L’opération « Erntefest ».
Enquête sur un massacre présumé

Carlo Mattogno

L’article suivant a été traduit de l’italien par Jean Plantin. Hormis quelques petites variantes, ce texte est identique au chapitre IX de l’ouvrage de Jürgen Graf et Carlo Mattogno, KL Majdanek. Eine historische und technische Studie publié en 1998 par Castle Hill Publisher (Hastings, Grande-Bretagne). Le lecteur voudra bien se reporter à cet ouvrage pour la consultation des nombreux plans et illustrations.

À l’article « Erntefest » (fête de la moisson), l’Enzyklopädie des Holocaust fournit l’explication suivante :

Nom de code pour l’assassinat de la plupart des juifs du district de Lublin dans le Gouvernement général les 3-4 novembre 1943. [...]. Au total, entre 42 000 et 43 000 juifs furent tués dans cette « action Erntefest », parmi lesquels également ceux de camps de travail forcé plus petits, comme Chelm [1].

Plusieurs auteurs ont traité de ce massacre gigantesque mais aucun d’entre eux n’a abordé la question du point de vue historique et technique. C’est à un tel examen qu’est précisément consacrée la présente étude.

1. Origine du nom

Notons tout d’abord que, bien que le terme « Erntefest » revienne de manière générale dans tous les écrits qui traitent du sujet, aucun n’explique l’origine de ce terme : par qui a-t-il été forgé ? Par qui a-t-il été utilisé ? Par quel document est-il attesté ? À ces questions élémentaires, nul n’a fourni de réponse et la chose n’est pas en définitive si surprenante car il n’existe aucun document sur cette exécution présumée. La seule mention du terme « Erntefest » qui se rapproche, du point de vue spatial et temporel, du « nom de code » mentionné plus haut, se trouve dans le journal de Hans Frank : dans le compte rendu d’une conversation avec le secrétaire d’État Bühler, le président Ohlenbusch, le chef du bureau de la presse Gassner et le conseiller administratif du district Weirauch, l’« Erntedankfest » est mentionnée à la date du 23 octobre 1943, mais dans un sens strictement littéral ; le comte Ronikier, président du Comité central polonais, avait envoyé une lettre au gouverneur général Frank dans laquelle il faisait dépendre sa participation à l’ « Erntedankfest », qui était célébrée le lendemain, de l’octroi par les Allemands de garanties contre les exécutions de Polonais [2].

2. Motifs et antécédents

Dans un article détaillé sur l’« Erntefest », Adam Rutkowski écrit :

La révolte des prisonniers du camp d’extermination de Sobibór [14 octobre 1943] surprit totalement les autorités d’occupation allemandes et provoqua une panique. Ces autorités commencèrent à considérer les camps nazis de Juifs dans le district de Lublin comme des « repaires extrêmement dangereux de la résistance » et comme des foyers autonomes de troubles et de chaos. Cette révolte attira l’attention, non seulement des autorités policières, militaires et administratives à l’échelon du district, mais aussi l’attention du gouverneur général de la Pologne occupée, Hans Frank lui-même. Le 19 octobre 1943, cinq jours à peine après cet événement insolite, Frank convoqua à Cracovie une réunion extraordinaire du « gouvernement » consacrée entièrement à la question de la sécurité. Tous les experts et les responsables de « l’ordre » dans le Gouvernement Général (G.G.) y prirent part, à savoir : le général de police Walther Bierkamp (commandant en chef de la Sipo/SD dans le G.G.), Hans Dietrich Grünwald (commandant en chef de l’Orpo), le général Haseldoff (Wehrmacht), le général Sommé (armée de l’air), Joseph Bühler (secrétaire d’Etat), le général Schindler (chef de l’Inspection de l’Armement dans le G.G.), etc. /
Tous les participants, en se référant aux récents événements de Sobibór, soulignèrent le grand danger que représentaient pour les Allemands les « camps juifs » dans le district de Lublin [3].

Il ne fait pas de doute qu’une évasion d’environ 300 détenus s’est produite le 14 octobre 1943 dans le camp de Sobibór. Pour les traquer on envoya, avec d’autres unités, les trois escadrons du troisième détachement de la police à cheval (Pol. Reiterabteilung III) – en garnison à Chelm. Dans leurs rapports sur la situation pendant la période du 26 septembre au 25 octobre 1943, voici ce que l’on trouve noté.

Premier escadron :

Pendant la période du 14.10 au 18.10.1943 l’escadron a pris part à l’engagement contre les juifs [Judeneinsatz] du Sonderkommando SS de Sobibór (40 km au nord-est de Cholm). Sur les 300 juifs évadés on a pu anéantir environ 100 juifs en collaboration avec la Wehrmacht et avec la protection des garde-frontières douaniers [Zollgrenzschutzes] [4].

Second escadron :

Le second escadron a pris part aux grandes actions suivantes : le 14.10.43 avec le troisième détachement de la police SS à cheval dans la zone boisée au nord de Kaplonosy. Le 16.10.43 avec le troisième détachement de la police SS à cheval près de Sobibór [5].

À la lecture de ces rapports sommaires, il ne semble pas néanmoins que les autorités allemandes aient été par trop préoccupées de la sécurité dans le district de Lublin. Il est vrai que le 19 octobre Hans Frank avait présidé une réunion sur ce sujet mais celle-ci portait essentiellement sur les résultats du décret sur la lutte contre les attaques contre le travail de réorganisation allemande dans le Gouvernement général qui avait été proposé par le conseiller ministériel Wehr dès le 2 octobre 1943 [6] et était entré en vigueur le 10 octobre – quatre jours avant l’évasion de Sobibór. Ce décret, dirigé en particulier contre la résistance polonaise, prévoyait un élargissement des pouvoirs de tous les organes chargés de la sécurité et des représailles publiques pour les meurtres d’Allemands par des partisans [7]. Le danger représenté par les camps juifs pour la sécurité du district de Lublin était si aléatoire qu’il n’y a rien à ce sujet dans les extraits du procès-verbal de la séance du 19 octobre 1943 présentées au procès de Nuremberg [8], bien que ceux qui se sont occupés du document PS-2233 aient passé au crible le journal de Hans Frank à la recherche de tous les éléments possibles d’accusation contre lui et contre les membres de son gouvernement.

3. La voie hiérarchique suivie par l’ordre

Adam Rutkoswki reconstitue ainsi la voie hiérarchique suivie par l’ordre :

Himmler, mis au courant de la révolte armée de Sobibór et de l’évasion massive des insurgés, donna l’ordre au général de police Friedrich Wilhelm Krüger, commandant en chef des SS et de la police (Höherer SS- und Polizeiführer) du Gouvernement Général, de liquider au plus vite tous les camps de Juifs dans le district de Lublin. Krüger, à son tour, fit venir chez lui à Cracovie le commandant des SS et de la police dans le district de Lublin (SS- und Polizeiführer), Jacob Sporrenberg, pour lui transmettre l’ordre de Himmler et le faire exécuter. [...].
Après un court séjour à Cracovie, Sporrenberg rentre à Lublin où il reçoit promptement un message télex : des détachements des SS et des policiers arriveront à Lublin pour exécuter l’opération visant les Juifs. [...].
Ces mêmes jours [9] arrivaient à Maïdanek, conformément à l’annonce du général Krüger, des détachements et des commandos spécialisés des SS. Ils venaient de différentes localités, entre autres du KL Auschwitz-Birkenau. Erich Muhsfeldt, chef du crématoire du KL Maïdanek à l’époque, dit que 10 SS étaient arrivés d’Auschwitz, sous le commandement d’Otto Moll et de Franz Hössler. Les autres commandos venaient de Cracovie, Varsovie, Radom, Lwow, Lublin, et Debica [10].

