Victor Martin et le « rapport Martin ».
Étude de sa valeur en tant que source historique
Jean-Marie Boisdefeu et Enrique Aynat
Cette étude, traduite de l'espagnol par Jean Plantin, est tirée de l'ouvrage d'Enrique Aynat et de Jean-Marie Boisdefeu, Estudios sobre Auschwitz, paru à Valence en 1997. Les quelque 60 pages d'annexes qui accompagnaient l'étude que l'on va lire n'ont pas été reproduites ici.
0 Introduction
Nous nous proposons d'étudier dans ce travail les différentes déclarations de Victor Martin, militant de la résistance belge durant la seconde guerre mondiale, à propos de son séjour en Silésie (Allemagne), en 1943, à la recherche des juifs qui avaient été déportés de Belgique. Notre but est d'examiner si le témoignage de V. Martin constitue une source historique digne de foi.
0. 1 Victor Martin et sa mission
Victor Martin, citoyen belge né en 1912, était un
sociologue spécialisé dans les questions du travail. Il adhéra en 1942 à l'organisation
clandestine belge «Front de l'Indépendance » (désormais : F.I.), au sein
de laquelle il milita jusqu'à la fin de la guerre. Après la guerre il
poursuivit sa carrière professionnelle dans l'administration belge et dans
diverses organisations internationales. Il est mort en 1989.
Bien que les diverses déclarations de V. Martin concernant sa mission en
Silésie diffèrent sur de nombreux points, comme on le verra plus loin, elles
coïncident néanmoins sur une série de faits généraux qui composent un
récit que nous résumons ci-dessous.
Le F.I. et une organisation annexe, le « Comité de Défense des Juifs »
(désormais : C.D.J.), confièrent à V. Martin la mission d'enquêter sur le
sort des juifs déportés de Belgique. V. Martin, qui maîtrisait la langue
allemande et qui mit à profit une prétendue enquête sociologique et ses
relations avec les milieux universitaires allemands pour dissimuler le
véritable motif de son voyage, partit pour Cologne et Breslau en 1942. De
Breslau, V. Martin se dirigea en Haute Silésie, où il visita le ghetto de
Sosnowitz. Là il rencontra quelques juifs de Belgique, qui lui révélèrent
que tout laissait penser que la majorité des autres déportés - en
particulier les personnes âgées et les enfants - avaient été exterminés.
De Sosnowitz il alla à Kattowitz à la recherche de détails sur la destination
des juifs. Dans cette ville il fit la connaissance de plusieurs travailleurs
français qui travaillaient aux alentours du camp de concentration d'Auschwitz.
Il se joignit clandestinement à leur groupe de travail et parvint jusqu'à la
barrière qui empêchait l'accès au camp. Revenu à Breslau, il fut arrêté
par la Gestapo à cause de la dénonciation d'un travailleur français. Il fut
interrogé à plusieurs reprises et connut les prisons de Breslau et de
Kattowitz, mais la police ne parvint pas à lui faire avouer la véritable
raison de son voyage. V. Martin fut pris pour un espion industriel. En l'absence
de preuves pour le condamner, les Allemands le confinèrent, sous un régime de
liberté surveillée, dans un camp pour travailleurs civils jusqu'à la fin de
la guerre.
V. Martin s'enfuit du camp de travailleurs civils au printemps 1943 et
retourna en Belgique, où il rédigea un rapport connu sous le nom de « rapport
Martin ». Arrêté à nouveau par les Allemands, cette fois-ci pour ses
activités en tant que responsable régional du F.I., il passa plusieurs mois
dans des prisons et dans le camp de concentration de Vught (Pays-Bas). Évadé
une nouvelle fois, il assista depuis sa clandestinité à la libération de la
Belgique en septembre 1944.
0. 2 Bibliographie
« Abschluss der Judenumsiedlung », Ostland [Berlin], n° 22 (15 novembre 1942), 388-389.
Encyclopedia of the Holocaust, New York-Londres, Macmillan, 1990, 4 vol.
GUTMAN, Israel, « Ghetto », Encyclopedia of the Holocaust, 2, 579-582.
HILBERG, Raul, La Destruction des Juifs d'Europe [The Destruction of the European Jews], [Paris], Fayard, 1988, 1 099 p.
Kölner Volkswirte und Sozialwissenschaftler. Über den Beitrag Kölner Volkswirte und Sozialwissenschaftler zur Entwicklung der Wirtschafts- und Sozialwissenschaften. Herausgegeben von Friedrich-Wilhelm Henning, Cologne-Vienne, Bohlau, 1988.
KROUCK, Bernard, Victor Martin. Un résistant sorti de l'oubli, Bruxelles, Les Éperonniers, 1995, 211 p.
Mémorial de la déportation des Juifs de Belgique. Présenté par Serge Klarsfeld et Maxime Steinberg, Bruxelles, Union des Déportés Juifs de Belgique-Filles et Fils de la Déportation, 1994, non paginé (environ 550 pages).
MICHMAN, Dan, « Belgium », Encyclopedia of the Holocaust, 1, 160-169.
NETZER, Shlomo, « Sosnowiec », Encyclopedia of the Holocaust, 4, 1378-1381.
PRESSAC, Jean-Claude, Auschwitz : Technique and Operation of the Gas Chambers, New York, Beate Klarsfeld Foundation, 1989, 564 p.
STEINBERG, Lucien, La Révolte des Justes. Les Juifs contre Hitler, Paris, Fayard, 1970, 605 p.
STEINBERG, Lucien, Le Comité de Défense des Juifs en Belgique, 1942-1944, Bruxelles, Centre National des Hautes Études Juives, 1973, 198 p.
STEINBERG, Maxime, Dossier Bruxelles Auschwitz. La police SS et l'extermination des Juifs de Belgique, Bruxelles, Comité belge de soutien à la partie civile dans le procès des officiers SS Ehlers, Asche, Canaris, responsables de la déportation des Juifs de Belgique, 1980, 223 p.
STEINBERG, Maxime, L'Etoile et le Fusil. La traque des Juifs, 1942-1944, Bruxelles, Vie Ouvrière, 1983, vol. I, 269 p.
UGEUX, William, Histoires de résistants, Paris-Gembloux, Duculot, 1979, 201 p.
0. 3 Sources
0. 3. 1 Publiées
« La vie d'un illégal », L'Indépendance [Charleroi], 19 septembre 1944, 1.
« La vie d'un illégal, II », L'Indépendance [Charleroi], 20 septembre 1944, l.
MARTIN, Victor, « Les bagnes hitlériens », L'Indépendance [Charleroi], 8 septembre 1944, 1.
MARTIN, Victor, « Victor Martin : J'ai connu l'extermination des Juifs à Auschwitz, début 1943 », Le Patriote résistant, n° 543 (janvier 1985), 14-15.
PAPELEUX, Léon, « En mission près d'Auschwitz (1942) », La Vie Wallonne [Liège], tome 56 (1982), 111-124.
0. 3. 2 Inédites
Centre de Documentation Juive Contemporaine (CDJC) (Paris) :
CDLXII-12, mai 1943, journal clandestin Le Flambeau (« Publié par le Front de l'Indépendance, Section de Défense des Juifs »).
CCVIII-2, Bruxelles, 15 juillet 1945, Les Enfants. « Écrit au Sanatorium de Tombeek, en novembre 1944 par Maurice HEIBER, l'organisateur et le Responsable National de la Section Enfants du C.D.J., jusqu'à son arrestation le 21 mai 1943. »
CDXCI-15, sans lieu ni date, Création et organisation du C.D.J, témoignage signé de Ghert JOSPA.
Fondation de la Mémoire contemporaine (Fondation Jean Bloch) (FMC) (Bruxelles) :
Sans cote, Uccle, 6 décembre l956, lettre manuscrite de V. Martin.
Ministère de la Santé Publique et de la Famille, Administration des Victimes de la Guerre (MSPF) (Bruxelles) :
124.428/347/378, Bruxelles, 15 juin 1948, déclaration officielle de V. Martin pour obtenir le statut de prisonnier politique.
R.497 TR266.342, Bruxelles, 18 novembre 1976, « Rapport d'une enquête faite auprès de Monsieur Victor MARTIN, né le 19. 1. 1912 à Blaton ».
R.758 TR266.789, Thonon-les-Bains, 20 décembre 1976, lettre manuscrite de V. Martin à H. Dumonceau.
Sans cote, sans lieu ni date, « Formulaire pour Prisonniers Politiques et bénéficiaires ».
Sans cote, sans lieu, 27 mai 1948, « Formulaire d'enquête ».
Sans cote, Bruxelles, 29 septembre 1948, « Proces verbaal » de V. Martin.
Tel Aviv University, Central Library, Wiener Library (WL) (Tel Aviv) :
P.III.g. (Belgium) No. 278, sans lieu ni date, document intitulé Le rapport VICTOR MARTIN.
