La rumeur du passage des troupes russes en Grande-Bretagne

Nigel Watson & Granville Oldroyd

L’étude de Nigel Watson et de Granville Oldroyd a paru dans le second volume des Fortean Studies (Londres, John Brown Publishing, 1995). Elle s’attache à décrire l’évolution de la fameuse rumeur de la première guerre mondiale selon laquelle des soldats russes auraient été envoyés sur le continent via la Grande-Bretagne pour soutenir les armées occidentales. Les auteurs se sont bornés aux manifestations britanniques de la rumeur, ignorant probablement que cette rumeur, comme nous l’ont rappelé Marc Bloch et Albert Dauzat, a également touché le territoire français. On ne peut qu’espérer qu’il se trouvera un historien ou un sociologue pour étudier le phénomène dans sa globalité et en examiner les causes profondes.

Collaborateurs réguliers de revues comme Strange Magazine, Magonia et Fortean Times, Nigel Watson et Granville Oldroyd s’intéressent d’une manière plus générale à divers problèmes ufologiques. Ils préparent notamment, en compagnie d’autres chercheurs, un ouvrage sur les différentes vagues d’aéronefs fantômes qui se sont produites dans le monde entre 1908 et 1919.

Malgré ses inconvénients, nous avons conservé le système de références adopté par les auteurs.

A hundred thousand soldier men,
Yet never a one is seen –
For they are the Russian Army that
Landed at Aberdeen ! (78)

Cent mille soldats
Mais que jamais nul ne voit –
Car il s’agit de l’année russe qui
A débarqué à Aberdeen !

Nous sommes prêts à croire que de nombreuses histoires ont été les fabrications délibérées d’un humour dévoyé ; mais ce qui demeure au bout du compte des témoignages sérieux constituera un monument imposant du pouvoir que possède l’humanité de se tromper elle-même. Il s’agit là d’un avertissement auquel tous ceux qui étudient l’histoire, et en particulier l’histoire des religions, devront prendre garde (60).

Mais le véritable intérêt de la légende est psychologique davantage qu’historique. Elle offre l’exemple le plus frappant, à notre époque, du développement d’un mythe et jette un éclairage singulier sur l’origine des mythes qui sont nés, dans le passé, des terreurs, des angoisses et des espoirs de gens cherchant obscurément l’explication d’un monde inexplicable. Elle ne pouvait survivre que dans des circonstances où la presse avait été artificiellement réduite au silence et avait cessé d’exiger qu’on fournisse une preuve précise des rumeurs. Car le véritable crépuscule des dieux est venu avec la presse écrite. La mythologie et le journal ne peuvent coexister (66).

Au cours de la quatrième semaine de la première guerre mondiale, une rumeur selon laquelle des troupes russes avaient été acheminées en trains depuis des ports d’Ecosse jusqu’à des ports d’Angleterre afin de renforcer le front occidental se répandit à travers le pays presque aussi vite que le feu d’une mitrailleuse.

La rumeur se transmit oralement jusqu’à la fin août 1914, date à laquelle elle finit par faire son apparition dans les journaux. Le Bradford Daily Telegraph est le premier à y faire allusion. Il rapportait que de nombreuses personnes, à Bradford et à Shipley, déclaraient avoir vu des trains militaires traverser plusieurs gares. L’histoire selon laquelle ces trains transportaient des soldats russes destinés au front occidental suscita tant d’intérêt que nombreux furent ceux qui se rendirent à la gare de Shipley pour guetter leur arrivée. Les employés de la gare démentirent que des trains militaires chargés de Russes étaient passés par Shipley « pour l’instant », mais cela ne découragea pas le Bradford Daily Telegraph de croire que de tels trains transitaient par York. Cela semblait très probable car des journalistes à York rapportaient qu’on avait formellement aperçu ces trains et que cette gare était à l’intersection de « la ligne la plus directe » (4).

Le 31 août 1914, le Lancashire Daily Post répéta la rumeur selon laquelle des soldats russes, étrangers en tout cas, avaient parlé à des conducteurs de locomotive et qu’on leur avait offert des cigarettes dans certaines gares alors qu’ils faisaient route en direction du sud. Cependant, grâce au Yorkshire Post, on découvrit qu’il ne semblait y avoir personne qui possède une connaissance directe de ces événements sur lequel on puisse mettre la main. Lorsque les journalistes du Yorkshire Post consultèrent le bureau officiel de presse, lequel opérait comme un censeur afin d’éliminer la publication de toute information utile à l’ennemi pendant la guerre, on leur répondit que « la rumeur ne [contenait] absolument aucune vérité et [qu’on était] très intrigué quant à son origine » (6, 7).

En revanche, le Manchester Guardian (5) du même jour affirma que, bien que les rumeurs paraissaient improbables, il valait la peine de réserver son opinion sur la question car de semblables rumeurs trahissaient le mouvement de la Force expéditionnaire britannique, même si l’ennemi resta dans l’ignorance de leur transport en France pendant un certain nombre de jours. A vrai dire, leur correspondant londonien assura qu’« il serait imprudent – il serait même stupide – de supposer que l’improbable n’est pas en train de se produire ».

Un intrépide reporter du Yorkshire Observer (81) découvrit même que la rumeur était parvenue jusqu’aux habitants de villages éloignés des vallées du Yorkshire. On lui déclara là-bas que les soldats provenaient d’un port du Nord, qu’ils allaient vers Aberdeen et qu’ils étaient envoyés en trains jusqu’à Douvres où ils étaient mis sur des bateaux à destination de Calais. Dans un village, où les journaux n’arrivaient qu’une fois par semaine :

Le plus vieil habitant est absolument certain de l’exactitude de la nouvelle et discute joyeusement de la démoralisation qui se produira chez les Allemands lorsqu’ils découvriront des Cosaques qui les combattent aussi bien sur la frontière occidentale que sur la frontière orientale.

