a observés le docteur Vallon n’étaient pas plus des agents de l’ennemi que des fauteurs conscients de dépression morale. Ils pouvaient se recruter tant parmi les « jusqu’auboutistes » que parmi les pacifistes : mais, en général, ils n’avaient pas d’opinion arrêtée à cet égard. D’ailleurs la fausse nouvelle peut être aussi bien optimiste qu’alarmiste : tout dépend du tempérament du sujet et de l’état d’esprit général du moment.
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La légende est une formation collective : mais tous ne concourent pas également à sa création et à sa diffusion. Certains individus, d’après leurs dispositions naturelles, jouent un rôle prépondérant. Dans les périodes troublées, ce ne sont pas les plus intelligents, ceux qui raisonnent le mieux, mais bien les plus impressionnables qui prennent de l’ascendant sur la foule.
La mentalité des créateurs et des propagateurs de faux bruits présente des traits communs, mais aussi toute une gamme de nuances qui peut atteindre à une grande diversité, depuis les sujets simplement nerveux et impressionnables, qui sont les plus nombreux, jusqu’aux aliénés et aux visionnaires.
Tous sont émotifs, mais à des degrés divers. Les moins impulsifs sont ceux qui agissent sous l’empire de la vanité ou de l’amour-propre. Nous connaissons le type – il est éternel, mais il a surtout fait florès pendant la guerre – du quidam « bien renseigné » qui vous glissait à l’oreille le mystérieux « tuyau » confié par un haut personnage ou par son entourage immédiat : en réalité, le dernier canard volant dans les salons, les salles de rédaction, les cafés ou la rue, et qui devenait en quelques jours le secret de Polichinelle dans tout Paris.
Plus commun encore, plus répandu dans le peuple, et par là même disposant d’une plus grande influence, est le vulgaire hâbleur, dont M. Etienne Charles a finement buriné le portrait :
Le lanceur ou le propagateur de faux bruits ou de fausses nouvelles est un menteur, mais un menteur souvent inconscient et qui obéit à une force irrésistible, qui finit par se laisser prendre à ses propres inventions, presque par en être dupe lui-même et par y croire à force de les répéter, comme Dorante dans la comédie de Corneille, comme le Tartarin de Daudet, qui n’est qu’une représentation grossie et poussée à la charge de certains de nos Méridionaux, comme les chasseurs, les pêcheurs, les joueurs de cartes, qui s’attribuent des coups extraordinaires, comme les voyageurs qui racontent d’étonnantes aventures dont ils ont été les héros, comme les hystériques dont l’imagination en travail crée sans cesse des fables merveilleuses.
Le désir de paraître renseigné et celui de se rendre intéressant, un fonds de hâblerie, beaucoup de naïveté et de sottise, une grande crédulité, voilà, semble-t-il, de quoi, d’une façon générale, est faite la bizarre mentalité de ces malades en qui il y a incontestablement du visionnaire, de l’halluciné, victime d’une autosuggestion.
Est-ce vraiment un menteur ? Non.
C’est plutôt un « monteur de coup », un bavard, un discoureur, un hâbleur, qui, à force de faire l’article, en parlant comme il faut pour convaincre le client, a été gagné par une déformation professionnelle. Il parle, parle, parle, au petit bonheur suivant l’inspiration du moment, les circonstances et la tête du client. Il n’est pas ni absolument sincère, ni absolument de mauvaise foi. Peut-être croit-il lui-même ce qu’il dit, et je l’admettrais volontiers, tant il met de feu dans ses récits [14].
Dans certains cas, un amour-propre d’un genre spécial peut entrer en ligne de compte. Au printemps de 1918, après les raids répétés des gothas et le bombardement par les canons à longue portée, nombre de Parisiens temporairement émigrés jetèrent l’alarme dans les provinces, en voulant d’instinct justifier leur départ par l’exagération des périls auxquels ils avaient été exposés.
Proches parents des vaniteux, les hystériques trouvent dans la guerre de nombreuses occasions d’exercer leur tendance bien connue au conte et à la fable. J’ai observé dans un petit village d’Auvergne un sujet curieux de cette catégorie : c’est une dame L., demi-bourgeoise, de mise excentrique et encore jeune, qui, au retour de chaque voyage qu’elle faisait à Clermont-Ferrand ou à Paris, rapportait des histoires abracadabrantes, généralement prises au sérieux dans son entourage : en septembre 1915, elle racontait ainsi que les Allemands venaient de s’emparer d’une ville belge, avaient massacré les adultes, et vendu aux enchères les petits enfants, cinq sous, dix sous pièce. Bien entendu, elle l’avait lu « sur le journal ».
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La précision de la référence, qui contribue à accréditer le faux bruit, est aussi erronée que la nouvelle elle-même : venant à l’appui de la simple affirmation, pour convaincre l’interlocuteur, elle est engendrée par action réflexe, voire par autosuggestion. Il est même à remarquer que plus le fait est faux, plus le détail est circonstancié.
Quiconque, avocat, magistrat, historien ou psychologue, a pratiqué la critique du témoignage [15], sait à quel point, en temps normal, la mémoire des faits, et surtout des dates, est sujette à erreurs. On connaît peut-être l’expérience curieuse faite à Goettingue [Göttingen] lors du dernier congrès de psychologie :
Au cours d’une des séances, alors que les assistants, – tous juristes, médecins ou psychologues, – étaient dans l’ignorance de ce qui allait intervenir, une scène aussi violente que brève (elle dura vingt secondes) fut simulée entre deux personnages censés venir d’un bal voisin. Prétextant l’enquête judiciaire, le président pria les membres présents de rédiger un compte-rendu de ce drame. Sur les quarante rapports qui furent remis, un seul contenait moins de 20 p. 100 d’erreurs ; quatorze en contenaient de 20 à 40 p. 100, douze de 40 à 50 p. 100, et treize plus de 50 p. 100. On put compter dans trente-quatre rapports de 10 à 15 p. 100 de détails inventés de toutes pièces [16].
S’il en est ainsi chez des savants, qui pratiquent la méthode critique et les recherches expérimentales, quelle valeur aura le témoignage de simples mortels peu éduqués et encore moins conscients de leurs responsabilités ? Et combien la mémoire sera-t-elle encore plus vacillante pendant des périodes où l’excitation générale vient par surcroît la troubler ! Quelques mois après la mobilisation générale, beaucoup de personnes, touchées elles-mêmes ou dans leur entourage immédiat, ne se rappelaient plus la date de cet événement historique. S’en étonnera-t-on si l’on songe que le journal réputé le plus sérieux de Paris publia, un an après, des éphémérides de la guerre qui fourmillaient d’erreurs de dates ? Ainsi s’expliquent de nombreuses légendes, comme celle qui fut accréditée par les réfugiés lorrains et suivant laquelle on se battait à la frontière huit jours avant la déclaration de guerre [17]. Les blessés que j’ai soignés à la fin d’août 1914 donnaient presque tous des dates fausses de leur entrée en campagne et des opérations militaires auxquelles ils avaient pris part.
Quant aux faits erronés, le narrateur affirme, souvent de bonne foi, les avoir vus lui-même, ou cite à l’appui le témoignage d’une personne autorisée, qui est destinée dans sa pensée à donner plus de poids à son assertion, mais qui, en général, n’existe que dans son imagination.
Dans un de ses ouvrages si suggestifs sur la psychologie de la guerre, le docteur Gustave Le Bon cite [18] le cas d’un cocher parisien qui, au début des hostilités, voulant lui expliquer pourquoi on pillait un magasin de chaussures, lui « assura avoir vu de ses yeux, écrit en grosses lettres, sur cette boutique : A bas la France ! Vive Guillaume ! » Devant les objections de son client sceptique, le cocher entra en fureur et « répéta qu’il avait lu lui-même l’inscription, tracée sur une bande de toile de plus d’un mètre de hauteur. » C’est un exemple typique d’autosuggestion.
J’ai observé, pour ma part, des cas analogues.
Lors des grèves féminines de mai-juin 1917, à Paris, on m’affirma plusieurs fois que le sous-sol de la Bourse du Travail était garni de mitrailleuses et que chaque agent de police avait, à son domicile, une mitrailleuse sur laquelle il s’exerçait à tirer : le bruit avait évidemment pour origine le rôle joué par les mitrailleuses au début de la récente révolution russe. Chaque fois mon interlocuteur tenait le fait de la femme d’un agent de police ou d’un agent même. – Le 27 mars 1918, peu après la prise de Noyon, un homme m’affirma, à Vincennes, que Compiègne venait d’être évacuée et incendiée : il tenait la nouvelle d’une dame qui l’avait lue dans un journal. Dans les deux cas, le sujet n’avait pas vu lui-même, ce qui rendait son erreur plus admissible.
Mais des cas se présentent où l’invraisemblance est telle qu’il s’agit d’un véritable fait pathologique, lorsque la bonne foi du sujet ne peut être mise en doute, comme nous l’avons constaté pour les exemples suivants, tous observés à des moments de surexcitation ou de tension nerveuse particulièrement accusée.
Le jour de la catastrophe de la Courneuve, quelques instants après l’explosion, on vit accourir près du cimetière du Père Lachaise une ouvrière qui criait, sanglotait et tremblait de tous ses membres. Elle racontait, par phrases hachées, que l’explosion avait eu lieu dans son usine, rue des Envierges : c’était épouvantable ! et pour se sauver elle avait dû enjamber des monceaux de cadavres. Effectivement, elle s’était enfuie, affolée, de son atelier, au moment de la détonation, convaincue que l’explosion s’était produite à ses côtés : l’hallucination avait fait le reste.
Au début d’avril 1918, chez une marchande de journaux de Montreuil-sous-Bois, une cliente affirmait qu’elle venait de lire une affiche invitant la population à se ravitailler pour cinq jours, parce qu’un bombardement terrible allait obliger tout le monde à vivre cinq jours et cinq nuits dans les caves : la physionomie décomposée de la pauvre femme ne laissait aucun doute sur sa sincérité. A la même époque, un contrôleur de tramway racontait un après-midi aux voyageurs qu’un obus de canon à longue portée était tombé chez l’éditeur A... C.... effectivement situé sur la trajectoire, mais qui n’a jamais été touché : il était renseigné de première main, ajoutait-il, puisque sa fille y travaillait et lui avait donné à midi tous les détails.
Ce curieux phénomène psychologique, qui confine plus ou moins à l’hallucination, est analogue au fameux « mirage » décrit par Alphonse Daudet dans Tartarin de Tarascon, à cette différence près qu’endémique chez certaines populations, il n’apparaît ailleurs qu’aux époques de crises ou dans des milieux soumis à une suggestion collective. J’ai entendu à Lourdes, en 1906, un pèlerin vauclusien à qui on venait de narrer l’anecdote d’un aveugle miraculeusement guéri, répéter une heure après le récit à des voisins de table, avec de nouveaux détails, en assurant – et en finissant par croire – qu’il avait assisté lui-même au prodige.
A Pont-Audemer, m’a raconté un ami, pendant tout l’hiver 1914-1915, on croyait au débarquement des Russes (venus d’Arkhangelsk), à Honfleur (situé à moins de 30 kilomètres) : beaucoup de personnes, circulant en auto pour affaires, « les avaient vus comme je vous vois ».
Le jour de l’explosion de la Courneuve, je me trouvais devant la mairie de Vincennes au moment de la détonation. On crut sur le moment que des avions allemands avaient jeté des bombes dans le voisinage : plusieurs personnes, certainement de bonne foi, affirmèrent qu’elles venaient de voir le ou les aéroplanes, trois suivant les uns, un selon les autres. Le même fait se produisit sur les lieux de la catastrophe, où un témoin certifia même avoir vu un soldat tirer sur le gotha imaginaire. – Le premier jour du bombardement de Paris par les canons à longue portée, plusieurs personnes (trois sujets émotifs) déclarèrent qu’elles avaient vu descendre dans l’air des parachutes ou des ballonnets rouges : l’hallucination, dans certains cas que j’ai observés moi-même, ne pouvait faire aucun doute.