0. 3. 3 Documents audiovisuels
Radio-Télévision Belge d'expression française (RTBF), vidéo 6174/125A, série « Résistance », reportage L'attaque du XXe convoi, produit par Jacques Cogniaux et présenté par Alain Nayaert, diffusé le 1er décembre 1974. Blanc et noir. 45 minutes.
0. 4 Historique de la question
La mission de V. Martin et le « rapport » qui porte son nom ont été abordés par les auteurs suivants dont nous énumérons les travaux par ordre chronologique :
1970. STEINBERG, Lucien, La Révolte des
Justes. Les Juifs contre Hitler, p. 265-267.
Résumé des activités de renseignements de V. Martin en Silésie. L.
Steinberg ne cite pas de sources. Le texte est dépourvu de notes et d'un
appareil critique.
1973. STEINBERG, Lucien, Le Comité de Défense
des Juifs en Belgique, 1942-1944, p. 80-82.
Résumé identique au précédent.
1979. UGEUX, William, Histoires de résistants,
p. 21-22.
Mentionne en passant, en à peine un paragraphe, la mission de V. Martin.
1980. STEINBERG, Maxime, Dossier Bruxelles
Auschwitz, p. 110-112.
Consacre un petit alinéa à « L'enquête Martin ». M. Steinberg a eu
accès au dossier de V. Martin au MSPF.
1983. STEINBERG, Maxime, L'Étoile et le
Fusil. La traque des Juifs, 1942-1944, vol. I, p. 246-250.
Contient plus d'informations que les textes précédents. L'auteur a eu
accès à davantage de sources, qu'il détaille. V. Martin, selon M.
Steinberg, se serait borné à rapporter une rumeur (p. 250).
1988. HILBERG, Raul, La Destruction des Juifs d'Europe,
p. 836 et 897.
Les références à V. Martin se limitent à deux notes en bas de page. V.
Martin était un « membre chrétien de la Résistance belge » qui «
réussit à obtenir des renseignements détaillés [sur le sort
des juifs déportés en Haute Silésie] en bavardant avec des
travailleurs allemands » (p. 836).
1995. KROUCK, Bernard, Victor Martin. Un
résistant sorti de l'oubli.
Cet ouvrage constitue la première monographie sur V. Martin et sa
mission en Allemagne. Selon B. Krouck, V. Martin a appliqué « les
méthodes de la vérification scientifique à sa mission » (p. 80) et a
été « l'homme qui a ramené le premier témoignage sur les crématoires
d'Auschwitz » (p. 146). V. Martin « est allé au bout de sa mission,
avec un entêtement et une rigueur remarquables » (p. 170), de sorte que «
le rapport Martin permettait d'agir pour sauver les Juifs en pleine
connaissance de cause » (p. 133).
V. Martin est qualifié par B. Krouck de personnage extraordinaire, porteur
des plus hautes valeurs humaines : « Plus qu'un juste, plus qu'un
combattant (et pourtant il fut l'un et l'autre), il fut un veilleur.
Comme dans ces villes du Moyen Âge où, dans les ténèbres, un homme
marchait pour prévenir les populations d'une éventuelle menace, Victor
Martin fut un veilleur, représentant de cette Europe civilisée qui avait
tant donné au monde, venu s'enquérir jusque dans l'antre du Diable du
destin de ces malheureux, arrachés à leur foyer et qu'une idéologie
criminelle vouait à la mort. Victor Martin, le veilleur, a affronté les
sbires de la Gestapo, les agents de l'Abwehr, les gardiens des camps. Il a
vu de près les agissements des SS. Et puis, saisi d'une colère, d'une
saine et forte colère, il a su faire de son engagement dans la Résistance
une action en faveur des grands principes de la civilisation » (p.
181-182).
Aucun des auteurs cités n'a exprimé la moindre réserve sur la véracité du témoignage de V. Martin. Jusqu'à maintenant ce témoignage n'a pas été soumis à la critique. Le but du présent travail est précisément de combler cette lacune. Pour ce faire, nous utiliserons les méthodes de routine de l'historien qui, appliquées au cas qui nous occupe, supposent de :
rechercher le « rapport original » ;
rechercher les textes de V. Martin relatifs à sa mission en Allemagne ;
les soumettre tous à la critique, externe et interne ;
déterminer, une fois les textes examinés et évalués, si le témoignage de V. Martin constitue une source historique digne de foi.
1 Les textes de Victor Martin
Nous énumérons ci-dessous, par ordre chronologique, les textes dus à V. Martin ou attribués à ce dernier.
1. 1 « Les bagnes hitlériens » (désormais : Les bagnes). Article en français signé de V. Martin et paru dans le journal L'Indépendance, organe du F.I. de Charleroi, le 8 septembre 1944.
1. 2 « La vie d'un illégal » (désormais : La vie). Article en français, anonyme, également paru dans le journal L'Indépendance de Charleroi, en six parties, correspondant aux 19, 20, 21, 22, 23 et 25 septembre 1944. Les articles sont signés chaque jour d'un X énigmatique. Il est dit dans le texte que l'auteur est un représentant du F.I. « désirant garder l'anonymat ». Sur quoi nous appuyons-nous alors pour attribuer ce texte à V. Martin ? Sur deux raisons principales, à savoir :
que la paternité en a été reconnue par V. Martin dans au moins deux déclarations :
que la comparaison entre ce texte et Les bagnes montre l'existence de plusieurs concordances significatives :
les deux auteurs étaient membres du F.I. ;
tous les deux ont effectué une mission de renseignements en Allemagne, en Silésie pour être précis ;
tous les deux ont été arrêtés en Allemagne et, après diverses péripéties, internés dans un camp de travail.
Il ne semble pas que ces concordances soient fortuites. Elles conduisent raisonnablement à considérer que les deux textes sont du même auteur.
1. 3 Déclaration officielle effectuée par V. Martin à Bruxelles le 15 juin 1948 afin d'obtenir le statut de prisonnier politique (désormais : Décl. 15.6.48). V. Martin comparut devant deux fonctionnaires belges qui attestèrent de la déclaration. Le texte comprend trois pages manuscrites en langue néerlandaise. Il porte l'en-tête du ministère de la Reconstruction (Ministerie van Wederopbouw). Il est signé de V. Martin et des deux fonctionnaires belges.
1. 4 Déclaration officielle effectuée par V. Martin à Bruxelles le 29 septembre 1948 dans le même but que précédemment (désormais : Décl. 29.9.48). Il s'agit d'un procès- verbal (Proces verbaal) de trois pages manuscrites en langue néerlandaise. Il porte l'en-tête du ministère de la Reconstruction. Il est signé de V. Martin et des deux fonctionnaires belges.
1. 5 « Le rapport Victor Martin » (désormais : Le rapport V.M.). Avant le titre figure la mention en anglais : « First Information on Auschwitz. » Il s'agit d'un texte dactylographié de huit pages (la dernière porte par erreur le numéro neuf). Il est écrit en français et à la troisième personne. Il porte la signature de V. Martin à la fin de la dernière page. On peut se demander pourquoi l'auteur l'a écrit à la troisième personne. La raison est que ce texte est le résultat d'une conversation entre V. Martin et M. Goldberg, un correspondant belge de la Wiener Library, en 1956. Celui-ci prépara un résumé de la conversation - rédigé à la troisième personne - et le soumit à l'approbation de V. Martin. V. Martin le signa et répondit dans une lettre du 6 décembre 1956 qu'il avait juste effectué « quelques corrections de détail » et que le texte du correspondant de la Wiener Library lui paraissait « un récit complet et fidèle ».
1. 6 L'attaque du XXe convoi (désormais : L'attaque). Reportage de la télévision belge, diffusé le 1er décembre 1974, dans lequel figure une brève intervention de V. Martin de quatre minutes.
1. 7 « Rapport d'une enquête faite auprès de Monsieur Victor MARTIN » à Bruxelles le 18 novembre 1976 (désormais : Enquête 18.11.76). C'est le résultat d'un entretien entre V. Martin et H. Dumonceau, fonctionnaire du MSPF belge. Il se compose de trois pages dactylographiées. Il est écrit en français.
1. 8 Lettre manuscrite de V. Martin à H. Dumonceau du 20 décembre 1976 (désormais : Lettre 20.12.76). C'est la suite de l'entretien précédent. Elle se compose de deux pages écrites en français. V. Martin joint à la lettre un exemplaire du rapport V.M.
1. 9 « En mission près d'Auschwitz (1942) » (désormais : En mission). Article signé de Léon Papeleux paru dans la revue La Vie Wallonne en 1982. Il est écrit en français. Strictement parlant, ce texte ne devrait pas figurer dans cette liste car il n'est pas directement de la plume de V. Martin. Si nous l'avons inclus c'est parce que, comme le reconnaît L. Papeleux, V. Martin a participé à sa rédaction et l'a supervisée : « C'est à partir de notes manuscrites de l'auteur même de la mission à Auschwitz que nous avons rédigé notre article. La rédaction finale a été soumise à Victor Martin, qui a été le héros de cette aventure » (p. 111).