Le jugement du Tribunal de Düsseldorf décrit de la manière suivante la phase finale de la voie hiérarchique suivie par l’ordre:

Tard dans la soirée du 2.11.1943 Sporrenberg réunit pour un entretien les chefs des unités du commandant de la Police de Sécurité (KdS) de Lublin, des Waffen-SS et des régiments de police 22 et 25 prévues pour la mise en oeuvre de cette action, ainsi que les commandants des camps de Majdanek, Poniatowo [orthographe exacte : Poniatowa] et Trawniki. Pour le KL Majdanek y prit part le suppléant du commandant du camp Florstedt, qui avait été arrêté peu de temps avant, [...] ou bien le commandant Weiss, récemment nommé. Au cours de l’entretien, Sporrenberg informa les personnes présentes des mesures imminentes et leur fit remarquer, pour les motiver, que, en raison des troubles présumés, « sur ordre supérieur », les juifs qui se trouvaient encore dans le district de Lublin devaient être liquidés [11].

Avant de poursuivre, il convient d’expliquer la manière dont était structuré l’appareil de police dans le Gouvernement général et, plus précisément, dans le district de Lublin, au début du mois de novembre 1943. Le Höhere SS- und Polizeiführer (HSSPF), le SS-Obergruppenführer Krüger, dépendait directement de Himmler et avait sous ses ordres le Befehlshaber der Ordnungspolizei (BdO), le Generalmajor der Polizei Grünwald, et le Befehlshaber der Sicherheitspolizei und des Sicherheitsdienstes (BdS), le SS-Oberführer Bierkamp. Du HSSPF dépendait de plus le SS- und Polizeiführer (SSPF) du district de Lublin, le SS-Gruppenführer Sporrenberg. L’appareil de la police dépendait institutionnellement de Himmler mais le gouverneur général Frank, se considérant comme le subordonné direct de Hitler, revendiquait non seulement sa totale indépendance par rapport à Himmler mais également l’autorité sur toutes les formations de police du Gouvernement général et le proclamait ouvertement. Par exemple, pour rester dans les limites chronologiques de la fusillade présumée, le 23 octobre 1943, à l’occasion de l’inauguration du semestre hivernal de l’académie d’administration de la nouvelle université de Cracovie, Frank tint un discours sur le thème « Le Führerprinzip dans l’administration » dans lequel il déclara notamment :

Nous dépendons exclusivement et directement du Führer. Le gouvernement du Gouvernement général a ici les mêmes fonctions qu’ont dans le Reich le gouvernement et les autres centrales du Reich. La législation de ce territoire nous est confiée. La police et les forces de sécurité dépendent du Gouverneur général [12].

Quelques jours plus tard, lors de la séance du gouvernement du 26 octobre 1943, il répéta :

La politique que j’ai décidé de poursuivre depuis le début dans ce territoire est couverte par le Führer ; nous ne devons en répondre qu’à lui. Aucun autre n’est autorisé à nous donner le moindre ordre [13].

Ce n’était point là des proclamations velléitaires car le HSSPF du Gouvernement général, Krüger, était en même temps, secrétaire d’État pour la sécurité et, à ce titre, dépendait également de Frank.
Dans la pratique, un éventuel ordre de Himmler de fusiller plus de 40 000 détenus juifs des camps du district de Lublin n’aurait pu être exécuté sans l’approbation de Frank. Si, par conséquent, Himmler avait réellement conçu ce projet, que Frank l’ait approuvé ou qu’il s’y soit opposé, il resterait dans son journal des traces abondantes des discussions à ce sujet. Et cependant, on n’y trouve pas la moindre allusion à ce massacre imminent – ni en ce qui concerne les ordres, ni en ce qui concerne la préparation, ni en ce qui concerne l’exécution – à commencer par la séance du 19 octobre 1943 mentionnée plus haut. Mais il y a quelque chose d’encore plus surprenant. Deux semaines après le massacre présumé, le 18 novembre, Himmler était à Cracovie l’hôte du gouverneur : il ressort de cette visite qu’il n’y a eu aucune opposition entre lui et Frank à propos de ce massacre présumé. Quelle meilleure occasion pour le Reichsführer SS et pour le gouverneur général de féliciter les auteurs de la fusillade ? Frank, en présence de Himmler et de « membres éminents du gouvernement du Gouvernement général et de nombreux SS- und Polizeiführer » – donc devant des hommes à qui l’on pouvait parler ouvertement – tint un discours dans lequel il félicitait la Police et remerciait Krüger pour avoir démantelé pendant l’été une bande de partisans :

Ce que la police de tous les secteurs a accompli ici n’a pas besoin d’être souligné de façon particulière ; son activité est l’un des chapitres les plus magnifiques de l’histoire de la police allemande. Que vous, cher général Krüger, vous soyez spécialement distingué l’été dernier dans la lutte contre la bande Kolbak, qui est apparue brusquement comme un coup de tonnerre dans le ciel serein du territoire, que l’on pensait pacifié, du district de Galicie, est une page à la gloire de vos capacités. Pour cela je voudrais vous remercier de façon particulière et vous exprimer ces remerciements au nom de tous les Allemands et de tous les membres de l’administration [14].

Dans son discours, en revanche, Himmler, qui aurait des raisons encore plus importantes de remercier Krüger, tout en évoquant en passant les juifs du Gouvernement général, dont le nombre avait diminué parce qu’ils « ont émigré ou ont été emmenés vers l’Est », ne dit pas un mot de l’action « Erntefest » [15].
Mais il y a un fait encore plus surprenant. Voici ce que rapporte Globocnik sur les événements du 3 novembre 1943 :

Le 3.11.1943 la main-d’oeuvre a été retirée des camps de travail et les ateliers ont été fermés. Les commandants des camps n’étaient pas informés de cette action bien que la responsabilité leur en incombe ; j’ai été par conséquent gêné dans mon devoir de surveillance. J’ai confié aux commandants des camps la mission d’effectuer les bilans et de continuer les vérifications des commandes ou des interférences.
La veille de l’évacuation des camps le général Schindler, inspecteur de l’armement de Cracovie, sur la base d’une promesse du SS-Obergruppenführer Krüger, a convenu ce qui suit avec les commandants des camps :
a/ à l’avenir seules les missions d’armements viendront dans les camps de travail ;
b/ qu’il a reçu le 2.11 l’assurance de l’affectation de 10 000 juifs supplémentaires pour le travail dans les armements. Cet accord ne peut plus être réalisé [16].

Par conséquent, la veille encore du massacre présumé, Schindler et Krüger pensaient au développement des camps du district de Lublin et à l’acquisition de 10 000 autres travailleurs forcés juifs. Mais si Krüger avait, quelques semaines auparavant, reçu de Himmler l’ordre de fusiller les juifs des camps de travail des SS (SS-Arbeitslager), comment explique-t-on sa « promesse » mentionnée plus haut, faite justement aux commandants de ces camps et justement la veille du massacre présumé ?
Le fait que ces commandants n’aient pas été au courant de l’évacuation des camps du 3 novembre est étrange et demeure tel aussi bien dans l’hypothèse de l’extermination que dans celle du transfert des travailleurs juifs.

