Mythes de guerre

Marie Bonaparte

La psychanalyste française Marie Bonaparte (1882-1962) était la fille du prince Roland Bonaparte et l’épouse du prince Georges de Grèce et de Danemark. Analysée par Freud à partir de 1920, elle fut la déléguée officielle de celui-ci à Paris, où elle est cofondatrice de la Société psychanalytique de Paris (1926) et de la Revue française de psychanalyse (1927). Elle a aidé Freud et sa famille à fuir le nazisme et à s’installer à Londres. Outre les premières traductions des textes de Freud, on lui doit E. Poe, sa vie, son oeuvre, étude analytique (1931), Introduction à la théorie des instincts (1934), Psychanalyse et anthropophagie (1952), et plusieurs textes sur la sexualité féminine, dont La Sexualité de la femme (1951). Ces éléments biographiques sont empruntés au Grand Dictionnaire de la psychanalyse (Larousse, Paris, 1991). Le lecteur qui souhaiterait en savoir davantage sur Marie Bonaparte peut consulter au moins deux ouvrages qui lui ont été consacrés : Célia Bertin, La Dernière Bonaparte, Librairie Académique Perrin, Paris, 1982 et Jean-Pierre Bourgeron, Marie Bonaparte, Presses Universitaires de France, Paris, 1997. Les six chapitres que nous publions ci-après sont tirés de l’ouvrage qu’elle a publié en 1950 aux Presses Universitaires de France. Il semble qu’une édition en français ait été publiée dès 1946 à Londres par Imago Publishing Co. Une traduction en anglais, Myths of War, a également vu le jour dès 1947. Nous n’avons reproduit ici ni le prologue ni l’épilogue ni non plus le chapitre VII sur « Le mythe du Juif-Satan » des Mythes de guerre. Seuls nous ont paru intéressants les six premiers chapitres sur des rumeurs qui ont couru avant et pendant la seconde guerre mondiale, rumeurs qui s’apparentent de façon frappante à ce que les spécialistes nomment aujourd’hui « légendes urbaines ». Inutile de préciser que la revue Akribeia ne partage pas nécessairement toutes les interprétations de nature psychanalytique de l’auteur. Pour finir, qu’on nous permette de citer les trois derniers paragraphes du prologue de Marie Bonaparte où, après avoir établi une rapide comparaison entre Hitler et Napoléon, celle-ci évoque un « mythe» qui a été peu étudié, le mythe de la survie d’Hitler : « Malgré la différence en valeur humaine entre un Napoléon et un Hitler, malgré la rougeur des massacres ensanglantant son nom, Hitler demeurera, dans l’imagination populaire germanique, le Siegfried du combat au Dragon (Drachenkampf), le héros mythique qui conquit la Mère Europe et que seule put abattre la "traîtresse" coalition de plusieurs Dragons avec les Nibelungen judaïques et leur vieux dieu Iahveh ! // Peut-être même, en dépit de l’annonce de sa mort, une nouvelle légende, ressuscitée de Barberousse, le situera-t-elle aux cavernes de quelque Kyffhäuser, d’où il attendrait de resurgir un jour de gloire vengeresse ? // Car il ne suffit pas de tuer l’ennemi pour qu’il ne soit plus : il survit dans sa légende » (p. 9).

Chapitre I

Le mythe du cadavre dans l’auto

Un de mes amis et collègues psychanalystes, le Dr R. Loewenstein, racontait, en l’automne de 1938, après que les accords de Munich eussent paré à la guerre immédiate, l’anecdote suivante, dont il garantissait alors l’authenticité. Je la rapporte textuellement :
1. « En septembre 1938, un jeune homme s’attendant à être mobilisé le lendemain ou d’un jour à l’autre emmenait en auto sa fiancée, qu’il voulait laisser chez des parents à Laval. Il s’arrête à la sortie de Paris pour prendre de l’essence. Un couple de gens d’un certain âge lui demande où il va et le prie de prendre la dame seule qui va aussi dans la direction de Laval, le monsieur rentrant à Paris pour être mobilisé le lendemain. En route, la fiancée pleure, et parle de leur séparation. La dame étrangère les rassure et dit à la fiancée de ne pas pleurer : Vous ne serez sûrement pas mobilisé car il n’y aura pas de guerre. D’ailleurs Hitler sera mort dans les six mois ! – Elle l’affirme à plusieurs reprises. Arrivés à Laval, avant de prendre congé du jeune homme, elle lui demande s’il a l’intention de rentrer à Paris et quand. Le jeune conducteur réplique qu’il rentre à Paris aussitôt.
« La dame lui conseille de ne pas voyager de suite, parce que, s’il voyageait cette nuit, il trouverait un cadavre dans sa voiture. Une fois de plus les jeunes gens la regardent comme complètement cinglée et prennent congé d’elle sans lui demander son nom ni son adresse. Les parents du jeune homme à Laval le prient, avant son retour à Paris, d’y ramener un jeune homme de leur connaissance qui lui aussi s’attend à être incessamment mobilisé. Il y consent. Le passager, en cours de route, déclare qu’il a sommeil et s’étend sur la banquette arrière et dort. Arrivés à Paris, la voiture s’arrête à l’adresse du passager, le conducteur pour le réveiller ouvre la portière et trouve le jeune homme mort.
« Qui est cette femme ? »
Un an plus tard, en l’automne de 1939, alors que Hitler, contrairement à la prédiction précédente, avait assez vécu pour déchaîner la guerre, une autre anecdote, cette fois rapportée par un masseur du Hammam à mon mari, me revenait, accompagnée des mêmes assurances d’authenticité. L’événement serait, d’après lui, arrivé au beau-frère d’un autre de ses clients habituels dont il précisa même le nom. Je rapporte à nouveau ce texte littéralement, tel que je l’ai recueilli par téléphone de la bouche même du masseur :
2. « Un monsieur est mobilisé. Il va en auto avec sa femme et sa fille à Versailles. Il est tard, il dit à sa femme : je n’aurai pas d’essence pour monter la côte. À deux ou trois cents mètres avant d’arriver en haut de la côte de Saint-Cloud, panne d’essence. Il descend, regarde à droite et à gauche, mais ne voit personne. Sous les bois il aperçoit cependant des Romanichels. Il les appelle pour lui prêter main forte et l’aider à pousser la voiture en haut de la côte. Le Romanichel cependant lui dit : Vous ne rentrerez pas ce soir avant d’avoir un macchabée dans votre voiture. – Il fait son plein d’essence. Sur le chemin du retour, avant de rentrer dans Paris, un sergent de ville le hèle et le prie de prendre et conduire un blessé à l’hôpital. Mais avant d’arriver à l’hôpital le blessé, dans la voiture, était mort. – Il avait cependant dit au Romanichel : Puisque vous êtes si bon prophète, ne pourriez-vous me dire quand la guerre finira ? – À l’automne, avait répondu celui-ci, après de grands événements. »
Je commençai, dans les deux cas, en bonne rationaliste, par être frappée de l’invraisemblance de l’histoire, et me moquai en moi-même quelque peu de la crédulité de mes informateurs, crédulité d’ailleurs inégale et autrement accentuée chez le masseur.
Mais nous, psychanalystes, sommes trop entraînés à prendre au sérieux les productions, même les plus folles en apparence, de l’imagination humaine, pour que je ne fusse pas aussi frappée par la similitude du thème sous deux versions analogues : un événement ardemment souhaité dont la réalisation semble garantie chaque fois par la mort, également prédite, d’un homme. Hitler, ennemi redoutable, devrait périr : il mourra, de même que le passager dans l’auto est déjà mort. La guerre déchaînée par Hitler devrait finir : elle finira, de même que dans l’auto un blessé ramassé sur la route, avant d’arriver à destination, est déjà mort.
J’appris d’ailleurs bientôt que des versions diverses du même thème avaient couru et couraient toujours toute la France et se retrouvaient même à l’étranger, élevant l’histoire du cadavre dans l’auto à la dignité collective d’un mythe. Je tenterai d’abord d’en dégager la tendance, le sens, sur les deux versions précitées, les plus typiques, me réservant de mentionner plus loin les autres versions que je pus par la suite recueillir.

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Un lien de cause à effet transparaît qui doit se trouver plus profondément enfoui que la simple véracité d’une prédiction en garantissant une autre.
Pourquoi, dans les deux cas, en garantie la mort d’un homme ? N’importe quel autre événement aurait pu suffire : un chien écrasé sur la route, un arbre renversé par l’auto, une panne irréparable de l’auto, voire un événement imprévu et faste appris à l’arrivée : gros lot gagné, par exemple, à la Loterie nationale.
Mais nous sentons aussitôt que les trois premiers événements, par leur banalité même, eussent semblé moins aptes à garantir un bonheur aussi grand, immense, que la mort de Hitler l’Ennemi ou la fin victorieuse de la guerre déchaînée par lui. Quant au gros lot gagné à la Loterie nationale, il paraît même moins adéquat : deux coups de chance pareils juxtaposés seraient vraiment de trop ! La mort du passager occasionnel, la mort d’un homme, semble une garantie autrement puissante : le verdict du Destin apparaît par là péremptoire.
Et si l’âme contemporaine est frappée par la prédiction faste ainsi garantie par la mort et y croit, et si le mythe semble germer un peu partout, c’est que la guerre avec ses peines et ses dangers a dû venir ressusciter au fond de nous quelqu’une des plus archaïques croyances de l’humanité, sans doute dans ce cas la foi en la nécessité, pour obtenir quelque grand bien, d’un sacrifice.

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Dans leur bel Essai sur la nature et la fonction du sacrifice [1], Hubert et Mauss écrivent fort justement que « les sacrifices furent généralement, à quelque degré, des dons conférant au fidèle des droits sur son dieu » (p. 30), cela que la victime offerte fût humaine, animale ou végétale, et que les sacrifices fussent communiels, expiatoires (piacula), propitiatoires ou soi-disant simplement honoraires (je ne crois pas pour ma part qu’il en fût jamais de tout désintéressés). Puis, après avoir discuté les théories du sacrifice de Robertson Smith et de Frazer, qui font ordinairement dériver celui-ci des rites totémiques, Hubert et Mauss écrivent : « Nous appelons sacrifiant le sujet qui recueille ainsi les bénéfices du sacrifice ou en subit les effets. Ce sujet est tantôt un individu et tantôt une collectivité, famille, clan, tribu, nation... » (p. 37). Plus loin, parlant de la consécration préliminaire de la victime : « on voit quel est le trait distinctif de la consécration dans le sacrifice : c’est que la chose consacrée sert d’intermédiaire entre le sacrifiant... et la divinité à qui le sacrifice est généralement adressé » (p. 38). Puis, définissant le sacrifice, nos auteurs le distinguent ainsi de la simple offrande : « Tantôt, l’objet consacré est simplement présenté comme un ex-voto... celles des prémisses qui étaient seulement apportées au temple y restaient intactes et appartenaient aux prêtres. Dans d’autres cas, au contraire, la consécration détruit l’objet présenté, dans le cas où un animal est présenté à l’autel, le but que l’on poursuit n’est atteint que quand il a été égorgé, ou mis en pièces, ou consumé par le feu, en un mot sacrifié. L’objet ainsi détruit est la victime. C’est évidemment aux oblations de ce genre que doit être réservée la dénomination de sacrifice. On pressent que la différence entre ces deux sortes d’opérations tient à leur inégale gravité et à leur inégale efficacité. Dans le cas du sacrifice, les énergies religieuses mises en jeu sont plus fortes... » (p. 39).
On a pris l’habitude, écrivent encore nos auteurs, « surtout en Allemagne, de ranger les sacrifices en un certain nombre de catégories distinctes : on parle, par exemple, de sacrifices expiatoires (Sühnopfer), de sacrifices d’actions de grâces (Dankopfer), de sacrifices-demandes (Bittopfer), etc. Mais en réalité, les limites de ces catégories sont flottantes... » (p. 42). Tous les sacrifices faits aux dieux apparaissent en effet comme des marchés, où les hommes paient soit avant soit après avoir été dûment gratifiés : règlement d’un vieux compte débiteur envers la divinité dans le sacrifice d’expiation, facture à acquitter pour une faveur déjà reçue dans le sacrifice d’action de grâces, enfin paiement effectué à l’avance dans le sacrifice-demande ou propitiatoire. L’homme et aussi son dieu, conçu à son image, sont de bons commerçants. Et si, dans tous les cas, la victime, quelle qu’elle soit, doit être sacrifiée, c’est-à-dire détruite, c’est sans doute que l’homme n’envisage pas de meilleur moyen d’envoyer dans l’autre monde, où résident donc les dieux, les dons qu’il leur consent. De plus son sadisme profond, universel, y trouve à se satisfaire à l’abri de sa conscience puisqu’il accomplit, ce faisant, un devoir envers les dieux.
On a aussi beaucoup discuté pour déterminer si le sacrifice humain avait précédé historiquement le sacrifice animal ou si ce fut l’inverse. Dans l’Encyclopoedia Britannica on peut lire à l’article Sacrifice [2] : « Bien des théories sur la relation du sacrifice humain au sacrifice animal ont été mises en avant, la plupart basées sur des faits insuffisants. On a soutenu que le sacrifice animal était la forme primitive et que la décadence du totémisme ou le manque d’animaux domestiques leur avaient fait substituer une victime humaine, mais on a aussi fait valoir que dans bien des cas les victimes animales étaient traitées comme des êtres humains et devaient par suite les avoir remplacés, que des hommes sont barbouillés du sang du sacrifice et avaient dû par suite être eux-mêmes sacrifiés avant qu’un régime plus doux eût permis qu’un animal les remplaçât. »
Au regard de la psychanalyse, c’est la seconde hypothèse qui s’avère probable. La conception freudienne du totémisme et du sacrifice de l’animal totem, substitut du père de la Horde primitive mis à mort par les fils révoltés pour la possession des femelles, éclaire en effet d’un jour nouveau et singulier un problème resté si difficile à résoudre par les sociologues et ethnologues pré- ou extra-analytiques. Et si l’antériorité du sacrifice humain primitif leur a semblé souvent difficile à admettre, c’est sans doute en vertu même du refoulement du parricide initial, dont l’assomption est d’ailleurs le plus souvent repoussée par eux avec mépris ou colère. Le même mécanisme qui a fait autrefois substituer réellement l’animal totem au père, à la victime humaine ensuite quelle qu’elle soit, commande la même substitution sur le plan psychologique. Cependant les mythes des divers peuples nous ont conservé des témoignages éloquents, pour qui sait les entendre, de la suite sans doute réelle des faits : c’est le bélier qui sur le bûcher hébraïque succède au fils d’Abraham et sur l’autel grec la biche est substituée à Iphigénie.
Après avoir rappelé, d’après Robertson Smith, le festin totémique de certaines tribus archaïques, où l’animal totem réputé ancêtre du clan, d’ordinaire épargné comme sacro-saint, est dévoré rituellement par la communauté, et s’étant référé par ailleurs à l’hypothèse de la horde primitive, d’après Darwin, où un mâle fort et jaloux dominait un harem de femelles et en chassait ses fils grandissants, ses rivaux éventuels, Freud expose sa propre hypothèse : « Un jour, les frères chassés se liguèrent, tuèrent et dévorèrent le père et mirent par là fin à la horde du père. Ils osèrent et réalisèrent, unis, ce qui fût demeuré impossible à un seul. (Peut-être un progrès culturel, la possession d’une arme nouvelle, leur avait-il inculqué un sentiment de supériorité.) Qu’ils aient de plus dévoré le mort, voilà qui va de soi pour le sauvage cannibale. Le puissant père primitif constituait sans aucun doute un prototype à la fois envié et redouté pour chacun des membres de la horde fraternelle. Ils accomplissaient ainsi, en le dévorant, l’identification avec lui, ils s’appropriaient chacun une part de sa force. Le repas totémique, qui fut peut-être la première fête de l’humanité, serait la répétition et la commémoration de cette mémorable et criminelle action, si riche de conséquences, avec laquelle débutèrent l’organisation sociale, les restrictions morales et la religion [3]. »
Les fils en effet, désormais constitués en horde fraternelle, s’interdirent, sous l’empire du repentir, ou de la peur du talion le renouvellement de l’acte, épargnèrent après coup la vie du père en ne tuant plus, sauf en des « fêtes » rituelles, l’animal totem réincarnant « l’ancêtre » du clan, et renoncèrent, avec la pratique de l’exogamie, aux femelles de leur propre clan, substituts des femmes du père autrefois criminellement convoitées.
Mais pourtant les adversaires de l’antériorité du sacrifice humain ne semblent pas avoir toujours tort, si l’on en croit certaines apparences. Isaac en montant à la montagne du sacrifice cherchait où se trouvait l’agneau rituel, et « si la tradition », poursuit l’Encyclopoedia Britannica, « peut être un guide, le sacrifice humain semble dans bien des régions assez larges être de caractère secondaire. En dépit du grand développement du rite chez les Aztèques, la tradition dit qu’il était inconnu deux cents ans avant la conquête, en Polynésie les sacrifices humains semblent être relativement modernes, et aux Indes ils paraissent avoir été rares parmi les peuplades Védiques. Dans l’ensemble le sacrifice humain est de beaucoup plus fréquent parmi les races à demi civilisées et barbares qu’aux stades encore plus inférieurs de culture. » Nous répliquerons, nous psychanalystes, que, sans préjuger des documents nouveaux que les ethnographes peuvent nous fournir, on peut évoquer ici les lois psychologiques générales de la régression et du retour du refoulé. De même que la figure humaine du père primitif déifié reparaît peu à peu au Panthéon égyptien peuplé d’animaux-dieux, de même la victime humaine primitive a pu réapparaître en place des victimes animales et, cette fois de façon secondaire, se substituer à elles sur les autels et les bûchers.

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Dans notre mythe moderne du cadavre dans l’auto, une régression puissante, née de l’état de guerre et d’angoisse, qui en dérive, a dû commander le retour d’une victime humaine offerte en propitiation au destin. Car c’est bien d’un sacrifice humain qu’ici il doit au fond s’agir, si par ailleurs sur le simple plan du désir, du fantasme. La comparaison des divers temps et éléments du rituel sacrificiel classique, d’après Hubert et Mauss, avec les éléments et temps de notre récent mythe va nous permettre de solidement établir la parenté profonde de celui-ci avec le sacrifice humain de nos ancêtres lointains.
Hubert et Mauss, étudiant le Schème du sacrifice, y distinguent trois grandes phases : l’entrée dans le sacré, le sacrifice même de la victime et la sortie du sacré. « Le sacrifice », expliquent-ils, « est un acte religieux qui ne peut s’accomplir que dans un milieu religieux et par l’intermédiaire d’agents essentiellement religieux. Or, en général, avant la cérémonie ni le sacrifiant, ni le sacrificateur, ni le lieu, ni les instruments, ni la victime, n’ont ce caractère au degré qui convient. La première phase du sacrifice a pour objet de le leur donner. Ils sont profanes, il faut qu’ils changent d’état. Pour cela, des rites sont nécessaires qui les introduisent dans le monde sacré et les y engagent plus ou moins profondément, suivant l’importance du rôle qu’ils auront ensuite à jouer. C’est ce qui constitue, suivant l’expression même des textes sanscrits, l’entrée dans le sacrifice. » (p. 47-48).
Toutes sortes de rites purificatoires, ablutions, jeûnes, continence, ségrégation d’avec les autres hommes, doivent, chez les divers peuples, mettre le sacrifiant en état « sacré ». Dans notre mythe actuel qui est, demanderons-nous d’abord, le sacrifiant, celui au bénéfice duquel le sacrifice va être accompli ? Évidemment c’est le jeune mobilisé qui dans un cas se rend à Laval et dans l’autre à Versailles, peu importe le lieu. Et qu’est-ce qui tient lieu des rites le sacrant sacrifiant ? Je crois que c’est la mobilisation ; le fait d’être mobilisé, voué au danger de guerre, de mort, a fait de ce citoyen, hier vulgaire, un être soudain sacré ; en recevant sa feuille de mobilisation ou en lisant l’affiche appelant sa classe, il est soudain entré dans l’aura du « sacré ».
Mais le sacrificateur, où est-il ? La victime sacrifiée au bénéfice du sacrifiant et qui est évidemment l’homme qui doit mourir et qui en effet meurt, périt tout seul, dans le fond de l’auto, sans qu’on l’étrangle, sans qu’on l’égorge. Dans la seconde version seulement, le passant apparaît déjà blessé, mais on ne sait ni par qui ni par quoi. Le sacrificateur reste dans l’ombre, dans l’anonymat où plonge sans doute la répression, croissante au cours des siècles, (qui le croirait ?) de notre agression millénaire. C’est le destin seul qui semblera tuer la victime, la sacrifier sans aide aucune. Cependant, en vérité, la devineresse ou le Romanichel doivent jouer, par leur seule prédiction, le rôle de prêtre ou prêtresse sacrificateurs, incarnation de la divinité ou du destin homicides. C’est sans doute pourquoi, à l’audition de leurs paroles, on éprouve une impression insolite, comme si l’on avait vu passer sur l’horizon noir des guerres quelque épée de feu prête à frapper.
Cependant la victime, dans tout sacrifice, est le personnage central du drame, autour duquel tout semble rayonner. Cherchons donc, dans notre moderne mythe, à pénétrer l’identité de la victime ainsi qu’à déterminer ce qui lui confère le caractère nécessaire du sacré. L’étranger qui meurt au fond de l’auto est dans un cas un mobilisé, dans l’autre un blessé. Un mobilisé comme le sacrifiant, ce qui lui permet excellemment de le représenter. « La victime », écrivent Hubert et Mauss, « se trouve représenter aussi le sacrifiant », (p. 66). On sacrifie quel-que chose à sa propre place, pour se racheter soi-même d’un malheur et acquérir un bonheur. Dans la seconde version du mythe, ce tour de l’inconscient apparaît plus patent encore : la victime est déjà un blessé. Or la guerre entre-temps a été déclarée, le mobilisé pourrait d’un jour à l’autre aller au front et y être blessé lui-même, un autre blessé le rachète, l’identité du sacrifiant avec la victime éclate. Mais c’est l’autre qui est offert en holocauste et lui qui vivra, sans même être blessé ou mutilé, la guerre devant bientôt finir et naturellement l’autre blessé ayant payé pour lui la dette de sang exigée par le Destin, dieu jaloux.
Un élément paraît cependant à première vue manquer dans notre sacrifice, l’utilisation rituelle des restes de la victime. « La victime sacrifiée », écrivent Hubert et Mauss, « ressemblait aux morts dont l’âme résidait, à la fois, dans l’autre monde et dans le cadavre. » Dans l’autre monde la victime était envoyée aux dieux à la ’fois à titre d’offrande et de messager. Rien n’empêche l’âme de notre moderne passager d’auto de s’envoler ainsi. Mais qu’advient-il de son cadavre sacré ? « Aussi ses restes », poursuivent nos auteurs, « étaient-ils entourés d’un religieux respect : on leur rendait des honneurs. Le meurtre laissait ainsi derrière lui une matière sacrée, et c’est elle qui, comme nous allons le voir maintenant, servait à développer les effets utiles du sacrifice. On la soumettait pour cela à une double série d’opérations. Ce qui survivait de l’animal était ou attribué tout entier au monde sacré, ou attribué tout entier au monde profane, ou partagé entre l’un et l’autre » (p. 71). Or, sur le sort ultérieur du cadavre de notre étranger, le mythe reste muet.
Mais cette utilisation est si évidente qu’elle n’a sans doute pas à être explicite. Le cadavre de ce passager subira tout bonnement les funérailles en usage dans le pays. Il ne sera pas mangé, ni par le sacrificateur ni par le sacrifiant, comme dans les rites communiels dont ce sacrifice propitiatoire semble s’écarter ici : il sera ou inhumé ou incinéré, après avoir subi certains rites ou religieux ou civils. Ce qui équivaut à dire que les restes de la victime seront tout entiers réservés aux dieux, comme dans l’holocauste grec ou l’olâ hébraïque.

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Cependant, dans tout sacrifice, deux éléments encore doivent être envisagés : le lieu et les instruments. Car, écrivent nos auteurs, « il ne suffit pas que le sacrifiant et le prêtre soient sanctifiés pour que le sacrifice proprement dit puisse commencer. Celui-ci ne peut avoir lieu ni en tout temps ni partout... Le lieu de la scène lui-même doit être sacré, en dehors d’un lieu saint, l’immolation n’est qu’un meurtre » (p. 56). Il y a des lieux constamment consacrés : les temples, comme chez les Hébreux, il en est d’autres que l’on consacre à chaque fois pour la circonstance, comme chez les Hindous, où « chacun pouvait se choisir le lieu qu’il voulait pour sacrifier, mais ce lieu devait être au préalable consacré au moyen d’un certain nombre de rites dont le plus essentiel est celui qui consistait à établir les feux » (p. 57).
Après les deux premières qui m’étaient parvenues, j’ai donc recueilli plusieurs versions de notre mythe, que je rapporterai plus loin. Or, sous de très notables variantes, un élément reste le plus constant : substitut bien moderne de l’autel ou du bûcher, l’auto, lieu du sacrifice, qui en est aussi un peu comme l’instrument.
Et c’est ici que les rapprochements ethnographiques ou sociologiques ne nous suffisent plus. Seule la psychanalyse, avec la connaissance des symbolismes, permet de comprendre pourquoi le sacrifice doit si souvent s’accomplir dans une auto, quelque surprenantes que puissent paraître ses explications à qui ignore cette science.
La promenade en auto, dans les rêves, est un symbolisme sexuel habituel, tout comme l’ascension d’un escalier ou d’une côte. Les deux fusionnent d’ailleurs dans la scène de la seconde version du mythe : c’est sur une côte que l’auto reste en panne. Le mobilisé se trouverait ainsi accomplir de façon quelconque, pour l’inconscient, quelque acte sexuel. La présence, dans les deux cas, d’une femme – ou de deux – avec lui dans l’auto, corrobore cette interprétation.
Qui meurt par contre est dans les deux cas qu’ici j’envisage un homme : la victime est même, mobilisé ou blessé, un doublet du sacrifiant. On peut se demander si quelque reflet oedipien ne se serait pas attardé dans notre mythe moderne du mort dans l’auto. Le sacrifice ne serait pas seulement propitiatoire, déclencheur d’un événement heureux immense, il serait aussi, permettant par là celui-ci, l’expiation d’une faute obscure : un mobilisé analogue au sacrifiant serait sacrifié pour celui-ci à sa place, en châtiment de quelque péché originel archaïquement obscur, qui ne peut donc être que le parricide oedipien. Le sacrifiant fuyant Paris dans son auto, promenade symbole de l’acte sexuel, avec une ou des femmes, serait le « héros » [4] filial oedipien qui, après avoir tué le père originel, opère le rapt de ses femmes pour lesquelles il a tué. (Des soldats vainqueurs ne se font d’ailleurs pas faute d’opérer la conquête, voire le viol, des femmes en pays conquis !) Pour pouvoir être pardonné, racheté, le fils coupable doit alors sacrifier un doublet de lui-même, un mobilisé ou un blessé qui, prenant sur lui le châtiment après le crime, tel le Bouc émissaire ou le Christ, l’en délivre en mourant, et en mourant pendant que l’auto marche, le châtiment prenant alors l’allure même du crime, le fils étant puni par où il a péché. Mais cette victime à la fois propitiatoire et expiatoire (les victimes des sacrifices sont-elles jamais tout à fait l’un sans l’autre ?), cette victime, dans un piaculum souverain, rachète du même coup non seulement notre automobiliste mais encore tout le peuple, par-delà lui, des autres mobilisés ses semblables, fils coupables aussi, qui, une fois lavés d’une faute originelle par le sang de l’un d’eux, pourront, soit par la mort du père, soit par la simple terminaison de la guerre, garder leur vie et retrouver le paradis de la paix. Ainsi du Christ, dieu-fils qui, par son sacrifice à la fois expiatoire et propitiatoire, a racheté du péché originel tous les hommes, fils comme lui du Père éternel, ses frères en humanité, et leur a par là acquis le salut béatifique, la vie éternelle dans le paradis céleste.
Mais, à la différence du grand mythe judéo-chrétien, le mythe du mort dans l’auto, par une régression plus archaïque, se termine, se couronne, par un retour patent du refoulé. Le parricide originel, dans le mythe judéo-chrétien, ne peut qu’être inféré de par le talion du sang frappant le dieu-fils victime [5] ; dans le mythe moderne, une incarnation du père réapparaît en fin de mythe pour y être frappée. L’Ennemi national n’est-il pas, pour l’inconscient, le père oedipien, ce primitif rival, ce premier ennemi de tout garçon, mais projeté alors au-delà des frontières ? Puisqu’est déjà expié le crime oedipien par la victime sacrifiée dans l’auto symbolique, ce crime se peut à présent impunément accomplir – Hitler est donc tué et alors les fils mobilisés vont tous ensemble jouir en paix de la Patrie, cette Mère exaltée ! L’ordre temporel n’a pas besoin, pour l’inconscient, d’être respecté, et le crime peut fort bien, permis par lui, succéder au châtiment.

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Reste, d’après Hubert et Mauss, à retrouver dans notre mythe la sortie du sacrifice, le retour à l’état profane après l’état sacré sacrificiel destructeur.
Qu’est-ce qui correspond, dans notre mythe, à l’Ite missa est qui clôt le sacrifice chrétien ? Je crois que ce doit être la démobilisation. Les mobilisés sortiront par là, après la mort de Hitler et la fin victorieuse de la guerre, de l’aura sacrée de la faute et du sacrifice, lequel les a vraiment rachetés et par là rendus à la vie normale.

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Je rapporterai à présent les quelques autres versions de notre mythe que je pus recueillir. Je me mis à interroger autour de moi toutes les personnes que je rencontrais, au risque de paraître une maniaque du « mort dans l’auto ». J’allai aussi, à l’instigation de mon fils, visiter diverses voyantes dans différents quartiers de Paris et les fis parler. Le mythe semblait avoir germé un peu partout de 1938 à 1940 et, sous diverses variantes, garder signification identique. Presque chaque fois l’authenticité de l’anecdote était garantie, l’informant connaissait le plus souvent quelqu’un ayant connu celui ou celle à qui la chose serait personnellement arrivée. Les fantasmes de l’inconscient réclament créance.
Je rapporterai toutes ces versions textuellement, telles qu’elles me furent communiquées soit par écrit soit sous dictée.
Voici une version recueillie, en novembre 1939, auprès d’une antiquaire du quartier d’Europe :
3. « En revenant d’une promenade en auto, un jeune ménage s’est trouvé en panne sur le bord de la route, pendant qu’il répare passe une femme qui entre en conversation avec eux et leur prédit la mort prochaine de Hitler, comme elle leur prédit également qu’ils transporteront un mort dans leur voiture. Les automobilistes restent incrédules quant à cette prédiction. La voiture réparée, ils continuent leur chemin. Presque arrivés à destination, ils sont arrêtés par un voyageur qui leur demande une place. L’homme s’installe et l’auto continue son chemin. Quelle n’est pas leur surprise, arrivés au terme du voyage, de constater le décès de leur compagnon de route... »
On retrouve ici les divers figurants du sacrifice ; sacrifiant, sacrificatrice, victime, ainsi que l’auto, à la fois son lieu et son instrument. L’entrée et la sortie du sacrifice, représentées dans notre mythe’ de guerre par la mobilisation et la démobilisation ne sont cependant pas indiquées, mais doivent être impliquées. Comment le jeune époux ne serait-il pas, en France, en temps de guerre, mobilisable ? La femme accompagnatrice, elle, est expressément mentionnée puisque c’est un « jeune ménage » qui voyage dans l’auto symbolique. Quant à la fin de la guerre elle dérivera, sans avoir besoin de mention spéciale, de la mort de Hitler.
Autre version rapportée un peu plus tard par un jeune écrivain français. Il l’aurait recueillie en novembre 1938, avant la guerre, après Munich :
4. « Un monsieur, du côté de Montauban, en novembre 1938, s’en va en auto en week-end. Sur la route il est arrêté par un homme à l’aspect de poète ou de vagabond. Il croit que c’est de l’auto-stop. Cet homme dit : – Hitler mourra le 8 décembre 1938 (ou le 8 mars 1939). – Il ajoute : Je vais vous donner la preuve que ce que j’ai dit est vrai : je vais vous prédire un événement qui va arriver à tel endroit de la route de Blois, vous allez faire monter quelqu’un dans votre auto et celui-ci sera mort en arrivant à –. Accident d’auto quelque part ; il y arrive directement. Un blessé se trouve là. Il faut vite l’emmener. À l’endroit prédit, l’automobiliste se retourne : le blessé est mort. »
Sacrifiant, sacrificateur et victime blessée se retrouvent ici. Mais, en vertu de quelque complexe particulier à mon informateur, tout s’y passe entre mâles ; la femme disparaît. Quant à la mobilisation menaçante avant toute guerre, elle flotte dans l’air sans avoir besoin d’être soulignée.
Encore une autre version rapportée, en novembre 1939, par une voyante du quartier d’Europe « d’après un de ses clients, un Russe, qui affirme connaître la dame à laquelle c’est arrivé et qui lui conta la chose en mars 1938, après le premier coup de Hitler, celui sur l’Autriche ».
5. « Une dame, Suisse allemande, circule en auto avec son chauffeur ; elle va aller de Bâle à Zurich. Elle déjeune à Bâle ; après déjeuner, une dame leur dit : Ne craignez jamais la guerre, car Hitler sera assassiné avant. Pour vous prouver que j’ai raison, c’est aussi vrai que, en arrivant à Zurich, vous aurez une personne morte dans votre voiture. – En cours de route, ils sont arrêtés par un accidenté qu’ils recueillent et qui meurt avant qu’ils ne soient arrivés à Zurich. »
Ici même conjuration de la guerre à éviter, puisqu’elle n’avait alors pas encore éclaté. La victime est également un blessé comme dans les versions 2 et 4. Le sacrificateur est de sexe féminin, variante en apparence notable, le sacrifiant aussi. Mais la propriétaire de l’auto est doublée de son chauffeur, sans doute, lui, mobilisable. Le lieu du sacrifice demeure l’auto symbolique où le couple circule ; le pays n’est plus la France mais un pays en partie para-germanique, la Suisse. Or la Suisse, la Suisse allemande, après l’annexion de l’Autriche, se sentait menacée ; le national-socialisme tentait de s’infiltrer, elle craignait d’être entraînée dans le grand conflit qui allait éclater sur l’Europe. Le mythe conjurateur de l’angoisse y pouvait donc germer.
Mais revenons à des versions relatives à la guerre déjà éclatée.
Une voyante du quartier Saint-Germain me rapporta, en décembre 1939, cette autre version :
6. « Une Bohémienne arrête un automobiliste sur la route : Votre père a une congestion et vous allez avoir un mort dans votre voiture. Aussi vrai que Hitler sera mort dans trois mois. – La prédiction se réalise. »
A noter, dans cette version pourtant assez succincte et sans doute pleine d’omissions, cet élément fort intéressant : une grave maladie du père réel mise en rapport avec la mort de Hitler, le Père ennemi.
Le meurtre sacrificiel transparaît davantage que dans les versions précédentes dans celles qui vont suivre.
En décembre 1939, je pus recueillir les deux versions suivantes auprès d’un chauffeur parisien du quartier de la Muette, puis de sa femme. C’est celle-ci qui l’aurait apprise d’une personne soi-disant connaissant le héros de l’histoire. Version originale de la femme du chauffeur :
7. « Un monsieur, au cours de ses randonnées en voiture, rencontre une femme qui lui demande une place dans sa voiture. Complaisamment le monsieur accepte. La conversation s’engage. La dame se propose à lui prédire l’avenir. Le monsieur s’y refuse, prétextant que cela ne l’intéresse pas du tout. La voyageuse de répondre : Eh bien, en tous cas, ce que je puis vous dire, c’est que dans quelques jours vous aurez un homme avec vous et cet homme doit mourir, et s’il meurt Hitler aussi mourra. – Le monsieur a même été très ennuyé par la mort de cet homme qui lui a causé bien des formalités. »
Version déformée du chauffeur :
8. « Une dame a raconté qu’une cartomancienne l’avait prévenue qu’elle prendrait un monsieur dans sa voiture, qu’il lui arriverait un accident avec et qu’elle le tuerait. Et elle l’avait aussi prévenue que Hitler mourrait dans l’année. La dame prit un monsieur dans son auto, ils eurent un accident et il fut tué. »
On constate, détail plaisant, que, tandis que dans la version de la femme du chauffeur c’est un homme qui conduit, dans celle du chauffeur lui-même c’est une femme, et qui cause un accident. Mépris des chauffeurs pour les conducteurs femmes ! Mais le plus intéressant de l’histoire gît ailleurs : dans la version du chauffeur, c’est la dame automobiliste sacrifiante, devenue prêtresse sacrificatrice mieux que la distante cartomancienne ! qui tue elle-même son passager au moyen de son auto ; le destin seul ne reste plus chargé du meurtre. Et si l’automobiliste mâle de la version de la femme du chauffeur « a même été très ennuyé par la mort de cet homme qui lui a causé bien des formalités », c’est sans doute parce que lui aussi, par sa maladresse de conducteur ou autrement, était responsable de cette mort.
Hitler n’est d’ailleurs pas le seul ennemi majeur dont la mort ait été prédite et garantie par le sacrifice d’un homme, en l’espèce par le cadavre dans l’auto. Voici un événement qui aurait eu lieu au printemps de 1939, au moment où les attaques de la presse italienne contre la France battaient leur plein et où Mussolini n’était par suite pas très bien vu en France, surtout dans le Midi. J’en tiens le récit, qui me fut fait en novembre 1939, d’une jeune femme du quartier d’Auteuil qui me dit le tenir elle-même d’une amie de la femme d’un médecin de la région du Var, laquelle bien entendu aurait connu la personne à qui la chose serait arrivée :
9. « Un automobiliste du Midi a une panne. Une Romanichelle qu’il rencontre lui prédit qu’il aura un cadavre dans sa voiture avant d’arriver à Toulon, car ce monsieur avait été appelé de Nice à Toulon par quelqu’un de sa famille à Toulon, malade. La Romanichelle lui a prédit le cadavre près de Toulon, son retour brusque à Toulon auprès de quelqu’un de malade et l’assassinat de Mussolini pour la fin avril. »
Le malade de cette histoire rappelle le père qui a une congestion dans la version 6. La femme accompagnatrice manque ici à nouveau, comme dans la version 4 et même dans d’autres où l’élément féminin apparaissait changé de place. Nous le verrons reparaître en milieu majeur un peu plus loin.

