Victor Martin et le « rapport Martin ».
Étude de sa valeur en tant que source historique

Jean-Marie Boisdefeu et Enrique Aynat

Cette étude, traduite de l'espagnol par Jean Plantin, est tirée de l'ouvrage d'Enrique Aynat et de Jean-Marie Boisdefeu, Estudios sobre Auschwitz, paru à Valence en 1997. Les quelque 60 pages d'annexes qui accompagnaient l'étude que l'on va lire n'ont pas été reproduites ici.

0 Introduction

Nous nous proposons d'étudier dans ce travail les différentes déclarations de Victor Martin, militant de la résistance belge durant la seconde guerre mondiale, à propos de son séjour en Silésie (Allemagne), en 1943, à la recherche des juifs qui avaient été déportés de Belgique. Notre but est d'examiner si le témoignage de V. Martin constitue une source historique digne de foi.

0. 1 Victor Martin et sa mission

Victor Martin, citoyen belge né en 1912, était un sociologue spécialisé dans les questions du travail. Il adhéra en 1942 à l'organisation clandestine belge «Front de l'Indépendance » (désormais : F.I.), au sein de laquelle il milita jusqu'à la fin de la guerre. Après la guerre il poursuivit sa carrière professionnelle dans l'administration belge et dans diverses organisations internationales. Il est mort en 1989.
Bien que les diverses déclarations de V. Martin concernant sa mission en Silésie diffèrent sur de nombreux points, comme on le verra plus loin, elles coïncident néanmoins sur une série de faits généraux qui composent un récit que nous résumons ci-dessous.
Le F.I. et une organisation annexe, le « Comité de Défense des Juifs » (désormais : C.D.J.), confièrent à V. Martin la mission d'enquêter sur le sort des juifs déportés de Belgique. V. Martin, qui maîtrisait la langue allemande et qui mit à profit une prétendue enquête sociologique et ses relations avec les milieux universitaires allemands pour dissimuler le véritable motif de son voyage, partit pour Cologne et Breslau en 1942. De Breslau, V. Martin se dirigea en Haute Silésie, où il visita le ghetto de Sosnowitz. Là il rencontra quelques juifs de Belgique, qui lui révélèrent que tout laissait penser que la majorité des autres déportés - en particulier les personnes âgées et les enfants - avaient été exterminés.
De Sosnowitz il alla à Kattowitz à la recherche de détails sur la destination des juifs. Dans cette ville il fit la connaissance de plusieurs travailleurs français qui travaillaient aux alentours du camp de concentration d'Auschwitz. Il se joignit clandestinement à leur groupe de travail et parvint jusqu'à la barrière qui empêchait l'accès au camp. Revenu à Breslau, il fut arrêté par la Gestapo à cause de la dénonciation d'un travailleur français. Il fut interrogé à plusieurs reprises et connut les prisons de Breslau et de Kattowitz, mais la police ne parvint pas à lui faire avouer la véritable raison de son voyage. V. Martin fut pris pour un espion industriel. En l'absence de preuves pour le condamner, les Allemands le confinèrent, sous un régime de liberté surveillée, dans un camp pour travailleurs civils jusqu'à la fin de la guerre.
V. Martin s'enfuit du camp de travailleurs civils au printemps 1943 et retourna en Belgique, où il rédigea un rapport connu sous le nom de « rapport Martin ». Arrêté à nouveau par les Allemands, cette fois-ci pour ses activités en tant que responsable régional du F.I., il passa plusieurs mois dans des prisons et dans le camp de concentration de Vught (Pays-Bas). Évadé une nouvelle fois, il assista depuis sa clandestinité à la libération de la Belgique en septembre 1944.

0. 2 Bibliographie

0. 3 Sources

0. 3. 1 Publiées

0. 3. 2 Inédites

Centre de Documentation Juive Contemporaine (CDJC) (Paris) :

Fondation de la Mémoire contemporaine (Fondation Jean Bloch) (FMC) (Bruxelles) :

Ministère de la Santé Publique et de la Famille, Administration des Victimes de la Guerre (MSPF) (Bruxelles) :

Tel Aviv University, Central Library, Wiener Library (WL) (Tel Aviv) :

0. 3. 3 Documents audiovisuels

0. 4 Historique de la question

La mission de V. Martin et le « rapport » qui porte son nom ont été abordés par les auteurs suivants dont nous énumérons les travaux par ordre chronologique :

Aucun des auteurs cités n'a exprimé la moindre réserve sur la véracité du témoignage de V. Martin. Jusqu'à maintenant ce témoignage n'a pas été soumis à la critique. Le but du présent travail est précisément de combler cette lacune. Pour ce faire, nous utiliserons les méthodes de routine de l'historien qui, appliquées au cas qui nous occupe, supposent de :

1 Les textes de Victor Martin

Nous énumérons ci-dessous, par ordre chronologique, les textes dus à V. Martin ou attribués à ce dernier.

1. 1 « Les bagnes hitlériens » (désormais : Les bagnes). Article en français signé de V. Martin et paru dans le journal L'Indépendance, organe du F.I. de Charleroi, le 8 septembre 1944.

1. 2 « La vie d'un illégal » (désormais : La vie). Article en français, anonyme, également paru dans le journal L'Indépendance de Charleroi, en six parties, correspondant aux 19, 20, 21, 22, 23 et 25 septembre 1944. Les articles sont signés chaque jour d'un X énigmatique. Il est dit dans le texte que l'auteur est un représentant du F.I. « désirant garder l'anonymat ». Sur quoi nous appuyons-nous alors pour attribuer ce texte à V. Martin ? Sur deux raisons principales, à savoir :

Il ne semble pas que ces concordances soient fortuites. Elles conduisent raisonnablement à considérer que les deux textes sont du même auteur.

1. 3 Déclaration officielle effectuée par V. Martin à Bruxelles le 15 juin 1948 afin d'obtenir le statut de prisonnier politique (désormais : Décl. 15.6.48). V. Martin comparut devant deux fonctionnaires belges qui attestèrent de la déclaration. Le texte comprend trois pages manuscrites en langue néerlandaise. Il porte l'en-tête du ministère de la Reconstruction (Ministerie van Wederopbouw). Il est signé de V. Martin et des deux fonctionnaires belges.

1. 4 Déclaration officielle effectuée par V. Martin à Bruxelles le 29 septembre 1948 dans le même but que précédemment (désormais : Décl. 29.9.48). Il s'agit d'un procès- verbal (Proces verbaal) de trois pages manuscrites en langue néerlandaise. Il porte l'en-tête du ministère de la Reconstruction. Il est signé de V. Martin et des deux fonctionnaires belges.