Par contagion mentale, l’hallucination peut devenir collective, comme dans l’exemple cité par le Dr Le Bon dans la Psychologie des foules. Il s’agissait d’une frégate qu’on envoyait au secours d’une corvette désemparée. Soudain à l’horizon tout l’équipage aperçut le navire en détresse et même les naufragés faisant des gestes d’appel : quand on approcha, on vit... de grands arbres à la dérive avec leurs branches agitées par le vent. L’émotion et l’angoisse avaient produit cette étrange aberration visuelle.
Quelques faits analogues ont été relevés au cours de la guerre, comme l’apparition de la colombe blanche sur le front américain, quelques jours avant l’armistice, dont je reparlerai à propos des présages [19], et qui était un aéroplane blanc. Il est notable que cette hallucination, dans l’attente du grand événement si impatiemment attendu, se soit produite parmi de jeunes troupes chez qui l’accoutumance des avions n’était pas encore invétérée. Sur le Carso, les soldats d’une brigade italienne du Midi, affirmèrent avoir vu, la veille d’un succès, briller toute la nuit dans le ciel une étoile tricolore ; sur un autre front, un bataillon alpin avait aperçu la nuit une épée flamboyante dans le firmament [20].
Le cas le plus curieux, s’il était authentique, serait celui des anges qui apparurent aux soldats anglais, au début de la campagne, pendant la retraite de Mons : au moment où un corps d’armée britannique, cerné par des forces ennemies très supérieures en nombre, venait d’échapper à une situation jugée désespérée, les soldats auraient vu apparaître des anges protecteurs planant sur le champ de bataille. Parmi les esprits critiques, les uns opinèrent pour une hallucination collective : on citait à l’appui l’interview d’un lance-caporal blessé, publiée par le Daily Mail, le 13 août 1915, et dans laquelle le soldat affirmait avoir vu, lui et ses camarades, au cours de cette retraite, « un étrange lumière » et « des espèces d’ailes étendues » par une nuit sans lune au-dessus des lignes allemandes ; le phénomène aurait duré trois quarts d’heure. Une hallucination de ce genre s’expliquait fort bien à la suite des circonstances tragiques qu’avait traversées l’armée, et surtout au début d’une campagne, alors que les soldats étaient encore peu habitués aux lueurs diverses des champs de bataille modernes (lueurs du canon, projecteurs, fusées, etc.), comme aussi aux aéroplanes.
Mais une autre version, accréditée par The Puck [21], semble plus exacte. Ce serait un journaliste, Arthur Machen, qui aurait créé de toutes pièces l’anecdote, en publiant, dans la Evening News du 20 septembre 1914, un récit imaginaire intitulé « les Archers », renouvelé de Kipling et des apparitions traditionnelles. Quelques publications occultistes s’en emparèrent, et la légende s’accrédita avec une rapidité inouïe. – Il se peut aussi que le journaliste ait brodé sur une hallucination.
En tout cas, la légende devint très populaire en Angleterre les chaires catholiques et anglicanes s’en firent l’écho. Le jour de l’anniversaire, le P. Harret, prieur des Dominicains à Londres, exposa la doctrine de l’Eglise en matière d’apparitions. La Croix (4 septembre 1915) compara le phénomène au « miracle de la Marne », dont nous parlerons plus loin.
Dans un ordre d’idées voisin, voici un exemple curieux de demi-hallucination. Pendant la guerre, nombreuses sont les femmes qui ont cru reconnaître le mari ou le fils, tué ou disparu, dans les photographies de groupes de combattants ou de prisonniers publiées par les journaux illustrés. En général, le prétendu sosie n’offrait aucune ressemblance avec l’image de l’absent : j’ai vu ainsi une pauvre veuve « reconnaître » son mari, homme du nord très grisonnant, frisant la cinquantenaire, dans le portrait d’un jeune Corse de vingt-cinq ans, aux cheveux noirs, sans aucun trait de physionomie commun. Les nombreuses lettres reçues par les rédactions de journaux illustrés (par exemple au Miroir, où le fait me fut signalé) présentent même une particularité curieuse : dans un groupe donné, c’est toujours le même individu qui est « reconnu », celui qui est le plus en vue, qui attire l’œil et qui produit, sous l’influence d’une puissante émotion affective, la suggestion de la ressemblance. Quand la preuve formelle de l’erreur n’a pas pu être administrée, les intéressés sont restés convaincus que leur défunt était bien vivant, mais qu’un trouble mental avait dû lui faire perdre la mémoire, ou que, prisonnier, on l’empêchait d’écrire à sa famille. La fin de la guerre aura mis fin à mainte illusion de ce genre, aussi touchante que respectable.
Un pas de plus, et nous entrons dans le domaine des malades. Des visionnaires, nous aurons l’occasion de parler plus loin [22] à propos des prophéties. Dans un groupe pathologique différent figurent les alcooliques. Le Dr Dupré en a examiné plusieurs qui avaient été arrêtés, sur la voie publique, en train dé vociférer des propos effrayants. Voici un autre cas, particulièrement intéressant, observé par le Dr Vallon :
Un ouvrier d’usine, hyperémotif, tenait à tout venant des propos alarmistes. Il est dénoncé ; arrêté, on trouve chez lui des feuilles de papier sur lesquelles sont écrits des récits de bataille, d’événements tragiques. La justice croit à des factums destinés à une propagande alarmiste : en réalité, il s’agit de conceptions d’un cerveau malade jetées quotidiennement sur le papier l’ouvrier tenait le journal de son délire.
* * *
Après les tempéraments, les milieux. Tels individus peuvent jouer un rôle plus actif que d’autres dans la diffusion des légendes, en raison moins de leur mentalité particulière que de la situation qu’ils occupent, de leur profession permanente ou passagère, de l’ambiance où ils se trouvent à un moment donné.
Les agents de l’autorité méritent à ce sujet une mention particulière. Lorsqu’ils propagent de faux bruits, auxquels il leur arrive d’attacher foi comme de simples citoyens, le prestige de leurs fonctions contribue singulièrement à accréditer ces rumeurs. La foule simpliste ne réfléchit pas qu’un uniforme ou un emploi ne saurait protéger l’individu contre la contagion mentale ou changer son tempérament ; elle s’imagine volontiers aussi que l’agent de police ou le gendarme est dans le secret de tous les événements. Au contraire, l’agent de police qui, par ses fonctions, est mêlé à tous les potins de la rue, se fait inconsciemment l’écho des légendes, et il en devient, plus d’une fois, le meilleur propagateur, car il leur donne l’appui de son autorité. Le jour de la mobilisation, à Paris, des agents du XXe arrondissement certifièrent que 200 enfants expiraient à l’hôpital Tenon, empoisonnés par les laiteries Maggi. Le premier jour du bombardement de Paris par les canons à longue portée, alors que le public ignorait encore l’origine des engins, les agents de Montreuil racontaient, les uns qu’il s’agissait d’une bataille aérienne qui durerait quarante-huit heures, d’autres que trois avions allemands étaient cernés et qu’ils se rendraient, aussitôt épuisée leur provision d’essence. A l’autre extrémité de la hiérarchie, certains préfets, en donnant l’ordre, pendant la mobilisation, d’arracher les plaques Kub, ont contribué à accréditer une légende [23], à laquelle ils croyaient eux-mêmes.
Mais ce sont surtout les soldats, les prisonniers rapatriés, et plus encore peut-être les réfugiés qui ont contribué pour la plus grande part à la diffusion des légendes. Les uns comme les autres ont été en proie à des excitations et des dépressions nerveuses qui les rendaient particulièrement sujets à de telles suggestions. Lorsqu’ils arrivent à l’arrière, on leur demande les récits de ce qu’ils ont vu, récits que l’auditeur s’attend à trouver impressionnants et tragiques. Le narrateur perçoit très bien ce désir ; de son côté, il veut paraître bien informé : d’où sa tendance, plus ou moins inconsciente, à exagérer, à amplifier.
L’ébranlement nerveux a persisté longtemps chez les réfugiés, qui ont colporté et amplifié tous les faux bruits de l’arrière. Quelque temps après l’armistice, j’ai entendu, à Paris, une femme du Nord raconter que le préfet d’un département alpestre, où elle avait séjourné deux ou trois ans, avait réquisitionné tous les œufs de la région pour les revendre aux Boches : on avait découvert le trafic et son auteur avait été envoyé en disgrâce. Or, il s’agissait d’un de nos meilleurs préfets, qui avait bien quitté son poste, mais pour un avancement mérité.
Les permissionnaires ont accrédité et répandu mainte légende du front à l’arrière, et vice versa, car, fait remarquer justement M. Pierre Chaine [24], « les civils ne montrent pas plus d’avidité pour les récits du front que les soldats pour les indiscrétions de l’arrière ». Et il trace ce petit croquis vécu dont l’humour n’altère pas le réalisme :
Juvenet, qui n’avait pas oublié de rapporter du marc, avait négligé totalement de se munir de nouvelles. Mais il se garda bien d’avouer qu’il ne savait rien d’extraordinaire. Qu’aurait-on pensé de lui ? qu’il ne possédait ni relations, ni influence !... Ce fut donc sans hésitation qu’il révéla qu’un attentat avait été commis contre le président du Conseil ; que 200.000 Russes attendaient, massés en Champagne, le moment où les Anglais déboucheraient de Valenciennes : que la paix serait signée dans trois mois, selon les uns, dans trois ans, selon les autres [25].
Rien n’a été propice comme la vie du front, et surtout la vie des tranchées, à l’éclosion des légendes. Le soldat, qui fait la guerre, l’ignore totalement, en dehors des événements infimes de son minuscule secteur, et il l’ignore d’autant plus qu’il est plus près de la ligne de feu, isolé de l’arrière où se concentrent et se publient les nouvelles. Les journaux lui arrivent avec un retard considérable, et les « bourrages de crânes » – pour employer l’expression consacrée – dont la plupart des feuilles à fort tirage se sont fait une spécialité au début de la guerre, l’ont mis en défiance, à un point qu’on ne saurait imaginer, contre les informations de la presse. C’est à peine si M. Pierre Chaine a exagéré en écrivant : « L’opinion prévalait aux tranchées que tout pouvait être vrai à l’exception de ce qu’on laissait imprimer. [26] » Par excès de méfiance à l’égard des journaux, le poilu, dans son juste désir de savoir et d’être renseigné, a offert une proie facile aux bruits comme aux exagérations et aux vantardises de tous les « renseignés » du front : vaguemestres, téléphonistes, secrétaires du colonel, du général, du quartier général, sans oublier les prisonniers et déserteurs ennemis, comme aussi les permissionnaires au retour de leur foyer, mais surtout au retour de Paris.
Pas plus que les hommes, les officiers n’ont été à l’abri de la contagion. Témoin ce petit tableau du Dr Lucien Graux [27] :
La foire aux potins se tient avec une activité particulièrement fébrile, lors de l’arrivée des trains provenant des gares régulatrices aux gares de ravitaillement des divisions, et où viennent chaque matin toutes les voitures des régiments, celles de la poste, les voitures de l’état-major du corps d’armée, celles de l’artillerie, etc... Tous ces officiers se connaissent, échangent des impressions, des nouvelles, des fausses nouvelles, et leur principal pourvoyeur est l’officier d’administration qui couche dans le train, en fait, pour ainsi dire, partie, ne s’en sépare jamais, alors qu’au contraire les divisions changent fréquemment d’affectation et de résidence. Ce « voyageur » sait tout ou est réputé savoir tout. Comme le pigeon de la fable, il a beaucoup appris, car il a beaucoup voyagé.
Fait remarquable, qui résulte de nos observations pendant quatre ans et demi de guerre : tandis que la tendance à l’exagération et à la fable est allée en croissant chez les réfugiés, elle a diminué au contraire chez le soldat, en particulier chez le combattant. Ce contraste s’explique. Les réfugiés ont assisté, avant leur exode, à des événements violents : ceux-ci, en s’éloignant, se déforment et s’agrandissent dans la mémoire ; il est reconnu qu’à chaque récit, pour peu que le sujet soit émotif le narrateur ajoute ou modifie inconsciemment quelque détail. Chez le soldat, au contraire, la vie monotone des tranchées a succédé rapidement aux campagnes mouvementées du début qui prêtaient davantage aux récits sensationnels ; le poilu, tant bien que mal, s’est accoutumé à sa vie nouvelle, on s’habitue à tout : psychologiquement il est revenu à des conditions à peu près normales, et c’est au contraire la période de permission qui, par son changement, produit chez lui l’excitation propice à la diffusion des légendes.