1. 10 « Victor Martin : J'ai connu l'extermination des Juifs à Auschwitz, début 1943 » (désormais : J'ai connu). Article signé de V. Martin paru dans la revue Le Patriote résistant en 1985. Il est écrit en français. Il convient de souligner que V. Martin reprend ici des passages entiers du texte précédent.
Les références au numéro de page correspondent toujours au texte de la transcription, dans les cas où celle-ci a été effectuée.
2 Le « rapport Martin » a-t-il existé ?
Le premier problème sérieux auquel se heurte le chercheur
est l'impossibilité de trouver le « rapport Martin » original qu'aurait
rédigé V. Martin en 1943 après sa fuite d'Allemagne. Le document n'a pas
été localisé jusqu'à présent. L'auteur M. Steinberg a indiqué que le
« "rapport Martin" de 1943 permettrait évidemment de savoir ce qu'il
[V. Martin] en avait appris réellement. Mais ce document n'existe pas
dans les archives et, plus encore, on ne trouve aucune trace dans les textes
datant de l'occupation des informations qu'il a pu rapporter de son séjour
en Haute-Silésie. [3] »
V. Martin ne mentionne pas le « rapport » dans les textes écrits avant la fin
de la guerre (Les bagnes, La vie). Il se borne à indiquer qu'il avait
été chargé d'une « enquête » par le F.I. La première mention figure
dans Décl. 15.6.48 (p. 2). À partir de cette date les références au
« rapport » apparaissent dans toutes ses déclarations. Examinons à présent
les éléments objectifs sur la matérialité du « rapport » qui figurent dans
les différentes déclarations de V. Martin.
2. 1 Moment où il a été rédigé
V. Martin n'a donné aucune date précise de rédaction de son « rapport ». La rédaction a dû se produire, naturellement, après sa fuite d'Allemagne. Cependant, comme il est également impossible de fixer celle-ci avec exactitude, d'après les versions contradictoires qu'il a données (voir 5. 4), on ne peut avancer de date précise.
2. 2 Où et à qui il a été remis
V. Martin a indiqué à plusieurs reprises que le « rapport » fut présenté à Bruxelles, lors d'une réunion, devant des membres du F.l. et du C.D.J. Au cours de cette réunion, V. Martin donna des informations sur sa mission et fournit un « rapport d'abord verbal et puis rapport écrit » (L'attaque). V. Martin indique notamment que le « rapport » fut remis à un membre important du C.D.J., Ghert Jospa (Décl. 15.6.48, p. 2 ; Enquête 18.11.76, p. 2). Néanmoins, la version des faits fournie par G. Jospa est inconciliable avec celle de V. Martin. G. Jospa a rédigé un document après la guerre dans lequel il raconte ses activités de résistant en Belgique et de prisonnier dans un camp de concentration [4]. Ce document contient un chapitre intitulé « Le rapport Martin » où l'auteur donne une version des aventures de V. Martin en Allemagne dans laquelle se détachent les faits suivants parmi les plus importants (nous transcrivons littéralement le texte original sans toucher aux fautes d'orthographe et de ponctuation) :
À la fin de 1942, V. Martin préparait une thèse sur le folklore allemand. Son directeur de thèse était un professeur de l'Université de Berlin (p. 31).
V. Martin partit pour l'Allemagne. Pendant longtemps il ne donna pas signe de vie. Un jour on reçut de ses nouvelles en Belgique par l'intermédiaire de « ses liaisons allemandes » (p. 32).
V. Martin « avait réussi à pénétrer dans le camp d'Auschwitz... et à en ressortir. Il s'était entretenu avec des détenus, avec la population environnante. Il avait sonné à de nombreuses portes pour poser des questions sur le folklore local et celui du camp [...] Auschwitz était un endroit diabolique où l'on rentrait par la porte et d'où l'on sortait par la cheminée » (p. 32).
Il constata que « [d]es convois entiers passeraient à la chambre à gaz sans même que les wagons ne s'ouvrissent » (p. 32).
« Il [V. Martin] avait appris que des trains aux wagons, pleins de cadavres humains, avaient été dirigés sur une localité située près de Stettin. Les corps avaient été traînés comme de la marchandise dans une usine de traitement des produits pour la fabrication du savon. Il avait vu le savon sorti de cette usine. Un indice spécial permettait de reconnaître qu'il s'agissait d'un savon de "pure graisse humaine" » (p. 32).
Quelque temps plus tard, V. Martin retourna en Belgique pourvu de nombreuses notes. « La documentation fournie a été utilisée aussitôt dans notre propagande pour dénoncer la monstruosité nazie » (p. 32).
Martin décida d'effectuer une seconde « enquête » et partit de nouveau pour l'Allemagne. « Il a pu pénétrer une seconde fois dans le camp d'Auschwitz où son enquête sur le folklore n'a guère été goutté puis qu'il a été appréhendé par la Gestapo » (p. 33).
V. Martin invoqua pour sa défense son adhésion à l'Allemagne nazie. Il proposa à ses geôliers de rester en Allemagne « comme preuve de ses sentiments ». Les nazis l'expédièrent « à la prison de Berlin » où il resta quelques mois. « Puis, il put sortir de prison. Il rentrait en Belgique avec un congé d'un mois afin de liquider ses affaires avant de revenir définitivement en Allemagne » (p. 33).
Étant donné que, si le mois passait et que V. Martin ne retournait pas en Allemagne, la police le rechercherait, le F.I. décida qu'il plongerait dans la clandestinité, dans laquelle il demeura jusqu'à la fin de la guerre (p. 33-34).
Cette version présente néanmoins des différences insurmontables avec celle qu'a maintenue V. Martin, avec quelques variantes. Ni la thèse sur le «folklore allemand », ni le professeur de l'Université de Berlin, ni les nouvelles qu'il envoya en Belgique par l'intermédiaire de « ses liaisons allemandes », ni la pénétration - à deux reprises - dans le camp d'Auschwitz (en laissant de côté l'absurdité d'aller effectuer là-bas des enquêtes sur le « folklore allemand»), ni les gazages de convois avec les victimes à l'intérieur des wagons, ni les trains remplis de cadavres dirigés vers une localité proche de Stettin (à 500 kilomètres d'Auschwitz) pour la fabrication de savon, ni la seconde « enquête » en Allemagne, ni la prison de Berlin, n'ont rien à voir avec les différents témoignages de V. Martin. Ou bien G. Jospa a inventé cette version, ou bien elle lui a été racontée par V. Martin après son retour d'Allemagne. Si l'on accepte cette dernière hypothèse, cela voudrait dire que V. Martin aurait lui-même donné des versions de son séjour en Allemagne complètement différentes.
2. 3 Nombre d'exemplaires existants
Il est impossible de le savoir à la lumière des différentes déclarations de V. Martin car ce dernier parle vaguement de « plusieurs exemplaires » (Enquête 18.11.76) et de « x exemplaires » (Lettre 20.12.76).
2. 4 Nombre de pages. Langue dans laquelle il a été écrit
On ignore le nombre de pages du document si l'on s'en tient aux déclarations de V. Martin. G. Jospa indique que V. Martin est revenu en Belgique « muni de notes pour un rapport de plus de 100 pages » [5]. Il n'a cependant pas été possible non plus jusqu'à présent de retrouver ces notes. On n'a jamais indiqué jusqu'à maintenant dans laquelle des deux langues usuelles en Belgique - français et néerlandais - a été rédigé le « rapport ».
2. 5 Diffusion
Selon les différents témoignages, le « rapport » a été diffusé par les canaux suivants :
Le journal clandestin Le Flambeau (Décl. 15.6.48, p. 2 ; Lettre 20.12.76). Mais des exemplaires du Flambeau qui ont été conservés et qui ont été cités à ce sujet - numéros de mai et d'octobre 1943 - on ne peut obtenir la confirmation qu'il a existé un « rapport Martin ». Dans le numéro de mai 1943 se trouvent uniquement les références suivantes à l'anéantissement des juifs [6] :
« et par l'enfer du camp de Malines pour se voir enfin embarqués dans des trains comme du bétail et transportés vers les abattoirs de la Haute Silésie et de P[o]logne » (p. 2).
« Car la prose de votre envoyé spécial serait la paraphrase d'un message que nous avons reçu, [sic] malgré la censure et que vous avez traduit en ces quelques mots : "les vieillards et les enfants sont assassinés" » (p. 6).
Section « Sous la botte » : « POLOGNE. Les Juifs sont massacrés à raison de 6 000 personnes par jour. Les déportés de l'Europe Occidentale travaillent dans les mines de Haute-Silésie, et vivent dans des baraquements spécialement créés à cet effet. Ils sont vêtus de sacs de toile rayée rappelant l'habit de forçat et portent l'étoile jaune sur le dos et sur la poitrine. Le[s] membres d'une même famille sont systématiquement séparés, et ignorent tout du sort de leurs proches » (p. 7).