1. 5 « Le rapport Victor Martin » (désormais : Le rapport V.M.). Avant le titre figure la mention en anglais : « First Information on Auschwitz. » Il s'agit d'un texte dactylographié de huit pages (la dernière porte par erreur le numéro neuf). Il est écrit en français et à la troisième personne. Il porte la signature de V. Martin à la fin de la dernière page. On peut se demander pourquoi l'auteur l'a écrit à la troisième personne. La raison est que ce texte est le résultat d'une conversation entre V. Martin et M. Goldberg, un correspondant belge de la Wiener Library, en 1956. Celui-ci prépara un résumé de la conversation - rédigé à la troisième personne - et le soumit à l'approbation de V. Martin. V. Martin le signa et répondit dans une lettre du 6 décembre 1956 qu'il avait juste effectué « quelques corrections de détail » et que le texte du correspondant de la Wiener Library lui paraissait « un récit complet et fidèle ».

1. 6 L'attaque du XXe convoi (désormais : L'attaque). Reportage de la télévision belge, diffusé le 1er décembre 1974, dans lequel figure une brève intervention de V. Martin de quatre minutes.

1. 7 « Rapport d'une enquête faite auprès de Monsieur Victor MARTIN » à Bruxelles le 18 novembre 1976 (désormais : Enquête 18.11.76). C'est le résultat d'un entretien entre V. Martin et H. Dumonceau, fonctionnaire du MSPF belge. Il se compose de trois pages dactylographiées. Il est écrit en français.

1. 8 Lettre manuscrite de V. Martin à H. Dumonceau du 20 décembre 1976 (désormais : Lettre 20.12.76). C'est la suite de l'entretien précédent. Elle se compose de deux pages écrites en français. V. Martin joint à la lettre un exemplaire du rapport V.M. 

1. 9 « En mission près d'Auschwitz (1942) » (désormais : En mission). Article signé de Léon Papeleux paru dans la revue La Vie Wallonne en 1982. Il est écrit en français. Strictement parlant, ce texte ne devrait pas figurer dans cette liste car il n'est pas directement de la plume de V. Martin. Si nous l'avons inclus c'est parce que, comme le reconnaît L. Papeleux, V. Martin a participé à sa rédaction et l'a supervisée : « C'est à partir de notes manuscrites de l'auteur même de la mission à Auschwitz que nous avons rédigé notre article. La rédaction finale a été soumise à Victor Martin, qui a été le héros de cette aventure » (p. 111).

1. 10 « Victor Martin : J'ai connu l'extermination des Juifs à Auschwitz, début 1943 » (désormais : J'ai connu). Article signé de V. Martin paru dans la revue Le Patriote résistant en 1985. Il est écrit en français. Il convient de souligner que V. Martin reprend ici des passages entiers du texte précédent.

Les références au numéro de page correspondent toujours au texte de la transcription, dans les cas où celle-ci a été effectuée.

2 Le « rapport Martin » a-t-il existé ?

Le premier problème sérieux auquel se heurte le chercheur est l'impossibilité de trouver le « rapport Martin » original qu'aurait rédigé V. Martin en 1943 après sa fuite d'Allemagne. Le document n'a pas été localisé jusqu'à présent. L'auteur M. Steinberg a indiqué que le « "rapport Martin" de 1943 permettrait évidemment de savoir ce qu'il [V. Martin] en avait appris réellement. Mais ce document n'existe pas dans les archives et, plus encore, on ne trouve aucune trace dans les textes datant de l'occupation des informations qu'il a pu rapporter de son séjour en Haute-Silésie. [3] »
V. Martin ne mentionne pas le « rapport » dans les textes écrits avant la fin de la guerre (Les bagnes, La vie). Il se borne à indiquer qu'il avait été chargé d'une « enquête » par le F.I. La première mention figure dans Décl. 15.6.48 (p. 2). À partir de cette date les références au « rapport » apparaissent dans toutes ses déclarations. Examinons à présent les éléments objectifs sur la matérialité du « rapport » qui figurent dans les différentes déclarations de V. Martin.

2. 1 Moment où il a été rédigé

V. Martin n'a donné aucune date précise de rédaction de son « rapport ». La rédaction a dû se produire, naturellement, après sa fuite d'Allemagne. Cependant, comme il est également impossible de fixer celle-ci avec exactitude, d'après les versions contradictoires qu'il a données (voir 5. 4), on ne peut avancer de date précise.

2. 2 Où et à qui il a été remis

V. Martin a indiqué à plusieurs reprises que le « rapport » fut présenté à Bruxelles, lors d'une réunion, devant des membres du F.l. et du C.D.J. Au cours de cette réunion, V. Martin donna des informations sur sa mission et fournit un « rapport d'abord verbal et puis rapport écrit » (L'attaque). V. Martin indique notamment que le « rapport » fut remis à un membre important du C.D.J., Ghert Jospa (Décl. 15.6.48, p. 2 ; Enquête 18.11.76, p. 2). Néanmoins, la version des faits fournie par G. Jospa est inconciliable avec celle de V. Martin. G. Jospa a rédigé un document après la guerre dans lequel il raconte ses activités de résistant en Belgique et de prisonnier dans un camp de concentration [4]. Ce document contient un chapitre intitulé « Le rapport Martin » où l'auteur donne une version des aventures de V. Martin en Allemagne dans laquelle se détachent les faits suivants parmi les plus importants (nous transcrivons littéralement le texte original sans toucher aux fautes d'orthographe et de ponctuation) :

Cette version présente néanmoins des différences insurmontables avec celle qu'a maintenue V. Martin, avec quelques variantes. Ni la thèse sur le «folklore allemand », ni le professeur de l'Université de Berlin, ni les nouvelles qu'il envoya en Belgique par l'intermédiaire de « ses liaisons allemandes », ni la pénétration - à deux reprises - dans le camp d'Auschwitz (en laissant de côté l'absurdité d'aller effectuer là-bas des enquêtes sur le « folklore allemand»), ni les gazages de convois avec les victimes à l'intérieur des wagons, ni les trains remplis de cadavres dirigés vers une localité proche de Stettin (à 500 kilomètres d'Auschwitz) pour la fabrication de savon, ni la seconde « enquête » en Allemagne, ni la prison de Berlin, n'ont rien à voir avec les différents témoignages de V. Martin. Ou bien G. Jospa a inventé cette version, ou bien elle lui a été racontée par V. Martin après son retour d'Allemagne. Si l'on accepte cette dernière hypothèse, cela voudrait dire que V. Martin aurait lui-même donné des versions de son séjour en Allemagne complètement différentes.

2. 3 Nombre d'exemplaires existants

Il est impossible de le savoir à la lumière des différentes déclarations de V. Martin car ce dernier parle vaguement de « plusieurs exemplaires » (Enquête 18.11.76) et de « x exemplaires » (Lettre 20.12.76).