Les zones urbaines et rurales étaient touchées par la rumeur de la même façon. A Bradford, comme dans la plupart des autres localités, l’histoire donnait lieu à d’intenses spéculations parmi la population partout où elle se rencontrait. Beaucoup de gens disaient qu’ils avaient vu les Russes ou qu’ils avaient donné une cigarette à l’un d’entre eux. Des médecins, ou des personnes se prétendant tels, déclarèrent même qu’on les avait conduits dans une gare où ils durent apporter des soins immédiats aux Russes, afin qu’aucun retard n’affecte leur mouvement en direction du sud. S’il arrivait que quelqu’un mentionne les démentis des autorités à propos de cette histoire, les alarmistes se mettaient en colère et accablaient de leur mépris ce genre de déclarations. La population se trouvait dans un état d’agitation tel que le Bradford Daily Telegraph (10) écrivit que « le mystère est si intense qu’il est en train de taper sur les nerfs de certains habitants de Bradford ».

Plus au nord, les Whitehaven News (12) notaient qu’on avait vu les Russes traverser Carlisle, Carnforth et York à bord de trains militaires. Et une personne déclara qu’ils avaient un ami qui leur parla dans leur propre langue, mais nul ne savait quel avait été leur sujet de conversation. Bien que sceptique à propos de ces récits, le journal faisait observer que la supposition selon laquelle on était en train d’expédier les troupes d’Arkhangelsk vers Aberdeen avait une mince chance d’être exacte. Il savait en effet que le mois d’août est l’une des périodes de l’année où l’itinéraire entre ces deux ports n’est pas complètement gelé et infranchissable pour les bateaux.

Un autre journal du Cumberland, le Workington Star and Harrington Guardian (15) fut en mesure d’ajouter que la semaine précédente on avait annoncé à Workington, comme une réalité, qu’un navire russe de transport de troupes avait débarqué des milliers de soldats à Aberdeen et que 27 trains étaient passés par Carlisle en direction de Southampton et d’Ostende. Le journal fit remonter cette histoire précise à trois officiers russes qui, de fait, étaient passés par Carlisle le jeudi.

Dans le comté de Dumfries, la même rumeur se répandit pendant le week-end des 29 et 30 août. Elle fut semblablement attribuée à quelques officiers russes qui voyageaient vers le sud en empruntant la ligne de chemin de fer de la côte ouest (13).

En Amérique, les nouvelles concernant la guerre étaient moins soumises aux restrictions de la censure et c’est la raison pour laquelle la presse traita l’histoire des Russes voyageant à travers la Grande-Bretagne d’une manière plus détaillée que cela n’était possible en Grande-Bretagne. Sous le titre « Russian Army Now In Belgium ? », le New York Times (14) révéla à ses lecteurs que 72.000 Russes étaient arrivés à Aberdeen dans la nuit du 27 août et avaient été transportés en train vers Grimsby, Harwich et Douvres. De ces ports, ils avaient été embarqués vers Ostende. Au total, ce mouvement de troupes dura 17 heures pendant lesquelles tous les autres services ferroviaires furent suspendus sur les lignes de la côte est.

Ce renseignement avait été donné par les passagers et l’équipage du paquebot Mauretania de la Cunard lorsque ce dernier était entré le 3 septembre dans le port de New York.

La plausibilité de cette histoire se trouvait renforcée par le fait que le voyage par l’océan arctique d’Arkhangelsk vers Aberdeen pouvait s’effectuer en plus grand secret qu’un voyage direct vers la Belgique par la mer du Nord. C’est ce que prétendait le New York Times, ignorant que tout mouvement important de troupes russes à l’intérieur de la Grande-Bretagne aurait trahi le secret dont il avait pu bénéficié pendant la première partie du voyage. Le fait que l’on savait que la route n’était pas prise par les glaces et que des Américains avaient quitté la Russie par le port d’Arkhangelsk juste quelques semaines auparavant, au moment où d’autres voies pour sortir de Russie étaient bloqués en raison de la déclaration de guerre, ne faisait que rehausser la validité de l’histoire. On affirmait également que 2.000 marins britanniques devaient rejoindre les Russes à Ostende et qu’ils devaient travailler en liaison avec l’armée belge à Anvers. De plus, une dépêche d’Amsterdam indiquait qu’on était en train de transporter de nombreux soldats russes par la mer « afin d’aider à la défense de Paris ».

Le 5 septembre, le New York Times (17) fut en mesure de fournir un récit plus complet sur ce que les passagers du Mauretania avaient à dire à ce sujet. Oscar S. Strauss, membre de l’American Relief Committee et ancien ministre américain en Turquie, déclara que l’histoire était au centre de nombreuses discussions en Grande-Bretagne bien qu’aucune confirmation officielle n’ait été apportée. Il affirma :

Des personnes dignes de confiance m’ont informé qu’elles avaient vu des soldats russes en route du nord vers le sud de l’Angleterre. Je n’ai aucune raison de mettre en doute la véracité de leurs propos.

Un autre membre de l’American Relief Committee, Joseph P. Day, déclara qu’il avait entendu parler de l’histoire pour la première fois lorsqu’il arriva à Liverpool le 29 août. Selon lui, l’histoire circulait librement dans les hôtels, les restaurants et les ports et l’on racontait que de nombreuses personnes avaient bel et bien vu les trains en question. Charles Strauss, qui attendait également le Mauretania à Liverpool, déclara que la ville

fut jetée dans un certain état d’agitation par la nouvelle selon laquelle des renforts russes avaient été envoyés par la côte est de l’Angleterre pour aider à la défense des Alliés. J’ai entendu ces récits plusieurs jours avant d’embarquer. Le nombre de soldats russes envoyés du nord de la Russie pour aider l’armée franco-anglaise était au début de 500.000. J’ai immédiatement commencé à me demander comment on pouvait transporter un aussi grand nombre d’hommes d’Arkhangelsk à Aberdeen, la distance étant d’environ 2.000 miles, en un délai aussi court. Des rumeurs ultérieures fixèrent leur nombre à 250.000 et finalement à 72.000. En prenant même le dernier chiffre, il semblerait que de trente à cinquante transports n’auraient pas été suffisants pour convoyer tous ces soldats de la côte arctique de Russie vers l’Angleterre. Je me suis demandé ce qu’étaient devenus tous ces convois et les cuirassés qui auraient été nécessaires pour les acheminer. Pourquoi personne n’a-t-il appris quelque chose à leur sujet, en particulier les journaux ?