4. L’exécution de l’ordre

Toutes les descriptions du massacre présumé qui nous sont connues s’appuient essentiellement sur le récit du SS-Oberscharführer Erich Mussfeldt qui y aurait assisté depuis le nouveau crématoire et se serait de plus occupé de la crémation des cadavres ; c’est la raison pour laquelle nous pensons qu’il vaut la peine de reproduire in extenso ce qu’il a déclaré à ce sujet dans sa déposition du 16 août 1947 :

À la fin octobre 1943, on commença un jour à creuser, derrière les Felder V et VI, des fosses distantes d’environ 50 mètres du bâtiment du nouveau crématoire. À ce travail 300 détenus furent employés qui creusèrent pendant 3 jours, jour et nuit, dans deux équipes de 150. Pendant ces trois jours furent creusées 3 fosses d’une profondeur de plus de 2 mètres, présentant la forme d’un zigzag et longue chacune d’environ 100 mètres. Durant ces trois jours commencèrent à se réunir à Majdanek les Sonderkommandos du camp de concentration d’Auschwitz ainsi que des commandos des SS et de la police de Cracovie, Varsovie, Radom, Lwow et Lublin. D’Auschwitz vinrent Otto Moll et Franz Hössler avec 10 SS. Au total, de toutes les localités que j’ai mentionnées il vint 100 SS qui composèrent le Sonderkommando. Le quatrième jour – ce pourrait être le 3 novembre 1943 – l’alerte fut donnée dès 5 heures. À la suite de cette alerte je me rendis dans la partie du camp où j’avais l’habitude de séjourner. Tout le camp était cerné par la police, j’estime qu’il pouvait y avoir environ 500 policiers, qui montaient la garde, les armes en main, prêtes à tirer. Ils étaient équipés de mitrailleuses lourdes et légères ainsi que d’autres armes automatiques à tir rapide. À proximité du nouveau crématoire était garé un camion équipé d’un appareil radio émetteur ; un autre camion identique se trouvait près de l’entrée du camp, à proximité de la Bauleitung. Quand j’arrivai dans la zone du camp, les deux appareils fonctionnaient déjà. Ils diffusaient des marches et des chansons allemandes, ainsi que de la musique de danse sur des disques. Les deux véhicules avaient été fournis par le bureau de propagande [du Parti] de Lublin.
Je dois souligner que, jusqu’à ce jour, je ne savais pas ce qui se préparait. Pendant le creusement des fosses, je pensai qu’il s’agissait de fossés antiaériens car une batterie d’artillerie antiaérienne avait été installée à proximité. Je demandai à un SS qui dirigeait le travail des détenus qui creusaient ces fosses à quoi elles servaient, mais il ne fut pas en mesure de me donner une réponse à cette question et j’eus l’impression que lui-même ne savait pas de quoi il s’agissait. Les juifs qui étaient employés pour creuser les fosses répondirent à ma question qu’elles leur étaient certainement destinées. Je n’ajoutai pas foi à cela, me moquai d’eux et répliquai qu’il s’agissait certainement de fossés antiaériens. Cette réponse était sincère parce qu’alors j’étais vraiment de cet avis.
Vers 6 heures – il était peut-être déjà 7 heures du matin – commença la grande action. Une partie des juifs rassemblés dans le Feld V furent poussés dans un baraquement où ils durent se mettre nus. Puis le Schutzhaftlagerführer Thumann coupa les fils de la clôture entre le Feld V et les fosses. Un passage se forma de cette façon. Un cordon de policiers armés fut constitué de ce passage jusqu’à la fosse. Les juifs nus étaient conduits aux fosses par ce cordon. Là, un SS du Sonderkommando les faisait courir par groupe de dix à l’intérieur de chaque fosse. Ceux qui se trouvaient à l’intérieur de la fosse étaient conduits jusqu’à son extrémité. Là, ils devaient s’allonger puis les SS du Sonderkommando qui se tenaient sur le bord de la fosse tiraient sur eux. Le groupe suivant était conduit lui aussi à la même extrémité, où les gens devaient s’allonger au-dessus de ceux qui venaient d’être fusillés, de sorte que, à la longue, la fosse se remplissait en couches transversales jusqu’aux bords. Les hommes et les femmes furent fusillés séparément, c’est-à-dire en groupes séparés.
Cette action dura sans interruption jusqu’à 5 heures de l’après-midi. Les SS qui l’effectuèrent se relayèrent, allèrent aux casernes SS de l’endroit pour se restaurer et l’action se poursuivit sans interruption. Pendant tout ce temps de la musique fut diffusée par les deux voitures radio. J’observai le déroulement de cette action depuis le bâtiment du nouveau crématoire, où je disposais d’une pièce pour moi et pour les détenus affectés à mon Kommando.
Ce jour-là furent fusillés tous les juifs qui se trouvaient dans le camp de Majdanek et tous ceux qui avaient une place dans différentes entreprises, comme les Deutsche Ausrüstungswerke et les Bekleidungswerke, et enfin dans tous les Kommandos extérieurs. Alors furent également fusillés des juifs amenés du Château [17]. Toute l’action fut organisée militairement : pour la liaison avec le chef des SS et de la police de Lublin et avec d’autres autorités une station de radio émettrice-réceptrice fut mise en fonction. Grâce à cette station, l’officier du SD qui dirigeait l’action sur place (je ne me rappelle pas son nom), donnait des informations sur son déroulement, en communiquant de temps en temps le nombre des fusillés. J’appris que ce jour-là furent fusillés au total plus de 17 000 juifs des deux sexes. Dans cette masse furent fusillés également tous les juifs de mon Kommando. Quand, le matin, à mon arrivée au camp, je m’informai de ce qui se passait, je m’adressai au Schutzhaftlagerführer Thumann en lui demandant de me laisser mon Kommando. Il me répondit que c’était impossible, que l’action était dirigée par Globocnik et par le SD, et que, par ordre du gouverneur général Frank, tous les juifs de Lublin devaient être anéantis. Il ajouta en outre qu’à la place des juifs j’obtiendrai un Kommando composé de Russes.
Ce jour-là, on laissa en vie 300 juives qui furent affectées au tri des vêtements entassés dans la baraque où les malheureux s’étaient déshabillés avant d’aller sur le lieu de la tuerie, et 300 juifs qui furent logés dans le Feld V. Les femmes de ce groupe étaient arrivées à Majdanek en mars ou en avril 1943 [18]. Les hommes furent mis à la disposition du Sonderkommando 1005 après quelques dizaines de jours à plusieurs intervalles de temps. [...].
Après l’exécution de tous les juifs, le 3 novembre 1943, les fosses furent recouvertes d’une mince couche de terre. Le jour de cette action le camp reçut un nouveau commandant. Le SS-Sturmbannführer Florstedt s’en alla et à son poste arriva le SS-Obersturmbannführer Weiss, de l’Amtsgruppe D [du WVHA]. Florstedt fut relevé pour appropriation de biens juifs. Une commission spéciale du Reichskriminalpolizeiamt dirigée par le SS-Sturmbannführer Morgen enquêta sur cette affaire. Pour s’en tirer Florstedt se fit passer pour fou. Avant d’être relevé de sa charge de commandant il m’ordonna encore de détruire les cadavres de ceux qui avaient été assassinés le 3 novembre 1943. Cet ordre me fut ensuite répété par le commandant Weiss. Pour ce faire, j’obtins 20 Russes. Le 4, j’entassai du bois et des planches et, le 5 novembre 1943, je commençai à brûler les cadavres.
Comme une partie de la fosse, à l’extrémité par laquelle les condamnés étaient descendus dans la fosse, n’était pas remplie de cadavres, j’y mis un peu de terre, de façon à créer une pente pour faciliter l’entrée. Le lendemain j’installai dans la fosse une espèce de grille en bois sur laquelle les détenus déposèrent les cadavres qui se trouvaient dans la partie la plus éloignée de la fosse. Quand le bûcher fut prêt, je l’arrosai de méthanol et l’incendiai. Je dressai les bûchers suivants toujours plus loin en allant vers le fond de la fosse et donc dans les endroits d’où avaient été enlevés les cadavres brûlés sur le bûcher précédent. Quand les cendres, après la combustion de tout le bûcher, avaient refroidi, les détenus de mon commando les emportaient dehors, après quoi elles étaient broyées en une poudre d’os dans un moulin spécial qui fonctionnait à l’essence. Cette farine était ensuite mise dans des sacs en papier et transportée par camions à la ferme SS située à proximité du camp. Là, cette farine à base d’os était ensuite utilisée pour fumer la terre. Mon travail était contrôlé par un fonctionnaire du SD de Lublin qui veillait à ce que tous les cadavres soient brûlés, qu’il ne reste aucun cadavre à brûler dans les fosses et qu’on extraie les dents en or à tous les cadavres destinés à la crémation et qu’on récupère tous les bijoux qui se trouvaient sur eux. [...].
Je terminai la crémation de ces plus de 17 000 juifs assassinés le 3 novembre 1943 avant Noël 1943. Une fois terminée la crémation des cadavres, les fosses furent remplies de terre et égalisées.
La construction de ce crématoire [le nouveau crématoire] fut achevée avant l’année nouvelle de 1944. Les cadavres de ceux qui étaient morts au camp jusqu’à cette période, je les brûlai avec les cadavres de ceux qui avaient été fusillés le 3 novembre 1943 [19].