Le nom d'Auschwitz n'est pas mentionné une seule fois dans tout le numéro.
Dans le numéro d'octobre 1943 figure uniquement une information générale : les communautés juives européennes avaient été pour ainsi dire anéanties et les victimes se comptaient par millions [7].
Moyens de communication alliés de Londres (Le rapport V.M., p. 9). On n'a cependant pas la preuve que le « rapport » soit parvenu à Londres et ait été diffusé à partir de cette ville. La littérature spécialisée ne mentionne aucun détail à ce sujet.
Organisations de la résistance belge. On dit que le « rapport » fut diffusé « dans les comités de défense des Juifs » (L'attaque) et « à toutes les organisations affiliées au F.I. » (En mission, p. 119). Ces affirmations n'ont pas été prouvées jusqu'à présent. La preuve concluante de la façon dont a été diffusé le « rapport » serait la présentation d'une copie de ce dernier.
En définitive, les faits sont les suivants :
nous n'avons pas trouvé le « rapport » original écrit par V. Martin en 1943 ;
le « rapport » n'est mentionné dans aucun texte de V. Martin antérieur à 1948 ;
on n'a pas la preuve qu'il ait été fait mention du « rapport » dans la presse clandestine ;
il n'existe pas de témoignages d'anciens membres de la résistance belge contenant une allusion détaillée, précise et non équivoque au « rapport » [8] ;
on ignore tous les éléments essentiels sur la matérialité du « rapport » (date de rédaction, où et à qui il a été remis, nombre d'exemplaires, nombre de pages et langue dans laquelle il a été écrit).
Pour toutes ces raisons, il est permis de penser que le document n'a probablement jamais existé.
3. Victor Martin et le « Front de l'Indépendance ». Critique de sincérité
3. 1 Le « Front de l'Indépendance »
V. Martin était membre du F.I. - où il était connu sous le prénom de « Philippe » - depuis 1942 (Les bagnes). Le F.I. était la principale organisation de la résistance contre les Allemands en Belgique. Il avait été fondé le 15 mars 1941 par trois personnes dont le Dr Albert Marteaux, membre du comité central du Parti communiste belge. Bien qu'il existât au sein du F.I. différents courants politiques (communistes, catholiques de gauche, démocrates-chrétiens, socialistes et libéraux), « l'influence communiste n'est en effet pas négligeable » [9]. Le F.I. chapeautait plusieurs comités parmi lesquels le si important «Les Amis de l'URSS ». De plus, le déjà cité G. Jospa, un des fondateurs du C.D.J. - organisation annexe du F.I. -, était « également militant communiste » [10]. L'Encyclopedia of the Holocaust indique que le « parti communiste joua un rôle central dans les opérations de la résistance [en Belgique], en dépit de ses petites dimensions, et constitua un important facteur dans la fondation, en mars 1941, du Front d'Indépendance, qui devint la plus grande organisation de résistance » [11]. Il est évident, par conséquent, que V. Martin militait dans une organisation où l'influence communiste était considérable.
3. 2 Critique de sincérité
En soumettant les informations disponibles à la critique de
sincérité - qui s'occupe de vérifier si l'auteur d'un témoignage se
trouvait dans les conditions qui, normalement, inclinent une personne à ne pas
être sincère - on constate que V. Martin a été membre de la résistance
antiallemande, au sein d'une organisation philocommuniste, et qu'il a
ensuite vécu dans la clandestinité, a été arrêté plusieurs fois par les
Allemands avec les conséquences prévisibles des interrogatoires, les mauvais
traitements, etc., a été interné en prison et a été déporté dans un camp
de concentration (Vught, aux Pays-Bas).
Etant donné ce qui précède il ne paraît pas probable, a priori, que
V. Martin se soit montré enclin à donner des informations sereines et
impartiales sur toute question relative aux Allemands. Lisons, par exemple, ce
texte rédigé immédiatement après la libération de la Belgique :
En ces jours où dans l'enthousiasme le peuple belge célèbre sa liberté reconquise, il ne peut oublier ceux de ses martyrs des camps de Brendonck [sic], d'Auschwitz et d'ailleurs.
Il jurera de les venger ! Devant de tels crimes, ce qui nous vient au coeur est la pensée célèbre qui fit frémir l'antiquité : « Malheur aux vaincus de demain. »
Tremblez, collaborateurs et rexistes qui par votre aide à l'ennemi avez prolongé et la guerre et les souffrances de nos martyrs.
Tremblez surtout, individus plus vils encore que les rexistes, dénonciateurs, indicateurs qui avez livré à la Gestapo tant de nos compatriotes. Et vous aussi, auteurs de lettres anonymes, parfois en vue de satisfaire des vengeances personnelles !
Nous vous retrouverons, que vous soyez encore en Belgique ou que vous ayez déjà cherché un refuge auprès de vos protecteurs dans l'Allemagne assiégée.
Certes, avant de vous poursuivre nous ferons toute la lumière. Mais là où la trahison sera certaine, il faut que la justice soit sans pitié, il faut la peine de mort contre les grands dénonciateurs. Ou sinon gare à la colère des prisonniers politiques qui d'ici peu de semaines peut-être reviendront au pays et exigeront des comptes. (Les Bagnes)
L'historien doit tenir compte de ces éléments au moment d'analyser les déclarations de V. Martin.
4 Qu'a réellement vu Victor Martin ? Critique de compétence
Comment V. Martin a-t-il vérifié les faits qu'il relate ?
Écrivait-il de première main ? A-t-il été un observateur direct des faits qu'il
décrit ? Et, si tel n'est pas le cas, sur quelles sources s'est-il appuyé
? Quelle valeur avaient-elles ? Telles sont les questions auxquelles il convient
de répondre pour avoir une idée précise de la valeur de son témoignage. Il y
a deux moments cruciaux dans le récit de V. Martin : les visites au ghetto de
Sosnowitz et au camp de travailleurs français dans
les environs d'Auschwitz. Arrêtons-nous un instant sur eux.
Il faut avant tout souligner que V. Martin n'a fourni aucun document ni preuve
qui atteste de la réalité de sa présence à Sosnowitz et à Auschwitz. Aucun
document comme des carnets, des laissez-passer, des photographies, des
enveloppes oblitérées, des billets de train, des journaux locaux, etc [12].
Aucune référence vérifiable comme des noms de pensions ou d'hôtels. Ne
figurent pas non plus dans ses déclarations les incidents typiques ou les
anecdotes sans importance qui se glissent de façon imperceptible dans les
récits véridiques, comme les conditions climatiques (y avait-il de la neige ?
pleuvait-il ? le soleil brillait-il ?) [13]. En ce sens, les déclarations de V.
Martin sont complètement aseptisées et impersonnelles. Il ne fournit non plus
aucun nom des personnes avec lesquelles il avait été en contact durant son
séjour présumé à Sosnowitz et à Auschwitz, comme ceux des travailleurs
français du Service du Travail Obligatoire (S.T.O.), des juifs belges de
Sosnowitz, etc. Parallèlement, on n'a connaissance d'aucune déclaration de
personnes affirmant l'avoir vu là-bas.
On connaît uniquement un document, un permis (Erlaubnisschein) par
lequel la police allemande autorisait V. Martin à voyager à Francfort, Berlin
et Breslau entre le 4 et le 20 février 1943. Ce document prouve seulement que
V. Martin a pu être à Breslau, à quelque 200 kilomètres de Sosnowitz et d'Auschwitz,
en février 1943.
En définitive, nous n'avons que la parole de V. Martin. Mais, de plus,
le fait est que les déclarations de V. Martin sont suspectes en ce qui concerne
leur véracité, du moins pour ce qui est du ghetto de Sosnowitz. Voyons
pourquoi.
Si l'on compare la situation générale des ghettos juifs avec le récit de V.
Martin sur sa visite à Sosnowitz, l'on devient immédiatement méfiant. On
est tout d'abord surpris qu'un étranger ait pu pénétrer, sans
autorisation policière, dans un ghetto. L'affirmation de L. Papeleux selon
laquelle « il n'y avait donc aucune difficulté majeure à pénétrer dans
Sosnowitz » (En mission, p. 114) doit être considérée avec beaucoup
de réserves.
Concernant plus particulièrement le ghetto de Sosnowitz, il faut avouer que les
informations auxquelles nous avons eu accès ont été rares. Nous avons pu
vérifier que les communautés juives de Haute Silésie étaient en train d'être
concentrées à Sosnowitz, quoiqu'un véritable ghetto n'y fût pas établi
avant octobre 1942 [14]. Au printemps 1943, les juifs qui demeuraient à
Sosnowitz furent transférés au ghetto établi dans les faubourgs de Srodula
[15]. Néanmoins, devant l'absence de sources plus explicites, il est permis d'appliquer
au ghetto de Sosnowitz, par analogie, le régime général en vigueur à cette
époque dans les ghettos d'Allemagne et du Gouvernement Général de Pologne.