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J’ai tenté de rechercher ce même thème du cadavre dans l’auto, prophétisant la fin des maux de la guerre, dans d’autres pays en armes encore que la France. De Grèce, où je passai quelques semaines pendant l’hiver de 1939-1940, je pus correspondre avec des parents en Allemagne. J’appris alors que l’histoire du cadavre dans l’auto y était aussi courante qu’en France, prophétisant le triomphe prochain de l’Allemagne sinon l’assassinat de Chamberlain ou de Daladier. On ne me communiqua alors pas de textes précis, mais une nièce de mon mari, mariée en Allemagne, m’écrivait ensuite, le 6 octobre 1940, de Lindau, dans une lettre en anglais reçue trois mois plus tard : « Serait-ce peut-être de la propagande que de répandre ces histoires parmi le peuple ? » (Un diplomate allemand, à qui j’avais conté à Paris en 1940 le mythe du cadavre dans l’auto, avait émis la même idée, tant la souveraineté de la « propagande », de l’opinion populaire dirigée, dominait l’esprit allemand, au point de lui faire négliger la force et la légalité des réactions psychologiques spontanées de l’inconscient.) Ma nièce poursuivait : « La ressemblance de ces histoires entre elles est vraiment trop frappante à mes yeux ! » Puis elle rapportait cette version :
10. « Il y a un homme conduisant une auto et il doit s’arrêter pour une raison ou une autre (une panne ou un passage à niveau) et une vieille femme dit : Aussi sûr que vous aurez un mort ce soir dans votre auto la guerre finira à telle et telle date (juin ou juillet). – Alors il continue et bientôt se trouve en présence d’un accident d’auto et on lui demande de conduire un blessé à l’hôpital et quand il y arrive l’homme est mort . » Et, citant avec un certain à peu près le Roi des Aulnes de Goethe pour finir, ma nièce concluait : « Il atteignit le château avec peine et douleur, et en arrivant l’enfant était mort. [6] »
Ce rappel du Roi des Aulnes par ma nièce me suggère qu’en dehors de son symbolisme sexuel possible déjà étudié, la course en auto du cadavre pourrait bien symboliser la course à la mort comme dans le Roi des Aulnes ou la course à l’abîme dans la Damnation de Faust. L’auto serait alors l’équivalent moderne du cheval s
6r lequel chevauche la Mort dans tant de représentations du Moyen Âge (le père de l’enfant dans le poème de Goethe ne serait-il pas lui-même le doublet du Roi des Aulnes personnifiant la Mort et son appel ?). Un véhicule – cheval, char ou barque – apparaît en effet volontiers à l’imagination populaire comme nécessaire à emporter, ô grand voyage ! les morts dans l’au-delà et c’est ainsi que la contemporaine auto en serait venue à représenter, dans notre moderne mythe, le cheval de la Mort ou la barque de Charon, barque d’ailleurs remplacée dans mainte ballade populaire de la Grèce moderne par un cheval sur lequel Charon charge les morts.
Lors de mon passage à Berlin sur la route de Paris à Athènes pour rejoindre la Grèce où la guerre italo-grecque avait éclaté, mais que l’Allemagne n’avait pas encore attaquée, je pus aussi recueillir, le 7 février 1941, de la bouche d’un cousin de mon mari cette autre version germanique du mythe :
1. « Trois personnes dans un coupé. L’un dit : La guerre touche à sa fin. – Comment savez-vous ça ? – De même que je sais que ce soir vous aurez un cadavre dans votre auto. Et ce monsieur-là a tant et tant dans sa poche.
« L’homme sort. Et trouve une auto. En route il trouve un blessé, qui meurt sur le chemin de l’hôpital. [7] »
Le thème de l’argent deviné, que nous étudierons plus loin, s’intrique ici à celui du cadavre dans l’auto. Sacrifiant, sacrificateur, victime, lieu et instrument du sacrifice se retrouvent, mais la femme accompagnatrice disparaît, tout comme d’ailleurs dans la version germanique précédente.

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Je tentai de rechercher également notre mythe en Angleterre. J’y écrivis à des amis : ils ne purent d’abord le retrouver dans ce pays, disaient-ils, trop sûr de soi. Cependant bientôt une collègue psychanalyste à laquelle je m’étais adressée me faisait tenir la lettre suivante, datée du 8 mai 1940 et signée de Mr Charles Madge de Mass Observation, l’organisation qui recherche en ce pays les réactions populaires. Je traduis ici ce document :
« Chère Dr Melitta Schmideberg,
« La question que vous soulevez est très intéressante parce que, je le crois, les mobiles se trouvant à l’origine de ces histoires auraient bien besoin d’être psychanalysés.
« D’abord l’histoire des Gitanes. Sous des formes variées cette histoire a circulé depuis au moins cinq ans. Elle surgit lors de la mort de George V, au moment de l’abdication d’Édouard VIII et du couronnement de George VI. Elle semblait chaque fois impliquer le désir de la mort du chef d’État en question. On en parla à diverses reprises dans la presse (par exemple dans l’Evening Standard au Londoner’s Diary). On nous en fit souvent part à Mass Observation par lettre ou oralement. Avant Munich déjà l’histoire acquit un tour nouveau et fut dès lors appliquée à Hitler ; après le prélude ordinaire relatant la découverte d’un mort dans une auto vient la prophétie relative à Hitler, qui doit mourir à une certaine date. Cette histoire fut particulièrement en vogue en septembre 1938. »
On m’a aussi écrit d’Angleterre, le 21 novembre 1942, que le mythe du cadavre dans l’auto était très répandu en Angleterre. Ma correspondante, une jeune femme militarisée employée dans les transports de l’armée, ajoutait : « Moi aussi l’ai entendu conter, mais quand, rentrée à la maison, je le rapportai à la femme d’officier chez laquelle j’habite, elle m’interrompit disant qu’elle aussi l’avait entendu conter auparavant dans le Yorkshire dès le début de la guerre, en Essex dans une ville de garnison en 1940, et peu après dans le sud du pays de Galles. Elle ne pouvait se rappeler les sources et les variantes exactes, mais le récit était invariablement accompagné des preuves les plus solennelles d’authenticité. »

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Il ressort de cette courte enquête que, sous divers climats, des thèmes semblables surgissent spontanément de l’imagination des peuples lorsque ceux-ci se sentent menacés soit par une dure guerre étrangère, soit même autrement lors de la mort ou de la désertion de leurs chefs. Le mythe de désir du cadavre dans l’auto vient alors lier l’angoisse ambiante et permet d’espérer, donc de garder le courage de vivre et de lutter.
Sans doute mythe semblable d’un mort trouvé dans une voiture à chevaux ou une diligence, moyens de transport de l’époque, dut circuler en Angleterre et sur le continent du temps de Napoléon et servir à prophétiser la mort de l’« ogre de Corse ». Si point on ne le retrouvait dans les archives d’alors, ce serait probablement faute d’avoir été noté.
J’ai même découvert parmi nous une version qui régresse de l’auto à la voiture à chevaux. La femme du même psychanalyste à qui je devais la première version du mythe me rapporta à Saint-Tropez, le 9 septembre 1940, l’histoire suivante qu’elle avait entendue à Paris, avant la guerre, en mai 1939, peu après que son mari eût entendu conter la version l. Elle la tenait de sa modiste, établie avenue Victor Emmanuel :
12. « En Suisse, un beau matin, un bûcheron s’en va à son travail dans la forêt. Sur son chemin il rencontre une bonne femme, une Bohémienne. Ils entrent en conversation et le bonhomme commence à lui dire qu’il est très embêté, il ne sait pas ce qu’il doit faire, s’il doit acheter des terres, car il craint la guerre. La bonne femme : Vous pouvez être certain qu’il n’y aura pas de guerre, car Hitler sera mort dans deux mois. – Elle est aussi sûre de la chose que de ceci qu’il aura le soir même un mort dans sa carriole. Dans l’après-midi, des chasseurs qui chassaient en forêt viennent le trouver, disant : Nous voyons que vous avez une carriole ; pourriez-vous transporter cet homme, qui a été blessé pendant la chasse, jusqu’au village ? – On met le bonhomme sur la carriole, le bûcheron s’assied devant, il le conduit jusqu’au village ; en arrivant et se retournant il s’aperçoit que le bonhomme est mort dans la carriole. [8] »
J’ai pu trouver un peu plus tard une version du même thème sacrificiel assez divergente. Un jeune homme de nos amis, replié de l’école des Roches en Normandie à Saint-Tropez dans le Var, m’y rapportait en été la version suivante recueillie en Normandie dès après la Pentecôte 1940 :
13. « Un professeur de mathématiques arriva à de grandes précisions par ses calculs. Il avait annoncé à un jour près l’invasion de la Norvège et celle de la Hollande. Ensuite, pour s’amuser, il prédit à son concierge qu’il lui arriverait un accident à une date donnée. Après il ajoute : À partir d’aujourd’hui Hitler n’en a plus que pour six semaines. – L’accident arrive au concierge : il est renversé par une auto. »
Ici l’auto, lieu du sacrifice, en devient l’instrument actif. La victime est évidemment le concierge, banal représentant de tous les Français à sauver. Quant au sacrificateur, il revêt ici les traits, modernement mathématisés, de l’antique devin aux redoutables savoirs et pouvoirs hermétiques.
J’ai réservé pour la fin la plus instructive, peut-être, des variantes que j’aie pu noter en France.
En décembre 1939, une voyante, cette fois du quartier de la Muette, me communiquait la version suivante qu’elle disait tenir de deux jeunes filles ses clientes dont le père avait une grande fabrique de fromages en Normandie. Elle y croyait dur comme fer.
14. « Un monsieur reste en panne sur la route de Paris-Soissons. Alors qu’il examine son moteur, une autre auto passe et s’arrête. Un des occupants en descend et vient lui demander s’il peut l’aider. L’homme pensant réparer lui-même sa voiture le remercie, mais ayant remarqué que son interlocuteur avait un accent, lui demande sa nationalité.
« – Je suis Allemand.
« À ce moment la conversation s’engage sur les événements.
« – Comment cela va-t-il ? demande le Français.
« – Nous n’en avons plus pour longtemps, répond l’autre.
« – Vraiment ? Et Hitler ?
« – Hitler ? Hitler sera mort d’ici peu et ceci est aussi vrai que tout à l’heure vous allez repartir avec votre voiture, qu’on vous arrêtera à un passage à niveau pour que vous emmeniez une femme accidentée à l’hôpital le plus proche et que cette femme mourra pendant le trajet.
« La prédiction de l’Allemand s’est réalisée point par point. »
Ainsi, dans cette version, sacrifiant et sacrificateur sont présents, mais de nationalités ennemies, donc mobilisables tous deux de côtés différents de la frontière. La variante la plus saillante est cependant à nouveau la disparition de la femme en tant qu’accompagnatrice, mais ici elle reparaît en lieu majeur sous les espèces de la victime. La victime n’est en effet plus un mobilisé, plus un homme, mais une femme, celle-ci à vrai dire aussi blessée.
Certes, dans nos guerres contemporaines, les femmes aussi sont susceptibles d’être victimes des bombardements aériens ou des torpillages ! La blessure de la femme de cette version quatorzième peut par là rappeler la blessure du passager de la version deuxième, aussi ramassé sur la route, qui lui-même évoquait par sa blessure le mobilisé de la version première. Il n’en reste pas moins que la victime du sacrifice expiatoire et propitiatoire est cette fois féminine, et ne saurait par suite représenter le fils expiateur du crime oedipien.
Mais en rapprochant l’une de l’autre les deux grandes divergences de cette variante, peut-être s’éclairent-elles réciproquement. Si la femme accompagnatrice est absente, c’est peut-être justement parce qu’elle fusionne ici avec la femme victime. L’automobiliste, fils coupable du crime oedipien, apparaît implicitement sommé de restituer au Destin-père l’objet de convoitise pour lequel il a tué : la femme. Ce n’est peut-être pas en vain qu’une troisième divergence fait ici du devin rencontré, prêtre et incarnation, tout comme la femme et le Romanichel auparavant, de la divinité, un compatriote de Hitler, Père ennemi. C’est à celui-ci qu’il faut implicitement restituer le butin du crime ; ce n’est qu’après cette restitution castigatrice que le crime désiré pourra s’accomplir : la révolution oedipienne éclatera, les fils conjurés tueront le père-dictateur, le Français et l’Allemand, frères indûment ennemis, se réconcilieront (l’Allemand rencontré sur la route pourrait d’ailleurs être un réfugié chassé d’Allemagne par la terreur nationale-socialiste, constituant ainsi en sa personne un compromis franco-allemand), la paix renaîtra et les citoyens démobilisés jouiront de nouveau de la Mère sous la forme pure et exaltée de la Patrie libérée.
On songe ici à Iphigénie sacrifiée pour obtenir des dieux le vent favorable aux vaisseaux, à la fille de Jephté offerte en action de grâces, à toutes les victimes féminines immolées sur les autels ou réels ou mythiques. Ainsi les dieux exigent parfois le sacrifice des enfants des hommes, et Iahveh demandant à Abraham son fils n’est que l’un des émules du dieu taureau Baal-Moloch.
Or, dans ces derniers cas, si la sourde rivalité oedipienne pouvait jouer et aider à décider le père au sacrifice de ce que par ailleurs il chérissait, un élément du sacrifice apparaît cependant au premier plan : la divinité demande à l’homme de lui donner ce qu’il possède de plus cher. « Prends Isaac, ton fils unique, que tu aimes ! » commande le Seigneur. C’est la grandeur du sacrifice consenti qui garantit alors celle de la faveur accordée par les dieux en échange.
Cette sorte de sacrifice gagne, si l’on peut dire, les antipodes psychiques des diverses versions rapportées jusqu’ici du mythe du mort dans l’auto. Là, des étrangers seuls mouraient comme à Aulis sur l’autel d’Artémis, des êtres avec lesquels le sacrifiant, en ce cas l’automobiliste, n’avait pas de liens affectifs réels. Sans doute, préhistoriquement, après le meurtre primitif du Père, le forfait renouvelé avait-il été accompli bientôt sur des étrangers, des prisonniers de guerre, comme plus tard chez les Aztèques en projection du Père primitif sur l’Ennemi. Le sadisme humain trouvait par là à se satisfaire avec le minimum d’entraves, d’ambivalence.
Cependant, avec l’intériorisation progressive de la morale, le retournement de l’agression sur soi dut peu à peu s’accomplir et les dieux alors de plus en plus exigèrent que l’objet sacrifié fût lui-même cher au sacrifiant, conférant par là au sacrifice toute sa vertu efficace. Avec l’intériorisation progressive de l’agression, le sacrifice offert aux dieux en peut même venir au suicide rituel, dont Frazer rapporte tant d’exemples ; un reflet de ces pratiques peut se retrouver dans l’offre de sa vie à Dieu, pour sauver le monde de la guerre, faite par le pape Pie XI peu avant sa mort ou dans la prédiction de Thérèse Neumann, la voyante allemande, prédisant que Hitler mourrait trois mois après elle-même. D’inspiration analogue apparaissait une pré- diction, rapportée par ma nièce mariée en Allemagne, dans sa lettre du 6 octobre 1940 de Lindau. Une vieille femme de Stuttgart aurait prophétisé sa propre mort en juin, quarante jours plus tard l’incendie de Londres, puis quarante jours après la paix [9].
J’ai pu aussi, par l’entremise de Paris-Soir, qui voulut bien insérer une annonce demandant qu’on lui communiquât des prophéties relatives à la fin de la guerre, recueillir, non pas des versions nouvelles du mythe du cadavre dans l’auto, mais, parmi d’autres mythes que je citerai plus loin, le « dicton » suivant :
15. « Je puis vous conter un dicton qui court actuellement dans la Corrèze et qui s’exprime en ces termes : Pendant le siège de Paris en 1870, un évêque de Tulle est mort trois mois avant l’armistice, en 1918 un autre évêque de Tulle est mort environ trois mois avant l’armistice, et vous pouvez savoir facilement qu’un autre évêque de Tulle, toujours, est mort il y a environ une quarantaine de jours. Vous pouvez donc en déduire que la guerre actuelle finira d’ici un mois et demi ou deux mois. J’ignore si la mort des deux premiers évêques cités ci-dessus est exacte, trois mois avant l’armistice ; à vous de vous renseigner.
Signé : Lavergue Léopold,
« Caporal aux armées.
« 9 décembre 1939. »
Peu importe la réalité matérielle des trois mois. La réalité psychique est ici ce qui nous intéresse : Tulle, dans son orgueil local, s’est attribué, parmi toutes les villes de France, l’insigne honneur d’être l’autel où s’accomplit le sacrifice humain, propitiatoire et expiatoire à la fois, qui chaque fois rachète la France en danger. Et les pieux évêques, s’ils avaient été consultés, eussent certes volontiers, tel le pape Pie XI ou la voyante allemande, offert leur vie à Dieu en sacrifice volontaire pour sauver la Patrie.
Le Christ sacrifié par son père mais consentant lui-même à sa passion reste le modèle de tous ces croyants. Et le sacrifice de soi peut, se maintenant au niveau de la vie conservée, commander tous les ascétismes, tous les renoncements « que l’on offre à Dieu ». Mais ils restent pour les croyants l’objet d’un marché, et d’un marché avantageux aux hommes, puisqu’en échange de leurs passagères tribulations terrestres Dieu leur accordera l’éternelle béatitude du ciel. Ce calcul est aussi à la base du pari de Pascal.
Ainsi le sacrifice a dû passer par d’innombrables stades dont la plupart survivent dans notre inconscient et les fantasmes qui en émanent. C’est pourquoi l’on peut penser qu’en recueillant un plus grand nombre encore de versions des mythes prophétisant la mort de Hitler ou la fin de la guerre on y décèlerait, grâce à des régressions échelonnées, la reviviscence des stades divers par lesquels a passé la pratique universelle du sacrifice offert par les hommes aux dieux afin de les rendre propices.

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Au printemps de 1941, je me trouvais en Grèce et pus recueillir trois prophéties relatives à la mort récente de Metaxas, le dictateur grec. Une dame du Pirée me fit, le 2 avril, le récit suivant :
16. « Un vieil employé de la Banque populaire aurait prédît, l’hiver passé, que le 28 février un des grands hommes de notre époque, dont le nom commençait par un M, allait mourir. On croyait que ce serait Mussolini ; ce fut Metaxas. » (Celui-ci mourut d’ailleurs le 28 janvier.)
Le même fonctionnaire prophète aurait aussi prédit que Mussolini et Hitler seront pendus. Et, en garantie de la véracité de ses prédictions, on ajoutait qu’il aurait de même annoncé la date exacte de la prise, par les troupes grecques d’Albanie, de Koritza et d’Argyrocastro.
Ainsi les réelles victoires grecques d’alors apparaissaient garantes de la mort de quelques dictateurs. Mussolini eût dû le premier mourir ; Metaxas mourait à sa place et l’on peut se demander si la mort du dictateur national ne devenait pas alors à son tour comme le garant sacrificiel de la mort des dictateurs ennemis ? Bien malgré lui, Metaxas eût alors joué un peu le rôle de Pie XI offrant sa vie à Dieu pour ramener à l’humanité souffrante la paix, conséquence de la pendaison des deux dictateurs ennemis.
Du même type, mais plus accentué, est la prophétie suivante que me rapportait mon fils vers la même époque :
17. « Une tzigane aurait prédit sa propre mort pour une certaine date, la mort de Metaxas à une autre date, et annoncé qu’ensuite, à une date ultérieure, Mussolini mourrait. »
La troisième prophétie, également rapportée après coup, par la même dame du Pirée le 2 avril, était la suivante :
18. « On aurait donné à une petite fille malade une tasse de lait. Elle aurait dit : Je veux bien boire ma tasse de lait, mais je vais mourir et Metaxas mourra aussi le même jour. – Elle a bu sa tasse de lait, puis est morte, et deux ou trois heures après on a appris la mort de Metaxas. » Une autre informatrice, d’Athènes cette fois, ajoutait que la petite mourante aurait prédit des défaites grecques, suivies de la paix.
Si Metaxas, dans la prédiction précédente, jouait le rôle du pape Pie XI offrant sa vie à Dieu pour ramener la paix, voici une petite Thérèse Neumann grecque dont la mort apparaît également conjointe à celle d’un dictateur. Mais nous avons ici une variante assez rare du mythe sacrificiel : la variante défaitiste. L’agression, au lieu de frapper le chef, le peuple ennemi, frappe, par un retournement contre soi-même, et le chef et le peuple nationaux : Metaxas meurt et c’est la défaite qui amène la paix. Peut-être faut-il voir là quelque signe de fatigue chez un héroïque petit peuple en armes contre un grand empire depuis cinq longs mois et qui attendait d’un jour à l’autre l’attaque d’un second grand empire ? Le désir formateur du mythe serait alors simplement le désir de paix, celui même qui fait soupirer de satisfaction les peuples et les armées lorsque, même par la défaite, arrive la paix.
Les deux mêmes informatrices me rapportaient à la même date cette autre prophétie :
19. « Un berger a prédit qu’à Pâques il y aurait la paix : il l’a vu dans les os d’un agneau. Il a dit : J’ai douze cents chèvres que je sacrifierai si je perds mon pari. »
Voici une version toute parfumée d’un arôme antique ! Les bergers grecs, de nos jours encore, lisent volontiers l’avenir, comme leurs ancêtres, sur l’omoplate des agneaux. Mais de plus le sacrifice animal, comme souvent autrefois, se substitue ici au sacrifice humain. Le berger cependant, au lieu de sacrifier ses chèvres s’il obtient la paix qu’il désire, les sacrifiera s’il ne l’obtient pas. Retournement moderne, peut-être, du sacrifice antique, sous l’influence du pari aux courses où l’on paie si l’on perd ? Peut-être d’ailleurs ce retournement était-il le fait de mes citadines informatrices, entre les deux résidences desquelles s’étend, au Nord-Ouest de la grande route allant d’Athènes à la mer, le champ de courses du Phalère ?
Je recueillais encore un peu plus tard, le 21 mai, à Alexandrie, auprès de la femme d’un diplomate évacué d’Athènes, la version suivante qui lui aurait été communiquée, entre le 18 et le 28 janvier, date de la mort de Metaxas, par une dame d’Athènes, qui prétendait connaître le boulanger en question :
20. « Un boulanger d’Athènes qui a son fils au front d’Albanie rêve que son fils sera tué le 18 janvier et que Mussolini mourra le 28. Son fils meurt, il attend la mort de Mussolini, mais c’est Metaxas qui meurt le 28. »
Cette version tient de la version 16 où Mussolini devrait mourir et où c’est Metaxas qui meurt à sa place, mais aussi de la version 18 où la mort d’un innocent garantit non pas celle du dictateur ennemi mais celle du chef national. Je doute d’ailleurs que cette histoire eût été contée à mon informatrice avec l’affirmation de cette date avant le 28 janvier : il doit y avoir là erreur d’optique rétroactive.

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Plus tard, après la défaite et l’évacuation de la Grèce, je pouvais encore recueillir les mythes suivant, de même type, cette fois en Afrique du Sud :
21. « Quelqu’un va de Durban à Pietermaritzburg ; elle rencontre une Bohémienne : Avant la tombée de la nuit vous aurez un cadavre dans votre voiture. – Elle rencontre un homme qui a eu un accident. Elle le ramasse. Il meurt avant d’arriver à l’hôpital. » La prédiction de la fin de la guerre ici manque, mais elle avait dû sûrement avoir lieu.
22. « Un officier aviateur, descendu à Durban à l’Hôtel Caister, a reçu une lettre de sa soeur, qui habite le Sussex, disant que des Bohémiens avaient demandé à quelqu’un la permission de camper dans un champ. Le propriétaire du champ aurait répondu : Oui, vous pouvez camper dans ce champ-ci ! – Mais un des Bohémiens aurait répliqué : Non, pas dans ce champ-ci, car un grand désastre y aura lieu ! – Deux jours, ou vingt-quatre heures plus tard, un bombardier s’y écrasait ! Le jour suivant le propriétaire du champ alla trouver le Bohémien qui avait prédit le désastre et lui demanda : Comment pouviez-vous le savoir ? – À quoi le Bohémien répliqua : Je puis aussi vous dire que la guerre sera finie en octobre prochain, mais vous ne serez pas là pour le voir. – Trois jours plus tard le vieux monsieur mourait d’un arrêt du coeur. »
(Ces deux variantes d’après la femme du maire de Durban, le 14 septembre 1941. L’événement aurait eu lieu trois mois plus tôt.)
Le sacrifice humain, dans cette version, apparaît doublement figuré : par le bombardier qui s’écrase, par le vieux monsieur qui meurt. L’auto reste absente, mais l’avion en est un substitut.
Une variante à peine différente du même mythe m’était communiquée, en septembre 1941 également, par une lettre d’Angleterre reçue à Durban :
23. « Des Bohémiens demandent à un fermier la permission de passer la nuit dans l’un de ses champs. Il y consent, mais stipule qu’ils devront camper dans un certain champ. Le lendemain matin il découvre qu’ils ont passé la nuit dans le champ qu’il leur avait interdit. Ils expliquent que des bombes vont tomber dans le champ qu’il leur avait indiqué, c’est pourquoi ils ont passé la nuit dans l’autre. La nuit suivante, les bombes tombent, comme il avait été prédit. Le fermier, profondément impressionné, demande aux Bohémiens de lui dire quand la guerre finira. Ils disent que ce sera trois mois après la mort du fermier. » (D’après une collègue psychanalyste de Londres, qui ajoute : « L’ami à qui je dois cette histoire me dit qu’elle circulait en Angleterre depuis juin 1941. »)
Le sacrifice humain reste ici l’offrande garantissant la fin des maux de la guerre. Mais, comme dans la variante 22 précédente, le cadre du sacrifice humain, celui où il s’accomplit ou bien est prédit, apparaît modifié sous l’influence du danger majeur couru par l’Angleterre : les bombardements aériens massifs. C’est à leur propos qu’une prédiction faste mineure d’abord s’accomplit la préservation de la vie des campeurs, suivi comme il convient par la prophétie faste majeure de la fin des maux de la guerre, mais toujours sous la condition du sacrifice préalable d’une vie humaine au destin.

*

Toujours en Afrique du Sud, j’apprenais, au début de l’année 1942, qu’une version du mythe du cadavre dans l’auto avait cours, relative à un automobiliste circulant entre Johannesburg et Pretoria. Ce bruit me revint de plusieurs côtés, mais aucun texte précis ne put m’être fourni.
Par ailleurs, le 26 juillet 1942, Sir Herbert Stanley, jusqu’à la fin de 1941 gouverneur de la Rhodésie du Sud, à qui j’avais donné à lire un tirage à part de l’American Imago où avait paru une première esquisse de mon chapitre sur le « Mythe du cadavre dans l’auto », m’écrivait une lettre dont j’extrais le passage suivant :
24. « Jusqu’à ce que je l’ai lue, je n’avais aucune idée que cette histoire – dont une version m’avait été contée voici un ou deux ans comme venant d’avoir lieu en Rhodésie du Sud – était un mythe largement répandu. Je n’en avais jamais entendu parler avant un jour – je ne me souviens pas si c’était en 1941 ou 1940 – où quelqu’un (dont je ne puis à présent me rappeler l’identité) me dit que le matin précédent deux dames se rendaient en auto à Salisbury d’une ferme près de Marandellas (un endroit se trouvant à pas tout à fait 50 milles de Salisbury sur la route d’Umtali) et quelles avaient rencontré un Européen vieux, mal mis et sale cheminant sur la route. Elles s’arrêtèrent et lui offrirent une place. Il accepta et dans la banlieue de Salisbury il demanda à descendre. Il offrit de payer et comme on refusait, il dit : Eh bien, je vais vous donner de bonnes nouvelles. D’ici douze mois Hitler sera mort. – Elles parurent incrédules, et alors il ajouta : je vous dirai quelque chose de plus. Avant la fin de ce jour, il y aura un mort dans votre auto. – Sur ce ils se séparèrent. Les dames firent leurs courses, déjeunèrent au Grand Hôtel, et prirent le chemin du retour. À quelques milles de Salisbury elles rencontrèrent une auto accidentée et on leur demanda de ramener un blessé à l’hôpital de Salisbury. C’est ce qu’elles firent, et en arrivant à l’hôpital elles s’aperçurent que l’homme était mort. (Elles l’avaient mis sur le siège d’arrière de l’auto ; elles étaient toutes deux assises devant.)
« Mon informateur m’assura que c’était là une histoire vraie et qu’il connaissait les dames en question. Je ne m’informai pas de leurs noms [10]. »
25. Le 14 septembre de la même année 1942, un jour où je déjeunais chez Waldorff, un grand restaurant du Cap, la patronne du 1ieu, sachant que je m’intéressais aux prédictions de guerre, m’amena un monsieur sud-africain à qui, disait-elle, était arrivée en personne une étrange aventure :
« J’étais », me dit-il, « avec mon fils. Je fis monter dans mon auto trois marins pour les mener aux docks. En arrivant l’un des marins se retourna et me dit : Pardon, monsieur, mais vous aurez un cadavre dans votre auto avant d’être rentrés ensemble. – Et ensuite : La guerre sera finie en novembre. – Je recueillis un homme en route et il mourut à l’hôpital. C’était il y a deux mois [11]. »
Le témoin semblait assez blagueur, ce qui ôte bien de la valeur à son témoignage, le seul en apparence direct que j’aie pu recueillir ! Je ne pus jamais joindre son fils.
Encore en Afrique du Sud, comme nous avions à dîner, le 7 mars 1943, deux garçons de la Royal Air Force arrivés récemment avec un convoi au Cap, l’un d’eux me rapporta la version suivante :
26. « C’était en 1939, six mois avant la guerre. Un voyageur s’en allait le long de la route en Angleterre. Il s’arrête pour prendre une Bohémienne dans son auto et avant de redescendre elle remercie l’automobiliste de son amabilité et lui dit qu’en paiement de celle-ci elle voudrait lui prédire l’avenir. Elle poursuit en lui disant trois choses : 1/ avant d’arriver à sa destination il verrait un immense incendie ; 2/ il aurait un cadavre dans son auto avant la tombée de la nuit ; 3/ Hitler serait mort avant douze mois.
« Il prend le chemin du retour et bientôt aperçoit un immense incendie. Il poursuit sa route et tombe sur un grave accident d’auto. La police réquisitionne sa voiture à titre d’ambulance. Et il embarque un blessé de l’accident lequel meurt avant d’arriver à l’hôpital.
« Hitler à présent devrait mourir dans les douze mois. Mais il ne l’a pas fait [12]. »
« J’ai entendu », ajoutait mon informateur, « cette histoire rapportée de quatorze sources différentes. »
On voit que le mythe du cadavre dans l’auto était courant en Angleterre, comme des informatrices précédentes me l’avaient indiqué en termes généraux.
L’intérêt de cette version 26 réside dans la prédiction d’un « immense incendie ». On peut y voir le reflet du bûcher sur lequel les victimes des sacrifices sont souvent rituellement consumées, leur fumée envoyée en holocauste au ciel.
Enfin, en Afrique du Sud également, j’avais reçu, de mon collègue Hans Sachs, une lettre de Boston datée du 8 avril 1942. Elle contenait le passage suivant que je traduis littéralement :
27. « Lundi dernier, l’une de mes analysées, la Doctoresse R. B., me disait que lors d’une excursion de week-end, elle était entrée en conversation avec le conducteur du train. Il lui avait dit que la guerre serait terminée en juillet. Un de ses amis, un automobiliste, avait rencontré un individu qui l’avait dit et, voyant l’automobiliste rester sceptique, il avait ajouté qu’il le savait parce qu’il était le 7e fils d’un 7e fils, lui-même fils d’un 7e fils, et, comme preuve de sa connaissance de l’avenir, il y aurait un homme blond de mort dans l’auto de l’automobiliste ce jour même. L’automobiliste ramassa sur la route un blond qui fait de l’auto-stop ; il se trouve pris dans un embouteillage et ne fait pas attention à son passager pendant un moment. Quand il le regarde à nouveau, il le trouve mort. »
La même lettre contenait l’extrait de journal suivant, que je traduis de même littéralement :

28. La rumeur d’aujourd’hui.

« Celle relative à la diseuse de bonne aventure commença à circuler au printemps passé.
« Ce bruit vient de Sudbury.
« Un homme que tout le monde connaît circulait en auto le long d’une route ; une femme l’arrête et lui demande de l’emmener. Elle déclare être une diseuse de bonne aventure et elle offre de la lui dire. Il répond que ça ne l’intéresse pas, elle réplique qu’elle lui dira quand même quelque chose. Elle dit que six semaines après le jour où il aura transporté un cadavre dans sa voiture la guerre finira.
« Eh bien, croyez-le si vous voulez, quelques jours plus tard l’automobiliste arrive sur le lieu d’un accident d’auto et un agent de police lui demande de conduire un jeune blessé à l’hôpital. Et, vous l’avez deviné, en arrivant à l’hôpital le jeune blessé était mort.
« Ce bruit commença à circuler au printemps passé et maintenant provient de fait de n’importe quelle région que vous pourriez nommer. »
(Boston Globe du mardi 24 février 1942 [13].)