Voilà pourquoi nous avons à peine entrevu, tout au commencement, ce type de matamore si fréquent dans les guerres d’autrefois. Il y en eut des exemples au début. Quand les premiers blessés de la retraite de Charleroi nous arrivèrent, fin août 1914, à l’hôpital où j’étais mobilisé, j’entends encore l’infirmier major nous raconter le lendemain : « Avez-vous écouté les récits des blessés ? C’est du vrai Tartarin, bien qu’ils soient du Nord. A les croire, chacun d’eux a « zigouillé » quelques douzaines de Prussiens (on ne disait pas encore : de Boches) : en attendant, ils sont presque tous blessés au c... » Au fait, outre leurs propres exploits, ils narraient les faits les plus extraordinaires, avec une assurance qui ne supportait pas la moindre objection, même de la part des officiers : ils avaient vu des blessés flamber sur des bûchers de paille, les généraux Percin, Sauret, etc., fusillés pour trahison. Car nous étions trahis, vendus –, comment en douter, alors qu’à chaque bataille ils enfonçaient les Allemands et qu’on leur donnait ensuite l’ordre de reculer ?
Cette mentalité s’est, par la suite, et très rapidement, modifiée du tout au tout, sous l’influence des événements. Le poilu est devenu, sauf exception, un homme réservé et résigné, modeste et point vantard, qui a au contraire horreur des hâbleurs de tout acabit. Du jour où il a compris qu’il fallait « tenir », la ténacité et la patience lui ont conféré des qualités nouvelles qu’on ne soupçonnait pas.
Exception doit être faite seulement – et encore pas toujours – pour les prisonniers et les combattants revenus de régions lointaines et qui, comme les anciens voyageurs, ont tendance à amplifier leurs récits, à exagérer leurs mérites, leurs souffrances, ou à satisfaire les désirs de leur auditoire et son goût pour le merveilleux.
A entendre les poilus revenus d’Italie, deux divisions françaises auraient suffi pour arrêter la débandade effroyable de deux millions d’Italiens après le désastre de Caporetto : l’histoire – et le simple rapprochement des dates – établit au contraire que l’armée italienne était reformée sur la Piave avant l’arrivée des contingents franco-britanniques. La supériorité écrasante et dédaigneuse que le poilu s’attribue sur le soldat italien n’est que la confirmation de la légende répandue avant la guerre et suivant laquelle l’Italien était mauvais soldat : la légende a son origine dans la tenue médiocre des troupes napolitaines à l’époque de l’expédition des Mille. Le soldat italien, au contraire, s’est montré bon combattant au cours de la dernière guerre, en dépit de revers dus avant tout à des fautes de commandement : Caporetto n’est pas plus déshonorant que Morhange. Mais la légende était trop ancrée : le peuple (civils ou mobilisés) n’admet pas que les faits contrecarrent ses opinions arrêtées, et il n’accepte que des récits qui les confirment. Encore au mois de juillet 1918, un gendarme de Modane me racontait qu’à la récente offensive sur la Piave, les Italiens avaient commencé par s’enfuir, mais, arrêtés par des mitrailleuses françaises, ils étaient alors partis de l’avant. Semblables rumeurs n’ont jamais été propagées sur le compte des Américains, dont la réputation était aussi faite à l’avance, mais dans un tout autre sens.
Des récits analogues nous sont arrivés de l’armée d’Orient, et les soldats écrivaient en outre, alors que nos forces étaient peut-être dans la proportion de un contre trois, qu’ils ne s’expliquaient pas l’inaction du commandement, et qu’il n’y avait qu’à aller de l’avant sans qu’aucune résistance sérieuse fût à craindre. Quant aux prisonniers internés en Suisse, ils assuraient, dès février 1916, que l’Allemagne mourait de faim et que leurs gardiens ramassaient les rogatons de leurs repas : c’était l’époque où l’Allemagne fournissait des pommes de terre à la Suisse à un prix inférieur à celui des marchés français.
Ce sont les soldats et les réfugiés qui ont accrédité la légende des poignets coupés, une de celles qui ont eu le plus de succès, et qui survivra sans doute à la guerre : nous en reparlerons plus loin [28].
Chapitre II
Naissance et diffusion des légendes
Les conditions du milieu : la surexcitation, l’accroissement de la crédulité ; difficulté d’information ; légende et vérité ; le voyage du roi d’Espagne. – La censure et les légendes ; les journaux « bourreurs de crânes » ; pénétration réciproque des légendes populaires et des fausses nouvelles de la presse ; la légende par l’image. – Propagation des faux bruits, ses causes, sa rapidité ; les faux bruits qui meurent, les légendes qui vivent. – Peut-on arrêter les faux bruits ? L’action individuelle ; les démentis du Gouvernement, des journaux.
Comment naissent et s’accréditent les légendes ? Ce ne sont pas des créations individuelles qui s’étendraient peu à peu ; ce sont de véritables formations collectives, dont on ne saurait retrouver les auteurs, parce que ceux-ci sont légions. Elles sont nées simultanément dans de nombreux cerveaux ; les mêmes causes, dans un milieu donné, provoquent les mêmes effets. Et ce qui produit leur succès, c’est précisément qu’elles correspondent à l’état d’esprit général. La surexcitation nerveuse les met en circulation, et elles se répandent beaucoup plus vite et plus aisément qu’en temps normal. L’excitabilité varie suivant les tempéraments, comme nous l’avons vu, mais aussi en raison des milieux et surtout du moment. Il ne semble pas que les progrès de la civilisation l’aient sensiblement atténuée, ni que le flegme normal du temps de paix en ait préservé les populations du nord, anglo-saxonnes ou germaniques. Il est naturel, par contre, que les événements violents, les périodes d’angoisses ou de grands espoirs, en augmentant la tension nerveuse, en avivant les craintes ou les espérances, aient facilité et multiplié la diffusion des fausses nouvelles et des légendes.
Non seulement l’opinion publique est surexcitée pendant les guerres, mais encore la crédulité moyenne est considérablement accrue. L’état d’esprit général empêche de voir les côtés invraisemblables de l’anecdote : c’est un truisme que le sens critique s’oblitère plus ou moins en temps de guerre ou de révolution, parce que les facultés émotives prennent le pas sur les facultés de raisonnement, Et puis on voit tant de choses nouvelles et extraordinaires que la fiction peut passer facilement pour vérité : les gaz asphyxiants et les canons à longue portée (auxquels nos compatriotes des pays occupés n’ont jamais voulu croire pendant la guerre), n’étaient-ils pas, a priori, plus invraisemblables que certaines légendes ?
Le raisonnement le plus simple, qui suffirait à montrer l’insanité d’un bruit, ne vient même pas à l’esprit : lorsqu’on prétendit, par exemple, que l’espionnage allemand avait inscrit sur le revers des plaques Kub des indications topographiques, n’a-t-on pas réfléchi que l’ennemi avait des renseignements bien plus précis et plus complets avec nos cartes d’état-major, qu’il possédait, comme nous les siennes ? C’était aussi enfantin que la livraison du plan de Paris, dont fut accusé le maréchal Vaillant en 1870 [29]. Pouvait-on admettre que le Kaiser avait commandé un déjeuner à Paris pour le 15 août 1914, quand la mobilisation allemande et la concentration des forces d’attaque n’étaient même pas terminées à cette date ? Mais on ne réfléchit pas.
Les autorités mêmes sont prises au piège. Le 23 mars 1918, malgré l’avis des techniciens compétents de l’aviation, malgré l’affirmation qu’aucun aéroplane allemand ne survolait la région parisienne, malgré l’impossibilité absolue pour des avions ennemis d’avoir repéré Paris par un épais brouillard et de se maintenir ensuite invisibles dans un ciel immaculé [30], le Gouvernement militaire de Paris et le ministère de la Guerre attribuèrent, pendant une demi-journée, à des gothas – tout comme l’opinion publique, – le bombardement par canon à longue portée, et rédigèrent l’après-midi le communiqué ahurissant d’après lequel des avions ennemis avaient survolé Paris et avaient été pris en chasse. Tout homme de sang-froid et de sens critique aurait dit – en temps normal : ce ne sont pas des avions, pour telles raisons ; nous ignorons de quel engin il s’agit : cherchons-le. Mais en temps de guerre on veut savoir avant de chercher, et ceux qui ont approché les sphères officielles peuvent témoigner que ces milieux ne sont pas les moins sujets à la surexcitation.
Excitabilité, crédulité, voilà pour les individus. Mais aux causes qui modifient la mentalité sociale s’ajoute une cause externe non moins importante : la suppression de la liberté de la presse. L’existence de la censure a contribué dans la plus large mesure à accréditer les fausses nouvelles : le narrateur n’a-t-il pas beau jeu en affirmant que tel fait est exact, mais qu’il est défendu aux journaux d’en parler ? « L’existence de la censure, remarque justement M. Pierre Chaine [31], permet de construire, à côté de la vérité officielle, les hypothèses les plus audacieuses », et l’on peut même ajouter qu’aux yeux des esprits frondeurs, si nombreux chez nous, « le silence de la presse à leur égard ne constitue pas un démenti, mais une présomption d’authenticité ». Le mutisme sur les points de chute des bombes, commandé par des raisons militaires, a favorisé les fausses informations qui ont pullulé.
Même pour un esprit critique et suffisamment informé, la recherche de la vérité, du fait de la censure, devient souvent singulièrement malaisée. Je prendrai pour exemple le voyage vrai ou supposé – du roi d’Espagne à Paris en juin 1918. On expliquait ainsi le silence soudain des gros canons : le Gouvernement allemand ne voulait pas s’exposer à tuer le souverain d’un grand pays neutre. Naturellement celui-ci venait pour préparer une médiation. Et les commentaires, les amplifications, les précisions allaient leur train. L’un avait vu le roi à la Comédie-Française ; l’autre s’était trouvé à son arrivée à la gare d’Orsay et décrivait même les tentures. Bref, on retrouvait tous les caractères d’une légende formée sous le manteau de la censure.
Le 26 juin, le directeur d’un grand journal parisien en expliquait ainsi la genèse à son entourage : un attaché de l’ambassade d’Espagne, M. Q... de L.... qui ressemblait fort à Alphonse XIII, s’était installé à l’hôtel M..., à la suite du départ pour la campagne de sa femme et de ses domestiques ; à un ami qui l’interrogeait par téléphone sur le bruit naissant du voyage du roi à Paris, il aurait répondu par plaisanterie :Certainement ! Je viens de manger une côtelette avec lui !" Et ce propos ironique aurait fini d’accréditer la légende.
Mais trois jours après, le directeur d’un autre grand journal parisien me certifiait qu’Alphonse XIII était bien venu à l’hôtel M..., qu’il était même allé à Londres pour y préparer certaines négociations au sujet de l’Autriche et qu’il était reparti très satisfait pour Madrid ; le séjour simultané de M. Q... de L... à l’hôtel M... avait été un habile maquillage pour dérouter l’opinion.
Aucun motif ne me permettait d’attacher plus de valeur à l’un des deux témoignages plutôt qu’à l’autre : a priori les deux hommes, de par leur situation et leurs attaches personnelles, devaient être également bien informés ; en revanche, ils pouvaient avoir d’égales raisons, suivant leur point de vue politique, de démentir une médiation réelle ou d’accréditer la réalité d’une tentative inexistante. De nombreux journaux, après un silence assez long, ont déclaré que ce voyage était une légende : mais d’autres se sont tus, et les premiers pouvaient agir d’après un mot d’ordre. De sorte qu’à l’heure où j’écris, en l’absence de documents officiels et probants, il m’est impossible d’affirmer si l’on est en présence d’un fait réel ou imaginaire [32].