Que se passait-il dans ces ghettos ?
Tout d'abord, la conception allemande du ghetto supposait la volonté d'isoler,
dans la mesure du possible, les juifs du monde extérieur. R. Hilberg note que
dans « la conception nazie du ghetto, la ségrégation occupait une place
fondamentale. Les contacts personnels à travers la frontière furent soit
rigoureusement réduits, soit complètement supprimés » [16]. Par exemple,
dans le ghetto le plus grand d'Allemagne, celui de Litzmannstadt (Lodz), la
population juive était isolée du reste du monde depuis le 10 mai 1940. Selon
une ordonnance de Schafer, Polizeipräsident de Litzmannstadt, les juifs ne
pouvaient pas sortir du ghetto, y compris le président du « Conseil des
Anciens ». Pour leur part, les Allemands et les Polonais ne pouvaient «
"en règle générale pas pénétrer dans le ghetto". Le Polizeipräsident était seul habilité à délivrer des autorisations d'entrée.
» Autour du ghetto, une clôture gardée par des détachements de la Police d'ordre
assurait de fait un isolement [17].
Dans les ghettos des districts de Varsovie et de Lublin, dans le Gouvernement
Général de Pologne, la même interdiction était en vigueur concernant les «gentils », selon les termes d'une disposition officielle : « Les personnes
non juives qui n'abandonnent pas à temps les lieux destinés à devenir des
districts résidentiels juifs (Judenwohnbezirke) [euphémisme pour
désigner les ghettos] ou qui y pénètrent sans permission policière
seront punies, en vertu d'une procédure administrative pénale, à une amende
allant jusqu'à 1 000 zloty ou à une peine de prison allant jusqu'à trois
mois. [18] »
Il est certain qu'en principe tous les ghettos n'étaient pas
hermétiquement clos. Dans quelques-uns l'on pouvait sortir quelques heures
par jour. Dans d'autres, il était possible d'entrer et de sortir sans
difficultés, ils n'étaient même pas clôturés. Néanmoins, cette situation
changea à la fin de 1941 et, lorsqu'on commença les déportations, au
printemps 1942, la majorité des ghettos furent « fermés à clef » [19].
Par conséquent, les déclarations de V. Martin autour de la visite au ghetto de
Sosnowitz au début de 1943 sont suspectes et doivent être prises avec les plus
grandes réserves.
Ceci dit, voyons maintenant, à la lumière de ses déclarations, les sources
grâce auxquelles V. Martin a pu être informé sur Auschwitz.
Dans le texte La vie, 19.9.44, V. Martin signale qu'il entreprit de «
multiples recherches » à propos du sort des vieillards et des enfants belges
déportés, mais qu'il ne trouva aucune trace d'eux. Leur mort dans des
wagons à gaz, dont l'existence était « connue dans toute la Silésie »,
était la « croyance générale ». L'information de V. Martin ne provient
donc pas d'une observation directe mais d'une rumeur très répandue.
Dans Décl. 15.6.48, V. Martin déclare qu'il obtint l'information
sur les juifs déportés indirectement, par le biais de deux sources :
les ouvriers civils qui travaillaient dans des camps où il y avait des juifs ;
« les milieux juifs de Sosnowitz » (de Joodse middens van Sosnowitz).
Dans Le rapport V.M., il indique que, durant son séjour dans le
ghetto de Sosnowitz, ses hôtes juifs « lui firent part de tout ce qu'ils
savaient sur le camp de concentration construit non loin de là, à Auschwitz »
(p. 3). Une conversation postérieure avec un juif belge hospitalisé à
Sosnowitz « confirmait l'essentiel » de la révélation précédente (p. 3).
Le texte ajoute que « tout incitait à croire [que les enfants et les
vieillards juifs belges] avaient été exterminés jusqu'au dernier
suivant une technique encore inconnue » (p. 4), puisque « les recoupements,
les précédents, les contacts, tout montrait que ces gens ne se trompaient pas
» (p. 4). De plus, « on savait » ce qui se passait à Auschwitz par les
déportés français du S.T.O. ou par les volontaires étrangers qui
travaillaient dans le camp à la construction d'une usine de caoutchouc
synthétique (p. 4). Enfin, « le fait qu'on avait perdu toute trace de ces
gens depuis leur arrivée à Auschwitz corroborait ces dires » (p. 5). V.
Martin rendit ensuite visite à des travailleurs français à Auschwitz. La
visite dura un jour. Les Français étaient logés « en dehors du camp » (p.
5). « Il apprit et vit là beaucoup de choses » (p. 5), il put même « s'approcher
à différentes reprises de la barrière protégeant l'accès » du camp (p.
6). Il y avait un four crématoire au milieu d'Auschwitz qui travaillait 24
heures sur 24. De sa cheminée sortait un panache de fumée et des flammes.
Toutes les nuits arrivaient des convois bourrés de juifs. On ne revoyait plus
les femmes et les enfants (p. 5-6).
En conclusion, V. Martin a-t-il été un témoin direct de ces faits ? Non. «
Tout cela était connu dans la région » par les relations entre détenus et
travailleurs (p. 6). Pour ce qui est des femmes et des enfants qu'on ne
revoyait plus, les informations provenaient « des bruits » (p. 6).
C'est la raison pour laquelle V. Martin n'a en réalité rien vu. Il s'est
borné à recueillir des informations - de seconde ou de troisième main -,
à les évaluer et à en tirer une conclusion. Cette conclusion est le fruit d'un
raisonnement. Il s'agit, en définitive, d'une conjecture.
Dans L'attaque, V. Martin se livre à une conjecture similaire. Il
apprit que de nombreux juifs déportés de Belgique avaient disparu, qu'il y
avait un grand crématoire à Auschwitz et que certains jours une odeur de
cadavres se répandait dans la région. Devant ces faits, concernant lesquels il
n'explique pas avec précision comment il les connaît, V. Martin « en
déduisai[t] donc que l'on avait très probablement exterminé ceux qui n'avaient
pas une force de travail suffisante, [se] disant que les Allemands
n'allaient pas nourrir des femmes, des enfants et des vieillards improductifs
».
Dans Enquête 18.11.76, V. Martin en vient à reconnaître expressément
que ce qu'il sait « sur les traitements horribles infligés aux prisonniers
juifs à Auschwitz » ne procède pas de l'observation directe. Ses sources d'information
étaient :
un juif originaire de Belgique transféré d'Auschwitz au ghetto de Sosnowitz ;
des travailleurs civils français « qui avaient côtoyé aux Usines Buna à Katowice, des prisonniers polonais d'Auschwitz » ;
des détenus polonais de la prison de Katowice.
L'inexistence d'une observation directe du processus d'extermination à Auschwitz par V. Martin est confirmée une nouvelle fois dans son dernier texte connu (J'ai connu). Durant son séjour dans le ghetto de Sosnowitz, il entendit des « récits » sur l'arrivée de juifs belges à Auschwitz (p. 14). Les juifs de Sosnowitz lui indiquèrent que « peut-être, par l'entremise de travailleurs volontaires, apprendrez-vous quelques nouvelles sur les Juifs déportés de Belgique » (p. 14). Cela signifie que V. Martin, dans le meilleur des cas, ne serait qu'une source de troisième main et que ses informations émanaient des travailleurs civils et que celles de ces derniers venaient, à leur tour, des détenus du camp. Tous les historiens connaissent les limites de ce type de sources. Les faits se déforment à chaque maillon de la chaîne de transmission, avec cette circonstance aggravante que, du fait de la transmission orale, les altérations sont indétectables. V. Martin décrit de manière révélatrice dans ce texte comment il est parvenu à la conclusion qu'on exterminait les juifs à Auschwitz : « des milliers de familles entières sont entrées à Auschwitz par le même train. On ne retrouve que quelques hommes valides, aptes au travail. D'immenses fours crématoires ont été construits et fonctionnent, au-delà des besoins d'incinération des détenus morts de maladie. Il est exclu que les Allemands nourrissent des personnes juives improductives (on connaissait déjà à l'époque les crimes d'euthanasie de malades mentaux, dénoncés par les clergés allemands catholique et protestant). Et enfin, la vérité était connue de beaucoup de personnes dans la région de Haute Silésie, même si la terreur cousait les bouches » (p. 15).
Examinons l'une après l'autre les affirmations émises par V. Martin dans ce paragraphe :
« des milliers de familles entières sont entrées à Auschwitz par le même train. On ne retrouve que quelques hommes valides, aptes au travail. » Comme cela a déjà été indiqué, cette information provient d'une source qui, dans le meilleur des cas, est de seconde main. V. Martin n'a jamais vérifié personnellement les faits cités.
« D'immenses fours crématoires ont été construits et fonctionnent, au-delà des besoins d'incinération des détenus morts de maladie. » On peut appliquer ici l'argument précédent. De plus, toute opinion sur la capacité d'incinération des fours crématoires doit, pour être prise en compte, provenir d'une personne qui possède les connaissances techniques nécessaires. V. Martin n'a pu vérifier la compétence de sa source en matière de capacité de crémation. Par conséquent, l'information n'est ni sûre ni fiable pour cette double raison. Qui plus est, les grands crématoires ne fonctionnaient pas encore à cette époque [20].