Ces doutes ne semblèrent pas avoir traversé l’esprit de C. L. Wiley, un marchand de bois de charpente, car il prétendit avoir effectivement vu 40.000 soldats russes alors qu’il se rendait à Londres. Il remarqua que ces soldats portaient des uniformes très différents de ceux que portaient les forces britanniques et, comme il cherchait à en savoir davantage, on lui dit qu’ils faisaient partie d’un contingent de 500.000 Russes qu’on était en train d’envoyer en France.

Le vendredi 4 septembre, le paquebot Cedric de la White Star accosta à New York et les passagers qui débarquèrent ajoutèrent également leurs voix aux rumeurs. Avant que le Cedric ne quitte Liverpool le 27 août, le capitaine du navire et quelques passagers apprirent que les Russes devaient être transportés cette nuit-là. James H. Mancor déclara :

Dans l’un des bureaux de la gare on m’informa que le service serait suspendu pendant la nuit et le lendemain car les responsables des chemins de fer devaient commencer le transport des troupes russes d’Aberdeen jusqu’à la côte sud.

Il se peut que ce récit soit apparu du fait du déplacement des trois officiers russes noté plus haut par le Workington Star and Harrington Guardian et se soit transformé au cours de la transmission d’une gare à une autre.

Un autre passager du Cedric, Max Rabinoff, qui était impresario, fut fidèle à son métier en affirmant qu’il avait parlé le 25 août avec les membres de l’ambassade russe. Ils lui confirmèrent qu’on était en train d’embarquer des troupes russes depuis Arkhangelsk en direction d’Aberdeen.

Dans une nouvelle dépêche de l’Associated Press de Londres, on relevait que des bateaux sans chargement avaient fait route depuis Liverpool en direction du sud depuis le commencement de la guerre, ce qui amenait les gens à se demander d’où venaient les bateaux nécessaires au mouvement des troupes russes. Le minage de la mer du Nord et de la mer Baltique conduisit beaucoup de monde à penser qu’il était impossible pour les Russes de venir en aide au front occidental. Néanmoins, les précédentes histoires et allégations d’habitants de Liverpool, selon lesquelles 80.000 soldats russes avaient été déplacés, semblaient indiquer qu’il y avait là-dedans une certaine vérité.

Lorsque le Philadelphia accosta le 5 septembre, quelques détails supplémentaires s’ajoutèrent à la rumeur. Un passager, M. Parker Sloan, déclara qu’il voyageait par le train en direction de Liverpool le 28 août lorsque son train fut aiguillé sur une voie de garage et retardé pendant trois heures. Il dit au New York Times (20) que c’« était pour permettre aux trains contenant 50.000 soldats russes de venir du nord pour aller en Belgique ».

Dans les premières heures du 28 août, M. G. R. Gifford affirma qu’il avait vu 10.000 Russes marchant le long des quais à Londres. Ils étaient montés dans un train à la station de London Bridge à destination de Douvres où des bâtiments devaient aller au-devant d’eux et les emmener à Ostende.

Roland Bottomley, un Londonien, arriva à Boston le 4 septembre sur le vapeur Arabic. Il déclara au New York Times qu’

il y eut une période de dix-sept heures pendant laquelle tout service de train en provenance d’Ecosse fut suspendu. Des gens qui avaient espéré arriver à Liverpool étaient furieux du retard, étant dans l’incapacité d’y trouver une explication, mais cela devint un secret de Polichinelle que 70.000 Russes utilisaient les trains.

Il était persuadé que ces rumeurs étaient vraies car

cela ne représente qu’un seul des mouvements de troupes que l’on soupçonne à peine. Nous avons entendu parler de soldats canadiens qui sont arrivés et ont été expédiés sur le front sans que l’on ne connaisse leur identité  ; et nous avons également entendu parler de soldats australiens.

Lorsque le Kroonland accosta à New York le 6 septembre, les passagers dirent que le 20 août, 10.000 Russes avaient été envoyés de Southampton à Calais. Ils affirmèrent qu’au total 150.000 Russes avaient été embarqués de divers ports anglais vers la Belgique et la France (21).

Ce qui provoqua la plus grande sensation fut un télégramme de Rome transmis par l’agence Central News le 7 septembre et reproduit dans la presse britannique le lendemain. Il disait :

La Tribuna publie un télégramme de Berlin déclarant que le Kaiser a quitté le territoire français avec les membres du quartier général pour Metz.

La Tribuna attribue cette retraite à « l’annonce officielle de la concentration de 250.000 soldats russes en France ».

Cela semblait expliquer pourquoi les forces du général Kluck virèrent en direction du sud-est lorsqu’elles approchèrent de Paris et pourquoi, selon le Bureau de presse, le 7 septembre :

Les forces alliées opérant une offensive ont réussi à arrêter et à repousser en direction du nord-est les forces allemandes qui leur étaient opposées.