2. 4 Nombre de pages. Langue dans laquelle il a été écrit

On ignore le nombre de pages du document si l'on s'en tient aux déclarations de V. Martin. G. Jospa indique que V. Martin est revenu en Belgique « muni de notes pour un rapport de plus de 100 pages » [5]. Il n'a cependant pas été possible non plus jusqu'à présent de retrouver ces notes. On n'a jamais indiqué jusqu'à maintenant dans laquelle des deux langues usuelles en Belgique - français et néerlandais - a été rédigé le « rapport ».

2. 5 Diffusion

Selon les différents témoignages, le « rapport » a été diffusé par les canaux suivants :

Le nom d'Auschwitz n'est pas mentionné une seule fois dans tout le numéro.
Dans le numéro d'octobre 1943 figure uniquement une information générale : les communautés juives européennes avaient été pour ainsi dire anéanties et les victimes se comptaient par millions [7]

En définitive, les faits sont les suivants :

Pour toutes ces raisons, il est permis de penser que le document n'a probablement jamais existé.

3. Victor Martin et le « Front de l'Indépendance ». Critique de sincérité

3. 1 Le « Front de l'Indépendance »

V. Martin était membre du F.I. - où il était connu sous le prénom de « Philippe » - depuis 1942 (Les bagnes). Le F.I. était la principale organisation de la résistance contre les Allemands en Belgique. Il avait été fondé le 15 mars 1941 par trois personnes dont le Dr Albert Marteaux, membre du comité central du Parti communiste belge. Bien qu'il existât au sein du F.I. différents courants politiques (communistes, catholiques de gauche, démocrates-chrétiens, socialistes et libéraux), « l'influence communiste n'est en effet pas négligeable » [9]. Le F.I. chapeautait plusieurs comités parmi lesquels le si important «Les Amis de l'URSS ». De plus, le déjà cité G. Jospa, un des fondateurs du C.D.J. - organisation annexe du F.I. -, était « également militant communiste » [10]. L'Encyclopedia of the Holocaust indique que le « parti communiste joua un rôle central dans les opérations de la résistance [en Belgique], en dépit de ses petites dimensions, et constitua un important facteur dans la fondation, en mars 1941, du Front d'Indépendance, qui devint la plus grande organisation de résistance » [11]. Il est évident, par conséquent, que V. Martin militait dans une organisation où l'influence communiste était considérable.

3. 2 Critique de sincérité

En soumettant les informations disponibles à la critique de sincérité - qui s'occupe de vérifier si l'auteur d'un témoignage se trouvait dans les conditions qui, normalement, inclinent une personne à ne pas être sincère - on constate que V. Martin a été membre de la résistance antiallemande, au sein d'une organisation philocommuniste, et qu'il a ensuite vécu dans la clandestinité, a été arrêté plusieurs fois par les Allemands avec les conséquences prévisibles des interrogatoires, les mauvais traitements, etc., a été interné en prison et a été déporté dans un camp de concentration (Vught, aux Pays-Bas).
Etant donné ce qui précède il ne paraît pas probable, a priori, que V. Martin se soit montré enclin à donner des informations sereines et impartiales sur toute question relative aux Allemands. Lisons, par exemple, ce texte rédigé immédiatement après la libération de la Belgique :

En ces jours où dans l'enthousiasme le peuple belge célèbre sa liberté reconquise, il ne peut oublier ceux de ses martyrs des camps de Brendonck [sic], d'Auschwitz et d'ailleurs.
Il jurera de les venger ! Devant de tels crimes, ce qui nous vient au coeur est la pensée célèbre qui fit frémir l'antiquité : « Malheur aux vaincus de demain. »
Tremblez, collaborateurs et rexistes qui par votre aide à l'ennemi avez prolongé et la guerre et les souffrances de nos martyrs.
Tremblez surtout, individus plus vils encore que les rexistes, dénonciateurs, indicateurs qui avez livré à la Gestapo tant de nos compatriotes. Et vous aussi, auteurs de lettres anonymes, parfois en vue de satisfaire des vengeances personnelles !
Nous vous retrouverons, que vous soyez encore en Belgique ou que vous ayez déjà cherché un refuge auprès de vos protecteurs dans l'Allemagne assiégée.
Certes, avant de vous poursuivre nous ferons toute la lumière. Mais là où la trahison sera certaine, il faut que la justice soit sans pitié, il faut la peine de mort contre les grands dénonciateurs. Ou sinon gare à la colère des prisonniers politiques qui d'ici peu de semaines peut-être reviendront au pays et exigeront des comptes. (Les Bagnes)

L'historien doit tenir compte de ces éléments au moment d'analyser les déclarations de V. Martin.