L’intérêt de cette dernière version américaine ironique consiste en son caractère critique. Le thème du cadavre dans l’auto y est reconnu comme étant mythique. Un mécanisme analogue à celui qui fait penser à un dormeur : Ce n’est qu’un rêve ! voile ici le sérieux profond, la grave réalité psychique du thème sacrificiel archaïque.
Enfin, pour finir, cette version du thème sacrificiel où la victime humaine est franchement remplacée par la victime animale :
29. « Récemment, un de mes amis ayant une propriété en Sologne me rapportait le fait suivant : Sa vieille servante lui dit de bon matin :
« – Ne laissez pas sortir votre chien de chasse, sans cela il sera mordu, à midi, par une vipère !
« Le chien sortit quand même à midi et fut mordu. Cette même personne déclara en 1942 à qui voulait l’entendre :
« – La guerre se terminera le 13 avril 1945...
« Ces prédictions, faites il y a trois années [...] sont assez troublantes. Les enjeux sont ouverts :
« La guerre finira-t-elle... le 13 avril ? . »
(Libération-Soir du jeudi 22 mars 1945.)
La guerre en Europe finissait le 8 mai 1945.

Chapitre II

Le mythe de l’argent deviné

Une autre sorte de prophéties relatives à la mort de Hitler et à la fin de la guerre était aussi très répandue. Ici mêmes garanties d’authenticité : c’était presque toujours quelqu’un connaissant une personne témoin de l’événement qui le rapportait. Je note à nouveau toutes les versions telles qu’elles me furent communiquées, soit par écrit soit sous dictée.
Voici une première version de cet autre mythe, d’après une voyante du quartier d’Europe que j’allai voir en novembre 1939 ; l’épisode aurait eu lieu en automne au début de la guerre
1. « Dans un train, dans un wagon plein, une dame laisse tomber son porte-monnaie. Elle se baisse pour ramasser le contenu en petite monnaie qui s’est répandu par terre. Une autre dame qui est là dit : Peut-on ainsi déranger tout le monde pour 20 francs ! La dame au porte-monnaie répandu réplique : J’avais justement 20 francs en tout dedans ! – Un monsieur présent dit alors à la dame qui a si bien deviné : Vous avez du nez. – Celle-ci riposte : Et vous, vous avez 500 francs dans votre portefeuille. – Le monsieur estomaqué dit : Si vous êtes si forte, vous devriez bien me dire quelque chose sur Hitler. – Eh bien, il sera assassiné le 27 octobre de cette année... »
Et voilà une autre version du même thème, recueillie à la même époque de nouveau chez une voyante, celle-là du quartier de Neuilly. Elle m’a déclaré la tenir d’une de ses clientes ; l’événement serait arrivé en présence de la femme de ménage de celle-ci :
2. « La femme de ménage se trouvait au marché, une dame en payant ce qu’elle avait acheté laisse tomber son porte-monnaie. L’acheteuse se baisse pour le ramasser. Une Bohémienne qui était là met vite le pied dessus. – Voulez-vous me le prendre ? demande alors la dame. – Il n’y a là dedans pas assez d’argent, réplique la Bohémienne, rien que 60 francs. Mais ce monsieur qui est là-bas en a bien plus : 2 000 francs dans son portefeuille. – On ouvre le porte-monnaie de la dame et le portefeuille du monsieur : 60 francs et 2 000 francs ! – Mais je vous dirai autre chose, poursuit la Bohémienne. Avant la fin de l’année, Hitler sera assassiné. – Le monsieur impressionné s’écrie : – Si c’est vrai, je vous donnerai les deux mille francs ! »
Autre version, recueillie en décembre 1939 par Paris-Soir dans son enquête et entendue, paraît-il, à Bourg-la-Reine :
3. « Une Anglaise amenant en cette banlieue une fillette se trouvait dans un autobus assise à côté d’une Gitane. A-t-elle eu un mouvement de recul ? Peut-être, et celle-ci lui dit : Ce n’est pas la peine de me regarder ainsi parce que j’ai une robe de quatre sous, cela pourrait vous arriver. Et tenez, pour vous montrer que j’ai quelque puissance, voyez-vous cet officier sur la plate-forme ? Il a 2 000 francs dans son portefeuille. – L’officier interloqué dit que c’était facile à vérifier, il le fit et reconnut l’exactitude du fait. Voyant cela, il dit à la Gitane : Et alors sauriez-vous quelque chose pour la guerre ? – Bien sûr, dit-elle, Hitler sera assassiné le 23 novembre (mais peut-être l’est-il sans qu’on le sache) et la guerre finira au printemps. – L’officier prit l’adresse de la Gitane et lui promit les 2 000 francs si les prédictions se réalisaient. »
Quatrième version, recueillie aussi par Paris-Soir en décembre 1939, auprès de ce même caporal aux armées qui lui communiqua le dicton relatif à la mort des évêques de Tulle (chapitre I, version 15).
4. « Voici un cas », écrit le caporal, « raconté par un camarade actuel dont je veux taire le nom :
« Le frère de ce camarade, trop jeune pour être mobilisé, se trouve actuellement à Paris. Un jour – il y a environ un mois – il se trouvait dans le métro, une vieille dame était assise en face de lui, un monsieur assez jeune était debout, un autre monsieur, encaisseur d’une banque probablement, était assis sur un siège voisin. Le monsieur qui était debout désirant se moucher sort son mouchoir de la poche de son pantalon, en faisant ce geste il fait tomber son porte-monnaie ; en voyant cela la dame qui était assise dit au frère du camarade : Voyez ce Monsieur qui vient de faire tomber son porte-monnaie, eh bien il y a 16 francs 25 dedans, par curiosité demandez-lui. – Passant sous silence tous les détails de la conversation le fait était exact ; ensuite la dame toujours assise et s’adressant toujours au frère du camarade lui dit : Quant à cet encaisseur qui est là assis, il a 18 000 francs dans sa sacoche. – Après une autre conversation assez longue le fait s’est trouvé exact. A ce moment-là, la glace étant brisée si je peux dire entre les quatre intéressés, la dame leur dit : Voyez, en ce moment nous sommes en guerre ; eh bien je puis vous dire que le 8 janvier 1940 Hitler sera mort et la guerre sera finie et vous verrez par vous-mêmes que je ne me trompe pas. »
Et le caporal correspondant de Paris-Soir d’ajouter : « Autant que vous puissiez le souhaiter je le souhaite aussi en attendant que les événements le confirment. Si cela peut vous être utile c’est de bon coeur. »
Inutile de faire observer que les événements n’ont confirmé aucune de ces prédictions ; ni le 27 octobre, ni le 23 novembre, ni en fin d’année, ni le 8 janvier ou au printemps de l’année nouvelle Hitler ne fut assassiné.
Je recueillis cependant le 25 décembre 1939, de la bouche de la femme d’un ethnographe, la version suivante prétendant à une sorte de vérification. Cette dame me l’écrivit ensuite sur ma demande et je reproduis textuellement sa communication :
5. « Nous sommes arrivées à Paris le mardi 31 octobre et rentrées à Châteauroux le dimanche 5 novembre. Séjour de quatre jours à Paris.
« Le 3 novembre, la concierge me dit qu’une jeune fille du quartier allant à (ou revenant de) son travail avait assisté à une conversation d’un monsieur et d’une dame sur la guerre, assassinat de Hitler, etc., le monsieur ajoutant : Personne ne peut donc le tuer ? Je sacrifierais bien ma peau pour cela, etc. – La dame répond : Rassurez-vous, Monsieur, le 6 Hitler doit être assassiné. – Le monsieur reste sceptique. La dame lui dit : C’est aussi vrai que vous avez 2 000 francs dans votre poche. – Le monsieur sort son portefeuille et a en effet 2 000 francs. Il dit alors à cette dame : Donnez-moi votre adresse ; si c’est vrai ces deux mille francs sont à vous. »
« Le 7 avait lieu l’attentat de Munich. »
N’oublions pas que l’anecdote ne fut rapportée qu’à la fin de décembre et qu’il est facile de prophétiser après coup. À noter cependant dans cette version l’intrication discrète du thème du sacrifice humain, qui se trouvait à la base du mythe du cadavre dans l’auto, au thème de l’offrande d’argent. Le monsieur déclare en effet qu’il sacrifierait bien sa peau pour tuer Hitler. Cependant le risque réel d’être mis à mort pour tout attentat à la divine personne du Führer voile au maximum le thème sacrificiel archaïque.
Dans une autre version, l’intrication du thème du sacrifice humain à celui de l’offrande monétaire apparaît plus clairement. Je la recueillis en décembre 1939 par l’intermédiaire d’une de mes cousines, à qui une amie communiqua ce texte qu’elle me remit :
6. « Dans un train, le 2, 3 ou 4 septembre 1939, un monsieur est assis dans un compartiment en face d’une femme âgée. Il rejoint son dépôt. Son équipement extérieur peut le laisser deviner. Soudain la vieille dame se penche et lui dit : Ce n’est pas prudent d’aller à la caserne avec tant d’argent sur soi ! – Il la regarde étonné et elle précise alors qu’il a six mille francs dans son portefeuille. Vous savez, je suis un peu voyante, ajoute-t-elle. – Elle lui dit encore qu’il a une fille et lui parle de son passé ainsi que de ses facilités ou difficultés présentes, puis se plaint des temps et ajoute : Heureusement que Hitler mourra le 14 décembre, malheureusement je ne serai plus là pour le voir car moi je n’en ai plus que pour un mois au maximum. – Il lui demande alors son nom et son adresse avant de la quitter.
« Au bout de quarante jours, en raison de son âge, il est renvoyé chez lui. Il repense à la vieille dame, décide d’aller la voir et apprend par la concierge qu’elle est morte depuis quelques jours.
« Cette histoire se racontait beaucoup en Suisse en novembre, laissant un vaste espoir à ceux qui croient que la mort de Hitler changerait tout. »
Cette vieille dame triplement prophétesse, à la fois sacrificatrice et victime, rappelle le pape Pie XI offrant sa vie pour mettre fin aux maux guerriers de l’humanité. Si elle prédit et accepte sa mort avec tant de sérénité, c’est parce qu’en réalité elle l’offre à Dieu, au Destin, en rachat des maux des hommes.
C’est pourquoi, devant un sacrifice aussi insigne, le plus grand, celui de la vie humaine, l’argent deviné n’a plus besoin d’être offert.
Si par ailleurs l’histoire était alors courante en Suisse, c’est que la Suisse, au début de la guerre, se croyait aussi menacée.

*

Mais revenons-en pour finir au mythe simple de l’argent deviné. J’eus la chance, grâce à mes correspondantes en Allemagne, d’en recueillir, lors de mon séjour en Grèce au début de 1940, deux versions circulant outre-Rhin.
L’une me fut communiquée par une cousine par alliance habitant le Hanovre. Je la traduis littéralement d’après sa lettre. Après m’avoir confirmé la similitude des versions allemandes du mythe du mort dans l’auto avec les versions françaises, elle poursuit :
7. « Voici ce que j’ai entendu rapporter par W., Directeur à Ettersburg. Un ami de son gendre voyageait en chemin de fer et il lui arriva la même chose avec la Gitane et le porte-monnaie. Elle lui dit ’combien il avait d’argent sur lui, sur quoi il lui demanda si elle pouvait aussi dire quand on aurait la paix et elle précisa alors : le 22 février, bien entendu avec notre victoire. Sur quoi cet homme lui promit ses appointements d’une année si c’était vrai [14] ! »
L’autre version me fut envoyée par une nièce habitant alors la campagne en Rhénanie, mais résidant habituellement à Berlin, la même à qui je dus un peu plus tard la version 10 du mythe du cadavre dans l’auto. Je traduis littéralement ce passage de sa lettre écrite en anglais :
« Je n’ai pas eu l’occasion de voir ici beaucoup de monde et par suite d’entendre grand-chose. Je n’ai entendu qu’une seule histoire du type qui vous intéresse, mais je crois qu’elle vous semblera intéressante étant tellement semblable à l’exemple 2 de votre lettre. Je l’ai entendu rapporter par trois personnes différentes, qui elles-mêmes l’avaient entendu raconter par d’autres personnes que je ne connais pas. L’histoire est la suivante :
8. « Une Bohémienne entre dans un tramway et s’assoit tout près d’un homme qui se recule, éprouvant un dégoût évident pour la sale Bohémienne. Elle dit alors : Vous n’avez pas à vous donner de tels airs, vous n’avez pas plus d’argent dans votre porte-monnaie que j’en ai. – L’homme réplique : Comment pouvez-vous savoir combien j’ai d’argent sur moi ? – La femme lui dit : Vous avez exactement telle et telle somme sur vous. – (Bien entendu la somme varie dans chaque version.) Les autres personnes qui sont dans le tramway commencent à s’intéresser à l’étrange créature et quelqu’un dit : Eh bien, si vous pouvez deviner de telles choses, prédisez-nous quelque chose sur l’avenir. – Sur quoi elle répond : Vous savez bien qu’il est interdit de dire la bonne aventure et le monsieur qui est assis là-bas est un agent de la police criminelle (Kriminalbeamter) et il m’arrêterait. – Tout le monde se tourne vers l’homme qu’elle a désigné lequel reconnaît en riant que la Bohémienne est tout à fait dans le vrai et qui ajoute : Mais allez-y et prédisez-nous l’avenir ; vous avez réussi à éveiller à tel point notre intérêt ; pour une fois je laisserai passer la chose. – Alors la femme de dire : La guerre finira à telle ou telle date. »
« J’ai entendu cette histoire », poursuit ma correspondante, « pour la première fois au début de novembre (1939), on prophétisait alors que la guerre finirait au milieu de novembre. Hélas, tel ne fut pas le cas ! Mais je trouve des plus curieux que cette histoire ressemble tellement à votre exemple 2. Bien entendu, chaque personne la rapportait avec de légères variantes, tantôt l’événement se passait dans le métropolitain, tantôt dans un omnibus ; la date aussi de la fin de la guerre était autre, etc. Mais il n’y avait jamais de prédiction d’une révolution ou d’un assassinat dans d’autres pays [15]. »
Notons d’abord la variante locale, bien caractéristique, de l’agent de la police criminelle, tout ce qui touche à la police terrifiant l’Allemagne nationale-socialiste. Notons aussi l’absence, d’après mon informatrice, des prédictions d’assassinats de chefs. Sans doute ni M. Daladier, ni Mr Chamberlain, l’homme au parapluie, n’étaient-ils de taille à appeler la bombe, la balle ou le couteau. Dans le mépris de ces adversaires, la victoire des armes allemandes apparaissait à elle seule trophée assez éclatant aux yeux germaniques.
Quant à l’Angleterre, où je n’eus pas l’occasion de recueillir des versions du mythe de l’argent deviné, je m’imagine qu’il n’y fut certes pas absent et s’y dut trouver accouplé, comme en France, avec la prédiction de la mort de Hitler, l’Ennemi monumental.

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Voici enfin une dernière version recueillie cette fois, deux mois après l’armistice signé par la France, auprès d’une dame habitant Nice :
9. « Ma femme de ménage, d’origine italienne, me raconte : Une dame que je connais était allée d’Antibes à Nice. Entraient deux soldats et, tout de suite après, une Bohémienne. Un des soldats a fait un geste mécontent (sic) et la Bohémienne lui dit : Vous ne voulez pas vous asseoir à côté de moi, vous avez peur que je vous prenne votre argent, vous qui n’avez que 2 francs en poche ! Mais l’autre, il a de l’argent, il porte six mille francs sur soi. – Ce qui était vrai. Alors celui-ci dit à la Bohémienne : Si vous savez cela, vous pourrez peut-être me dire quand la guerre sera finie ? Elle a fait une grimace, a regardé droit devant elle et dit : La guerre sera finie dans un mois. – Sur quoi le soldat donna son adresse en disant : Si c’est vrai et si la guerre est finie d’ici un mois, je vous donnerai la moitié de ma fortune. » Cette histoire, ajoute ma correspondante, lui avait été racontée la première fois pendant la guerre en France, mais la femme de ménage, à ma demande, lui en renouvela ainsi le récit.
On y observera la prédominance des soldats, et la grimace faite par la Bohémienne avant de prédire la paix, sans mention de victoire, grimace que la sorte de paix promise à la France en 1940 méritait sûrement ! Entre les premier et deuxième récits, qui certainement différaient, la défaite de la France avait en effet eu lieu...

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Dans le mythe de l’argent deviné, nous avons à faire à une version sans doute plus tardive et épurée de l’offrande que dans le mythe, d’inspiration plus archaïque, du cadavre dans l’auto. Mais cherchons d’abord à retrouver, dans ce mythe nouveau, les éléments classiques du sacrifice.
Le sacrifiant, c’est évidemment le monsieur au porte-monnaie bourré de billets, c’est-à-dire d’offrandes en puissance. Le sacrificateur, ou plutôt la sacrificatrice, c’est la Bohémienne ou la dame substituts du prêtre ou de la prêtresse des archaïques sacrifices ; elle s’identifie comme autrefois aux dieux ou au destin dont elle révèle l’oracle. Le lieu du sacrifice, ce sera et le lieu où l’argent est deviné et le lieu où l’argent sera remis, ce dernier sanctifié par la seule présence de la prêtresse chargée de ses effluves divins. Et la fonction divine du clergé dévorateur des offrandes au Dieu est éminemment remplie par elle, qui empochera donc les deux mille francs.
Quant à la victime offerte, c’est l’argent. Il a fallu, pour en arriver, de la victime humaine, par les transitions de la victime animale, de la végétale, de l’inanimée, jusqu’à cette nouvelle forme de l’offrande : la monnaie, toute une longue évolution culturelle et économique. Cette offrande-là ne se pouvait imaginer qu’à l’ère de la Bourse et de Wall Street. Mais c’est bien, malgré les apparences de simple offrande, de sacrifice qu’il s’agit, tout comme lorsqu’on donne, afin d’acheter quelque faveur spirituelle, à l’Église, au denier de Saint-Pierre. Car l’offrande sera détruite ici ou là, consommée ou par le Pape ou par la Bohémienne, tout comme les restes, non attribués aux dieux, des victimes antiques étaient consommés par les prêtres, ces personnages sacrés.
Cependant la variante la plus notable dans ce dernier mythe prophétique, c’est que l’offrande-sacrifice n’aura lieu qu’après que le destin se sera exécuté. C’est un sacrifice non plus propitiatoire mais d’action de grâces qui s’accomplit là.
L’homme, dans son marché avec le destin, est ici devenu prudent, réticent, à l’instar d’un paysan normand. Il ne paiera qu’après avoir reçu.
Et c’est là le principe même du pari avec le destin qui se différencie par là du pari aux courses ou à la roulette. Ici, si je, gagne, je suis payé ; là, si je gagne, je paierai. Tel apparaît aussi le principe de la mise à prix de la tête d’un criminel. Dans notre mythe de l’argent deviné, la tête de Hitler est comme mise à prix par l’homme : c’est à la destinée-prêtresse de savoir la prendre. La mort de Hitler est d’ailleurs en général achetée bon marché. Sa mise à prix oscille de 2 000 francs à une seule fois 18 000 francs (version 4) ; un si maigre sacrifice pécuniaire ’ pour racheter de la mort non seulement soi-même (le monsieur est sans doute mobilisé bien que ce ne soit dit explicitement que dans la version 6) mais les siens, mais tous les fils de France, ’ tout le peuple des soldats veillant aux frontières ou des marins épars aux mers !
C’est là un fantasme de pauvre, et au sacrifice d’action de grâces se mêle sans doute quelque sacrifice d’expiation infligée par les pauvres aux plus riches : c’est à eux de payer ! Ainsi des éléments sociologiques, économiques, peuvent, comme toujours, se mêler aux psychologiques pour commander et les actions et les rêves des hommes.
On objectera sans doute que l’argent deviné n’est offert en holocauste que dans les versions 2, 3, 5 et 7. Je crois que, dans les versions 1 et 8, la conclusion logique tout simplement manque. Dans la version 4, celle de l’encaisseur aux 18 000 francs dans sa sacoche, on sait trop quel est souvent le sort des encaisseurs. Quant à la version 6, celle où la vieille dame consent au sacrifice de sa vie, nous avons déjà vu que cette offrande majeure a rendu vaine l’offrande d’argent, qui n’aurait d’ailleurs plus pu être déposée que sur une tombe.

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J’ai recueilli plus tard en Afrique du Sud, au Cap, en octobre 1941, la version suivante. Ma fille la tenait du maire de la ville :
10. « Le docteur m’a dit : La guerre sera finie le 15 mars. – Une amie d’un de mes amis, qui est lui-même un réfugié de l’Irak, était dans le tramway et quand le conducteur se présenta pour recueillir le prix des billets, la dame en face d’elle dit : Je vais payer pour vous car vous n’avez pas d’argent dans votre porte-monnaie. – Mais j’en ai, répliqua-t-elle. – Cependant, en ouvrant son porte-monnaie, elle découvrit que c’était vrai. – Mais vous pouvez aussi lire dans l’avenir, ajouta-t-elle, quand la guerre sera finie ? – Je suis une voyante, dit la femme, la guerre sera terminée le 15 mars. »
Le 31 mars 1942, la guerre se poursuivant plus sauvage que jamais alors que les Japonais déferlaient sur l’Asie, je recueillais moi-même au Cap une version analogue, de la 4ouche d’une dame âgée très bien pensante qui disait la tenir de quelqu’un la tenant de la dame elle-même à qui c’était arrivé, et était venue du Caire au Cap. L’histoire me fut contée en anglais ; je la traduis littéralement :
11. « Une dame au Caire, entre dans un autobus. À ce moment une autre dame entre aussi et s’assied auprès d’elle. Quand le receveur passa pour recueillir le prix des billets, la seconde dame paya pour la première qui protesta et lui demanda pourquoi elle l’avait fait. Celle-ci répliqua : Parce que vous n’avez pas d’argent dans votre sac, – et quand la dame ouvrit son sac elle le trouva vide. La seconde dame lui avait dit : Vous avez pris le sac qu’il ne fallait pas, il est vide, – et quand elle l’ouvrit il était vraiment vide. Elle dit alors : Si vous êtes si forte dites-moi quand la guerre finira ? – Et cette femme dit : Le 30 juin. – Mais ceci a été contredit, d’autres disent le 13 mai. Cependant ceci me semble un peu tôt », concluait mon informatrice. Elle ajoutait qu’il fallait beaucoup penser à la victoire pour la faire venir : « Ne croyez-vous pas au pouvoir de la pensée ? » Elle manifestait sur ce mode la racine magique de la grande campagne du signe V. Cependant elle croyait encore que si, malgré la toute-puissance de la pensée et la force de leur bon droit, les Alliés avaient subi et subissaient alors tant de revers, cela devait être en expiation de leurs péchés. Elle soupirait : « Nous avons dû beaucoup pécher pour que Dieu nous punisse ainsi ! » Le masochisme moral des humains empêche le Mal, pourtant régnant pour eux sur terre, d’ébranler leur croyance en Dieu, et même plutôt la soutient !
Mon fils, enfin, m’a envoyé d’Égypte l’extrait suivant de La Bourse égyptienne, daté du 20 octobre 1941 :
12. « Les pronostics du Fakir.

« Cette perspective de la victoire prochaine est aussi envisagée par un fakir hindou de l’armée du Nil dans les conditions suivantes relatées par la revue Al Itnein.
« Le tramway n° 15 venait de Guizeh. En première classe se trouvaient trois jeunes gens, un officier hindou et une dame égyptienne.
« Le receveur se présente dans notre compartiment. Il tendit la main à l’officier hindou qui lui remit deux piastres, prix de deux billets : l’un pour lui et l’autre pour la dame égyptienne assise en face de lui.
« La dame fut surprise. Elle dit à l’officier hindou qu’elle ne le connaissait pas et qu’elle ne comprenait pas pourquoi il lui paierait le trajet. L’officier répondit qu’il lui était agréable de lui offrir le billet.
« Mais j’ai de l’argent et je peux payer ! dit la dame.
« Pas du tout, madame, répondit calmement l’officier. Je vous ai payé le trajet parce que je sais que vous avez oublié votre porte-monnaie à la maison.
« La dame ouvrit son sac et constata effectivement qu’elle n’avait pas d’argent, ayant oublié son porte-monnaie à la maison.
« Les assistants, surpris, entendirent ensuite l’officier expliquer qu’il était un fakir hindou d’une famille connue pour savoir prédire l’avenir. Ils lui demandèrent s’il pouvait leur prédire des choses qui les concerneraient. Mais il s’excusa en disant qu’il était officier dans l’armée. Il ajouta qu’il allait au front la semaine prochaine en sachant qu’il sera blessé au bras. Il ira quand même, parce qu’il sait que tout est écrit (Mektoub !).
« Les assistants lui demandèrent des nouvelles de la guerre. Il répondit qu’elle finira prochainement : Je ne vois rien de précis, mais je vois les capitales européennes illuminées la veille de Noël. »
Dans cette dernière version (où le sacrificateur fusionne d’ailleurs avec la victime) le thème du sacrifice humain, atténué en tant que blessure au bras, s’intrique à celui de l’argent deviné.
On peut se demander si, dans tous ces personnages mystérieux, doués de pouvoirs surnaturels, leur permettant de voir à travers les vêtements l’intérieur des porte-monnaie ou des porte-feuilles et aussi de lire dans l’avenir, ne transparaîtrait pas quelque réminiscence des haruspices antiques lisant dans les entrailles des victimes le futur ? Le berger grec de la version 19 du chapitre précédent, lisant la fin de la guerre sur les os d’un agneau, en était déjà un moderne avatar.
Toutes ces prédictions fastes sur la guerre, garanties soit par le sang, soit par l’argent, soit par les deux à la fois, semblent ainsi plus ou moins régressées au stade que nous appelons sadique-anal, ce terroir primitif si fécond en rituels magiques.

*

Nous avons ainsi passé en revue quelques versions de deux mythes relatifs à la mort, ardemment souhaitée par des millions d’hommes, du Démon ennemi Hitler, ou à la fin du fléau déchaîné par lui. Il nous est chaque fois apparu que cet événement devait être acheté par une offrande, un sacrifice de nature certes diverse, faite au Destin-divinité. La plus imposante de ces offrandes reste cependant la victime humaine, la plus précieuse, éminente, celle qui, de plus, en ces temps de combats, tombe le plus souvent réellement comme en holocauste aux champs de bataille terrestres, aériens ou maritimes.
Nous retrouvons chaque fois dans les diverses versions des deux mythes les éléments principaux du rituel sacrificiel classique : sacrifiant, sacrificateur, victime, avec un lieu de quelque façon sacré pour la circonstance. Et chaque fois, qu’il s’agisse de victime humaine ou d’offrande d’argent, l’offrande est un sacrifice-holocauste qui disparaît, détruit, soit consommé entièrement s’il est corps humain dans le sarcophage, soit le plus souvent empoché par la « prêtresse » divine. Et le devin ou la devineresse sont, chaque fois, omniscients comme à nos yeux le Destin.
Un trait commun nous frappera : si le résultat du sacrifice, ses bienfaits éminents, débordant la personne du sacrifiant, doivent s’étendre à tout un peuple, par ailleurs il n’y a pas ici de communion au sens matériel sur le corps de la victime ; la communion reste spirituelle, un peu comme les fidèles assistant simplement à la messe participent aux grâces réparties entre eux tous par le sacrifice accompli sur l’autel et la communion du seul prêtre.
Le problème des rapports du sacrifice tout court et du sacrifice communiel nous confronte ainsi pour finir. Dans nos mythes, l’élément du sacrifice communiel est-il ou n’est-il pas totalement absent ?
On sait que, d’après Robertson Smith, tous les sacrifices à l’origine eussent été communiels, auraient eu le sens d’un lien à établir ou rétablir entre une puissance surnaturelle et les hommes grâce à un sacrifice offert par ceux-ci, et où les derniers partageaient quelque victime en un repas sacré avec les dieux. Dans notre mythe moderne du cadavre dans l’auto, le mort n’est jamais dévoré: l’anthropophagie est trop refoulée au coeur contemporain. Autrefois sans doute il l’aurait été pour mieux s’assurer l’alliance du dieu aux desseins de la tribu menacée. Dans notre mythe de l’argent deviné, l’argent reste impartagé.
Il me semble d’ailleurs que les sacrifices, et ceci assez tôt, n’aient pas dû être tous communiels. De bonne heure, il en a dû être de plus humbles ; pour les biens personnels qu’il désirait, l’homme isolé pouvait accomplir des sacrifices individuels aux esprits de ses morts, plus tard aux dieux issus d’eux, sacrifices expiatoires, propitiatoires ou d’action de grâces.
Je ne me hasarderai pas jusqu’à décider si tout sacrifice collectif fut à l’origine communiel, ni ne saurais rechercher jusqu’à quel degré il a pu, dans chaque peuple et à chaque occasion, le demeurer sous des formes plus ou moins symboliques.
Cependant qu’il soit prière à la divinité ou au destin par la victime vivante immolée ou par la plante ou par l’objet, voire à un stade évolué par le sacrifice ascétique des plaisirs égoïstes, le sacrifice garde un caractère essentiellement religieux : celui d’une imploration à quelque force supérieure qu’on pense fléchir par un don, un tribut, tel quelque roi barbare. Mais la vieille foi magique, plus primitive encore que la religion, n’a pas pour cela renoncé : les participants au sacrifice doivent avoir, écrivent Hubert et Mauss, « dans le résultat automatique du sacrifice une confiance que rien ne démente » (p. 61). L’homme croit toujours au fond de lui-même acquérir par son sacrifice en soi des droits sur ses dieux, une force qui contraindra le destin et par suite modifiera au gré humain l’ordre de l’univers.
Parce qu’une victime humaine est morte en holocauste au fond d’une auto, ou parce que de l’argent fut offert au Destin servi par quelque prêtresse, Hitler aurait dû, conformément à nos désirs, sans délai mourir, et la guerre qu’il déchaîna victorieusement finir.

Chapitre III

Le mythe du vin de l’intendance

En octobre 1939, par l’intermédiaire du 2e Bureau, parvenait un rapport à Monsieur le Général commandant en chef les Forces terrestres, rapport adressé par le Général commandant la Ne région militaire. A Paris on se le passait un peu partout sous le manteau. Était-il ou non l’oeuvre d’un mystificateur ? Il reflétait en tous cas une légende courante dans l’Armée française.
Tels sont les termes de ce rapport :

État-major – 2e Bureau
N° 60 64.2
Le Général X. Commandant la Ne Région Militaire.
à Monsieur le Général Commandant en Chef les Forces Terrestres. G.Q.G. E.M.G. 12e Bureau.
J’ai l’honneur de vous envoyer malgré son caractère un peu spécial et courtelinesque un rapport du Commissaire d’Amiens.
Je ne crois pas que l’accusation contre le vin de l’intendance soit fondée, néanmoins, comme ce bruit circule, qu’il m’est signalé de différents côtés et qu’il peut agir sur le moral, j’ai estimé devoir vous en rendre compte.
Signé : X.
Le 12 octobre 1939.

Le Commissaire de Police, Chef des Services de Sûreté
à Monsieur le Commissaire Central d’Amiens.
Au risque de n’être autrement pris au sérieux, voire même quelque peu ridiculisé, j’estime de mon devoir et ai l’honneur de me faire l’écho de racontars d’un caractère un peu spécial, qui tendent à prendre consistance par la diversité de leur provenance aussi bien que par leur pluralité.
Le bruit tend en effet à se répandre dans les milieux militaires que le vin alloué par l’Intendance serait sophistiqué et que sa consommation provoquerait une carence presque complète des fonctions génésiques du soldat.
Il vient en effet de m’être rapporté de source absolument certaine que six femmes de réservistes du 29e R.A.D. stationné dans les environs d’Hirçon, à la trouée du haut plateau de l’Oise, qui avaient pu aller voir leurs maris à leur cantonnement la semaine dernière, et passer la nuit avec eux, sont toutes six rentrées à Amiens, sans qu’aucune d’elles ait trouvé son mari en état de remplir ses devoirs conjugaux.
Deux réservistes casernés à Friant, un sous-officier et un homme appartenant à la compagnie de passage, et tous deux âgés de 33 à 38 ans exprimaient avant-hier à deux agents de mon service des doléances personnelles de même ordre ; un troisième réserviste, C – Georges de la caserne Friant, également disait hier, toujours à un inspecteur de mon service, qu’il n’osait plus partager le lit conjugal, crainte de se voir reprocher une frigidité anormale, et d’être taxé d’avoir noué une liaison extraconjugale.
Enfin, le mardi 10 courant, un réserviste de 25 à 26 ans, et taillé en athlète, amenait devant moi dans l’après-midi une fille soumise à laquelle il réclamait des honoraires, versés en avance d’hoirie, soit 15 francs, sous le prétexte qu’il n’y avait pas eu usage ; à quoi la fille rétorquait en substance : « Ce n’est pas de ma faute, j’ai fait tout le possible pendant deux heures, mais il n’y a rien eu à faire, et j’estime avoir gagné mon argent. »
Je fais rechercher s’il n’existe pas d’autres faits de cet ordre. Il m’est également revenu que certains militaires assuraient que le vin avait un goût pharmaceutique très prononcé.
Le Commissaire de Police Chef des Services de la Sûreté.
Signé : Illisible.

Le rapport, authentique ou non, peut être amusant ; intéressant est le fait auquel il fait allusion : la carence, chez beaucoup de soldats, en ce début de guerre, des fonctions génésiques, attribuée par eux, je l’appris par ailleurs, à du bromure qu’on eût mêlé à leur vin.

*

En juillet 1940, après la prise de Paris par les armées du Reich, j’eus l’occasion de voir, à Saint-Cloud, dans une villa voisine de la nôtre qu’il occupait, un capitaine de l’aviation allemande, préposé à la justice militaire et dans la vie civile avocat à Berlin.
Il me rapporta de son côté qu’en septembre 1939, au début de la guerre, se trouvant dans une petite ville frontière d’Allemagne face à l’Alsace, les soldats allemands se plaignaient de ce que l’intendance mêlait de l’iode à leur café et de la « soude » (sic) à leur viande afin de diminuer leur ardeur génitale. Les soldats de Hitler ne recevant pas de ration de vin devaient donc incriminer autre chose, café ou viande. Mais leur connaissance en pharmacologie apparaissait inférieure à celle des soldats français, ni l’iode ni le bicarbonate de soude ? ne possédant les vertus calmantes du bromure de potassium !
Le fait intéressant n’en demeure pas moins que de jeunes Allemands, tels certains jeunes Français, se trouvaient frappés, à l’aube des hostilités, d’impuissance temporaire.

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J’appris depuis, en août 1940, d’un jeune cousin, combattant français démobilisé, décoré de la croix de guerre avec palmes, que la légende du vin bromuré de l’intendance avait circulé dans certaines unités fin 1939 et début 1940 jusqu’à la veille de l’attaque allemande sur le front occidental. (Un autre informateur me signale qu’on découvrait parfois au fond de son quart de vin un dépôt blanchâtre suspect.) D’autres fois les soldats, doutant de la sophistication du vin, accusaient une autre denrée : un « cuistot » du régiment interrogé aurait incriminé le sel. « Toujours est-il », ajoutait mon cousin, « que les camarades perdaient qui 50 %, qui 90 % de leurs facultés ! et que ceux qui ne mangeaient plus à la popote, mais au restaurant, les recouvraient ! » (Fait infirmé par un autre informateur.) Mon jeune cousin croyait d’ailleurs fermement à la réalité du vin bromuré. Il ajoutait que les mêmes pratiques auraient sévi dans l’intendance lors de la guerre de 1914-1918, fait qu’un autre informateur encore, médecin qui avait participé aux deux guerres, par contre niait, expliquant l’absence alors de la légende par ceci que le conflit avait débuté d’emblée en 1914 par la guerre de mouvement. « De plus », ajoutait mon cousin, « c’était une coutume courante dans l’armée, afin de garder tranquilles les recrues, que de les droguer. Même avant la guerre, en 1935-1936, les jeunes gens qui faisaient leur service militaire s’en plaignaient. » L’abaissement de la puissance sexuelle des recrues était en tous cas, d’après lui, un fait incontestable.
J’eus aussi l’occasion, vers la même époque, d’évoquer ce sujet devant un jeune officier démobilisé de la Légion polonaise en France, qui me parla ainsi : « Mais cela est très connu ! Quand j’étais en Pologne à l’école de cavalerie de Graudenz, nous savions tous que le café était drogué ! Pendant les trois premiers mois, on n’était plus capable de rien avec les femmes. C’est certain qu’il y avait quelque chose dans le café. Moi-même en ai ressenti les effets. On veut donc tenir les jeunes gens tranquilles. Il n’y a là aucun mythe. »
Peut-être la fatigue extrême des premiers temps d’entraînement militaire n’était-elle pas étrangère à la carence génésique chez les recrues, mais d’autres causes, plus générales et plus profondes, doivent jouer dans l’ensemble des cas que nous venons de rapporter.

