Mythes de guerre

Marie Bonaparte

La psychanalyste française Marie Bonaparte (1882-1962) était la fille du prince Roland Bonaparte et l’épouse du prince Georges de Grèce et de Danemark. Analysée par Freud à partir de 1920, elle fut la déléguée officielle de celui-ci à Paris, où elle est cofondatrice de la Société psychanalytique de Paris (1926) et de la Revue française de psychanalyse (1927). Elle a aidé Freud et sa famille à fuir le nazisme et à s’installer à Londres. Outre les premières traductions des textes de Freud, on lui doit E. Poe, sa vie, son oeuvre, étude analytique (1931), Introduction à la théorie des instincts (1934), Psychanalyse et anthropophagie (1952), et plusieurs textes sur la sexualité féminine, dont La Sexualité de la femme (1951). Ces éléments biographiques sont empruntés au Grand Dictionnaire de la psychanalyse (Larousse, Paris, 1991). Le lecteur qui souhaiterait en savoir davantage sur Marie Bonaparte peut consulter au moins deux ouvrages qui lui ont été consacrés : Célia Bertin, La Dernière Bonaparte, Librairie Académique Perrin, Paris, 1982 et Jean-Pierre Bourgeron, Marie Bonaparte, Presses Universitaires de France, Paris, 1997. Les six chapitres que nous publions ci-après sont tirés de l’ouvrage qu’elle a publié en 1950 aux Presses Universitaires de France. Il semble qu’une édition en français ait été publiée dès 1946 à Londres par Imago Publishing Co. Une traduction en anglais, Myths of War, a également vu le jour dès 1947. Nous n’avons reproduit ici ni le prologue ni l’épilogue ni non plus le chapitre VII sur « Le mythe du Juif-Satan » des Mythes de guerre. Seuls nous ont paru intéressants les six premiers chapitres sur des rumeurs qui ont couru avant et pendant la seconde guerre mondiale, rumeurs qui s’apparentent de façon frappante à ce que les spécialistes nomment aujourd’hui « légendes urbaines ». Inutile de préciser que la revue Akribeia ne partage pas nécessairement toutes les interprétations de nature psychanalytique de l’auteur. Pour finir, qu’on nous permette de citer les trois derniers paragraphes du prologue de Marie Bonaparte où, après avoir établi une rapide comparaison entre Hitler et Napoléon, celle-ci évoque un « mythe» qui a été peu étudié, le mythe de la survie d’Hitler : « Malgré la différence en valeur humaine entre un Napoléon et un Hitler, malgré la rougeur des massacres ensanglantant son nom, Hitler demeurera, dans l’imagination populaire germanique, le Siegfried du combat au Dragon (Drachenkampf), le héros mythique qui conquit la Mère Europe et que seule put abattre la "traîtresse" coalition de plusieurs Dragons avec les Nibelungen judaïques et leur vieux dieu Iahveh ! // Peut-être même, en dépit de l’annonce de sa mort, une nouvelle légende, ressuscitée de Barberousse, le situera-t-elle aux cavernes de quelque Kyffhäuser, d’où il attendrait de resurgir un jour de gloire vengeresse ? // Car il ne suffit pas de tuer l’ennemi pour qu’il ne soit plus : il survit dans sa légende » (p. 9).

Chapitre I

Le mythe du cadavre dans l’auto

Un de mes amis et collègues psychanalystes, le Dr R. Loewenstein, racontait, en l’automne de 1938, après que les accords de Munich eussent paré à la guerre immédiate, l’anecdote suivante, dont il garantissait alors l’authenticité. Je la rapporte textuellement :
1. « En septembre 1938, un jeune homme s’attendant à être mobilisé le lendemain ou d’un jour à l’autre emmenait en auto sa fiancée, qu’il voulait laisser chez des parents à Laval. Il s’arrête à la sortie de Paris pour prendre de l’essence. Un couple de gens d’un certain âge lui demande où il va et le prie de prendre la dame seule qui va aussi dans la direction de Laval, le monsieur rentrant à Paris pour être mobilisé le lendemain. En route, la fiancée pleure, et parle de leur séparation. La dame étrangère les rassure et dit à la fiancée de ne pas pleurer : Vous ne serez sûrement pas mobilisé car il n’y aura pas de guerre. D’ailleurs Hitler sera mort dans les six mois ! – Elle l’affirme à plusieurs reprises. Arrivés à Laval, avant de prendre congé du jeune homme, elle lui demande s’il a l’intention de rentrer à Paris et quand. Le jeune conducteur réplique qu’il rentre à Paris aussitôt.
« La dame lui conseille de ne pas voyager de suite, parce que, s’il voyageait cette nuit, il trouverait un cadavre dans sa voiture. Une fois de plus les jeunes gens la regardent comme complètement cinglée et prennent congé d’elle sans lui demander son nom ni son adresse. Les parents du jeune homme à Laval le prient, avant son retour à Paris, d’y ramener un jeune homme de leur connaissance qui lui aussi s’attend à être incessamment mobilisé. Il y consent. Le passager, en cours de route, déclare qu’il a sommeil et s’étend sur la banquette arrière et dort. Arrivés à Paris, la voiture s’arrête à l’adresse du passager, le conducteur pour le réveiller ouvre la portière et trouve le jeune homme mort.
« Qui est cette femme ? »
Un an plus tard, en l’automne de 1939, alors que Hitler, contrairement à la prédiction précédente, avait assez vécu pour déchaîner la guerre, une autre anecdote, cette fois rapportée par un masseur du Hammam à mon mari, me revenait, accompagnée des mêmes assurances d’authenticité. L’événement serait, d’après lui, arrivé au beau-frère d’un autre de ses clients habituels dont il précisa même le nom. Je rapporte à nouveau ce texte littéralement, tel que je l’ai recueilli par téléphone de la bouche même du masseur :
2. « Un monsieur est mobilisé. Il va en auto avec sa femme et sa fille à Versailles. Il est tard, il dit à sa femme : je n’aurai pas d’essence pour monter la côte. À deux ou trois cents mètres avant d’arriver en haut de la côte de Saint-Cloud, panne d’essence. Il descend, regarde à droite et à gauche, mais ne voit personne. Sous les bois il aperçoit cependant des Romanichels. Il les appelle pour lui prêter main forte et l’aider à pousser la voiture en haut de la côte. Le Romanichel cependant lui dit : Vous ne rentrerez pas ce soir avant d’avoir un macchabée dans votre voiture. – Il fait son plein d’essence. Sur le chemin du retour, avant de rentrer dans Paris, un sergent de ville le hèle et le prie de prendre et conduire un blessé à l’hôpital. Mais avant d’arriver à l’hôpital le blessé, dans la voiture, était mort. – Il avait cependant dit au Romanichel : Puisque vous êtes si bon prophète, ne pourriez-vous me dire quand la guerre finira ? – À l’automne, avait répondu celui-ci, après de grands événements. »
Je commençai, dans les deux cas, en bonne rationaliste, par être frappée de l’invraisemblance de l’histoire, et me moquai en moi-même quelque peu de la crédulité de mes informateurs, crédulité d’ailleurs inégale et autrement accentuée chez le masseur.
Mais nous, psychanalystes, sommes trop entraînés à prendre au sérieux les productions, même les plus folles en apparence, de l’imagination humaine, pour que je ne fusse pas aussi frappée par la similitude du thème sous deux versions analogues : un événement ardemment souhaité dont la réalisation semble garantie chaque fois par la mort, également prédite, d’un homme. Hitler, ennemi redoutable, devrait périr : il mourra, de même que le passager dans l’auto est déjà mort. La guerre déchaînée par Hitler devrait finir : elle finira, de même que dans l’auto un blessé ramassé sur la route, avant d’arriver à destination, est déjà mort.
J’appris d’ailleurs bientôt que des versions diverses du même thème avaient couru et couraient toujours toute la France et se retrouvaient même à l’étranger, élevant l’histoire du cadavre dans l’auto à la dignité collective d’un mythe. Je tenterai d’abord d’en dégager la tendance, le sens, sur les deux versions précitées, les plus typiques, me réservant de mentionner plus loin les autres versions que je pus par la suite recueillir.

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Un lien de cause à effet transparaît qui doit se trouver plus profondément enfoui que la simple véracité d’une prédiction en garantissant une autre.
Pourquoi, dans les deux cas, en garantie la mort d’un homme ? N’importe quel autre événement aurait pu suffire : un chien écrasé sur la route, un arbre renversé par l’auto, une panne irréparable de l’auto, voire un événement imprévu et faste appris à l’arrivée : gros lot gagné, par exemple, à la Loterie nationale.
Mais nous sentons aussitôt que les trois premiers événements, par leur banalité même, eussent semblé moins aptes à garantir un bonheur aussi grand, immense, que la mort de Hitler l’Ennemi ou la fin victorieuse de la guerre déchaînée par lui. Quant au gros lot gagné à la Loterie nationale, il paraît même moins adéquat : deux coups de chance pareils juxtaposés seraient vraiment de trop ! La mort du passager occasionnel, la mort d’un homme, semble une garantie autrement puissante : le verdict du Destin apparaît par là péremptoire.
Et si l’âme contemporaine est frappée par la prédiction faste ainsi garantie par la mort et y croit, et si le mythe semble germer un peu partout, c’est que la guerre avec ses peines et ses dangers a dû venir ressusciter au fond de nous quelqu’une des plus archaïques croyances de l’humanité, sans doute dans ce cas la foi en la nécessité, pour obtenir quelque grand bien, d’un sacrifice.

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Dans leur bel Essai sur la nature et la fonction du sacrifice [1], Hubert et Mauss écrivent fort justement que « les sacrifices furent généralement, à quelque degré, des dons conférant au fidèle des droits sur son dieu » (p. 30), cela que la victime offerte fût humaine, animale ou végétale, et que les sacrifices fussent communiels, expiatoires (piacula), propitiatoires ou soi-disant simplement honoraires (je ne crois pas pour ma part qu’il en fût jamais de tout désintéressés). Puis, après avoir discuté les théories du sacrifice de Robertson Smith et de Frazer, qui font ordinairement dériver celui-ci des rites totémiques, Hubert et Mauss écrivent : « Nous appelons sacrifiant le sujet qui recueille ainsi les bénéfices du sacrifice ou en subit les effets. Ce sujet est tantôt un individu et tantôt une collectivité, famille, clan, tribu, nation... » (p. 37). Plus loin, parlant de la consécration préliminaire de la victime : « on voit quel est le trait distinctif de la consécration dans le sacrifice : c’est que la chose consacrée sert d’intermédiaire entre le sacrifiant... et la divinité à qui le sacrifice est généralement adressé » (p. 38). Puis, définissant le sacrifice, nos auteurs le distinguent ainsi de la simple offrande : « Tantôt, l’objet consacré est simplement présenté comme un ex-voto... celles des prémisses qui étaient seulement apportées au temple y restaient intactes et appartenaient aux prêtres. Dans d’autres cas, au contraire, la consécration détruit l’objet présenté, dans le cas où un animal est présenté à l’autel, le but que l’on poursuit n’est atteint que quand il a été égorgé, ou mis en pièces, ou consumé par le feu, en un mot sacrifié. L’objet ainsi détruit est la victime. C’est évidemment aux oblations de ce genre que doit être réservée la dénomination de sacrifice. On pressent que la différence entre ces deux sortes d’opérations tient à leur inégale gravité et à leur inégale efficacité. Dans le cas du sacrifice, les énergies religieuses mises en jeu sont plus fortes... » (p. 39).
On a pris l’habitude, écrivent encore nos auteurs, « surtout en Allemagne, de ranger les sacrifices en un certain nombre de catégories distinctes : on parle, par exemple, de sacrifices expiatoires (Sühnopfer), de sacrifices d’actions de grâces (Dankopfer), de sacrifices-demandes (Bittopfer), etc. Mais en réalité, les limites de ces catégories sont flottantes... » (p. 42). Tous les sacrifices faits aux dieux apparaissent en effet comme des marchés, où les hommes paient soit avant soit après avoir été dûment gratifiés : règlement d’un vieux compte débiteur envers la divinité dans le sacrifice d’expiation, facture à acquitter pour une faveur déjà reçue dans le sacrifice d’action de grâces, enfin paiement effectué à l’avance dans le sacrifice-demande ou propitiatoire. L’homme et aussi son dieu, conçu à son image, sont de bons commerçants. Et si, dans tous les cas, la victime, quelle qu’elle soit, doit être sacrifiée, c’est-à-dire détruite, c’est sans doute que l’homme n’envisage pas de meilleur moyen d’envoyer dans l’autre monde, où résident donc les dieux, les dons qu’il leur consent. De plus son sadisme profond, universel, y trouve à se satisfaire à l’abri de sa conscience puisqu’il accomplit, ce faisant, un devoir envers les dieux.
On a aussi beaucoup discuté pour déterminer si le sacrifice humain avait précédé historiquement le sacrifice animal ou si ce fut l’inverse. Dans l’Encyclopoedia Britannica on peut lire à l’article Sacrifice [2] : « Bien des théories sur la relation du sacrifice humain au sacrifice animal ont été mises en avant, la plupart basées sur des faits insuffisants. On a soutenu que le sacrifice animal était la forme primitive et que la décadence du totémisme ou le manque d’animaux domestiques leur avaient fait substituer une victime humaine, mais on a aussi fait valoir que dans bien des cas les victimes animales étaient traitées comme des êtres humains et devaient par suite les avoir remplacés, que des hommes sont barbouillés du sang du sacrifice et avaient dû par suite être eux-mêmes sacrifiés avant qu’un régime plus doux eût permis qu’un animal les remplaçât. »
Au regard de la psychanalyse, c’est la seconde hypothèse qui s’avère probable. La conception freudienne du totémisme et du sacrifice de l’animal totem, substitut du père de la Horde primitive mis à mort par les fils révoltés pour la possession des femelles, éclaire en effet d’un jour nouveau et singulier un problème resté si difficile à résoudre par les sociologues et ethnologues pré- ou extra-analytiques. Et si l’antériorité du sacrifice humain primitif leur a semblé souvent difficile à admettre, c’est sans doute en vertu même du refoulement du parricide initial, dont l’assomption est d’ailleurs le plus souvent repoussée par eux avec mépris ou colère. Le même mécanisme qui a fait autrefois substituer réellement l’animal totem au père, à la victime humaine ensuite quelle qu’elle soit, commande la même substitution sur le plan psychologique. Cependant les mythes des divers peuples nous ont conservé des témoignages éloquents, pour qui sait les entendre, de la suite sans doute réelle des faits : c’est le bélier qui sur le bûcher hébraïque succède au fils d’Abraham et sur l’autel grec la biche est substituée à Iphigénie.
Après avoir rappelé, d’après Robertson Smith, le festin totémique de certaines tribus archaïques, où l’animal totem réputé ancêtre du clan, d’ordinaire épargné comme sacro-saint, est dévoré rituellement par la communauté, et s’étant référé par ailleurs à l’hypothèse de la horde primitive, d’après Darwin, où un mâle fort et jaloux dominait un harem de femelles et en chassait ses fils grandissants, ses rivaux éventuels, Freud expose sa propre hypothèse : « Un jour, les frères chassés se liguèrent, tuèrent et dévorèrent le père et mirent par là fin à la horde du père. Ils osèrent et réalisèrent, unis, ce qui fût demeuré impossible à un seul. (Peut-être un progrès culturel, la possession d’une arme nouvelle, leur avait-il inculqué un sentiment de supériorité.) Qu’ils aient de plus dévoré le mort, voilà qui va de soi pour le sauvage cannibale. Le puissant père primitif constituait sans aucun doute un prototype à la fois envié et redouté pour chacun des membres de la horde fraternelle. Ils accomplissaient ainsi, en le dévorant, l’identification avec lui, ils s’appropriaient chacun une part de sa force. Le repas totémique, qui fut peut-être la première fête de l’humanité, serait la répétition et la commémoration de cette mémorable et criminelle action, si riche de conséquences, avec laquelle débutèrent l’organisation sociale, les restrictions morales et la religion [3]. »
Les fils en effet, désormais constitués en horde fraternelle, s’interdirent, sous l’empire du repentir, ou de la peur du talion le renouvellement de l’acte, épargnèrent après coup la vie du père en ne tuant plus, sauf en des « fêtes » rituelles, l’animal totem réincarnant « l’ancêtre » du clan, et renoncèrent, avec la pratique de l’exogamie, aux femelles de leur propre clan, substituts des femmes du père autrefois criminellement convoitées.
Mais pourtant les adversaires de l’antériorité du sacrifice humain ne semblent pas avoir toujours tort, si l’on en croit certaines apparences. Isaac en montant à la montagne du sacrifice cherchait où se trouvait l’agneau rituel, et « si la tradition », poursuit l’Encyclopoedia Britannica, « peut être un guide, le sacrifice humain semble dans bien des régions assez larges être de caractère secondaire. En dépit du grand développement du rite chez les Aztèques, la tradition dit qu’il était inconnu deux cents ans avant la conquête, en Polynésie les sacrifices humains semblent être relativement modernes, et aux Indes ils paraissent avoir été rares parmi les peuplades Védiques. Dans l’ensemble le sacrifice humain est de beaucoup plus fréquent parmi les races à demi civilisées et barbares qu’aux stades encore plus inférieurs de culture. » Nous répliquerons, nous psychanalystes, que, sans préjuger des documents nouveaux que les ethnographes peuvent nous fournir, on peut évoquer ici les lois psychologiques générales de la régression et du retour du refoulé. De même que la figure humaine du père primitif déifié reparaît peu à peu au Panthéon égyptien peuplé d’animaux-dieux, de même la victime humaine primitive a pu réapparaître en place des victimes animales et, cette fois de façon secondaire, se substituer à elles sur les autels et les bûchers.