S’il en est ainsi pour les faits parisiens, que dire de l’étranger ? Nous ne connaissons pas encore la vérité sur les conditions dans lesquelles s’est produite la mort de Nicolas II ; il n’est pas certain que le récit donné par M. Pichon, d’après le prince Lvov qui n’était pas témoin oculaire, soit conforme à la réalité.
En temps de guerre, malgré les recherches, la vérité peut donc être prise pour la légende et vice versa. Si la distinction est difficile pour des esprits pondérés, habitués à manier la méthode critique, si les Gouvernements eux-mêmes peuvent s’y tromper parfois (comme pour les avions-fantômes du 23 mars 1918), que se produira-t-il chez les âmes simples ou impressionnables, dénuées de tout moyen d’investigation et de contrôle ? N’est-on pas impressionné, de prime abord, par ceux qui affirment avoir vu ? On s’explique qu’à de telles époques la réalité soit constamment mêlée à la fiction. Plus tard, la suppression de la censure, la publication des documents diplomatiques, la libre discussion de tous les sujets avec les preuves à l’appui des arguments, permettront d’écrire l’histoire et d’édifier la religion des élites intellectuelles. Mais pour la foule, il sera trop tard : la légende aura creusé son sillon indélébile dans les cerveaux, tout au moins des générations présentes.
* * *
Aux journaux (et à la censure qui les contrôle) revient une part importante dans la formation et la diffusion des légendes : on a vu un exemple curieux pour l’Angleterre avec les anges de Mons [33].
L’un des principaux buts de la censure en temps de guerre est d’empêcher la propagation des fausses nouvelles. Mais si elle a arrêté au vol nombre de « canards », elle en a cependant laissé passer plus d’un. Le censeur, qui est un bien petit personnage, et souvent aussi une intelligence médiocre, n’est ni infaillible ni aussi bien informé que le commun des mortels pourrait le supposer. Ne pouvant à tout propos en référer à ses supérieurs, il lui arrive maintes fois de laisser imprimer des faits mal contrôlés ou douteux, lorsqu’ils sont sans importance et qu’ils ne peuvent avoir pour résultat de renseigner l’ennemi ou de déprimer l’opinion.
Tantôt la tolérance s’explique par le désir, souvent plus louable que clairvoyant, de réconforter le public : ainsi Anastasie, dès le début de la guerre, laissa s’accréditer la légende de l’Allemagne affamée. Tantôt les maîtres des ciseaux se montrèrent complaisants envers les nouvelles, vraies ou fausses, susceptibles de servir les intentions des puissants du jour ou de complaire à l’opinion dominante. Parfois même de graves fonctionnaires laissèrent publier des erreurs avérées dans le seul but de se divertir aux dépens des journalistes et du public : telle l’histoire, racontée par le Dr Lucien Graux, de ce « vieux chimiste » qui avait donné à un journal une information abracadabrante sur des nouveaux gaz asphyxiants :
La fausse nouvelle avait été inventée, non loin du front, par un officier d’artillerie qui, pour répondre quelque chose à un journaliste friand de nouveau, avait improvisé n’importe quel invraisemblable mariage chimique. Cette énormité n’avait pas été perdue, et c’est en quarante-huit heures qu’elle sut atteindre Paris, être imprimée comme vérité et mise sous les yeux de censeurs fort perplexes. Un technicien fut appelé, lut la morasse et déclara : « Laissez passer, car c’est bien réjouissant et tout à fait inoffensif. » Le public, le lendemain matin, se vit servir ce plat de mort-aux-rats aussi fantaisiste que nouveau. Bien des gens retinrent la recette pour la colporter parmi leurs amis et connaissances. Voilà souvent comment se font pour les gaz asphyxiants les réputations les moins justifiées [34].
Alors que le contrôle de la censure conférait aux informations des journaux, au moins pour quelque temps et dans certains milieux, une autorité plus grande et quasi-officielle, la collaboration volontaire d’Anastasie avec de joyeux fumistes paraît au moins d’un goût douteux. Dans un plus grand nombre de cas, par contre, la dame aux ciseaux ne pouvait contrôler. Parfois la responsabilité semble remonter plus haut : telle fut, par exemple, en novembre 1916, l’annonce de l’élection de M. Hughes à la présidence des Etats-Unis, à un moment où le scrutin n’était pas encore clos dans l’Ouest américain !
Semblable erreur ne pouvait engendrer une légende. Il n’en est pas de même pour la fameuse « usine aux cadavres humains », lancée par un mauvais traducteur, ignorant que le mot allemand Kadaver ne s’applique qu’aux cadavres d’animaux (début de 1917) [35].
De toute façon, les journaux ont créé beaucoup de légendes. La responsabilité d’une certaine presse n’est pas douteuse : par besoin d’information à outrance, par bluff commercial, par désir de flatter les goûts ou les instincts des lecteurs, elle n’a pas reculé, même dans une époque grave où tout acte public pouvait être lourd de conséquence, devant les hâbleries, les informations de chic, les mensonges, les truquages de documents. C’est, en 1914, l’histoire du Boche fait prisonnier par l’appât d’une tartine ; le « rouleau compresseur » et les Russes à cinq étapes de Berlin ; la légende, si irritante pour les soldats, du poilu souriant et heureux de la guerre, dans des tranchées pourvues du confort moderne. Le lendemain du premier bombardement de Dunkerque par un canon à longue portée situé derrière l’Yser, et alors qu’on ignorait la nature exacte et l’emplacement de l’engin, un journal « de grande information » nous donne la photographie du navire-fantôme qui tirait, affirmait-il, sur la ville. Un peu plus tard, le 20 janvier 1917, son concurrent, changeant audacieusement la légende d’une illustration reproduite d’après The Graphic du 8 mai 1915, faisait acclamer la guerre à outrance par des cosaques... qui remerciaient un officier de ses félicitations pour un récent fait d’armes. Ce « bourrage de crânes » – qui devait engendrer à l’égard de la Russie de si amères désillusions – se passe de commentaires. A quoi bon citer des noms ? ils sont sur toutes les lèvres.
Consolons-nous en pensant que nos ennemis, voire nos alliés, n’ont pas été mieux servis par leurs organes à gros tirages. En décembre 1914, les Münchner Neueste Nachrichten annonçaient gravement – sans doute pour faire plaisir à leurs lecteurs [36] – que sur 150.000 conscrits français de la classe 1915, 70.000 avaient déserté à l’intérieur ou passé la frontière [37]. Bien plus divertissante la phrase de la Taeglische Rundschau sur la pose théâtrale de Joffre quand il traversait les rues de Paris à cheval [38] : la rédaction teutonne se croyait toujours à l’époque du général Boulanger ! Mais les deux plus forts « canards » qui aient été enregistrés sont encore ceux d’un journal italien déclarant que les Turcs amenaient vers Suez des chameaux chargés de 300.000 sacs de sable pour boucher le canal [39] et des Canadian News annonçant l’invention par Edison d’un canon qui tirerait de New York sur Berlin [40]. Bornons là notre investigation dans le domaine des fausses nouvelles purement journalistiques, qui ne touchent notre sujet que par incidence.
Un point de vue plus intéressant et plus délicat est la pénétration réciproque des légendes créées soit par le journal, soit par la foule. Tantôt le public s’empare d’une fausse nouvelle lancée par un journal, et lui fait un sort ; tantôt la rédaction ou l’écrivain recueille une rumeur de la rue ou de son entourage et lui infuse une vitalité plus grande par la publicité et l’autorité que lui confère le livre ou la gazette. Qu’un tempérament émotif préside aux destinées d’un journal à grand tirage, et voilà aussitôt assuré le succès de nombreuses légendes [41].
Dans bien des cas, l’origine première n’est pas toujours aisée à retrouver, car le lecteur, qui répète le récit du journal, se garde bien, en général, de citer sa source : il laisse ou fait croire à une information personnelle, pour mieux se mettre en valeur, et il a bien soin de démarquer l’anecdote et de la situer ailleurs, afin de donner le change. A plus forte raison, lorsque la nouvelle a passé de bouche en bouche, serait-il impossible, en l’absence de documents ou de longues recherches, d’en situer la source exacte.
Au printemps de 1918 courait partout, avec des variantes, la légende des œufs de l’Américain : le Yank, abominablement volé pour deux œufs qu’une marchande lui avait vendus à un prix de milliardaire, s’était vengé spirituellement en lui faisant cuire durs plusieurs douzaines d’œufs qu’il lui avait ensuite laissés pour compte. A la fin de mai, j’entendis conter l’anecdote en Auvergne par une personne qui, bien entendu, avait assisté elle-même à la scène aux environs d’Issoire. J’avais lu l’histoire un mois plus tôt dans Le Cri de Paris, que de nombreux journaux de province avaient dû reproduire. Le rédacteur de l’écho avait-il voulu donner une leçon, sous forme de parabole, aux commerçants trop avides, ou se faisait-il l’interprète d’une anecdote du boulevard ? On peut préférer la première hypothèse, sans toutefois la garantir. En revanche, l’histoire des fourchettes empoisonnées, que nous verrons bientôt [42], semble bien un ragot de la rue ramassé par un journal en quête d’informations sensationnelles.
Il arrive enfin que des articles de journaux mal interprétés donnent lieu à des bruits erronés. Le 4 mars 1918, le lieutenant-colonel Rousset écrivait dans Le Petit Parisien que la supériorité de l’aviation alliée devait nous permettre de bombarder efficacement les villes du Rhin ; puisque, pour le moment, on ne pouvait pénétrer autrement chez l’ennemi, il fallait détruire Cologne, Mayence et Francfort : c’était le seul moyen de terminer rapidement la guerre. – Le jour même, j’entendais raconter : « La guerre va finir bientôt ; cinq mille avions vont détruire Berlin, dont il ne restera plus une maison debout ; en même temps nos poilus iront jusqu’au Rhin. » Voilà bien, saisis sur le vif, les procédés de déformation et de grossissement que nous analysons plus loin, les projets et désirs transposés dans la réalité, avec des noms symboliques et les chiffres fatidiques.
La gravure aussi peut produire – sans jeu de mots – des légendes. Certaines rentrent dans la catégorie des fausses nouvelles lancées intentionnellement par des gouvernements sans scrupule. Lorsque, au début de la terrible bataille de Verdun, des éditeurs allemands, avec l’autorisation de la censure, lancèrent la fameuse carte illustrée Strassenkampf in Verdun (combat de rues dans Verdun), il s’agissait, par ce bluff, d’impressionner les neutres et de remonter le moral du front et de l’arrière en faisant croire que l’héroïque cité était prise. De semblables anticipations ont été plus d’une fois risquées outre-Rhin [43], par la gravure et la médaille : elles n’ont pas réussi à nos ennemis.
Tout autre est l’esprit, en France, de certaines gravures dont l’interprétation a pu déformer le sens réel. Ainsi, au début de 1917, fut éditée une carte postale illustrée avec la légende « Le bon gardien » : une sentinelle, aux avant-postes, qui s’est endormie pendant sa faction, se réveille soudain et reconnaît avec stupeur le généralissime, qui a pris son fusil et monte la garde à sa place sans avoir voulu réveiller le soldat fatigué. « Lui ! » s’écrie le poilu. Aucun nom propre, mais tout le monde l’a reconnu. Le dessinateur a voulu symboliser par un trait touchant la bonté de Joffre et sa sollicitude envers les troupes : mais cette gravure a peut-être suffi à créer dans certains milieux la légende du maréchal factionnaire.
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Faux bruits et légendes se propagent par contagion mentale. Tout en le déplorant, il faut bien reconnaître que l’erreur a une plus grande force contagieuse que la vérité. Elle est revêtue, en effet, de tous les appâts destinés à plaire : loin de molester l’opinion, elle la courtise en se soumettant à ses multiples exigences, en évoluant suivant la mode du jour. Alarmiste dans les périodes de revers, optimiste avec le succès, elle donne d’avance les mauvaises nouvelles qu’on craint ou les bonnes qu’on escompte, en faisant toujours large mesure. Jamais elle ne heurte les idées admises. Au lieu de la complexité de la réalité, déplaisante pour les âmes simplistes, elle offre, avec de belles histoires qui séduisent l’imagination des foules, des faits faciles à comprendre, des causes tangibles, des personnages tout d’une pièce et surtout des emblèmes frappants qui restent gravés dans les cerveaux. La légende des plaques Kub symbolise l’ingéniosité de l’espionnage allemand comme les poignets coupés des enfants belges les atrocités allemandes. Le Boche a tant commis de méfaits qu’un crime de plus n’était pas fait pour surprendre. Les intellectuels se feront une opinion en compulsant de volumineux dossiers : aux peuples il faut le nom, le fait, l’image qui synthétise un ensemble.