4 Qu'a réellement vu Victor Martin ? Critique de compétence

Comment V. Martin a-t-il vérifié les faits qu'il relate ? Écrivait-il de première main ? A-t-il été un observateur direct des faits qu'il décrit ? Et, si tel n'est pas le cas, sur quelles sources s'est-il appuyé ? Quelle valeur avaient-elles ? Telles sont les questions auxquelles il convient de répondre pour avoir une idée précise de la valeur de son témoignage. Il y a deux moments cruciaux dans le récit de V. Martin : les visites au ghetto de Sosnowitz et au camp de travailleurs français dans les environs d'Auschwitz. Arrêtons-nous un instant sur eux.
Il faut avant tout souligner que V. Martin n'a fourni aucun document ni preuve qui atteste de la réalité de sa présence à Sosnowitz et à Auschwitz. Aucun document comme des carnets, des laissez-passer, des photographies, des enveloppes oblitérées, des billets de train, des journaux locaux, etc [12]. Aucune référence vérifiable comme des noms de pensions ou d'hôtels. Ne figurent pas non plus dans ses déclarations les incidents typiques ou les anecdotes sans importance qui se glissent de façon imperceptible dans les récits véridiques, comme les conditions climatiques (y avait-il de la neige ? pleuvait-il ? le soleil brillait-il ?) [13]. En ce sens, les déclarations de V. Martin sont complètement aseptisées et impersonnelles. Il ne fournit non plus aucun nom des personnes avec lesquelles il avait été en contact durant son séjour présumé à Sosnowitz et à Auschwitz, comme ceux des travailleurs français du Service du Travail Obligatoire (S.T.O.), des juifs belges de Sosnowitz, etc. Parallèlement, on n'a connaissance d'aucune déclaration de personnes affirmant l'avoir vu là-bas.
On connaît uniquement un document, un permis (Erlaubnisschein) par lequel la police allemande autorisait V. Martin à voyager à Francfort, Berlin et Breslau entre le 4 et le 20 février 1943. Ce document prouve seulement que V. Martin a pu être à Breslau, à quelque 200 kilomètres de Sosnowitz et d'Auschwitz, en février 1943.
En définitive, nous n'avons que la parole de V. Martin. Mais, de plus, le fait est que les déclarations de V. Martin sont suspectes en ce qui concerne leur véracité, du moins pour ce qui est du ghetto de Sosnowitz. Voyons pourquoi.
Si l'on compare la situation générale des ghettos juifs avec le récit de V. Martin sur sa visite à Sosnowitz, l'on devient immédiatement méfiant. On est tout d'abord surpris qu'un étranger ait pu pénétrer, sans autorisation policière, dans un ghetto. L'affirmation de L. Papeleux selon laquelle « il n'y avait donc aucune difficulté majeure à pénétrer dans Sosnowitz » (En mission, p. 114) doit être considérée avec beaucoup de réserves.
Concernant plus particulièrement le ghetto de Sosnowitz, il faut avouer que les informations auxquelles nous avons eu accès ont été rares. Nous avons pu vérifier que les communautés juives de Haute Silésie étaient en train d'être concentrées à Sosnowitz, quoiqu'un véritable ghetto n'y fût pas établi avant octobre 1942 [14]. Au printemps 1943, les juifs qui demeuraient à Sosnowitz furent transférés au ghetto établi dans les faubourgs de Srodula [15]. Néanmoins, devant l'absence de sources plus explicites, il est permis d'appliquer au ghetto de Sosnowitz, par analogie, le régime général en vigueur à cette époque dans les ghettos d'Allemagne et du Gouvernement Général de Pologne. Que se passait-il dans ces ghettos ?
Tout d'abord, la conception allemande du ghetto supposait la volonté d'isoler, dans la mesure du possible, les juifs du monde extérieur. R. Hilberg note que dans « la conception nazie du ghetto, la ségrégation occupait une place fondamentale. Les contacts personnels à travers la frontière furent soit rigoureusement réduits, soit complètement supprimés » [16]. Par exemple, dans le ghetto le plus grand d'Allemagne, celui de Litzmannstadt (Lodz), la population juive était isolée du reste du monde depuis le 10 mai 1940. Selon une ordonnance de Schafer, Polizeipräsident de Litzmannstadt, les juifs ne pouvaient pas sortir du ghetto, y compris le président du « Conseil des Anciens ». Pour leur part, les Allemands et les Polonais ne pouvaient « "en règle générale pas pénétrer dans le ghetto". Le Polizeipräsident était seul habilité à délivrer des autorisations d'entrée. » Autour du ghetto, une clôture gardée par des détachements de la Police d'ordre assurait de fait un isolement [17].
Dans les ghettos des districts de Varsovie et de Lublin, dans le Gouvernement Général de Pologne, la même interdiction était en vigueur concernant les «gentils », selon les termes d'une disposition officielle : « Les personnes non juives qui n'abandonnent pas à temps les lieux destinés à devenir des districts résidentiels juifs (Judenwohnbezirke) [euphémisme pour désigner les ghettos] ou qui y pénètrent sans permission policière seront punies, en vertu d'une procédure administrative pénale, à une amende allant jusqu'à 1 000 zloty ou à une peine de prison allant jusqu'à trois mois. [18] »
Il est certain qu'en principe tous les ghettos n'étaient pas hermétiquement clos. Dans quelques-uns l'on pouvait sortir quelques heures par jour. Dans d'autres, il était possible d'entrer et de sortir sans difficultés, ils n'étaient même pas clôturés. Néanmoins, cette situation changea à la fin de 1941 et, lorsqu'on commença les déportations, au printemps 1942, la majorité des ghettos furent « fermés à clef » [19].
Par conséquent, les déclarations de V. Martin autour de la visite au ghetto de Sosnowitz au début de 1943 sont suspectes et doivent être prises avec les plus grandes réserves.
Ceci dit, voyons maintenant, à la lumière de ses déclarations, les sources grâce auxquelles V. Martin a pu être informé sur Auschwitz.
Dans le texte La vie, 19.9.44, V. Martin signale qu'il entreprit de « multiples recherches » à propos du sort des vieillards et des enfants belges déportés, mais qu'il ne trouva aucune trace d'eux. Leur mort dans des wagons à gaz, dont l'existence était « connue dans toute la Silésie », était la « croyance générale ». L'information de V. Martin ne provient donc pas d'une observation directe mais d'une rumeur très répandue.
Dans Décl. 15.6.48, V. Martin déclare qu'il obtint l'information sur les juifs déportés indirectement, par le biais de deux sources :

Dans Le rapport V.M., il indique que, durant son séjour dans le ghetto de Sosnowitz, ses hôtes juifs « lui firent part de tout ce qu'ils savaient sur le camp de concentration construit non loin de là, à Auschwitz » (p. 3). Une conversation postérieure avec un juif belge hospitalisé à Sosnowitz « confirmait l'essentiel » de la révélation précédente (p. 3). Le texte ajoute que « tout incitait à croire [que les enfants et les vieillards juifs belges] avaient été exterminés jusqu'au dernier suivant une technique encore inconnue » (p. 4), puisque « les recoupements, les précédents, les contacts, tout montrait que ces gens ne se trompaient pas » (p. 4). De plus, « on savait » ce qui se passait à Auschwitz par les déportés français du S.T.O. ou par les volontaires étrangers qui travaillaient dans le camp à la construction d'une usine de caoutchouc synthétique (p. 4). Enfin, « le fait qu'on avait perdu toute trace de ces gens depuis leur arrivée à Auschwitz corroborait ces dires » (p. 5). V. Martin rendit ensuite visite à des travailleurs français à Auschwitz. La visite dura un jour. Les Français étaient logés « en dehors du camp » (p. 5). « Il apprit et vit là beaucoup de choses » (p. 5), il put même « s'approcher à différentes reprises de la barrière protégeant l'accès » du camp (p. 6). Il y avait un four crématoire au milieu d'Auschwitz qui travaillait 24 heures sur 24. De sa cheminée sortait un panache de fumée et des flammes. Toutes les nuits arrivaient des convois bourrés de juifs. On ne revoyait plus les femmes et les enfants (p. 5-6).
En conclusion, V. Martin a-t-il été un témoin direct de ces faits ? Non. « Tout cela était connu dans la région » par les relations entre détenus et travailleurs (p. 6). Pour ce qui est des femmes et des enfants qu'on ne revoyait plus, les informations provenaient « des bruits » (p. 6).
C'est la raison pour laquelle V. Martin n'a en réalité rien vu. Il s'est borné à recueillir des informations - de seconde ou de troisième main -, à les évaluer et à en tirer une conclusion. Cette conclusion est le fruit d'un raisonnement. Il s'agit, en définitive, d'une conjecture.
Dans L'attaque, V. Martin se livre à une conjecture similaire. Il apprit que de nombreux juifs déportés de Belgique avaient disparu, qu'il y avait un grand crématoire à Auschwitz et que certains jours une odeur de cadavres se répandait dans la région. Devant ces faits, concernant lesquels il n'explique pas avec précision comment il les connaît, V. Martin « en déduisai[t] donc que l'on avait très probablement exterminé ceux qui n'avaient pas une force de travail suffisante, [se] disant que les Allemands n'allaient pas nourrir des femmes, des enfants et des vieillards improductifs ».
Dans Enquête 18.11.76, V. Martin en vient à reconnaître expressément que ce qu'il sait « sur les traitements horribles infligés aux prisonniers juifs à Auschwitz » ne procède pas de l'observation directe. Ses sources d'information étaient :