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Dans notre mythe moderne du cadavre dans l’auto, une régression puissante, née de l’état de guerre et d’angoisse, qui en dérive, a dû commander le retour d’une victime humaine offerte en propitiation au destin. Car c’est bien d’un sacrifice humain qu’ici il doit au fond s’agir, si par ailleurs sur le simple plan du désir, du fantasme. La comparaison des divers temps et éléments du rituel sacrificiel classique, d’après Hubert et Mauss, avec les éléments et temps de notre récent mythe va nous permettre de solidement établir la parenté profonde de celui-ci avec le sacrifice humain de nos ancêtres lointains.
Hubert et Mauss, étudiant le Schème du sacrifice, y distinguent trois grandes phases : l’entrée dans le sacré, le sacrifice même de la victime et la sortie du sacré. « Le sacrifice », expliquent-ils, « est un acte religieux qui ne peut s’accomplir que dans un milieu religieux et par l’intermédiaire d’agents essentiellement religieux. Or, en général, avant la cérémonie ni le sacrifiant, ni le sacrificateur, ni le lieu, ni les instruments, ni la victime, n’ont ce caractère au degré qui convient. La première phase du sacrifice a pour objet de le leur donner. Ils sont profanes, il faut qu’ils changent d’état. Pour cela, des rites sont nécessaires qui les introduisent dans le monde sacré et les y engagent plus ou moins profondément, suivant l’importance du rôle qu’ils auront ensuite à jouer. C’est ce qui constitue, suivant l’expression même des textes sanscrits, l’entrée dans le sacrifice. » (p. 47-48).
Toutes sortes de rites purificatoires, ablutions, jeûnes, continence, ségrégation d’avec les autres hommes, doivent, chez les divers peuples, mettre le sacrifiant en état « sacré ». Dans notre mythe actuel qui est, demanderons-nous d’abord, le sacrifiant, celui au bénéfice duquel le sacrifice va être accompli ? Évidemment c’est le jeune mobilisé qui dans un cas se rend à Laval et dans l’autre à Versailles, peu importe le lieu. Et qu’est-ce qui tient lieu des rites le sacrant sacrifiant ? Je crois que c’est la mobilisation ; le fait d’être mobilisé, voué au danger de guerre, de mort, a fait de ce citoyen, hier vulgaire, un être soudain sacré ; en recevant sa feuille de mobilisation ou en lisant l’affiche appelant sa classe, il est soudain entré dans l’aura du « sacré ».
Mais le sacrificateur, où est-il ? La victime sacrifiée au bénéfice du sacrifiant et qui est évidemment l’homme qui doit mourir et qui en effet meurt, périt tout seul, dans le fond de l’auto, sans qu’on l’étrangle, sans qu’on l’égorge. Dans la seconde version seulement, le passant apparaît déjà blessé, mais on ne sait ni par qui ni par quoi. Le sacrificateur reste dans l’ombre, dans l’anonymat où plonge sans doute la répression, croissante au cours des siècles, (qui le croirait ?) de notre agression millénaire. C’est le destin seul qui semblera tuer la victime, la sacrifier sans aide aucune. Cependant, en vérité, la devineresse ou le Romanichel doivent jouer, par leur seule prédiction, le rôle de prêtre ou prêtresse sacrificateurs, incarnation de la divinité ou du destin homicides. C’est sans doute pourquoi, à l’audition de leurs paroles, on éprouve une impression insolite, comme si l’on avait vu passer sur l’horizon noir des guerres quelque épée de feu prête à frapper.
Cependant la victime, dans tout sacrifice, est le personnage central du drame, autour duquel tout semble rayonner. Cherchons donc, dans notre moderne mythe, à pénétrer l’identité de la victime ainsi qu’à déterminer ce qui lui confère le caractère nécessaire du sacré. L’étranger qui meurt au fond de l’auto est dans un cas un mobilisé, dans l’autre un blessé. Un mobilisé comme le sacrifiant, ce qui lui permet excellemment de le représenter. « La victime », écrivent Hubert et Mauss, « se trouve représenter aussi le sacrifiant », (p. 66). On sacrifie quel-que chose à sa propre place, pour se racheter soi-même d’un malheur et acquérir un bonheur. Dans la seconde version du mythe, ce tour de l’inconscient apparaît plus patent encore : la victime est déjà un blessé. Or la guerre entre-temps a été déclarée, le mobilisé pourrait d’un jour à l’autre aller au front et y être blessé lui-même, un autre blessé le rachète, l’identité du sacrifiant avec la victime éclate. Mais c’est l’autre qui est offert en holocauste et lui qui vivra, sans même être blessé ou mutilé, la guerre devant bientôt finir et naturellement l’autre blessé ayant payé pour lui la dette de sang exigée par le Destin, dieu jaloux.
Un élément paraît cependant à première vue manquer dans notre sacrifice, l’utilisation rituelle des restes de la victime. « La victime sacrifiée », écrivent Hubert et Mauss, « ressemblait aux morts dont l’âme résidait, à la fois, dans l’autre monde et dans le cadavre. » Dans l’autre monde la victime était envoyée aux dieux à la ’fois à titre d’offrande et de messager. Rien n’empêche l’âme de notre moderne passager d’auto de s’envoler ainsi. Mais qu’advient-il de son cadavre sacré ? « Aussi ses restes », poursuivent nos auteurs, « étaient-ils entourés d’un religieux respect : on leur rendait des honneurs. Le meurtre laissait ainsi derrière lui une matière sacrée, et c’est elle qui, comme nous allons le voir maintenant, servait à développer les effets utiles du sacrifice. On la soumettait pour cela à une double série d’opérations. Ce qui survivait de l’animal était ou attribué tout entier au monde sacré, ou attribué tout entier au monde profane, ou partagé entre l’un et l’autre » (p. 71). Or, sur le sort ultérieur du cadavre de notre étranger, le mythe reste muet.
Mais cette utilisation est si évidente qu’elle n’a sans doute pas à être explicite. Le cadavre de ce passager subira tout bonnement les funérailles en usage dans le pays. Il ne sera pas mangé, ni par le sacrificateur ni par le sacrifiant, comme dans les rites communiels dont ce sacrifice propitiatoire semble s’écarter ici : il sera ou inhumé ou incinéré, après avoir subi certains rites ou religieux ou civils. Ce qui équivaut à dire que les restes de la victime seront tout entiers réservés aux dieux, comme dans l’holocauste grec ou l’olâ hébraïque.

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Cependant, dans tout sacrifice, deux éléments encore doivent être envisagés : le lieu et les instruments. Car, écrivent nos auteurs, « il ne suffit pas que le sacrifiant et le prêtre soient sanctifiés pour que le sacrifice proprement dit puisse commencer. Celui-ci ne peut avoir lieu ni en tout temps ni partout... Le lieu de la scène lui-même doit être sacré, en dehors d’un lieu saint, l’immolation n’est qu’un meurtre » (p. 56). Il y a des lieux constamment consacrés : les temples, comme chez les Hébreux, il en est d’autres que l’on consacre à chaque fois pour la circonstance, comme chez les Hindous, où « chacun pouvait se choisir le lieu qu’il voulait pour sacrifier, mais ce lieu devait être au préalable consacré au moyen d’un certain nombre de rites dont le plus essentiel est celui qui consistait à établir les feux » (p. 57).
Après les deux premières qui m’étaient parvenues, j’ai donc recueilli plusieurs versions de notre mythe, que je rapporterai plus loin. Or, sous de très notables variantes, un élément reste le plus constant : substitut bien moderne de l’autel ou du bûcher, l’auto, lieu du sacrifice, qui en est aussi un peu comme l’instrument.
Et c’est ici que les rapprochements ethnographiques ou sociologiques ne nous suffisent plus. Seule la psychanalyse, avec la connaissance des symbolismes, permet de comprendre pourquoi le sacrifice doit si souvent s’accomplir dans une auto, quelque surprenantes que puissent paraître ses explications à qui ignore cette science.
La promenade en auto, dans les rêves, est un symbolisme sexuel habituel, tout comme l’ascension d’un escalier ou d’une côte. Les deux fusionnent d’ailleurs dans la scène de la seconde version du mythe : c’est sur une côte que l’auto reste en panne. Le mobilisé se trouverait ainsi accomplir de façon quelconque, pour l’inconscient, quelque acte sexuel. La présence, dans les deux cas, d’une femme – ou de deux – avec lui dans l’auto, corrobore cette interprétation.
Qui meurt par contre est dans les deux cas qu’ici j’envisage un homme : la victime est même, mobilisé ou blessé, un doublet du sacrifiant. On peut se demander si quelque reflet oedipien ne se serait pas attardé dans notre mythe moderne du mort dans l’auto. Le sacrifice ne serait pas seulement propitiatoire, déclencheur d’un événement heureux immense, il serait aussi, permettant par là celui-ci, l’expiation d’une faute obscure : un mobilisé analogue au sacrifiant serait sacrifié pour celui-ci à sa place, en châtiment de quelque péché originel archaïquement obscur, qui ne peut donc être que le parricide oedipien. Le sacrifiant fuyant Paris dans son auto, promenade symbole de l’acte sexuel, avec une ou des femmes, serait le « héros » [4] filial oedipien qui, après avoir tué le père originel, opère le rapt de ses femmes pour lesquelles il a tué. (Des soldats vainqueurs ne se font d’ailleurs pas faute d’opérer la conquête, voire le viol, des femmes en pays conquis !) Pour pouvoir être pardonné, racheté, le fils coupable doit alors sacrifier un doublet de lui-même, un mobilisé ou un blessé qui, prenant sur lui le châtiment après le crime, tel le Bouc émissaire ou le Christ, l’en délivre en mourant, et en mourant pendant que l’auto marche, le châtiment prenant alors l’allure même du crime, le fils étant puni par où il a péché. Mais cette victime à la fois propitiatoire et expiatoire (les victimes des sacrifices sont-elles jamais tout à fait l’un sans l’autre ?), cette victime, dans un piaculum souverain, rachète du même coup non seulement notre automobiliste mais encore tout le peuple, par-delà lui, des autres mobilisés ses semblables, fils coupables aussi, qui, une fois lavés d’une faute originelle par le sang de l’un d’eux, pourront, soit par la mort du père, soit par la simple terminaison de la guerre, garder leur vie et retrouver le paradis de la paix. Ainsi du Christ, dieu-fils qui, par son sacrifice à la fois expiatoire et propitiatoire, a racheté du péché originel tous les hommes, fils comme lui du Père éternel, ses frères en humanité, et leur a par là acquis le salut béatifique, la vie éternelle dans le paradis céleste.
Mais, à la différence du grand mythe judéo-chrétien, le mythe du mort dans l’auto, par une régression plus archaïque, se termine, se couronne, par un retour patent du refoulé. Le parricide originel, dans le mythe judéo-chrétien, ne peut qu’être inféré de par le talion du sang frappant le dieu-fils victime [5] ; dans le mythe moderne, une incarnation du père réapparaît en fin de mythe pour y être frappée. L’Ennemi national n’est-il pas, pour l’inconscient, le père oedipien, ce primitif rival, ce premier ennemi de tout garçon, mais projeté alors au-delà des frontières ? Puisqu’est déjà expié le crime oedipien par la victime sacrifiée dans l’auto symbolique, ce crime se peut à présent impunément accomplir – Hitler est donc tué et alors les fils mobilisés vont tous ensemble jouir en paix de la Patrie, cette Mère exaltée ! L’ordre temporel n’a pas besoin, pour l’inconscient, d’être respecté, et le crime peut fort bien, permis par lui, succéder au châtiment.

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Reste, d’après Hubert et Mauss, à retrouver dans notre mythe la sortie du sacrifice, le retour à l’état profane après l’état sacré sacrificiel destructeur.
Qu’est-ce qui correspond, dans notre mythe, à l’Ite missa est qui clôt le sacrifice chrétien ? Je crois que ce doit être la démobilisation. Les mobilisés sortiront par là, après la mort de Hitler et la fin victorieuse de la guerre, de l’aura sacrée de la faute et du sacrifice, lequel les a vraiment rachetés et par là rendus à la vie normale.