Il n’y a plus qu’à examiner les points essentiels de cette déposition.

a/ Les fosses
Notons tout d’abord un fait très important. Sur la photographie aérienne du 18 septembre 1944, à environ 50 mètres au sud-est du nouveau crématoire apparaissent trois fosses, dont la plus longue mesure environ 55 mètres. Mais sur le plan officiel rédigé par la Commission d’enquête polono-soviétique en août 1944 ces fosses ne figurent pas, bien qu’il soit très détaillé et reproduise, entre autres, un fossé d’environ 40 x 30 mètres situé à environ 250 m au nord-est de la baraque 42 [20]. Pour quelle raison les experts polono-soviétiques n’ont-ils pas reproduit sur leur plan les fosses situées à côté du crématoire ?
Simonov, dans le récit de l’exécution présumée du 3 novembre 1943, mentionne bien « [des] fossés [...] d’une largeur de deux mètres et d’une longueur de plusieurs centaines de mètres » [21], mais, bien qu’il ait inspecté le camp, il ne les mentionne pas du tout dans sa description à ce sujet. Après s’être arrêté longuement sur le nouveau crématoire, il poursuit :

La construction d’un four crématoire avait en grande part été nécessitée par l’affaire de la forêt de Katyne [sic]. Les Allemands appréhendaient d’autres révélations si l’on venait à ouvrir les fosses où ils avaient inhumé les cadavres des prisonniers qu’ils avaient tués. Dès l’automne de 1943, ils commencèrent des exhumations grandioses sur le territoire du camp de Lublin. Ils exhumèrent dans les nombreux ravins qui entouraient le camp les cadavres à moitié décomposés des prisonniers et les brûlèrent dans le four crématoire pour faire disparaître les traces de leurs crimes.
Les cendres et les os pulvérisés étaient jetés dans les ravins d’où les corps avaient été exhumés. On a effectué des fouilles dans un de ces ravins. On y a découvert une couche de cendres d’une épaisseur de presque un mètre [c’est nous qui soulignons] [22].

Il est donc évident que les trois fosses que l’on voit sur la photographie aérienne du 18 septembre 1944 n’existaient pas à la libération du camp. Dans le cas contraire, Simonov, qui était accompagné de détenus qui lui racontaient les horreurs du camp, n’aurait pas manqué de s’attarder sur elles après la visite des ruines du nouveau crématoire et de raconter que c’était précisément dans ces fosses qu’avait été perpétré le crime le plus grave de toute l’histoire du camp. Une photographie prise probablement en septembre-octobre 1944 comme document pour le procès de Lublin montre une vue transversale d’une des trois fosses de la photographie aérienne : dans le fond se détache la cheminée du nouveau crématoire ; au premier plan sont visibles une cinquantaine de crânes soigneusement alignés sur cinq rangées, à côté d’eux un tas d’os longs humains ; au second plan, on remarque un petit groupe de personnes, dont deux se trouvent jusqu’à la poitrine dans une autre fosse, sur le bord de laquelle d’autres personnes observent. Il est donc évident que les fosses ont été rouvertes par les Soviétiques et par les Polonais et la photographie mentionnée plus haut montre certainement les pièces les plus épouvantables trouvées par les enquêteurs.
Il existe actuellement deux fosses près du nouveau crématoire. La première, celle qui est la plus proche de l’enceinte du camp, est presque identique à celle qui apparaît sur la photographie mentionnée plus haut aussi bien par la longueur que par l’orientation de ses trois segments. Elle présente un premier segment long d’environ 4 mètres dans la direction sud-sud-ouest (environ 200°), un second segment long d’environ 25 mètres dans la direction sud-sud-est (environ 145°) et un troisième segment long d’environ 27 mètres dans la direction est (environ 85°). La fosse possède une section en forme d’entonnoir, avec une largeur de bord à bord de 4 à 7 mètres et une largeur moyenne dans le fond d’environ 1 mètre. La profondeur varie entre 1,50 et 3,20 mètres environ. Du troisième segment part une autre fosse longue d’environ 11 mètres dans la direction nord (environ 15°) qui arrive jusqu’au mausolée circulaire érigé près du crématoire mais qui n’apparaît pas sur la photographie aérienne.
La seconde fosse, en partie parallèle à la première, est constituée de deux segments : un qui est long d’environ 9 mètres dans la direction sud-sud-ouest (environ 220°), l’autre qui est long d’environ 11 mètres dans la direction sud-sud-est (environ 145°). Cette fosse est également en forme d’entonnoir et a une largeur de bord à bord de 4 à 7 mètres et un fond d’une largeur moyenne d’environ 1 mètre. La profondeur varie entre 1,6 m et 2,60 m. Sur la photographie aérienne le second segment est long d’environ 21 mètres. Il nous semble évident que l’actuelle section en entonnoir des deux fosses résulte de l’éboulement progressif de leurs bords.
On ne peut rien conclure, par conséquent, de l’état actuel de ces fosses.
Pour ce qui concerne la situation du 3 novembre 1943, il n’existe aucune preuve matérielle ou documentaire que les trois fosses de la photographie aérienne existaient déjà et, si elles existaient, il n’existe aucune preuve qu’elles avaient les dimensions qui figurent sur la photographie. Selon Erich Mussfeldt, les fosses d’exécution étaient en zigzag, ce qui convient, en partie, à la première fosse de la photographie aérienne. Toutefois, sur cette photographie apparaissent de nombreuses fosses en forme de zigzag, dont au moins 10 en forme de W, longues d’une trentaine de mètres, dans la zone du Bauhof, au nord-est du Feld I, une autre de plus de 50 mètres près de l’enceinte proche de la Kommandantur ; à environ 500 mètres à l’ouest du camp se trouve une fosse en zigzag de forme quasi circulaire, longue d’environ 300 mètres, reliée à deux autres fosses également en zigzag, dont l’une court en direction est sur quelques centaines de mètres jusqu’au Lagergut, l’autre va dans la direction opposée sur une soixantaine de mètres ; de plus, à environ 400 mètres des trois fosses proches du crématoire, en direction du sud, sont visibles deux autres énormes fosses en zigzag longues d’environ 100 mètres ; une autre fosse en zigzag de longueur similaire se trouve enfin à l’angle sud du Feld VI. L’origine et l’éventuelle fonction de ces fosses nous sont inconnues.
Le Tribunal de Düsseldorf, sur la base des témoignages, a affirmé ce qui suit concernant les fosses présumées d’exécution :

À la fin octobre 1943 – probablement sur l’initiative de Sporrenberg – on commença à creuser, au-delà de l’angle oriental du Schutzhaftlager, derrière le Feld V, à proximité du nouveau crématoire et à environ 100 mètres de la baraque L qui se trouvait dans cette partie du camp, un fossé large d’environ 6 à 7 mètres et au moins trois fosses en zigzag qui couraient transversalement au fossé et y aboutissaient. Les fosses avaient jusqu’à 100 mètres de long, étaient profondes d’environ 1,5 à 3 mètres et avaient dans le fond une largeur d’environ 3 mètres. Elles devaient servir de lieux d’exécution pour les victimes ; le fossé était destiné à « distribuer » les victimes dans les fosses [23].