« Il est exclu que les Allemands nourrissent des personnes juives improductives. » V. Martin exprime ici un jugement personnel. Du reste, l'information est fausse [21].
La « vérité était connue de beaucoup de personnes dans la région de Haute Silésie ». Nous sommes à proprement parler devant une simple rumeur. Une rumeur que V. Martin a promue sans justification au rang de « vérité ».
C'est pourquoi, comme cela ressort de ses propres récits,
V. Martin n'a effectué aucune observation directe du processus d'extermination
qui, dit-on, se serait déroulé à Auschwitz. V. Martin n'a rien vu.
Il s'est borné - toujours selon son récit - à obtenir des informations
de seconde ou de troisième main. Ces informations étaient, de plus,
fragmentaires. Ce qui veut dire que les renseignements reçus par V. Martin
ne correspondaient pas à la totalité d'un processus d'extermination en
cours, mais à des faits isolés - arrivée de convois, absence de
femmes, de vieillards et d'enfants, fours crématoires, odeur de cadavres -
sur la base desquels il a extrapolé qu'une bonne partie des juifs
déportés à Auschwitz avaient été assassinés.
En définitive, non seulement V. Martin ne peut pas présenter d'indice de sa
présence à Auschwitz ou dans ses environs, non seulement il n'indique pas la
date précise de son séjour là-bas, non seulement il est improbable qu'il
ait pénétré dans le ghetto de Sosnowitz, mais de plus il n'est pas possible
d'extraire des révélations de son propre récit - à la lumière d'une
critique de compétence rigoureuse - un quelconque élément solide pour
reconstruire le passé d'Auschwitz.
5 Le contenu des déclarations de V. Martin
5. 1 Le départ en Allemagne
Selon Décl. l5.6.48 et Décl. 29.9.48, V.
Martin est parti en Allemagne au printemps 1942 avec la mission d'enquêter
sur le sort des juifs déportés de Belgique.
Mais cette version est entachée d'un grave anachronisme. V. Martin n'a pas
pu partir vers l'Allemagne au printemps 1942 dans l'intention d'enquêter
sur la destination des juifs déportés de Belgique pour la simple raison que
les juifs de ce pays n'avaient pas encore été déportés. Le premier convoi
de juifs de Belgique est en effet parti le 4 août 1942 [22].
Probablement averti de cette contradiction, V. Martin a retardé la date du
départ en Allemagne dans ses déclarations ultérieures. Il déclarait ainsi en
1956 qu'il avait été chargé de la mission en octobre 1942 par G. Jospa,
dirigeant du C.D.J. (Le rapport V.M., p. 1). Il convient de
dire en passant que, si le départ pour l'Allemagne s'était produit au
printemps 1942, l'intervention de G. Jospa et du C.D.J. auraient été
anachronique car cette organisation fut fondée en juillet 1942 et ne commença
pas ses activités avant septembre de la même année [23]. En 1982, V. Martin
déclarait que « [f]in 1942, il était assez facile pour un Belge d'obtenir
passeport et visa pour pénétrer en Allemagne » (En mission, p. 113). Et en
1985 il indiquait qu'il était revenu à Bruxelles en mars 1943, « [a]près
cinq mois d'une mission qui devait normalement se terminer fin 42 » (J'ai
connu, p. 15). Le départ de Belgique se serait par conséquent produit en
novembre 1942.
5. 2 La mission en Haute Silésie
L'Erlaubnisschein prouve que V. Martin obtint la
permission de voyager à Breslau entre le 4 et le 20 février 1943. Dans Décl.
15.6.48, V. Martin déclare qu'il avait été arrêté par la police
allemande à Breslau le 10 février 1943. Cette même date est indiquée par V.
Martin dans deux autres documents officiels. Par conséquent, il n'a pu
effectuer sa mission d'enquête en Haute Silésie qu'entre le 4 et le 10
février 1943, c'est-à-dire en sept jours, en comptant le jour du départ et
le jour de l'arrestation. Examinons à présent le grand nombre d'activités
et de voyages que, selon ses propres déclarations, V. Martin a effectués
pendant cette période de temps.
En premier lieu, l'Erlaubnisschein accorde à V. Martin la permission
de voyager de Cologne à Francfort, Berlin et Breslau. On indique dans ces
documents que leur porteur doit se présenter aux autorités policières de ces
villes. Cela suppose d'effectuer un voyage en train d'environ 900
kilomètres avec les changements correspondants et les formalités de police.
À son arrivée à Breslau, V. Martin s'inscrit à l'Université (Décl.
29.9.48, p. 1). Là, il a « une série d'entretiens de pure forme mais
essentiels à sa sécurité.
Quelques jours plus tard, il prit le train pour Sosnowic [sic] » (Le
rapport V.M., p. 3).
Selon une autre version, en revanche, V. Martin n'alla pas directement de
Breslau à Sosnowitz, mais se rendit au préalable dans « les environs de
Kattowitz », où il ne rencontra personne pour l'informer sur les juifs (La
vie, 19.9.44).
Il visita ensuite le ghetto de Sosnowitz où il contacta quelques personnes dont
les adresses lui avaient été données en Belgique. Il visita également l'hôpital
juif local. V. Martin partit aussitôt après à Kattowitz (Le rapport
V.M., p. 3-5). Il rencontra par hasard dans un café de Kattowitz un groupe
de travailleurs français qui travaillaient à Auschwitz, dans les environs du
camp de concentration, et qui l'invitèrent à visiter leur camp. V. Martin
rendit visite à ses amis français à Auschwitz pendant un jour, selon une
version (Le rapport V.M., p. 6), ou pendant plusieurs jours, selon
une autre version (La vie, 20.9.44).
Enfin, V. Martin est arrêté le même jour que sa visite à Auschwitz, selon
une version (Le rapport V.M., p. 8), ou quelques jours après,
selon une autre version (J'ai connu, p. 14).
Pour que le lecteur ait une idée des distances, il convient de savoir qu'il y
a 165 kilomètres entre Breslau et Kattowitz, 12 kilomètres entre Kattowitz et
Sosnowitz et 27 kilomètres entre Kattowitz et Auschwitz. Il faut en outre
prendre en compte que le seul moyen de transport était le chemin de fer et que
V. Martin agissait de manière clandestine depuis qu'il avait quitté Breslau.
En plus de toutes ces activités et voyages, V. Martin eut encore le temps d'établir
un contact avec des ingénieurs français dans le but d'obtenir des
informations sur les industries, l'état des communications, les matières
premières, etc., de la Haute Silésie. Il avait même préparé le vol de
certains documents sur les usines allemandes (La vie, 20.9.44).
Il semble donc invraisemblable que V. Martin ait pu effectuer autant de
démarches dans des lieux différents en une période de temps aussi réduite.
Il existe en outre des contradictions dans les témoignages qui démolissent la
chronologie que nous sommes en train d'utiliser. Ainsi, dans Décl. 29.9.48,
V. Martin déclare : « Je partis pour Cologne au printemps 1942 ; je restai
presque 2 mois là-bas [...]. Après ces 2 mois je retournai en vacances en
Belgique et retournai un mois plus tard à Breslau » (p. 1). Cela veut dire que
V. Martin était en Allemagne avant le 21 juin 1942, qu'il retourna en
Belgique avant le 21 août et qu'il fut de nouveau en Allemagne (Berlin) avant
le 21 septembre 1942. Mais cette version ne s'accorde pas avec l'Erlaubnisschein,
selon lequel V. Martin ne pouvait séjourner à Breslau qu'après le 4
février l943. Pour couronner le tout, un autre des témoignages de V. Martin
non seulement ne concorde pas avec l'Erlaubnisschein mais il ne
concorde pas non plus avec la version précédente. Selon le témoignage en
question, V. Martin arriva à Breslau « en janvier 1943 » et « [f]in
janvier 1943, il fut arrêté à Breslau » (Enquête 18.11.76, p. 1-2).
5. 3 L'arrestation. Que s'est-il passé ensuite ?
V. Martin a indiqué à plusieurs reprises qu'il avait
été arrêté par la police allemande le 10 février 1943. Mais les
circonstances exactes de l'arrestation ne sont pas claires. Alors que dans l'une
de ses déclarations il dit que l'arrestation a été effectuée par un seul
agent (« Quelques heures après son arrivée à Breslau, Martin recevait la
visite d'un agent des services de la sécurité », Le rapport V.M., p.
8), dans une autre il signale qu'au moins deux agents y ont participé (ceux
qui l'arrêtèrent lui dirent : « Prenez vos bagages et suivez-nous », En
mission, p. 115).