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Je rapporterai à présent les quelques autres versions de notre mythe que je pus recueillir. Je me mis à interroger autour de moi toutes les personnes que je rencontrais, au risque de paraître une maniaque du « mort dans l’auto ». J’allai aussi, à l’instigation de mon fils, visiter diverses voyantes dans différents quartiers de Paris et les fis parler. Le mythe semblait avoir germé un peu partout de 1938 à 1940 et, sous diverses variantes, garder signification identique. Presque chaque fois l’authenticité de l’anecdote était garantie, l’informant connaissait le plus souvent quelqu’un ayant connu celui ou celle à qui la chose serait personnellement arrivée. Les fantasmes de l’inconscient réclament créance.
Je rapporterai toutes ces versions textuellement, telles qu’elles me furent communiquées soit par écrit soit sous dictée.
Voici une version recueillie, en novembre 1939, auprès d’une antiquaire du quartier d’Europe :
3. « En revenant d’une promenade en auto, un jeune ménage s’est trouvé en panne sur le bord de la route, pendant qu’il répare passe une femme qui entre en conversation avec eux et leur prédit la mort prochaine de Hitler, comme elle leur prédit également qu’ils transporteront un mort dans leur voiture. Les automobilistes restent incrédules quant à cette prédiction. La voiture réparée, ils continuent leur chemin. Presque arrivés à destination, ils sont arrêtés par un voyageur qui leur demande une place. L’homme s’installe et l’auto continue son chemin. Quelle n’est pas leur surprise, arrivés au terme du voyage, de constater le décès de leur compagnon de route... »
On retrouve ici les divers figurants du sacrifice ; sacrifiant, sacrificatrice, victime, ainsi que l’auto, à la fois son lieu et son instrument. L’entrée et la sortie du sacrifice, représentées dans notre mythe’ de guerre par la mobilisation et la démobilisation ne sont cependant pas indiquées, mais doivent être impliquées. Comment le jeune époux ne serait-il pas, en France, en temps de guerre, mobilisable ? La femme accompagnatrice, elle, est expressément mentionnée puisque c’est un « jeune ménage » qui voyage dans l’auto symbolique. Quant à la fin de la guerre elle dérivera, sans avoir besoin de mention spéciale, de la mort de Hitler.
Autre version rapportée un peu plus tard par un jeune écrivain français. Il l’aurait recueillie en novembre 1938, avant la guerre, après Munich :
4. « Un monsieur, du côté de Montauban, en novembre 1938, s’en va en auto en week-end. Sur la route il est arrêté par un homme à l’aspect de poète ou de vagabond. Il croit que c’est de l’auto-stop. Cet homme dit : – Hitler mourra le 8 décembre 1938 (ou le 8 mars 1939). – Il ajoute : Je vais vous donner la preuve que ce que j’ai dit est vrai : je vais vous prédire un événement qui va arriver à tel endroit de la route de Blois, vous allez faire monter quelqu’un dans votre auto et celui-ci sera mort en arrivant à –. Accident d’auto quelque part ; il y arrive directement. Un blessé se trouve là. Il faut vite l’emmener. À l’endroit prédit, l’automobiliste se retourne : le blessé est mort. »
Sacrifiant, sacrificateur et victime blessée se retrouvent ici. Mais, en vertu de quelque complexe particulier à mon informateur, tout s’y passe entre mâles ; la femme disparaît. Quant à la mobilisation menaçante avant toute guerre, elle flotte dans l’air sans avoir besoin d’être soulignée.
Encore une autre version rapportée, en novembre 1939, par une voyante du quartier d’Europe « d’après un de ses clients, un Russe, qui affirme connaître la dame à laquelle c’est arrivé et qui lui conta la chose en mars 1938, après le premier coup de Hitler, celui sur l’Autriche ».
5. « Une dame, Suisse allemande, circule en auto avec son chauffeur ; elle va aller de Bâle à Zurich. Elle déjeune à Bâle ; après déjeuner, une dame leur dit : Ne craignez jamais la guerre, car Hitler sera assassiné avant. Pour vous prouver que j’ai raison, c’est aussi vrai que, en arrivant à Zurich, vous aurez une personne morte dans votre voiture. – En cours de route, ils sont arrêtés par un accidenté qu’ils recueillent et qui meurt avant qu’ils ne soient arrivés à Zurich. »
Ici même conjuration de la guerre à éviter, puisqu’elle n’avait alors pas encore éclaté. La victime est également un blessé comme dans les versions 2 et 4. Le sacrificateur est de sexe féminin, variante en apparence notable, le sacrifiant aussi. Mais la propriétaire de l’auto est doublée de son chauffeur, sans doute, lui, mobilisable. Le lieu du sacrifice demeure l’auto symbolique où le couple circule ; le pays n’est plus la France mais un pays en partie para-germanique, la Suisse. Or la Suisse, la Suisse allemande, après l’annexion de l’Autriche, se sentait menacée ; le national-socialisme tentait de s’infiltrer, elle craignait d’être entraînée dans le grand conflit qui allait éclater sur l’Europe. Le mythe conjurateur de l’angoisse y pouvait donc germer.
Mais revenons à des versions relatives à la guerre déjà éclatée.
Une voyante du quartier Saint-Germain me rapporta, en décembre 1939, cette autre version :
6. « Une Bohémienne arrête un automobiliste sur la route : Votre père a une congestion et vous allez avoir un mort dans votre voiture. Aussi vrai que Hitler sera mort dans trois mois. – La prédiction se réalise. »
A noter, dans cette version pourtant assez succincte et sans doute pleine d’omissions, cet élément fort intéressant : une grave maladie du père réel mise en rapport avec la mort de Hitler, le Père ennemi.
Le meurtre sacrificiel transparaît davantage que dans les versions précédentes dans celles qui vont suivre.
En décembre 1939, je pus recueillir les deux versions suivantes auprès d’un chauffeur parisien du quartier de la Muette, puis de sa femme. C’est celle-ci qui l’aurait apprise d’une personne soi-disant connaissant le héros de l’histoire. Version originale de la femme du chauffeur :
7. « Un monsieur, au cours de ses randonnées en voiture, rencontre une femme qui lui demande une place dans sa voiture. Complaisamment le monsieur accepte. La conversation s’engage. La dame se propose à lui prédire l’avenir. Le monsieur s’y refuse, prétextant que cela ne l’intéresse pas du tout. La voyageuse de répondre : Eh bien, en tous cas, ce que je puis vous dire, c’est que dans quelques jours vous aurez un homme avec vous et cet homme doit mourir, et s’il meurt Hitler aussi mourra. – Le monsieur a même été très ennuyé par la mort de cet homme qui lui a causé bien des formalités. »
Version déformée du chauffeur :
8. « Une dame a raconté qu’une cartomancienne l’avait prévenue qu’elle prendrait un monsieur dans sa voiture, qu’il lui arriverait un accident avec et qu’elle le tuerait. Et elle l’avait aussi prévenue que Hitler mourrait dans l’année. La dame prit un monsieur dans son auto, ils eurent un accident et il fut tué. »
On constate, détail plaisant, que, tandis que dans la version de la femme du chauffeur c’est un homme qui conduit, dans celle du chauffeur lui-même c’est une femme, et qui cause un accident. Mépris des chauffeurs pour les conducteurs femmes ! Mais le plus intéressant de l’histoire gît ailleurs : dans la version du chauffeur, c’est la dame automobiliste sacrifiante, devenue prêtresse sacrificatrice mieux que la distante cartomancienne ! qui tue elle-même son passager au moyen de son auto ; le destin seul ne reste plus chargé du meurtre. Et si l’automobiliste mâle de la version de la femme du chauffeur « a même été très ennuyé par la mort de cet homme qui lui a causé bien des formalités », c’est sans doute parce que lui aussi, par sa maladresse de conducteur ou autrement, était responsable de cette mort.
Hitler n’est d’ailleurs pas le seul ennemi majeur dont la mort ait été prédite et garantie par le sacrifice d’un homme, en l’espèce par le cadavre dans l’auto. Voici un événement qui aurait eu lieu au printemps de 1939, au moment où les attaques de la presse italienne contre la France battaient leur plein et où Mussolini n’était par suite pas très bien vu en France, surtout dans le Midi. J’en tiens le récit, qui me fut fait en novembre 1939, d’une jeune femme du quartier d’Auteuil qui me dit le tenir elle-même d’une amie de la femme d’un médecin de la région du Var, laquelle bien entendu aurait connu la personne à qui la chose serait arrivée :
9. « Un automobiliste du Midi a une panne. Une Romanichelle qu’il rencontre lui prédit qu’il aura un cadavre dans sa voiture avant d’arriver à Toulon, car ce monsieur avait été appelé de Nice à Toulon par quelqu’un de sa famille à Toulon, malade. La Romanichelle lui a prédit le cadavre près de Toulon, son retour brusque à Toulon auprès de quelqu’un de malade et l’assassinat de Mussolini pour la fin avril. »
Le malade de cette histoire rappelle le père qui a une congestion dans la version 6. La femme accompagnatrice manque ici à nouveau, comme dans la version 4 et même dans d’autres où l’élément féminin apparaissait changé de place. Nous le verrons reparaître en milieu majeur un peu plus loin.

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J’ai tenté de rechercher ce même thème du cadavre dans l’auto, prophétisant la fin des maux de la guerre, dans d’autres pays en armes encore que la France. De Grèce, où je passai quelques semaines pendant l’hiver de 1939-1940, je pus correspondre avec des parents en Allemagne. J’appris alors que l’histoire du cadavre dans l’auto y était aussi courante qu’en France, prophétisant le triomphe prochain de l’Allemagne sinon l’assassinat de Chamberlain ou de Daladier. On ne me communiqua alors pas de textes précis, mais une nièce de mon mari, mariée en Allemagne, m’écrivait ensuite, le 6 octobre 1940, de Lindau, dans une lettre en anglais reçue trois mois plus tard : « Serait-ce peut-être de la propagande que de répandre ces histoires parmi le peuple ? » (Un diplomate allemand, à qui j’avais conté à Paris en 1940 le mythe du cadavre dans l’auto, avait émis la même idée, tant la souveraineté de la « propagande », de l’opinion populaire dirigée, dominait l’esprit allemand, au point de lui faire négliger la force et la légalité des réactions psychologiques spontanées de l’inconscient.) Ma nièce poursuivait : « La ressemblance de ces histoires entre elles est vraiment trop frappante à mes yeux ! » Puis elle rapportait cette version :
10. « Il y a un homme conduisant une auto et il doit s’arrêter pour une raison ou une autre (une panne ou un passage à niveau) et une vieille femme dit : Aussi sûr que vous aurez un mort ce soir dans votre auto la guerre finira à telle et telle date (juin ou juillet). – Alors il continue et bientôt se trouve en présence d’un accident d’auto et on lui demande de conduire un blessé à l’hôpital et quand il y arrive l’homme est mort . » Et, citant avec un certain à peu près le Roi des Aulnes de Goethe pour finir, ma nièce concluait : « Il atteignit le château avec peine et douleur, et en arrivant l’enfant était mort. [6] »
Ce rappel du Roi des Aulnes par ma nièce me suggère qu’en dehors de son symbolisme sexuel possible déjà étudié, la course en auto du cadavre pourrait bien symboliser la course à la mort comme dans le Roi des Aulnes ou la course à l’abîme dans la Damnation de Faust. L’auto serait alors l’équivalent moderne du cheval s
6r lequel chevauche la Mort dans tant de représentations du Moyen Âge (le père de l’enfant dans le poème de Goethe ne serait-il pas lui-même le doublet du Roi des Aulnes personnifiant la Mort et son appel ?). Un véhicule – cheval, char ou barque – apparaît en effet volontiers à l’imagination populaire comme nécessaire à emporter, ô grand voyage ! les morts dans l’au-delà et c’est ainsi que la contemporaine auto en serait venue à représenter, dans notre moderne mythe, le cheval de la Mort ou la barque de Charon, barque d’ailleurs remplacée dans mainte ballade populaire de la Grèce moderne par un cheval sur lequel Charon charge les morts.
Lors de mon passage à Berlin sur la route de Paris à Athènes pour rejoindre la Grèce où la guerre italo-grecque avait éclaté, mais que l’Allemagne n’avait pas encore attaquée, je pus aussi recueillir, le 7 février 1941, de la bouche d’un cousin de mon mari cette autre version germanique du mythe :
1. « Trois personnes dans un coupé. L’un dit : La guerre touche à sa fin. – Comment savez-vous ça ? – De même que je sais que ce soir vous aurez un cadavre dans votre auto. Et ce monsieur-là a tant et tant dans sa poche.
« L’homme sort. Et trouve une auto. En route il trouve un blessé, qui meurt sur le chemin de l’hôpital. [7] »
Le thème de l’argent deviné, que nous étudierons plus loin, s’intrique ici à celui du cadavre dans l’auto. Sacrifiant, sacrificateur, victime, lieu et instrument du sacrifice se retrouvent, mais la femme accompagnatrice disparaît, tout comme d’ailleurs dans la version germanique précédente.

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Je tentai de rechercher également notre mythe en Angleterre. J’y écrivis à des amis : ils ne purent d’abord le retrouver dans ce pays, disaient-ils, trop sûr de soi. Cependant bientôt une collègue psychanalyste à laquelle je m’étais adressée me faisait tenir la lettre suivante, datée du 8 mai 1940 et signée de Mr Charles Madge de Mass Observation, l’organisation qui recherche en ce pays les réactions populaires. Je traduis ici ce document :
« Chère Dr Melitta Schmideberg,
« La question que vous soulevez est très intéressante parce que, je le crois, les mobiles se trouvant à l’origine de ces histoires auraient bien besoin d’être psychanalysés.
« D’abord l’histoire des Gitanes. Sous des formes variées cette histoire a circulé depuis au moins cinq ans. Elle surgit lors de la mort de George V, au moment de l’abdication d’Édouard VIII et du couronnement de George VI. Elle semblait chaque fois impliquer le désir de la mort du chef d’État en question. On en parla à diverses reprises dans la presse (par exemple dans l’Evening Standard au Londoner’s Diary). On nous en fit souvent part à Mass Observation par lettre ou oralement. Avant Munich déjà l’histoire acquit un tour nouveau et fut dès lors appliquée à Hitler ; après le prélude ordinaire relatant la découverte d’un mort dans une auto vient la prophétie relative à Hitler, qui doit mourir à une certaine date. Cette histoire fut particulièrement en vogue en septembre 1938. »
On m’a aussi écrit d’Angleterre, le 21 novembre 1942, que le mythe du cadavre dans l’auto était très répandu en Angleterre. Ma correspondante, une jeune femme militarisée employée dans les transports de l’armée, ajoutait : « Moi aussi l’ai entendu conter, mais quand, rentrée à la maison, je le rapportai à la femme d’officier chez laquelle j’habite, elle m’interrompit disant qu’elle aussi l’avait entendu conter auparavant dans le Yorkshire dès le début de la guerre, en Essex dans une ville de garnison en 1940, et peu après dans le sud du pays de Galles. Elle ne pouvait se rappeler les sources et les variantes exactes, mais le récit était invariablement accompagné des preuves les plus solennelles d’authenticité. »