Il s’agissait d’une nouvelle particulièrement bonne car la marche des Allemands vers Paris avait été pour ainsi dire irrésistible jusqu’à présent. L’idée que l’aide russe aux Alliés sur le front occidental avait eu un impact important sur le déroulement de la guerre provoqua un soulagement dans Fleet Street où les discussions à propos de la rumeur avaient été vives et animées. A présent, beaucoup considéraient l’histoire selon laquelle des Russes avaient voyagé à travers la GrandeBretagne comme une réalité évidente. Le Star de Londres (22) racontait que des correspondants dignes de foi à Leith, Warwick, Tewkesbury, Gloucester, Dorking et Douvres lui avaient parlé des soldats. Des cadets de Sandhust rapportèrent qu’ils avaient vu des soldats russes portant des barbes à Blackmaster Station. Un habitant du nord de Londres vit par la percée d’un bois, au bout de son jardin, un train rempli de Russes stoppé par des signaux. En patriote, il donna des pommes aux hommes et, en retour, ils dirent « Thankovitch ». On avait également dit au Star que les lignes du réseau L.N.W.R. (London & North-Western Region) étaient complètement occupées par les trains gouvernementaux pour toute une journée et que des trains dont les stores étaient baissés passaient sans arrêt à travers Watford. Les plus sceptiques à Fleet Street déclarèrent que si cette histoire n’était pas authentique, aucun événement dans l’histoire, de la bataille d’Actium à la mort de Napoléon, ne pouvait être tenu pour authentique.

Faisant allusion au télégramme de Rome, le Star dit que la vérité

a enfin fait surface par cette voie détournée et que s’est déroulé le chapitre le plus étrange de l’histoire militaire de l’Europe depuis que nous avons amené les soldats russes en Hollande pour combattre Napoléon en 1799.

Selon la Millom Gazette (42), il était impossible de ne pas croire aux rumeurs car l’on recevait des informations selon lesquelles les hommes qui gardaient les voies ferrées avaient vu des trains qui se dirigeaient vers le sud les 27 et 28 août. Même des gens de Millom pensaient qu’ils avaient vu ces trains traverser les Midlands. Le télégramme semblait considérer la rumeur comme un fait établi.

Tout le monde n’était pas convaincu par le télégramme, comme l’écrit Edgar Wallace dans le Birmingham Post (24) :

Il y a de nombreux mystères à éclaircir avant que nous puissions apprécier la valeur de ce nouveau revers allemand. Il y a quelque part à l’ouest du général Kluck un danger qui est d’autant plus réel pour lui qu’il ne peut en saisir que confusément la puissance ou la pleine nature.

Le correspondant londonien du Manchester Guardian (27) révéla qu’on avait vu les Russes à Bishop’s Stortford, à Peterborough, à l’embranchement de Willesden, à l’embranchement de Clapham et à Newscastle. On avait, dit-on, laissé un Russe blessé à Saint Albans et on les avait vu camper par milliers sur la place de Chiswick et sur le pré de Woolwich. Des disputes auraient même éclaté au sein du Cabinet à propos de cette affaire.

Le correspondant du Manchester Courier (31) affirmait :

Le seul point qui manque de véracité sont les effectifs du contingent russe mais c’est une question sur laquelle il n’est pas nécessaire de s’attarder, bien que la dépêche de Rome donne une estimation d’un quart de million. J’ai vu moi-même une grande partie des soldats en route pour un port de la Manche mais le nombre de trains utilisés pour leur passage ne donne aucune idée sérieuse des effectifs de la force.

La plupart des journaux, comme on vient de le voir, croyait au contenu du télégramme de Rome et le Dumfries and Galloway Standard and Advertiser (32) ajouta que certains des plus grands paquebots de la Cunard étaient engagés dans l’opération.

L’Evening Express de Cardiff (34) put dire à ses lecteurs que la rumeur n’avait aucun fondement si ce n’est qu’elle s’appuyait sur le déplacement d’officiers russes d’état-major vers le quartier général des forces alliées. Leur mission consistait en un travail de renseignement sans lien direct avec les combats. Le Daily Mail, selon le Liverpool Courier (38), dévoila plusieurs variantes de l’histoire dont toutes sont assez amusantes. Un porteur dans une gare déclara que le distributeur automatique de chocolat avait été obstrué par une pièce d’un rouble, à Malven un Russe avait sauté du train et commandé 300 « lunchsky baskets », c’est-à-dire des paniers-repas, et 10.000 géants blonds affamés avaient demandé de la nourriture dans une pâtisserie d’Oban. Pendant ce temps-là, le buffet de la gare de Cambridge n’avait offert que de l’esturgeon bouilli, au lieu de jambon bouilli, à un voyageur de commerce qui désirait un sandwich. Un autre homme, cette fois-ci à Peterborough, dit qu’il avait vu passer 200 trains en une heure tandis qu’une femme près de Stafford avait vu, elle, des centaines d’hommes revêtus de longues capotes grises étendre les jambes près de leur train. 250.000 hommes dans des tuniques en astrakan avaient, dit-on, marché une nuit à travers Barmouth. Mais ce n’était rien en comparaison des 500.000 soldats qui avaient marché silencieusement et sur la pointe des pieds à travers Budleigh Salterton. Des gens, à Redhill, qui ne se contentèrent pas de soldats étrangers, déclarèrent avoir vu passer un train chargé d’une pièce d’artillerie d’un modèle inconnu dans l’armée britannique. D’autres affirmèrent que des Russes traversaient le lac Ullswater dans le Lake District à bord d’une flotte de chalands. A Ilfracombe, on avait vu camper 20.000 nains portant des barbes noires. Et l’on pensait qu’un mystérieux liquide, qu’on avait découvert sur le 7e green du parcours de golf de Sunningdale et qui se révéla par la suite du vermicide, était de la vodka !

Les ambassades française et russe, lorsqu’on les interrogea, déclarèrent toutes deux que ces rumeurs n’avaient aucun fondement. C’est ainsi que, malgré les proportions atteintes par la rumeur, certains journaux acceptèrent cette information tandis que d’autres l’ignorèrent et poursuivirent l’histoire aussi longtemps qu’elle suscita de l’intérêt.