L'inexistence d'une observation directe du processus d'extermination à Auschwitz par V. Martin est confirmée une nouvelle fois dans son dernier texte connu (J'ai connu). Durant son séjour dans le ghetto de Sosnowitz, il entendit des « récits » sur l'arrivée de juifs belges à Auschwitz (p. 14). Les juifs de Sosnowitz lui indiquèrent que « peut-être, par l'entremise de travailleurs volontaires, apprendrez-vous quelques nouvelles sur les Juifs déportés de Belgique » (p. 14). Cela signifie que V. Martin, dans le meilleur des cas, ne serait qu'une source de troisième main et que ses informations émanaient des travailleurs civils et que celles de ces derniers venaient, à leur tour, des détenus du camp. Tous les historiens connaissent les limites de ce type de sources. Les faits se déforment à chaque maillon de la chaîne de transmission, avec cette circonstance aggravante que, du fait de la transmission orale, les altérations sont indétectables. V. Martin décrit de manière révélatrice dans ce texte comment il est parvenu à la conclusion qu'on exterminait les juifs à Auschwitz : « des milliers de familles entières sont entrées à Auschwitz par le même train. On ne retrouve que quelques hommes valides, aptes au travail. D'immenses fours crématoires ont été construits et fonctionnent, au-delà des besoins d'incinération des détenus morts de maladie. Il est exclu que les Allemands nourrissent des personnes juives improductives (on connaissait déjà à l'époque les crimes d'euthanasie de malades mentaux, dénoncés par les clergés allemands catholique et protestant). Et enfin, la vérité était connue de beaucoup de personnes dans la région de Haute Silésie, même si la terreur cousait les bouches » (p. 15).

Examinons l'une après l'autre les affirmations émises par V. Martin dans ce paragraphe :

C'est pourquoi, comme cela ressort de ses propres récits, V. Martin n'a effectué aucune observation directe du processus d'extermination qui, dit-on, se serait déroulé à Auschwitz. V. Martin n'a rien vu. Il s'est borné - toujours selon son récit - à obtenir des informations de seconde ou de troisième main. Ces informations étaient, de plus, fragmentaires. Ce qui veut dire que les renseignements reçus par V. Martin ne correspondaient pas à la totalité d'un processus d'extermination en cours, mais à des faits isolés - arrivée de convois, absence de femmes, de vieillards et d'enfants, fours crématoires, odeur de cadavres - sur la base desquels il a extrapolé qu'une bonne partie des juifs déportés à Auschwitz avaient été assassinés.
En définitive, non seulement V. Martin ne peut pas présenter d'indice de sa présence à Auschwitz ou dans ses environs, non seulement il n'indique pas la date précise de son séjour là-bas, non seulement il est improbable qu'il ait pénétré dans le ghetto de Sosnowitz, mais de plus il n'est pas possible d'extraire des révélations de son propre récit - à la lumière d'une critique de compétence rigoureuse - un quelconque élément solide pour reconstruire le passé d'Auschwitz.

5 Le contenu des déclarations de V. Martin

5. 1 Le départ en Allemagne

Selon Décl. l5.6.48 et Décl. 29.9.48, V. Martin est parti en Allemagne au printemps 1942 avec la mission d'enquêter sur le sort des juifs déportés de Belgique.
Mais cette version est entachée d'un grave anachronisme. V. Martin n'a pas pu partir vers l'Allemagne au printemps 1942 dans l'intention d'enquêter sur la destination des juifs déportés de Belgique pour la simple raison que les juifs de ce pays n'avaient pas encore été déportés. Le premier convoi de juifs de Belgique est en effet parti le 4 août 1942 [22].
Probablement averti de cette contradiction, V. Martin a retardé la date du départ en Allemagne dans ses déclarations ultérieures. Il déclarait ainsi en 1956 qu'il avait été chargé de la mission en octobre 1942 par G. Jospa, dirigeant du C.D.J. (Le rapport V.M., p. 1). Il convient de dire en passant que, si le départ pour l'Allemagne s'était produit au printemps 1942, l'intervention de G. Jospa et du C.D.J. auraient été anachronique car cette organisation fut fondée en juillet 1942 et ne commença pas ses activités avant septembre de la même année [23]. En 1982, V. Martin déclarait que « [f]in 1942, il était assez facile pour un Belge d'obtenir passeport et visa pour pénétrer en Allemagne » (En mission, p. 113). Et en 1985 il indiquait qu'il était revenu à Bruxelles en mars 1943, « [a]près cinq mois d'une mission qui devait normalement se terminer fin 42 » (J'ai connu, p. 15). Le départ de Belgique se serait par conséquent produit en novembre 1942.