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Il ressort de cette courte enquête que, sous divers climats, des thèmes semblables surgissent spontanément de l’imagination des peuples lorsque ceux-ci se sentent menacés soit par une dure guerre étrangère, soit même autrement lors de la mort ou de la désertion de leurs chefs. Le mythe de désir du cadavre dans l’auto vient alors lier l’angoisse ambiante et permet d’espérer, donc de garder le courage de vivre et de lutter.
Sans doute mythe semblable d’un mort trouvé dans une voiture à chevaux ou une diligence, moyens de transport de l’époque, dut circuler en Angleterre et sur le continent du temps de Napoléon et servir à prophétiser la mort de l’« ogre de Corse ». Si point on ne le retrouvait dans les archives d’alors, ce serait probablement faute d’avoir été noté.
J’ai même découvert parmi nous une version qui régresse de l’auto à la voiture à chevaux. La femme du même psychanalyste à qui je devais la première version du mythe me rapporta à Saint-Tropez, le 9 septembre 1940, l’histoire suivante qu’elle avait entendue à Paris, avant la guerre, en mai 1939, peu après que son mari eût entendu conter la version l. Elle la tenait de sa modiste, établie avenue Victor Emmanuel :
12. « En Suisse, un beau matin, un bûcheron s’en va à son travail dans la forêt. Sur son chemin il rencontre une bonne femme, une Bohémienne. Ils entrent en conversation et le bonhomme commence à lui dire qu’il est très embêté, il ne sait pas ce qu’il doit faire, s’il doit acheter des terres, car il craint la guerre. La bonne femme : Vous pouvez être certain qu’il n’y aura pas de guerre, car Hitler sera mort dans deux mois. – Elle est aussi sûre de la chose que de ceci qu’il aura le soir même un mort dans sa carriole. Dans l’après-midi, des chasseurs qui chassaient en forêt viennent le trouver, disant : Nous voyons que vous avez une carriole ; pourriez-vous transporter cet homme, qui a été blessé pendant la chasse, jusqu’au village ? – On met le bonhomme sur la carriole, le bûcheron s’assied devant, il le conduit jusqu’au village ; en arrivant et se retournant il s’aperçoit que le bonhomme est mort dans la carriole. [8] »
J’ai pu trouver un peu plus tard une version du même thème sacrificiel assez divergente. Un jeune homme de nos amis, replié de l’école des Roches en Normandie à Saint-Tropez dans le Var, m’y rapportait en été la version suivante recueillie en Normandie dès après la Pentecôte 1940 :
13. « Un professeur de mathématiques arriva à de grandes précisions par ses calculs. Il avait annoncé à un jour près l’invasion de la Norvège et celle de la Hollande. Ensuite, pour s’amuser, il prédit à son concierge qu’il lui arriverait un accident à une date donnée. Après il ajoute : À partir d’aujourd’hui Hitler n’en a plus que pour six semaines. – L’accident arrive au concierge : il est renversé par une auto. »
Ici l’auto, lieu du sacrifice, en devient l’instrument actif. La victime est évidemment le concierge, banal représentant de tous les Français à sauver. Quant au sacrificateur, il revêt ici les traits, modernement mathématisés, de l’antique devin aux redoutables savoirs et pouvoirs hermétiques.
J’ai réservé pour la fin la plus instructive, peut-être, des variantes que j’aie pu noter en France.
En décembre 1939, une voyante, cette fois du quartier de la Muette, me communiquait la version suivante qu’elle disait tenir de deux jeunes filles ses clientes dont le père avait une grande fabrique de fromages en Normandie. Elle y croyait dur comme fer.
14. « Un monsieur reste en panne sur la route de Paris-Soissons. Alors qu’il examine son moteur, une autre auto passe et s’arrête. Un des occupants en descend et vient lui demander s’il peut l’aider. L’homme pensant réparer lui-même sa voiture le remercie, mais ayant remarqué que son interlocuteur avait un accent, lui demande sa nationalité.
« – Je suis Allemand.
« À ce moment la conversation s’engage sur les événements.
« – Comment cela va-t-il ? demande le Français.
« – Nous n’en avons plus pour longtemps, répond l’autre.
« – Vraiment ? Et Hitler ?
« – Hitler ? Hitler sera mort d’ici peu et ceci est aussi vrai que tout à l’heure vous allez repartir avec votre voiture, qu’on vous arrêtera à un passage à niveau pour que vous emmeniez une femme accidentée à l’hôpital le plus proche et que cette femme mourra pendant le trajet.
« La prédiction de l’Allemand s’est réalisée point par point. »
Ainsi, dans cette version, sacrifiant et sacrificateur sont présents, mais de nationalités ennemies, donc mobilisables tous deux de côtés différents de la frontière. La variante la plus saillante est cependant à nouveau la disparition de la femme en tant qu’accompagnatrice, mais ici elle reparaît en lieu majeur sous les espèces de la victime. La victime n’est en effet plus un mobilisé, plus un homme, mais une femme, celle-ci à vrai dire aussi blessée.
Certes, dans nos guerres contemporaines, les femmes aussi sont susceptibles d’être victimes des bombardements aériens ou des torpillages ! La blessure de la femme de cette version quatorzième peut par là rappeler la blessure du passager de la version deuxième, aussi ramassé sur la route, qui lui-même évoquait par sa blessure le mobilisé de la version première. Il n’en reste pas moins que la victime du sacrifice expiatoire et propitiatoire est cette fois féminine, et ne saurait par suite représenter le fils expiateur du crime oedipien.
Mais en rapprochant l’une de l’autre les deux grandes divergences de cette variante, peut-être s’éclairent-elles réciproquement. Si la femme accompagnatrice est absente, c’est peut-être justement parce qu’elle fusionne ici avec la femme victime. L’automobiliste, fils coupable du crime oedipien, apparaît implicitement sommé de restituer au Destin-père l’objet de convoitise pour lequel il a tué : la femme. Ce n’est peut-être pas en vain qu’une troisième divergence fait ici du devin rencontré, prêtre et incarnation, tout comme la femme et le Romanichel auparavant, de la divinité, un compatriote de Hitler, Père ennemi. C’est à celui-ci qu’il faut implicitement restituer le butin du crime ; ce n’est qu’après cette restitution castigatrice que le crime désiré pourra s’accomplir : la révolution oedipienne éclatera, les fils conjurés tueront le père-dictateur, le Français et l’Allemand, frères indûment ennemis, se réconcilieront (l’Allemand rencontré sur la route pourrait d’ailleurs être un réfugié chassé d’Allemagne par la terreur nationale-socialiste, constituant ainsi en sa personne un compromis franco-allemand), la paix renaîtra et les citoyens démobilisés jouiront de nouveau de la Mère sous la forme pure et exaltée de la Patrie libérée.
On songe ici à Iphigénie sacrifiée pour obtenir des dieux le vent favorable aux vaisseaux, à la fille de Jephté offerte en action de grâces, à toutes les victimes féminines immolées sur les autels ou réels ou mythiques. Ainsi les dieux exigent parfois le sacrifice des enfants des hommes, et Iahveh demandant à Abraham son fils n’est que l’un des émules du dieu taureau Baal-Moloch.
Or, dans ces derniers cas, si la sourde rivalité oedipienne pouvait jouer et aider à décider le père au sacrifice de ce que par ailleurs il chérissait, un élément du sacrifice apparaît cependant au premier plan : la divinité demande à l’homme de lui donner ce qu’il possède de plus cher. « Prends Isaac, ton fils unique, que tu aimes ! » commande le Seigneur. C’est la grandeur du sacrifice consenti qui garantit alors celle de la faveur accordée par les dieux en échange.
Cette sorte de sacrifice gagne, si l’on peut dire, les antipodes psychiques des diverses versions rapportées jusqu’ici du mythe du mort dans l’auto. Là, des étrangers seuls mouraient comme à Aulis sur l’autel d’Artémis, des êtres avec lesquels le sacrifiant, en ce cas l’automobiliste, n’avait pas de liens affectifs réels. Sans doute, préhistoriquement, après le meurtre primitif du Père, le forfait renouvelé avait-il été accompli bientôt sur des étrangers, des prisonniers de guerre, comme plus tard chez les Aztèques en projection du Père primitif sur l’Ennemi. Le sadisme humain trouvait par là à se satisfaire avec le minimum d’entraves, d’ambivalence.
Cependant, avec l’intériorisation progressive de la morale, le retournement de l’agression sur soi dut peu à peu s’accomplir et les dieux alors de plus en plus exigèrent que l’objet sacrifié fût lui-même cher au sacrifiant, conférant par là au sacrifice toute sa vertu efficace. Avec l’intériorisation progressive de l’agression, le sacrifice offert aux dieux en peut même venir au suicide rituel, dont Frazer rapporte tant d’exemples ; un reflet de ces pratiques peut se retrouver dans l’offre de sa vie à Dieu, pour sauver le monde de la guerre, faite par le pape Pie XI peu avant sa mort ou dans la prédiction de Thérèse Neumann, la voyante allemande, prédisant que Hitler mourrait trois mois après elle-même. D’inspiration analogue apparaissait une pré- diction, rapportée par ma nièce mariée en Allemagne, dans sa lettre du 6 octobre 1940 de Lindau. Une vieille femme de Stuttgart aurait prophétisé sa propre mort en juin, quarante jours plus tard l’incendie de Londres, puis quarante jours après la paix [9].
J’ai pu aussi, par l’entremise de Paris-Soir, qui voulut bien insérer une annonce demandant qu’on lui communiquât des prophéties relatives à la fin de la guerre, recueillir, non pas des versions nouvelles du mythe du cadavre dans l’auto, mais, parmi d’autres mythes que je citerai plus loin, le « dicton » suivant :
15. « Je puis vous conter un dicton qui court actuellement dans la Corrèze et qui s’exprime en ces termes : Pendant le siège de Paris en 1870, un évêque de Tulle est mort trois mois avant l’armistice, en 1918 un autre évêque de Tulle est mort environ trois mois avant l’armistice, et vous pouvez savoir facilement qu’un autre évêque de Tulle, toujours, est mort il y a environ une quarantaine de jours. Vous pouvez donc en déduire que la guerre actuelle finira d’ici un mois et demi ou deux mois. J’ignore si la mort des deux premiers évêques cités ci-dessus est exacte, trois mois avant l’armistice ; à vous de vous renseigner.
Signé : Lavergue Léopold,
« Caporal aux armées.
« 9 décembre 1939. »
Peu importe la réalité matérielle des trois mois. La réalité psychique est ici ce qui nous intéresse : Tulle, dans son orgueil local, s’est attribué, parmi toutes les villes de France, l’insigne honneur d’être l’autel où s’accomplit le sacrifice humain, propitiatoire et expiatoire à la fois, qui chaque fois rachète la France en danger. Et les pieux évêques, s’ils avaient été consultés, eussent certes volontiers, tel le pape Pie XI ou la voyante allemande, offert leur vie à Dieu en sacrifice volontaire pour sauver la Patrie.
Le Christ sacrifié par son père mais consentant lui-même à sa passion reste le modèle de tous ces croyants. Et le sacrifice de soi peut, se maintenant au niveau de la vie conservée, commander tous les ascétismes, tous les renoncements « que l’on offre à Dieu ». Mais ils restent pour les croyants l’objet d’un marché, et d’un marché avantageux aux hommes, puisqu’en échange de leurs passagères tribulations terrestres Dieu leur accordera l’éternelle béatitude du ciel. Ce calcul est aussi à la base du pari de Pascal.
Ainsi le sacrifice a dû passer par d’innombrables stades dont la plupart survivent dans notre inconscient et les fantasmes qui en émanent. C’est pourquoi l’on peut penser qu’en recueillant un plus grand nombre encore de versions des mythes prophétisant la mort de Hitler ou la fin de la guerre on y décèlerait, grâce à des régressions échelonnées, la reviviscence des stades divers par lesquels a passé la pratique universelle du sacrifice offert par les hommes aux dieux afin de les rendre propices.

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Au printemps de 1941, je me trouvais en Grèce et pus recueillir trois prophéties relatives à la mort récente de Metaxas, le dictateur grec. Une dame du Pirée me fit, le 2 avril, le récit suivant :
16. « Un vieil employé de la Banque populaire aurait prédît, l’hiver passé, que le 28 février un des grands hommes de notre époque, dont le nom commençait par un M, allait mourir. On croyait que ce serait Mussolini ; ce fut Metaxas. » (Celui-ci mourut d’ailleurs le 28 janvier.)
Le même fonctionnaire prophète aurait aussi prédit que Mussolini et Hitler seront pendus. Et, en garantie de la véracité de ses prédictions, on ajoutait qu’il aurait de même annoncé la date exacte de la prise, par les troupes grecques d’Albanie, de Koritza et d’Argyrocastro.
Ainsi les réelles victoires grecques d’alors apparaissaient garantes de la mort de quelques dictateurs. Mussolini eût dû le premier mourir ; Metaxas mourait à sa place et l’on peut se demander si la mort du dictateur national ne devenait pas alors à son tour comme le garant sacrificiel de la mort des dictateurs ennemis ? Bien malgré lui, Metaxas eût alors joué un peu le rôle de Pie XI offrant sa vie à Dieu pour ramener à l’humanité souffrante la paix, conséquence de la pendaison des deux dictateurs ennemis.
Du même type, mais plus accentué, est la prophétie suivante que me rapportait mon fils vers la même époque :
17. « Une tzigane aurait prédit sa propre mort pour une certaine date, la mort de Metaxas à une autre date, et annoncé qu’ensuite, à une date ultérieure, Mussolini mourrait. »
La troisième prophétie, également rapportée après coup, par la même dame du Pirée le 2 avril, était la suivante :
18. « On aurait donné à une petite fille malade une tasse de lait. Elle aurait dit : Je veux bien boire ma tasse de lait, mais je vais mourir et Metaxas mourra aussi le même jour. – Elle a bu sa tasse de lait, puis est morte, et deux ou trois heures après on a appris la mort de Metaxas. » Une autre informatrice, d’Athènes cette fois, ajoutait que la petite mourante aurait prédit des défaites grecques, suivies de la paix.
Si Metaxas, dans la prédiction précédente, jouait le rôle du pape Pie XI offrant sa vie à Dieu pour ramener la paix, voici une petite Thérèse Neumann grecque dont la mort apparaît également conjointe à celle d’un dictateur. Mais nous avons ici une variante assez rare du mythe sacrificiel : la variante défaitiste. L’agression, au lieu de frapper le chef, le peuple ennemi, frappe, par un retournement contre soi-même, et le chef et le peuple nationaux : Metaxas meurt et c’est la défaite qui amène la paix. Peut-être faut-il voir là quelque signe de fatigue chez un héroïque petit peuple en armes contre un grand empire depuis cinq longs mois et qui attendait d’un jour à l’autre l’attaque d’un second grand empire ? Le désir formateur du mythe serait alors simplement le désir de paix, celui même qui fait soupirer de satisfaction les peuples et les armées lorsque, même par la défaite, arrive la paix.
Les deux mêmes informatrices me rapportaient à la même date cette autre prophétie :
19. « Un berger a prédit qu’à Pâques il y aurait la paix : il l’a vu dans les os d’un agneau. Il a dit : J’ai douze cents chèvres que je sacrifierai si je perds mon pari. »
Voici une version toute parfumée d’un arôme antique ! Les bergers grecs, de nos jours encore, lisent volontiers l’avenir, comme leurs ancêtres, sur l’omoplate des agneaux. Mais de plus le sacrifice animal, comme souvent autrefois, se substitue ici au sacrifice humain. Le berger cependant, au lieu de sacrifier ses chèvres s’il obtient la paix qu’il désire, les sacrifiera s’il ne l’obtient pas. Retournement moderne, peut-être, du sacrifice antique, sous l’influence du pari aux courses où l’on paie si l’on perd ? Peut-être d’ailleurs ce retournement était-il le fait de mes citadines informatrices, entre les deux résidences desquelles s’étend, au Nord-Ouest de la grande route allant d’Athènes à la mer, le champ de courses du Phalère ?
Je recueillais encore un peu plus tard, le 21 mai, à Alexandrie, auprès de la femme d’un diplomate évacué d’Athènes, la version suivante qui lui aurait été communiquée, entre le 18 et le 28 janvier, date de la mort de Metaxas, par une dame d’Athènes, qui prétendait connaître le boulanger en question :
20. « Un boulanger d’Athènes qui a son fils au front d’Albanie rêve que son fils sera tué le 18 janvier et que Mussolini mourra le 28. Son fils meurt, il attend la mort de Mussolini, mais c’est Metaxas qui meurt le 28. »
Cette version tient de la version 16 où Mussolini devrait mourir et où c’est Metaxas qui meurt à sa place, mais aussi de la version 18 où la mort d’un innocent garantit non pas celle du dictateur ennemi mais celle du chef national. Je doute d’ailleurs que cette histoire eût été contée à mon informatrice avec l’affirmation de cette date avant le 28 janvier : il doit y avoir là erreur d’optique rétroactive.