Les Gazette News (41) de Blackpool émirent des doutes sur le nombre croissant de soldats russes qu’on aurait transportés à travers le pays et vus à Blackpool, Preston, Holyhead, Colchester, Northampton, Norwich, Gloucester, Reading, Falmouth, Shrewsbury, Worthing, Folkestone, etc., faisant route vers Dunkerque, Ostende ou Le Havre. Elles n’en affirmèrent pas moins que seuls quelques officiers russes d’étatmajor avaient été envoyés en France et que les autres histoires n’étaient ni plus ni moins qu’un « intéressant roman ».

Le 12 septembre, un télégramme de Berlin annonça qu’on ne pouvait ajouter foi à un mouvement de Russes en grand nombre à travers la Grande-Bretagne à destination de la France et de la Belgique, bien que l’on reconnût qu’il se pouvait que de petits effectifs avaient été transportés. Dans le second cas ces effectifs n’auraient pas d’influence sur la guerre et, si le premier cas était exact, cela prouvait que les Russes avaient mobilisé leurs troupes avant que les rencontres entre les gouvernements russe et allemand concernant un possible règlement pacifique n’aient échoué et n’aboutissent à la guerre. C’est pourquoi, selon les Allemands, ils remportaient le débat quelle que soit la réalité de la situation (43).

Le même jour, l’Ashton-Under-Lyne Reporter (44) publia une lettre de quelqu’un qui se faisait appeler « Topsawyer ». Certains de ses propos semblent empreints d’ironie mais il est difficile de savoir si ceux qui relatent cette histoire font preuve d’un humour involontaire ou non. Cependant, les deux paragraphes ci-dessous semblent refléter le genre d’histoires qui circulaient ailleurs et auxquelles de nombreuses personnes croyaient probablement dans les endroits qui ont été mentionnés.

Dukinfield, 9 septembre 1914.

Au rédacteur en chef du Reporter.

Monsieur,

En dépit du secret observé par les autorités, la population de Dukinfield a été le témoin oculaire du passage de trains entiers de soldats russes en route vers le sud. Le grondement d’un défilé presque ininterrompu d’express de la compagnie Great Central pendant la nuit a troublé le sommeil de nombreux citoyens respectables et véridiques. Ceux qui étaient de service de nuit près des voies ferrées disent qu’ils ont vu des hommes barbus dans d’étranges uniformes. Bien qu’ils nous disent également que les stores des voitures avaient tous soigneusement été baissés ! Et il n’y a pas qu’à Dukinfield que nos alliés russes ont été aperçus – ils ont été aperçus (ou entendus) dans presque chaque ville et village de la région. Des milliers d’entre eux à cheval, armés de longs fusils et disposant de baïonnettes d’un modèle meurtrier, ont traversé Holins Clough en direction de Buxton.

Les paisibles habitants de Littleman ont entendu le piétinement continu de bataillons au milieu de la nuit tandis que les soldats marchaient en direction de Daisynook après avoir auparavant traversé Droylsdon.

Le New York Times (45) cita des extraits de la lettre d’un intellectuel digne de foi. Celui-ci prétendait que l’histoire était vraie car il

[avait] parlé à cinq personnes différentes au sujet des soldats russes qui [étaient] passées par Arkhangelsk et l’Angleterre à destination de la France ou de la Belgique. Un homme avait parlé au capitaine d’un navire russe qu’il connaissait personnellement et qui reconnut la chose sans détours. Un autre avait parlé à un chef de gare en Ecosse qui avait dit qu’on avait envoyé un train chargé de 1000 soldats toutes les quarante minutes le dimanche précédent. Un autre le savait directement d’un directeur de la Northern Western qui en avait envoyé 40.000 et avait l’ordre d’en embarquer 250.000 en tout.

Le dimanche 30 août, on réduisit des trains de la ligne Southampton-Londres et dans la banlieue de Liverpool pour des raisons qui n’ont pas été données. Un autre le tenait de celui qui avait vu le train [de Russes] aux fenêtres blanchies à la chaux dans le but de dissimuler les gens qui se trouvaient à l’intérieur.

Cet auteur semblait penser qu’on était en train d’envoyer 80.000 soldats russes à Ostende, même s’il reconnaissait que certains avaient peut-être raison de penser qu’on envoyait 250.000 Russes vers la ligne de feu.

Un médecin américain, John J. Moorehead, arriva à New York le 13 septembre à bord du Finland, paquebot de la Red Star. Voici ce qu’il déclara au New York Times (49) :

Nous étions le vendredi 4 septembre dans le train de marée allant de Londres à Liverpool pour embarquer à bord du Finland et avions presque atteint le terme de notre voyage lorsque le train fut aiguillé sur une voie de garage tandis que seize trains remplis de soldats poursuivirent leur route vers le sud.

Les hommes se tenaient debout dans les couloirs des wagons, la tête découverte, et semblaient entassés. Le garde qui s’occupait de notre train et le contrôleur nous dirent que c’était des soldats russes en route vers le front afin d’aider l’armée britannique [...] J’ai constaté nettement que ces soldats avaient la peau très sombre.

Il ajouta que, pendant la traversée, ils avaient entendu à la radio que l’Oceanic avait fait naufrage sur la côte nord de l’Ecosse. De cette information, il en conclut que l’Oceanic, qui avait participé au transport de la Force expéditionnaire britannique au commencement de la guerre, allait à Arkhangelsk chercher des soldats russes avant de rencontrer de grosses difficultés.

Une déclaration du Bureau de presse livrée dans la nuit du 9 septembre annonça effectivement que le croiseur auxiliaire Oceanic, propriété de la White Star, avait fait naufrage. La catastrophe s’était produite le 8 septembre et avait abouti à la perte totale du bateau. Tous les officiers et l’équipage avaient été secourus mais la mission du navire et les circonstances du naufrage n’avaient pas été précisées (39, 40).