Notons tout de suite qu’il n’y a aucune trace de ce « fossé » sur la photographie aérienne du 18 septembre 1944. Pour ce qui concerne ensuite les trois fosses, il y a deux faits inexplicables.
Tout d’abord la forme des fosses. Pourquoi en zigzag ? On aurait pu creuser plus facilement et en moins de temps des fosses normales de forme rectangulaire. La forme en zigzag est d’autant plus incompréhensible que, selon Erich Mussfeldt, les trois fosses furent creusées en trois jours avec des équipes de jour et de nuit et qu’elles étaient donc devenues une affaire très urgente.
En second lieu, l’emplacement des fosses n’était pas le mieux indiqué pour maintenir le massacre secret. En effet, comme cela ressort de la photographie aérienne susmentionnée, juste devant les fosses, à une distance de 400 à 500 mètres, s’étendait le village de Dziesiata, dont les habitants pouvaient tranquillement assister à l’exécution depuis les fenêtres de leurs maisons. La diffusion de musique à un volume élevé pour couvrir le crépitement des détonations était donc une précaution tout à fait inutile, car ces habitants, s’ils ne pouvaient entendre, pouvaient sûrement voir.

b/ L’exécution
Selon Erich Mussfeldt, l’action commença à 6 ou 7 heures du matin et s’acheva à 5 heures de l’après-midi, de sorte qu’elle ne dura pas plus de 11 heures. Les juifs furent tués par groupes de 10, et donc, en supposant que les exécutions se sont déroulées en même temps dans les trois fosses, les quelque 17 000 victimes furent tuées en (17 000 : 30 =) 567 actions. Chaque action se déroula en ([11 x 3 600] : 567 =) environ 70 secondes. Pendant ce temps-là, les 10 personnes de chacun des trois groupes devaient descendre dans leur fosse respective, parcourir en moyenne 50 mètres, s’allonger sur les corps des victimes précédentes et être fusillées à leur tour ; après les premières exécutions, les victimes devaient grimper sur les corps des victimes précédentes, de sorte que les 70 secondes disponibles pour chaque action constituent un temps aux limites du possible.
Le Sonderkommando d’exécution était composé de 100 hommes, il y aurait donc eu 33 ou 34 hommes disponibles pour chaque fosse. S’ils avaient été relayés régulièrement, chaque exécuteur aurait effectué 17 actions et aurait été occupé pendant environ 20 minutes, à peine 3 % de la durée totale des exécutions. On peut donc supposer que chaque action aurait été effectuée par plus d’hommes. En supposant, comme cela est nécessaire, l’utilisation d’armes automatiques, l’exécution des 10 hommes de chaque groupe aurait demandé un nombre de projectiles très supérieur à 10 – étant donné que les armes automatiques de cette époque avaient une vitesse de tir aux alentours de 600 coups par minute, la MG 42 de l 200 coups à la minute [24]. Par exemple, 4 exécuteurs qui auraient appuyé sur la détente de leurs armes pendant 2 secondes auraient tiré de 80 à 160 projectiles pour tuer 10 personnes. Ce qui est certain c’est que les besoins en munition auraient été énormes. Mais Mussfeldt ne mentionne pas ce problème et ne parle pas des innombrables caisses de munitions qui devaient être entassées le long des fosses ou sur les camions en stationnement le long des fosses. Il ne dit rien non plus des dizaines de milliers de douilles qui auraient jonché les bords des fosses.
Comment étaient déployés les hommes du Sonderkommando ? Erich Mussfeldt se borne à dire laconiquement qu’ils « se tenaient sur le bord de la fosse ».
Si l’on considère que chaque fosse avait une longueur de 100 mètres, une largeur de 3 et une profondeur moyenne de 2,25 m, de sorte qu’elle avait un volume de 675 m3 ; si l’on considère de plus que la terre qui a été creusée augmente en volume dans la proportion de 10 à 25 % [25] ; si l’on considère enfin que Mussfeldt avait reçu l’ordre de brûler les cadavres le jour même de l’exécution, les fosses devant ensuite être comblées et nivelées pour effacer les traces, il est évident que, à côté de chaque fosse, il devait y avoir le 3 novembre 1943 d’énormes tas de terre d’environ 800 m3 dont, étrangement, Erich Mussfeldt ne dit pas un mot, alors qu’ils auraient dû gêner sa vue, au moins en partie.
Il n’existe aucune trace dans le Kalendarium d’Auschwitz de l’arrivée présumée à Majdanek d’Otto Moll et de Franz Hössler avec 10 autres SS [26]. Mais il n’existe pas non plus de preuves documentaires de l’arrivée des autres membres du Sonderkommando d’autres localités.

c/ La crémation
Erich Mussfeldt déclare avoir reçu l’ordre de brûler le corps des victimes le jour même de l’exécution. Étant donné que l’incinération des cadavres devait commencer tout de suite après, on ne comprend donc pas pour quelle raison les cadavres furent recouverts de terre.
Le 4 novembre Mussfeldt se procura le bois pour brûler et commença les opérations le lendemain. Il ne revient plus ensuite sur la question du bois. Toutefois, la consommation en bois aurait été énorme. D’après les expériences de combustion sur de la chair animale que nous avons conduites, il en résulte une consommation de 3,1 kg de bois pour 1 kg de chair dans un four ouvert sur le devant et au-dessus, mais muni d’une grille, de 3,5 kg de bois pour 1 kg de chair dans une petite fosse. Pour une crémation en masse dans une grande fosse, on peut supposer une consommation minimale de 3 kg/kg, c’est-à-dire, en moyenne, d’environ 200 kg par cadavre. La crémation de 17 000 cadavres aurait par conséquent nécessité environ 3 400 tonnes de bois, ce qui, pour donner un ordre d’idée, représente l’équivalent d’environ 120 wagons de marchandises pleins. D’où et de quelle façon cette énorme masse de bois est-elle arrivée à Majdanek ? Et où fut-elle entreposée pour la protéger de la pluie et du gel ? Non seulement Erich Mussfeldt n’apporte aucune réponse à ces problèmes essentiels mais il ne les effleure même pas.
Comme l’opération s’acheva avant Noël, elle dura au maximum 50 jours (du 5 novembre au 24 décembre).
Dans sa déposition du 14 août 1947 Mussfeldt raconte que le commandant Florstedt l’envoya en février 1943 à Auschwitz pour y étudier la technique de crémation des cadavres à ciel ouvert. Puis il continue :

Après avoir observé, je retournai le lendemain à Lublin. Sur ordre de Florstedt je commençai avec mon Kommando à brûler les cadavres entassés dans le bois situé en direction de Lwów. Au début, je creusai une fosse, mais comme la combustion n’était pas assez efficace, j’ai construit moi-même les installations suivantes pour brûler les cadavres : je plaçai sur des pierres, assez en hauteur, de vieux châssis de camions, et je fis disposer sur eux les cadavres qui furent ensuite arrosés de méthanol. Sur ces châssis je fis mettre du bois et je l’allumai. De cette façon environ 100 cadavres à la fois furent brûlés. Il s’agissait de cadavres exhumés de la fosse ou de cadavres frais amenés du camp. Après la crémation d’une telle cargaison les cendres étaient réduites en farine et versées dans la fosse d’où avaient été exhumés les cadavres. Pour broyer les cendres on utilisait des plaques en fer et des pilons en fer. Ces instruments furent fournis par un fonctionnaire du SD du Kommando 1005 qui contrôlait mon travail. En travaillant de cette façon, jusqu’à la fin octobre je brûlai tous les cadavres enterrés dans le bois et dans la zone derrière le Feld V. D’après les calculs, je brûlai dans le bois environ 6 000 cadavres et, derrière le Feld V, environ 3 000 cadavres. Dans ces chiffres sont compris également les cadavres récents fournis par le camp pendant cette période [c’est nous qui soulignons] [27].