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Plus tard, vers la fin de 1941, me trouvant, après la retraite de Grèce, en Afrique du Sud, j’y recevais une lettre d’Angleterre me révélant que, dans les camps anglais de jeunes internés allemands ou autrichiens, la même légende avait eu cours. Ici, l’anxiété, l’agression rentrée des internés, des jeunes réfugiés en grande partie anglophiles et pourtant traités en ennemis, pouvait jouer un rôle important dans l’étiologie de l’inhibition génésique.
J’avais pu observer semblables inhibitions sexuelles, qu’ils n’attribuaient alors pas à des manoeuvres clandestines de la part des autorités, chez quelques hommes angoissés lors de l’entrée de Hitler à Vienne. Une immense agression impuissante et par suite rentrée semblait la fonder.
Enfin, au Cap, en mars 1942, alors que, la Malaisie perdue, !’Afrique du Sud s’attendait à quelque raid japonais à travers l’Océan indien, j’apprenais, par l’intermédiaire d’un officier d’intendance sud-africain stationné à Simonstown, la base navale anglaise, qui le rapportait à l’une de mes amies grecques, qu’un bruit analogue courait dans l’armée sud-africaine. Je traduis le petit document qu’il lui faisait tenir à mon intention : « Les soldats en Afrique du Sud croient très communément que les autorités militaires ordonnent aux cuisiniers, de l’intendance de mettre un produit chimique appelé pierre bleue (blue stone) je ne sais pas s’il existe un produit chimique portant ce nom – dans la nourriture destinée aux troupes, ceci dans un but anti-aphrodisiaque. Les soldats auxquels j’en ai parlé en parlent toujours en des termes très généraux et ne fournissent jamais d’exemples spécifiques relatifs à des cas où ils seraient sûrs que cela eût été fait. J’ai parlé », ajoutait notre informateur, « à l’homme depuis très longtemps préposé aux rations à Simonstown et il m’assure qu’aucun produit chimique de cet ordre n’a jamais été livré par les autorités. »
La « pierre bleue » incriminée serait, d’après un médecin de l’hôpital militaire de Wynberg qui me confirma la grande fréquence de ce mythe, du sulfate de cuivre. Il ajouta que l’histoire de la « pierre bleue » aurait déjà eu cours, en Afrique du Sud, lors de la guerre précédente (1914-1918) et qu’aujourd’hui les soldats disent qu’on a recommencé à leur jouer le même tour qu’autrefois !
La correspondante à qui je dois les indications sur la fréquence en Angleterre du mythe du cadavre dans l’auto m’écrivait aussi, à la date du 21 novembre 1942, que la même informatrice (la femme d’officier chez laquelle elle loge) lui aurait déclaré avoir entendu conter en Angleterre une histoire semblable à celle du « vin de l’intendance » en France. Son mari, un civil en temps de paix, lui aurait dit « qu’en entrant dans l’armée il avait découvert qu’il était presque de notoriété publique qu’au pain distribué aux troupes (peut-être à la farine) était adjoint, en vertu d’ordres secrets, un ingrédient spécial destiné à réduire la puissance et les désirs sexuels. »
En Angleterre, vers 1942 et depuis, un mythe semblable aurait eu cours parmi les A.T.S., femmes mobilisées dans la Défense territoriale. Ces jeunes amazones se seraient plaintes de ce que du bromure eût été mélangé à leur thé. Le fait pour ces jeunes femmes d’être devenues des guerrières ressuscitait dans leur esprit le mythe archaïque de la continence propitiatrice aux combats.

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Ne retrouvons-nous pas ailleurs de parallèles à l’impuissance, réelle bien que temporaire, de ces jeunes soldats et guerriers ?
J’ai recherché dans Le Cycle du Rameau d’Or de Frazer, cette mine inépuisable de documents, les pages relatives aux « tabous » sur les guerriers.
Voici ce qu’on y peut lire [16] :
« Les sauvages croient... que les guerriers se meuvent, pour ainsi dire, dans une atmosphère de danger spirituel qui les force à observer diverses précautions superstitieuses entièrement différentes, dans leur caractère, de ces précautions rationnelles qu’ils adoptent, comme une chose toute naturelle, contre des ennemis en chair et en os... Quand les Israélites partaient en guerre, ils étaient tenus à certaines règles de pureté rituelle identiques aux règles observées par les Maoris ainsi que par les Noirs d’Australie quand ils font la guerre. La vaisselle dont ils se servaient était sacrée ; ils devaient pratiquer la continence...
« Pendant les trois ou quatre semaines précédant leur départ pour une expédition guerrière, les Indiens Nootkas avaient invariablement pour règle de se baigner cinq ou six fois par jour ; ils se lavaient alors et se raclaient de la tête aux pieds avec des buissons et des ronces, si bien qu’ils avaient souvent la tête et le corps tout couverts de sang. Pendant cette dure épreuve, ils ne cessaient de s’écrier : "Dieu bon ou grand, fais que je vive ; que je ne sois point malade ; que je trouve l’ennemi ; que je n’aie pas peur de lui ; que je le trouve endormi, et que je tue beaucoup de ses guerriers." Pendant tout ce temps, ils n’avaient nul commerce avec leurs femmes...
« On nous rapporte, des Indiens Creeks et d’autres tribus avoisinantes, qu’ils ne cohabitent pas avec des femmes quand ils sont à la guerre ; ils s’abstiennent religieusement de toutes relations avec leurs épouses pendant les trois jours et les trois nuits qui précèdent leur départ en campagne... En guise de préparatifs, avant d’attaquer l’ennemi, ils se rendent à la maison d’hiver... et là, pendant trois jours et trois nuits, ils boivent une décoction chaude de leurs herbes et de leurs racines saintes, souvent sans aucun autre aliment. Ceci doit amener la divinité à les défendre et à les secourir au milieu des dangers qui les menacent. Tant que dure cette sanctification de leur personne, il leur est défendu de prendre la moindre nourriture, et même de s’asseoir, avant le coucher du soleil...
« Un Indien qui veut partir en guerre commence par se noircir le visage ; il laisse pousser ses cheveux longs, néglige de soigner son visage et souvent jeûne pendant deux ou trois jours de suite, il s’abstient de tout commerce sexuel. Si ses rêves sont favorables, il croit que le Grand Esprit lui donnera le succès. »
J’ajouterai ceci : en passant par Belgrade sur la route de Paris à Athènes, en février 1941, j’ai appris, et ceci de la meilleure autorité, que les soldats serbes, lors de la guerre de 1914-18, croyaient que, s’ils avaient des rapports sexuels avant de combattre, ils seraient battus : cette croyance est une vieille tradition des guerriers serbes.

*

Ainsi des peuplades variées attribuent à diverses pratiques superstitieuses, par lesquelles l’abstinence d’aliments et de rapports sexuels tiennent une grande place, une vertu magique, une force propitiatoire, à l’aurore des combats. Les guerriers doivent, chez ces peuplades, sciemment s’abstenir de commerce sexuel, abstinence qui, au même titre que le jeûne rituel, autre forme de sacrifice, doit amener la divinité à les défendre et à les secourir au milieu des dangers qui les menacent ou qui, en d’autres termes, inclinera le Grand Esprit à leur donner le succès.
Chez nos guerriers modernes, Français ou Allemands, et même chez les jeunes recrues qui, avec l’exercice militaire, font une sorte de répétition générale de la guerre, un mécanisme psychique analogue doit jouer, conditionnant leur continence. Mais continence non plus voulue, acceptée, comme aux tribus indiennes d’Amérique ou chez les guerriers serbes. Les jeunes soldats de 1939 se trouvaient malgré eux frappés d’une impuissance contre laquelle leur conscient s’insurgeait. Le commandement archaïque de la continence avait été, comme il est de règle, enfoui au cours de l’évolution biologique et culturelle de plus en plus dans l’inconscient d’où il ne resurgissait en fin de compte qu’à titre d’inhibition, imposant la même continence aux Français et Allemands du XXe siècle qu’aux Israélites de la Bible, aux Maoris, aux Noirs d’Australie ou aux Indiens d’Amérique.
Cependant, dans tous les cas, chez les primitifs comme parmi nous, la continence des guerriers voulue ou subie n’est pas attribuée par eux à une puissance interne, mais à quelque force externe de coercition. Chez les Israélites comme chez les Indiens dont parle Frazer, des prescriptions magico-religieuses l’imposaient soi-disant du dehors. Chez nous, la même action répressive impérieuse, à laquelle impossible de désobéir, est attribuée aux autorités, aux pharmaciens de l’intendance.
Dans les deux cas, un commandement interne, tabou impératif chez le primitif, inhibition névrotique chez le civilisé, se trouve projeté sur des puissances dressées à l’extérieur d’eux-mêmes par l’imagination des soldats, des guerriers.

*

Il convient à présent de nous le demander : pourquoi la continence des guerriers est-elle censée favoriser la victoire ?
On pourrait penser que la continence garde aux hommes des forces qui s’écoulent dans l’acte sexuel. Tout homme a pu éprouver la lassitude succédant au coït, et la continence est recommandée aux athlètes avant les joutes.
Cependant Frazer, dans la discussion des cas qu’il rapporte, s’élève contre cette explication. Après avoir cité maints exemples de jeûnes, d’abstinence, de macérations, pratiqués par les guerriers de diverses tribus sous différents climats, il conclut : « Quand nous constatons quelle peine prennent ces malheureux sauvages pour se rendre inaptes à la guerre en se privant de nourriture et de repos et en se déchirant le corps, nous ne sommes guère disposés à attribuer leur continence pendant la guerre à une crainte rationnelle qu’ils auraient de dissiper leur énergie physique en plaisirs charnels. Il nous semble, tout au contraire, que le motif qui leur faisait observer une règle de chasteté pendant leurs campagnes était tout aussi frivole que celui qui leur faisait dépenser leur force en des jeûnes rigoureux, des fatigues inutiles, des blessures volontaires, au moment précis où la prudence aurait conseillé un régime bien différent. Quelle est la raison exacte pour laquelle les sauvages se font une loi d’éviter tout rapport sexuel en temps de guerre : nous ne le savons pas de façon certaine ; néanmoins nous conjecturons que leur motif provient d’une crainte superstitieuse ; d’après les principes de la magie homéopathique les guerriers s’assimileraient la faiblesse et la poltronnerie des femmes par le contact avec elles. Certains d’entre eux croient que le contact d’une femme en couches suffit pour énerver un combattant et enlever toute force à ses coups. Les Kayans de Bornéo vont jusqu’à prétendre que le simple fait de passer la main sur un métier à tisser ou sur des vêtements féminins débiliterait un homme à tel point qu’il échouerait dans la chasse, la pêche et la guerre... »
Plus loin Frazer, parlant à présent des tabous généraux sur les meurtriers [17], expose comment les guerriers ayant tué dans les combats, au même titre que les meurtriers ordinaires, sont soumis au retour des campagnes à diverses restrictions. « Le lecteur », écrit Frazer, « qui se demande encore si les règles de conduite que nous venons de considérer sont fondées sur des craintes superstitieuses ou dictées par une prudence rationnelle, verra probablement ses doutes se dissiper en apprenant que des règles du même genre sont souvent imposées, avec plus de sévérité encore, aux guerriers après leur victoire et quand ils n’ont plus à craindre l’ennemi humain et vivant. Dans les cas de ce genre, une des raisons de ces restrictions gênantes imposées aux vainqueurs à l’heure de leur triomphe est probablement la peur des esprits en courroux de ceux qui ont été tués ; du reste, l’influence que la crainte des esprits vengeurs exerce sur les meurtriers s’exprime souvent d’une façon bien nette. » Parmi les exemples que cite ensuite Frazer, je choisis quelques-uns : « À Logea, île située au large de l’extrémité sud-est de la Nouvelle-Guinée, les hommes qui ont tué ou contribué à tuer des ennemis s’enferment chez eux pendant une semaine. Ils doivent éviter tout commerce avec leurs épouses et leurs amis, et de toucher leur nourriture avec les mains. Ils ne peuvent manger que des aliments végétaux, qu’on leur apporte cuits dans des plats spéciaux. L’objet de pareilles restrictions est de protéger les hommes contre l’odeur du sang des tués ; car s’ils venaient à sentir ce sang, ils tomberaient, croit-on, malades et mourraient...
« Certaines tribus sud-africaines exigent de celui qui a tué à la guerre un ennemi très brave qu’il se tienne loin de sa femme et de sa famille pendant dix jours après s’être lavé le corps dans une eau courante... Quand un Nandi de l’Afrique Orientale anglaise a tué un membre d’une autre tribu, il peint en rouge tout un côté de son corps, de sa lance et de son épée ; il peint l’autre côté en blanc. Pendant quatre jours après le meurtre, il est regardé comme impur et il ne peut pas aller chez lui. On exige qu’il se bâtisse un petit abri près d’une rivière où il demeurera ; il lui est défendu de s’unir à sa femme ou à son amie... Chez les Akikuyus de l’Afrique Orientale anglaise, tous ceux qui ont versé du sang humain doivent être purifiés. Pendant une durée d’un mois après qu’ils ont versé le sang, il leur est défendu d’avoir aucun contact avec des femmes. Au contraire, quand un guerrier Ketosh de l’Afrique Orientale anglaise, qui a tué un ennemi à la guerre, revient chez lui, il est de toute première nécessité qu’il s’unisse à sa femme aussitôt que possible ; ceci, croit-on, empêche l’esprit de son ennemi défunt de le hanter et de l’ensorceler...
« Chez les Indiens Natchez de l’Amérique du Nord, les jeunes braves qui avaient pris leur premier scalpe étaient contraints pendant six mois à observer certaines règles d’abstinence. Ils ne devaient pas dormir avec leur femme, ni manger de la viande ; leur seule nourriture était du poisson et de la bouillie. La violation de ces règles eût entraîné de graves conséquences ; l’âme de l’homme qu’ils avaient tué aurait causé leur mort par la magie ; ils n’auraient plus pu triompher de leurs ennemis, et la moindre blessure leur aurait été mortelle... »
Arrêtons ici ces citations pour nous demander jusqu’à quel point Frazer a pénétré la causation de ces rites en rattachant, d’une part, les tabous propitiatoires sur les guerriers à la magie homéopathique, d’autre part les tabous expiatoires sur les meurtriers, si étrangement analogues aux premiers, à la crainte du retour vengeur de l’esprit des morts.

*

Étudions d’abord ses explications des tabous propitiatoires sur les guerriers, ceux qui constituent justement un étrange parallèle à l’impuissance de nos soldats. Je crois l’explication de Frazer par la magie homéopathique fort juste ; la vertu imaginaire de la continence pour garder ses forces au guerrier dépasse en effet de beaucoup les frontières de la réalité. Mais aussi, semble-t-il, de la simple magie homéopathique par le contact contaminant de la femme, et c’est ici que la psychanalyse peut aller plus loin que Frazer dans la compréhension.
D’abord, revenant à la première tentative d’explication qui se présentait à l’esprit, la vertu fortifiante de la continence, je crois que cette vertu peut, dans l’imagination primitive survivant dans notre inconscient, être d’essence, non pas rationnelle, mais magique ; on connaît en psychanalyse la toute puissance attribuée au liquide fécondateur mâle ; le garder serait alors conserver devers soi un mythique talisman de victoire.

Mais un élément d’inspiration cette fois mi-religieux mi-magique commande encore plus impérieusement la continence comme prélude aux victoires : l’angoisse archaïque, infantile, des fils devant le Père, ce premier de tous nos ennemis ! L’ennemi réel, actuel, le figure, le ressuscite. Il faut alors, pour acquérir le droit de le vaincre ensuite, d’abord lui sacrifier : on lui sacrifie alors le bien le plus cher, la possession des femmes, de ces mêmes femmes pour lesquelles, lors du parricide initial en la Horde primitive, les fils l’avaient tué ! Ainsi, après avoir été symboliquement expié d’avance, le crime initial pourra être, sur le corps de l’ennemi, victorieusement renouvelé.
La continence, consciemment voulue des primitifs par le tabou ou inconsciemment imposée à nos soldats par l’inhibition, sera d’ailleurs comme l’équivalent d’une castration temporaire offerte en obéissance au Père, à ce même Père qui, préhistoriquement, dut parfois châtier par la castration ses fils grandis quand ils convoitaient ses femelles, castration dont la circoncision, si répandue encore sur la terre, est restée témoignage et symbole. Et n’y aurait-il pas, de plus, comme me le suggérait une amie, femme d’un de nos meilleurs psychanalystes, une sorte de fidélité homosexuelle gardée à la horde des frères à laquelle le soldat, en entrant au régiment, s’est incorporé ?
Quant au jeûne des guerriers primitifs, en particulier leur abstinence de viande, il doit figurer un renoncement au cannibalisme initial des fils après le parricide. Mais le cannibalisme étant, plus que tout autre trait archaïque, refoulé, surmonté parmi nous, point n’est surprenant qu’il ne fût plus besoin de le nier par des rites, et que les soldats de 1939 ou 1940 n’aient jamais boudé à leur repas ni à la viande que contenait leur gamelle.
Par contre la sexualité n’ayant jamais pu être aussi réprimée, nous retrouvons, dans le mythe guerrier du vin français ou du café allemand de l’intendance et même dans les mythes analogues épars aux casernes du temps de paix, de cette paix trop précaire, la survivance d’un archaïque rite propitiatoire de haute valeur et grande efficacité dans l’imagination inconsciente des soldats.

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Cependant les tabous expiatoires sur les meurtriers, si répandus parmi les guerriers primitifs, ne semblent plus se rencontrer chez les civilisés qui, après la victoire, prennent chez eux sans remords du sang versé de l’ennemi. Freud avait déjà remarqué cette différence, il écrivait en effet, lors de la précédente guerre, dans ses Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort [18] :
« Auprès du cadavre de la personne aimée prirent naissance, non seulement la doctrine de l’âme, la croyance à l’immortalité et une puissante racine du sentiment de culpabilité de l’humanité, mais encore les premiers commandements éthiques. La première et plus importante interdiction de la conscience morale est la suivante : Tu ne tueras point. Elle avait été acquise à titre de réaction contre la satisfaction haineuse touchant la personne aimée, satisfaction cachée derrière le deuil ; peu à peu elle s’étendit à l’étranger non aimé et enfin même à l’ennemi. »
Elle devait donc aboutir, cette interdiction, au précepte chrétien, si peu suivi d’ailleurs : Tu aimeras tes ennemis.
Cependant Freud poursuit : « Dans ce dernier cas l’interdiction n’est plus ressentie par l’homme civilisé. Quand les luttes sauvages de cette guerre auront abouti dans un sens ou l’autre, chacun des combattants victorieux rentrera tout joyeux chez lui retrouver sa femme et ses enfants, sans se laisser troubler par la pensée des ennemis qu’il aura tués dans des combats corps à corps ou au moyen d’armes à longue portée. Il est curieux de le constater : les peuples primitifs qui subsistent encore sur notre planète et qui se trouvent certes plus proches de l’homme primitif que nous se comportent autrement en cette matière – ou bien se comportaient autrement tant qu’ils n’avaient pas encore subi l’influence de notre civilisation. Le sauvage – Australien, Bochiman, Fuégien – n’est aucunement un meurtrier sans remords ; quand il revient vainqueur d’une expédition guerrière il ne doit pas rentrer dans son village, il ne doit pas toucher sa femme avant d’avoir expié ses meurtres guerriers par des pénitences souvent longues et pénibles. Naturellement nous expliquons ceci aisément par ses superstitions ; le sauvage craint encore la vengeance des esprits de ceux qu’il a tués. Mais les esprits des ennemis massacrés ne sont rien autre que l’expression de sa mauvaise conscience touchant sa dette de sang ; sous cette superstition se dissimule une sorte de délicatesse morale que nous, civilisés, avons perdue. »
Je crois que nos soldats du XXe siècle eux-mêmes ne l’ont pas tout à fait perdue, cette délicatesse morale du primitif. Mais ceci suivant un processus qui fait de plus en plus refluer en arrière dans le temps les pratiques, les rites primitifs à mesure qu’ils sont de plus en plus refoulés dans l’inconscient au cours de l’évolution culturelle.
La circoncision, chez les primitifs rite de la puberté, qui présidait à l’entrée dans la société des hommes, a été refoulée de plus en plus haut dans le temps et n’est plus pratiquée, parmi nous, chez les Israélites observateurs du rite, et ceci depuis de nombreux siècles, que chez les enfants au berceau. De même le rite expiatoire de la continence, propre à apaiser les esprits des morts, est pratiqué à présent chez nos guerriers modernes, avant le meurtre, avant les combats, ainsi qu’en témoigne le mythe du vin ou du café de l’intendance. Aussi, dès les combats achevés, avant la démobilisation, les soldats de nos armées, victorieuses ou même vaincues, peuvent-ils retrouver leur puissance génésique un temps entravée.
Le même jeune et héroïque cousin dont j’ai rapporté plus haut les dires me contait comment l’un de ses camarades, au cours de la retraite ou plutôt de la déroute des armées françaises, en juin 1940, alors qu’on comprit que tout était perdu pour la patrie, s’était comporté. À partir du 12 juin, il se livra à une véritable orgie sexuelle : il ramassait, au bord des routes, de jeunes réfugiées et dans le fond du camion qui le transportait les possédait, cependant que les camarades à l’avant du camion avaient discrètement tendu les toiles. (En général cependant les soldats harcelés par la retraite ou la déroute avaient d’autres préoccupations : manger, surtout dormir !)
Dans l’armée allemande d’occupation de la France et sans doute aussi aux autres pays envahis par Hitler, le code militaire punissait de mort le viol. Si une telle sanction était prévue, c’est que la tentation de commettre le crime, chez les soldats vainqueurs, est toujours très forte. Mais n’étaient pas punies de mort les relations sexuelles consenties par les femmes des pays vaincus avec les soldats vainqueurs. Et l’on sait que Vénus eut toujours des sourires pour Mars.
Ces déchaînements génésiques suivant l’arrêt des combats, auxquels les primitifs tentent d’opposer des tabous presque aussi implacables que parmi nous l’interdiction du viol aux armées allemandes, sont à rapprocher de l’ordre magique impérieux rapporté par Frazer et donné à l’inverse de ces tabous eux-mêmes au guerrier meurtrier Ketosh de s’unir au plus vite, dès son retour, à sa femme, afin de triompher à nouveau de la force de l’ennemi, cette fois de son esprit. Dans ce retour du refoulé dans le refoulant, nous voyons transparaître le reflet du double crime oedipien initial, meurtre du père aussitôt suivi de la triomphale prise de possession de ses femmes. Or les déchaînements sexuels de certains des soldats européens, dès la fin des combats célèbrent à nouveau ce lointain triomphe sur leur mode détourné.
Lors de la fin de guerre en Europe, en 1945, cette attitude archaïque de guerriers vainqueurs devait se manifester sur une échelle, en Europe centrale, par le viol des femmes aux pays vaincus. Et ceci en raison directe de la sauvagerie des troupes d’invasion restées, suivant leur origine asiatique ou coloniale, plus proches de l’originelle barbarie.

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Le mythe du « vin de l’intendance » nous permettra de répondre, mieux encore que les deux précédents du « cadavre dans l’auto » ou de « l’argent deviné », à une question que se sont peut-être déjà posée mes lecteurs. Le fait que des mythes analogues se retrouvent en tant de lieux divers est-il dû à leur diffusion à partir d’une source commune ou à une uniformité de l’esprit humain qui porterait en tous pays mêmes fruits comme le poirier, partout où il croît, porte des poires ? Nous sommes ici en face du même problème posé aux folkloristes par les contes d’enfants, Chaperon Rouge ou Belle au Bois Dormant, retrouvés pareils du pays des Cafres à celui des Eskimos.
On serait tenté, pour nos mythes du cadavre dans l’auto ou de l’argent deviné, d’être diffusioniste, en ce temps de communications rapides, même en temps de guerre, par la télégraphie sans fil et par l’avion. Il est plus difficile de l’être pour le mythe du vin de l’intendance qui, à l’inverse des deux premiers, ne circule pas en pleine clarté.
Si la diffusion ne saurait être exclue dans la propagation de certains mythes, l’unicité de l’esprit humain est ce qui d’abord les engendre. Nous psychanalystes qui voyons, du sauvage au civilisé, les mêmes complexes hanter le tréfonds inconscient du psychisme humain, nous ne saurions nous étonner si nos mythes de guerre contemporains, nourris aux sources les plus archaïques de l’humanité, s’avèrent semblables sous tous les climats.

Chapitre IV

Mythes de l’ennemi impuissant ou amical et des larmes de la mère

Dans les trois thèmes mythiques qui précèdent, ceux du cadavre dans l’auto, de l’argent deviné, du vin de l’intendance, nous avons retrouvé des traces archaïques du sacrifice humain, de l’offrande-sacrifice, de la continence propitiatoire. Chaque fois l’angoisse ambiante, due à la guerre menaçante ou déclarée, se trouvait liée par un mécanisme psychique analogue : en échange d’un sacrifice imposé au combattant, le Destin abattrait l’ennemi soit par l’intermédiaire d’un assassin, soit par la force du combattant lui-même heureusement accrue de par sa continence.
Mais la valeur redoutable de l’ennemi n’était niée par aucun de ces mythes ; Hitler, dans les mythes français, rayonnait dans toute sa terrible majesté. Il devait seulement être abattu par quelque adversaire plus fort encore que lui-même, soit son assassin présumé, soit le soldat français vainqueur des soldats hitlériens. L’angoisse se trouvait donc liée par une sorte d’identification de l’adversaire de Hitler à la force redoutée de celui-ci, identification obtenue du Destin grâce aux pratiques mi-religieuses mi-magiques du sacrifice qui implore mais aussi qui force le Destin.
Dans les mythes qui suivent, les peuples angoissés par la menace de l’agression ennemie emploient un autre mécanisme pour lier leur angoisse devant le danger, mécanisme plus simple et primitif encore : ils nient simplement que l’ennemi soit dangereux.

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Avant que n’éclatât la guerre, pendant l’été de 1939, je pus recueillir en France, de la bouche de diverses personnes, le récit suivant, chaque fois étrangement identique :
1. « Un Anglais voyageait récemment en Rhénanie (ou sur les frontières de la Slovaquie ou de la Hongrie), dans une superbe Rolls-Royce. À un tournant de la route, il se trouve soudain face à face avec un défilé de chars d’assaut allemands. Il marchait trop vite pour pouvoir freiner à temps ; l’auto va faire collision avec le char ; l’automobiliste ferme les yeux, croyant sa dernière heure venue ; le choc a lieu... L’Anglais alors rouvre les yeux ; quelle n’est pas sa surprise de voir sa Rolls-Royce intacte mais le char d’assaut allemand gisant en pièces sur la route ! Tant le matériel des chars d’assaut allemands, faits de bois et de fer blanc, est mauvais [19]. »
Le narrateur ou la narratrice ajoutait chaque fois tenir le fait de quelqu’un qui connaissait cet Anglais. Voilà, me dis-je alors, un mythe exprimant admirablement l’espoir, que ressentent les Occidentaux, en particulier les Français alliés de l’Angleterre, de la supériorité industrielle de l’Empire Britannique sur les armements allemands. Quel plus beau symbole de cette supériorité qu’une Rolls-Royce, ce magnifique produit de l’industrie britannique ! Quant au char d’assaut en fer blanc, il figure de façon excellente ce que les adversaires de l’Allemagne voudraient que fussent tous ses bruyants armements : un bluff colossal.
La guerre éclatait pourtant et voici que bientôt me parvenait, rapportée par une cousine par alliance, originaire du Danemark, le récit suivant :
2. « Sais-tu », me dit-elle un jour, « qu’au Danemark on rapportait juste avant la guerre le fait suivant, qui serait arrivé à un Allemand voyageant en Angleterre ? Cet Allemand parcourait l’Angleterre dans une superbe Mercédès. À un tournant de la route, il se trouva soudain face à face avec des chars d’assaut anglais. Il marchait trop vite pour pouvoir freiner à temps ; l’auto va faire collision avec le char ; l’Allemand ferme les yeux, pensant sa dernière heure venue ; le choc a lieu... L’automobiliste rouvre les yeux ; le char d’assaut gisait devant lui en pièces tandis que sa Mercédès était intacte ! Tant le matériel des chars d’assaut britanniques est mauvais... »
Ainsi le même mythe, presque en termes identiques, avait exprimé l’espoir du camp adverse : la puissance industrielle allemande, figurée par la superbe Mercédès, victorieuse des armements britanniques, eux-mêmes un bluff colossal !
Dans ces deux versions en miroir du même mythe de l’auto et du char d’assaut, une identique négation de la force de l’adversaire venait lier l’angoisse née de l’imminence de la guerre.

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Voici à présent quelques mythes d’allure plus familière, bien que toujours de l’ennemi impuissant. J’extrais ce pittoresque récit d’une lettre reçue de Suisse et adressée, vers la fin de 1939, par l’un de ses compatriotes, à l’un de nos collègues psychanalystes, Dr Leuba, résidant à Paris :
3. « Que je te raconte une chose drôle au possible car si je veux te la dire de vive voix, je pourrais hélas ! peut-être attendre longtemps. Or, dans la nuit du 10 au 11 novembre, ayant mission de créer des incidents de frontière, plusieurs paquets de 20 Boches fusil en avant ont franchi un pont quelque part sur le Rhin. Arrivés sur une grande place, sans essuyer un seul coup de feu et ne voyant âme qui vive, ils avaient un peu l’air culcul la reinette. Tout à coup à un signal de clairon 150 à 200 soldats suisses sortant de tous les coins les cernent et un officier d’une voix de tonnerre crie : Garde à vous, fixe, arme à terre ! Et tous les Boches d’obéir et de se faire interner. Un peu plus loin, ne voyant rien bouger, une cinquantaine d’autres Boches à poil, leur uniforme et leur fusil dans un sac de caoutchouc, ont franchi le Rhin à la nage, poussant leur sac devant eux. Arrivés sur notre rive, nos soldats leur ont aidé à sortir, ont pris soin des sacs et les ont mis au garde à vous fixe, dans leur tenue plus que légère. Je tiens la chose d’un voyageur sérieux (en Suisse commis-voyageur) dont un client pharmacien était à la fête. Inutile de te dire que ça n’a pas paru dans les journaux je ne sais au juste pour quelle raison. »
On voit que le correspondant de notre collègue attachait grande créance à ce récit. J’appris par ailleurs qu’avec de légères variantes les deux épisodes qui le constituent couraient la Suisse : soldats allemands aventurés en sol suisse internés sans résistance par des détachements de l’armée helvétique ; soldats allemands ayant franchi le Rhin à la nage puis surpris ridiculement à poil et sans armes par des Suisses qui les font prisonniers. L’orgueil patriotique de la fière petite nation menacée dans son indépendance séculaire, alors qu’on craignait une violation allemande de son territoire, trouvait ainsi à se satisfaire par ces récits, évidemment mythiques, où de braves soldats suisses s’emparaient sans résistance de soldats allemands ou désarmés dans leur nudité ou impuissants à se servir de leurs armes, tant ils étaient intimidés par la vaillance helvétique.
Ainsi revivait, dans ces mythes, quelque chose de la légende de Gessler et Guillaume Tell.
L’impuissance de l’ennemi est donc le désir le plus intense des peuples menacés, désir qui alimentait en Suisse le si curieux mythe à la Guillaume Tell dont nous venons de rapporter des variantes, comme en France, en Allemagne et sans doute aussi en Angleterre, le mythe si représentatif de l’auto et du char d’assaut.

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Cependant le danger que constitue l’adversaire peut être nié de façon plus énergique encore dans des fantasmes où l’agression ennemie n’est plus seulement neutralisée, mais se retourne en son contraire.
Voici deux anecdotes recueillies au début de 1940 :
4. « À la source où ils vont puiser de l’eau, des soldats allemands et des soldats français se rencontrent. – Personne ne nous voit, disent-ils, on ne va pas se tirer dessus ! »
5. « Un soldat des avant-postes se trouve tout à coup en face d’une sentinelle allemande armée de sa mitraillette. Le soldat se sent perdu, il voit son dernier moment venu. La sentinelle, un homme plus très jeune, lui dit dans un excellent français : Débine-toi, mon vieux, et vite, car derrière moi il y a un jeune qui, lui, ne te raterait pas ! » Les jeunes sont en effet plus fanatiques, plus féroces que les vieux, ainsi que le sait si bien le Führer des jeunesses hitlériennes.
Je transcris enfin d’une lettre, à moi adressée le 26 août 1940 par l’un de nos collègues psychanalystes, les deux extraits suivants :
6. « Un détachement qui apporte le ravitaillement aux avant-postes se perd en route et se trouve tout à coup avec sa soupe devant un avant-poste ennemi. Celui-ci, au lieu de le capturer, déclare à ceux qui le composent qu’ils se sont trompés de direction et leur montre par où aller pour rejoindre les lignes françaises. (J’ai lu, ajoute mon correspondant, cette petite histoire dans un périodique américain, je crois que c’était Life. L’histoire correspond d’ailleurs en plus à l’idée que les Américains avaient de cette guerre avant les derniers événements de Norvège. Ils l’appelaient volontiers une phoney war (drôle de guerre)). »
7. « Un jeune officier commande un avant-poste devant la ligne Maginot dans un secteur tout à fait calme. Un beau jour le haut-parleur allemand leur annonce que, dans trois heures exactement, ils seront bombardés par l’artillerie lourde allemande et qu’ils doivent se retirer auparavant, afin de n’être pas écrasés. Les Français n’en croient pas un mot et ne bougent pas. Deux heures trois quarts exactement après ce premier avertissement le haut-parleur allemand recommence à parler, disant qu’il ne reste aux Français que quinze minutes pour se retirer. Autrement, ce sera pour eux la mort et on ne veut donc pas les tuer ! Cette fois l’officier français prend la chose au sérieux ; il se déplace avec son détachement et il voit réellement à l’heure indiquée des obus lourds éclater à l’emplacement où il se trouvait auparavant avec ses hommes. (L’histoire, ajoute mon correspondant, m’a été rapportée par une amie américaine à laquelle le jeune officier, fiancé de sa nièce, l’aurait personnellement racontée. Cas typique par ailleurs de la manière dont on apprend cette sorte d’histoire.) »
Et mon collègue de conclure : « Ces deux légendes me semblent très intéressantes et typiques à plusieurs égards, en particulier comme exemples du désir de nier la réalité de la guerre et ses dangers. Ennemi amical, retournement d’une chose en son contraire, tout ceci dans le but de maîtriser et surmonter la peur. »
Je ne saurais mieux dire.
À ce cycle appartenait sans doute la légende, si courante en 1914-1918, des bons Wurtembergeois prévenant les Français, dans les tranchées d’en face, qu’ils allaient être relevés par des Prussiens féroces. Ou bien celle des Anglais et des Allemands jouant au football entre les lignes, dans le No Man’s Land, histoire où le mépris des Français pour leurs alliés trop sportifs trouvait à se satisfaire en même temps que le danger constitué par l’ennemi était nié. De même, en Autriche, le bruit courait vers cette époque que les Russes et les Autrichiens se rencontraient amicalement entre les lignes et ne se tiraient dessus que sur un signe convenu lorsqu’avait lieu une inspection.
Le jeune cousin qui me rapportait de si intéressantes précisions sur le mythe du vin de l’intendance me contait le fait suivant :
8. « Après l’armistice franco-allemand, un de ses jeunes camarades, qui se trouvait en zone libre, voulait aller voir sa femme qui venait d’accoucher à Bordeaux. Il s’y rend. Arrivé à la frontière des zones, une sentinelle allemande lui demande ses papiers. Ils ne sont pas en règle : bien qu’en civil il n’a pas été démobilisé. L’Allemand lui dit alors de rebrousser chemin, car s’il continuait, il serait fait prisonnier. » Le cousin m’affirma cette fois la véracité du fait.
Sans doute, alors que les Allemands étaient devant Bordeaux, avaient-ils déjà des prisonniers à revendre et ne tenaient-ils pas à en ajouter aux deux millions environ qu’ils tenaient déjà. Le fait pourrait donc être véridique, mais son substratum mythique, le fantasme de désir qu’il exprime, n’en anime pas moins le récit. Un fait réel peut parfois coïncider avec un mythe.
J’ai moi-même vu, étant en Bretagne, lors de l’invasion du Finistère, des officiers et soldats français se promener tranquillement dans les rues de Quimper auprès des Allemands, ceci avant même la signature de l’armistice par la France [20].
L’armistice une fois conclu, d’autres mythes de « l’ennemi amical » se mirent à circuler.
À Paris ma femme de chambre me rapporta, en décembre 1940, le trait suivant, que venait de lui conter notre chauffeur :
9. « À Versailles, un Allemand sort d’un restaurant où il a fait un bon repas. Il dit qu’il en a assez de la guerre, qu’on vit bien en France. Il crie alors : Vive la France ! Un autre Allemand le prend au collet. On l’aurait fusillé. »
Je tiens de ma femme de chambre encore l’histoire suivante qu’elle me dit lui avoir été rapportée par une dame connaissant le jeune homme dont il va être question :
10. « Un simple soldat était ordonnance chez un officier français. Ils avaient combattu ensemble sur la ligne Maginot. Ils sont faits prisonniers. L’ordonnance dit : C’est tout de même embêtant d’être à présent prisonniers ! – Son officier lui dit : Ne t’en fais pas ; nous verrons d’ici quelques jours ! – Au bout de quelques jours l’officier français s’amène en officier allemand et donne à son ordonnance le plan pour s’évader. Le jeune homme est arrivé à Paris sain et sauf. »
Voici à présent des mythes où le caractère redoutable de l’ennemi, loin d’être nié, est exagéré, mais où le rare privilège de son amitié n’en est que plus patent :
11. « Un officier allemand prend congé de son hôtesse parisienne en l’exhortant à cacher ses enfants dans la cave en cas de départ des troupes allemandes, car en se retirant le commandement donnera l’ordre de tuer tous les petits Français. »
L’annonce de ce nouveau massacre des Innocents m’a été rapportée, le 20 décembre 1940, par l’un de nos collègues psychanalystes, le Dr Paul Schiff. Une soeur de la Petite Roquette aurait appris la chose en venant de Villacoublay. D’autre part, un monsieur de Nantes l’aurait rapportée à son fils lequel l’aurait répétée à un acteur de Paris, lequel l’avait entendu aussi conter par sa propre mère, laquelle le tenait de sa mère à elle habitant la Queue les Yvelines.
Le même informateur me rapportait, le même jour, cette autre version, qu’il tenait d’une de ses malades, laquelle la lui aurait contée il y avait un mois :
12. « Une infirmière a soigné un officier allemand. Reconnaissant, il veut bien lui faire un cadeau ; elle refuse. Comme cadeau il lui donne alors le conseil, en cas de départ des troupes allemandes de Paris, de mettre à l’abri tous ceux auxquels elle tient, parce que les Allemands ont reçu des ordres formels de procéder à un massacre de tous les Français. Ils devront obéir la mort dans l’âme. »
Ainsi, dans ces deux derniers mythes, l’amitié d’un ennemi par ailleurs redoutable et féroce apparaît comme une grâce exceptionnelle de haute valeur. De plus, fantasme de désir consolateur, les Parisiens gémissant sous le poids de l’occupation ennemie se permettent d’escompter le départ rêvé de leurs oppresseurs [21] !