En circulant de bouche en bouche, les légendes sont susceptibles de se transformer. Chaque narrateur peut y introduire des variantes, mais celles-ci ne sont acceptées que si elles correspondent à l’esprit général. Quand le sujet s’y prête, il s’y introduit des éléments locaux : lorsque la rumeur courait au front que le Kronprinz avait été blessé et fait prisonnier, le conteur ne manquait pas d’ajouter qu’il était soigné dans un hôpital de son secteur. Du jour où la légende cesse d’être flottante pour se cristalliser, le récit se fixe et les variantes s’éliminent.
La rapidité de propagation des bruits erronés est remarquable. La nouvelle de la fausse victoire de Mac-Mahon, en 1870, « fit traînée de poudre jusqu’aux Pyrénées » [44]. Le 10 août 1914, le surlendemain de la bataille d’Altkirch, les gens « bien informés », dans une petite ville de l’Ouest, chuchotaient que le combat avait coûté aux Français 20.000 hommes et 35.000 aux Allemands : renseignement confidentiel qu’on tenait d’un major et qu’il ne fallait point ébruiter, surtout ! pour ne pas alarmer les familles. Le lendemain, le grand mystère était le secret de Polichinelle, non seulement à Ch..., mais dans toute la France, à tel point que le Gouvernement jugea utile, le jour même, de démentir ce racontar [45].
Et ceci nous amène à une question intéressante : peut-on détruire les légendes ? Avant de l’aborder, constatons d’abord qu’un grand nombre de faux bruits meurent naturellement sans qu’il soit nécessaire de venir à la rescousse, soit qu’ils aient été contredits par des faits postérieurs, soit plutôt qu’ils tombent dans l’oubli, parce qu’ils n’ont pas les caractères nécessaires pour prendre racine dans l’âme populaire : autant d’ébauches peu viables qui manquent de vigueur pour se développer et se fixer en légendes. Ainsi en est-il de toutes les anecdotes qui ne sont pas suffisamment frappantes, imagées, symboliques, ou qui se rapportent à des détails sans intérêt, à des incidents que la mémoire ne retient pas.
Démentis par les faits, d’abord sur place, puis par le rayonnement de la renommée, les renseignements faux ou exagérés sur les points de chute des bombes et les dégâts occasionnés, qui se multipliaient dans la région parisienne au lendemain de chaque raid de gothas. Pouvait-on croire longtemps, par exemple, que « l’Ecole des Mines n’existait plus », comme le bruit en avait couru avec insistance le 31 janvier 1918, quand de nombreux passants constataient chaque jour que les dégâts se bornaient à des bris de vitres et de meubles ? Les fausses rumeurs concernant la prise ou l’évacuation de telle ville, des combats inexacts, etc., ne devaient pas survivre longtemps aux circonstances qui les avaient fait naître. Au contraire, des récits anecdotiques ou des prophéties légendaires [46], cristallisés autour d’un fait frappant ou d’un personnage historique, ont eu la vie beaucoup plus dure et sont devenus de véritables légendes, capables de survivre à travers plusieurs générations : tels les poignets coupés, les plaques Kub, l’automobile de Maggi qui emportait en Allemagne, le jour de la mobilisation, des bidons de lait pleins de louis d’or [47] et [dont le chauffeur] aurait été arrêté et tué ; le déjeuner manqué de Guillaume Il à Paris pour le 15 août 1914, etc. Les deux dernières légendes me furent répétées – quatre ans après avoir été mises en circulation – en juillet 1918, en Savoie, par des montagnards de Bessans : on peut les considérer, je crois, comme fixées.
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Beaucoup de légendes sont inoffensives ; d’autres n’intéressent que le philosophe ou le moraliste, en ce sens qu’elles risquent de développer la crédulité publique ou de favoriser certains instincts, comme la haine ou la méfiance, qu’il n’est pas prudent de trop exciter parmi les foules, car on ignore quels peuvent en être les rebondissements et les répercussions. Les pouvoirs publics s’inquiètent seulement des rumeurs nombreuses qui sont de nature, pendant les époques troublées, à alarmer ou à démoraliser l’opinion, qu’il s’agisse de nouvelles alarmistes ou optimistes : car le faux succès, une fois démenti, cause une désillusion aussi déprimante que l’annonce d’une catastrophe ou d’un revers. On conçoit que les gouvernements s’efforcent d’y couper court ; on s’explique aussi que des hommes politiques, qui s’avèrent trop souvent comme de piètres psychologues, en attribuent la paternité à leurs ennemis étrangers ou à leurs adversaires intérieurs, suivant l’adage latin : is fecit cui prodest.
A quelque point de vue qu’on se place, et bien que les légendes nous intéressent comme psychologues ou comme simples curieux, c’est un devoir pour tout citoyen de chercher, dans l’intérêt de la santé morale du peuple, à arrêter les faux bruits : si le silence a parfois sa raison d’être, tout ce qui est contraire à la vérité est pernicieux.
D’une façon générale, rumeurs erronées ou légendes naissantes ne résistent pas à une action efficace. Mais il faut que celle-ci vienne à temps – avant que la légende soit enracinée – et qu’elle porte juste. Double difficulté !
En face d’une foule surexcitée, il est impossible de raisonner. Le Dr Le Bon a cité, dans la Psychologie des foules, l’exemple du maréchal Vaillant, traîné par la populace, en 1870, pendant le siège de Paris, auprès du Gouvernement de la Défense nationale : on l’accusait d’avoir vendu le plan de Paris aux Prussiens ! Garnier-Pagès n’objecta rien : il déclara que le criminel serait sévèrement jugé, l’assistance s’écoula satisfaite, et... il fit sortir le maréchal par une autre porte. C’était un homme qui connaissait l’âme des foules.
Quand elle peut et sait s’exercer, l’action individuelle réussit souvent. Il suffit quelquefois de faire appel aux facultés de raisonnement, lorsqu’on est en présence de peu d’auditeurs et que le milieu n’est pas trop échauffé. Mais ce n’est pas tout de raisonner, il faut prouver ; il faut surtout que la contradiction, par son autorité, par le ton de sa parole, soit à même d’exercer un ascendant moral sur son ou ses interlocuteurs.
J’ai ainsi arrêté, lors des premiers raids des gothas, des débuts de panique dans mon quartier, alors que les sirènes des usines, qui servaient encore à annoncer l’ouverture et la fermeture des ateliers, faisaient croire à distance à une alerte diurne. Il suffisait de déclarer avec assurance et calme : « Voyons ! regardez votre montre ! il est une heure : vous savez bien que c’est la rentrée des usines. » Parfois, une pointe d’ironie placée à propos peut produire le même effet.
M. Etienne Charles a conté [48] comment il était arrivé à discréditer les faux bruits lancés par un de ses colocataires. La première fois, c’était en pleine alerte, au début des raids sur Paris : l’émotion était vive, le terrain bien préparé pour les rumeurs sensationnelles ; notre confrère échoua :
Dans la rue, quelques locataires étaient groupés devant la maison et regardaient le ciel étoilé, tout en écoutant M. X... qui leur donnait des détails.
– C’est terrible, me dit-il. Il y a vingt-et-un avions.
– Je sais, répondis-je, la concierge vient à l’instant même de m’indiquer ce chiffre, qu’elle tenait de vous, mais, vous, comment le savez-vous ?
– Je les ai vus par la fenêtre, je les ai comptés, réplique-t-il.
– Vous voulez rire, fis-je remarquer. Vos fenêtres comme les miennes sont dans un sens opposé à la direction d’où viennent les avions ennemis, et, d’ailleurs, ils ne sont même pas encore arrivés, car nous ne les avons pas entendus ; ils sont simplement annoncés, ce qui n’est pas la même chose.
M. X... se tut, mais je vis bien que le groupe des locataires me désapprouvait d’oser mettre en doute la véracité des paroles de mon voisin, qui a la langue bien pendue et n’est jamais à court de récits abondants, à cause qu’il a pour métier de faire l’article comme marchand de bibelots et de bricoler à destination du front. C’est, d’ailleurs, ce contact – lointain – avec les soldats qui lui vaut d’être en matière d’histoires de guerre cru sur parole dans la maison, et il en a toujours et beaucoup à raconter.
Force était donc, ce jour-là, de battre en retraite et d’attendre des circonstances plus propices. Celles-ci ne tardèrent pas à se présenter. Au cours d’une alerte suivante, alors que le bruit courait qu’une bombe était tombée sur une grande gare, notre alarmiste partit aux nouvelles et revint avec des détails, aussi effroyables que circonstanciés, qui furent démentis, non seulement par le communiqué de l’après-midi, mais encore par le témoignage de toutes les personnes qui s’étaient rendues sur les lieux. La partie était belle désormais pour confondre le hâbleur, qui, devant la colère des locataires et de la concierge, cessa ses racontars et s’abstint même de descendre dans les caves de l’immeuble.
Mais il n’est pas toujours facile de remonter à la source des bruits, qui sont souvent d’origine collective. Ceux qui les propagent, et qui ont pu y ajouter, plus ou moins inconsciemment, des détails de leur cru, y attachent au moins autant de créance que ceux qui les ont lancés. Le silence ou le scepticisme des auditeurs, loin de les décourager, sert d’aiguillon aux narrateurs, en les incitant à apporter, à l’appui de leurs dires, de nouvelles précisions et des références supplémentaires. La simple contradiction les irrite. Il faut être en mesure de les confondre en prouvant la fausseté ou l’impossibilité de leurs allégations, de préférence devant témoins : ceux-ci, moins directement intéressés, se rendront à l’évidence et le conteur, se sentant lâché par l’auditoire, s’effondrera. Comme il s’agit d’émotifs, il importe surtout de le prendre de très haut et, nous l’avons déjà dit, d’imposer d’emblée son ascendant moral.
Un exemple. Le lendemain d’un raid de gothas, dans un tramway, une femme raconte, avec des détails horrifiques, que de nombreuses bombes sont tombées dans la banlieue, à M... qu’il y a beaucoup de morts. Une voix s’élève dans la voiture, tranchante et impérative : « Vous mentez, madame ! J’habite M.... et il n’y est pas tombé une seule bombe cette nuit. C’est honteux de propager ainsi de fausses nouvelles ! » Désarçonnée du coup, la conteuse bat en retraite et balbutie des excuses : « Je répète ce qu’on m’avait dit... Je ne savais pas... » Voilà un canard qui, au premier vol, a eu les ailes coupées.
Le Gouvernement dispose d’un bon moyen : le démenti officiel. Encore faut-il savoir s’en servir. Le démenti pur et simple rencontre beaucoup d’incrédules ; pour qu’il soit opérant, il doit être circonstancié. Il ne suffît pas d’affirmer que la nouvelle est fausse : le Français, né frondeur, ne croit pas, comme l’Allemand, ses dirigeants sur parole. Il faut lui démontrer l’erreur, lui prouver que le bruit est erroné et pourquoi il ne peut être vrai. Au début d’août 1914, la rumeur courut que la bataille qui nous avait mis en possession d’Altkirch nous avait coûté 20.000 hommes hors de combat et 35.000 aux Allemands ; le Gouvernement démentit et donna la preuve : il n’y avait pas eu dix mille hommes engagés de chaque côté. Le public fut convaincu.
Il va sans dire que les démentis d’un Gouvernement portent d’autant mieux qu’il a été plus franc dans ses communiqués antérieurs : celui qui ment ou qui dissimule favorise par là même la propagation des fausses nouvelles.
Il suffit parfois d’un acte énergique, voire d’une velléité d’action pour couper dès leur naissance toute une floraison de bruits erronés. Au début d’octobre 1914, on colportait partout la rumeur de victoires imaginaires. L’annonce d’une enquête sur l’origine de ces bruits fit battre en retraite tous les « renseignés ». Personne ne savait plus rien [49].