Pour résumer, Mussfeldt renonça à la crémation dans une fosse parce qu’elle était inefficace et il lui fallut plus de huit mois pour brûler 9 000 cadavres. En novembre et décembre, il aurait en revanche procédé à la crémation dans une fosse et serait parvenu à brûler plus de 17 000 cadavres en 50 jours !
À en juger par une photographie prise dans le bois de Krepiecki en 1943, la crémation n’était pas très efficace, tout comme l’installation décrite par Mussfeldt. Cette photographie montre en effet une vingtaine de cadavres carbonisés qui se trouvent sur une grille métallique déformée sous l’effet de la chaleur et reposant sur les pierres. Il n’est donc pas étonnant que la crémation de chacun des 90 bûchers de 100 cadavres chacun sur lesquels furent brûlés les 9 000 cadavres ait demandé en moyenne près de 4 jours.
Si la crémation de 9 000 cadavres a nécessité plus de 8 mois, pourquoi la crémation de 17 000 cadavres a-t-elle demandé moins de 2 mois ? Et comment 20 hommes ont-ils pu brûler plus de 17 000 cadavres en 50 jours ?
Dans l’expérience de combustion de chair animale que nous avons réalisée dans une petite fosse, la température des braises était encore de 280 °C 24 heures après l’allumage du bois ; la dernière mesure, après 31 heures, a enregistré une température de 160 °C, bien qu’une quantité de bois très faible (52,5 kg) ait été employée dans l’expérience. Après combien de temps se seraient refroidies les braises de plusieurs dizaines de tonnes de bois ? Même en supposant un temps minimum de 48 heures depuis l’allumage du bûcher, les crémations auraient été théoriquement possibles tous les deux jours, de sorte que l’on aurait brûlé 700 cadavres tous les deux jours [28]. Pratiquement, l’intervalle aurait été encore plus grand parce que les 20 hommes de Mussfeldt pour chaque bûcher auraient dû accomplir une série d’opérations que, pour donner une idée de la difficulté, nous rapportons à la crémation de 700 cadavres [29] :

  1.  Transporter et entasser dans le fond des fosses environ 140 tonnes de bois ;

  2. déplacer 700 cadavres et les placer sur les tas de bois ;

  3. extraire des fosses environ 3,7 tonnes de cendres humaines [30] et environ 11,2 tonnes de cendres de bois [31] ;

  4. passer au crible les cendres et charger environ 3,7 tonnes de cendres humaines dans le « moulin » ;

  5. verser près de 3,7 tonnes de farine d’os dans des sacs en papier (74 sacs en supposant pour chacun un poids de 50 kg).

Même en supposant que 20 hommes aient pu effectuer ces opérations en une journée, chaque crémation aurait demandé 3 jours, ce qui signifie que la crémation d’environ 17 500 cadavres en 50 jours n’aurait été possible qu’en brûlant plus de 1 000 cadavres à la fois [32], 10 fois plus que ce que Mussfeldt avait réussi à faire dans les mois précédents.
En conclusion, l’histoire de la crémation que raconte Mussfeldt est totalement dénuée de fondement.

5. Les informations de la résistance polonaise

Les premières informations sur le massacre présumé sont contenues dans un « gryps » [33] de Henryk Jerzy Szczesniewski qui aurait été écrit le jour même, le 3 novembre 1943 [34]. De sérieuses contradictions internes démontrent en réalité que la rédaction de la lettre est postérieure. En particulier, le 2 novembre n’est pas indiqué comme « hier » mais comme « le jour d’avant » (na dzien przedtem) [35] ; de plus, l’auteur mentionne un fait survenu trois jours après (na trzeci dzien) l’exécution présumée [36], c’est-à-dire le 6 novembre. La lettre est écrite d’une façon plutôt incohérente et dans un style fortement elliptique. À l’exécution proprement dite l’auteur ne consacre que quelques lignes illustrées par un croquis :

L’action s’est déroulée de cette manière. Dans le Feld V en face du crématoire [les gardes] ont établi une clôture autour de la blanchisserie – devant la blanchisserie dans le Feld V [les juifs] se sont déshabillés [en] A et sont sortis [en] B par la clôture [en] C, où ils ont été fusillés avec des carabines et avec des mitrailleuses et là ont été enterrés [en] D [37].

Pour ce qui concerne le nombre des victimes, l’auteur mentionne les chiffres de 17 000 ou de 22 000 « selon des conversations avec les SS » [38].

Toute la lettre est rédigée sur un ton assez anodin : l’horreur qu’aurait inévitablement suscité un massacre aussi monstrueux n’y transparaît pas du tout et celui-ci y est réduit à un fait banal dans la chronique quotidienne du camp. De plus – chose non moins surprenante – la lettre ne contient aucune exhortation à la destinataire – Kazimiera Jarosinska, une sorte de « petite mère » (mateczka) pour les détenus du camp [39] – à informer de cette atrocité présumée le mouvement de résistance clandestin et le gouvernement polonais en exil à Londres.
De ce qui a été dit, il ressort avec évidence que la lettre a été antidatée – par qui, on ne le sait pas car la correspondance de Henryk Jerzy Szczesniewski n’a été découverte qu’en 1966 [40]. Pour ce qui concerne le massacre présumé, l’auteur affirme que la fusillade n’a pas eu lieu à l’intérieur des fosses mais devant elles (la zone C de son croquis) ; c’est seulement après la fusillade que les cadavres ont été enterrés dans les fosses (zone D). Ce n’est certainement pas un détail sans importance. De plus, il n’est pas très vraisemblable que l’auteur ait su par « des conversations avec les SS » le chiffre des juifs fusillés.
La Delegatura apprit la nouvelle du massacre présumé avec un retard inexplicable et avec des inexactitudes (par rapport à la version actuelle) tout aussi inexplicables. Reproduisons dans l’ordre chronologique les informations qui s’y rapportent.
15 novembre 1943 :

Il y a eu un massacre vendredi 5 novembre à Lublin. Les juifs de tous les camps de Lublin ont été rassemblés à Majdanek et fusillés là [41].

18 novembre 1943 :

Selon des informations sûres, tous les camps ont été complètement liquidés à Lublin. (Au total environ 10 000 personnes.) Les détenus de tous les camps ont été rassemblés à Majdanek et fusillés là. De la liquidation fut victime entre autres le camp de Lublin-Flugplatz qui regroupait (cas unique sur le territoire polonais) près de 1 000 juifs sélectionnés précédemment – activistes sociaux, hommes politiques, les plus éminents représentants du monde scientifique, artistique, etc. Ceux-ci avaient vécu longtemps dans l’illusion que, puisqu’ils avaient été sélectionnés de façon spéciale et souvent transférés d’autres camps au Flugplatz, leur sort serait meilleur. Avec la liquidation de ce camp les juifs subirent une dernière perte douloureuse dans leur actif social [42].

24 novembre 1943 :

Lublin. Il y a eu à Majdanek un massacre de juifs concentrés là depuis tous les camps de Lublin. Deux jours avant il a été ordonné aux juifs de creuser en dehors de la zone du camp des fosses longues de plusieurs centaines [kilkuset] de mètres, profondes de 3 mètres et larges de 5 mètres. Le 4 novembre une division de SS est arrivée au camp. Le lendemain (le 5 novembre), les juifs ont été répartis en groupes qui ont été conduits l’un après l’autre à l’exécution. On leur a ordonné de se déshabiller complètement et ils ont été tués avec des mitrailleuses. Une musique de danse [diffusée] à fort volume par des mégaphones couvrait les tirs. On a dit aux SS que tous les suppliciés étaient des commissaires et des espions bolcheviques. Le dernier groupe a été emmené à Trawnik pour brûler les cadavres et là-bas exterminé [43].

30 novembre 1943 :

Majdanek. Dans le cadre des préparatifs pour l’évacuation de Lublin, les Allemands ont commencé la liquidation de Majdanek. Les détenus ont été répartis en trois groupes. Le premier, qui compte quelques centaines de personnes, est composé de prisonniers politiques avec de lourds chefs d’inculpation, de malades, d’invalides et de vieillards. Ce groupe a été séparé des autres. On craint qu’il ne soit destiné à l’exécution. Les autres ont été divisés en deux parties : l’une doit retourner à la liberté, l’autre doit être emmené pour travailler dans le Reich.
Majdanek. Là ont été rassemblés les juifs de tous les camps de Lublin, au total environ 13 000. Plusieurs jours avant la liquidation, on a ordonné aux juifs de creuser au-delà de la zone du camp des fosses longues de quelques centaines de mètres, larges de 5 mètres et profondes de 3 mètres. Le 4 novembre est arrivée au camp une division de Waffen-SS, le 5 novembre les juifs ont été séparés et on leur a ordonné de se déshabiller complètement et, l’un après l’autre, ils ont été conduits à l’exécution. Celle-ci s’est effectuée avec des mitrailleuses. Une musique de danse [diffusée] à fort volume par des mégaphones a couvert le vacarme des tirs.
Trawniki. Avant la liquidation il y a eu une amélioration considérable des conditions du camp et c’est pourquoi la surprise a été complète. Le 3 novembre tous les hommes ont été amenés pour creuser des « fossés antiaériens ». Pendant ce travail ils ont été brusquement encerclés et fusillés. Les femmes et les enfants ont été transportés sur le lieu de l’exécution dans 60 camions et là ont été fusillés nus. À la fin a été fusillé un groupe de prisonniers de guerre (soldats judéo-polonais). Pendant l’exécution une musique de danse [diffusée] à fort volume par mégaphone a couvert les tirs. Il n’y a pas eu de résistance. Les Ukrainiens n’ont pas participé à l’exécution. Ils ont été encerclés et isolés par les SS. Pour brûler les cadavres on a employé 150 juifs amenés de Majdanek, qui ont été fusillés à la fin du travail. Environ 3 000 juifs italiens ont été ensuite amenés au camp [44].