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Je rapporterai enfin un autre « mythe de pitié » d’une tout autre nature.
Vers les mois de mars ou avril 1940, un nouveau mythe se mit à circuler, reproduit même comme une importante nouvelle par divers journaux :
13. « La source de Sainte Odile en Alsace, à sec depuis très longtemps, se serait remise à couler ! Et cette source, on l’assurait, c’était de notoriété publique, aurait déjà coulé de même trois mois avant l’armistice, en 1870 et en 1918. Donc, dans trois mois, la France aurait la paix ! »
Par ailleurs, j’appris alors de mon fils, qui revenait d’un séjour à Assise, que là-bas régnait une légende analogue relative à une source intermittente :
14. « Cette source, qui sourd près de la cellule de Saint François, coulerait toujours quelques semaines avant un grand événement national, en 1918 avant l’armistice. Elle aurait même annoncé le cataclysme sismique de Messine. »
Je traduis enfin du Dictionnaire de la superstition allemande [22] : « Les eaux permettent de prédire le temps et la croissance des moissons. Innombrables sont en Allemagne les "sources de la faim" (Hungerbrunnen), les flaques de la faim (Hungerpützen) qui, lorsqu’elles coulent, prédisent l’élévation du coût de la vie (d’où leur nom de "sources de la vie chère" (Teuerbrunnen)), et qui, lorsqu’elles tarissent, annoncent au contraire une bonne année d’où encore leur nom de "sources des moissons", "sources du vin". – Quand les sources tarissent en automne, elles vont vers le blé, c’est-à-dire qu’une année fertile s’ensuivra », dit un adage, cité par nos auteurs d’après Schönwerth.
Rapprochons-nous l’un de l’autre ces trois mythes, peut-être leur sens s’éclairera-t-il. Nous frappe d’abord ce fait que l’effluence des sources prophétiques peut annoncer quelque événement néfaste : le cataclysme de Messine ou des disettes. On pourrait peut-être rétorquer que, si les sources tarissantes « en automne » prédisent l’abondance, c’est que l’imagination populaire peut croire quelles ne tarissent au-dessus de terre que pour mieux couler au-dessous du sol « vers le blé ». Il n’en reste pas moins que la disparition de l’eau apparente se trouve mise en rapport avec un bonheur et sa réapparition avec un malheur, contrairement à ce à quoi l’on pourrait s’attendre en fait de fertilité !
Et si le désir ambiant de victoire eût dû faire prophétiser aux eaux de la source de Sainte Odile comme de la source d’Assise, en sus de la paix la victoire, cependant la plupart des versions du mythe de Sainte Odile se bornaient en 1940 à prédire l’armistice, sans préciser plus, ainsi que me le confirmèrent des amis alsaciens.

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On sait que, pour l’enfant comme pour le primitif, toute la nature est anthropomorphisée. Aux yeux de ceux-ci, la Terre elle-même apparaît volontiers comme quelque être gigantesque qui nourrirait de ses produits toutes les créatures, ses enfants, à l’instar de la mère réelle. À cette mère immensifiée peuvent alors être attribués tous les sentiments qui agitent les humains, et les sources intermittentes et prophétiques figurent sans doute, au regard de l’imagination populaire, les larmes de la Terre-Mère pleurant les maux de ses enfants.
Elle pleure d’avance, dans les prédictions de disette, les souffrances de la faim que subiront les humains, et c’est pourquoi la disette survient, à rebours du réel, non quand les eaux tarissent, mais lorsqu’elles coulent, le symbole s’avérant plus fort que la réalité. Elle pleura d’avance, à Assise, les ruines et les morts du cataclysme sismique de Messine. Mais là aussi, comme en Alsace Sainte Odile, la Terre-Mère pleura pour annoncer l’armistice, la fin des combats.
Ici, dira-t-on, nous ne comprenons plus très bien. La Terre-Mère pleure-t-elle de joie à l’annonce de la paix qui va revenir ? Je ne le crois pas. Elle doit être supposée pleurer, notre mère la Terre, dans ce cas, les maux actuels de ses enfants. Ses fils en effet, par ailleurs, jonchent son corps immense, l’arrosent de leur sang, il y a donc de quoi pleurer ! Et les larmes sourdant aux sources doivent alors apparaître comme une immense imploration au Père céleste de la Mater dolorosa qui le supplie de mettre fin au martyre de ses enfants.
Si la fière annonce de la victoire manque au mythe si souvent, c’est sans doute parce que les eaux pitoyables de la source alsacienne de Sainte Odile gardent, avant toute autre chose, pour mission de supplier.
Ont-elles vraiment coulé, les eaux de la source de Sainte Odile, en le printemps de 1940 ? Je le crois, les sources de montagne coulant volontiers au printemps, lors de la fonte des neiges. Toujours est-il que leur effluence réelle importe moins aux yeux du psychologue que leur effluence symbolique. Et voilà que le Père céleste parut pour un temps exaucer la supplication de la Terre-Mère en semblant mettre trêve aux combats sur la terre de France environ trois mois plus tard, en juin.

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Je recueillis d’ailleurs à Saint-Tropez, en septembre 1940, un mythe où la Mère pitoyable reprenait sa forme humaine. La femme du psychanalyste dont j’ai parlé, à qui je devais déjà l’histoire du bûcheron et de la carriole (version 12 du mythe du cadavre dans l’auto) me disait qu’à Beg-Meil, où elle avait séjourné cet été de guerre, en juillet, donc après l’armistice franco-allemand mais sous l’oppression de l’occupation, on racontait dans le village que la Sainte Vierge était apparue à une petite fille de huit ans, lui disant :
15. « La paix sera signée le 15 août, mais toi tu ne le verras pas, car toi alors tu seras morte. »
Intrication poétique du thème du sacrifice humain, étudié plus haut, avec celui de la Mère pitoyable, incarnée en la Sainte Vierge par l’imagination religieuse des Bretons.
Un autre mythe m’était rapporté, au début d’octobre, par une amie, réfugiée de Paris aux Lecques par Saint-Cyr (Bouches-du-Rhône). L’épisode aurait évidemment eu lieu avant le désastre de la France ; mon amie en tenait le récit de son hôtesse :
16. « Deux soldats sont sur la route. Un paysan les rejoint et leur offre des places dans sa carriole. Quand ils y montent, ils y trouvent une jeune religieuse déjà installée. Plus loin, en pleine campagne, elle se prétend arrivée à destination et demande à descendre. Avant de les quitter elle dit aux militaires de n’avoir aucune crainte, que la guerre se terminerait avant l’été, qu’ils n’auraient aucun mal et que tout serait pour le mieux.
« Elle disparaît et les hommes voient par terre un papier perdu, pensent-il, par la bonne soeur. Ils le ramassent et à leur grande émotion ils retrouvent dans l’image pieuse représentant la petite soeur Sainte Thérèse de Lisieux les traits exacts de leur compagne de voyage. »
Dans cette version, la Mère pitoyable est figurée par ce doublet de la bonne Vierge qu’est devenue pour les croyants la petite sainte de Lisieux, laquelle paraît d’ailleurs encore promettre à la guerre une issue heureuse.
Cependant, dans les deux versions précédentes, les yeux de la Mère apitoyée ne pleuraient pas. Or voici que, dans cette Corse que Mussolini voulait arracher à la France, malgré l’ombre de Napoléon ! la Vierge, telle la Terre aux sources pleureuses, s’est miraculeusement mise à verser de vraies larmes, de ses yeux humains, sur les malheurs de ses enfants :
17. « La Sainte Vierge pleure à Sartène... » pouvait-on lire dans le Paris-Soir du 7 janvier 1941.
« La Vierge pleure ! La Vierge pleure ! – Où cela ? – À côté, cours Santana, dans la maison jaune... Toute une population curieuse, émue, angoissée, roule aussitôt vers le cours Santana et se bouscule pour entrer dans la maison jaune. Et les plus favorisés grimpent l’escalier, arrivent au dernier étage, sous le toit, et pénètrent dans un logis modeste, mais propre, où s’alignent trois lits. Les murs sont blanchis à la chaux.
« L’effigie de la Vierge a été décrochée de la paroi et exposée sur une commode. C’est une image de couleurs vives représentant Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, le coeur percé de sept glaives, bref, un chromo comme en vendent les marchands ambulants, et que l’on encadre ensuite. Rien donc que de très ordinaire, si les larmes ne s’y reconnaissaient à première vue.
« Une larme au coin de la paupière...
« En effet, entre le verre et l’image, j’en vois déjà perler une au coin de la paupière. Une autre a roulé dans la main que la Sainte Vierge ouvre en forme de calice. D’une façon générale, les larmes suintent, ruissellent, comme sur une vitre embuée.
« Le fait est donc patent. C’est l’humidité, disent quelques-uns. Mais, en vérité, il n’y a aucune humidité dans cette pièce. Je touche les murs en plusieurs endroits : ils sont parfaitement secs. En outre, le phénomène s’est déjà produit une première fois et, depuis, les larmes se sont renouvelées et ont mystérieusement disparu.
« Un grand silence règne parmi les visiteurs. Le clergé vient alors chercher l’image, afin de la placer en observation dans la sacristie de la paroisse Santa Maria, où une foule défile aussitôt. En attendant que l’Église se soit prononcée, tout le peuple de Sartène vit dans l’impression d’un profond, d’un auguste mystère. »
Ainsi la Vierge de Sartène, six mois après le désastre de la France, pleurait tout comme, trois mois avant celui-ci, la Sainte Odile d’Alsace. Dans deux « marches » de la France menacées, mêmes larmes maternelles ruisselaient.

Chapitre V

Mythes de combat chez vaincus et vainqueurs

Truth is the first casualty in war. (La vérité est la première victime de la guerre.)

Quand deux cerfs aux forêts s’affrontent et engagent le combat, ou bien deux coqs au poulailler ou même deux chiens dans la rue, chacun d’eux croit bien entendu qu’il sera le plus fort. Sans quoi il fuirait comme le lapin devant le renard ou la gazelle devant le lion.
Le sentiment d’invulnérabilité, d’immortalité propre à l’inconscient insuffle ainsi à chaque combattant une conviction de force invincible. De même des hommes : quand un peuple s’en va à la guerre, il se croit sûr d’être, lui, le plus fort. S’il ne le croit pas, il tendra, sauf des cas extrêmes d’héroïsme, à se dérober tel, devant le renard, le lapin, ou devant le lion, la gazelle. C’est ce que firent à Munich, en septembre 1938, l’Angleterre et la France, malgré la signature de celle-ci l’engageant à soutenir la Tchéco-Slovaquie. « À Munich », comme l’écrivait Weygand dans un article du Journal daté du 11 novembre 1938, « la faiblesse française dut s’incliner devant la force allemande. »
Cependant, le 15 mars 1939, Hitler entrait à Prague, malgré les assurances données à Munich à Chamberlain qu’il serait désormais sans ambitions territoriales. « Le mouton devint enragé », Chamberlain se sentant bafoué réagit et donna, dès le 31 mars, la garantie anglaise à la Pologne à son tour menacée, l’encourageant par là à résister aux exigences de Hitler. Car l’Angleterre, fière de sa maîtrise des mers et de son long passé d’invincibilité, se décidait à affronter le combat contre l’hégémonie germanique de l’Europe, malgré la trop récente et trop restreinte conscription de son armée terrestre. La France suivait dans son sillage, malgré sa pauvreté en matériel de guerre et surtout en avions, chaque allié comptait sur l’autre pour parer éventuellement à la carence, l’une de son armée, l’autre de son matériel et de son aviation.
Mais surtout les Puissances occidentales, l’une dans le sentiment de sa valeur militaire éprouvée, l’autre de sa maîtrise incontestée des mers, se croyaient si terrifiquement imposantes que Hitler, l
6s voyant décidées au combat, reculerait. Tous les jours on parlait, dans les journaux de France ou d’Angleterre, du « bluff » hitlérien. Hitler bluffait, il avait déjà bluffé à Munich et on s’y était laissé prendre ! La prochaine fois, mieux avisés, mieux armés – n’avait-on pas eu le temps de forger des armes ? – on resterait ferme, on lui ferait peur. Et cette attitude de fermeté suffirait, sans avoir même besoin de tirer l’épée, pour lui faire respecter tous les territoires qu’il convoitait, en Pologne ou ailleurs. Ainsi Chamberlain magnifique garantissait en plus de la Pologne, la Roumanie, la Grèce et la Turquie... Qu’importait, puisque devant si formidable menace que la garantie britannique, Hitler reculerait !
De leur côté, les Allemands croyaient au « bluff » occidental. Jamais les Anglais, jamais les Français, pensaient-ils, n’iraient se faire tuer pour des Polonais ! Les Français en particulier ne seraient pas assez sots pour aller, suivant l’expression d’un de leurs journalistes, « mourir pour Dantzig » !
Ainsi, de part et d’autre, la croyance au « bluff » de l’adversaire, en tous temps l’un des plus dangereux mythes fauteurs de guerre, poussait chacun à adopter ces attitudes d’intransigeante jactance à partir desquelles on ne peut plus reculer.
Or, dès que les soldats allemands eurent pénétré aux plaines polonaises, qui, du lointain Occident, put aller secourir la Pologne, fût-ce par les airs ? On repoussa la tardive médiation italienne ; on ne sut opposer à la foudroyante progression germanique que les mythes habituels négateurs ou palliateurs des défaites réelles, mythes où l’ennemi est dépeint tantôt sans bravoure, tantôt sans succès, et toujours sans foi ni loi.

*

Je n’entends pas avancer qu’un ennemi, même victorieux dans l’ensemble, ne soit jamais de-ci de-là, localement, sans bravoure ou sans succès, ni surtout qu’il ne soit jamais sans foi ni loi !
Il n’est pas de morale internationale, malgré toutes les aspirations des moralistes, malgré les rêves de Société des Nations, parce qu’il n’est pas, on l’a souvent rappelé, de morale sans sanctions. La force armée, qui seule pourrait appliquer des sanctions, reste en chaque pays au service du seul intérêt national, et tous les pays, qu’ils l’avouent ou non, suivent la vieille maxime énoncée par je ne sais plus qui : My country right or wrong. Car le seul devoir d’un État est la grandeur nationale.
Or, autant et plus qu’une autre nation, l’Allemagne était animée d’un farouche esprit national ; elle s’est donc entendue à renier magnifiquement sa parole, l’Allemagne de Hitler en particulier. Quand Chamberlain reprochait à Hitler d’avoir violé en entrant à Prague et convoitant Dantzig la parole donnée à Munich, le chancelier du Reich proclamait fièrement qu’il n’avait à tenir sa parole qu’envers un seul : le peuple allemand, auquel il avait donc promis la révision du diktat de Versailles. Cette promesse sacrée, il la tenait !

*

Mais c’est de mythes que nous avons à traiter. J’étudierai ici surtout les mythes glanés en France, où je résidai en 1939 et 1940. Outre que ce sont les mythes que je connais le mieux, ils présentent cet intérêt d’être souvent des réactions de défense très typiques contre l’angoisse que par ailleurs ils trahissent, étant ceux d’un peuple bientôt vaincu.
On connaît les vantardises de guerre des peuplades primitives et leurs vilipenderies de l’ennemi ; on se souvient aussi de celles si grandiloquentes des héros de l’Iliade. Transposées en langage du siècle de la machine et de l’avion, les mêmes vantardises et les mêmes accusations se croisaient dans l’air du XXe siècle.
Dès que les troupes du Reich eurent franchi les frontières de Pologne, les atrocités toujours attribuées à un envahisseur furent rapportées. Les cruautés de caractère militaire : bombardements de nuit de tous les champs d’aviation polonais, éclaboussement de-ci de-là d’éclats de bombes sur les populations civiles, souffrances sans secours, sur les routes, des blessés soldats ou non, tout cela, mal nécessaire de la guerre, ne suffisait pas à l’animosité populaire, affamée d’horreurs dont charger l’ennemi pour le mieux haïr donc mieux combattre. Si les plaines de Pologne restaient trop lointaines pour qu’y parvinssent les armées, voire les avions de l’Occident, les rumeurs, plus volatiles, s’envolaient plus aisément d’Est à Ouest et arrivaient à Paris.
Donc les Allemands, d’abord, étaient sans bravoure. Leurs aviateurs, ces mêmes hommes qui avaient lâchement, de nuit, anéanti tous les avions polonais au sol, ne montaient leurs appareils, tant ils avaient peur, que si on les dopait ! Les quelques aviateurs que les Polonais auraient capturés étaient incroyablement jeunes, on devait les attacher à la carlingue, et tous sentaient l’éther [23].
En tous cas, à terre, le fantassin polonais était incomparablement supérieur au soldat allemand, autrement brave et mordant ! Si les Polonais reculaient, c’était que les Allemands se trouvaient en nombre supérieur, mais les pertes de ceux-ci étaient également trois fois, dix fois, supérieures ! Qu’est-ce qui resterait de l’armée allemande après la campagne de Pologne ! Leurs chars d’assaut eux-mêmes s’avéraient en matériel inférieur, tel le char d’assaut du mythe à l’auto, un matériel de pacotille, un vrai bluff ! Leur plus grand nombre seul permettait aux Allemands de progresser. (Le mythe du mauvais char d’assaut survécut même à la totale défaite polonaise.)
Si les Allemands, de plus, marquaient des succès, c’était qu’ils se servaient d’armes déloyales. Leurs avions n’attaquaient-ils pas, de préférence aux objectifs militaires, les villes ouvertes, écoles, hôpitaux, ambulances de la Croix Rouge ! Ne poursuivaient-ils pas systématiquement les femmes et les enfants fuyant sur les routes et dans les champs ? Une photographie montrant une fillette pleurant, dans un champ, sur le corps de sa soeur mitraillée, fut reproduite par toute la presse illustrée occidentale.
De ce point de vue il était curieux de comparer les allégations de la presse et de la radio françaises ou anglaises avec ce que disait, en sous-main, l’État-major français. J’eus l’occasion de l’apprendre par un diplomate qui avait parlé avec un officier de cet Etat-major. D’après ce dernier, les Allemands, à ce stade initial de la guerre, auraient vraiment en Pologne visé, comme ils le prétendaient, des objectifs militaires, si par ailleurs les bombes éclaboussaient forcément les civils... Quant à Varsovie, il suffisait d’avoir ouvert ses yeux et ses oreilles pour avoir entendu et lu, même dans les radios et journaux anglais et français, que les assiégeants avaient donné à la ville, laquelle avait annoncé qu’elle se défendrait, vingt-quatre heures pour l’évacuation de ses civils, délai qui fut prolongé de vingt-quatre heures encore avant le bombardement systématique. Mais le rappeler, voire simplement s’en souvenir, c’était de la germanophilie... Car, en temps de guerre, toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, et il convenait de maintenir sur toute la ligne le mythe de l’ennemi toujours et partout lâchement cruel, propre à exciter à la haine donc à la lutte.

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Cependant les Allemands, en fait d’atrocités contre les enfants, eussent fait plus encore que les mitrailler ! Les histoires de mains coupées n’étaient pas, comme en 1914 en Belgique, au premier plan. Les Allemands, cette fois, auraient lancé du haut de leurs avions, pour tenter les enfants, de jolis petits ballonnets, mais tout remplis d’ypérite. Et, stratagème plus raffiné encore, des bonbons empoisonnés. Des gens dignes de foi affirmaient en avoir tenu en mains. On aurait d’ailleurs trouvé en France et juste dans Paris de tels bonbons et de tels ballonnets. La hantise des gaz prenait des proportions insignes, Lors des alertes aériennes blanches qui résonnaient alors si souvent sur Paris, des femmes affolées croyaient sentir dans l’air des odeurs toxiques : certaines mêmes se jetaient aussitôt à terre, ce procédé étant recommandé en cas d’empoisonnement par l’ypérite et on les trouvait ainsi planquées.

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Les Russes, liés momentanément aux Allemands par un pacte de non-agression, envahissaient à leur tour la Pologne, prenant ses armées en retraite à revers. Après dix-huit jours de vains combats, la dernière résistance polonaise s’effondrait. Un étrange élargissement des accusations alors s’ensuivit : non seulement l’ennemi, auquel on ne pouvait plus contester mythiquement le succès, restait stigmatisé comme un barbare indigne, mais l’allié battu était couvert d’insulte et d’ignominie. Si l’on concédait encore au soldat polonais son inutile bravoure, l’inconsistant Beck, le falot Ridz-Smigly et tout le parti des « colonels » polonais qui avait fui en Roumanie, servaient de boucs émissaires à la déception populaire des peuples occidentaux devant l’écroulement de leur allié oriental [24].

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Tandis qu’en septembre 1939 les Occidentaux s’indignaient ainsi au récit des atrocités allemandes en Pologne, les Allemands renchérissaient sur la cruauté des Polonais qui eussent massacré, torturé, voire châtré, les aviateurs allemands quand ils étaient forcés d’atterrir. Le complexe de castration joua d’ailleurs un rôle dans la genèse de cette guerre : Hitler, dans son célèbre entretien avec Henderson, en août 1939, rapporté par le livre blanc anglais, éleva contre les Polonais ce grief capital d’avoir châtré des Allemands. Et j’avais toujours pensé, depuis qu’avait été signé le traité de Versailles, que ce traité contenait quatre clauses redoutables pour la paix à venir de l’Europe : indemnité écrasante échelonnée sur trente-deux années, confiscation de toutes les colonies allemandes, obligation pour l’Allemagne de déclarer dans l’article Ier du traité qu’elle se reconnaissait seule coupable de la guerre, ce qui constituait une bien vaine humiliation du vaincu ; mais la plus grave peut-être des causes de conflits à venir me semblait la constitution du corridor de Dantzig, coupant le corps de l’Allemagne de sa province de Prusse orientale. La Pologne ressuscitée avait beau avoir besoin, pour respirer, de ce poumon, de l’accès à la mer par le chemin de la Vistule, le « complexe de castration », de mutilation, d’un grand peuple viril en était excité. Et c’est en effet à propos de Dantzig et même d’Allemands soi-disant châtrés par des Polonais – coïncidence étrange – qu’éclatait la guerre en 1939.
Qu’y avait-il de vrai dans les atrocités attribuées par les Allemands aux Polonais, comme par les Polonais aux Allemands ? La fureur populaire, quand ne l’endigue pas la discipline militaire, peut bien se livrer à des excès contre un envahisseur haï ! Mais les impitoyables représailles allemandes durent vite y mettre fin : pour tout franc-tireur, comme en 1914 en Belgique, les Allemands n’hésitèrent pas à incendier en Pologne des villages entiers, voire à passer par les armes leurs habitants... Les atrocités sont loin d’être toujours un mythe, l’homme est resté un loup pour l’homme, suivant l’adage latin. Je veux seulement indiquer comment la vieille barbarie, même quand elle est partiellement endiguée par la discipline chez l’ennemi, lui est attribuée totale, comme la mauvaise foi.
C’est ainsi que la légende d’obus à gaz fournis aux Polonais par les Anglais apparut en Allemagne en réplique à celle des ballonnets d’ypérite lancés par les Allemands en Pologne et sur Paris. Toute l’Allemagne s’indigna, par sa presse et sa radio, de cette lâche perfidie britannique, puis, au bout de quelques semaines, la Pologne à bas, on n’en parla plus.
Car les mythes se fanent comme les fleurs, pour renaître d’ailleurs, comme elles, dans les mêmes circonstances de saisons et de climats [25].

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Cependant que l’hiver s’avançait glacial et rude au-dessus du front d’Occident quasi immobile, le 7 novembre éclatait à Munich, dans une brasserie où il devait parler, une bombe destinée à Hitler, tuant un certain nombre de ses partisans assemblés. L’explosion ne manquait le Führer que de quelques minutes ; son discours ayant été un peu plus court qu’il n’était prévu, il venait de quitter la salle. La propagande allemande s’empara aussitôt de l’attentat pour attiser la fureur du peuple contre l’ennemi ! C’était l’Intelligence Service britannique qui aurait monté le coup ; deux de ses agents étaient arrêtés à la frontière de Belgique dans un guet-apens et toute la diabolique organisation policière anglaise dénoncée.
L’Intelligence Service semblait pourtant bien incapable de tant de ruse efficace ! Mais le mensonge-mythe se trouvait aussitôt avalé tout chaud par le peuple allemand d’où s’élevaient des hurlements de colère contre l’ennemi qui recourait à de tels procédés. La perfide Albion et son lord de l’Amirauté Churchill, l’archi-ennemi de l’Allemagne, n’avaient-ils pas déjà, dès le 3 septembre, la guerre étant à peine déclarée, fait torpiller, disait la propagande allemande, le paquebot Athenia chargé de passagers américains, afin de faire croire à quelque attentat par un sous-marin allemand ? Ainsi, tout comme autrefois grâce au torpillage de la Lusitania par un soi-disant sous-marin allemand, eût été provoquée l’entrée en guerre des États-Unis contre l’Allemagne. À présent, c’était à la vie du Führer adoré que la perfide Albion s’en prenait !
Cependant, de l’autre côté des fronts de bataille, en France et en Angleterre, un autre mythe s’accréditait : c’eût été Hitler lui-même qui aurait fait monter l’attentat de Munich par des agents de la Gestapo afin de fouetter l’enthousiasme déjà déclinant du peuple pour sa personne. La guerre eût été de plus en plus impopulaire en Allemagne, on en rendait le Führer responsable, il sentait la partie perdue pour lui. Alors, par ses agents, il aurait fait insérer, dans le plafond de la salle de brasserie munichoise, la machine infernale, mais avait eu bien soin d’écourter son discours de façon à sortir avant le moment où le mécanisme d’horlogerie y mettrait le feu. De plus, démoniaque machiavélisme, Hitler, en faisant éclater une bombe dans une salle remplie de ses partisans, aurait ainsi trouvé moyen de se débarrasser sans en avoir l’air de certains d’entre eux. On négligeait, ce disant, que Hitler n’avait pas besoin d’exalter par un attentat feint sa popularité dans une Allemagne tout enivrée de sa récente victoire en Pologne.
L’énigme de l’attentat n’a pas été résolue et ne le sera peut-être jamais publiquement. Je m’imaginerais volontiers que seule des dissidents du national-socialisme, au sein même du parti, purent monter un attentat aussi hardi et insérer la bombe au plafond de la brasserie en dépit de toute surveillance. En tous cas, ni le mythe allemand de l’Intelligence Service ni le mythe franco-anglais de l’attentat provocateur de Hitler contre lui-même ne me semblent résoudre cette énigme-là.

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Cependant, dès avril 1940, dès la campagne de Norvège, les communiqués des deux partis commençaient à manifester de typiques discordances qui, jusqu’à la fin des hostilités, n’allaient plus beaucoup varier. Écoutions-nous alors la radio d’Allemagne, voici ce que nous entendions : « Nous avons coulé 18 000 tonnes brutes de vaisseaux anglais le long des côtes de Norvège ! » Silence par contre sur ses pertes propres, ou aveu du coulage d’un petit transport ou d’un petit contre-torpilleur.
Écoutions-nous le même soir la radio d’Angleterre : « Nous avions », déclarait-elle à son tour, « coulé cinq transports de troupes allemandes au large de la Norvège ; nous-mêmes n’avons perdu qu’un seul contre-torpilleur. »
Qui croire ? La dissimulation de ses propres pertes est un dogme de combat. Et le désir sinon la mauvaise foi peut magnifier les pertes de l’ennemi et faire croire que tout navire paraissant touché a coulé.
La campagne de Norvège doit cependant avoir coûté à l’Allemagne une bonne partie de sa flotte. Mais je ne sais combien de ses vaisseaux à la Grande-Bretagne. En tous cas, malgré les tentatives d’aide alliée à la Norvège, vite changées en rembarquements « victorieux », elle valut à Hitler, gain cette fois non mythique, la possession intégrale des côtes atlantiques scandinaves et du fer suédois.
Les mêmes discordances en miroir se manifestaient d’ailleurs, et ceci dès le début de la guerre, dans les comptes rendus des combats d’aviation. « Nous avons abattu aujourd’hui », proclamait la radio allemande, « vingt-cinq avions britanniques au-dessus de la Norvège. Deux de nos avions n’ont pas rejoint leur base. » La radio anglaise, le même soir, annonçait : « Nous avons aujourd’hui abattu trente-deux avions allemands. Un de nos avions est manquant. »

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Avec la campagne de Norvège de nouvelles sortes de mythes, de source parfois officielle mais surtout populaire, se portèrent d’ailleurs au premier plan à Londres et à Paris : ceux relatifs à la Cinquième colonne et aux parachutistes.
On sait que la Cinquième colonne fut le nom attribué, pendant la guerre civile d’Espagne, aux sympathisants franquistes qui, dans Madrid, sur laquelle convergeaient quatre colonnes de troupes, eussent miné du dedans la résistance des assiégés.
Que la Cinquième colonne existât aussi en 1939 et 1940, voilà qui ne se saurait nier, vu le caractère spécial de la guerre d’alors, guerre de religion sociale autant que nationale. On se battait donc d’un côté pour la liberté individuelle, et pour celle, nationale cette fois, de conserver ce qu’on avait aux pays possesseurs des biens de ce monde. (L’Empire colonial franco-britannique ne recouvrait-il pas près du tiers des terres émergées de la planète ?) On déclarait se battre de l’autre côté pour l’instauration d’un « ordre social nouveau » où chacun posséderait soi-disant selon son travail, où les nations pauvres opposées aux peuples riches (les « ploutocraties » occidentales) opéreraient une redistribution des richesses de l’univers suivant les forces et besoins vitaux de chacun. Et de ce côté-là était alors l’esprit révolutionnaire qui aspire aux changements. Or l’appel au changement, à la réforme des choses existantes, est autrement stimulant pour les jeunes hommes que le simple souci de maintenir un vieil ordre existant. Quoi d’étonnant alors si, en tous pays, il se rencontrait des jeunes gens même non allemands fanatiques de Hitler, prophète du nouvel ordre ? Et l’activité occulte, l’espionnage lui-même, dans ces cas de prosélytisme intensif, semble aux fanatiques permis, voire ordonné et méritoire. Les religions adoptent donc tous les moyens de se propager.
Les nationaux-socialistes ne craignaient d’ailleurs pas d’employer à leurs desseins, en tous les pays, surtout chez leurs voisins, tous les moyens de séduction, flattant chez les uns l’intérêt, chez les autres l’ambition. On attribuait à Hitler ces paroles : « Je trouverai en tous pays des snobs, des traîtres ou des imbéciles pour me servir. » Ainsi s’était ouvert sans défense aux navires allemands le port d’Oslo, où Quisling, lui peut-être un convaincu de l’Ordre Nouveau, formait bientôt le gouvernement hitlérien de Norvège, cependant que le roi Haakon se réfugiait en Angleterre.