V. Martin tombe également dans certaines contradictions lorsqu'il raconte les
événements postérieurs à son arrestation. Selon Décl. 15.6.48, il
fut «interné dans la prison de Kattowitz du 10.2.43 au 31.3.43 » (p. 2).
Mais, dans une autre déclaration, il affirme qu'il a été détenu une
quinzaine de jours à la prison de Breslau avant d'être envoyé à Kattowitz
(Le rapport V.M., p. 8- 9).
Après la prison à Kattowitz, V. Martin fut envoyé dans un camp de
travailleurs étrangers afin qu'il y reste jusqu'à la fin de la guerre.
Cela dit, de quel camp s'agissait-il ? Dans ses déclarations officielles, il
indique que ce camp était celui de Markstatt ou Markstadt (Décl.
l5.6.48, p. 1-2 ; Décl. 29.9.48, p. 1). Mais il a indiqué dans des
déclarations postérieures que ce camp était celui de Radwitz (Le
rapport V.M., p. 8-9 ; En mission, p. 118 ; J'ai connu, p.
15 ; Enquête 18.11.76, p. 2).
De plus, selon ses déclarations officielles, V. Martin a séjourné dans le
camp de travailleurs étrangers à partir du ler avril 1943 (Décl. 15.6.48,
p. 2). Néanmoins, il a déclaré par la suite que, dans ce camp, « [d]es
détenus étaient attachés à des poteaux, dans le gel et la neige de février
et ce jusqu'à l'évanouissement » (En mission, p. 118).
5. 4 Quand s'est-il enfui d'Allemagne ?
D'après ses déclarations officielles, V. Martin s'est
enfui du camp de travailleurs étrangers le 15 mai 1943 (Décl.
15.6.48, p. 2). En revanche, quelques années plus tard il déclarera que la
fuite de ce camp s'est produite « [h]uit jours après son transfert » (Le
rapport V.M., p. 9). Et si, comme V. Martin l'a indiqué à plusieurs
reprises, le transfert au camp de travailleurs étrangers s'est produit le 1er
avril 1943, la fuite aurait eu lieu le 9 avril.
Dans d'autres déclarations V. Martin a même indiqué des dates antérieures.
Ainsi, il déclara en 1982 que, « [d]ébut avril, Victor Martin était à
Bruxelles » (En mission, p. 118-119), et en 1985 il reconnut qu'il
était de nouveau à Bruxelles « en mars 1943 » (J'ai connu,
p. 15). À leur tour, des dates aussi précoces sont difficiles à concilier
avec une déclaration de V. Martin dans laquelle il se rappelait comment, dans
le camp de travailleurs étrangers, quelques détenus « furent placés au
garde-à-vous, face au soleil, dans un [sic] immobilité absolue,
ce qui faisait qu'après plusieurs heures ils tombaient tour à tour
évanouis, frappés d'insolation » (Les bagnes). Il
semble très improbable que le soleil de mars ou de début avril en Haute
Silésie ait pu «frapper d'insolation ».
Les contradictions qui surgissent sont si nombreuses et si graves qu'il s'agit
plus d'une chronologie fictive que de trous de mémoire. Et la chronologie
fictive nous amène à penser que, probablement, V. Martin a introduit dans son
récit des détails imaginaires.
5. 5 Fautes et erreurs
Les écrits d'une personne reflètent en général assez clairement des traits de caractère comme la minutie, la mémoire, la puissance d'attention et les dons d'observation, toutes qualités souhaitables chez un bon observateur. Si l'on examine de ce point de vue les écrits de V. Martin, on finit par avoir une très piètre opinion de ses facultés d'attention. Le lecteur se heurte à une infinité d'erreurs et de fautes de toute nature. Pour commencer, V. Martin commet un nombre surprenant d'erreurs dans l'écriture des noms de villes. Ainsi il dénomme la ville de Kattowitz (actuellement Katowice) Cartowitz (Décl. 29.9.48, p. 1), Carthovitz (Décl. 29.9.48, p. 1) et Kattowice (Le rapport V.M., p. 5 et 8). Pour Sosnowitz (actuellement Sosnowiec), il écrit Sosnovitz (Décl. 15.6.48, p. 1), Schausnovitz (Décl. 29.9.48, p. I) et Sosnowic (Le rapport V.M., p. 3). La même chose se produit avec les noms propres de personnes. L'un de ses camarades de résistance est appelé tantôt Hambresin Emile (Décl. 15.6.48, p. 2), tantôt Hanbrosyn Emile (Décl. 29.9.48, p. 1). Bien que V. Martin affirme maîtriser la langue allemande, il commet des erreurs monumentales dignes d'un ignorant. Il mentionne par exemple un dienststelle des ausfertigeam (Décl. 29.9.48, p. 1) alors que la dénomination correcte est Dienststelle des Auswärtigesamt (département du ministère des Affaires étrangères). Il cite le sociologue allemand Von Wieze (Décl. 29.9.48, p. 1-2), avec lequel il dit avoir entretenu un contact, alors que le véritable nom de celui-ci est Leopold von Wiese. V. Martin ignore en outre la règle grammaticale allemande selon laquelle la particule von des noms de famille est toujours en minuscule. Bien plus, V. Martin commet des erreurs grossières dans l'emploi de la langue française, sa langue maternelle. Il parle par exemple de placement publique (Décl. 29.9.48, p. 1) au lieu de placement public. Et il fait également montre d'inculture : il appelle Jean Jaurèz l'homme politique français Jean Jaurès (Décl. 29.9.48, p. 2). Sans parler de l'usage incorrect des majuscules, de la violation des règles de la ponctuation et d'autres règles élémentaires. Il convient de souligner que les exemples cités ne proviennent pas de textes imprimés - dans lesquels ont pu se glisser des erreurs typographiques étrangères à l'auteur -, mais de déclarations officielles et officieuses signées de la propre main de V. Martin.
5. 6 L'extermination des juifs et Auschwitz dans les textes de V. Martin écrits durant la guerre
Dans le premier texte connu de V. Martin - Les bagnes
- il n'y a aucune référence à l'extermination des juifs. V.
Martin indique qu'en 1942 le F.I. le chargea d'« une enquête » sur les
camps de concentration et les nouvelles industries de Silésie. Il ne signale
pas qu'on lui ordonna d'effectuer une enquête sur la destination des juifs
déportés. Le plus remarquable est que V. Martin reconnaît que les juifs
déportés étaient toujours vivants : « La plupart des Juifs enlevés de
Belgique fin 1942 sont aussi concentrés dans cette région [Silésie].
»
Concernant Auschwitz il n'y a que deux références. Selon la première, dix
contremaîtres allemands furent dénoncés au camp d'Auschwitz pour avoir
donné du pain à des travailleurs ukrainiens. Selon la seconde, les prisonniers
qui entraient en février 1943 « au trop célèbre » camp recevaient un
numéro matricule au-dessus de 100 000, entre 25 [sic] et 30 490
prisonniers étaient encore en vie, le camp fonctionnait depuis un an, presque
personne n'avait été libéré et il y avait un four crématoire « spécial
» grâce auquel on entrait au camp par la porte et en sortait par la cheminée.
Aucune allusion ne permet de conclure qu'on y pratiquait une extermination
systématique des juifs.
Dans le second texte - La vie - figure un détail sur l'extermination
des juifs. Parmi les objectifs que le F.I. lui ordonna d'examiner en Silésie
il y avait le sort des juifs déportés de Belgique. Au cours de ses recherches,
V. Martin entra en contact avec les juifs de l'intérieur du ghetto de
Sosnowitz, y compris quelques juifs belges hospitalisés dans l'hôpital du
ghetto et « par eux [il parvint] à savoir dans quel camp se trouv[ai]ent
la plupart des hommes et des femmes juifs déportés de Belgique ». V. Martin n'indique
pas quel était ce camp et ajoute que, en dépit de « multiples recherches »,
il ne put trouver la trace des vieillards et des enfants : « Ils avaient été
séparés du convoi aux environs de Breslau et la croyance générale était qu'ils
avaient dû être massacrés dans des wagons à gaz dont l'existence est
connue dans toute la Silésie » (La vie, 19.9.44). Dans ce texte
figure seulement une référence en passant à Auschwitz selon laquelle V.
Martin et ses camarades de prison à Breslau partirent dans un train à
destination du fameux camp de concentration. Mais on fit descendre V. Martin du
train à Kattowitz, avant d'arriver à Auschwitz (La vie,
20.9.44).
Concernant les « wagons à gaz », ce qui est certain est qu'ils constituent
un faux bruit sans aucun fondement. De plus, il n'est pas certain que les gens
âgés et les enfants aient été séparés des convois respectifs dans les
environs de Breslau. Les trains de déportés effectuaient le trajet direct
entre la Belgique et Auschwitz. Seuls huit convois, tout au long de 1942,
effectuèrent un arrêt préalable dans la ville de Cosel, à quelque l20
kilomètres au sud-est de Berlin et à quelque 85 kilomètres à l'ouest d'Auschwitz.