Les démentis personnels des journaux ont beaucoup moins d’autorité ; néanmoins ils peuvent être efficaces lorsqu’ils sont adroitement présentés, par exemple lorsqu’ils tournent en ridicule ceux qui croient à une légende. En novembre 1914, la vague alarmiste ayant succédé à la vague optimiste par suite de désillusions succédant à des espoirs prématurés, le bruit courut qu’on avait évacué Compiègne et Soissons. Un journal de Paris démentit la rumeur, en ajoutant que l’écho en avait été accueilli par des éclats de rire dans les deux villes intéressées, et qu’on s’était fort diverti des Parisiens assez naïfs pour croire de telles billevesées [50]. Ce simple détail burlesque avait plus fait que le démenti lui-même pour persuader le lecteur, qui était touché dans son amour-propre.
Mais avant tout, il faut convaincre et non réprimer.
Autant la répression pénale s’impose pour tous les crimes et délits conscients, autant elle est injustifiée quand elle frappe les propos inconsidérés d’esprits excités, détraqués ou hallucinés. On soumet les aliénés à la douche, non à la prison ; on ne punit pas les malades ou les demi-malades : on les soigne, on les raisonne aussi. Condamner à trois semaines de prison, comme on l’avait fait en avril 1918, des midinettes qui avaient mis en doute, au restaurant, l’existence du canon à longue portée, c’est injuste d’abord, c’est maladroit ensuite ; c’est ériger des étourneaux sur un piédestal de victimes, c’est accorder de l’importance à des niaiseries, sans convaincre ni les intéressés, ni leur entourage, dont on risque au contraire d’accroître la méfiance : une remontrance paternelle, et, au besoin, vigoureuse, du commissaire eût été plus indiquée et plus efficace. A ce compte, comme l’écrivait Mme Séverine [51], on aurait pu arrêter la moitié de Paris le lendemain de l’explosion de la Courneuve, tant il circulait, ce jour-là, de bruits effarants dans les tramways, les cafés, les ateliers et les salons.
Chapitre III
Les caractères des légendes
Grossissement et déformation des faits ; explications erronées ; l’analogie ; généralisation d’un cas particulier ; le besoin de trouver la cause. – Le possible transformé en réel ; annonce d’événements attendus, craints ou espérés. – Goût du merveilleux et du drame : la mort de Gallieni, légendes de survie ; rôle attribué à l’individu, héros ou traître ; Joffre chez Poincaré. – Précision du détail ; chiffres fatidiques ; répétition des sujets.
Faux bruits et légendes présentent un grand nombre de caractères communs qui permettent le plus souvent à l’observateur expérimenté de les discerner à première vue.
Certains caractères résultent des procédés mentaux qui ont présidé à la formation de ces rumeurs.
Les uns ont pour point de départ des faits exacts, mais démesurément grossis, ou déformés, ou mal expliqués. Le besoin d’amplifier, comme aussi de dramatiser, est plus ou moins inhérent à la nature humaine ; les pédagogues le constatent déjà chez l’enfant. On sait aussi combien la mémoire est peu sûre. Nous avons tous pu constater qu’après chaque bombardement les dégâts des immeubles atteints étaient singulièrement exagérés par les gens « bien informés ». Une banale mutinerie des troupes russes cantonnées au camp de la Courtine, pendant l’été 1917, fit courir les bruits les plus alarmants dans tout le Plateau Central. Ici encore le mutisme imposé par la censure à la presse avait favorisé la légende : si on avait autorisé les journaux, comme ceux-ci le demandaient, à remettre les choses au point, l’incident aurait été ramené à ses proportions exactes.
Au lendemain du premier raid de gothas sur Paris, le 31 janvier 1918, une femme m’a déclaré : « L’école des Mines n’existe plus, elle a été réduite en miettes », sans oublier la référence : « Je le tiens de ma fille, qui habite à côté. » Or, la bombe était tombée devant l’école dont le gros œuvre est resté absolument intact, et où les dommages se sont bornés à des bris de fenêtres et de glaces. – Les exemples de ce genre foisonnent et sont présents dans toutes les mémoires. Les populations imaginatives de certaines régions du Midi connaissent le phénomène à l’état courant.
Plus intéressantes et plus spéciales aux époques de crises sont les déformations et les explications erronées. Pendant la guerre de 1870, en Auvergne, trois étrangers au pays passent dans le petit village de Saint-Martin-des-Plains, situé en dehors de toute voie de communication : on ne s’explique pas leur présence, on leur trouve des allures louches ; ce sont peut-être des espions. Le bruit se propage, se déforme. Quelques heures après, dans la commune voisine de Bansat, la nouvelle se répand que les Prussiens sont à Saint-Martin : on parle de uhlans, puis d’un régiment entier ; le châtelain lui-même ajoute foi au racontar et court réunir les hommes du village. Que faire ? Les plus hardis vont avec des faux et des fourches au devant de l’ennemi... qui se réduit à trois inoffensifs voyageurs [52].
En Italie, en mars-avril 1917, la population civile et militaire était convaincue qu’il y avait cent mille soldats français d’aucuns disaient trois cent mille – sur le front du Carso ; des troupiers siciliens m’affirmèrent que ce serait un corps d’armée français qui entrerait le premier à Trieste, suivant les plans élaborés par l’état-major. D’où venait ce bruit ? On voyait journellement de nombreux contingents français traverser l’Italie en chemin de fer pour une destination ignorée, et qui était en réalité Salonique : de là à conclure qu’ils se rendaient sur l’Isonzo, il n’y avait qu’un pas.
Plus d’une déformation vient d’une mauvaise lecture des journaux. En mai 1918, j’ai ainsi coupé à la racine, dans un petit village d’Auvergne, une légende naissante due à une simple erreur de nom : on assurait que les Anglais commandaient chez nous, à preuve que le généralissime était Anglais. On avait confondu Foch avec French !
Dans la même région, à la même époque, on racontait que les gros canons avaient fait, à Paris, de nombreuses victimes à la sortie d’un cinéma, et, naturellement, on en tirait la morale que si les spectateurs étaient restés chez eux, au lieu de s’amuser en temps de guerre, ils n’auraient eu aucun mal. Rien de semblable ne s’était produit : la confusion venait de phrases de journaux mal lues ou mal digérées, déclarant que tel ou tel jour l’alerte pour les gothas avait interrompu les représentations cinématographiques ou avait été donnée à la sortie des cinémas. Ce détail insignifiant avait pris une importance de premier plan aux yeux des paysans, jaloux de la ville, et pour qui le cinéma est le symbole du paradis urbain [53].
Les faits dont la cause n’apparaît pas de prime abord sont volontiers attribués à des machinations de l’ennemi, machinations dont on a eu de nombreux exemples, mais qui finissent par tourner à la hantise dans les cerveaux impressionnables. Telle fut, par exemple, à Toulouse, la légende des oranges empoisonnées qui nous est ainsi contée par un quotidien [54] :
Des oranges portant une piqûre, correspondant à un fragment de chair gâtée, et qu’on croyait empoisonnées, viennent d’être examinées par le laboratoire municipal de Toulouse, sur la plainte de quelques personnes qui avaient été incommodées en mangeant de ces fruits. Après une analyse minutieuse, le laboratoire municipal vient d’affirmer que cette piqûre provient d’un insecte qui laisse l’orange absolument saine, si on a la précaution d’enlever la partie atteinte qui est d’une couleur noirâtre et peu agréable à voir.
Cette fois le journal a servi à arrêter le bruit erroné. Pour la légende des fourchettes empoisonnées, qui courut un instant à Paris, c’est un journal, au contraire, qui la répandit, jusqu’au jour où des confrères mieux informés et de sens plus rassis remirent les choses au point :
On nous annonce, avec des airs affolés, qu’on a découvert dans la rue une longue traînée de petits dards métalliques longs de deux centimètres, et l’on suppose quelque noir dessein de nos ennemis. On se demande quel danger pourraient bien nous faire courir des petits dards de deux centimètres répandus sur le pavé ; tout au plus en voudraient-ils à nos semelles. C’est qu’on se rappelle qu’il y a deux ans, on parlait de fourchettes trouvées dans l’avoine venue d’Amérique et destinées à crever les boyaux de nos chevaux. On y voyait une ruse allemande. Renseignements pris, ces fourchettes étaient la partie découpée d’un clou qui tombe pendant la fabrication. Ces rognures d’acier avaient été livrées dans des sacs où l’on mit, plus tard, de l’avoine : quelques fourches restées accrochées au sac se mêlèrent à l’avoine. Les petits dards qu’on a rencontrés hier sont de la famille de ces fourchettes ; ce sont des pièces de petites machines perdues par un livreur [55].
Faut-il enfin rappeler la prétendue « machine infernale » qui avait provoqué l’accident du tunnel de Nanteuil (février 1919) ? Elle défraya pendant trois jours certains quotidiens, pour se réduire, après enquête, à un inoffensif phonographe !
Dans la recherche des causes, l’analogie et la généralisation hâtive jouent un rôle important.
L’avance allemande persistante au printemps 1918 fit courir le bruit, à Paris, au début de juin, que le Gouvernement était parti à Bordeaux, comme à la fin d’août 1914 ; d’autres variantes indiquaient, il est vrai, Tours ou Toulouse, – mais toujours le sud-ouest. – L’article malencontreux du sénateur Gervais, qui accusait les soldats du 15e corps d’avoir lâché pied devant Morhange, donna lieu, pendant un certain temps, à une série de légendes défavorables sur le compte des Méridionaux. Pendant la première bataille de la Marne, un soldat de l’arrière racontait ainsi qu’il avait vu revenir du front un train de blessés du Midi, encadrés de gendarmes, et qui se seraient mutilés volontairement. – Le rôle joué par les mitrailleuses à Petrograd, au début de la révolution russe, engendra, au cours de la grève parisienne des midinettes, quelques mois après, la légende des mitrailleuses cachées dans le sous-sol de la Bourse du Travail ou mises à la disposition des agents de police. Un fait frappant, exact ou erroné, peut engendrer ainsi un grand nombre de filiales.
La généralisation d’un cas particulier est un phénomène bien connu des philosophes sous le nom de sophisme de la généralisation. Le fait que quelques prisonniers, dans des circonstances exceptionnelles, étaient restés très longtemps sans pouvoir écrire à leur famille, fit éclore la légende de camps secrets de prisonniers dont les noms n’auraient jamais été publiés sur les listes et qui n’auraient pas eu la permission d’écrire ; on donnait couramment le chiffre de 40.000. La même légende courait en Allemagne pour les prisonniers allemands en France, pendant la première année de la guerre. Les démentis réitérés de la Croix-Rouge, après enquêtes et avec preuves à l’appui, eurent beaucoup de mal à déraciner cette légende qui avait été entretenue par certains journaux. La question fut encore vivement discutée, mais, après les documents fournis, il ne semble pas – jusqu’à preuve du contraire, bien entendu – que le doute puisse subsister à cet égard [56]. La Croix-Rouge genevoise, si dévouée à la cause des alliés, a toujours fait des déclarations formelles dans le même sens, basées sur les dossiers très complets qu’elle avait entre les mains.
Le besoin de connaître les causes, inhérent à l’âme humaine, suffit à lui seul pour créer des légendes. Qu’une offensive longuement préparée et sur laquelle on avait fondé de grands espoirs, ne donne pas les résultats attendus, une explication surgira, de nature à satisfaire l’esprit public, et ce sera souvent l’hypothèse la plus bizarre ou la plus invraisemblable qui trouvera créance.
En septembre 1915, un curé d’Auvergne me donna ainsi la raison de l’arrêt récent des opérations en Artois : on avait percé trop vite ; la trouée devait se faire en trois jours, et la fougue de nos troupes avait enlevé les lignes ennemies en trois heures ; aussi les renforts n’étaient-ils pas prêts. Ce récit, propagé par les combattants, et qui tendait, comme beaucoup d’autres dans les premiers temps de la guerre, à exagérer les exploits accomplis par les narrateurs, s’était aussi accrédité dans certains milieux de Paris. Il ne résiste pas, cependant, à l’examen impartial des faits, pour quiconque se rappelle les faibles moyens d’attaque dont nous disposions alors, la puissance formidable des défenses ennemies, et la lenteur avec laquelle, malgré l’héroïsme des troupes, furent conquis, morceau par morceau, Carency, Ablain-Saint-Nazaire, le Labyrinthe, etc.