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La Cinquième colonne devait opérer ailleurs encore. La Hollande et la Belgique, redoutant son activité, arrêtaient bientôt par milliers les espions allemands ou même souvent leurs propres sujets, sympathisants hitlériens. Peu importait ! La Cinquième colonne semblait renaître de ses cendres, par le rôle mi-réel et mi-fictif qu’elle allait jouer.
Le 10 mai 1940, cependant que la propagande allemande de Goebbels proclamait à nouveau, comme pour la Norvège, que le Reich ne faisait que devancer les Alliés d’Occident dans leurs plans d’invasion, les troupes allemandes pénétraient à la fois au Luxembourg, en Hollande et en Belgique. Leur progression incroyablement rapide fut alors attribuée, bien moins qu’à la supériorité de leurs armes et de leur stratégie, à l’action occulte et déloyale toujours et partout de la Cinquième colonne.
C’est elle encore et toujours qui aurait lancé à tel régiment tel ordre de repli dont on ne pouvait retrouver l’origine, qui aurait empêché de faire sauter tel pont, livré telle imprenable forteresse, réglé mystérieusement tel tir allemand dans tel combat ; elle encore qui faisait donner aux populations civiles épouvantées de mystérieux ordres de fuite afin d’embouteiller les routes. On ne prête certes qu’aux riches, mais on lui prêtait beaucoup, mettant à son compte réel jusqu’à cet avoir fictif : l’incurie, l’impréparation, la désorganisation, bref la « pagaye » vite croissante des états-majors et des administrations en Hollande, Belgique ou France.
Quant aux mythes relatifs aux parachutistes, c’est à partir de l’invasion des Pays-Bas que je les pus recueillir le plus abondamment. Ils avaient déjà commencé de germer lors de l’attaque de la Norvège, où les troupes allemandes avaient été en grande partie renforcées et ravitaillées par air ; à présent ils florissaient de tous côtés, depuis que les inondations tendues en Hollande avaient été victorieusement tournées également par air.
Non contents d’employer largement cette arme nouvelle : des combattants tombant inopinément du ciel, arme dont la loyauté était fort discutée et dont l’héroïsme n’avait pas le droit d’être soupçonné, voilà que l’ennemi, dans sa perfidie, aurait recouru aux plus infâmes stratagèmes. En affirmant que leurs parachutistes descendaient vêtus de blanc mais se trouvaient au-dessous revêtus d’un uniforme militaire spécial bien que peu voyant qu’ils arboraient en touchant terre, les Allemands mentaient ! Ne savait-on pas que la plupart de leurs parachutistes atterrissaient en civil, pour mieux tromper les populations ? Ou bien, perfidie suprême, en uniformes hollandais [26] ? Les parachutistes n’étaient-ils pas camouflés même en colporteurs, facteurs, maçons, parfois en femmes ? L’ennemi poussait plus loin encore l’ignominie, il faisait, ruse sacrilège! emprunter à ses parachutistes l’habit le plus sacré : ne les trouvait-on pas vêtus en prêtres, voire en nonnes ? Ainsi on ne se méfiait pas de ces soi-disant saints personnages qui pouvaient impunément accomplir leurs ténébreuses besognes à l’arrière des fronts, par exemple allumer des incendies ou assommer des notables dans leurs maisons.
L’anticléricalisme toujours ambiant chez le peuple trouvait ainsi à se satisfaire en même temps que la haine méprisante de l’ennemi. De pauvres gens, des prêtres et des religieuses, furent victimes de ce mythe, assaillis par la foule, molestés, blessés, peut-être même tués.
Bientôt les Allemands passaient la Meuse entre Liège et Sedan et pénétraient en France. Ce n’était rien, déclarèrent les journaux, on allait « colmater la poche » ! Mythe nouveau, qui berça d’espoir quelques jours l’angoisse de la France.
Cependant les mythes aux parachutistes continuaient à battre leur plein. On croyait en voir de pris dans les arbres des avenues de Paris ; on en signalait dans le Bois de Boulogne, la police était alertée pour aller les capturer. Et comme le flot des réfugiés du Nord de la France se joignait aux réfugiés de Belgique pour encombrer les routes, on accusa de plus en plus les ordres secrets de la Cinquième colonne de les faire ainsi fuir abandonnant tous leurs biens, leurs fermes, leur bétail. Hélas, la terreur devant les Allemands eût suffi, adjointe au désarroi de l’administration française...
Je ne nie pas que la Cinquième colonne ne fût à l’oeuvre en maint endroit : à témoin peut-être cet ordre mystérieux donné on ne sait par qui à certains défenseurs de la Meuse de rallier Compiègne où trente mille hommes se seraient retrouvés. On me conta la chose, au Quai d’Orsay, sous le sceau du secret. Je prétends seulement qu’on la voyait partout ; sans doute attribuer la défaite à son activité déloyale était-il moins humiliant que d’admettre qu’on reculait le plus souvent parce que l’ennemi était plus fort, mieux armé, mieux commandé, et qu’il n’est pas de soldats, fussent-ils français, qui pussent soutenir d’être sans cesse bombardés du haut des airs sans pouvoir répliquer ! Les Gaulois ne craignaient rien, disaient-ils, si ce n’était que le ciel leur tombât sur la tête. Or voilà que le ciel tombait...

*

Les Allemands avançant toujours marchaient sur Abbeville. Un mythe particulier de la Cinquième colonne prit alors cours. Une histoire bien désagréable, racontait-on, venait d’arriver à un Français, disons habitant la Somme. Avec une générosité bien française, il avait recueilli un réfugié de Belgique et l’hébergeait dans sa maison. Or, comme les Allemands approchaient, il voit un beau matin le réfugié sortir de sa chambre en uniforme d’officier allemand ! Ce mythe, très tenace, devait se situer, à mesure de la progression de l’avance allemande, de plus en plus bas sur la carte de France.
Plus tard, dans le Midi, je le retrouvai sous un mode varié. Le 5 octobre 1940, à Saint-Tropez, une de mes cousines me faisait ce récit :
« Une infirmière de la Gare de l’Est qui se trouvait là au moment de la fermeture de la cantine raconta le fait suivant : Après l’arrivée des Allemands et la fermeture de la cantine des soldats, elle s’est occupée d’une cantine pour réfugiés. Les approvisionnements n’étaient distribués à ce moment que par les Allemands. Comme ils venaient à manquer et que l’administrateur de la cantine craignait de demander des suppléments, l’infirmière s’offrit à le faire. Elle se fait conduire chez le colonel allemand commandant la Gare de l’Est. Elle monte en ascenseur jusqu’à son bureau ; à la porte deux soldats baïonnette au canon lui demandent ce qu’elle veut. Elle se trouve alors face à face avec un officier qui veut savoir comment elle s’est glissée jusque là. Elle dit chercher le colonel. C’était lui-même. Elle lui demande alors des approvisionnements pour ses trois cents réfugiés, arguant que lui seul les détenait. Il lui accorde aussitôt du pain, que portent aux réfugiés deux soldats allemands, puis lui propose une auto allemande pour aller elle-même chercher de la viande aux abattoirs. Elle refuse, disant ne pas vouloir circuler dans une voiture allemande, ce dont l’officier la félicita. Il parlait d’ailleurs parfaitement le français, et lui demanda alors si elle le reconnaissait. Devant sa dénégation, il se mit à lui expliquer que, six mois avant la débâcle de la France, il avait été lui-même à la cantine de la Gare de l’Est. Il releva le revers de son uniforme et lui montra un insigne qu’elle reconnut aussitôt pour l’avoir déjà vu sur des soldats français. Le dit insigne servait de signe de reconnaissance aux Allemands habillés en Français. – Cette infirmière a d’admirables cheveux blonds. – Vous avez le type aryen, lui dit le colonel. Seriez-vous alsacienne ? Non, auvergnate, rien n’est plus français. – J’ai fait alors une faute que vous auriez dû remarquer, poursuivit l’officier. Les soldats vous appelaient Madame et je vous ai appelée Schwester. – Des Alsaciens d’ailleurs le faisaient, répliqua-t-elle. »
Une autre version m’avait été rapportée, le 8 septembre 1940, par la gardienne d’origine italienne de ma villa à Saint-Tropez :
« Mon neveu m’a conté », me dit-elle, « qu’une dame de Lyon, qu’il connaît, a hébergé pendant tout l’hiver un officier polonais. Et ce n’est que maintenant, après le coup dur, après que la France a été battue, qu’il a été la remercier, cette fois en capitaine allemand ! Il lui a dit que quoi qu’il arrive il n’oubliera jamais qu’elle a été si gentille pour lui ; si elle a besoin de quelque chose il lui rendra service avec plaisir. »
Ainsi le thème de l’« ennemi amical » s’intriquait dans ces deux derniers récits à celui de l’espion fourbe. Et, dans tous ces cas, je m’imagine que le démasquage d’un espion avait besoin du truchement de l’uniforme pour se concrétiser aux yeux populaires, avides d’images. Il y avait là le même « souci de figurabilité » que dans le langage du rêve.

*

Comme, parmi les millions de réfugiés sillonnant les routes de France, des espions allemands s’étaient incontestablement glissés, on m’affirma encore l’histoire suivante, recueillie à Saint-Tropez en août de la bouche d’une cousine la tenant d’une autre cousine à elle : « Des amis à moi avaient été recueillis, dans un couvent du Gers, par de bonnes soeurs qui hébergeaient aussi des religieuses réfugiées de Belgique. Or voici qu’un beau matin des gendarmes surgissent dans le couvent. Ils font déshabiller les religieuses. On découvre alors, sous leurs habits sacrés, trois hommes, trois espions allemands ! »
Un jeune homme de nos amis, le même auquel je devais la version 13 divergente du mythe au cadavre dans l’auto me rapportait, l’été de 1940 à Saint-Tropez, avoir entendu conter, à l’école des Roches en Normandie où il se trouvait lors de l’avance allemande, l’histoire suivante rapportée par l’un de ses professeurs : « Une religieuse, à Vitry-le-François, faisait la quête à la gare pour les oeuvres de guerre, quand brusquement quelqu’un s’aperçoit qu’elle a des mains un peu hommasses. On l’a dégagée, on a reconnu en elle un Allemand. La police a essayé de l’emmener mais n’a pas pu : la foule l’a tué sur place. »
Des amis, d’après lesquels j’ai cité déjà plusieurs mythes, m’affirmèrent avoir entrevu, à Paris, en décembre 1939, en sortant d’un cinéma des Champs-Élysées, alors que la ville était plongée dans l’obscurité, une figure étrange. « Au coin de la rue Marbeuf nous entrevoyons une nonne – il était près de minuit !
– visage rasé, allure suspecte. Elle disparaît vite ! Nous avons regretté de ne pas l’avoir signalée à un agent. »
Sans doute versions variées des nonnes parachutistes. On connaît le mot – raccourci saisissant – de Jean Cocteau, cité par André Maurois [27] : « On ne voyait plus, sur toutes les routes de France, que des bonnes soeurs, qui remettaient leurs bandes molletières. »

*

Il y eut aussi l’histoire des chefs de gare, de ceux, par exemple, de Bar-le-Duc et de Villers-Cotterets. Je rapporte ce dernier d’après un informateur psychanalyste, celui de la version 1 du mythe au cadavre dans l’auto, venu me voir, après avoir été démobilisé, à Saint-Tropez, le 8 septembre.
« J’appris, alors que nous nous trouvions avec notre régiment, au cours de la retraite, à cinq kilomètres de Villers-Cotterets, que le chef de gare de cette ville, à la fin de mai, aurait été démasqué comme espion. On avait remarqué que les aviateurs allemands réussissaient à savoir quand il y avait des trains militaires en gare et qu’ils les atteignaient. Or le chef de gare, sous divers prétextes, retardait souvent le débarquement des trains militaires d’un quart d’heure ou de vingt minutes. (La gare de Villers-Cotterets était une gare d’arrivée ou une gare régulatrice.) Un jour, pendant qu’il était en conversation avec un officier français, le petit garçon du chef de gare arrive en courant : Papa, on te téléphone ! – L’homme se trouble et dit : Non ! que racontes-tu là ! Le téléphone est coupé ! L’enfant insiste et précise que c’est en bas qu’on téléphone, dans la cave. L’officier pris de soupçon exige qu’on lui montre où se trouve ce téléphone. Il descend, prend le récepteur en main et entend au bout du fil un Allemand ! Le chef de gare traître a été fusillé. La même histoire m’a été rapportée », ajoutait mon informateur, « par une jeune femme des sections automobilistes du front retour de Bar-le-Duc, où le même fait se serait produit. »
Mon mari me dit avoir entendu raconter la même histoire du chef de gare espion à Paris et en Normandie, avant l’occupation, et on m’affirme que la T.S.F. française l’aurait même alors radiodiffusée.
Il serait intéressant de savoir, demandai-je alors, si ces chefs de gare espions, lors des bombardements qu’ils appelaient, se réfugiaient eux-mêmes dans leurs caves ?
Quelques jours plus tard, un ami danois, venu aussi nous voir à Saint-Tropez, me rapportait une histoire identique, cette fois touchant le chef de gare de Palaiseau, près de Paris. Rien n’y manquait, ni le téléphone dans la cave, ni l’innocent enfant trahissant son père ; la seule variante était d’un inspecteur de police remplaçant l’officier. Le chef de gare était de même fusillé.
Le même informateur ajoutait que le chef de gare d’Amiens eût été un espion tout aussi dangereux, qui prévenait les Allemands du passage des trains pour les faire bombarder et qu’on avait également fusillé. De même des chefs de gare d’Audun-le-Roman, de Metz et de Longwy.
C’était à croire que tous les chefs de gare français étaient espions, qu’on les aurait quasiment choisis exprès.
Ainsi avait sévi, comme il est de règle en temps de guerre, l’espionnite, certes parfois justifiée, mais le plus souvent mythique, ou tout au moins enveloppant d’une large auréole de mythe un petit noyau de réalité.

*

À mesure de l’avance des armées allemandes on pouvait aussi voir surgir l’antique terreur guerrière des femmes d’être violées. De vieilles femmes en tremblaient et fuyaient en conséquence, fuyaient devant l’ennemi, et sans doute aussi devant leur propre désir inconscient inavoué.
Peut-être l’étrange phénomène qui faisait craindre à tant de villes, de villages, de devoir être particulièrement visée par les aviateurs allemands était-il d’essence féminoïde analogue, fait de narcissisme, de crainte et de désir mêlés.

*

Les colonnes motorisées allemandes avaient atteint la mer, coupant en deux les armées alliées, encerclant dans les Flandres la pointe témérairement avancée des armées motorisées franco-britanniques avec les armées hollandaise et belge. L’armée hollandaise se rendait, la reine Wilhelmine se réfugiait en Angleterre ; le roi Léopold, resté en Belgique à la tête de son armée, capitulait.
Un cri unanime de réprobation s’élevait alors en France, en Angleterre. Le roi Léopold avait trahi ! Reynaud le flétrissait à la radio ; le peuple, allant plus loin, faisait de lui l’agent royal de la Cinquième colonne en Belgique ; il aurait appelé exprès aux plaines belges les Français et les Anglais afin de les livrer à l’ennemi ! Sa mère, la reine Elisabeth, la noble héroïne de 1914-18, la compagne d’Albert Ier, le roi chevalier, était stigmatisée comme son inspiratrice, parce que née Wittelsbach (on oubliait l’antagonisme séculaire de la Prusse et de la Bavière) ! On allait jusqu’à insinuer qu’Albert Ier n’avait pas été victime d’un accident de montagne mais d’un assassin suscité par sa femme, agent de l’Allemagne !
Quand les troupes britanniques, la Royal Expeditionary Force, se fut presque tout entière rembarquée aux plages de Dunkerque, cependant que les divisions françaises, plus au sud couvrant sa retraite, perdaient les deux tiers de leurs effectifs en prisonniers ou morts, elle abandonnait, à l’instar des Français, tous ses canons, ses munitions, ses chars d’assaut, le plus précieux des matériels alliés...
Cependant un nouveau mythe, plus gros encore que celui de toutes les « retraites stratégiques » de Norvège, fut alors lancé par la propagande anglaise : les opérations de Flandre, qui avaient menacé de tourner au désastre, s’étaient donc changées en triomphe !
Car le moral des peuples, malgré les défaites patentes, doit être maintenu haut, si l’on veut poursuivre la lutte, et ceci dans l’espoir de lendemains victorieux. Là gît la fonction des mythes de combat. Mais pour qu’ils la puissent remplir de façon efficace, il faut à ces armes spirituelles le soutien matériel aux batailles des canons et des avions.
Or on reculait. Les malheureux soldats français, démunis du matériel perdu dans les Flandres, exposés aux avions ennemis qui les mitraillaient sans répit sans qu’ils pussent se défendre, sans qu’un aviateur allié parut au ciel, se sentaient vraiment peu soutenus par cet autre mythe qu’on leur servait : l’aviation alliée eût travaillé ailleurs ! Malgré de beaux actes de bravoure locale, comme sur l’Ailette où des régiments d’infanterie allemande entiers furent fauchés, ou à Saumur où les élèves de l’école de cavalerie défendirent le passage de la Loire, la retraite se transformait en déroute, bien qu’on ne l’avouât pas mais qu’on parlât sans cesse de résistance.
C’est alors que je pus recueillir de la bouche d’un préfet de l’un de nos départements de l’Ouest le mythe qui circulait de-ci, de-là et auquel lui-même semblait croire. Weygand, qui avait succédé à Gamelin, eût fait exprès de reculer ainsi afin de prendre ensuite comme dans un filet les armées allemandes imprudemment aventurées !

*

On se consolait encore en ce temps à l’idée des « lourdes pertes » infligées à l’adversaire qui avançait, pertes quotidiennement proclamées par les communiqués, pertes, ajoutait-on, sans rapport avec le gain de terrain réalisé. C’est donc là le cliché classique. On se consolait encore à l’idée de sa propre supériorité morale sur un ennemi réputé sans foi ni loi. L’envahisseur ne multipliait-il pas ses lâches attentats contre les civils et les objectifs « non militaires » ? Ne progressait-il pas que grâce à sa barbarie ? Ses colonnes motorisées écrasaient tout sur leur passage pour avancer plus vite ; des vagues d’aviation d’assaut les précédaient bombardant, mitraillant férocement hôpitaux, croix-rouges, écoles, voire, comble d’horreur, cimetières ! Des morts, ces ossements sacrés qu’on ne doit pas troubler dans leur dernier sommeil, étaient ainsi éparpillés à tous les vents ! (Les morts ne peuvent pourtant plus être ni tués ni blessés.)
Mais c’était surtout sur les routes de France qu’eût sévi la lâche cruauté de l’ennemi et qu’il poursuivait inlassablement, pour en détruire la race, les femmes et les enfants ! Car le lamentable flot des réfugiés fuyant devant l’envahisseur s’enflait de jour en jour. S’échelonnaient le long des chemins autos pleines de bagages, avec sur le toit les matelas familiaux, charrettes de ferme chargées de femmes, de vieillards, d’enfants, de chiens et de poulets, de matériel et de hardes entassés à la hâte, cyclistes avec derrière la selle leur petit baluchon, piétons cheminant et tombant parfois, de fatigue et de faim, dans les fossés au bord des routes.
À ce flot de civils se mêlait de plus en plus celui des troupes en déroute. Alors les avions ennemis qui les poursuivaient mitraillaient souvent dans le tas, alors malheur aux civils mêlés aux soldats !
De même des bombardements de l’aviation aux villes. Le centre d’Évreux fut détruit en quelques heures et des milliers de civils engloutis sous les décombres des maisons. Mais Évreux hébergeait l’État-major britannique. Lors de l’unique bombardement de Paris, auquel j’assistai, près d’un millier de personnes furent blessées ou tuées. Cependant le centre de Paris n’avait pas été visé, mais au pourtour les usines, les champs d’aviation, les voies ferrées. Des avions bombardant d’une hauteur de 5 000 mètres ne pouvaient viser avec précision ; alors malheur aux civils proches !
Ainsi, en matière de civils tués, la réalité s’alliait au mythe. Des civils étaient certes tués, et c’est ce qui d’abord importe. L’élément mythique intervient quand le peuple, dans sa rancoeur compréhensible, attribue à l’ennemi l’intention démoniaque constante de tuer de préférence des civils.
S’il avait voulu, l’ennemi, il eût pu tuer bien plus de civils fuyant par les routes ! Mais c’était sur les objectifs militaires qu’alors il concentrait d’abord son action dans son désir d’en finir au plus tôt par sa « guerre éclair » efficace. L’État-major allemand n’aime pas gaspiller ses efforts. Le bombardement systématique des populations civiles restait réservé pour plus tard, pour l’Angleterre, si l’île, dans sa fierté, ne capitulait pas sitôt après la France.

*

Malgré tous les mythes berçant les défaites françaises, Paris fut pris. L’Italie attaquait à son tour la France vaincue sur le front des Alpes et bombardait de-ci de-là du haut des airs ses villes et ses villages. Alors, un dernier mythe leurra la France : la Russie exaspérée des trop grands succès germaniques allait tout de suite attaquer l’Allemagne et mobilisait sur sa frontière. Les troupes soviétiques cependant n’occupaient que les pays baltes et trois jours après la prise de Paris, le 17 juin, le Maréchal Pétain demandait l’armistice. Seul le général de Gaulle, de Londres, gardait haut le drapeau, déclarait vouloir poursuivre la lutte auprès des Anglais et appelait dans les rangs de sa petite armée les Français voulant rester fidèles à la tradition libérale.
Cependant l’agressivité déçue du peuple français, qu’on avait dressée tant de mois contre l’ennemi germanique, en grande partie pliait et déviait ailleurs. La sourde hostilité que tout peuple éprouve envers ses alliés, et qu’on pouvait percevoir partout où campaient en France des contingents étrangers, se renforça de toute l’agression qui n’allait plus contre l’ennemi auquel on cédait. Déjà, dès 1939, on avait accusé les Anglais en France de voler, de piller, voire de tuer les femmes en les tatouant (mythe recueilli à Rennes par ma fille) ! À présent l’Anglais avait désappointé les plus grands espoirs ! Ne nous avait-il pas entraîné dans cette guerre et ce désastre ? Et le Parisien sentait l’ironie, alors, de l’affiche figurant l’Empire franco-britannique avec au-dessous inscrit : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ! » et qui s’étala encore un temps dans les métros de Paris, près des Allemands bottés et casqués des troupes d’occupation assis dans les wagons.
Mais les Anglais, les alliés de la veille n’étaient pas les seuls accusés du désastre de la France pour l’avoir entraînée, sans préparation adéquate, dans une guerre perdue d’avance : il y avait aussi les Francs-Maçons et les Juifs ! Les Juifs surtout, ces boucs émissaires, à travers les siècles, des peuples malheureux. Le grand mythe antisémitique deux fois millénaire, germé à l’ombre de la Croix, dans le sang, répandu du Christ, et au nom duquel les saints croisés, sur leur passage, massacraient aux ghettos les Juifs et leurs enfants, refleurissait en France, sous les couleurs nouvelles du sauvage credo raciste proclamé par Hitler. Depuis que, selon le mot de Nietzsche, « Dieu est mort », le Juif n’est donc plus d’abord le mécréant religieux, mais il n’en est que plus indélébilement le mécréant raciste. Ainsi, de même que l’Allemagne, après sa défaite de 1918, avait entendu, par la voix de Hitler, inaugurant la plus grande croisade antisémitique de tous les temps, accuser les Juifs d’être cause de sa dissolution, de l’avoir poignardée « dans le dos », la France vaincue de 1940 accusait une partie de ses propres citoyens d’avoir été complice des « Juifs internationaux », de l’Internationale ou rouge ou dorée, pour la mener au désastre. Ce n’était pas en vain que, voici un demi-siècle, elle avait été déchirée par l’affaire Dreyfus. Le ministère de l’idéaliste Léon Blum, pendant lequel la production industrielle française fléchit sous les grèves juste avant le combat, fournissait un noyau de réalité apparente au grand mythe du Juif « ferment de dissolution ». Aussi devait-on voir la France, la France la veille encore champion officiel du libéralisme, en fait d’intolérance raciste, bientôt emboîter le pas à ses vainqueurs. Comme le disait pittoresquement l’un de nos amis, les Français, las d’avoir tant d’années mangé du curé, mangeaient à présent du Juif.
Cependant les Anglais, ulcérés d’un tel effondrement de la France, du rejet de l’offre in extremis faite par Churchill d’une fusion des deux empires et surtout de l’absence, en leurs ports, de la marine française, que l’armistice consignait dans les ports français, craignant la mainmise des Allemands sur elle, sommaient, à Mers-el-Kebir, une escadre française de se rendre en Angleterre, aux colonies anglaises, à la Martinique ou bien de se saborder. Sur le refus de l’amiral Gensoul, ils ouvraient le feu sur leur allié de la veille et du sang versé se trouvait ainsi entre eux. Le parti anglophobe en France se renforçait.
Aussi, le 3 septembre 1940, à Saint-Tropez, une de mes amies me rapportait le propos suivant qu’elle venait de recueillir de la bouche d’un Tropézien : « Les Anglais sont nos ennemis héréditaires. Ils nous ont fait déclarer la guerre pour nous détruire, c’était un piège. » Elle-même trouvait ce propos exagéré, mais ajoutait : « Il y a pourtant un peu de vrai là-dedans. Si les Anglais nous ont si peu aidés, s’ils nous ont envoyé en tout et pour tout dix divisions, c’est qu’ils espéraient que l’Allemagne et la France s’amoindriraient réciproquement et qu’eux alors trôneraient seuls ! »

*

Cependant l’ennemi, dans les trois cinquièmes de la France qu’il occupait, avait surpris les Français par la « correction » de son attitude, malgré l’inflexibilité de sa discipline et de ses règlements. Car, en dépit de la réputation de barbarie qui l’avait précédé, l’Allemand, à leur grand étonnement, n’avait pas massacré partout et toujours les populations. La haine agressive avait alors souvent fait place chez les vaincus à une admiration soumise et fascinée pour leurs vainqueurs.
Or, malgré la raréfaction des denrées, dont il accusait le blocus anglais, l’Allemand avait su vaincre, grâce à sa technique, grâce à ses ersatz, ces produits magiques en lesquels il savait opérer, tel autrefois les alchimistes, la transmutation des substances !
Mais l’or n’étant plus en vogue, les pays à or, les « ploutocraties » ayant montré, disait-on, leur faiblesse, ce n’était plus en or qu’il convenait, les substances, de les changer ! On avait donc été vaincu par la supériorité de l’ennemi en avions, en chars d’assaut, bref en matériel motorisé ; malgré leur soi-disant pénurie d’essence, cent fois proclamée, les Allemands n’avaient cessé de l’alimenter, leur matériel de victoire ! Alors, au moment même où, en France occupée ou non, l’essence, le précieux fluide, de plus en plus manquait à la vie civile, alors que les autos, l’une après l’autre, devaient s’arrêter, voici le mythe qui courait :
« Des soldats allemands arrivent dans un village. Ils demandent de l’essence. Il n’y en a plus : Ça ne fait rien, disent-ils, donnez-nous de l’eau ! – On remplit d’eau leur réservoir à essence ; ils y ajoutent une petite pastille et poursuivent leur chemin. » (Version recueillie en juillet 1940 à Galan, Haute-Garonne, par une jeune réfugiée de Paris.)
Dans d’autres versions, c’est une petite canule immergée dans l’eau qui engendre le carburant. (Version recueillie un peu plus tard par la même informatrice, à Saint-Tropez.)
Dans une version plus éloquente encore et recueillie aussi à Galan en juillet par la même jeune fille, ce n’est pas pour eux que les Allemands accomplissent leur tour magique. De pauvres réfugiés, de ces malheureux dont des millions sillonnèrent les routes, manquant d’essence sur le chemin de leur retour, rencontrent des Allemands de la troupe d’occupation. Les Allemands secourables, avec l’une de leurs féeriques pastilles, transmutent pour eux l’eau de la fontaine en essence. Les réfugiés reconnaissants continuent leur route. (Un jeune homme malveillant ajoutait d’ailleurs, atténuation au miracle, que l’auto des réfugiés se serait arrêtée après quelques centaines de mètres.)
Voilà qui rappelle un peu les noces de Cana avec leur eau changée en vin. Mais c’est en essence, cette denrée actuellement de toutes la plus précieuse, que se trouve transmuée l’eau !
De plus, à ce thème de l’Allemand magicien souverain vient s’intriquer de façon magnifique, dans la version dernière du mythe à la pastille où des réfugiés sont secourus, le thème déjà mentionné de l’« ennemi amical ». L’ennemi est devenu, après notre vainqueur, notre sauveur. On repense à l’affiche apposée un peu partout alors en France occupée, figurant un soldat allemand tenant par la main un jeune enfant cependant qu’il en porte un autre dans ses bras et lui sourit :

« Populations abandonnées
« faites confiance
« au soldat allemand ! »

Nous voilà loin des aviateurs ennemis lançant aux petits enfants des bonbons empoisonnés.

*

Cependant, à mesure que le rationnement se faisait plus dur en France, la haine en dérivant, si elle s’orientait souvent, en France non occupée, contre l’Anglais et son blocus, se dirigeait de préférence en France occupée contre l’Allemand dont on sentait la botte et qu’on accusait justement de prélèvements excessifs sur toutes les denrées raréfiées. Mais toutes sortes de férocités supplémentaires se trouvaient de nouveau attribuées au vainqueur.
Ainsi, en fin 1940, je pouvais recueillir les diverses histoires suivantes:
(a) Version recueillie par ma fille à Saint-Tropez, en octobre 1940 : « Une dame que je rencontrai sur le port me dit : Voici une petite fille qui vient de revenir de la zone occupée. Elle a quatre ans, elle est dans un état de nervosité indescriptible. Elle pleure quand on parle des Allemands, enfin elle en a très peur. – La dame me dit alors : Les Allemands sont très cruels. N’ont-ils pas réquisitionné en France toutes les jeunes filles de treize à dix-huit ans ? On les a mises dans des bordels pour les soldats allemands. »
(b) Autre type d’histoire, cette fois directement recueillie à Paris, en décembre 1940, auprès de la femme d’un ambassadeur de France, mais qu’une de mes amies me rapporta : « Un soldat allemand est ramassé sur les routes lors de la retraite et soigné à l’hôpital par mon amie l’ambassadrice. Il est reconnaissant ; on lui demande ce qu’il désire. Il riposte : Je n’ai qu’un regret, ne pas vous avoir massacrés tous ! »
Des mythes de caractère plus spécialement alimentaire, comme il convenait à la situation, étaient les plus fréquents. Toutes les variantes qui suivent ont été recueillies à Paris en fin décembre 1940.
(c) Ma femme de chambre me raconta un matin : « Un militaire allemand est renvoyé en permission en Allemagne. Il dit à un Français de ses amis : C’est bien dommage ! J’aurais voulu rester pour voir les Français crever de faim ! »
(d) Une antiquaire de la rue de Constantinople (celle de la version 3 du mythe au cadavre dans l’auto) rapporte à mon mari : « Une amie de ma bonne faisait la queue pour acheter des victuailles quand elle entendit un Allemand parlant très bien français dire : Comment ! ils trouvent toujours à manger ! Je voudrais les voir crever de faim ! »
(e) Un de mes collègues psychanalystes me rapporte le fait suivant : « La belle-soeur d’une femme de ménage que nous connaissons aurait entendu de ses propres oreilles le dialogue suivant entre un officier allemand très sympathique et la dame qui l’avait logé au moment ou il prenait congé d’elle, étant déplacé. La dame, malgré ses sentiments patriotiques, n’ayant eu qu’à se louer de l’officier, se croyait obligée de lui exprimer des regrets de son départ. Lui répliqua : Moi aussi je regrette bien de partir, Madame, car j’aurais bien voulu rester jusqu’en février où il n’y aura plus de pain ni de viande pour les Français et vous voir tous crever de faim ! »
(f) Le même informateur me dit encore : « J’ai entendu depuis de trois autres sources l’histoire de l’Allemand qui voudrait voir mourir de faim les Français. La mère de l’acteur qui avait rapporté le mythe du massacre des Innocents (version 11 de l’Ennemi pitoyable) aurait aussi conté le trait suivant : Devant une triperie de la rue Boulard, une dame raconte qu’un officier allemand fort aimable qui l’avait surprise par sa correction et dont elle prenait congé lui aurait dit d’une voix douce : Et moi aussi je regrette de vous quitter ; j’aurais tant aimé vous voir mourir de faim en février. – Cette même histoire a été racontée à ma femme », poursuit mon informateur, « par une cliente venant de Normandie, laquelle la tenait de sa bonne qui la rapportait d’après une voisine de villa. – Lui avez-vous demandé de qui elle la tenait ? – Je n’en ai pas eu l’idée ! » Le caractère mythique de l’histoire n’échappait pas à mon informateur.
(g) Enfin cette autre version recueillie le 29 décembre à Arles mais provenant de la zone occupée : « Un officier allemand est logé chez une dame. Il est charmant, très aimable. Il reste un certain temps, toujours aussi courtois. Au moment de partir, il prend congé de la dame et la remercie, puis ajoute avec un charmant sourire : Oui, je regrette bien de partir, car j’aurais été heureux de vous voir crever tous ! »
On voit, dans les trois versions, l’hypocrisie s’allier chez l’Allemand à la férocité. Ainsi se reflète dûment, dans ces anecdotes, et la certaine correction extérieure des occupants et leur dureté intrinsèque non moins réelle. Le promoteur de désir en toutes ces histoires évidemment mythiques est le besoin de justifier la haine profonde resurgissant au coeur des Français un temps séduits par leurs vainqueurs. Cela fait du bien de savoir l’ennemi si mauvais : on peut alors le haïr à coeur joie !
L’inconscient des uns pressent d’ailleurs fort bien l’inconscient des autres. La légende et le mythe, qui en émanent, sont par suite souvent plus vrais que l’histoire, et le mythe de l’Allemand souhaitant aux Français la mort par la faim exprime très justement l’archaïque et persistant désir du Germain d’être enfin débarrassé de son voisin et ennemi séculaire le Franc [28].

Chapitre VI

Mythes autour d’Albion menacée

Après la défaite de la France ne se dressa plus devant Hitler qu’un seul adversaire : l’Anglais, maître des mers, retranché derrière sa ceinture de flots et plus malaisé à atteindre que ne le déclarait, à l’une de nos amies, un officier allemand de l’armée d’occupation de Bretagne : «  England, disait-il, das nimmt man nicht, das schluckt man ! » (L’Angleterre, ça ne se prend pas, ça s’avale !)
Mais l’Allemagne possédait alors la supériorité au domaine des airs. Aussi tandis que l’on attendait, de jour en jour, en cet été, un débarquement allemand en Angleterre, les avions allemands s’acharnaient sur les côtes, les ports, les navires, les usines, les voies ferrées, les champs d’aviation, les postes antiaériens, les villes britanniques.
Les bombardements allemands redoublaient sans cesse de violence ; des escadrilles toujours plus nombreuses et plus fréquentes partaient, de jour, bientôt aussi de nuit, vers Portsmouth, Bristol, Londres ou Liverpool. La Royal Air Force répliquait et s’en allait, en de longs vols de nuit, bombarder la Ruhr, les villes hanséatiques ou Berlin.
Or, tous les jours, dans tous les communiqués de l’air, les mêmes discordances se produisaient, augmentant seulement d’amplitude à mesure que l’été avançait et que les combats eux-mêmes s’élargissaient. Voici, à titre d’illustration, quelques bilans des pertes aériennes quotidiennes, publiés au début de septembre par Le Temps :

Lundi 2 septembre



Mardi 3 septembre



Mercredi 4 septembre



Samedi 7 septembre

Berlin annonce

Londres annonce

Berlin annonce

Londres annonce

Berlin annonce

Londres annonce

Berlin annonce

Londres annonce

Avions anglais abattus
Avions allemands manquants
Avions allemands abattus
Avions anglais manquants
Avions anglais abattus
Avions allemands manquants
Avions allemands abattus
Avions anglais manquants
Avions anglais abattus
Avions allemands manquants
Avions allemands abattus
Avions anglais manquants
Avions anglais abattus
Avions allemands manquants
Avions allemands abattus
Avions anglais manquants

86
23
42
14
39
12
23
15
45
11
54
17
99
22
94
26 [29]

Nous lisions de plus dans Le Temps du mercredi 11 septembre la note suivante : « Le ministère de l’Air britannique rectifie le bilan de la journée du samedi 7 : 103 appareils allemands auraient été abattus, dont 75 par la chasse et 28 par la D.C.A. »
Les mêmes discordances se poursuivaient quotidiennement.
Si nous comparons à présent la somme totale des pertes en avions publiée par chaque combattant, en juillet et août 1940, les discordances prennent plus de relief encore.
Le 2 septembre, le D.N.B., l’agence d’information officieuse de Berlin annonce que, malgré les conditions atmosphériques défavorables, l’aviation allemande a détruit, en août, 1 386 appareils anglais, dont 1 234 en combats aériens et 101 au sol. Le reste, soit 51, a été abattu par la D.C.A. En outre, 193 ballons de barrage ont été détruits. L’aviation allemande a perdu 360 appareils. (Le Temps du 3 septembre 1940, d’après l’agence Fournier.)
Le 5 septembre, Churchill fait un exposé devant la Chambre des Communes, exposé d’ailleurs retardé par une alerte aérienne. « La tentative de l’Allemagne, dit-il, de dominer la Royal Air Force et notre défense antiaérienne en plein jour lui a coûté très cher. La proportion des pertes est de trois à un pour les avions et de six à un pour les pilotes et les équipages... Les Allemands prétendent qu’en juillet et août, 1 981 avions anglais ont été détruits. Nos pertes, pour ces deux mois, sont de 558, et nos pertes en pilotes sont heureusement bien moindres... » (Le Temps des vendredi 6 et samedi 7 septembre 1940.)
Nous voilà loin des 1 386 appareils britanniques du D.N.B. abattus en le seul mois d’août comme aussi des 360 pertes allemandes avouées par ce même D.N.B., puisque 558 3 = 1 674, chiffre qui divisé par deux donne 1 674 : 2 = 837 appareils allemands perdus pour un mois.
Quelqu’un dissimule, ou bien se trompe, c’est évident. Les Anglais et les Anglophiles disent que ce sont les Allemands ; les Allemands et les Germanophiles affirment que ce sont les Anglais. En tous cas, le dogme de combat de la dissimulation de ses propres pertes doit ici jouer plus ou moins des deux côtés.
Je n’ai pu alors interroger d’aviateur britannique, mais ai pu parler avec un major aviateur allemand : en ce qui concerne les pertes de l’adversaire, il m’affirma que n’est considéré comme perdu un avion ennemi que si deux observateurs indépendants le voient choir. Mais quatre observateurs ne peuvent-ils pas, dans le feu du combat, compter un seul avion abattu deux fois ? Le dogme peut aussi être générateur d’illusions laissant croire que tout avion touché est perdu. Et puis, on ne saurait donc affirmer la perte que des avions ennemis que l’on trouve écrasés au sol. À toutes ces causes d’erreur peut s’ajouter, en haut lieu, quelque remaniement de chiffres, cette fois volontaire, quand la réalité des faits n’apparaît pas assez substantielle pour nourrir l’optimisme de la nation. Ainsi, indépendamment du caractère national plus ou moins véridique propre à chacun, celui qui dissimule le moins, c’est le vainqueur. Les assertions rassurantes du vaincu sont toujours sujettes à caution. Mais on ne comprend pas toujours d’emblée, par les communiqués contradictoires, lequel remporta ou non l’avantage dans certains combats aériens déterminés. Seule l’issue finale de la longue et monotone série des batailles d’avions montrera qui le moins dissimulait : celui qui aura conquis la maîtrise incontestée des airs. Or ce devaient être les Anglais.