5. 2 La mission en Haute Silésie

L'Erlaubnisschein prouve que V. Martin obtint la permission de voyager à Breslau entre le 4 et le 20 février 1943. Dans Décl. 15.6.48, V. Martin déclare qu'il avait été arrêté par la police allemande à Breslau le 10 février 1943. Cette même date est indiquée par V. Martin dans deux autres documents officiels. Par conséquent, il n'a pu effectuer sa mission d'enquête en Haute Silésie qu'entre le 4 et le 10 février 1943, c'est-à-dire en sept jours, en comptant le jour du départ et le jour de l'arrestation. Examinons à présent le grand nombre d'activités et de voyages que, selon ses propres déclarations, V. Martin a effectués pendant cette période de temps.
En premier lieu, l'Erlaubnisschein accorde à V. Martin la permission de voyager de Cologne à Francfort, Berlin et Breslau. On indique dans ces documents que leur porteur doit se présenter aux autorités policières de ces villes. Cela suppose d'effectuer un voyage en train d'environ 900 kilomètres avec les changements correspondants et les formalités de police.
À son arrivée à Breslau, V. Martin s'inscrit à l'Université (Décl. 29.9.48, p. 1). Là, il a « une série d'entretiens de pure forme mais essentiels à sa sécurité.
Quelques jours plus tard, il prit le train pour Sosnowic [sic] » (Le rapport V.M., p. 3).
Selon une autre version, en revanche, V. Martin n'alla pas directement de Breslau à Sosnowitz, mais se rendit au préalable dans « les environs de Kattowitz », où il ne rencontra personne pour l'informer sur les juifs (La vie, 19.9.44).
Il visita ensuite le ghetto de Sosnowitz où il contacta quelques personnes dont les adresses lui avaient été données en Belgique. Il visita également l'hôpital juif local. V. Martin partit aussitôt après à Kattowitz (Le rapport V.M., p. 3-5). Il rencontra par hasard dans un café de Kattowitz un groupe de travailleurs français qui travaillaient à Auschwitz, dans les environs du camp de concentration, et qui l'invitèrent à visiter leur camp. V. Martin rendit visite à ses amis français à Auschwitz pendant un jour, selon une version (Le rapport V.M., p. 6), ou pendant plusieurs jours, selon une autre version (La vie, 20.9.44).
Enfin, V. Martin est arrêté le même jour que sa visite à Auschwitz, selon une version (Le rapport V.M., p. 8), ou quelques jours après, selon une autre version (J'ai connu, p. 14).
Pour que le lecteur ait une idée des distances, il convient de savoir qu'il y a 165 kilomètres entre Breslau et Kattowitz, 12 kilomètres entre Kattowitz et Sosnowitz et 27 kilomètres entre Kattowitz et Auschwitz. Il faut en outre prendre en compte que le seul moyen de transport était le chemin de fer et que V. Martin agissait de manière clandestine depuis qu'il avait quitté Breslau.
En plus de toutes ces activités et voyages, V. Martin eut encore le temps d'établir un contact avec des ingénieurs français dans le but d'obtenir des informations sur les industries, l'état des communications, les matières premières, etc., de la Haute Silésie. Il avait même préparé le vol de certains documents sur les usines allemandes (La vie, 20.9.44).
Il semble donc invraisemblable que V. Martin ait pu effectuer autant de démarches dans des lieux différents en une période de temps aussi réduite. Il existe en outre des contradictions dans les témoignages qui démolissent la chronologie que nous sommes en train d'utiliser. Ainsi, dans Décl. 29.9.48, V. Martin déclare : « Je partis pour Cologne au printemps 1942 ; je restai presque 2 mois là-bas [...]. Après ces 2 mois je retournai en vacances en Belgique et retournai un mois plus tard à Breslau » (p. 1). Cela veut dire que V. Martin était en Allemagne avant le 21 juin 1942, qu'il retourna en Belgique avant le 21 août et qu'il fut de nouveau en Allemagne (Berlin) avant le 21 septembre 1942. Mais cette version ne s'accorde pas avec l'Erlaubnisschein, selon lequel V. Martin ne pouvait séjourner à Breslau qu'après le 4 février l943. Pour couronner le tout, un autre des témoignages de V. Martin non seulement ne concorde pas avec l'Erlaubnisschein mais il ne concorde pas non plus avec la version précédente. Selon le témoignage en question, V. Martin arriva à Breslau « en janvier 1943 » et « [f]in janvier 1943, il fut arrêté à Breslau » (Enquête 18.11.76, p. 1-2).

5. 3 L'arrestation. Que s'est-il passé ensuite ?

V. Martin a indiqué à plusieurs reprises qu'il avait été arrêté par la police allemande le 10 février 1943. Mais les circonstances exactes de l'arrestation ne sont pas claires. Alors que dans l'une de ses déclarations il dit que l'arrestation a été effectuée par un seul agent (« Quelques heures après son arrivée à Breslau, Martin recevait la visite d'un agent des services de la sécurité », Le rapport V.M., p. 8), dans une autre il signale qu'au moins deux agents y ont participé (ceux qui l'arrêtèrent lui dirent : « Prenez vos bagages et suivez-nous », En mission, p. 115).
V. Martin tombe également dans certaines contradictions lorsqu'il raconte les événements postérieurs à son arrestation. Selon Décl. 15.6.48, il fut «interné dans la prison de Kattowitz du 10.2.43 au 31.3.43 » (p. 2). Mais, dans une autre déclaration, il affirme qu'il a été détenu une quinzaine de jours à la prison de Breslau avant d'être envoyé à Kattowitz (Le rapport V.M., p. 8- 9).
Après la prison à Kattowitz, V. Martin fut envoyé dans un camp de travailleurs étrangers afin qu'il y reste jusqu'à la fin de la guerre. Cela dit, de quel camp s'agissait-il ? Dans ses déclarations officielles, il indique que ce camp était celui de Markstatt ou Markstadt (Décl. l5.6.48, p. 1-2 ; Décl. 29.9.48, p. 1). Mais il a indiqué dans des déclarations postérieures que ce camp était celui de Radwitz (Le rapport V.M., p. 8-9 ; En mission, p. 118 ; J'ai connu, p. 15 ; Enquête 18.11.76, p. 2).
De plus, selon ses déclarations officielles, V. Martin a séjourné dans le camp de travailleurs étrangers à partir du ler avril 1943 (Décl. 15.6.48, p. 2). Néanmoins, il a déclaré par la suite que, dans ce camp, « [d]es détenus étaient attachés à des poteaux, dans le gel et la neige de février et ce jusqu'à l'évanouissement » (En mission, p. 118).

5. 4 Quand s'est-il enfui d'Allemagne ?

D'après ses déclarations officielles, V. Martin s'est enfui du camp de travailleurs étrangers le 15 mai 1943 (Décl. 15.6.48, p. 2). En revanche, quelques années plus tard il déclarera que la fuite de ce camp s'est produite « [h]uit jours après son transfert » (Le rapport V.M., p. 9). Et si, comme V. Martin l'a indiqué à plusieurs reprises, le transfert au camp de travailleurs étrangers s'est produit le 1er avril 1943, la fuite aurait eu lieu le 9 avril.
Dans d'autres déclarations V. Martin a même indiqué des dates antérieures. Ainsi, il déclara en 1982 que, « [d]ébut avril, Victor Martin était à Bruxelles » (En mission, p. 118-119), et en 1985 il reconnut qu'il était de nouveau à Bruxelles « en mars 1943 » (J'ai connu, p. 15). À leur tour, des dates aussi précoces sont difficiles à concilier avec une déclaration de V. Martin dans laquelle il se rappelait comment, dans le camp de travailleurs étrangers, quelques détenus « furent placés au garde-à-vous, face au soleil, dans un [sic] immobilité absolue, ce qui faisait qu'après plusieurs heures ils tombaient tour à tour évanouis, frappés d'insolation » (Les bagnes). Il semble très improbable que le soleil de mars ou de début avril en Haute Silésie ait pu «frapper d'insolation ».
Les contradictions qui surgissent sont si nombreuses et si graves qu'il s'agit plus d'une chronologie fictive que de trous de mémoire. Et la chronologie fictive nous amène à penser que, probablement, V. Martin a introduit dans son récit des détails imaginaires.