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Plus tard, après la défaite et l’évacuation de la Grèce, je pouvais encore recueillir les mythes suivant, de même type, cette fois en Afrique du Sud :
21. « Quelqu’un va de Durban à Pietermaritzburg ; elle rencontre une Bohémienne : Avant la tombée de la nuit vous aurez un cadavre dans votre voiture. – Elle rencontre un homme qui a eu un accident. Elle le ramasse. Il meurt avant d’arriver à l’hôpital. » La prédiction de la fin de la guerre ici manque, mais elle avait dû sûrement avoir lieu.
22. « Un officier aviateur, descendu à Durban à l’Hôtel Caister, a reçu une lettre de sa soeur, qui habite le Sussex, disant que des Bohémiens avaient demandé à quelqu’un la permission de camper dans un champ. Le propriétaire du champ aurait répondu : Oui, vous pouvez camper dans ce champ-ci ! – Mais un des Bohémiens aurait répliqué : Non, pas dans ce champ-ci, car un grand désastre y aura lieu ! – Deux jours, ou vingt-quatre heures plus tard, un bombardier s’y écrasait ! Le jour suivant le propriétaire du champ alla trouver le Bohémien qui avait prédit le désastre et lui demanda : Comment pouviez-vous le savoir ? – À quoi le Bohémien répliqua : Je puis aussi vous dire que la guerre sera finie en octobre prochain, mais vous ne serez pas là pour le voir. – Trois jours plus tard le vieux monsieur mourait d’un arrêt du coeur. »
(Ces deux variantes d’après la femme du maire de Durban, le 14 septembre 1941. L’événement aurait eu lieu trois mois plus tôt.)
Le sacrifice humain, dans cette version, apparaît doublement figuré : par le bombardier qui s’écrase, par le vieux monsieur qui meurt. L’auto reste absente, mais l’avion en est un substitut.
Une variante à peine différente du même mythe m’était communiquée, en septembre 1941 également, par une lettre d’Angleterre reçue à Durban :
23. « Des Bohémiens demandent à un fermier la permission de passer la nuit dans l’un de ses champs. Il y consent, mais stipule qu’ils devront camper dans un certain champ. Le lendemain matin il découvre qu’ils ont passé la nuit dans le champ qu’il leur avait interdit. Ils expliquent que des bombes vont tomber dans le champ qu’il leur avait indiqué, c’est pourquoi ils ont passé la nuit dans l’autre. La nuit suivante, les bombes tombent, comme il avait été prédit. Le fermier, profondément impressionné, demande aux Bohémiens de lui dire quand la guerre finira. Ils disent que ce sera trois mois après la mort du fermier. » (D’après une collègue psychanalyste de Londres, qui ajoute : « L’ami à qui je dois cette histoire me dit qu’elle circulait en Angleterre depuis juin 1941. »)
Le sacrifice humain reste ici l’offrande garantissant la fin des maux de la guerre. Mais, comme dans la variante 22 précédente, le cadre du sacrifice humain, celui où il s’accomplit ou bien est prédit, apparaît modifié sous l’influence du danger majeur couru par l’Angleterre : les bombardements aériens massifs. C’est à leur propos qu’une prédiction faste mineure d’abord s’accomplit la préservation de la vie des campeurs, suivi comme il convient par la prophétie faste majeure de la fin des maux de la guerre, mais toujours sous la condition du sacrifice préalable d’une vie humaine au destin.

*

Toujours en Afrique du Sud, j’apprenais, au début de l’année 1942, qu’une version du mythe du cadavre dans l’auto avait cours, relative à un automobiliste circulant entre Johannesburg et Pretoria. Ce bruit me revint de plusieurs côtés, mais aucun texte précis ne put m’être fourni.
Par ailleurs, le 26 juillet 1942, Sir Herbert Stanley, jusqu’à la fin de 1941 gouverneur de la Rhodésie du Sud, à qui j’avais donné à lire un tirage à part de l’American Imago où avait paru une première esquisse de mon chapitre sur le « Mythe du cadavre dans l’auto », m’écrivait une lettre dont j’extrais le passage suivant :
24. « Jusqu’à ce que je l’ai lue, je n’avais aucune idée que cette histoire – dont une version m’avait été contée voici un ou deux ans comme venant d’avoir lieu en Rhodésie du Sud – était un mythe largement répandu. Je n’en avais jamais entendu parler avant un jour – je ne me souviens pas si c’était en 1941 ou 1940 – où quelqu’un (dont je ne puis à présent me rappeler l’identité) me dit que le matin précédent deux dames se rendaient en auto à Salisbury d’une ferme près de Marandellas (un endroit se trouvant à pas tout à fait 50 milles de Salisbury sur la route d’Umtali) et quelles avaient rencontré un Européen vieux, mal mis et sale cheminant sur la route. Elles s’arrêtèrent et lui offrirent une place. Il accepta et dans la banlieue de Salisbury il demanda à descendre. Il offrit de payer et comme on refusait, il dit : Eh bien, je vais vous donner de bonnes nouvelles. D’ici douze mois Hitler sera mort. – Elles parurent incrédules, et alors il ajouta : je vous dirai quelque chose de plus. Avant la fin de ce jour, il y aura un mort dans votre auto. – Sur ce ils se séparèrent. Les dames firent leurs courses, déjeunèrent au Grand Hôtel, et prirent le chemin du retour. À quelques milles de Salisbury elles rencontrèrent une auto accidentée et on leur demanda de ramener un blessé à l’hôpital de Salisbury. C’est ce qu’elles firent, et en arrivant à l’hôpital elles s’aperçurent que l’homme était mort. (Elles l’avaient mis sur le siège d’arrière de l’auto ; elles étaient toutes deux assises devant.)
« Mon informateur m’assura que c’était là une histoire vraie et qu’il connaissait les dames en question. Je ne m’informai pas de leurs noms [10]. »
25. Le 14 septembre de la même année 1942, un jour où je déjeunais chez Waldorff, un grand restaurant du Cap, la patronne du 1ieu, sachant que je m’intéressais aux prédictions de guerre, m’amena un monsieur sud-africain à qui, disait-elle, était arrivée en personne une étrange aventure :
« J’étais », me dit-il, « avec mon fils. Je fis monter dans mon auto trois marins pour les mener aux docks. En arrivant l’un des marins se retourna et me dit : Pardon, monsieur, mais vous aurez un cadavre dans votre auto avant d’être rentrés ensemble. – Et ensuite : La guerre sera finie en novembre. – Je recueillis un homme en route et il mourut à l’hôpital. C’était il y a deux mois [11]. »
Le témoin semblait assez blagueur, ce qui ôte bien de la valeur à son témoignage, le seul en apparence direct que j’aie pu recueillir ! Je ne pus jamais joindre son fils.
Encore en Afrique du Sud, comme nous avions à dîner, le 7 mars 1943, deux garçons de la Royal Air Force arrivés récemment avec un convoi au Cap, l’un d’eux me rapporta la version suivante :
26. « C’était en 1939, six mois avant la guerre. Un voyageur s’en allait le long de la route en Angleterre. Il s’arrête pour prendre une Bohémienne dans son auto et avant de redescendre elle remercie l’automobiliste de son amabilité et lui dit qu’en paiement de celle-ci elle voudrait lui prédire l’avenir. Elle poursuit en lui disant trois choses : 1/ avant d’arriver à sa destination il verrait un immense incendie ; 2/ il aurait un cadavre dans son auto avant la tombée de la nuit ; 3/ Hitler serait mort avant douze mois.
« Il prend le chemin du retour et bientôt aperçoit un immense incendie. Il poursuit sa route et tombe sur un grave accident d’auto. La police réquisitionne sa voiture à titre d’ambulance. Et il embarque un blessé de l’accident lequel meurt avant d’arriver à l’hôpital.
« Hitler à présent devrait mourir dans les douze mois. Mais il ne l’a pas fait [12]. »
« J’ai entendu », ajoutait mon informateur, « cette histoire rapportée de quatorze sources différentes. »
On voit que le mythe du cadavre dans l’auto était courant en Angleterre, comme des informatrices précédentes me l’avaient indiqué en termes généraux.
L’intérêt de cette version 26 réside dans la prédiction d’un « immense incendie ». On peut y voir le reflet du bûcher sur lequel les victimes des sacrifices sont souvent rituellement consumées, leur fumée envoyée en holocauste au ciel.
Enfin, en Afrique du Sud également, j’avais reçu, de mon collègue Hans Sachs, une lettre de Boston datée du 8 avril 1942. Elle contenait le passage suivant que je traduis littéralement :
27. « Lundi dernier, l’une de mes analysées, la Doctoresse R. B., me disait que lors d’une excursion de week-end, elle était entrée en conversation avec le conducteur du train. Il lui avait dit que la guerre serait terminée en juillet. Un de ses amis, un automobiliste, avait rencontré un individu qui l’avait dit et, voyant l’automobiliste rester sceptique, il avait ajouté qu’il le savait parce qu’il était le 7e fils d’un 7e fils, lui-même fils d’un 7e fils, et, comme preuve de sa connaissance de l’avenir, il y aurait un homme blond de mort dans l’auto de l’automobiliste ce jour même. L’automobiliste ramassa sur la route un blond qui fait de l’auto-stop ; il se trouve pris dans un embouteillage et ne fait pas attention à son passager pendant un moment. Quand il le regarde à nouveau, il le trouve mort. »
La même lettre contenait l’extrait de journal suivant, que je traduis de même littéralement :

28. La rumeur d’aujourd’hui.

« Celle relative à la diseuse de bonne aventure commença à circuler au printemps passé.
« Ce bruit vient de Sudbury.
« Un homme que tout le monde connaît circulait en auto le long d’une route ; une femme l’arrête et lui demande de l’emmener. Elle déclare être une diseuse de bonne aventure et elle offre de la lui dire. Il répond que ça ne l’intéresse pas, elle réplique qu’elle lui dira quand même quelque chose. Elle dit que six semaines après le jour où il aura transporté un cadavre dans sa voiture la guerre finira.
« Eh bien, croyez-le si vous voulez, quelques jours plus tard l’automobiliste arrive sur le lieu d’un accident d’auto et un agent de police lui demande de conduire un jeune blessé à l’hôpital. Et, vous l’avez deviné, en arrivant à l’hôpital le jeune blessé était mort.
« Ce bruit commença à circuler au printemps passé et maintenant provient de fait de n’importe quelle région que vous pourriez nommer. »
(Boston Globe du mardi 24 février 1942 [13].)

L’intérêt de cette dernière version américaine ironique consiste en son caractère critique. Le thème du cadavre dans l’auto y est reconnu comme étant mythique. Un mécanisme analogue à celui qui fait penser à un dormeur : Ce n’est qu’un rêve ! voile ici le sérieux profond, la grave réalité psychique du thème sacrificiel archaïque.
Enfin, pour finir, cette version du thème sacrificiel où la victime humaine est franchement remplacée par la victime animale :
29. « Récemment, un de mes amis ayant une propriété en Sologne me rapportait le fait suivant : Sa vieille servante lui dit de bon matin :
« – Ne laissez pas sortir votre chien de chasse, sans cela il sera mordu, à midi, par une vipère !
« Le chien sortit quand même à midi et fut mordu. Cette même personne déclara en 1942 à qui voulait l’entendre :
« – La guerre se terminera le 13 avril 1945...
« Ces prédictions, faites il y a trois années [...] sont assez troublantes. Les enjeux sont ouverts :
« La guerre finira-t-elle... le 13 avril ? . »
(Libération-Soir du jeudi 22 mars 1945.)
La guerre en Europe finissait le 8 mai 1945.

Chapitre II

Le mythe de l’argent deviné

Une autre sorte de prophéties relatives à la mort de Hitler et à la fin de la guerre était aussi très répandue. Ici mêmes garanties d’authenticité : c’était presque toujours quelqu’un connaissant une personne témoin de l’événement qui le rapportait. Je note à nouveau toutes les versions telles qu’elles me furent communiquées, soit par écrit soit sous dictée.
Voici une première version de cet autre mythe, d’après une voyante du quartier d’Europe que j’allai voir en novembre 1939 ; l’épisode aurait eu lieu en automne au début de la guerre
1. « Dans un train, dans un wagon plein, une dame laisse tomber son porte-monnaie. Elle se baisse pour ramasser le contenu en petite monnaie qui s’est répandu par terre. Une autre dame qui est là dit : Peut-on ainsi déranger tout le monde pour 20 francs ! La dame au porte-monnaie répandu réplique : J’avais justement 20 francs en tout dedans ! – Un monsieur présent dit alors à la dame qui a si bien deviné : Vous avez du nez. – Celle-ci riposte : Et vous, vous avez 500 francs dans votre portefeuille. – Le monsieur estomaqué dit : Si vous êtes si forte, vous devriez bien me dire quelque chose sur Hitler. – Eh bien, il sera assassiné le 27 octobre de cette année... »
Et voilà une autre version du même thème, recueillie à la même époque de nouveau chez une voyante, celle-là du quartier de Neuilly. Elle m’a déclaré la tenir d’une de ses clientes ; l’événement serait arrivé en présence de la femme de ménage de celle-ci :
2. « La femme de ménage se trouvait au marché, une dame en payant ce qu’elle avait acheté laisse tomber son porte-monnaie. L’acheteuse se baisse pour le ramasser. Une Bohémienne qui était là met vite le pied dessus. – Voulez-vous me le prendre ? demande alors la dame. – Il n’y a là dedans pas assez d’argent, réplique la Bohémienne, rien que 60 francs. Mais ce monsieur qui est là-bas en a bien plus : 2 000 francs dans son portefeuille. – On ouvre le porte-monnaie de la dame et le portefeuille du monsieur : 60 francs et 2 000 francs ! – Mais je vous dirai autre chose, poursuit la Bohémienne. Avant la fin de l’année, Hitler sera assassiné. – Le monsieur impressionné s’écrie : – Si c’est vrai, je vous donnerai les deux mille francs ! »
Autre version, recueillie en décembre 1939 par Paris-Soir dans son enquête et entendue, paraît-il, à Bourg-la-Reine :
3. « Une Anglaise amenant en cette banlieue une fillette se trouvait dans un autobus assise à côté d’une Gitane. A-t-elle eu un mouvement de recul ? Peut-être, et celle-ci lui dit : Ce n’est pas la peine de me regarder ainsi parce que j’ai une robe de quatre sous, cela pourrait vous arriver. Et tenez, pour vous montrer que j’ai quelque puissance, voyez-vous cet officier sur la plate-forme ? Il a 2 000 francs dans son portefeuille. – L’officier interloqué dit que c’était facile à vérifier, il le fit et reconnut l’exactitude du fait. Voyant cela, il dit à la Gitane : Et alors sauriez-vous quelque chose pour la guerre ? – Bien sûr, dit-elle, Hitler sera assassiné le 23 novembre (mais peut-être l’est-il sans qu’on le sache) et la guerre finira au printemps. – L’officier prit l’adresse de la Gitane et lui promit les 2 000 francs si les prédictions se réalisaient. »
Quatrième version, recueillie aussi par Paris-Soir en décembre 1939, auprès de ce même caporal aux armées qui lui communiqua le dicton relatif à la mort des évêques de Tulle (chapitre I, version 15).
4. « Voici un cas », écrit le caporal, « raconté par un camarade actuel dont je veux taire le nom :
« Le frère de ce camarade, trop jeune pour être mobilisé, se trouve actuellement à Paris. Un jour – il y a environ un mois – il se trouvait dans le métro, une vieille dame était assise en face de lui, un monsieur assez jeune était debout, un autre monsieur, encaisseur d’une banque probablement, était assis sur un siège voisin. Le monsieur qui était debout désirant se moucher sort son mouchoir de la poche de son pantalon, en faisant ce geste il fait tomber son porte-monnaie ; en voyant cela la dame qui était assise dit au frère du camarade : Voyez ce Monsieur qui vient de faire tomber son porte-monnaie, eh bien il y a 16 francs 25 dedans, par curiosité demandez-lui. – Passant sous silence tous les détails de la conversation le fait était exact ; ensuite la dame toujours assise et s’adressant toujours au frère du camarade lui dit : Quant à cet encaisseur qui est là assis, il a 18 000 francs dans sa sacoche. – Après une autre conversation assez longue le fait s’est trouvé exact. A ce moment-là, la glace étant brisée si je peux dire entre les quatre intéressés, la dame leur dit : Voyez, en ce moment nous sommes en guerre ; eh bien je puis vous dire que le 8 janvier 1940 Hitler sera mort et la guerre sera finie et vous verrez par vous-mêmes que je ne me trompe pas. »
Et le caporal correspondant de Paris-Soir d’ajouter : « Autant que vous puissiez le souhaiter je le souhaite aussi en attendant que les événements le confirment. Si cela peut vous être utile c’est de bon coeur. »
Inutile de faire observer que les événements n’ont confirmé aucune de ces prédictions ; ni le 27 octobre, ni le 23 novembre, ni en fin d’année, ni le 8 janvier ou au printemps de l’année nouvelle Hitler ne fut assassiné.
Je recueillis cependant le 25 décembre 1939, de la bouche de la femme d’un ethnographe, la version suivante prétendant à une sorte de vérification. Cette dame me l’écrivit ensuite sur ma demande et je reproduis textuellement sa communication :
5. « Nous sommes arrivées à Paris le mardi 31 octobre et rentrées à Châteauroux le dimanche 5 novembre. Séjour de quatre jours à Paris.
« Le 3 novembre, la concierge me dit qu’une jeune fille du quartier allant à (ou revenant de) son travail avait assisté à une conversation d’un monsieur et d’une dame sur la guerre, assassinat de Hitler, etc., le monsieur ajoutant : Personne ne peut donc le tuer ? Je sacrifierais bien ma peau pour cela, etc. – La dame répond : Rassurez-vous, Monsieur, le 6 Hitler doit être assassiné. – Le monsieur reste sceptique. La dame lui dit : C’est aussi vrai que vous avez 2 000 francs dans votre poche. – Le monsieur sort son portefeuille et a en effet 2 000 francs. Il dit alors à cette dame : Donnez-moi votre adresse ; si c’est vrai ces deux mille francs sont à vous. »
« Le 7 avait lieu l’attentat de Munich. »
N’oublions pas que l’anecdote ne fut rapportée qu’à la fin de décembre et qu’il est facile de prophétiser après coup. À noter cependant dans cette version l’intrication discrète du thème du sacrifice humain, qui se trouvait à la base du mythe du cadavre dans l’auto, au thème de l’offrande d’argent. Le monsieur déclare en effet qu’il sacrifierait bien sa peau pour tuer Hitler. Cependant le risque réel d’être mis à mort pour tout attentat à la divine personne du Führer voile au maximum le thème sacrificiel archaïque.
Dans une autre version, l’intrication du thème du sacrifice humain à celui de l’offrande monétaire apparaît plus clairement. Je la recueillis en décembre 1939 par l’intermédiaire d’une de mes cousines, à qui une amie communiqua ce texte qu’elle me remit :
6. « Dans un train, le 2, 3 ou 4 septembre 1939, un monsieur est assis dans un compartiment en face d’une femme âgée. Il rejoint son dépôt. Son équipement extérieur peut le laisser deviner. Soudain la vieille dame se penche et lui dit : Ce n’est pas prudent d’aller à la caserne avec tant d’argent sur soi ! – Il la regarde étonné et elle précise alors qu’il a six mille francs dans son portefeuille. Vous savez, je suis un peu voyante, ajoute-t-elle. – Elle lui dit encore qu’il a une fille et lui parle de son passé ainsi que de ses facilités ou difficultés présentes, puis se plaint des temps et ajoute : Heureusement que Hitler mourra le 14 décembre, malheureusement je ne serai plus là pour le voir car moi je n’en ai plus que pour un mois au maximum. – Il lui demande alors son nom et son adresse avant de la quitter.
« Au bout de quarante jours, en raison de son âge, il est renvoyé chez lui. Il repense à la vieille dame, décide d’aller la voir et apprend par la concierge qu’elle est morte depuis quelques jours.
« Cette histoire se racontait beaucoup en Suisse en novembre, laissant un vaste espoir à ceux qui croient que la mort de Hitler changerait tout. »
Cette vieille dame triplement prophétesse, à la fois sacrificatrice et victime, rappelle le pape Pie XI offrant sa vie pour mettre fin aux maux guerriers de l’humanité. Si elle prédit et accepte sa mort avec tant de sérénité, c’est parce qu’en réalité elle l’offre à Dieu, au Destin, en rachat des maux des hommes.
C’est pourquoi, devant un sacrifice aussi insigne, le plus grand, celui de la vie humaine, l’argent deviné n’a plus besoin d’être offert.
Si par ailleurs l’histoire était alors courante en Suisse, c’est que la Suisse, au début de la guerre, se croyait aussi menacée.