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Que les raids au-dessus de l’Allemagne ou de la Grande-Bretagne en l’été de 1940 aient d’abord surtout visé des objectifs militaires, voilà qui dut certes être de règle au début, les aviateurs préférant alors ne pas gaspiller leurs précieuses bombes. Mais il est de règle tout autant que les bombes tombent à côté des buts, détruisent des maisons, tuent des civils, comme je le pus voir de mes yeux lors du bombardement de Paris en juin. Et il est de règle encore que les populations exaspérées réclament alors des représailles, le bombardement des villes, des populations ennemies, cette fois visées exprès, et non plus tuées par des bombes lancées sans plan (planlos) suivant l’expression de Berlin, ou bien sans discrimination (indiscriminately) suivant celle de Londres. Néanmoins une double tendance générale inspirait les communiqués d’alors : non seulement « notre » supériorité morale sur l’adversaire s’y marquait, car « nous » ne visions que des objectifs militaires tandis que lui bombardait sans scrupule les civils, mais encore « notre » supériorité matérielle devait s’y affirmer ! « Nous » faisions toujours subir à l’ennemi bien plus de pertes sur mer ou aux airs qu’il ne nous en infligeait ; même ses plus sauvages bombardements, dirigés contre les civils, ne faisaient pas grand mal ; seule leur intention restait abominable, lâche, infâme !
Or ces dernières attitudes officielles reflétaient magnifiquement les attitudes psychiques propres à l’inconscient, comme autrefois à l’homme primitif, lequel survit donc au fond de chacun de nous pour resurgir en période de crise, quand notre vie est menacée.

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Dans ses Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, que nous avons déjà citées, Freud, étudiant notre relation à la mort [30], écrit :
« L’homme primitif avait, envers la mort, une attitude très curieuse. Attitude pas univoque, bien plutôt très contradictoire. D’un côté il prenait la mort au sérieux, il la reconnaissait comme étant la suppression de la vie et c’est dans ce sens qu’il s’en servait ; d’autre part, il niait en même temps la mort, il la réduisait à rien. Cette contradiction était rendue possible par ce fait que l’homme primitif adoptait une attitude radicalement différente envers la mort d’autrui, de l’étranger, de l’ennemi, qu’envers la sienne propre. La mort d’autrui, voilà qui lui convenait, voilà qui amenait l’anéantissement de ce qu’il haïssait, aussi l’homme primitif n’éprouvait-il aucun scrupule à la provoquer. Il était sans aucun doute un être plein de passion, plus cruel et plus méchant que les autres animaux. Il tuait volontiers et cela lui semblait tout naturel... »
Par contre « sa propre mort semblait certainement à l’homme primitif tout aussi inimaginable et irréelle qu’aujourd’hui à chacun de nous... » Freud avait commencé par le poser : « Notre propre mort est donc inimaginable, et chaque fois où nous essayons de nous la représenter, nous pouvons l’observer : nous voici demeurés là à titre de spectateur ! Aussi l’école psychanalytique put avancer que personne ne croit au fond à sa propre mort ou, ce qui revient au même, que dans l’inconscient chacun est convaincu de son immortalité. »
« Nous demandons-nous », poursuit plus loin Freud, « comment notre inconscient se comporte envers le problème de la mort, telle apparaît la réponse : à peu près comme l’homme primitif. En ceci comme à bien d’autres égards, l’homme pré-historique survit dans notre inconscient. Ainsi notre inconscient ne croit pas à notre propre mort, se comporte comme s’il était immortel. Ce que nous appelons notre "inconscient", les strates les plus profondes de notre psychisme, constituées par des émois instinctuels, ne connaît en effet rien de négatif, ignore la négation – les contraires y coïncident – et ne connaît par suite pas non plus notre propre mort, à laquelle nous ne pouvons donc donner qu’un contenu négatif. Rien d’instinctuel ne peut par suite étayer la croyance en notre propre mort. Peut-être est-ce là même le secret de l’héroïsme. La motivation rationnelle de l’héroïsme repose sur ce jugement que notre propre vie ne saurait avoir autant de prix que certains biens abstraits et généraux. Mais je crois que l’héroïsme instinctif, impulsif, est le plus fréquent, l’héroïsme qui ne tient pas compte de motivations semblables et brave simplement le danger sentant... : Il ne peut rien t’arriver ! »
Ces attitudes-là ne sont-elles pas les mêmes que celles inspirant les comptes rendus des combats ? Il suffit, pour s’en rendre compte, de consulter n’importe quel communiqué d’alors. L’ennemi y est toujours proclamé largement atteint, voire anéanti, il subit de « lourdes pertes » ; « nous » par contre n’en subissons que peu ou prou. Les très minimes pertes que nous avouons sont d’ailleurs le tribut de la fiction à la réalité, comme l’était, à l’invulnérable Achille, son talon. C’est pourtant par là que, pour le plus faible, pourra se glisser un soir, comme pour Achille, la mort, la défaite...

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Cependant, en reflet aux mêmes attitudes primitives envers la vulnérabilité matérielle de l’adversaire opposée à notre propre invulnérabilité, des fantasmes de désir plus imposants encore que les mensonges mythiques des communiqués circulaient parmi le peuple, touchant cette fois la vulnérabilité morale de l’adversaire.
En Angleterre, en France, au camp, resté nombreux, des Anglophiles, on affirmait que la population civile allemande n’aurait pas le cran de supporter longtemps les bombardements intensifs de la Royal Air Force. On déplorait que ceux-ci ne fussent pas plus intensifs. Car les Allemands n’étaient ni habitués ni même préparés à subir ce pilonnement. Goering, disait-on, et leurs journaux leur avaient au contraire promis qu’ils en seraient indemnes. Alors les soldats de l’armée d’occupation cantonnés en France, à présent condamnés à une longue inaction, sentant leurs parents, leurs femmes, leurs enfants demeurés à l’arrière, bombardés, massacrés sans trêve, un beau jour se révolteraient. Ils crieraient : « Assez ! Que cela cesse ! » Ils renverseraient Hitler, exigeraient la paix, fût-ce au prix de l’évacuation de tous les territoires conquis par l’Allemagne ! Le blocus anglais, de plus, affamant l’Allemagne, contribuerait à cette victoire sans combats en rase campagne.
Par contre, aussi en ce même été, un fantasme en miroir courait l’Allemagne, répété par les Français devenus Anglophobes. C’était la population civile anglaise qui n’était pas préparée, dans sa fierté insulaire d’invincibilité, à être ainsi pilonnée . Elle n’aurait pas le cran de se laisser ainsi indéfiniment bombarder ; les Anglais se révolteraient contre le belliciste Winston Churchill, le renverseraient et exigeraient la paix. Sans doute avant même que le débarquement allemand n’eût besoin d’être tenté. Le blocus « total » de l’Angleterre par les sous-marins, les mines, les avions allemands, d’ailleurs concourrait à cet effondrement.
Ces fantasmes de désir berçaient l’espoir réciproque des belligérants de n’avoir pas besoin d’affronter le plus dur des combats : celui des forces terrestres contre les forces terrestres; ils perpétuaient les mythes du début des hostilités qui prédisaient prompte famine et imminente révolution aux pays ennemis.
L’un des deux adversaires devait pourtant en fin de compte avoir raison, la réalité rejoindre le mythe : l’un des deux colosses en fin de lutte chancellerait. Mais le combat corps à corps final n’en restait pas moins nié par le fantasme de l’effondrement moral subit de l’adversaire sous un déluge de bombes d’avion.
C’est pourquoi il fallait le faire vraiment pleuvoir sur l’adversaire, ce terrifique déluge. Aussi, dès le début de septembre, les Allemands, alors supérieurs au domaine des airs, prenaient-ils le facile prétexte de civils tués en Rhénanie, aux villes hanséatiques ou à Berlin pour inaugurer, à titre de soi-disant « représailles », le bombardement vraiment à présent avoué « sans discrimination » de la capitale britannique, méthodiquement poursuivi nuit après nuit.
« L’homme », écrivait Nietzsche à la fin du siècle passé, « a déjà volé leurs vertus à tous les animaux, ce qui fait que l’homme, de tous les animaux, a eu la vie la plus difficile. Les oiseaux seuls sont encore au-dessus de lui. Et si l’homme apprenait encore à voler, malheur ! jusqu’où – ne s’envolerait pas sa soif de proie [31] ! »

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La France, depuis la nuit de juin où elle avait déposé les armes, n’était plus que spectatrice du duel gigantesque entre le colosse continental teutonique et le maître britannique des mers.
Elle s’était donc en grande partie détachée de l’Angleterre et son opinion publique se divisait. Tandis que les uns retournaient toute leur rancoeur, toute leur agression, contre l’allié anglais qui les aurait, disaient-ils, engagés dans une guerre désastreuse sans les avoir suffisamment assistés et que ceux-ci acceptaient plutôt de pactiser avec l’ennemi vainqueur, d’autres, ayant gardé au coeur un tenace espoir, croyaient toujours à la victoire finale, fatale, de l’Anglais, maître de la mer. Pourquoi la flotte française ne s’était-elle pas jointe à la flotte anglaise au lieu de se laisser massacrer à Mers-el-Kébir ? Pourquoi le Maréchal Pétain, au lieu de s’enfermer à Vichy, n’avait-il pas gagné Alger ou rejoint à Londres le général de Gaulle, la reine des Pays-Bas et le roi de Norvège, pour y attendre la victoire inéluctable du maître de la mer et y concourir ? L’Anglais demeurait l’espoir de ces fervents, l’Anglais qui, généreux, malgré la défection de la France, avait promis, après sa propre victoire, de restaurer celle-ci dans son indépendance et son intégrité ! Et pour ceux-là douter un seul instant de la victoire de l’Angleterre, c’était contribuer à affaiblir sa résistance, tant l’esprit de l’homme reste empreint de rhagie et croit à la toute-puissance faste ou néfaste de la simple pensée !

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Voici d’abord un mythe d’inspiration anglophobe où perce, mieux encore que dans le mythe de la pastille à essence, l’admiration soumise et fascinée des vaincus pour leurs vainqueurs. Les Allemands auraient possédé une « arme secrète », cette arme secrète dont on parlait tant depuis que Hitler, dans son premier discours de guerre, y fit allusion. (Le peuple ne pensait pas encore à la bombe atomique, qui était sans doute l’« arme secrète » en préparation.) Ce serait un gaz mystérieux qu’au moment de débarquer ils projetteraient sur toute l’Angleterre et qui ferait s’endormir tous les Anglais en bloc le temps nécessaire à débarquer, à les surprendre... (J’avais d’ailleurs déjà entendu attribuer aux Allemands pareille arme, on avait mis à son compte devant moi la prise des forts de Liège, dont les défenseurs eussent ainsi été paralysés pour une heure. Des médecins militaires allemands les auraient ensuite réveillés par des injections appropriées). Ce gaz mystérieux rappelait le Rayon de la Mort du début de cette guerre ou la Turpinite de la dernière, susceptible de faire sauter presque toute la terre, mais qu’alors les Français s’attribuaient à eux-mêmes. Le mythe du gaz soporifique de l’été 1940 était d’ailleurs bien moins répandu.
Je citerai à présent divers mythes d’inspiration germanophobe ou anglophile ayant circulé en France pendant l’été, l’automne ou l’hiver de 1940. Les uns illustrent la soi-disant démoralisation allemande, d’autres l’efficience britannique, les derniers font éclater un coup de foudre vengeur.
Un psychanalyste de nos amis, le même auquel je devais la version première du mythe du cadavre dans l’auto, vient nous voir en septembre 1940 à Saint-Tropez. Il me fait le récit suivant :
(a) « Un civil venant de Thiviers raconte qu’un autre civil venant d’Angoulême aurait vu là-bas un commandant allemand dans son bureau en train de pleurer. Il ne l’a pas interrogé, mais l’ordonnance de celui-ci lui aurait expliqué qu’il avait reçu des nouvelles de sa famille comme quoi le pays était très bombardé et il était très angoissé. »
(b) En septembre 1940, à Saint-Tropez, j’apprenais de la femme de cet ami que « l’on donne l’alerte en Allemagne quand passent des trains de blessés (provenant des combats sur la Manche évidemment) pour que la population réfugiée dans les caves ne les voie pas. »
Plus tard, en janvier 1941, à Vichy, une dame me contait le fait suivant d’après un officier français rencontré dans un train ayant lu lui-même les inscriptions : (c) « Des soldats allemands étaient sur le point de quitter Paris. Auparavant, ils avaient écrit sur les vitres d’un hôtel de l’avenue de la Grande Armée : Nous en avons assez ! Nous voulons rentrer chez nous ! »
Toujours en janvier 1941, à Vichy, ma fille me faisait ce récit : (d) « Une dame hollandaise m’a raconté que, dans un des grands palaces d’Amsterdam réquisitionné par les Allemands pour y loger des aviateurs, il y avait, voici quelques jours, soixante-dix de ces derniers qui se suicidèrent, la raison étant qu’ils ne voyaient plus la fin de la guerre. » Ma fille ajoutait l’information que voici : (e) « Les Allemands n’auraient pas renoncé à envahir l’Angleterre. Pour s’exercer à traverser la Manche, on les force à sauter du rocher de la Vierge à Biarritz (endroit connu pour ses courants dangereux) et tous les jours il y en a une centaine de noyés. »
La démoralisation attribuée aux troupes d’invasion bordant la Manche ne se saurait d’ailleurs mieux illustrer que par l’anecdote suivante, rapportée à moi le 30 janvier 1941 par le Dr Paul Schiff, mon informateur parisien le plus habituel : (f) « Un officier allemand loge chez un Français dans une ville de province. Une nuit il réveille brusquement son hôte : Il faut que vous me meniez de suite à Villers-Cotterets (ou ailleurs). Il est deux heures du matin, je n’ai pas de chauffeur. Je vous l’ordonne, je suis le maître ! – L’Allemand sort son revolver. Le Français fait trois ou quatre cents kilomètres dans la nuit avec le revolver sur la nuque. Ils arrivent. L’officier allemand sort et s’éloigne. Il revient au bout d’une demi-heure effondré : Retournons à la maison. J’ai été dire adieu à mon fils qui, ayant refusé de s’embarquer pour l’Angleterre, va être fusillé demain matin. »
Je réserve pour plus loin l’étude du mythe le plus typique touchant l’invasion de l’Angleterre. Passons aux mythes de l’efficience britannique.
Une amie réfugiée de Paris me racontait à Vichy, le 29 décembre 1940, le fait suivant soi-disant arrivé en Bretagne : (g) « Deux officiers allemands frappent à la porte d’une vieille Bretonne : Logez-nous ! – Mais je n’ai pas de place ! – C’est un ordre ! Elle les loge. Le lendemain matin, la bonne femme va dans la chambre des deux officiers. Ils sont partis ! Mais sur la cheminée ils ont laissé une pancarte avec écrit dessus : Thank you ! C’étaient des Anglais déguisés en Allemands. » Mythe en miroir de celui où des officiers allemands se déguisaient en Français, Polonais, Belges ou Hollandais. Beaucoup de versions en circulaient alors en France.
Le même masseur du Hammam à qui je dus la version 2 du mythe du cadavre dans l’auto rapportait, le 12 décembre 1940, l’histoire suivante à mon mari : (h) « Près de Paris il y a le grand moulin de Caillon. Un officier allemand en tournée y arrive et demande : Qu’est cela que vous avez là-dedans ? – Il y avait vingt et un mille quintaux de blé. L’officier ordonna alors de transporter tout ce blé dans un certain hangar. Or, la même nuit, une bombe d’aviation anglaise tombe en plein dessus et incendie le tout. L’officier était un Anglais déguisé en Allemand qui voulait empêcher que tout ce blé passât en Allemagne ! »
Les populations françaises auraient d’ailleurs volontiers prêté leur aide aux Anglais ou aux Anglophiles, ainsi qu’en témoigne l’histoire suivante, à moi rapportée, le 30 janvier 1941, par mon informateur parisien habituel : (i) « Beaucoup de gens, voulant gagner l’Angleterre, allaient en Bretagne. Ils voulaient passer par mer. Les Allemands font la chasse de maison en maison. De ces fugitifs voient alors passer un enterrement et se mêlent au convoi. Une dame du convoi reconnaissant un étranger et comprenant de quoi il s’agissait dit aussitôt : Donnez-moi le bras, Monsieur ! » Mon informateur avait recueilli deux versions de cette histoire, l’une situant le fait dans un village de Bretagne, l’autre dans un village près de Boulogne-sur-Mer.
Voici enfin le mythe au coup de foudre vengeur.
Au début d’octobre 1940, tout Paris se réjouissait de cette nouvelle que me rapportait ma femme de chambre :
(j) « Le maréchal Goering, qui présidait aux bombardements de l’Angleterre, a été lui-même tué dans le bombardement aérien du Havre par la Royal Air Force. Une bombe aurait atteint un rassemblement, un casino, où il se trouvait avec cent cinquante officiers. On a vu passer à Paris de grandes couronnes et les drapeaux allemands dans Paris, du ministère de la Marine place de la Concorde, ont été en berne. »
Un collègue psychanalyste me relate le 17 octobre 1940 cette variante :
(k) « Goering a été blessé à la jambe près de Trouville. Il n’y avait pas de clinique. On l’a transporté à Rouen où il serait mort. »
(l) Pierre Laval apparaissait alors déjà, aux yeux de la plupart des Français, comme un mauvais, un traître vendu à l’Allemagne et jouant en sous-main des tours au Maréchal Pétain. Aussi le bruit de son assassinat courait-il la France avec autant de persistance que celui de la mort de Goering.
Le roi des Belges Léopold, pour avoir capitulé devant la force allemande, devrait, d’après la vindicte populaire, lui aussi être puni. Aussi, en janvier 1941, ma fille, que je rencontrai à Vichy, me faisait le récit suivant d’après une dame qui avait assuré à un monsieur ami de ma fille la véracité du fait : (m) « Le roi Léopold a été tué dans la rue ou dans son parc tandis qu’il se promenait avec un officier allemand. » Ce compagnon de promenade est une figuration concrète de la raison pour laquelle le « méchant » Léopold devrait donc subir la peine de mort !
Enfin la plus jolie, la plus dépouillée, des versions de ce type de mythe m’avait été rapportée, dès le 20 octobre 1940, à Paris, par un éditeur de mes amis :
(n) « Un monsieur va acheter un journal tous les jours au même endroit. En le lui tendant, la marchande de journaux lui glisse à voix basse : il est mort ! – Qui ça ? demande-t-il. – Chut, chut, répond-elle, il est mort ! »
L’imagination peut ici se donner libre cours : le pire des méchants, des criminels qui nous oppriment, est mort !

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J’ai réservé pour la fin l’étude du mythe le plus courant, le plus tenace, le plus typique et imposant, mythe ayant circulé dès l’été de 1940, presqu’aussitôt après la capitulation de la France.
Alors que la monotonie des combats d’avions ne suffisait plus à fouetter l’impatiente imagination populaire, dès juillet 1940 commencèrent à se répandre les bruits suivants en France occupée comme en France non occupée. On les disait parfois lancés par la radio russe ou suisse, le plus souvent ils étaient rapportés avec assurances individuelles et directes d’authenticité.
1. Version recueillie en juillet à Paris, auprès d’un chef cuisinier qui dit connaître un médecin ami du directeur d’usine à qui la chose est arrivée : « Un monsieur, directeur des usines Le Sueur, qui a 6ne villa à Dunkerque, où il est retourné ces temps-ci, a tenté d’aller vers la plage. Des soldats allemands, baïonnette au canon, la gardent, car ils ne veulent pas qu’on voie que la mer rejette des cadavres et des cadavres sur la plage. Les Allemands les enterraient dans le sable. »
2. Version recueillie en juillet à Paris auprès d’une cousine à qui une dame l’a racontée : « Une dame allant à Saint-Malo rencontre sur la route un camion en panne : Qu’avez-vous là dedans ? demande-t-elle au soldat allemand qui le conduit. – Des cadavres échoués, répond-il, nous en brûlons tous les jours des quantités au four crématoire. – Les soldats allemands savent d’ailleurs le sort qui les attend : pour les forcer à s’embarquer pour l’Angleterre, on doit les attacher dans les bateaux. »
3. Version recueillie en juillet à Paris par mon mari auprès d’un grand commerçant français du quartier de l’Opéra : « Mon propriétaire, un gros marchand de bois à Calais, a une fille. Elle a été là-bas, elle vient d’en revenir et elle dit qu’il y a eu une grande bataille livrée par les Allemands contre l’Angleterre. Car il y a 35 000 morts échoués sur la côte ! Ce ne sont pas des on-dit ; elle les a vus ! Et la preuve, c’est que j’ai été retrouver cette dame et qu’elle m’a ajouté que l’on payait 8 francs l’heure ceux qui enterraient les cadavres. »
4. Version recueillie vers la mi-août à Saint-Tropez, donc cette fois en zone non occupée, auprès d’une cousine, femme d’un cousin officier de marine, et qui habite Toulon : « On raconte à Toulon qu’une grande bataille a déjà été perdue par les Allemands contre l’Angleterre. Ils auraient tenté de débarquer, et leurs cadavres joncheraient la mer. On aurait mobilisé les Français de la côte pour ramasser les cadavres qui se monteraient à 35 000. Les Anglais auraient gagné leur victoire en répandant l’essence sur la mer et en y mettant le feu. »
5. Version recueillie aussi vers la mi-août à Saint-Tropez, auprès de jeunes amis, nos voisins : « Les Allemands ont attaqué l’Angleterre avec 100 000 hommes de troupes à débarquer. Mais tout a été anéanti par les Anglais au moyen de pétrole versé et enflammé sur la mer. »
6. Version recueillie le 18 août à Saint-Tropez auprès d’amis alsaciens habitant la côte : « Les Allemands ont tenté de débarquer en Angleterre ; la radio anglaise aurait annoncé un soir qu’il y avait eu 60 000 morts rejetés sur les plages. Ces 60 000 hommes ont été tout simplement grillés par les Anglais au moyen d’essence répandue et enflammée sur la mer. »
7. Version recueillie le 29 août 1940, auprès d’une amie habitant Nice : « Aujourd’hui une dame me rapporte que les Anglais ont installé une ceinture de mazout autour de leurs îles et que quand les bateaux allemands se sont approchés pour débarquer les hommes ils ont tous flambé : 10000 ou 100 000 ? »
8. Version recueillie le 4 septembre 1940, auprès d’une dame habitant Saint-Tropez : « Un monsieur du 2e bureau confirme qu’une attaque aurait eu lieu contre l’Angleterre et aurait été repoussée. »
9. Même source à la même date, d’après un jeune prisonnier français, chauffeur d’un camion qui aurait conduit des Allemands, membres d’une commission, dans le Midi : « C’est quand, voici environ quinze jours, les canons allemands à longue portée se sont mis à tirer sur la côte anglaise que l’attaque se serait produite. Les canons à longue portée anglais avaient répliqué, puis se sont tus ; les Allemands les ont cru détruits. Alors ils ont déclenché leur attaque. La ruse de guerre réussit ; les canons anglais ont repris leur tir au moment du débarquement allemand ; du mazout a aussi été versé sur la mer : l’attaque allemande a été repoussée. »
10. Même source à la même date, cette fois d’après un grand commerçant de Marseille, qui dit lui-même tenir ce récit d’un colonel de l’armée française : « Ce colonel aurait dit à ce monsieur que les côtes de Bretagne seraient jonchées de cadavres. Il y aurait eu une attaque de 300 000 Allemands contre l’Angleterre ; on ne sait pas combien auraient été tués ; par contre il y aurait des brûlés qui ont été transportés jusqu’à l’hôpital d’Angoulême. »
11. Version recueillie le 6 septembre à Saint-Tropez, auprès d’un réfugié de Paris de passage qui venait de Cintrac (Dordogne) : « Les Allemands ont essayé de débarquer en Angleterre. Il y a des blessés jusque dans les hôpitaux de Bordeaux. On a réquisitionné à Paris tous les hôpitaux, qui sont pleins. Des trains ne cessent d’arriver remplis de blessés avec leurs pansements. L’Hôpital Rothschild, près duquel habite ma femme, qui me l’a assuré, est plein de brûlés des yeux et de la face, car les Anglais avaient enflammé la mer. »
12. Version recueillie par ma fille au début de septembre auprès d’une dame habitant Saint-Tropez : « Les Allemands ont essayé de débarquer en Angleterre. Ils ont lamentablement échoué, c’est tellement vrai que je connais un médecin lequel a lui-même soigné deux soldats allemands brûlés à la face, brûlés en tombant dans la mer sur laquelle les Anglais avaient enflammé du mazout. » Un autre informateur ajoutait que si les Anglais n’avaient pas encore proclamé ce succès, c’était pour ne pas paraître trop barbares !
13. Version recueillie le 6 septembre par ma fille auprès d’un Italien antifasciste, venu en visite chez une cousine, notre voisine à Saint-Tropez : « J’arrive avec de bien bonnes nouvelles ! Je les tiens de mon ami, consul du Brésil à Hambourg. L’état d’esprit des Allemands est à plat ! Ils sont aux cent coups à l’idée de voir durer la guerre, qu’on leur avait promise courte. On ne trouve pas de volontaires pour attaquer l’Angleterre ; personne ne veut marcher. Car trois attaques ont déjà eu lieu et pas un soldat n’en est revenu ! On est obligé de fusiller des milliers de personnes tous les jours. Si cela dure encore un an, l’Allemagne est perdue. »
Dans cette version, au thème de la mer victorieuse s’allie celui de la révolution en pays ennemi. Des trois généraux britanniques dont se moquait Hitler dans son discours du 3 septembre, le général Révolution, le général Famine et le général Bluff, le premier a suffi, de concert avec la mer alliée de l’Anglais, pour assurer à celui-ci sa victoire !
14. Version également recueillie à Saint-Tropez en septembre auprès d’un jeune homme de Nice récemment démobilisé : « Les Allemands auraient tenté deux fois, une fois il y a cinq semaines, une autre voilà trois semaines, de débarquer en Angleterre. (On l’a appris chaque fois une semaine après par des partisans de de Gaulle ou des Israélites.) La première fois ils auraient eu 25 000 tués, la seconde 60 000. Ils tentaient le débarquement au moyen de leurs Schnellboote (vedettes-rapides) et de radeaux. Les Anglais auraient répandu des nappes de naphte, de pétrole, et incendié la mer. Tous les Allemands étaient grillés ! »
15. Version recueillie par mon fils à Constantinople également en septembre 1940 auprès d’un Turc venant d’Ostende où il travaillait : « Il aurait vu sur la plage des soldats alignés qui ramassaient les cadavres des soldats allemands revenant par centaines brûlés sur les plages où les rejetait la mer. »
16. Version recueillie à Saint-Tropez le 7 septembre de la femme d’un psychanalyste, réfugiée de Paris, qui revient de Beg-Meil en Bretagne et qui me fournit déjà la version 12 du mythe du cadavre dans l’auto comme aussi le joli mythe de la Sainte Vierge apparue à la petite fille bretonne : « Des officiers allemands à Quimper m’ont raconté, vers le 20 juillet, à moi-même comme à des amis, récit provenant de trois sources, qu’il y a eu une tentative de débarquement en Angleterre partie de Calais et de Brest. Les Allemands ont employé des canots en caoutchouc (comme ceux sur lesquels ils traversent les fleuves et les rivières.) La tentative a échoué. (Nicht gelungen !) Combien il y a eu de morts ? On ne sait pas. À partir de ce moment le moral a beaucoup baissé. Des Allemands disaient : Nous avons assez de la guerre ! Nous voulons rentrer chez nous ! – Un permissionnaire revenu d’Allemagne aurait déclaré : Ce n’est pas gai de revenir de chez soi et devoir rester mobilisés sans fin. Tout le monde chez nous en a assez et voudrait que la guerre cesse. – Elle avait entendu dire qu’à Brest seulement, les Allemands avaient dû fusiller deux cents des leurs. C’est maintenant, aurait dit un autre officier allemand, que nous pouvons craindre la révolution. – Depuis lors, on était obligé d’embarquer les soldats allemands avec le revolver sur la tempe. Les Allemands répétaient qu’ils ne voulaient pas mourir noyés, s’exprimant pittoresquement : Nicht kaput glouglou ! Une amie venant de Florac (Lozère) rapportait la même chose. » Le mari de mon informatrice ajouta devant moi avoir appris à Thiviers en Dordogne, où son régiment s’était replié, qu’à Angoulême aussi deux cent cinquante Allemands auraient été passés par les armes.
On voit à nouveau, dans cette version, le thème de la révolution, cette fois en pays occupé, s’intriquer à celui du débarquement raté. Ceci sans préjuger du degré d’impatience, de désillusion, voire de mécontentement sans doute réels dans une armée à qui l’on avait fait miroiter la fin de la guerre toute proche et qui ne la voit pas venir.
Ce qui est curieux dans ce dernier cas, c’est d’entendre le mythe émaner de bouches allemandes, ce dont je ne saurais douter, vu la véracité de mon informatrice. Choc en retour, rançon de l’occupation : les vainqueurs eux-mêmes peuvent être contaminés par les mythes des vaincus.
Je citerai encore une version du mythe aux cadavres noyés et brûlés, de toutes la plus sinistre, recueillie auprès d’un jeune cousin habitant Saint-Tropez, et qu’il me rapporta le 6 octobre :
17. « J’ai entendu dire voici quelque temps que les Allemands ont essayé de débarquer en Angleterre. 350 000 hommes ont été brûlés par le mazout répandu sur la mer ! Les Anglais ont alors ramassé les cadavres, les ont identifiés grâce à leurs plaques d’identité, les ont pris dans leurs avions et sont repartis les jeter chacun dans son village afin de terroriser les familles et de démoraliser les populations. »
Mon informateur ajoutait que, « de Calais à Honfleur, on a vu arriver des soldats allemands nageant debout. C’était une armée de noyés ! Leur équipement lourd aux pieds, ils tenaient ainsi debout ! »
Il achevait son récit disant que « les Allemands ont tellement peur de s’embarquer pour l’Angleterre qu’on est obligé de mettre des mitrailleuses derrière eux. Et de leur attacher les mains pour les empêcher de se suicider. »
Mon jeune cousin, frère du jeune héros dont j’ai à diverses reprises rapporté les dires, se signale par une grande imagination et par son goût d’effaroucher les gens. Je ne garantirai donc pas ce qui, dans ses récits, était rapporté ou de son propre crû. Peu importerait d’ailleurs du point de vue de la réalité psychique, et même folklorique, les mythes devant donc prendre naissance quelque part et celui-ci ayant, où qu’il fût né, eu des chances de se répandre justement par son caractère frappant et atroce [32].
On pourrait multiplier à l’infini les variantes du mythe aux cadavres noyés et brûlés, variantes aussi nombreuses, semblait-il, qu’il était d’habitants en France ! L’attaque redoutée y était déjà repoussée ; plus d’angoisse à éprouver, le danger était vaincu, passé ! Le chiffre des attaquants tendait d’ailleurs à croître avec le temps : des 35 000 de la version 3 en juillet il s’enflait aux 60 000 de la version 6, aux 100 000 des versions 5 et 7 en août, jusqu’aux 300 000 de la version 10 au début de septembre, sans compter les 350 000 de la version 17 en octobre ! La victoire allait s’amplifiant ; le nombre d’attaques aussi pouvait se multiplier, ainsi qu’en témoignent les versions 13 et 14. En tous cas, aux diverses versions restaient prodiguées toutes les preuves possibles d’authenticité.

Pourtant la radio anglaise, que j’écoutais en juillet et août tous les soirs, n’annonça pas alors semblable nouvelle, et ce fait négatif – que les croyants expliquaient par de mystérieuses raisons stratégiques et que la version 6 tend d’ailleurs à infirmer – eût à lui seul suffi à établir le caractère mythique de l’histoire. On n’a pas coutume de dissimuler pareilles victoires !
Surtout au moment où le bombardement intentionnel des populations civiles sortait délibérément du domaine du mythe pour entrer dans celui de la réalité, alors qu’au début de septembre les Allemands, à titre de soi-disant représailles pour quelques civils tués à Berlin, Nuremberg ou ailleurs par les bombes nocturnes de la Royal Air Force, annonçaient et réalisaient ces bombardements aériens massifs de la ville et de la population de Londres, renouvelés nuit après nuit, éventrant maisons, hôpitaux, églises, massacrant civils, femmes et enfants.

*

Tandis qu’en France tant d’esprits se retournaient contre leur ex-allié, on peut être surpris de trouver le mythe aux cadavres noyés et brûlés aussi répandu parmi les Français. C’est que les mythes germent dans l’inconscient des hommes et des peuples, et ce mythe-là semble prouver que l’inconscient des Français, malgré Mers-el-Kébir, malgré le blocus anglais étendu à la France et la raréfaction des denrées, qu’ils savaient d’ailleurs dus en grande partie aux prélèvements de l’occupant, restait plus fidèle que leur conscient à leur ex-allié.
On entendait en effet répéter cette histoire, non seulement par des Français anglophiles, mais encore par des Français plus ou moins neutres, et jusque parfois par des anglophobes. Tant l’inertie propre au psychisme humain inconscient gardait de force et maintenait la fidélité à l’alliance ancienne que le conscient pourtant souvent répudiait. Ce faisant, les Français d’ailleurs restaient surtout fidèles à l’idéal chez eux hélas ! alors vaincu par les armes hitlériennes, à leur idéal de liberté. Un sentiment, qui n’affleurait pas toujours jusqu’à leur conscience, leur faisait, au fond d’eux-mêmes, espérer la finale victoire britannique libératrice, malgré la foi nouvelle en l’Ordre nouveau, d’inspiration germanique, auquel beaucoup se convertissaient bruyamment. Pourvu que les Anglais gagnent ! auraient dit les uns. Pourvu que ces cochons d’Anglais gagnent ! auraient dit les autres. Ainsi l’on caractérisait plaisamment la seule différence entre les deux camps.