À Cosel, on fit descendre environ 1 700 hommes, physiquement aptes, qui furent
internés dans différents camps de travail de la zone. Les autres membres du
convoi - parmi lesquels tous les gens âgés et les enfants - poursuivirent
le voyage vers Auschwitz [24].
La première référence à Auschwitz comme camp d'extermination des juifs se
trouve dans Le rapport V.M. dont la date de rédaction se situe, comme
nous l'avons vu plus haut (voir 1. 5), en 1956.
6 Conclusion
Dans l'introduction nous nous proposions de répondre à la question de savoir si le « rapport Martin » constituait une source historique digne de foi. A présent, étant donné tout ce qui précède, la réponse doit être négative. Les raisons se résument brièvement comme suit.
Dans toute cette affaire, il existe une importante lacune : l'inexistence du document original. Il est possible que toutes les copies aient été perdues mais il y a deux faits révélateurs : le « rapport » original n'a pas été mentionné par V. Martin avant 1948 ni non plus par la presse clandestine ; de plus nous ignorons tous les éléments essentiels sur la matérialité du document (lieu et date de rédaction, nombre de pages et d'exemplaires, langue dans laquelle il a été écrit, etc.). C'est pourquoi il faut admettre l'hypothèse que le « rapport Martin » n'a jamais existé.
Les déclarations de V. Martin sont suspectes à la lumière de la critique de sincérité. Nous ne pouvons oublier le fait que V. Martin appartenait à une organisation philocommuniste et était un activiste antiallemand. Il semble improbable, a priori, qu'il ait été enclin à fournir des informations avec sérénité et impartialité sur n'importe quelle question concernant les Allemands.
Il n'existe aucune preuve ou indice que V. Martin ait visité le ghetto de Sosnowitz et le camp de travailleurs civils français à Auschwitz. La visite au ghetto manque en particulier de vraisemblance. Mais même en admettant ses visites, et à la lumière des textes de V. Martin, son témoignage ne pourrait être considéré que comme une source de troisième main. Une source de troisième main dont les sources d'information, à leur tour, seraient orales et anonymes et par conséquent impossibles à examiner et à vérifier. Le plus indulgent des historiens devrait admettre que, dans le meilleur des cas, le témoignage de V. Martin ne fait qu'accréditer l'existence d'une rumeur au sujet de l'extermination des juifs.
Enfin, les contradictions et les anachronismes portent un sérieux coup à la crédibilité du témoignage de V. Martin. Comment expliquer d'aussi nombreuses et d'aussi importantes divergences entre les récits d'un même fait ?
Ayant établi, à notre avis, la valeur nulle du témoignage
de V. Martin en tant que source historique, il reste à éclaircir un point
accessoire. Nous nous sommes référés à la justification de l'existence
actuelle du permis (Erlaubnisschein) accordé à V. Martin par les
autorités allemandes. Ce document constitue la seule preuve, à notre
connaissance, de sa présence en Allemagne durant la guerre. L'Erlaubnisschein
prouve seulement que V. Martin était à Cologne en janvier 1943 et qu'il
avait l'intention de voyager à Francfort, Berlin et Breslau entre le 4 et le
20 février 1943. Mais, paradoxalement, ce document est inconciliable avec la
version que V. Martin donne de ses aventures en Allemagne. Si la police
allemande l'avait arrêté et interrogé et lui avait retiré ses papiers,
papiers qui « ne lui avaient pas été rendus » (En mission, p.
118), comment se fait-il qu'il a pu conserver l'Erlaubnisschein
et revenir en Belgique ?
D'autre part, V. Martin a indiqué qu'il utilisa ses contacts avec les
milieux universitaires allemands pour dissimuler la véritable nature de sa
mission en Allemagne. Pour être plus précis, V. Martin manifesta « son désir
d'effectuer des recherches scientifiques en Allemagne et de renouer [des
relations], à cette fin, notamment avec le professeur Léopold Von
Wiese, de Cologne, grand sociologue connu » (Le rapport V.M., p.
2). Nous avons pu apprendre que, effectivement, Leopold von Wiese und
Kaiserswaldau - sociologue allemand de réputation internationale - fut
professeur à l'Université de Cologne sans interruption de 1935 à 1945 [25].
Étant donné son prestige professionnel il est très possible que V. Martin l'ait
connu. Il est même possible qu'il ait étudié avec lui à Cologne en 1942,
mais admettre cela ne veut pas dire reconnaître la véracité de la présumée
aventure silésienne de V. Martin. La mention du professeur von Wiese, par
conséquent, ne prouve rien.
| [1] |
MSPF, R.497 TR266.342, Rapport d'une enquête, p. 3. |
| [2] |
MSPF, R.758 TR266.789, lettre de V. Martin du 20 décembre 1976. |
| [3] |
Lettre de M. Steinberg à E. Aynat, 14 juin l996. |
| [4] |
CDJC, CDXCI-15. |
| [5] |
CDJC, CDXCI-15, p. 32. |
| [6] |
CDJC, CDLXII-12. |
| [7] |
Selon Bernard KROUCK, Victor Martin, p. 131-132. |
| [8] |
En plus du témoignage déjà cité de G.
Jospa, une brève allusion figure dans un rapport d'un résistant belge,
Maurice Heiber, daté de novembre 1944, selon lequel « [u]ne personne [non
précisée], membre du F.I., se rendant en Allemagne sous un bon
alibi, fut chargé [sic] par nous de la mission de suivre nos
déportés en Silésie et d'enquêter sur leur sort. Notre homme eut des
déboires, fut arrêté, mais réussit à s'en tirer. Le message qu'il nous
fit parvenir était terrifiant ! |
| [9] |
Bernard KROUCK, Victor Martin, p. 19. |
| [10] |
Ibidem. |
| [11] |
Dan MICHMAN, « Belgium ». p. 165. |
| [12] |
Nous nous sommes adressés aux parents de V. Martin et à l'auteur B. Krouck, qui a eu accès à la documentation privée de V. Martin, afin d'obtenir plus de détails sur le séjour de ce dernier en Allemagne. Nos tentatives n'ont pas abouti. |
| [13] |
Grâce à une lettre du bureau de direction des constructions de la SS à Auschwitz, nous savons que fin janvier 1943 - quelques jours avant la visite présumée de V. Martin - l'hiver fut là-bas très rigoureux. Le document est du 29 janvier l943 et parle de « gel » (Frostwetter). Voir une reproduction de la lettre dans : Jean-Claude PRESSAC, Auschwitz : Technique and Operation of the Gas Chambers, p. 432. |
| [14] |
Israel GUTMAN, « Ghetto », p. 580. |
| [15] |
Shlomo NETZER, « Sosnowiec », p. 1380. |
| [16] |
Raul HILBERG, La Destruction des Juifs d'Europe, p. 205. |
| [17] |
Raul HILBERG, idem, p. 194-195. |
| [18] |
Abschluss der Judenumsiedlung, p. 389. |
| [19] |
Israel GUTMAN, « Ghetto », p. 581. |
| [20] |
Le premier crématoire de Birkenau entra en service à partir du 21 mars 1943 (Danuta CZECH, Kalendarium der Ereignisse im Konzentrationslager Auschwitz-Birkenau 1939-1945, Reinbek bei Hamburg, Rowohlt, 1989, p. 447). |
| [21] |
On peut ainsi citer plusieurs exemples où les Allemands entretenaient des « personnes juives improductives » : a) Il existait dans le ghetto juif de Theresienstadt des « foyers pour jeunes » (Jugendheime) qui hébergeaient des enfants jusqu'à 16 ans. Il y eut des enfants et des personnes âgées depuis la création du ghetto, fin 1941, jusqu'à la fin de la guerre (Otto Dov KULKA, « Theresienstadt », dans : Encyclopedia of the Holocaust, 4, p. 1460-1463). b) Dans le ghetto juif de Litzmannstadt (Lodz) il y avait en janvier 1943 une population de 87 000 personnes dont 78 946 étaient occupées (Shmuel KRAKOWSKI, « Lodz », dans : Encyclopedia of the Holocaust, 3. p. 904). c) II y avait le 31 décembre 1943 à Auschwitz 55 785 hommes détenus, dont 11 433 étaient malades ou inaptes au travail ; il y avait également 29 513 femmes détenues, dont 8 266 étaient malades ou inaptes au travail (Danuta CZECH, op. cit., p. 691 ). Une partie considérable de ces détenus et détenues étaient d'origine juive. |
| [22] |
Mémorial de la déportation des Juifs de Belgique, p. 42. |
| [23] |
Dan MICHMAN, « Belgium », p. 167. |
| [24] |
Mémorial de la déportation des Juifs de Belgique, p. 43. |
| [25] |
Kölner Volkswirte und Sozialwissenschaftler, p. 100-101. |
Akribeia, n° 2, mars 1998, p. 114-144
Retournez à la table des matières d'Akribeia n° 2
Retournez à la collection
des articles de Jean-Marie Boisdefeu