* * *
Nous arrivons à une des principales sources psychologiques des légendes : le possible transformé en réel. Cette tendance est déjà très sensible, en temps normal, tant chez les âmes simples que chez les esprits au raisonnement hâtif ou superficiel : combien, à la lecture d’une proposition de loi déposée par un député obscur et sans influence, ont inféré que le projet allait être voté, voire qu’il était déjà en vigueur ?
Le jour de la mobilisation, le bruit courait à Paris que le frère de Calmette avait tué Caillaux. Evidemment, à peine avait-on appris l’assassinat de Jaurès que beaucoup s’étaient écriés : « La même chose pourrait arriver à Caillaux... Le frère de Calmette pourrait bien le tuer... [57] C’est peut-être déjà fait. » En temps normal on en reste là ; mais dans une période d’excitation nerveuse, l’hypothèse devient la réalité.
Tel fut encore le cas pour le prétendu meurtre du Kronprinz, qui courut en Allemagne, en Belgique et en Hollande au moment de la révolution allemande. Comme ce triste personnage était particulièrement haï et figurait parmi les principaux responsables de la guerre, sa mort violente apparaissait vraisemblable. Le bruit s’accrédita rapidement qu’il avait été tué par les soldats de son escorte ; des détails précis étaient envoyés aux agents ; nos journaux, pour une fois sceptiques, les publièrent sous réserves les 12 et 13 novembre 1918. Le 14, on apprenait de source officielle que le Kronprinz s’était tranquillement réfugié en Hollande, comme son père, en automobile.
Les offensives attendues sur un point donné sont prématurément annoncées : le désir d’être bien renseigné peut être le facteur principal de la mise en circulation de ces faux bruits. Le 26 mai 1918, un soldat, en gare d’Issoire, affirmait, avec des détails précis, que l’offensive allemande venait d’être déclenchée par 140 divisions sur un front de 60 kilomètres dans le secteur d’Arras, où tout le monde l’attendait d’un jour à l’autre, y compris le commandement français... Malheureusement, elle se produisit le lendemain sur le Chemin des Dames.
Pendant la maladie de Guillaume II (à la fin de 1915), qui fut entourée d’un certain mystère, le bruit de la mort du Kaiser courut à plusieurs reprises en Allemagne. Au début d’octobre 1918, après l’abdication du roi de Bulgarie, circula dans tout l’empire la nouvelle, d’un mois prématurée, de l’abdication de Guillaume II : des Allemands l’apportèrent à Bâle, d’où elle fut télégraphiée le 11 aux journaux suisses et français.
La fin de la guerre était attendue avec une telle impatience qu’on s’explique les anticipations qui se formèrent à ce sujet [58]. Dans la soirée du 7 novembre 1918, alors que les plénipotentiaires allemands étaient en route vers le Grand Quartier général français, la rumeur que l’armistice était signé s’accrédita à Paris ; en banlieue on affirmait que la nouvelle était affichée, que Paris était en délire et que les gens s’embrassaient dans les rues. D’aucuns, ne voulant pas sembler moins bien informés que leurs interlocuteurs, avaient entendu les coups de canon annonciateurs de la bonne nouvelle : trois suivant les uns, vingt-et-un suivant les autres ; on précisait parfois qu’ils avaient été tirés de Versailles ! Bien entendu, aucun coup de canon n’avait été tiré ce jour-là dans la banlieue, précisément pour éviter toute méprise.
Les officiers, dans le désir de paraître renseignés, étaient les premiers à propager le faux bruit, dont ils étaient dupes : ce qui contribuait à accréditer la rumeur. Les objections du simple bon sens ne les ébranlaient pas, témoin cet amusant dialogue rapporté par Le Cri de Paris [59] :
Ce même jeudi, sur la plate-forme d’un tramway, un jeune et brillant officier, extraordinairement décoré, interpellait un brave poilu dont l’uniforme minable disait les longues nuits de tranchée et les nombreux jours de bataille :
– Tu sais, mon vieux, c’est fini ! Tu vas être libéré ! Tu vas pouvoir retourner chez toi, l’armistice a été signé ce matin à 11 heures.
Un voyageur civil crut intervenir, avec beaucoup de civilité :
– Mon capitaine, je crois que vous allez un peu vite. J’ai tout lieu de penser qu’à l’heure actuelle les parlementaires allemands ne sont pas encore dans nos lignes.
Le capitaine sourit :
– J’ai mes renseignements, dit-il, ils sont absolument sûrs.
Et se tournant vers le poilu :
– Mon vieux, sois tranquille, c’est fini ; bois une bonne bouteille à ma santé en l’honneur de la nouvelle !
L’officier lui glissa dans la main un billet de vingt francs et descendit au premier arrêt ; alors le civil dit au poilu
– Je vous assure que le capitaine va trop vite.
– Mais je boirai une bonne bouteille tout de même, répondit le poilu.
Le lendemain 8, la fausse nouvelle parvenait à Orléans, où le préfet « marchait » sans réfléchir, et invitait ses administrés à pavoiser et à illuminer. A la mairie un homme de sang-froid eut l’idée de téléphoner au député même, M. Rabier, pour avoir confirmation : le démenti put ainsi parvenir à temps. On sait que l’armistice fut signé le 11 au matin.
Moins prudents, les Allemands, qui se sont révélés, au cours de la guerre, plus emballés que ces Latins tant décriés par eux, ont pavoisé plus d’une fois dans telle ou telle ville, à la fausse rumeur de victoires, reconnues, peu après, imaginaires.
Les Allemands se sont figuré volontiers que les Anglais, puis les Américains étaient les maîtres chez nous. D’où la légende, dont l’écho m’est parvenu en Suisse au printemps de 1916, qu’à Boulogne et à Calais les autorités civiles françaises avaient cédé la place à des autorités anglaises. D’après La Gazette de Francfort [60], les soldats américains contrôlaient à Paris les permissions des soldats français !
A tout moment, dans les époques agitées, les désirs ou les craintes de la collectivité, transposés du possible au réel, donnent naissance à de faux bruits, optimistes ou pessimistes selon l’état d’esprit du moment et suivant la mentalité des individus.
Les fauteurs ou propagateurs de nouvelles alarmantes sont des tempéraments peureux, des faibles d’esprit, et souvent, d’après le Dr Vallon, des malades (dyspeptiques, tuberculeux, etc.) dont le physique déprime le moral. Le processus est facile à observer. Pendant le bombardement de Paris par les « grosses Berthas », chaque fois que les pièces se taisaient plusieurs jours de suite, beaucoup appréhendaient une recrudescence d’activité plus redoutable qui devait se préparer dans ce silence de mauvais augure : les craintes se transformèrent vite en légendes, comme celle du bombardement qui obligerait à vivre cinq jours dans les caves [61]. Le 26 mai 1918, on disait à Paris que les Allemands avaient préparé 25 gros canons ; à la veille de l’offensive de juillet, le chiffre, qui avait fait foi dans les couloirs de la Chambre (et dont le leader d’un grand journal se fit l’écho) était porté à 14 plates-formes ornées chacune de trois Berthas.
La crainte de la levée en masse – de voir « faire la masse » comme disait le peuple – fit courir le bruit, généralement à la suite de revers, que l’opération redoutée était imminente. C’est encore un cas où la simple réflexion aurait suffi à prouver que la mobilisation générale avait réalisé la levée en masse de tous les hommes valides, et qu’on pouvait seulement songer à la compléter par des révisions d’exemptés et réformés. Mais comment attendre un jugement de sang-froid de la foule impressionnable, quand des écrivains, d’ordinaire sensés, demandaient « l’envoi de tous les scribes dans les camps d’instruction, leur remplacement par des femmes, l’incorporation des non-mobilisés [vieillards, aveugles, paralytiques, fous... évidemment !] dans les milieux propres à conserver l’ordre intérieur et même à renforcer, plus tard, l’armée active » [62]. Heureusement qu’on n’a pas écouté les conseils des hurluberlus pour renforcer les armées alliées.
L’annonce de nouvelles récupérations, à la suite de celles qui avaient déjà eu lieu, était au contraire plus vraisemblable. Au début de juin 1918, après un discours de M. Clemenceau qui avait mis en relief notre infériorité numérique, les discussions sur les effectifs à la Commission de l’armée, que la presse annonça en termes sibyllins, firent courir en tramée de poudre le bruit d’une nouvelle visite des exemptés et réformés ; de province affluèrent les lettres demandant des détails aux journaux, si bien que le Gouvernement dut envoyer un démenti le 15 juin. Cette fois, c’était une hypothèse construite sur un raisonnement plausible qui avait été prise pour la réalité.
Les victoires escomptées sont annoncées d’avance. En 1870, à la veille de Reichshoffen, l’optimisme populaire, entretenu par le Gouvernement, se traduisait par les fausses nouvelles de succès imaginaires : le bruit courut un jour que Mac-Mahon avait écrasé les Prussiens et fait 40.000 prisonniers ; on pavoisa et on se préparait à illuminer quand le Gouvernement démentit [63].
La confiance de la population fut mieux récompensée en 1914, mais les bruits de victoire circulèrent longtemps avant les premiers succès de la Marne : du petit au grand, c’étaient deux aviateurs qui avaient massacré un corps d’armée allemand [64], c’étaient 5000 uhlans faits prisonniers d’un seul coup de filet [65], c’étaient 40.000 Allemands tués dans la forêt de Compiègne [66], c’était l’ennemi coupé ou écrasé à Châlons, dès le 5 septembre [67]. Après la Marne, alors qu’on escomptait un nouveau recul allemand jusqu’à la frontière, circulèrent pendant un mois des rumeurs de victoires écrasantes, avec un nombre formidable de prisonniers, les généraux et le Kronprinz tués ou pris, etc. C’est dans la même catégorie des espérances transposées dans le même plan du réel qu’il faut ranger la fameuse reconnaissance, due à une demi-hallucination, de parents tués ou disparus qu’on a cru identifier dans des photographies de combattants ou de prisonniers publiées par les journaux [68].
* * *
Le goût du merveilleux et le besoin de dramatiser les événements trouvent leur expression dans de nombreuses légendes, celles précisément qui semblent appelées à survivre dans l’âme populaire.
La foule ne croit pas aux causes naturelles dans les moments critiques : la légende la satisfait en lui donnant les explications tragiques ou le merveilleux dont elle est éprise. Au début d’août 1914, la population belge attendait des renforts français qu’on ne voyait pas arriver ; mais ils étaient là, c’était certain. « Les troupes, disait-on, marchaient la nuit pour ne pas être vues par les aéroplanes, et se cachaient le jour. L’armée fantôme. Personne ne doutait que le pays ne regorgeât de soldats parfaitement invisibles comme le héros de Wells. Les douaniers eux-mêmes en étaient persuadés. [69] » Ainsi la légende mettait d’accord les désirs avec l’évidence visuelle, en répondant en même temps au besoin de romanesque et de mystère.
Comment admettre que le vainqueur de l’Ourcq était mort de maladie, comme le commun des mortels, au printemps de 1916 ? La mort légendaire du général Gallieni était au contraire bien plus impressionnante, donc mieux accueillie par l’opinion ; elle « expliquait » en même temps, d’une façon satisfaisante pour la foule, notre recul à Verdun pendant les premiers jours de l’offensive. Un permissionnaire me la racontait ainsi à Luchon en août 1916 (elle fit aussi florès à Paris) : « Gallieni venait de démasquer la trahison du général H... Celui-ci lui tira une balle dans le ventre et fut aussitôt abattu par l’officier d’ordonnance de Gallieni. » Le permissionnaire qui venait de la Somme, assurait qu’il avait été à Verdun, où le général H... commandait toujours un secteur !