*

Le mythe, tel le rêve, semble cependant parfois prophétique. Ceci lorsque la réalité peut mettre au service du désir qui l’engendra assez d’effective puissance.
Le 11 septembre, Churchill, dans un discours radiodiffusé, et qui fit d’ailleurs tomber la livre anglaise sur les divers marchés du monde, annonçait que les assaillants des Îles britanniques se trouvaient à pied d’oeuvre massés dans tous les ports du continent, de la Norvège au golfe de Gascogne, avec leurs péniches motorisées et leurs vedettes rapides (Schnellboote), prêts à tenter l’assaut. Ce discours, d’ailleurs, à l’inverse de notre mythe, replaçait dûment dans l’avenir la tentative d’invasion des Îles britanniques.
Aussi une version atténuée du même mythe me parvenait, le 13 septembre, rapportée par une cousine, notre voisine à Saint-Tropez :
18. « Un ancien officier de marine de nos amis, qui connaît beaucoup d’officiers de marine à Toulon, leur a entendu dire que les cadavres brûlés échoués sur les côtes de la Manche s’expliqueraient ainsi : les Allemands auraient fait un essai, non pas de débarquement, mais d’embarquement, une manoeuvre ; les Anglais l’ont vu et sont alors venus les bombarder par air avec des bombes nouvelles, des plaquettes incendiaires ; un de leurs bateaux a pris feu et c’est comme ça qu’il y a eu des brûlés, mais bien 3 000 ! D’où le bruit qui avait couru. » Ainsi le mythe, se faisant plus modeste, se rapprochait de la réalité.
Car, vers le 16 septembre, le mythe aux cadavres brûlés et noyés, qui avait donc bercé tout un été l’espoir des Français opprimés, se réalisait vraiment à la façon dont sa version 18 le laissait prévoir. Non pas dans un assaut brisé contre les côtes d’Angleterre, mais avant même que les troupes de débarquement eussent pris la mer. La radio anglaise du 24 septembre au soir annonçait en effet que les Allemands, bombardés depuis plusieurs jours déjà dans leurs « ports d’invasion », avaient perdu environ cinquante mille hommes. Elle ajoutait même qu’un si grand nombre de leurs péniches auraient été coulées qu’il avait fallu réquisitionner de la main d’oeuvre pour débarrasser les entrées obstruées des ports.
J’appris plus tard, en janvier 1941, à Vichy, d’un amiral adjoint au gouvernement français, que la tactique employée par les aviateurs britanniques avait été la suivante : les Allemands auraient imprudemment exécuté des manoeuvres d’embarquement de grande envergure, dans divers des ports conquis par eux de la Norvège au Finistère, sans s’assurer une protection efficace par D.C.A. Alors les aviateurs anglais, les ayant repérés, seraient venus par vagues massives les arroser de pétrole puis de plaquettes incendiaires, grillant péniches et soldats. Ainsi, dix semaines environ après sa naissance, le mythe aux cadavres brûlés et noyés se serait trouvé réalisé.

*

Plus tard, deux versions officielles de la manoeuvre d’embarquement avortée étaient reproduites par les journaux britanniques.
Le Cape Argus du 20 juin 1944 reproduisait les déclarations suivantes de Winston Churchill :
« Mr Churchill, à qui l’on demandait, à la Chambre des Communes, s’il voudrait bien dire – question d’intérêt historique – si les Allemands avaient jamais mis en branle une invasion par mer des Îles britanniques, répondit (d’après Sapa-Reuter) : Je ne sais pas très bien ce qui est entendu par mettre en branle. Mettre en branle dans le sens de traverser la Manche, non, mais mettre en branle dans le sens de concentrer beaucoup de troupes et de bateaux afin de la traverser, oui.
« Comme on lui demandait si ces bateaux jamais sortirent des ports situés de l’autre côté de la Manche, Mr Churchill dit : Pas à ce que je sache. Une grande partie en fut coulée dans les ports, et alors ils changèrent d’avis. (Rires) [33]. »
Le News Chronicle du lundi 4 juin 1945, après la défaite de l’Allemagne, reproduisait des déclarations de Mr Geoffrey Lloyd à sa première conférence de presse comme ministre de l’Information, dont j’extrais les passages suivants :
« Il mit en lumière que la flamme de la résistance britannique était bien plus qu’une expression symbolique. Les Allemands auraient trouvé des flammes balayant les plages, soufflant dans les défilés entre les falaises et brûlant leurs tanks comme ils entraient dans les terres ; éclatant en jets ardents des haies et des murs de jardin... On coupa court à la bureaucratie et bientôt des experts en matière d’essence, de feu et d’explosifs avaient mis sur pied un terrifiant système de lance-flammes, qui pouvait non seulement mettre le feu à la mer par des pipelines sous-marines, mais était capable de fortifier tout point d’appui sur terre. Mr Lloyd et ses aides firent de rapides progrès et leur succès fut tellement redoutable qu’un jour Mr Lloyd faillit y laisser sa vie. Des raiders allemands bombardèrent les expérimentateurs dès le premier jour et virent toutes les répétitions suivantes... J’entrai en rapport avec Lord Hankey... C’était vers le 25 juin... (Ainsi) la rumeur qui déferla sur le monde voici environ cinq ans et d’après laquelle une flotte d’invasion allemande avait pris la mer pour aborder ici mais avait subi une désastreuse défaite dans une mer de flamme, cette rumeur ne correspondait pas à la vérité. Mais elle y eût pu correspondre. L’Angleterre était prête à accueillir de cette façon des envahisseurs. Et les Allemands tuèrent des milliers de leurs propres soldats en s’efforçant de leur redonner la confiance là où la terreur de ce feu meurtrier s’était au plus vite répandue – dans les rangs de la Wehrmacht. Ils organisèrent une grande démonstration destinée à montrer que des troupes spécialement équipées pouvaient passer indemnes à travers une mer de feu. Des milliers de vêtements en amiante furent confectionnés et chacun des hommes devant prendre part à la démonstration en portait un. (100 000 vêtements en amiante furent commandés rien qu’à Paris !) D’immenses quantités de pétrole furent répandues au large des côtes de France et on y mit le feu. L’armada d’essai s’en alla vers son désastre. Un grand nombre des pièces de tête des vêtements étaient fautives, et les hommes qui les portaient furent rôtis vivants. Pendant des semaines, les corps brûlés de soldats allemands furent ramenés par les vagues sur les côtes du sud de l’Angleterre. Cependant des feuilles jetées par avions, et des campagnes par radio et par murmure répandaient l’histoire des terrifiantes défenses ignées de l’Angleterre [34]. »
On voit, par ces deux déclarations contradictoires en tant de points, combien il est difficile d’établir la vérité, surtout en temps de guerre. Quant à moi, je m’en tiendrais plus volontiers aux déclarations de Mr Churchill, si sobres et pures de ces traits d’allure fantasmatique qui flamboient à travers les divulgations journalistiques prêtées à Mr Lloyd.

*

En 1940, 1’assurance des Anglo-Saxons, retranchée derrière leurs flots, s’abreuvait à deux sources, l’une réelle, l’autre mythique.
Certes, l’Allemand méthodique, s’il n’était pas sûr du succès, ne tenterait pas l’invasion des Îles britanniques, de jour en jour mieux défendues. Opposant sa maîtrise actuelle des airs à la maîtrise des mers britannique, il intensifierait, au maximum de son potentiel et de sa fureur, les attaques aériennes contre les ports, les usines, les villes de l’île imprenable ; il multiplierait de même les destructions de vaisseaux par le sous-marin, la mine ou l’avion. Bref, il remplacerait l’assaut trop hasardeux contre la forteresse britannique par le siège de ses bastions et de ses lignes de communications de la mer du Nord à l’Atlantique. Ce qui n’était qu’un ersatz.
Cependant la réalité ne suffit pas à enflammer l’imagination d’un peuple. Certes, la ceinture de flots qui entoure l’Angleterre était rempart réel, difficilement franchissable, contre les assauts directs par les eaux sinon par les airs. Mais l’assurance que l’on prêtait à l’Anglais, et que d’ailleurs il possédait, émanait d’une autre source encore que la réalité, d’une source inconsciente plus profonde : gardé par les flots dans son île qui, depuis le 28 septembre 1066, n’a plus connu de conquérant, l’Anglais était comme l’élu de quelque force surnaturelle, qu’il l’appelât Dieu, qu’il la nommât Providence, qu’il l’implorât en ces solennelles prières nationales dont les Allemands se moquaient. Même après ses défaites de Norvège et de Flandre, même après que Hitler, l’« Attila motorisé », comme on l’a appelé, plus redoutable que Napoléon, eût conquis les côtes de l’Europe du Cap Nord aux Pyrénées, l’Anglais se sentait encore à l’abri des débarquements sur ses plages, il s’attribuait une absolue maritime immunité, et d’autres que lui y croyaient.
Car la mer, plus encore s’il est possible que la terre, constitue pour tous les humains un symbole maternel. Et à juste titre : la vie, autrefois, n’en est-elle pas issue, et les animaux terrestres eux-mêmes, aux âges géologiques, ne sont-ils pas, l’un après l’autre, sortis des eaux ? Une sorte d’obscure intuition semble l’avoir révélé aux hommes bien avant que la science ne le leur eût appris. Matrice universelle de la vie, la mer, dans les mythes et légendes des peuples comme dans les rêves des individus, figure en effet volontiers une grande Mère au sein immense.
Alors l’Anglais maître des mers se sentait et apparaissait comme l’enfant préféré de cette grande Mère et, de même que tous les fils que préféra la génitrice, une grande assurance lui en venait, un grand prestige l’enveloppait. Ce n’était pas non plus par hasard qu’il ignorait la loi salique, que des grandes reines avaient parfois présidé à ses destinées : quelque influence matriarcale protectrice semblait être montée vers lui des rivages de ses mers.
Aussi Hitler, avec sa farouche agressivité, avec la virile puissance symbolique de ses mille avions, devait-il par excellence figurer pour l’imagination inconsciente britannique, et même pour celle des peuples spectateurs du grand duel, le Père ennemi qui veut arracher l’enfant préféré de la Mère au paradis maternel. La Mère se devait alors de défendre son petit avec toutes ses forces, ces forces qui, pour l’Anglais, apparaissaient à la mesure immense de son symbole : la mer aux horizons infinis.
Ceci sans préjuger de l’issue réelle du duel gigantesque où, en ces mois héroïques où l’Angleterre résistait seule, – France abattue, Russie et Amérique encore incertaines – maîtrise temporaire des airs et maîtrise durable des mers s’affrontaient pour décider du sort de l’univers [35].


NOTES

[1]

L’Année sociologique, 2e année, 1897-1898, Félix Alcan, Paris, 1899.

[2]

XIe édition, 1910-1911, article Sacrifice, par Northcote Whitridge THOMAS, M.A.

[3]

FREUD, Totem und Tabu, 1913, traduction française Jankélévitch, Totem et Tabou, Payot, Paris, 1924. (La traduction dans mon texte est personnelle.)

[4]

Dans le mythe, ce rêve collectif des hommes, c’est, tout comme dans l’histoire d’Oedipe, souvent un fils isolé qui, variant l’hypothèse freudienne de la horde fraternelle, accomplit le parricide initial, prenant sur lui et la faute et la gloire. Ce serait là l’origine de la conception du « héros », ce héros que chantent tant de mythes. Voir Otto RANK, Der Mythus von der Geburt des Helden [Le mythe de la naissance du héros], Deuticke, Vienne, 1908.

[5]

FREUD, dans Totem et Tabou (IV, Le retour infantile du totémisme, 5) écrit : « Dans le mythe chrétien, le péché originel de l’homme est indubitablement un péché commis envers Dieu le Père. Si alors le Christ rachète les hommes de l’oppression du péché originel par le sacrifice de sa propre vie, ceci nous oblige à conclure que ce péché était un meurtre. D’après la loi du talion, qui a de si profondes racines dans le sentiment humain, un meurtre ne peut être expié que par le sacrifice d’une autre vie, le sacrifice de soi-même implique une dette de sang. Et quand ce sacrifice de sa propre vie amène réconciliation avec Dieu le Père, le crime à expier ne peut être autre que le meurtre de ce père lui-même. » (Traduction personnelle.)

[6]

« Can it be perhaps propaganda to spread these stories amongst the people ? The likenesses are really too striking to my mind ! There is a man driving in a car and he has to stop for some reason (a panne or a level crossing) and an old woman says : As sure as you’ll have a dead man this evening in your car, the war will end at such and such date (June or July). Then he drives on and soon comes across a motor accident, and he is asked to take an injured man to hospital and when he gets there the man is dead ! Er erreicht den Hof mit Mühe und Not, und wie er da kam in seinen Armen das Kind war todt. »

[7]

« Drei Leute im Coupé. Einer sagt : Der Krieg ist bereits zu Ende. – Wie wissen Sie das ? – Ebenso wie ich weiss, dass Sie heute abend eine Leiche im Auto haben werden. Und der Herr da hat so und so viel in der Tasche. « Der Mann geht heraus. Und findet ein Auto. Auf dem Wege findet er einen Verwundeten, der auf dem Wege zum Spital stirbt. »

[8]

Au Cap, le 30 décembre 1943, K. Greshoff me communiquait la version suivante du mythe, où la voiture à chevaux n’est pas encore remplacée par l’auto. Elle date évidemment de la guerre 1914-1918.
12 bis. « En repassant par Paris, le Permissionnaire entendit raconter l’histoire d’une dame qui sait quand la guerre doit finir.
« Cette dame se rendait dernièrement au Sacré-Coeur, à Montmartre. Le fiacre qui la conduisait avançait cahin-caha, car la montée est rude.
« Une pauvresse suivait péniblement le même chemin. La dame lui offre charitablement une place dans sa voiture. La vieille accepte et la conversation s’engage.
« Le sujet, tout le monde le devine.
« – Rassurez-vous, ma petite dame, la guerre sera finie au mois de ...
« – En ..., vous plaisantez ?
« – La guerre sera finie en ... aussi vrai que le cocher qui nous conduit sera mort dans une heure.
« Elles arrivent, se séparent et chacune va faire ses dévotions. En sortant, la dame aperçoit sa voiture, le siège était vide.
« Elle cherche son cocher : on venait, lui dit-on, de le transporter dans une pharmacie voisine, mort d’une congestion.
« Voilà un conte à dormir debout ; le plus extraordinaire c’est que, paraît-il, il est véridique. » (Guillaume APOLLINAIRE, Anecdotiques, Librairie Plon, Paris, 1926, p. 214-215.)

[9]

Cf. James George FRAZER, The Golden Bough [Le Rameau d’or], édition abrégée, nouvelle traduction par Lady Frazer, Paul Geuthner, Paris, 1923, chapitre XXIV. La mise à mort du roi divin, paragraphe 3 : « Cette province » (de Quilacare, dans l’Inde méridionale) était « gouvernée par un roi qui, d’un jubilé à l’autre, n’a pas plus de douze années à vivre... À l’expiration des douze ans, une foule innombrable se réunit, le jour de cette fête, et on dépense beaucoup d’argent pour le repas des Brahmanes. Le roi fait faire une estrade en bois, que l’on recouvre de tentures de soie ; puis, il va se baigner dans un réservoir, en grande cérémonie et au son de la musique ; après quoi il va vers l’idole et lui adresse des prières, monte sur le plancher, et, devant toute l’assistance, prend des couteaux très tranchants et se met à se couper le nez, les oreilles, les lèvres, les membres et autant de chair qu’il peut ; il lance au loin tous ces lambeaux de son corps, jusqu’à ce qu’il ait perdu une telle quantité de sang qu’il commence à s’évanouir ; il se coupe alors la gorge... Le roi de Calicut, sur la côte de Malabar, porte le titre de Samorin ou Samory... Autrefois, le Samorin devait se couper la gorge en public au bout des douze années de règne... » Ces coutumes barbares semblaient avoir pour but d’assurer, par le suicide rituel périodique du roi, la prospérité du royaume. Évidemment, parmi nous, de semblables sacrifices offerts au ciel présentent un caractère moins sanglant et repoussant ! Ni Thérèse Neumann ni le pape ni la vieille femme de Stuttgart n’auraient songé à éclabousser le peuple assemblé de leur sang, mais l’intention propitiatoire est analogue.

[10]

« Until I read it, I had no idea that this story – of which a version had been told to me a year or two ago as having just occurred in Southern Rhodesia – was a widely spread myth. I had never heard of it until one day – I forget whether it was in 1941 or 1940 – somebody (whose identity I cannot at the moment recall) told me that on the previous morning two ladies were motoring into Salisbury from a farm near Marandellas (a place not quite 50 miles from Salisbury on the Umtali road), and that on their way they had passed an old, shabby and grubby-looking European man, trudging along. They stopped and offered him a lift. He accepted and asked to be put down on the outskirts of Salisbury. He offered payment, and when that was refused, he said ; Well then, I will give you some good news. Within twelve months from now Hitler will be dead. – They looked incredulous, and he then added : I will tell you something more. Before this day is over, there will be a dead man in your car. – Upon that they parted. The ladies did their shopping, lunched at the Grand Hotel and started back on their home-ward drive. A few miles out of Salisbury they came upon a wrecked car and were asked to take an injured man back into Salisbury to the Hospital. This they did, and when they arrived at the hospital, they found that the man had died. (They had put him in the back seat of the car ; they both were sitting in front.)
« My informant assured me that this was a true story, and that he knew the ladies. I did not inquire as to their names. »

[11]

« I was with my son. I took three sailors in my car down to the docks. When we came round one turned round and said : Excuse me, sir, you will have a dead body in your car before you go home together. – And then : The war will be over by November. – I picked up a man on the road and he died at the hospital. It was two months ago. »

[12]

« It was in 1939, six months before the war. A traveller was travelling along the road in England. He stops to give a gipsy a lift and before the gipsy leaves him she thanks the driver for his kindness and says that in repayment of his kindness she would like to disclose the future to him. She then goes on to tell him three things : 1. before he reaches his destination he would see a huge fire ; 2. he would have a corpse in his car before nightfall ; 3. Hitler would be dead before twelve months.
« He goes home and he soon see a huge fire. He goes further and comes across a very bad car accident. The police commandeer his car as an ambulance. And he takes an injured man from the crash, who dies on his way to hospital.
« Now Hitler ought to die in twelve months. But he did not. »

[13]

« To-day’s Rumor.
« That One About the Fortune Teller Started Last Spring.
« This one comes from Sudbury.
« A man everybody knows was motoring along a road and was stopped by a woman who asked for a ride. She said she was a fortune-teller and offered to tell his fortune. When he said he was not interested she said she would tell him something anyway. She said that six weeks from the day he carried a corpse in his car the war would be over.
« Well, well, believe it or not, a few days after the motorist drove up to the scene of an automobile accident and was asked by a policeman to carry an injured boy to a hospital. And, you guessed it, when they drove up to the hospital the injured boy was dead.
« That rumor started last Spring and now comes from practically any community you want to name. »
(Boston Globe, Tuesday, 24 February, 1942.)

[14]

« Ich hörte von W., Direktor in Ettersburg : der Freund seines Schwiegersohns reiste in der Bahn und hatte das selbe Erlebnis mit der Zigeunerin, mit der Geldbörse. Sie sagte ihm wie viel Geld er hatte. Worauf er dann frug, ob sie sagen konnte wann der Friede käme und sie nannte den 22. Februar, natürlich mit unserm Sieg. Darauf versprach dieser Mann ihr sein Gehalt von einem Jahr, wenn es wahr wäre ! »

[15]

« A gipsywoman gets into a tram and squeezes herself down close to a man who draws himself away in evident disgust of the dirty gipsy. She says : You needn’t give yourself such airs, you haven’t got any more money in your purse than I have. – The man answers : How do you know how much money I’ve got on me ? – The woman tells him : You have exactly that and that sum on you. – (Of course the sum changes in each version.) Now the other people in the tram begin to take interest in the strange creature, and one person says : Well, if you can tell such things, tell us something about the future. – To which she answers : You know quite well that Wahrsagen isn’t allowed, and that gentleman over there is a Kriminalbeamter and would arrest me ! – Everybody turns towards the man she has pointed out, and he laughingly admits that the gipsy is perfectly right and adds : But go along and tell us the future as we have all got so interested ; for once I will let it pass. – So the woman says : The war will be over then and then.
« I have heard this story the first time beginning of November, the prophesy was that it would end middle of November. Alas, it hasn’t ! But I think it is highly curious that this tale should be so very like example No. 2. Of course, every person told it with slight variations, such as that it took place in the underground, or bus ; the date of the end of the war was different, etc. But there was no case of prediction of revolution or murder in other countries. »

[16]

James George FRAZER, Le Cycle du Rameau d’Or, Tabou et les périls de l’âme, traduction de l’anglais par Henri Peyre, Librairie orientaliste Paul Geuthner, Paris, 1927, chapitre IV, Tabous sur les personnes ; 4, Tabous sur les guerriers, p. 132-137.

[17]

Loc. cit., 5, Tabous sur les meurtriers ordinaires, p. 137-158.

[18]

FREUD, Zeitgemässes über Krieg und Tod, 1915 ; « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », dans Essais de psychanalyse, trad. Jankélévitch, Payot, Paris, 1927. (La traduction dans mon texte est personnelle.)

[19]

En Afrique du Sud, en mars 1943, un jeune soldat anglais d’un convoi (celui de la version 26 du mythe au cadavre dans l’auto) me précisait que ces tanks de pacotille eussent été ainsi faits, d’après cette légende : un char en bois peint monté sur un tout petit châssis d’Opel. En avril 1943, un ethnographe sud-africain m’expliquait que la légende serait née de ce fait : aux manoeuvres de l’armée allemande, on eût fait défiler des tanks en bois actionnés par des hommes à bicyclette cachés dedans, afin d’économiser le carburant !

[20]

Un médecin hollandais, le Dr Meerloo, longtemps déporté en Allemagne, me rapportait, en juin 1945, que les Allemands durent longtemps lutter contre le « mythe de l’Anglais convenable » (the myth of the decent Britisher), où leur adversaire britannique était figuré plein d’aménité.
J’ajouterai que le mythe de l’ennemi amical contient, comme d’ailleurs tout mythe, un noyau de réalité. L’homme est donc foncièrement ambivalent et ne peut exclusivement aimer ses amis ni haïr ses ennemis.
Je rappellerai ici la conduite, lors de la prise de Vienne par les Nazis, du Dr Anton Sauerwald, préposé comme commissaire aux affaires de la maison d’édition de Freud et de tout ce qui touchait à sa famille. Cet Autrichien, chimiste de profession, national-socialiste convaincu, parce que partisan de la Grande Allemagne, donc de l’Anschluss, ainsi que beaucoup d’Autrichiens, se montra envers la famille Freud plein de compréhension et de bienveillance. Il ne put éluder l’ordre de destruction des livres de la maison d’édition, ni celui de la confiscation des valeurs mobilières possédées par Freud en Autriche, mais s’appliqua par contre à éviter à lui et à sa famille les vexations personnelles. Enfin ce fut grâce à lui que Freud put emporter à Londres les objets auxquels il tenait le plus : outre ses meubles sa bibliothèque entière et toute sa précieuse collection d’antiquités et qu’il put même être accompagné, lors de son départ pour l’Angleterre par un médecin, le Dr Josefine Stross, ce que nécessitait son grand âge et l’état précaire de sa santé. Un « ennemi » qui, sans doute grâce au niveau élevé de sa formation culturelle, s’avéra vraiment « amical ». Ce qui d’ailleurs eût pu n’être pas sans danger pour lui.
Enfin, en 1945, après la défaite de l’Allemagne, il fut impossible au général Eisenhower d’imposer aux soldats anglais et américains occupant l’Allemagne l’ordre primitif de « non-fraternisation ». Il dut être rapporté en droit par étapes, après l’avoir été en fait, et pas seulement sur le plan Mars-Vénus.

[21]

Le mythe de l’ennemi à la fois terrible et amical créait, sur les côtes hantées par les sous-marins allemands, la légende suivante. Je la recueillis au Cap en 1942-43, sous des formes peu variées.
Un sous-marin émerge auprès des canots de sauvetage du bateau qu’il vient de couler. Après l’interrogatoire d’usage sur l’identité de sa victime, le commandant du sous-marin indique aux rescapés leur position et leur distance de la terre (ce qui arrivait vraiment parfois). Mais ici commence le mythe : le commandant révèle alors aux rescapés comment, voici quelques jours, ayant atterri sur une côte déserte, il a gagné la ville du Cap et là passé la soirée dans un cinéma. Il peut même leur offrir (dans quelques versions) des billets pris à leur intention. Les rescapés regagnent la terre.
Quelques jours plus tard, ils croisent dans une grande rue du Cap le commandant du sous-marin, très reconnaissable grâce à une grande balafre sur la joue. Ils veulent alerter un agent de police, mais le preste ennemi a déjà disparu dans la foule.
Sur la côte Est de l’Amérique, alors que la guerre sous-marine battait son plein, une légende analogue aurait circulé avec persistance.

[22]

Handwörterbuch des deutschen Aberglaubens, Walter de Gruyter & Co., Berlin & Leipzig, 1938, vol. IX, article Wassergeister [esprits des eaux], H. 37.

[23]

En mai 1941, après l’attaque des parachutistes sur la Crète, j’appris par mon fils à qui un officier grec, prisonnier quelques heures des Allemands, en montra, que les parachutistes étaient munis, outre d’armes et d’aliments, de tablettes de chocolat à la kola et d’une poudre blanche nommée Energen, destinée à les remonter quand leurs forces, physiques ou morales, fléchissaient. Les Allemands méthodiques savent donc se servir, pour leur succès, de toutes les ressources de la science, et il est fort possible que les aviateurs allemands en Pologne aient aussi absorbé, non pas de l’éther, mais de la Kola et de l’Energen (sans doute de la Benzédrine).

[24]

Au Cap, en février 1942, un diplomate polonais me rapporta deux autres mythes ayant eu cours en Pologne au cours de l’invasion. Les aviateurs allemands auraient lancé, du haut des airs, des feuilles de tabac dans les prairies où paissaient les bestiaux afin d’empêcher ceux-ci, que l’odeur de la nicotine eût repoussés, de brouter : ainsi ils mourraient de faim. Des paysans polonais étaient de plus (mythe précoce de la Cinquième colonne) accusés de fouler aux pieds, en cercle, l’herbe de leurs champs afin d’y tracer des cercles destinés à guider dans leurs attaques les aviateurs ennemis.

[25]

En avril 1941, à Athènes, un aviateur allemand âgé de vingt ans, abattu en Macédoine, interrogé par mon fils, lui déclarait : Mais comment, mon capitaine, aurions-nous pu ne pas faire la guerre à la Pologne, après ce qu’elle a fait ? Vous connaissez donc Posen ? C’est une ville allemande ! Eh bien, là des Polonais avaient massacré cinquante mille Allemands ! – Et vous croyez ça, naïfs que vous êtes ? répliquait mon fils. – Mais je vous assure, mon capitaine, que ce n’était pas de la propagande, c’était la pure vérité ! – Rien ne put ébranler la conviction du jeune fanatique. Tant qu’un mythe, tel celui-ci, conserve sa position de combat, il persiste.

[26]

En avril 1941, à Athènes, je pus, à l’État-major grec, recueillir le récit suivant :
« Sur le front de l’Olympe, alors tenu par les Néo-Zélandais, les Allemands ont endossé des uniformes grecs et ont passé près des Néo-Zélandais sans avoir l’air de rien. Tout à coup ils se sont retournés et ont mitraillé les Néo-Zélandais. Ceux-ci en ont fait prisonniers un grand nombre », ce qui authentifiait le fait.
Je tâchai d’approfondir la chose et de découvrir, si possible, ces prisonniers.
Je recueillis alors une deuxième version de la même histoire se terminant ainsi : « Les Néo-Zélandais, exaspérés de tant de perfidie, ont massacré jusqu’au dernier de ces Allemands déguisés en Grecs », donc impossible d’en retrouver un seul.
Une troisième version, toujours émanant de l’État-major grec, me fut enfin rapportée. Celle-là se terminait ainsi :
« Les Allemands déguisés en Grecs, grâce à cette abominable ruse, ont réussi à faire prisonniers tous les Néo-Zélandais qu’ils avaient attaqués. » Donc, plus même possible d’interroger ces témoins-là.
Par ailleurs, lors de l’attaque des parachutistes allemands sur la Crète, en fin mai 1941, un officier grec ami de mon fils lui rapporta le fait suivant : Deux parachutistes faits prisonniers, parmi d’autres habillés en Allemands, auraient réellement été revêtus d’uniformes néo-zélandais. L’officier grec les aurait vus, les aurait interrogés, ils auraient déclaré avoir pris ces uniformes en Grèce, dans des dépôts abandonnés par les Néo-Zélandais.
Cependant le Général Freyberg, commandant les troupes néo-zélandaises en Crète, interrogé plus tard par moi, à Alexandrie, me déclara qu’aucun Allemand attaquant la Crète n’était en uniforme néo-zélandais. On sait que Churchill, qui l’avait d’abord proclamé, le démentit publiquement ensuite.
Je crois qu’un ennemi décidé à vaincre à tout prix est fort capable d’employer n’importe quelle ruse utile, mais cette accusation de l’uniforme de l’adversaire indûment revêtu se rencontre trop régulièrement lors de toute invasion pour n’être pas souvent mythique.
Le 2 mars 1942, à l’émission de 6 heures du soir, la B.B.C. annonçait que, lors de l’attaque de Java par les Japonais, ceux-ci se seraient approchés d’un poste allié déguisés en soldats anglais. Le type ethnique des Nippons devrait pourtant suffire à démentir le mensonge d’un tel uniforme.
Je ne nie cependant pas que, dans certains cas, les combattants n’aient recours à cette ruse de guerre classique ! Je souligne ici seulement qu’on en charge volontiers l’ennemi, qu’il y recoure ou non.

[27]

Tragédie en France, Éditions de la Maison française, 1940, p. 111.

[28]

Des mythes de la férocité barbare de l’ennemi, cette fois envers des prisonniers de guerre, ont aussi circulé parmi les Anglais. Ma fille recueillait au Cap, vers la mi-décembre 1942, les récits suivants :
(h) Un homme de couleur fait prisonnier à Tobrouk écrit à sa femme, en Afrique du Sud, qu’il est très bien traité par les Italiens. Et il ajoute que, puisqu’elle fait une collection de timbres, elle devrait décoller le timbre de l’enveloppe, qu’elle n’a sûrement pas. Elle le fait et trouve écrit dessous : Je suis bien malheureux, on m’a coupé la langue !
(i) Un major fait prisonnier à Singapour écrit à sa femme qu’il est très bien traité par les Japonais. Mais il lui recommande d’enlever le timbre de l’enveloppe.
Dessous est écrit : On m’a coupé la langue. Ces mythes, où revit le souvenir archaïque de la castration de guerre, transférée à la langue, se signalent par l’invraisemblance notoire de leurs données. Car, sur les cartes de prisonniers, un cachet et non un timbre était apposé.
Un autre reflet des castrations et mutilations guerrières archaïques transparaissait dans la légende, qui courait toute l’Afrique, d’après laquelle les Polonais, soldats et officiers, stationnés dans les camps de Pietermaritzburg ou ailleurs, eussent tranché avec leurs dents les mamelons des femmes assez imprudentes pour s’en laisser courtiser. Le même mythe avait déjà couru près du camp de Coëtquidan en Bretagne où était stationnée en 1939 la Légion polonaise.

[29]

Le Times du lundi 9 septembre donnait les chiffres suivants : 2 septembre, avions allemands abattus 55, avions anglais perdus 20 ; 3 septembre, avions allemands abattus 25, avions anglais perdus 15 ; 4 septembre, avions allemands abattus 54, avions anglais perdus 17.

[30]

L.c., II, Unser Verhältnis zum Tode. (Traduction personnelle.)

[31]

« Allen Tieren hat der Mensch schon ihre Tugenden abgeraubt : das macht, von allen Tieren hat es der Mensch an schwersten gebabt. Nur noch die Vögel sind über ihn. Und wenn der Mensch noch fliegen lernte, wehe ! wohinauf – würde seine Raublust fliegen ! » (Also sprach Zarathustra, III, 12, Von alten und neuen Tafeln.)

[32]

Au Cap, en mars 1942, je pus encore recueillir une version du même mythe. Un officier sud-africain fit à la même amie grecque qui m’avait fourni l’histoire de la « pierre bleue » (voir p. 87-88) le récit suivant :
17 bis. « J’ai appris d’un monsieur résidant au Cap qu’il avait, fin 1940 ou début 1941, parlé à deux soldats d’un convoi qui passaient par le Cap et qu’il avait emmenés faire un tour en auto : ceux-ci auraient dit qu’ils avaient été employés pendant presque une semaine à enterrer des Allemands noyés et demi-brûlés, lesquels avaient été rejetés sur les plages du sud de l’Angleterre. »
Le 7 mars, au Cap, l’un des deux garçons de la R.A.F. à qui je dois la version 26 du mythe au cadavre dans l’auto me rapportait l’histoire suivante :
17 ter. « En septembre 1940, il y eut apparemment une invasion des forces allemandes sur la côte sud de l’Angleterre. Apparemment du pétrole fut lâché sur l’eau et allumé. Toute la côte sembla cette nuit-là une fournaise ardente. Des cadavres furent rejetés le long de la côte le lendemain matin. Ceci me fut conté par un chauffeur de la R.A.F. qui avait patrouillé le long de la côte. »
(« In September 1940, there was apparently an invasion of the German forces on the South coast of England. Apparently oil was released on the water and lighted. The whole sea was at night like a blazing furnace. Corpses were washed up along the coast the next morning. This was told me by a M.T. driver of the R.A.F. who had been patrolling the coast. »)
Mon informateur croyait à la véracité du fait. Son camarade n’y croyait pas : si les Anglais, pensait-il, avaient eu un tel succès, ils l’auraient proclamé !
Un autre jeune soldat du convoi ayant touché alors au Cap, que je pris le lendemain dans mon auto sur la route de Muizenberg, me précisa que les troupes d’invasion allemandes eussent été détruites sur les côtes de l’île de Wight !

[33]

« Mr Churchill, when asked in the House of Commons to-day if he would, as a matter of historical interest, say whether the Germans ever set in motion the apparatus of a sea-borne invasion against Britain (states Sapa-Reuter), replied : I don’t quite know what is meant by setting in motion. Setting in motion in the sense of crossing the Channel "no", but setting in motion in the sense of making a very heavy concentration of troops and ships to cross the Channel, "yes".
« Asked if any of this shipping ever emerged from ports across the Channel, Mr Churchill said : Not to my belief. A great deal of it was sunk in the ports, and then they changed their minds. (Laughter.) »

[34]

« He made it clear that the flame of British resistance was far more than a symbolic expression. The Germans would have found flame sweeping the beaches, blasting the defiles through the cliffs and shrivelling their tanks as they drove inland ; bursting in searing jets from hedges and garden walls... Red tape was cut, and soon petroleum, fire and explosives experts had ready a terrifying system of flame-throwing, which could not only set the sea afire by underwater pipelines, but could fortify every conceivable vantage point on land... German raiders bombed the experimenters on their first days, and saw all the subsequent rehearsals... I got in touch with Lord Hankey... that was about June 25... (so) the rumour which swept the world nearly five years ago that a German invasion fleet had sailed for this country and had been disastrously defeated in a sea of fire was untrue. But it might well have been true. Britain was ready to do just that thing to invaders. And the Germans killed thousands of their own troops in an effort to restore confidence where terror of the fire weapon spread fastest – through the ranks of the Wehrmacht. They arranged a great demonstration to show that specially equipped troops could pass unscathed even if the sea was on fire. Thousands of asbestos suits were made, and each man of the troops to take part in the demonstration wore one (100 000 asbestos suits were ordered in Paris alone !). Huge quantities of oil were spread off the French coast and set on fire. The trial armada set out – to disaster. A large number of the head pieces of the suits were defective and the men inside were roasted to death. For weeks afterwards the burned bodies of German soldiers were being washed up on the South Coast. Meanwhile by pamphlets dropped by planes, radio, and whispering campaigns, stories of Britain’s terrifying fire defences were being spread. »

[35]

[Sur d’autres rumeurs et mythes relatifs à l’invasion de l’Angleterre par les Allemands, on lira avec intérêt : James HAYWARD, Shingle Street. Flame, Chemical and Psychological Warfare in 1940, and the Nazi Invasion That Never Was, Les Temps Modernes Publishing, Colchester, 1994. – N.D.L.R.]


Akribeia, n° 4, mars 1999, p. 37-158


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