*

Mais revenons-en pour finir au mythe simple de l’argent deviné. J’eus la chance, grâce à mes correspondantes en Allemagne, d’en recueillir, lors de mon séjour en Grèce au début de 1940, deux versions circulant outre-Rhin.
L’une me fut communiquée par une cousine par alliance habitant le Hanovre. Je la traduis littéralement d’après sa lettre. Après m’avoir confirmé la similitude des versions allemandes du mythe du mort dans l’auto avec les versions françaises, elle poursuit :
7. « Voici ce que j’ai entendu rapporter par W., Directeur à Ettersburg. Un ami de son gendre voyageait en chemin de fer et il lui arriva la même chose avec la Gitane et le porte-monnaie. Elle lui dit ’combien il avait d’argent sur lui, sur quoi il lui demanda si elle pouvait aussi dire quand on aurait la paix et elle précisa alors : le 22 février, bien entendu avec notre victoire. Sur quoi cet homme lui promit ses appointements d’une année si c’était vrai [14] ! »
L’autre version me fut envoyée par une nièce habitant alors la campagne en Rhénanie, mais résidant habituellement à Berlin, la même à qui je dus un peu plus tard la version 10 du mythe du cadavre dans l’auto. Je traduis littéralement ce passage de sa lettre écrite en anglais :
« Je n’ai pas eu l’occasion de voir ici beaucoup de monde et par suite d’entendre grand-chose. Je n’ai entendu qu’une seule histoire du type qui vous intéresse, mais je crois qu’elle vous semblera intéressante étant tellement semblable à l’exemple 2 de votre lettre. Je l’ai entendu rapporter par trois personnes différentes, qui elles-mêmes l’avaient entendu raconter par d’autres personnes que je ne connais pas. L’histoire est la suivante :
8. « Une Bohémienne entre dans un tramway et s’assoit tout près d’un homme qui se recule, éprouvant un dégoût évident pour la sale Bohémienne. Elle dit alors : Vous n’avez pas à vous donner de tels airs, vous n’avez pas plus d’argent dans votre porte-monnaie que j’en ai. – L’homme réplique : Comment pouvez-vous savoir combien j’ai d’argent sur moi ? – La femme lui dit : Vous avez exactement telle et telle somme sur vous. – (Bien entendu la somme varie dans chaque version.) Les autres personnes qui sont dans le tramway commencent à s’intéresser à l’étrange créature et quelqu’un dit : Eh bien, si vous pouvez deviner de telles choses, prédisez-nous quelque chose sur l’avenir. – Sur quoi elle répond : Vous savez bien qu’il est interdit de dire la bonne aventure et le monsieur qui est assis là-bas est un agent de la police criminelle (Kriminalbeamter) et il m’arrêterait. – Tout le monde se tourne vers l’homme qu’elle a désigné lequel reconnaît en riant que la Bohémienne est tout à fait dans le vrai et qui ajoute : Mais allez-y et prédisez-nous l’avenir ; vous avez réussi à éveiller à tel point notre intérêt ; pour une fois je laisserai passer la chose. – Alors la femme de dire : La guerre finira à telle ou telle date. »
« J’ai entendu cette histoire », poursuit ma correspondante, « pour la première fois au début de novembre (1939), on prophétisait alors que la guerre finirait au milieu de novembre. Hélas, tel ne fut pas le cas ! Mais je trouve des plus curieux que cette histoire ressemble tellement à votre exemple 2. Bien entendu, chaque personne la rapportait avec de légères variantes, tantôt l’événement se passait dans le métropolitain, tantôt dans un omnibus ; la date aussi de la fin de la guerre était autre, etc. Mais il n’y avait jamais de prédiction d’une révolution ou d’un assassinat dans d’autres pays [15]. »
Notons d’abord la variante locale, bien caractéristique, de l’agent de la police criminelle, tout ce qui touche à la police terrifiant l’Allemagne nationale-socialiste. Notons aussi l’absence, d’après mon informatrice, des prédictions d’assassinats de chefs. Sans doute ni M. Daladier, ni Mr Chamberlain, l’homme au parapluie, n’étaient-ils de taille à appeler la bombe, la balle ou le couteau. Dans le mépris de ces adversaires, la victoire des armes allemandes apparaissait à elle seule trophée assez éclatant aux yeux germaniques.
Quant à l’Angleterre, où je n’eus pas l’occasion de recueillir des versions du mythe de l’argent deviné, je m’imagine qu’il n’y fut certes pas absent et s’y dut trouver accouplé, comme en France, avec la prédiction de la mort de Hitler, l’Ennemi monumental.

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Voici enfin une dernière version recueillie cette fois, deux mois après l’armistice signé par la France, auprès d’une dame habitant Nice :
9. « Ma femme de ménage, d’origine italienne, me raconte : Une dame que je connais était allée d’Antibes à Nice. Entraient deux soldats et, tout de suite après, une Bohémienne. Un des soldats a fait un geste mécontent (sic) et la Bohémienne lui dit : Vous ne voulez pas vous asseoir à côté de moi, vous avez peur que je vous prenne votre argent, vous qui n’avez que 2 francs en poche ! Mais l’autre, il a de l’argent, il porte six mille francs sur soi. – Ce qui était vrai. Alors celui-ci dit à la Bohémienne : Si vous savez cela, vous pourrez peut-être me dire quand la guerre sera finie ? Elle a fait une grimace, a regardé droit devant elle et dit : La guerre sera finie dans un mois. – Sur quoi le soldat donna son adresse en disant : Si c’est vrai et si la guerre est finie d’ici un mois, je vous donnerai la moitié de ma fortune. » Cette histoire, ajoute ma correspondante, lui avait été racontée la première fois pendant la guerre en France, mais la femme de ménage, à ma demande, lui en renouvela ainsi le récit.
On y observera la prédominance des soldats, et la grimace faite par la Bohémienne avant de prédire la paix, sans mention de victoire, grimace que la sorte de paix promise à la France en 1940 méritait sûrement ! Entre les premier et deuxième récits, qui certainement différaient, la défaite de la France avait en effet eu lieu...

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Dans le mythe de l’argent deviné, nous avons à faire à une version sans doute plus tardive et épurée de l’offrande que dans le mythe, d’inspiration plus archaïque, du cadavre dans l’auto. Mais cherchons d’abord à retrouver, dans ce mythe nouveau, les éléments classiques du sacrifice.
Le sacrifiant, c’est évidemment le monsieur au porte-monnaie bourré de billets, c’est-à-dire d’offrandes en puissance. Le sacrificateur, ou plutôt la sacrificatrice, c’est la Bohémienne ou la dame substituts du prêtre ou de la prêtresse des archaïques sacrifices ; elle s’identifie comme autrefois aux dieux ou au destin dont elle révèle l’oracle. Le lieu du sacrifice, ce sera et le lieu où l’argent est deviné et le lieu où l’argent sera remis, ce dernier sanctifié par la seule présence de la prêtresse chargée de ses effluves divins. Et la fonction divine du clergé dévorateur des offrandes au Dieu est éminemment remplie par elle, qui empochera donc les deux mille francs.
Quant à la victime offerte, c’est l’argent. Il a fallu, pour en arriver, de la victime humaine, par les transitions de la victime animale, de la végétale, de l’inanimée, jusqu’à cette nouvelle forme de l’offrande : la monnaie, toute une longue évolution culturelle et économique. Cette offrande-là ne se pouvait imaginer qu’à l’ère de la Bourse et de Wall Street. Mais c’est bien, malgré les apparences de simple offrande, de sacrifice qu’il s’agit, tout comme lorsqu’on donne, afin d’acheter quelque faveur spirituelle, à l’Église, au denier de Saint-Pierre. Car l’offrande sera détruite ici ou là, consommée ou par le Pape ou par la Bohémienne, tout comme les restes, non attribués aux dieux, des victimes antiques étaient consommés par les prêtres, ces personnages sacrés.
Cependant la variante la plus notable dans ce dernier mythe prophétique, c’est que l’offrande-sacrifice n’aura lieu qu’après que le destin se sera exécuté. C’est un sacrifice non plus propitiatoire mais d’action de grâces qui s’accomplit là.
L’homme, dans son marché avec le destin, est ici devenu prudent, réticent, à l’instar d’un paysan normand. Il ne paiera qu’après avoir reçu.
Et c’est là le principe même du pari avec le destin qui se différencie par là du pari aux courses ou à la roulette. Ici, si je, gagne, je suis payé ; là, si je gagne, je paierai. Tel apparaît aussi le principe de la mise à prix de la tête d’un criminel. Dans notre mythe de l’argent deviné, la tête de Hitler est comme mise à prix par l’homme : c’est à la destinée-prêtresse de savoir la prendre. La mort de Hitler est d’ailleurs en général achetée bon marché. Sa mise à prix oscille de 2 000 francs à une seule fois 18 000 francs (version 4) ; un si maigre sacrifice pécuniaire ’ pour racheter de la mort non seulement soi-même (le monsieur est sans doute mobilisé bien que ce ne soit dit explicitement que dans la version 6) mais les siens, mais tous les fils de France, ’ tout le peuple des soldats veillant aux frontières ou des marins épars aux mers !
C’est là un fantasme de pauvre, et au sacrifice d’action de grâces se mêle sans doute quelque sacrifice d’expiation infligée par les pauvres aux plus riches : c’est à eux de payer ! Ainsi des éléments sociologiques, économiques, peuvent, comme toujours, se mêler aux psychologiques pour commander et les actions et les rêves des hommes.
On objectera sans doute que l’argent deviné n’est offert en holocauste que dans les versions 2, 3, 5 et 7. Je crois que, dans les versions 1 et 8, la conclusion logique tout simplement manque. Dans la version 4, celle de l’encaisseur aux 18 000 francs dans sa sacoche, on sait trop quel est souvent le sort des encaisseurs. Quant à la version 6, celle où la vieille dame consent au sacrifice de sa vie, nous avons déjà vu que cette offrande majeure a rendu vaine l’offrande d’argent, qui n’aurait d’ailleurs plus pu être déposée que sur une tombe.

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J’ai recueilli plus tard en Afrique du Sud, au Cap, en octobre 1941, la version suivante. Ma fille la tenait du maire de la ville :
10. « Le docteur m’a dit : La guerre sera finie le 15 mars. – Une amie d’un de mes amis, qui est lui-même un réfugié de l’Irak, était dans le tramway et quand le conducteur se présenta pour recueillir le prix des billets, la dame en face d’elle dit : Je vais payer pour vous car vous n’avez pas d’argent dans votre porte-monnaie. – Mais j’en ai, répliqua-t-elle. – Cependant, en ouvrant son porte-monnaie, elle découvrit que c’était vrai. – Mais vous pouvez aussi lire dans l’avenir, ajouta-t-elle, quand la guerre sera finie ? – Je suis une voyante, dit la femme, la guerre sera terminée le 15 mars. »
Le 31 mars 1942, la guerre se poursuivant plus sauvage que jamais alors que les Japonais déferlaient sur l’Asie, je recueillais moi-même au Cap une version analogue, de la 4ouche d’une dame âgée très bien pensante qui disait la tenir de quelqu’un la tenant de la dame elle-même à qui c’était arrivé, et était venue du Caire au Cap. L’histoire me fut contée en anglais ; je la traduis littéralement :
11. « Une dame au Caire, entre dans un autobus. À ce moment une autre dame entre aussi et s’assied auprès d’elle. Quand le receveur passa pour recueillir le prix des billets, la seconde dame paya pour la première qui protesta et lui demanda pourquoi elle l’avait fait. Celle-ci répliqua : Parce que vous n’avez pas d’argent dans votre sac, – et quand la dame ouvrit son sac elle le trouva vide. La seconde dame lui avait dit : Vous avez pris le sac qu’il ne fallait pas, il est vide, – et quand elle l’ouvrit il était vraiment vide. Elle dit alors : Si vous êtes si forte dites-moi quand la guerre finira ? – Et cette femme dit : Le 30 juin. – Mais ceci a été contredit, d’autres disent le 13 mai. Cependant ceci me semble un peu tôt », concluait mon informatrice. Elle ajoutait qu’il fallait beaucoup penser à la victoire pour la faire venir : « Ne croyez-vous pas au pouvoir de la pensée ? » Elle manifestait sur ce mode la racine magique de la grande campagne du signe V. Cependant elle croyait encore que si, malgré la toute-puissance de la pensée et la force de leur bon droit, les Alliés avaient subi et subissaient alors tant de revers, cela devait être en expiation de leurs péchés. Elle soupirait : « Nous avons dû beaucoup pécher pour que Dieu nous punisse ainsi ! » Le masochisme moral des humains empêche le Mal, pourtant régnant pour eux sur terre, d’ébranler leur croyance en Dieu, et même plutôt la soutient !
Mon fils, enfin, m’a envoyé d’Égypte l’extrait suivant de La Bourse égyptienne, daté du 20 octobre 1941 :
12. « Les pronostics du Fakir.