Si la mort de personnages vivants, et toujours ennemis, a souvent été annoncée (von Kluck, le Kronprinz, voire le Kaiser), en revanche la disparition authentique d’hommes en vue, dans la nation même ou chez les alliés, n’est pas admise aisément par la foule, s’agit-il d’une mort tragique qui devrait satisfaire ses instincts, mais qui suggère au contraire d’autres suppositions. Le héros ou le traître ne peut pas mourir, semble-t-il, à l’instar du commun des mortels. L’amour du romanesque s’affirme par des complications imprévues ou des complicités, réminiscences inconscientes du roman-feuilleton, du cinéma ou des contes de Ma Mère l’Oye. Ainsi se sont formées, à toutes les époques, ces légendes tenaces de survie ou de morts vivants, aussi bien pour Louis XVII ou pour Napoléon 1er [70] que pour Frédéric Barberousse.
Le naufrage et le trépas de lord Kitchener n’ont pas été admis par tout le monde en Angleterre et aux Etats-Unis. Le bruit courut maintes fois que l’organisateur de l’armée avait échappé aux flots : on cachait son sauvetage pour le laisser ignorer à l’ennemi ; mais naturellement le lord était revenu occuper un des premiers postes pour préparer la victoire. Si bien que le bruit s’accrédita dans l’armée américaine, lors des victoires de l’été 1918, que le général Mangin, dont le passé colonial, l’énergie dure, l’audace et le sang-froid rappelaient le vainqueur de Khartoum, n’était autre que Kitchener camouflé sous un faux nom. Des diplomates français furent questionnés sérieusement à ce sujet par nos alliés [71].
Une légende de « réincarnation » analogue s’était accréditée en France en 1916 à la suite de l’offensive de Broussilof en Galicie : ce général russe n’était autre que le prince Bonaparte, qui, on l’avait annoncé au début de la guerre, exerçait un commandement dans l’armée moscovite. Mais cette fois il s’agissait d’un personnage vivant.
Après la mort de Pie X, le bruit courut assez longtemps dans certains milieux de France, mais surtout en Italie, que ce pape, bien vivant, avait été envoyé comme otage en Allemagne. La survie de Nicolas II, après son exécution officiellement annoncée, reste ancrée dans de nombreux cerveaux russes, où elle subsiste encore : nos journaux en ont publié un écho le 19 novembre 1918, d’après une dépêche Havas relatant le témoignage d’un correspondant du Morning Post à Petrograd ; suivant d’autres versions, un officier aurait été substitué au tsar et fusillé à sa place, ou bien des paysans auraient retrouvé le tsar dans un village perdu de Sibérie [72].
Les traîtres participent aussi aux légendes de survie : on racontait en Auvergne, en juillet 1918, que Bolo n’avait pas été exécuté : on avait fusillé un mannequin ; le narrateur tenait le récit, bien entendu, d’un soldat du peloton d’exécution, qui l’avait vu et répété.
L’espionnage et la trahison donnent lieu à des récits qui évoquent les films les plus sensationnels. Parmi les explications populaires de la catastrophe de la Courneuve, une des plus en vogue fut celle qui attribuait l’explosion à un espion grâce à un mécanisme d’horlogerie. Un jour où des tirs d’essai firent croire à des chutes de bombes en plein jour, on colporta la fable d’un avion français monté par des Allemands camouflés. Mais l’histoire la plus jolie me fut contée à Bonneval (Savoie) en juillet 1918. Un homme revenu de Marseille expliquait que les officiers d’un dirigeable français envoyaient des indications aux sous-marins allemands dans des bouteilles de champagne qu’ils jetaient à la mer : l’une d’elles ayant été recueillie par un de nos bateaux, les traîtres furent fusillés et l’équipage de l’aéronef envoyé au front. Le nom de Marseille situe l’origine de la légende : l’imagination provençale reste sans rivale pour forger les beaux contes.
Pas davantage la foule n’admet les causes complexes qui régissent les événements : il lui faut l’explication simpliste, à sa portée, et surtout le deux ex machina, héros ou traître, qui donne la clef de toutes les énigmes, comme à l’Ambigu.
Le permissionnaire de Luchon, dont j’ai parlé, racontait : « C’est un général alsacien, de l’état-major allemand, qui nous a fait gagner la bataille de la Marne. Il est venu dire à Paris : c’est le moment d’attaquer. » Quand les canons à longue portée se turent pendant plusieurs jours, le bruit se répandit dans la banlieue que la Bertha avait été démolie par un aviateur, un Américain (on avait beaucoup parlé de l’aviation américaine).
Voici comment l’homme le plus intelligent d’un petit village auvergnat m’a expliqué, en 1916, les changements ministériels qui se produisirent à la fin d’août 1914. Le récit est pittoresque ; il montre surtout de quelle façon simpliste le peuple conçoit les événements, les rapports entre les pouvoirs publics et les relations entre les autorités supérieures :
Le général Joffre avait demandé à être entendu d’urgence par le Conseil des ministres. Il est introduit. Il dépose son épée sur la table sans dire un mot. Etonnement général.
– Que faites-vous ? lui demande Poincaré.
– Je donne ma démission.
Le président s’exclame, rappelle les services que le général a rendus et doit rendre encore. Quelles peuvent être les causes d’une décision si inattendue ?
– Je ne peux pas, répond Joffre, accepter la responsabilité de la guerre en recevant continuellement les ordres de M. Messimy.
– Monsieur Messimy, déclare aussitôt Poincaré, votre démission est acceptée. Et se tournant vers Joffre :
– Général, qui voulez-vous comme ministre de la Guerre ?
– Millerand.
– Monsieur Millerand est nommé ministre de la Guerre, riposte le président.
Joffre reprend :
– Voici une liste de généraux incapables qui ne méritent plus de commander les troupes.
La voix de Poincaré s’élève de nouveau
– Ils sont révoqués.
Joffre reprend son épée, salue et sort. Et voilà comment fut gagnée la Marne et la France sauvée.
C’est surtout le traître qui joue un grand rôle, dans la légende comme dans les drames populaires. Un peuple croit difficilement que la fortune des armes lui est contraire parce que sa préparation militaire était insuffisante ou l’ennemi mieux organisé. Il admet encore moins que les chefs puissent se tromper : à ses yeux, comme aux yeux du soldat, la faute devient presque fatalement trahison. Le traître donne à l’échec ou au revers une cause qui satisfait l’esprit de la foule tout en ménageant l’amour-propre national.
Charleroi fut expliqué ainsi par la « trahison » imaginaire de plusieurs généraux qui, bien entendu, avaient été fusillés séance tenante : on citait notamment, parmi les blessés que j’ai soignés à ce moment, le général Sauret et surtout le général Percin qu’on affirmait, à Paris, avoir été fusillé « dans les fossés de Vincennes ». Inutile d’ajouter que l’un et l’autre sont aussi vivants qu’innocents de tout crime. L’offensive brusquement arrêtée du Chemin-des-Dames, en avril 1917, fit courir aussitôt au front des rumeurs de trahison, qui devaient avoir plus tard leur répercussion à l’arrière [73]. Combien des légendes de maires traîtres, qui auraient servi d’indicateurs aux Allemands ou empoisonné les puits, ont été acceptées, les yeux fermés, dans la zone des armées ! Parfois des bruits de ce genre reposent sur un fait isolé exact, qui provoque rapidement un grand nombre de filiales imaginaires.
Voici enfin un exemple de scène théâtrale, comme nous en avons vu pour les personnages sympathiques. Cette fois, c’est « le traître chez l’ennemi », Jaurès allant voir Guillaume à la veille de la guerre pour lui dire : « Maintenant tout est prêt pour l’Allemagne ; vous pouvez attaquer ! [74] »
D’autres observateurs ont noté des récits romanesques de même ordre. Le docteur Lucien Graux cite celui des engagés japonais qui signaient leur enrôlement de leur sang, – légende russe, dont le caractère oriental est bien accusé, vulgarisée par le Rousskoïé Slovo [75], – et celui, non moins dramatique, du serment des zeppelins : les aviateurs du camp retranché de Paris s’étaient réunis et avaient juré sur leurs moteurs de foncer sur tout zeppelin qui s’approcherait de la capitale, et de l’éventrer en périssant avec lui pour sauver glorieusement la cité [76].
De son côté, M. Camille Jullian [77] a recueilli divers récits d’entretiens et d’entrevues de chefs, qu’il a rapprochés à juste titre de ceux de nos légendes épiques médiévales : Poincaré et Guillaume, les deux généraux, le général et l’évêque. Les titres seuls attestent le symbolisme populaire. Il y a aussi les grandes querelles : Guillaume et ses fils. Comme récits dramatiques et merveilleux, on peut noter les exploits surhumains (Garros contre un zeppelin) ; – les engins extraordinaires, la poudre Turpin, sur laquelle nous reviendrons [78], les flèches d’avions détruisant un corps d’armée ou transperçant les murailles, les obus gigantesques faisant des trouées de cent mètres ; – les chefs mystérieux, le Kronprinz caché dans un château près de Mont-de-Marsan, le même, malade et masqué ; Guillaume Il dans le souterrain d’un château français. M. Jullian observe que le Kronprinz, avec le développement de la guerre, est arrivé à prendre, au détriment du Kaiser, la première place dans la légende, qui préfère souvent le fils ou le neveu au père ou à l’oncle : Roland à Charlemagne, Hercule à Jupiter. Rappelons enfin les secours venus de loin : les Russes d’Arkhangelsk [79], auxquels font pendant les Japonais dans l’Adriatique.
Malgré son amour du merveilleux, la légende contemporaine évolue dans les phénomènes naturels, en dehors des légendes religieuses, comportant apparition ou miracle [80], rares en France, plus fréquentes en Italie. J’ai trouvé une seule exception, signalée par M. Jullian : Guillaume II métamorphosé en chien noir. J’imagine que c’est une légende de Bretagne, la seule région de France où le peuple croie encore à des phénomènes magiques de ce genre.
Comme en temps de guerre on s’attend toujours, sinon au merveilleux, du moins aux nouvelles sensationnelles, il est à remarquer que c’est parfois au cours des périodes où le communiqué était plat et incolore que l’imagination populaire brodait davantage derrière la sécheresse officielle et que se forgeaient les plus extraordinaires racontars.
* * *
La précision du détail comme la précision de la référence ont déjà été relevées chemin faisant [81] : elles ont pour but de donner confiance à l’auditoire.
Dans le premier ordre d’idées, voici les trois moutons, seuls survivants des expériences faites avec la poudre Turpin [82]. Chaque catastrophe imaginaire est accompagnée d’un chiffre considérable de morts, en face desquels figure l’unique réchappé, nécessaire pour en rapporter le récit oculaire. Quand le bruit courait que les Allemands avaient été écrasés à Châlons (5-6 septembre 1914), le narrateur ne manquait pas d’ajouter que la Marne était rouge de sang. Lorsque s’accrédita la rumeur de la prise de Lens, en mai 1915, on précisait volontiers : « Allez à l’hôpital X... Des blessés qui viennent d’Artois vous confirmeront la nouvelle. »
A côté des noms symboliques, – héros, traître, espion, personnage ami ou ennemi, – les chiffres fatidiques jouent un rôle remarquable. Le besoin de précision exige des chiffres, très gros pour impressionner l’opinion, ou minimes s’il s’agit de survivants. Il y a des chiffres fatidiques : 1 ou 3 dans le second cas ; 5.000, 40.000 (très fréquent), 100.000, etc., lorsqu’il s’agit d’évaluer un nombre de morts ou de prisonniers ennemis. Il suffira de se reporter aux exemples cités chemin faisant.
Les mêmes sujets se répètent : l’imagination populaire se meut, somme toute, dans un cadre assez étroit, autour des informations du jour qui viennent seules la renouveler. Ces répétitions inévitables s’affirment par le parallélisme des légendes françaises et allemandes [83].
Outre les méfaits d’espions et de traîtres et les héros sauveurs, les catastrophes imaginaires sont fréquentes. Le train de permissionnaires anéanti par un accident de chemin de fer (Auvergne 1915, etc.) ou par des bombes, constitue une des légendes les plus courantes, qui s’explique par l’attente fébrile et anxieuse des permissionnaires dans leurs fami