C’est le 14 septembre que la preuve la plus solide de l’existence des Russes parut dans les journaux. Le premier élément en était une dépêche de M. Percy J. Philip, correspondant spécial du Daily News and Leader, qui écrivit de Gand le 12 septembre. Son message disait :

Aujourd’hui, dans un journal du soir, je trouve l’information « de bonne source » selon laquelle l’armée allemande en Belgique a été stoppée à Courtenberg entre Bruxelles et Louvain par l’année belge appuyée par des troupes russes. Cette dernière phrase délie ma plume.

Pendant deux jours, j’ai longuement et à grand-peine cherché les Russes et à présent je les ai trouvés – où et combien, ce ne serait pas prudent de le dire – mais l’information publiée selon laquelle ils sont ici est suffisante et, pour ma propre part, je puis garantir leur présence. Qu’ils soient tous ici est une autre question ainsi que la possibilité il convient de rester peu clair à propos de tout – qu’ils ne soient pas la seule armée qui appuie les déjà nombreux Belges (47, 48).

Ce récit assez sobre donna du crédit à une remarquable histoire communiquée à la presse par un ingénieur des mines de Cardiff du nom de W. H. Champion. A la déclaration de guerre il travaillait pour le compte de la Russia-Asiatic Mining Corporation à Oustgamenorst, dans l’est de la Sibérie. Il termina son travail peu de temps après et fit route vers Varsovie en compagnie de cinq Anglais. Là, il découvrit qu’il n’était pas possible de suivre la route qu’il avait prévu d’emprunter pour regagner l’Angleterre via Berlin en raison des hostilités. Près de Varsovie, il se rendit sur le lieu d’une bataille entre les Russes et les Autrichiens qui avait causé la mort de 20.000 soldats. Il déclara :

Les corps reposaient sur le sol, sur trois ou quatre couches, les Autrichiens étant tout bonnement empilés les uns sur les autres.

C’est là qu’on lui avait dit que quatre millions de soldats russes marchaient en direction des forces ennemies autrichiennes. Il dit qu’il vit

des soldats russes [...] qui entraient dans la ville par milliers. On avait mis les femmes et les enfants dans les tranchées à l’extérieur de la cité car les habitants redoutaient une attaque des Allemands. Une pauvre femme – c’était une Américaine soit dit en passant – avait ses trois enfants avec elle dans les tranchées et deux d’entre eux sont morts de frayeur avant le lendemain matin (47).

Après cet incident assez incroyable, M. Champion expliqua qu’il fit ensuite route vers Moscou puis vers St-Pétersbourg. Là, l’ambassadeur anglais lui conseilla d’essayer de revenir chez lui par Arkhangelsk car un itinéraire par la Finlande, la Suède et la Norvège était plus dangereux depuis que la mer du Nord avait été minée. Il dit :

Durant ce voyage vers Arkhangelsk j’ai vécu les moments les plus difficiles de mon existence.

On avait fourni aux soldats russes toutes les vivres disponibles de sorte que les passagers ordinaires (qui comprenaient aussi bien des femmes que des hommes) ne purent en obtenir aucune. Nous passâmes quatre jours presque sans manger.

En arrivant à Arkhangelsk, nous découvrîmes que l’endroit était plein de soldats, tous des Cosaques [...] (48).

A Arkhangelsk il prit un billet sur un paquebot pour Newscastle. Il affirma :

Sur ce même paquebot se trouvaient 2.500 Cosaques qui, d’après ce que j’en ai déduit, étaient en route pour la France.

Deux membres de la Douma russe lui dirent qu’

ils faisaient partie du dernier groupe des 72.000 Cosaques qui effectuaient la traversée en direction de la France et qu’en plus de ceux-là 130.000 autres soldats avaient également été envoyés sur le théâtre de la guerre à l’ouest. Ils étaient débarqués à Leith, Peterhead et Newscastle et dépêchés sur la côte sud dans des trains spéciaux (47).

Il arriva chez lui le 29 août en prétendant avoir voyagé dans le même train que les troupes russes jusqu’à Peterborough. Il s’agissait du 193e train à traverser York chargé de troupes russes. Une multitude de gens agitant des drapeaux de l’Union Jack les applaudissaient tandis qu’ils allaient à la guerre. De même :

Il est exact qu’on leur a ordonné de voyager avec les stores baissés mais cette condition n’a pas empêché les Russes de relever les stores afin d’apercevoir l’Angleterre à la dérobée, un pays pour la population duquel ils exprimaient la plus vive admiration [...].

Les Russes ne connaissaient pas du tout l’endroit du continent européen où ils allaient débarquer. Les officiers supérieurs étaient, je crois, eux-mêmes tout à fait ignorant de leur destination exacte. Ils étaient très contents de partir pour l’Angleterre. [...]

Les Cosaques qui traversaient l’Angleterre constituaient un superbe groupe d’hommes. Aucun ne mesurait moins de 1,80 m et la plupart dépassaient 1,83 m (48).

Pour ajouter à cette histoire il affirma qu’un haut fonctionnaire de St-Pétersbourg lui avait dit que 14 millions de Russes âgés de 19 à 43 ans avaient été mobilisés. M. Champion avait tendance à y croire car il constata dans un village qu’il ne restait plus que 43 personnes sur une population qui s’élevait auparavant à 1500 personnes (47). Les Russes déclarèrent qu’ils projetaient d’entrer dans Berlin autour du 28 septembre 1914 (50). Pour renforcer son histoire il prétendit avoir pris plusieurs photographies de Cosaques qu’il donna au Cardiff Evening Press mais qui, malheureusement, furent soumises à un embargo de la part de la censure (48, 50). Une semaine plus tôt, la censure avait empêché le South Wales Echo (47) de publier l’histoire elle-même.

Lorsque les histoires de MM. Champion et Philip furent publiées, le Bureau de presse officiel répondit en faisant cette déclaration le 14 septembre, à 23 h 10 :

Il n’y a absolument aucune vérité dans les rumeurs selon lesquelles des soldats russes ont débarqué ou ont traversé la Grande-Bretagne en direction de la France ou de la Belgique. Il convient de refuser tout crédit à la déclaration selon laquelle des soldats russes se trouvent sur le sol belge ou sur le sol français (51, 52, 57, 62, 63).