« Cette perspective de la victoire prochaine est aussi envisagée par un fakir hindou de l’armée du Nil dans les conditions suivantes relatées par la revue Al Itnein.
« Le tramway n° 15 venait de Guizeh. En première classe se trouvaient trois jeunes gens, un officier hindou et une dame égyptienne.
« Le receveur se présente dans notre compartiment. Il tendit la main à l’officier hindou qui lui remit deux piastres, prix de deux billets : l’un pour lui et l’autre pour la dame égyptienne assise en face de lui.
« La dame fut surprise. Elle dit à l’officier hindou qu’elle ne le connaissait pas et qu’elle ne comprenait pas pourquoi il lui paierait le trajet. L’officier répondit qu’il lui était agréable de lui offrir le billet.
« Mais j’ai de l’argent et je peux payer ! dit la dame.
« Pas du tout, madame, répondit calmement l’officier. Je vous ai payé le trajet parce que je sais que vous avez oublié votre porte-monnaie à la maison.
« La dame ouvrit son sac et constata effectivement qu’elle n’avait pas d’argent, ayant oublié son porte-monnaie à la maison.
« Les assistants, surpris, entendirent ensuite l’officier expliquer qu’il était un fakir hindou d’une famille connue pour savoir prédire l’avenir. Ils lui demandèrent s’il pouvait leur prédire des choses qui les concerneraient. Mais il s’excusa en disant qu’il était officier dans l’armée. Il ajouta qu’il allait au front la semaine prochaine en sachant qu’il sera blessé au bras. Il ira quand même, parce qu’il sait que tout est écrit (Mektoub !).
« Les assistants lui demandèrent des nouvelles de la guerre. Il répondit qu’elle finira prochainement : Je ne vois rien de précis, mais je vois les capitales européennes illuminées la veille de Noël. »
Dans cette dernière version (où le sacrificateur fusionne d’ailleurs avec la victime) le thème du sacrifice humain, atténué en tant que blessure au bras, s’intrique à celui de l’argent deviné.
On peut se demander si, dans tous ces personnages mystérieux, doués de pouvoirs surnaturels, leur permettant de voir à travers les vêtements l’intérieur des porte-monnaie ou des porte-feuilles et aussi de lire dans l’avenir, ne transparaîtrait pas quelque réminiscence des haruspices antiques lisant dans les entrailles des victimes le futur ? Le berger grec de la version 19 du chapitre précédent, lisant la fin de la guerre sur les os d’un agneau, en était déjà un moderne avatar.
Toutes ces prédictions fastes sur la guerre, garanties soit par le sang, soit par l’argent, soit par les deux à la fois, semblent ainsi plus ou moins régressées au stade que nous appelons sadique-anal, ce terroir primitif si fécond en rituels magiques.

*

Nous avons ainsi passé en revue quelques versions de deux mythes relatifs à la mort, ardemment souhaitée par des millions d’hommes, du Démon ennemi Hitler, ou à la fin du fléau déchaîné par lui. Il nous est chaque fois apparu que cet événement devait être acheté par une offrande, un sacrifice de nature certes diverse, faite au Destin-divinité. La plus imposante de ces offrandes reste cependant la victime humaine, la plus précieuse, éminente, celle qui, de plus, en ces temps de combats, tombe le plus souvent réellement comme en holocauste aux champs de bataille terrestres, aériens ou maritimes.
Nous retrouvons chaque fois dans les diverses versions des deux mythes les éléments principaux du rituel sacrificiel classique : sacrifiant, sacrificateur, victime, avec un lieu de quelque façon sacré pour la circonstance. Et chaque fois, qu’il s’agisse de victime humaine ou d’offrande d’argent, l’offrande est un sacrifice-holocauste qui disparaît, détruit, soit consommé entièrement s’il est corps humain dans le sarcophage, soit le plus souvent empoché par la « prêtresse » divine. Et le devin ou la devineresse sont, chaque fois, omniscients comme à nos yeux le Destin.
Un trait commun nous frappera : si le résultat du sacrifice, ses bienfaits éminents, débordant la personne du sacrifiant, doivent s’étendre à tout un peuple, par ailleurs il n’y a pas ici de communion au sens matériel sur le corps de la victime ; la communion reste spirituelle, un peu comme les fidèles assistant simplement à la messe participent aux grâces réparties entre eux tous par le sacrifice accompli sur l’autel et la communion du seul prêtre.
Le problème des rapports du sacrifice tout court et du sacrifice communiel nous confronte ainsi pour finir. Dans nos mythes, l’élément du sacrifice communiel est-il ou n’est-il pas totalement absent ?
On sait que, d’après Robertson Smith, tous les sacrifices à l’origine eussent été communiels, auraient eu le sens d’un lien à établir ou rétablir entre une puissance surnaturelle et les hommes grâce à un sacrifice offert par ceux-ci, et où les derniers partageaient quelque victime en un repas sacré avec les dieux. Dans notre mythe moderne du cadavre dans l’auto, le mort n’est jamais dévoré: l’anthropophagie est trop refoulée au coeur contemporain. Autrefois sans doute il l’aurait été pour mieux s’assurer l’alliance du dieu aux desseins de la tribu menacée. Dans notre mythe de l’argent deviné, l’argent reste impartagé.
Il me semble d’ailleurs que les sacrifices, et ceci assez tôt, n’aient pas dû être tous communiels. De bonne heure, il en a dû être de plus humbles ; pour les biens personnels qu’il désirait, l’homme isolé pouvait accomplir des sacrifices individuels aux esprits de ses morts, plus tard aux dieux issus d’eux, sacrifices expiatoires, propitiatoires ou d’action de grâces.
Je ne me hasarderai pas jusqu’à décider si tout sacrifice collectif fut à l’origine communiel, ni ne saurais rechercher jusqu’à quel degré il a pu, dans chaque peuple et à chaque occasion, le demeurer sous des formes plus ou moins symboliques.
Cependant qu’il soit prière à la divinité ou au destin par la victime vivante immolée ou par la plante ou par l’objet, voire à un stade évolué par le sacrifice ascétique des plaisirs égoïstes, le sacrifice garde un caractère essentiellement religieux : celui d’une imploration à quelque force supérieure qu’on pense fléchir par un don, un tribut, tel quelque roi barbare. Mais la vieille foi magique, plus primitive encore que la religion, n’a pas pour cela renoncé : les participants au sacrifice doivent avoir, écrivent Hubert et Mauss, « dans le résultat automatique du sacrifice une confiance que rien ne démente » (p. 61). L’homme croit toujours au fond de lui-même acquérir par son sacrifice en soi des droits sur ses dieux, une force qui contraindra le destin et par suite modifiera au gré humain l’ordre de l’univers.
Parce qu’une victime humaine est morte en holocauste au fond d’une auto, ou parce que de l’argent fut offert au Destin servi par quelque prêtresse, Hitler aurait dû, conformément à nos désirs, sans délai mourir, et la guerre qu’il déchaîna victorieusement finir.

Chapitre III

Le mythe du vin de l’intendance

En octobre 1939, par l’intermédiaire du 2e Bureau, parvenait un rapport à Monsieur le Général commandant en chef les Forces terrestres, rapport adressé par le Général commandant la Ne région militaire. A Paris on se le passait un peu partout sous le manteau. Était-il ou non l’oeuvre d’un mystificateur ? Il reflétait en tous cas une légende courante dans l’Armée française.
Tels sont les termes de ce rapport :

État-major – 2e Bureau
N° 60 64.2
Le Général X. Commandant la Ne Région Militaire.
à Monsieur le Général Commandant en Chef les Forces Terrestres. G.Q.G. E.M.G. 12e Bureau.
J’ai l’honneur de vous envoyer malgré son caractère un peu spécial et courtelinesque un rapport du Commissaire d’Amiens.
Je ne crois pas que l’accusation contre le vin de l’intendance soit fondée, néanmoins, comme ce bruit circule, qu’il m’est signalé de différents côtés et qu’il peut agir sur le moral, j’ai estimé devoir vous en rendre compte.
Signé : X.
Le 12 octobre 1939.

Le Commissaire de Police, Chef des Services de Sûreté
à Monsieur le Commissaire Central d’Amiens.
Au risque de n’être autrement pris au sérieux, voire même quelque peu ridiculisé, j’estime de mon devoir et ai l’honneur de me faire l’écho de racontars d’un caractère un peu spécial, qui tendent à prendre consistance par la diversité de leur provenance aussi bien que par leur pluralité.
Le bruit tend en effet à se répandre dans les milieux militaires que le vin alloué par l’Intendance serait sophistiqué et que sa consommation provoquerait une carence presque complète des fonctions génésiques du soldat.
Il vient en effet de m’être rapporté de source absolument certaine que six femmes de réservistes du 29e R.A.D. stationné dans les environs d’Hirçon, à la trouée du haut plateau de l’Oise, qui avaient pu aller voir leurs maris à leur cantonnement la semaine dernière, et passer la nuit avec eux, sont toutes six rentrées à Amiens, sans qu’aucune d’elles ait trouvé son mari en état de remplir ses devoirs conjugaux.
Deux réservistes casernés à Friant, un sous-officier et un homme appartenant à la compagnie de passage, et tous deux âgés de 33 à 38 ans exprimaient avant-hier à deux agents de mon service des doléances personnelles de même ordre ; un troisième réserviste, C – Georges de la caserne Friant, également disait hier, toujours à un inspecteur de mon service, qu’il n’osait plus partager le lit conjugal, crainte de se voir reprocher une frigidité anormale, et d’être taxé d’avoir noué une liaison extraconjugale.
Enfin, le mardi 10 courant, un réserviste de 25 à 26 ans, et taillé en athlète, amenait devant moi dans l’après-midi une fille soumise à laquelle il réclamait des honoraires, versés en avance d’hoirie, soit 15 francs, sous le prétexte qu’il n’y avait pas eu usage ; à quoi la fille rétorquait en substance : « Ce n’est pas de ma faute, j’ai fait tout le possible pendant deux heures, mais il n’y a rien eu à faire, et j’estime avoir gagné mon argent. »
Je fais rechercher s’il n’existe pas d’autres faits de cet ordre. Il m’est également revenu que certains militaires assuraient que le vin avait un goût pharmaceutique très prononcé.
Le Commissaire de Police Chef des Services de la Sûreté.
Signé : Illisible.

Le rapport, authentique ou non, peut être amusant ; intéressant est le fait auquel il fait allusion : la carence, chez beaucoup de soldats, en ce début de guerre, des fonctions génésiques, attribuée par eux, je l’appris par ailleurs, à du bromure qu’on eût mêlé à leur vin.

*

En juillet 1940, après la prise de Paris par les armées du Reich, j’eus l’occasion de voir, à Saint-Cloud, dans une villa voisine de la nôtre qu’il occupait, un capitaine de l’aviation allemande, préposé à la justice militaire et dans la vie civile avocat à Berlin.
Il me rapporta de son côté qu’en septembre 1939, au début de la guerre, se trouvant dans une petite ville frontière d’Allemagne face à l’Alsace, les soldats allemands se plaignaient de ce que l’intendance mêlait de l’iode à leur café et de la « soude » (sic) à leur viande afin de diminuer leur ardeur génitale. Les soldats de Hitler ne recevant pas de ration de vin devaient donc incriminer autre chose, café ou viande. Mais leur connaissance en pharmacologie apparaissait inférieure à celle des soldats français, ni l’iode ni le bicarbonate de soude ? ne possédant les vertus calmantes du bromure de potassium !
Le fait intéressant n’en demeure pas moins que de jeunes Allemands, tels certains jeunes Français, se trouvaient frappés, à l’aube des hostilités, d’impuissance temporaire.

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J’appris depuis, en août 1940, d’un jeune cousin, combattant français démobilisé, décoré de la croix de guerre avec palmes, que la légende du vin bromuré de l’intendance avait circulé dans certaines unités fin 1939 et début 1940 jusqu’à la veille de l’attaque allemande sur le front occidental. (Un autre informateur me signale qu’on découvrait parfois au fond de son quart de vin un dépôt blanchâtre suspect.) D’autres fois les soldats, doutant de la sophistication du vin, accusaient une autre denrée : un « cuistot » du régiment interrogé aurait incriminé le sel. « Toujours est-il », ajoutait mon cousin, « que les camarades perdaient qui 50 %, qui 90 % de leurs facultés ! et que ceux qui ne mangeaient plus à la popote, mais au restaurant, les recouvraient ! » (Fait infirmé par un autre informateur.) Mon jeune cousin croyait d’ailleurs fermement à la réalité du vin bromuré. Il ajoutait que les mêmes pratiques auraient sévi dans l’intendance lors de la guerre de 1914-1918, fait qu’un autre informateur encore, médecin qui avait participé aux deux guerres, par contre niait, expliquant l’absence alors de la légende par ceci que le conflit avait débuté d’emblée en 1914 par la guerre de mouvement. « De plus », ajoutait mon cousin, « c’était une coutume courante dans l’armée, afin de garder tranquilles les recrues, que de les droguer. Même avant la guerre, en 1935-1936, les jeunes gens qui faisaient leur service militaire s’en plaignaient. » L’abaissement de la puissance sexuelle des recrues était en tous cas, d’après lui, un fait incontestable.
J’eus aussi l’occasion, vers la même époque, d’évoquer ce sujet devant un jeune officier démobilisé de la Légion polonaise en France, qui me parla ainsi : « Mais cela est très connu ! Quand j’étais en Pologne à l’école de cavalerie de Graudenz, nous savions tous que le café était drogué ! Pendant les trois premiers mois, on n’était plus capable de rien avec les femmes. C’est certain qu’il y avait quelque chose dans le café. Moi-même en ai ressenti les effets. On veut donc tenir les jeunes gens tranquilles. Il n’y a là aucun mythe. »
Peut-être la fatigue extrême des premiers temps d’entraînement militaire n’était-elle pas étrangère à la carence génésique chez les recrues, mais d’autres causes, plus générales et plus profondes, doivent jouer dans l’ensemble des cas que nous venons de rapporter.