5. 5 Fautes et erreurs

Les écrits d'une personne reflètent en général assez clairement des traits de caractère comme la minutie, la mémoire, la puissance d'attention et les dons d'observation, toutes qualités souhaitables chez un bon observateur. Si l'on examine de ce point de vue les écrits de V. Martin, on finit par avoir une très piètre opinion de ses facultés d'attention. Le lecteur se heurte à une infinité d'erreurs et de fautes de toute nature. Pour commencer, V. Martin commet un nombre surprenant d'erreurs dans l'écriture des noms de villes. Ainsi il dénomme la ville de Kattowitz (actuellement Katowice) Cartowitz (Décl. 29.9.48, p. 1), Carthovitz (Décl. 29.9.48, p. 1) et Kattowice (Le rapport V.M., p. 5 et 8). Pour Sosnowitz (actuellement Sosnowiec), il écrit Sosnovitz (Décl. 15.6.48, p. 1), Schausnovitz (Décl. 29.9.48, p. I) et Sosnowic (Le rapport V.M., p. 3). La même chose se produit avec les noms propres de personnes. L'un de ses camarades de résistance est appelé tantôt Hambresin Emile (Décl. 15.6.48, p. 2), tantôt Hanbrosyn Emile (Décl. 29.9.48, p. 1). Bien que V. Martin affirme maîtriser la langue allemande, il commet des erreurs monumentales dignes d'un ignorant. Il mentionne par exemple un dienststelle des ausfertigeam (Décl. 29.9.48, p. 1) alors que la dénomination correcte est Dienststelle des Auswärtigesamt (département du ministère des Affaires étrangères). Il cite le sociologue allemand Von Wieze (Décl. 29.9.48, p. 1-2), avec lequel il dit avoir entretenu un contact, alors que le véritable nom de celui-ci est Leopold von Wiese. V. Martin ignore en outre la règle grammaticale allemande selon laquelle la particule von des noms de famille est toujours en minuscule. Bien plus, V. Martin commet des erreurs grossières dans l'emploi de la langue française, sa langue maternelle. Il parle par exemple de placement publique (Décl. 29.9.48, p. 1) au lieu de placement public. Et il fait également montre d'inculture : il appelle Jean Jaurèz l'homme politique français Jean Jaurès (Décl. 29.9.48, p. 2). Sans parler de l'usage incorrect des majuscules, de la violation des règles de la ponctuation et d'autres règles élémentaires. Il convient de souligner que les exemples cités ne proviennent pas de textes imprimés - dans lesquels ont pu se glisser des erreurs typographiques étrangères à l'auteur -, mais de déclarations officielles et officieuses signées de la propre main de V. Martin.

5. 6 L'extermination des juifs et Auschwitz dans les textes de V. Martin écrits durant la guerre

Dans le premier texte connu de V. Martin - Les bagnes - il n'y a aucune référence à l'extermination des juifs. V. Martin indique qu'en 1942 le F.I. le chargea d'« une enquête » sur les camps de concentration et les nouvelles industries de Silésie. Il ne signale pas qu'on lui ordonna d'effectuer une enquête sur la destination des juifs déportés. Le plus remarquable est que V. Martin reconnaît que les juifs déportés étaient toujours vivants : « La plupart des Juifs enlevés de Belgique fin 1942 sont aussi concentrés dans cette région [Silésie]. »
Concernant Auschwitz il n'y a que deux références. Selon la première, dix contremaîtres allemands furent dénoncés au camp d'Auschwitz pour avoir donné du pain à des travailleurs ukrainiens. Selon la seconde, les prisonniers qui entraient en février 1943 « au trop célèbre » camp recevaient un numéro matricule au-dessus de 100 000, entre 25 [sic] et 30 490 prisonniers étaient encore en vie, le camp fonctionnait depuis un an, presque personne n'avait été libéré et il y avait un four crématoire « spécial » grâce auquel on entrait au camp par la porte et en sortait par la cheminée. Aucune allusion ne permet de conclure qu'on y pratiquait une extermination systématique des juifs.
Dans le second texte - La vie - figure un détail sur l'extermination des juifs. Parmi les objectifs que le F.I. lui ordonna d'examiner en Silésie il y avait le sort des juifs déportés de Belgique. Au cours de ses recherches, V. Martin entra en contact avec les juifs de l'intérieur du ghetto de Sosnowitz, y compris quelques juifs belges hospitalisés dans l'hôpital du ghetto et « par eux [il parvint] à savoir dans quel camp se trouv[ai]ent la plupart des hommes et des femmes juifs déportés de Belgique ». V. Martin n'indique pas quel était ce camp et ajoute que, en dépit de « multiples recherches », il ne put trouver la trace des vieillards et des enfants : « Ils avaient été séparés du convoi aux environs de Breslau et la croyance générale était qu'ils avaient dû être massacrés dans des wagons à gaz dont l'existence est connue dans toute la Silésie » (La vie, 19.9.44). Dans ce texte figure seulement une référence en passant à Auschwitz selon laquelle V. Martin et ses camarades de prison à Breslau partirent dans un train à destination du fameux camp de concentration. Mais on fit descendre V. Martin du train à Kattowitz, avant d'arriver à Auschwitz (La vie, 20.9.44).
Concernant les « wagons à gaz », ce qui est certain est qu'ils constituent un faux bruit sans aucun fondement. De plus, il n'est pas certain que les gens âgés et les enfants aient été séparés des convois respectifs dans les environs de Breslau. Les trains de déportés effectuaient le trajet direct entre la Belgique et Auschwitz. Seuls huit convois, tout au long de 1942, effectuèrent un arrêt préalable dans la ville de Cosel, à quelque l20 kilomètres au sud-est de Berlin et à quelque 85 kilomètres à l'ouest d'Auschwitz. À Cosel, on fit descendre environ 1 700 hommes, physiquement aptes, qui furent internés dans différents camps de travail de la zone. Les autres membres du convoi - parmi lesquels tous les gens âgés et les enfants - poursuivirent le voyage vers Auschwitz [24].
La première référence à Auschwitz comme camp d'extermination des juifs se trouve dans Le rapport V.M. dont la date de rédaction se situe, comme nous l'avons vu plus haut (voir 1. 5), en 1956.