Comme on le voit, la première information sur un massacre aussi énorme est de deux lignes ! Les informations suivantes cherchent à bâtir une histoire crédible en ajoutant des détails qui sont en partie en désaccord avec la version actuelle : le nombre des victimes (10 000-13 000 au lieu de 18 400) et la date (5 novembre au lieu du 3 novembre). Maintenant, si la première erreur est à la rigueur compréhensible, l’erreur chronologique, à quelques semaines du fait, est tout à fait inexplicable.
Comme nous l’avons expliqué ailleurs [45], la Delegatura, concernant les événements du camp de Majdanek, disposait d’excellentes sources d’informations, qui, quand elles se rapportaient à des faits réels, savaient être extrêmement précises. Pour avoir confirmation de cela et pour nous limiter à la période qui nous intéresse, nous pouvons présenter une liste de la garnison du camp du 1er octobre 1943 contenant des informations sur 35 SS – noms et prénoms, grade, poste précédent, adresse et date de naissance [46], et une liste par ordre alphabétique de 369 détenus rédigée le 22 novembre 1943 par la cellule du mouvement de résistance du camp [47].
Le lieu du massacre présumé, comme nous l’avons déjà noté, était bien visible des maisons du village de Dziesiata dont les habitants auraient été une excellente source d’informations de première main. Il est donc inexplicable que, sur un massacre aussi énorme, la Delegatura, tout en disposant d’excellentes sources d’informations à l’intérieur et à l’extérieur du camp, ait eu des nouvelles aussi maigres. Mais il y a un fait encore plus inexplicable : l’absence totale d’informations sur la crémation des victimes présumées. Imaginons le scénario. Après l’exécution de 17 000 ou de 18 400 juifs l’attention des informateurs est braquée encore plus intensément sur le camp. Le 5 novembre 1943 Mussfeldt commence à brûler les cadavres. Pendant 50 jours, les détenus du camp, les habitants du village de Dziesieta et tous les environs voient l’enfer de flammes et de fumée qui se dégage des bûchers et sentent la puanteur de la chair calcinée, mais aucun informateur ne considère le fait digne d’attention, aucun ne lui consacre une seule ligne !
Cela vaut également pour le détenu Henryk Jerzy Szczesnieswki qui, dans les lettres suivantes (25 novembre et 14 décembre 1943), alors que, dit-on, la crémation présumée des cadavres battait son plein, est prodigue d’informations sur le camp mais ne fait pas la moindre allusion à cet événement [48].
Entre-temps – le 17 novembre – les autorités du camp libérèrent 300 détenus [49], certainement pour fournir à la Delegatura d’autres témoins du massacre présumé !

6. L’absurdité économique de l’exécution

Adam Rutkowski souligne le caractère antiéconomique de l’exécution présumée par cette question :

Pourquoi les autorités centrales du IIIe Reich ont-elles décidé, fin 1943, malgré la grande pénurie de main-d’oeuvre, d’exterminer quelque quarante mille travailleurs qualifiés [50] ?

La question est encore plus importante et complexe que ne le laisse supposer cette formulation.
D’après l’historiographie officielle, l’exécution de Majdanek du 3 novembre 1943 rentrait dans le cadre d’une action plus vaste qui comprenait tous les camps de l’Ostindustrie GmbH (Osti) qui se trouvaient dans le Gouvernement général.
L’Osti était une société créée par la SS le 12 mars 1943. Sa direction était composée de Pohl, chef du WVHA, et du Gruppenführer Lörner, chef de l’Amtsgruppe B du WVHA. Le conseil administratif était composé de Pohl, Krüger, Höhere SS- und Polizeiführer dans le Gouvernement général, Lörner et Sammern-Frankenegg, Höhere SS- und Polizeiführer de Varsovie. Les directeurs de la société étaient Odilo Globocnik, Höhere SS- und Polizeiführer de Lublin, et Max Horn, comptable du WVHA [51]. Globocnik dirigeait en outre les Deutsche Ausrüstungswerke, qui employaient, à Lublin et à Lemberg (Lvov), près de 8 000 juifs [52].
Le but de l’Osti était l’établissement d’un groupe de SS-Arbeitslager pour l’exploitation de la main-d’oeuvre forcée juive. En juin 1943 l’Osti contrôlait cinq camps, qui employaient au total 45 000 ouvriers juifs : le SS-Arbeitslager de Poniatowa, le SS-Arbeitslager de Trawniki, le SS-Lager de Budzyn, les Deutsche Ausrüstungswerke de Lublin, le Bekleidungswerk de Lublin et le KL Lublin (Majdanek) [53].
Le 7 septembre 1943 Pohl décida d’annexer 10 SS-Arbeitslager du district de Lublin au KL Majdanek en tant que détachements extérieurs (Aussenstellen), ce qui arriva le 14 septembre.
Le 22 octobre, Pohl incorpora dans l’Amtsgruppe D du WVHA les camps suivants :

Le même jour Globocnik fut destitué de ses fonctions de directeur de l’Osti et remplacé par le vice-directeur [54].
Le 26 octobre, Pohl envoya aux commandants de 19 KL, y compris celui de Lublin (Majdanek), une directive secrète relative à l’augmentation de la productivité des détenus dans les KL dans laquelle il ordonnait ce qui suit :

Dans le cadre de la production allemande relative aux armements, les camps de concentration, grâce au travail d’organisation qui a été accompli au cours des deux dernières années, représentent un facteur d’importance décisive pour la guerre. À partir de zéro nous avons créé des installations d’armements qui n’ont pas d’égales.
Nous devons maintenant veiller de toutes nos forces à ce que les productions déjà atteintes non seulement se maintiennent mais s’accroissent encore continuellement.
Cela, après la substantielle réalisation d’ateliers et d’usines, est possible en conservant et en accroissant la main-d’oeuvre des détenus.
Au cours des années précédentes, dans le cadre des tâches de rééducation qui étaient alors en vigueur, il pouvait être indifférent qu’un détenu effectue ou non un travail rentable. Maintenant, en revanche, la main-d’oeuvre des détenus est importante et toutes les dispositions des commandants, des chefs du service de ravitaillement et des médecins doivent porter clairement sur la conservation de la santé et sur la productivité des détenus.
Ce n’est pas par faux sentimentalisme, mais parce que nous avons besoin d’eux avec leurs bras et leurs jambes, et parce qu’ils doivent contribuer à la conquête d’une grande victoire par le peuple allemand, que nous devons prendre à coeur le bien-être des détenus.
Je place comme premier objectif : au maximum 10 % de tous les détenus peuvent être inaptes au travail par suite de maladie. Cet objectif doit être atteint par un travail commun de tous les responsables.
À cette fin il faut :
1/ une alimentation convenable et appropriée,
2/ des vêtements convenables et appropriés,
3/ l’utilisation de tous les moyens hygiéniques naturels,
4/ éviter tous les efforts inutiles, non directement nécessaires pour la productivité,
5/ des primes de productivité [55].