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Plus tard, vers la fin de 1941, me trouvant, après la retraite de Grèce, en Afrique du Sud, j’y recevais une lettre d’Angleterre me révélant que, dans les camps anglais de jeunes internés allemands ou autrichiens, la même légende avait eu cours. Ici, l’anxiété, l’agression rentrée des internés, des jeunes réfugiés en grande partie anglophiles et pourtant traités en ennemis, pouvait jouer un rôle important dans l’étiologie de l’inhibition génésique.
J’avais pu observer semblables inhibitions sexuelles, qu’ils n’attribuaient alors pas à des manoeuvres clandestines de la part des autorités, chez quelques hommes angoissés lors de l’entrée de Hitler à Vienne. Une immense agression impuissante et par suite rentrée semblait la fonder.
Enfin, au Cap, en mars 1942, alors que, la Malaisie perdue, !’Afrique du Sud s’attendait à quelque raid japonais à travers l’Océan indien, j’apprenais, par l’intermédiaire d’un officier d’intendance sud-africain stationné à Simonstown, la base navale anglaise, qui le rapportait à l’une de mes amies grecques, qu’un bruit analogue courait dans l’armée sud-africaine. Je traduis le petit document qu’il lui faisait tenir à mon intention : « Les soldats en Afrique du Sud croient très communément que les autorités militaires ordonnent aux cuisiniers, de l’intendance de mettre un produit chimique appelé pierre bleue (blue stone) je ne sais pas s’il existe un produit chimique portant ce nom – dans la nourriture destinée aux troupes, ceci dans un but anti-aphrodisiaque. Les soldats auxquels j’en ai parlé en parlent toujours en des termes très généraux et ne fournissent jamais d’exemples spécifiques relatifs à des cas où ils seraient sûrs que cela eût été fait. J’ai parlé », ajoutait notre informateur, « à l’homme depuis très longtemps préposé aux rations à Simonstown et il m’assure qu’aucun produit chimique de cet ordre n’a jamais été livré par les autorités. »
La « pierre bleue » incriminée serait, d’après un médecin de l’hôpital militaire de Wynberg qui me confirma la grande fréquence de ce mythe, du sulfate de cuivre. Il ajouta que l’histoire de la « pierre bleue » aurait déjà eu cours, en Afrique du Sud, lors de la guerre précédente (1914-1918) et qu’aujourd’hui les soldats disent qu’on a recommencé à leur jouer le même tour qu’autrefois !
La correspondante à qui je dois les indications sur la fréquence en Angleterre du mythe du cadavre dans l’auto m’écrivait aussi, à la date du 21 novembre 1942, que la même informatrice (la femme d’officier chez laquelle elle loge) lui aurait déclaré avoir entendu conter en Angleterre une histoire semblable à celle du « vin de l’intendance » en France. Son mari, un civil en temps de paix, lui aurait dit « qu’en entrant dans l’armée il avait découvert qu’il était presque de notoriété publique qu’au pain distribué aux troupes (peut-être à la farine) était adjoint, en vertu d’ordres secrets, un ingrédient spécial destiné à réduire la puissance et les désirs sexuels. »
En Angleterre, vers 1942 et depuis, un mythe semblable aurait eu cours parmi les A.T.S., femmes mobilisées dans la Défense territoriale. Ces jeunes amazones se seraient plaintes de ce que du bromure eût été mélangé à leur thé. Le fait pour ces jeunes femmes d’être devenues des guerrières ressuscitait dans leur esprit le mythe archaïque de la continence propitiatrice aux combats.

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Ne retrouvons-nous pas ailleurs de parallèles à l’impuissance, réelle bien que temporaire, de ces jeunes soldats et guerriers ?
J’ai recherché dans Le Cycle du Rameau d’Or de Frazer, cette mine inépuisable de documents, les pages relatives aux « tabous » sur les guerriers.
Voici ce qu’on y peut lire [16] :
« Les sauvages croient... que les guerriers se meuvent, pour ainsi dire, dans une atmosphère de danger spirituel qui les force à observer diverses précautions superstitieuses entièrement différentes, dans leur caractère, de ces précautions rationnelles qu’ils adoptent, comme une chose toute naturelle, contre des ennemis en chair et en os... Quand les Israélites partaient en guerre, ils étaient tenus à certaines règles de pureté rituelle identiques aux règles observées par les Maoris ainsi que par les Noirs d’Australie quand ils font la guerre. La vaisselle dont ils se servaient était sacrée ; ils devaient pratiquer la continence...
« Pendant les trois ou quatre semaines précédant leur départ pour une expédition guerrière, les Indiens Nootkas avaient invariablement pour règle de se baigner cinq ou six fois par jour ; ils se lavaient alors et se raclaient de la tête aux pieds avec des buissons et des ronces, si bien qu’ils avaient souvent la tête et le corps tout couverts de sang. Pendant cette dure épreuve, ils ne cessaient de s’écrier : "Dieu bon ou grand, fais que je vive ; que je ne sois point malade ; que je trouve l’ennemi ; que je n’aie pas peur de lui ; que je le trouve endormi, et que je tue beaucoup de ses guerriers." Pendant tout ce temps, ils n’avaient nul commerce avec leurs femmes...
« On nous rapporte, des Indiens Creeks et d’autres tribus avoisinantes, qu’ils ne cohabitent pas avec des femmes quand ils sont à la guerre ; ils s’abstiennent religieusement de toutes relations avec leurs épouses pendant les trois jours et les trois nuits qui précèdent leur départ en campagne... En guise de préparatifs, avant d’attaquer l’ennemi, ils se rendent à la maison d’hiver... et là, pendant trois jours et trois nuits, ils boivent une décoction chaude de leurs herbes et de leurs racines saintes, souvent sans aucun autre aliment. Ceci doit amener la divinité à les défendre et à les secourir au milieu des dangers qui les menacent. Tant que dure cette sanctification de leur personne, il leur est défendu de prendre la moindre nourriture, et même de s’asseoir, avant le coucher du soleil...
« Un Indien qui veut partir en guerre commence par se noircir le visage ; il laisse pousser ses cheveux longs, néglige de soigner son visage et souvent jeûne pendant deux ou trois jours de suite, il s’abstient de tout commerce sexuel. Si ses rêves sont favorables, il croit que le Grand Esprit lui donnera le succès. »
J’ajouterai ceci : en passant par Belgrade sur la route de Paris à Athènes, en février 1941, j’ai appris, et ceci de la meilleure autorité, que les soldats serbes, lors de la guerre de 1914-18, croyaient que, s’ils avaient des rapports sexuels avant de combattre, ils seraient battus : cette croyance est une vieille tradition des guerriers serbes.

*

Ainsi des peuplades variées attribuent à diverses pratiques superstitieuses, par lesquelles l’abstinence d’aliments et de rapports sexuels tiennent une grande place, une vertu magique, une force propitiatoire, à l’aurore des combats. Les guerriers doivent, chez ces peuplades, sciemment s’abstenir de commerce sexuel, abstinence qui, au même titre que le jeûne rituel, autre forme de sacrifice, doit amener la divinité à les défendre et à les secourir au milieu des dangers qui les menacent ou qui, en d’autres termes, inclinera le Grand Esprit à leur donner le succès.
Chez nos guerriers modernes, Français ou Allemands, et même chez les jeunes recrues qui, avec l’exercice militaire, font une sorte de répétition générale de la guerre, un mécanisme psychique analogue doit jouer, conditionnant leur continence. Mais continence non plus voulue, acceptée, comme aux tribus indiennes d’Amérique ou chez les guerriers serbes. Les jeunes soldats de 1939 se trouvaient malgré eux frappés d’une impuissance contre laquelle leur conscient s’insurgeait. Le commandement archaïque de la continence avait été, comme il est de règle, enfoui au cours de l’évolution biologique et culturelle de plus en plus dans l’inconscient d’où il ne resurgissait en fin de compte qu’à titre d’inhibition, imposant la même continence aux Français et Allemands du XXe siècle qu’aux Israélites de la Bible, aux Maoris, aux Noirs d’Australie ou aux Indiens d’Amérique.
Cependant, dans tous les cas, chez les primitifs comme parmi nous, la continence des guerriers voulue ou subie n’est pas attribuée par eux à une puissance interne, mais à quelque force externe de coercition. Chez les Israélites comme chez les Indiens dont parle Frazer, des prescriptions magico-religieuses l’imposaient soi-disant du dehors. Chez nous, la même action répressive impérieuse, à laquelle impossible de désobéir, est attribuée aux autorités, aux pharmaciens de l’intendance.
Dans les deux cas, un commandement interne, tabou impératif chez le primitif, inhibition névrotique chez le civilisé, se trouve projeté sur des puissances dressées à l’extérieur d’eux-mêmes par l’imagination des soldats, des guerriers.

*

Il convient à présent de nous le demander : pourquoi la continence des guerriers est-elle censée favoriser la victoire ?
On pourrait penser que la continence garde aux hommes des forces qui s’écoulent dans l’acte sexuel. Tout homme a pu éprouver la lassitude succédant au coït, et la continence est recommandée aux athlètes avant les joutes.
Cependant Frazer, dans la discussion des cas qu’il rapporte, s’élève contre cette explication. Après avoir cité maints exemples de jeûnes, d’abstinence, de macérations, pratiqués par les guerriers de diverses tribus sous différents climats, il conclut : « Quand nous constatons quelle peine prennent ces malheureux sauvages pour se rendre inaptes à la guerre en se privant de nourriture et de repos et en se déchirant le corps, nous ne sommes guère disposés à attribuer leur continence pendant la guerre à une crainte rationnelle qu’ils auraient de dissiper leur énergie physique en plaisirs charnels. Il nous semble, tout au contraire, que le motif qui leur faisait observer une règle de chasteté pendant leurs campagnes était tout aussi frivole que celui qui leur faisait dépenser leur force en des jeûnes rigoureux, des fatigues inutiles, des blessures volontaires, au moment précis où la prudence aurait conseillé un régime bien différent. Quelle est la raison exacte pour laquelle les sauvages se font une loi d’éviter tout rapport sexuel en temps de guerre : nous ne le savons pas de façon certaine ; néanmoins nous conjecturons que leur motif provient d’une crainte superstitieuse ; d’après les principes de la magie homéopathique les guerriers s’assimileraient la faiblesse et la poltronnerie des femmes par le contact avec elles. Certains d’entre eux croient que le contact d’une femme en couches suffit pour énerver un combattant et enlever toute force à ses coups. Les Kayans de Bornéo vont jusqu’à prétendre que le simple fait de passer la main sur un métier à tisser ou sur des vêtements féminins débiliterait un homme à tel point qu’il échouerait dans la chasse, la pêche et la guerre... »
Plus loin Frazer, parlant à présent des tabous généraux sur les meurtriers [17], expose comment les guerriers ayant tué dans les combats, au même titre que les meurtriers ordinaires, sont soumis au retour des campagnes à diverses restrictions. « Le lecteur », écrit Frazer, « qui se demande encore si les règles de conduite que nous venons de considérer sont fondées sur des craintes superstitieuses ou dictées par une prudence rationnelle, verra probablement ses doutes se dissiper en apprenant que des règles du même genre sont souvent imposées, avec plus de sévérité encore, aux guerriers après leur victoire et quand ils n’ont plus à craindre l’ennemi humain et vivant. Dans les cas de ce genre, une des raisons de ces restrictions gênantes imposées aux vainqueurs à l’heure de leur triomphe est probablement la peur des esprits en courroux de ceux qui ont été tués ; du reste, l’influence que la crainte des esprits vengeurs exerce sur les meurtriers s’exprime souvent d’une façon bien nette. » Parmi les exemples que cite ensuite Frazer, je choisis quelques-uns : « À Logea, île située au large de l’extrémité sud-est de la Nouvelle-Guinée, les hommes qui ont tué ou contribué à tuer des ennemis s’enferment chez eux pendant une semaine. Ils doivent éviter tout commerce avec leurs épouses et leurs amis, et de toucher leur nourriture avec les mains. Ils ne peuvent manger que des aliments végétaux, qu’on leur apporte cuits dans des plats spéciaux. L’objet de pareilles restrictions est de protéger les hommes contre l’odeur du sang des tués ; car s’ils venaient à sentir ce sang, ils tomberaient, croit-on, malades et mourraient...
« Certaines tribus sud-africaines exigent de celui qui a tué à la guerre un ennemi très brave qu’il se tienne loin de sa femme et de sa famille pendant dix jours après s’être lavé le corps dans une eau courante... Quand un Nandi de l’Afrique Orientale anglaise a tué un membre d’une autre tribu, il peint en rouge tout un côté de son corps, de sa lance et de son épée ; il peint l’autre côté en blanc. Pendant quatre jours après le meurtre, il est regardé comme impur et il ne peut pas aller chez lui. On exige qu’il se bâtisse un petit abri près d’une rivière où il demeurera ; il lui est défendu de s’unir à sa femme ou à son amie... Chez les Akikuyus de l’Afrique Orientale anglaise, tous ceux qui ont versé du sang humain doivent être purifiés. Pendant une durée d’un mois après qu’ils ont versé le sang, il leur est défendu d’avoir aucun contact avec des femmes. Au contraire, quand un guerrier Ketosh de l’Afrique Orientale anglaise, qui a tué un ennemi à la guerre, revient chez lui, il est de toute première nécessité qu’il s’unisse à sa femme aussitôt que possible ; ceci, croit-on, empêche l’esprit de son ennemi défunt de le hanter et de l’ensorceler...
« Chez les Indiens Natchez de l’Amérique du Nord, les jeunes braves qui avaient pris leur premier scalpe étaient contraints pendant six mois à observer certaines règles d’abstinence. Ils ne devaient pas dormir avec leur femme, ni manger de la viande ; leur seule nourriture était du poisson et de la bouillie. La violation de ces règles eût entraîné de graves conséquences ; l’âme de l’homme qu’ils avaient tué aurait causé leur mort par la magie ; ils n’auraient plus pu triompher de leurs ennemis, et la moindre blessure leur aurait été mortelle... »
Arrêtons ici ces citations pour nous demander jusqu’à quel point Frazer a pénétré la causation de ces rites en rattachant, d’une part, les tabous propitiatoires sur les guerriers à la magie homéopathique, d’autre part les tabous expiatoires sur les meurtriers, si étrangement analogues aux premiers, à la crainte du retour vengeur de l’esprit des morts.

*

Étudions d’abord ses explications des tabous propitiatoires sur les guerriers, ceux qui constituent justement un étrange parallèle à l’impuissance de nos soldats. Je crois l’explication de Frazer par la magie homéopathique fort juste ; la vertu imaginaire de la continence pour garder ses forces au guerrier dépasse en effet de beaucoup les frontières de la réalité. Mais aussi, semble-t-il, de la simple magie homéopathique par le contact contaminant de la femme, et c’est ici que la psychanalyse peut aller plus loin que Frazer dans la compréhension.
D’abord, revenant à la première tentative d’explication qui se présentait à l’esprit, la vertu fortifiante de la continence, je crois que cette vertu peut, dans l’imagination primitive survivant dans notre inconscient, être d’essence, non pas rationnelle, mais magique ; on connaît en psychanalyse la toute puissance attribuée au liquide fécondateur mâle ; le garder serait alors conserver devers soi un mythique talisman de victoire.

Mais un élément d’inspiration cette fois mi-religieux mi-magique commande encore plus impérieusement la continence comme prélude aux victoires : l’angoisse archaïque, infantile, des fils devant le Père, ce premier de tous nos ennemis ! L’ennemi réel, actuel, le figure, le ressuscite. Il faut alors, pour acquérir le droit de le vaincre ensuite, d’abord lui sacrifier : on lui sacrifie alors le bien le plus cher, la possession des femmes, de ces mêmes femmes pour lesquelles, lors du parricide initial en la Horde primitive, les fils l’avaient tué ! Ainsi, après avoir été symboliquement expié d’avance, le crime initial pourra être, sur le corps de l’ennemi, victorieusement renouvelé.
La continence, consciemment voulue des primitifs par le tabou ou inconsciemment imposée à nos soldats par l’inhibition, sera d’ailleurs comme l’équivalent d’une castration temporaire offerte en obéissance au Père, à ce même Père qui, préhistoriquement, dut parfois châtier par la castration ses fils grandis quand ils convoitaient ses femelles, castration dont la circoncision, si répandue encore sur la terre, est restée témoignage et symbole. Et n’y aurait-il pas, de plus, comme me le suggérait une amie, femme d’un de nos meilleurs psychanalystes, une sorte de fidélité homosexuelle gardée à la horde des frères à laquelle le soldat, en entrant au régiment, s’est incorporé ?
Quant au jeûne des guerriers primitifs, en particulier leur abstinence de viande, il doit figurer un renoncement au cannibalisme initial des fils après le parricide. Mais le cannibalisme étant, plus que tout autre trait archaïque, refoulé, surmonté parmi nous, point n’est surprenant qu’il ne fût plus besoin de le nier par des rites, et que les soldats de 1939 ou 1940 n’aient jamais boudé à leur repas ni à la viande que contenait leur gamelle.