6 Conclusion

Dans l'introduction nous nous proposions de répondre à la question de savoir si le « rapport Martin » constituait une source historique digne de foi. A présent, étant donné tout ce qui précède, la réponse doit être négative. Les raisons se résument brièvement comme suit. 

Ayant établi, à notre avis, la valeur nulle du témoignage de V. Martin en tant que source historique, il reste à éclaircir un point accessoire. Nous nous sommes référés à la justification de l'existence actuelle du permis (Erlaubnisschein) accordé à V. Martin par les autorités allemandes. Ce document constitue la seule preuve, à notre connaissance, de sa présence en Allemagne durant la guerre. L'Erlaubnisschein prouve seulement que V. Martin était à Cologne en janvier 1943 et qu'il avait l'intention de voyager à Francfort, Berlin et Breslau entre le 4 et le 20 février 1943. Mais, paradoxalement, ce document est inconciliable avec la version que V. Martin donne de ses aventures en Allemagne. Si la police allemande l'avait arrêté et interrogé et lui avait retiré ses papiers, papiers qui « ne lui avaient pas été rendus » (En mission, p. 118), comment se fait-il qu'il a pu conserver l'Erlaubnisschein et revenir en Belgique ?
D'autre part, V. Martin a indiqué qu'il utilisa ses contacts avec les milieux universitaires allemands pour dissimuler la véritable nature de sa mission en Allemagne. Pour être plus précis, V. Martin manifesta « son désir d'effectuer des recherches scientifiques en Allemagne et de renouer [des relations], à cette fin, notamment avec le professeur Léopold Von Wiese, de Cologne, grand sociologue connu » (Le rapport V.M., p. 2). Nous avons pu apprendre que, effectivement, Leopold von Wiese und Kaiserswaldau - sociologue allemand de réputation internationale - fut professeur à l'Université de Cologne sans interruption de 1935 à 1945 [25]. Étant donné son prestige professionnel il est très possible que V. Martin l'ait connu. Il est même possible qu'il ait étudié avec lui à Cologne en 1942, mais admettre cela ne veut pas dire reconnaître la véracité de la présumée aventure silésienne de V. Martin. La mention du professeur von Wiese, par conséquent, ne prouve rien.


[1]

MSPF, R.497 TR266.342, Rapport d'une enquête, p. 3. 

[2]

MSPF, R.758 TR266.789, lettre de V. Martin du 20 décembre 1976.

[3]

Lettre de M. Steinberg à E. Aynat, 14 juin l996.

[4]

CDJC, CDXCI-15. 

[5]

CDJC, CDXCI-15, p. 32.

[6]

CDJC, CDLXII-12.

[7]

Selon Bernard KROUCK, Victor Martin, p. 131-132.

[8]

En plus du témoignage déjà cité de G. Jospa, une brève allusion figure dans un rapport d'un résistant belge, Maurice Heiber, daté de novembre 1944, selon lequel « [u]ne personne [non précisée], membre du F.I., se rendant en Allemagne sous un bon alibi, fut chargé [sic] par nous de la mission de suivre nos déportés en Silésie et d'enquêter sur leur sort. Notre homme eut des déboires, fut arrêté, mais réussit à s'en tirer. Le message qu'il nous fit parvenir était terrifiant !
"Femmes et enfants exterminés. Hommes esclaves travaillant jusqu'à l'épuisement, ensuite supprimés."
Ce court message fut par la suite complété par un rapport détaillé et précis. À cette époque nos cerveaux refusaient à s'assimiler cette horrible vérité » (CDJC, CCVIII-2, p. 11-12).

[9]

Bernard KROUCK, Victor Martin, p. 19.

[10]

Ibidem.

[11]

Dan MICHMAN, « Belgium ». p. 165. 

[12]

Nous nous sommes adressés aux parents de V. Martin et à l'auteur B. Krouck, qui a eu accès à la documentation privée de V. Martin, afin d'obtenir plus de détails sur le séjour de ce dernier en Allemagne. Nos tentatives n'ont pas abouti.

[13]

Grâce à une lettre du bureau de direction des constructions de la SS à Auschwitz, nous savons que fin janvier 1943 - quelques jours avant la visite présumée de V. Martin - l'hiver fut là-bas très rigoureux. Le document est du 29 janvier l943 et parle de « gel » (Frostwetter). Voir une reproduction de la lettre dans : Jean-Claude PRESSAC, Auschwitz : Technique and Operation of the Gas Chambers, p. 432. 

[14]

Israel GUTMAN, « Ghetto », p. 580.

[15]

Shlomo NETZER, « Sosnowiec », p. 1380.

[16]

Raul HILBERG, La Destruction des Juifs d'Europe, p. 205. 

[17]

Raul HILBERG, idem, p. 194-195.

[18]

Abschluss der Judenumsiedlung, p. 389.

[19]

Israel GUTMAN, « Ghetto », p. 581.

[20]

Le premier crématoire de Birkenau entra en service à partir du 21 mars 1943 (Danuta CZECH, Kalendarium der Ereignisse im Konzentrationslager Auschwitz-Birkenau 1939-1945, Reinbek bei Hamburg, Rowohlt, 1989, p. 447).

[21]

On peut ainsi citer plusieurs exemples où les Allemands entretenaient des « personnes juives improductives » : a) Il existait dans le ghetto juif de Theresienstadt des « foyers pour jeunes » (Jugendheime) qui hébergeaient des enfants jusqu'à 16 ans. Il y eut des enfants et des personnes âgées depuis la création du ghetto, fin 1941, jusqu'à la fin de la guerre (Otto Dov KULKA, « Theresienstadt », dans : Encyclopedia of the Holocaust, 4, p. 1460-1463). b) Dans le ghetto juif de Litzmannstadt (Lodz) il y avait en janvier 1943 une population de 87 000 personnes dont 78 946 étaient occupées (Shmuel KRAKOWSKI, « Lodz », dans : Encyclopedia of the Holocaust, 3. p. 904). c) II y avait le 31 décembre 1943 à Auschwitz 55 785 hommes détenus, dont 11 433 étaient malades ou inaptes au travail ; il y avait également 29 513 femmes détenues, dont 8 266 étaient malades ou inaptes au travail (Danuta CZECH, op. cit., p. 691 ). Une partie considérable de ces détenus et détenues étaient d'origine juive.

[22]

Mémorial de la déportation des Juifs de Belgique, p. 42.

[23]

Dan MICHMAN, « Belgium », p. 167.

[24]

Mémorial de la déportation des Juifs de Belgique, p. 43.

[25]

Kölner Volkswirte und Sozialwissenschaftler, p. 100-101.


Akribeia, n° 2, mars 1998, p. 114-144


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