« Alors, Charles, tu savais ou tu ne savais pas ? »

Jean-Marie Boisdefeu

Charles Van West a été déporté à 31 ans à Auschwitz par le 26e convoi parti de Malines (Belgique) le 31 juillet 1944 . De son propre aveu, Charles ne se préoccupa guère au cours de sa vie active de commémorations. Le seul lien qu’il maintint avec la communauté juive (dont il estime ne pas faire partie) ou avec la communauté des rescapés de la déportation fut purement commercial : fleuriste de profession, Charles livrait des fleurs au monument aux déportés morts passés par Malines. Selon un schéma habituel, ce n’est qu’à l’âge de la retraite que Charles éprouva le besoin de participer aux exercices de mémoire. À ce jour, il ne doit pas y avoir beaucoup d’écoles wallonnes ou bruxelloises dans lesquelles Charles n’a pas parlé de sa déportation. Il a également donné quelques interviews et, enfin, tout récemment, il a édité, à compte d’auteur, le récit de sa déportation. [1]

Au terme de la lecture de son récit et de ses interviews, une question vient à l’esprit : durant sa captivité à Auschwitz, Charles savait-il qu’il y avait des chambres à gaz ?
À la lecture de son livre, il semble bien que oui, quoique … Narrant l’opération de sélection à l’arrivée de son convoi, Charles écrit notamment : « On nous avait fait croire qu’ils [les inaptes] allaient être dirigés vers une infirmerie. Effectivement, je les vis les uns après les autres partir à pied quand ils le pouvaient, monter dans les camions bâchés qui les attendaient à l’autre bout de la rampe » On notera au passage que ce « bout de la rampe », c’était soit la sortie du camp, soit l’entrée des grands crématoires II et III dans lesquels ont été gazés la quasi-totalité des juifs envoyés à Auschwitz. Mais, dans cette seconde hypothèse, pourquoi employer des camions bâchés pour parcourir quelques dizaines de mètres seulement ? Charles, qui n’avait jamais entendu parler d’Auschwitz, ajoute : « Beaucoup plus tard, après un séjour de quelques jours dans le camp, j’ai bien voulu admettre avec pourtant des réticences, de par ce que les anciens nous racontaient, que les malheureux ainsi acheminés à l’arrivée sur la rampe de Birkenau, allaient à pied ou en camion sans autre formalité quelconque, directement à la mort par le gaz ! » Charles a donc appris l’existence des chambres à gaz à Auschwitz même. Plus tard, d’ailleurs, d’autres détenus la lui ont confirmée. Par exemple, Maurice Goldstein (futur président du CIA, Comité International d’Auschwitz) qui lui a raconté à l’infirmerie d’Auschwitz qu’il avait dû charger lui- même le corps de son frère agonisant sur une civière pour l’envoyer à la chambre à gaz. Charles aurait-il par hasard vu l’une de ces chambres à gaz et pourrait-il nous la décrire ? Non, dit-il : « Certes, je l’avais déjà dit, pourtant je crois devoir insister, je n’ai jamais été réellement en contact avec les chambres à gaz, tout comme d’ailleurs aucun des rescapés à ma connaissance. / Cependant nous en connaissions tous l’existence pendant notre captivité, ne fût-ce que par les disparitions mystérieuses et très souvent à cause de nombreux visages que nous ne revîmes jamais ! » Et Charles de s’énerver du fait des « falsificateurs » qui prennent « les gens pour des naïfs ». Bien que cela n’ait rien à voir avec la question que nous désirons traiter, notons au passage que la page 79 de son livre est entièrement consacrée au savon juif, auquel Charles croit dur comme fer, ce qui constitue, en l'occurrence, une attitude révisionniste !
Avant la publication de son livre, Charles avait affirmé avoir eu connaissance de l’existence des chambres à gaz à l’époque de son incarcération : ainsi, en 1986, avait-il déjà raconté dans le Bulletin de la Fondation Auschwitz sa conversation avec Maurice Goldstein dans l'infirmerie d’Auschwitz : Goldstein « avait été obligé, en tant qu’infirmier, de s’occuper personnellement de mettre le corps agonisant de son propre frère sur la charrette qui allait le diriger vers la chambre à gaz ! » [2] Toutefois, la même revue publiait en septembre 1992 [3] le texte d’une longue interview de Charles par Yannis Thanassekos et Jean-Michel Chaumont et, cette fois, Charles était moins sûr de lui ainsi qu’en témoigne l’échange suivant :

Question : « Quand tu étais dans le camp, savais-tu qu’on exterminait en masse ? »
Charles : « On nous le disait mais on ne voulait pas tellement réaliser. »
Question : « Et quand l’as-tu réalisé ? »
Charles : « Je crois que je l’ai surtout réalisé quand tout était fini, quand la guerre était finie. Quand on est venu nous raconter qu’il y avait des chambres à gaz. Mais dans le camp, on avait été dur à comprendre. Je savais qu’on disparaissait. (...) »
Les choses semblent donc claires : contrairement à ce qu’il affirmait en 1986 et qu’il affirmera en 1996, Charles n’a entendu parler des chambres à gaz qu’après sa libération (il n’est d’ailleurs pas le seul à tenir pareil propos). Toutefois, plus loin, racontant une nouvelle fois comment Goldstein lui a sauvé la vie lors d’une sélection dans l'infirmerie, Charles déclare qu’il a été réaffecté au travail, le médecin l’ayant « mis du côté des bons où nous étions peut-être cinq ou six. De l’autre côté il y avait le reste de la chambrée, ils étaient à peu près deux cents ».
Question : « Et tu savais que c’était le gazage ? »
Charles : « Je le pensais mais je ne le ressentais pas aussi fort. »
Question (les interviewers donnent l’impression de n’être pas satisfaits de cet aveu d’ignorance de Charles ; ne chercheraient-ils pas à influencer le témoin ?) : « Mais tu savais que c’était une condamnation à mort ? »
Charles (réponse d’un homme qui n’aime pas décevoir, au risque de se contredire ?) : « Oui, cela je le savais, je m’en rendais parfaitement compte. (...) »

Bref, au cours de son incarcération, Charles savait-il ou ne savait-il pas qu’il y avait des chambres à gaz ? On ne sait pas trop. On tenterait bien de faire une synthèse raisonnée des propos qu’il a successivement tenus au cours de ces dernières années mais la page qu’il consacre au savon juif n’y encourage pas. Finalement, Charles apparaît comme un témoin attachant et honnête, certes, mais pas plus fiable que ceux qui ont témoigné par ailleurs sur cette tragédie ou, pour mieux dire, que les témoins autorisés et même recommandés dont le témoignage sert de contrefort à l’histoire officielle


NOTES

[1]

Charles Van West, « B-3665. Témoignage d’un ressuscité. 1913-1945. Bruxelles Auschwitz Bruxelles. ». Charles Van West, 12, rue Léon Fourez, 1081 Bruxelles. 2 tomes. 1996/1997

[2]

Bulletin trimestriel de la Fondation Auschwitz, Bruxelles, n° 11, mars 1986, p. 62 et suiv., article intitulé : « Merci Maurice ! »)

[3]

N° 32-33, p. 49 à 79. .


Akribeia, n° 4, mars 1999, p. 218-220


Akribeia
Directeur: Jean Plantin
45/3, route de Vourles
F-69230 Saint-Genis-Laval

Prix des n° 1 et 2 : 20,5 € fco ; des n° 3 et 4 : 21,5 € fco ; des n° 5 et 6 : 18 € fco.


Retournez à la table des matières d'Akribeia n° 4
Retournez à la collection des articles de Jean-Marie Boisdefeu