Ce second démenti du Bureau de presse ne fit qu’ajouter à la confusion que connaissaient déjà les responsables de journaux à ce sujet. Ceux qui croyaient que les Russes se trouvaient à présent en Europe cherchèrent à obtenir la preuve de leur existence par tous les moyens qu’ils avaient à leur disposition. L’Evening Express (58) obtint par exemple l’édition du 13 septembre de L’Indépendance Belge qui avait pour titre de une : « Les Russes et les Belges à ... » Il fut malheureusement dans l’incapacité de citer l’endroit indiqué dans le titre, mais il fut en mesure de reproduire la première ligne de l’article, qui était la suivante : « L’armée belge, appuyée par des soldats russes, vient juste de remporter un important succès. »

Le Star de Londres (59) s’empara du sujet en ridiculisant le Daily Chronicle du 15 septembre qui, dans sa première édition, contenait ces lignes :

Une curieuse nouvelle venant d’Ostende décrit un engagement entre d’importants corps de cavalerie français et allemands à Poperinghe, près de la frontière belge, à quelques kilomètres de Dunkerque. On se demande comment expliquer la présence de forts contingents de soldats dans cette région. Il est impossible de ne pas associer cette nouvelle avec certaines rumeurs persistantes ainsi qu’avec l’évacuation inattendue de Lille par les Allemands il y a environ une semaine.

Comme le faisait remarquer le Star il était clair que les « rumeurs persistantes » faisaient référence à la présence présumée de Russes sur le front occidental et il trouva amusant que la seconde édition du même jour du Daily Chronicle ait remplacé cette ligne par ces mots :

On se demande comment expliquer la présence d’un fort contingent allemand dans cette région. Il y a à Dunkerque un contingent français tout à fait considérable.

D’autres personnes soutenaient qu’Ostende et Dunkerque grouillaient de milliers de Cosaques russes qui se préparaient à la bataille contre les forces allemandes, lesquelles se concentraient face aux armées britanniques et françaises. Cependant, un correspondant du New York Times (67) écrivit :

J’ai vu aujourd’hui [9 septembre] un ami qui vient juste de revenir d’Ostende où il a aidé les réfugiés. C’est un fonctionnaire du bureau local gouvernemental. « Il n’y a jamais eu un seul soldat russe à Ostende », m’a-t-il dit, « à moins qu’il n’ait été en civil ».

Parmi ceux qui soutiennent l’idée qu’on était en train d’envoyer des Russes à Ostende figurait Sir Stuart Coates qui, dans une lettre datée du 4 septembre et adressée à son beaufrère George Gordon King, écrivit que 105.000 Cosaques avaient traversé sa propriété du Perthshire en Ecosse.

En Amérique également, Alfred G. Vanderbilt dit qu’il avait reçu plusieurs lettres d’Angleterre qui rapportaient que des trains militaires contenant des soldats russes avaient traversé le Sussex, en Angleterre.

Un correspondant anglais du New York Times (67), qui n’indiquait pas son adresse, dit qu’entre 35.000 et 500.000 Russes avaient traversé la Grand-rue vers le début du mois de septembre. Le supplétif C. D. Bernet donna le premier chiffre et qu’il dit qu’il avait vu des fantassins portant des sabres tandis qu’un agent immobilier du nom de Brockler donna le second chiffre et dit qu’il avait vu des cavaliers portant des baïonnettes.

Mais la preuve la plus remarquable est celle de Pendle qui, de retour chez lui après une soirée tardive au bureau, fut abordé sur le chemin de la gare par un homme gigantesque, blond, aux yeux bleus et à la barbe noire, qui portait un bonnet en peau d’ours, un lourd ulster gris, un ceinturon et des pantoufles en fourrure et qui lui demanda dans un mauvais anglais combien il y avait de droschkies d’ici à Great Muntley et s’il était possible de louer un attelage à deux chevaux.

Manifestement, il s’agissait d’un des soldats russes qu’on était en train d’acheminer vers la ligne de feu mais qui s’était perdu d’une manière ou d’une autre !

En Grande-Bretagne, l’enthousiasme pour ces histoires avait nettement diminué et toute référence au sujet fut évitée ou reléguée dans les pages intérieures vers la fin du mois de septembre 1914.

Le 23 septembre, le Times de Londres (68) notait que les journaux de Berlin croyaient que la rumeur des troupes russes était délibérément diffusée afin de mystifier le quartier général allemand. Si ce sont les renseignements britanniques qui ont été responsables de la rumeur ils ont fait alors du très bon travail car l’histoire semble avoir mystifié autant de gens en GrandeBretagne qu’en Allemagne.

Il est certain que l’Evening Express and Evening Mail (69) chercha à exploiter l’intérêt suscité par l’histoire en révélant que neuf Russes avaient été tués et trois blessés à Erembodegem, près d’Alost. Mais il prit la peine de faire remarquer que ces hommes étaient simplement des réservistes et n’avaient rien à voir avec l’« armée fantôme » de la rumeur.

A présent, la plupart des journaux qui n’avaient pas abandonné complètement le sujet cherchèrent à expliquer comment elle était apparue au départ. Dès le 2 septembre, le Fleetwood Express (11) affirma que l’annonce de l’ouverture de la route commerciale d’Arkhangelsk avait déclenché la rumeur. Une meilleure explication fut fournie par deux journaux le 9 septembre (29, 32). Ils écrivirent que lorsqu’on demanda dans une gare anglaise à des soldats hirsutes des Highlands, qui ne parlaient que le gaélique, d’où ils venaient, la réponse en mauvais anglais fut la suivante : « from Ross-shire. » A l’Anglais qui posait la question cela résonna comme « from Russia ». Le 2 octobre, le Workington Star and Harrington Guardian (74) finit par découvrir cette histoire par l’intermédiaire du Daily Citizen. Il ajouta que les soldats qui parlaient le gaélique étaient un détachement des Seaforth Highlanders dont le train s’était arrêté à Crewe.

Le 24 septembre, le Galloway Advertiser and Wigtownshire Free Press (70) de Stranraer fournit une explication tout aussi ridicule. Selon lui, un marchand d’oeufs avait demandé dans divers ports s’ils étaient susceptibles de recevoir des stocks d’oeufs. Un expéditeur de Hull télégraphia aux marchands d’oeufs en réponse à cette demande : « Soixante mille Russes venant d’Aberdeen. » Ce simple message fut mal interprété par quelqu’un qui ne savait pas qu’il y était question d’oeufs et qui traduisit par « Cosaques ».

Enfin, le 18 novembre, M. King demanda devant la Chambre des Communes à M. Tennant, sous-secrétaire à la Guerre, si la rumeur était authentique ou non. M. Tennant répondit :

Je ne sais si cela fera plaisir ou déplaira à mon Honorable Ami d’apprendre qu’aucun soldat russe n’a été acheminé à travers la Grande-Bretagne vers la zone occidentale de la guerre européenne (A2).

Il est heureux que ce démenti soit paru après que les dockers de Garston, près de Liverpool, eurent prétendu être dans l’incapacité de régler la location de leur maison car les paquebots qu’ils chargeaient et déchargeaient d’ordinaire convoyaient des soldats russes d’Arkhangelsk vers un port français. C’est grâce à un argument aussi solide qu’ils bénéficièrent d’une semaine de délai (73) !

Ce n’est qu’un an plus tard qu’apparut la meilleure explication de l’émergence de la rumeur. Elle fut donnée par le secrétaire honoraire du Comité des représentants de la presse au Bureau de presse, Monsieur H. B. Steele. Il expliqua également pourquoi la censure n’avait pas supprimé l’histoire totalement :

[...] d’importants mouvements militaires à cette époque rendirent difficile de mettre un frein à ce qui restera comme « le mythe des troupes russes ». Les faits concernant cette fameuse histoire sont simples.

Un grand nombre d’officiers russes visitèrent ce pays pour acheter des munitions de guerre et rejoindre en tant qu’attachés le personnel des différents commandements qui partaient alors pour le front. Un certain nombre d’ordonnances les accompagnaient et la plupart voyagèrent d’Arkhangelsk vers des ports écossais. Il est incontestable que ces officiers et ces hommes ont été aperçus par des témoins dignes de foi.

Le même week-end, le ministère de la Guerre décida de changer l’emplacement de camps pour les territoriaux alors en entraînement. Les trains furent manoeuvrés dans ce but grâce à des signaux manuels et se déplacèrent de nuit avec les stores baissés. Les conducteurs des locomotives ne savaient rien des chargements qu’ils tiraient.

Pendant ce temps-là, néanmoins, certains employés écossais des chemins de fer avaient correspondu avec des amis dans le sud et avaient parlé d’un tas de Russes qui voyageaient sur leur ligne (79).

Dès le 16 septembre 1914, le Fleetwood Express (57) fut en mesure de résumer avec justesse la rumeur :

Tout le monde a maintenant entendu parler du gars qui a vu des soldats russes traverser une gare du pays sur la voie principale et qui sait avec certitude que les occupants des voitures du train étaient des Russes car il y avait de la neige sur leurs bottes !

Références

Autres sources
A1. Lettre au Cabinet, 41/35 No 37, 29 août 1914.
A2. Hansard, vol. LXVIII, p. 417. H. C. Deb 5s. Questions orales, 18 novembre 1914.
A3. New Statesman, Londres, 30 janvier 1915, p. 409-411.

Bibliographie
Brigadier-General John CHARTERIS, At G. H. Q., Londres, Cassel, 1931.
Lord HANLEY, The Supreme Command, vol. 1, Londres, Allen & Unwin, 1961.
Michael MACDONAGH, In London During the Great Wàr, Londres, Eyre & Spottiswoode, 1935.
C. S. PEEL, How We Lived Then, 1914-18, Londres, Bodley Head, 1929.
Caroline PLYNE, Society at War, 1914-16, Londres, Allen & Unwin, 1931.
A. F. POLLARD, The Commonwealth at War, Londres, Longmans, Green & Co, 1917.
Arthur PONSONBY, Falsehood in Wartime, Londres, Allen & Unwin, 1928. [Tr. fr. Mensonges et rumeurs en temps de guerre, Saint-Genis-Laval, Editions du Dragon Vert, 1996.]
Paul RUSSELL (éd.), The Ordeal of Alfred M. Hale, Londres, Leo Cooper, 1975.
D. C. SOMERVILLE, The Reign of George V, Londres, Faber & Faber, 1935.


Those Russians

I have uncles, nephews, nieces,
Cousins, children (some are grand !),
And each of them to me says,
They have seen the Russians land,
Or truth cannot be hid,
Know well somebody who did.

Almost everybody vows, and
All the rest know for a fact,
There were just two hundred thousand
Russians came to be exact.
Everyone, too, has a friend,
Saw them camped out at Ostend.

All employed at railway stations,
Drivers, clerks, guards, porters, too,
Railway magnates and relations,
Saw the Cossacks passing through.
Most, too, thus at truth one gets,
Treated them to cigarettes.

But beyond all things else strange’ll,
By the news that comes to-day
Not a Russian left Archangel,
Not a Cossack came our way
Hence the question’s not, say I,
How we stand, but how we lie !

Poème de « M. S. » paru dans le Daily Chronicle, cité par le Workington Star and Harrington Guardian, 25 septembre 1914 (72).


Source : Akribeia, n. 1, Octobre 1997, p. 106-130.


Akribeia
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F-69230 Saint-Genis-Laval

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