À la question formulée au début de ce paragraphe, Adam Rutkowski répond que les raisons de la fusillade présumée étaient d’ordre politique et précise que, pour Himmler, quand il s’agissait de régler le problème juif, les raisons d’ordre économique devaient être laissées de côté [56]. Bien que, d’une façon générale, il y ait du vrai dans ce jugement, cela n’apparaît pas fondé dans le cas en question.
Tout d’abord, la volonté de Himmler d’évacuer également les juifs qui travaillaient dans l’industrie des armements s’était déjà heurtée auparavant à la volonté de Hans Frank dans le Gouvernement général. Lors de la séance du gouvernement de Cracovie du 31 mai 1943 consacrée à la « situation de la sécurité dans le Gouvernement général », Krüger, en sa fonction de secrétaire d’État, avait déclaré :

La déjudaïsation a sans aucun doute apporté également la tranquillité. Elle a été pour la police l’une des tâches les plus difficiles et les plus déplaisantes, mais elle a dû être effectuée par ordre du Führer, parce qu’elle était nécessaire dans l’intérêt européen. [...]. Il a seulement récemment reçu de nouveau l’ordre d’effectuer la déjudaïsation en un temps très court. On a été obligés de retirer les juifs également de l’industrie des armements et des établissements économiques, à moins qu’ils n’aient été employés exclusivement dans un intérêt militaire majeur. Les juifs ont été rassemblés dans de grands camps et, de là, ont été affectés à ces usines d’armements pour un travail journalier. Le Reichsführer SS veut que cesse également l’emploi de ces juifs. Il [57] a discuté à fond de ces questions avec le Generalleutnant Schindler et croit que ce voeu du Reichsführer ne peut, en dernière analyse, être satisfait. Parmi la main-d’oeuvre juive se trouvent des ouvriers spécialisés, des mécaniciens de précision et d’autres artisans qualifiés, qui ne peuvent aujourd’hui être sans plus remplacés par des Polonais [58].

En second lieu, au début de novembre 1943, les SS-Arbeitslager du district de Lublin, étaient désormais incorporés dans le WVHA et dépendaient, en tant que Aussenstellen, du commandant de Majdanek, qui était l’un des destinataires de la lettre de Pohl mentionnée plus haut.
Au vu de cette situation, l’élimination de plus de 40 000 ouvriers spécialisés très utiles pour l’économie de guerre allemande se révèle franchement absurde.

7. Que s’est-il passé le 3 novembre 1943 ?

Étant donné l’absence presque totale de documents, il est pour ainsi dire impossible d’apporter une réponse précise à cette question. La seule chose certaine est que les 2, 3 et 4 novembre 1943 plusieurs unités de police ont été engagées à Lublin dans une grande action à propos de laquelle il existe des bulletins laconiques des trois escadrons de la « Pol. Reiterabteilung III ».
Dans le « Rapport sur la situation pour la période du 26.10 au 25.11.1943 », les trois escadrons rapportent ce qui suit.
Premier escadron :

Du 2 au 4.11.43 l’escadron, effectif 1:25, a pris part à une grande action [Grosseinsatz] du 25e régiment SS de police dans la zone de Lublin et Pulawy [59].

Second escadron :

Le second escadron a pris part à la grande action des 2-4.11.1943 dans la région de Lublin [60].

Troisième escadron :

Une section avec un effectif de 1:40, encadrée par le détachement, a été employée à une mission spéciale [Sonderauftrag] à Lublin pendant la période du 2 au 4.11.43 [61].

Du 25e régiment de police faisait partie le bataillon 101 auquel Christopher R. Browning a consacré un livre [62] qui contient également un chapitre sur l’« Erntefest » [63], mais qui n’apporte aucune connaissance nouvelle et qui, surtout, ne mentionne aucun document à l’appui de la réalité historique du massacre présumé.
De son côté, Daniel Goldhagen, dans son ouvrage récent [64], attribue au bataillon 101, auquel il consacre à son tour tout un chapitre (le chap. 7), la participation à la fusillade de 16 500 juifs à Majdanek et 14 000 à Poniatowa en novembre 1943 mais la seule source qu’il indique est le livre de Browning [65] !
En quoi a consisté alors l’activité de ce grand déploiement de force ? Le plus probable est une grande action de transfert dans d’autres camps. Une indication en ce sens se trouve dans le Dziennik Polski du 20 novembre 1943 qui, rapportant la nouvelle de l’exécution présumée de « 15 000 juifs », ajoute :

25 000 juifs ont été amenés de Majdanek à Cracovie où ils ont été logés dans des centaines de baraques construites récemment. Ces juifs travaillaient probablement dans les usines allemandes qui ont été transférées récemment dans le district de Cracovie [66].

L’hypothèse du transfert est du reste confirmée par le fait suivant. Sur les quelque 45 000 juifs des SS-Arbeitslager prétendument fusillés les 3 et 4 novembre 1943, près de 28 500 étaient employés dans les usines d’armements en avril 1944 [67]. En octobre 1943 les juifs employés dans l’industrie de l’armement du Gouvernement général étaient 22 444 [68], mais, deux mois après la fusillade présumée, non seulement ils n’avaient pas disparu complètement mais leur nombre avait même augmenté à 26 296 [69].


NOTES

[1]

Eberhard JÄCKEL, Peter LONGERICH & Julius H SCHOEPS (s.d.), Enzyklopadie des Holocaust, vol. I, Argon Verlag, Berlin, 1993, p. 418-419.

[2]

PS-2233. In : IMT [les références se rapportent à la version allemande des transcriptions du procès de Nuremberg], vol. XXIX, p. 614-615. H. Frank répondit que, si le comte Ronikier était indigné par l’exécution de partisans polonais par les Allemands, lui l’était encore davantage par le meurtre de 1 000 Allemands par les Polonais. Ibidem.

[3]

Adam RUTKOWSKI, « L’opération "Erntefest" (Fête de la moisson) ou le massacre de 43 000 Juifs les 3-5 novembre 1943 dans les camps de Maïdanek, de Poniatowa et de Trawniki », Le Monde Juif, n° 72, octobre-décembre 1973, p. 13-14.

[4]

Wojciech ZYSKO, « Eksterminacyjna dzialalnosc Truppenpolizei w dystrykcie lubelskim w latach 1943-1944 », in : Zeszyty Majdanka, VI, 1972, p. 186.

[5]

Idem, p. 187. 

[6]

IMT, vol. XXIX, p. 612.  

[7]

Idem, p. 612-613. 

[8]

Ibidem. 

[9]

Entre le 30 octobre et le 1er novembre 1943. 

[10]

Adam RUTKOWSKI, « L’opération "Erntefest" », art. cité, p. 14, 16, 17. Ces informations s’appuient exclusivement sur des déclarations faites après la fin de la guerre par Sporrenberg et par Mussfeldt.

[11]

Tribunal de grande instance de Düsseldorf, arrêt Hackmann et al., XVII 1/75 S, vol. II, p. 459-460.

[12]

PS-2233.IMT, vol. XXIX, p. 614.

[13]

Idem, p. 630.

[14]

Idem, p. 6l 8.

[15]

Idem, p. 619-621.

[16]

Wirtschaftlicher Teil der Aktion Reinhardt. Écrit non daté de Globocnik. NO-057.

[17]

Le Château (Zamek) de Lublin, utilisé par les Allemands comme prison pour les détenus politiques.

[18]

Dans le texte polonais figure la date de 1944, ce qui est manifestement une erreur typographique.

[19]

Anna ZMIJEWSKA-WISNIEWSKA, « Zeznania szefa krematorium Ericha Muhsfeldta na temat bylego obozu koncentracyjnego w Lublinie (Majdanek) », Zeszyty Majdanka, I, 1965, p. 142-146. 

[20]

Ce fossé, sur le plan, est indiqué par le nombre 5.

[21]

Constantin SIMONOV, Maïdanek. Un camp d’extermination, Éditions sociales, Paris, s.d., p. 17.  

[22]

Idem, p. 11.

[23]

Tribunal de grande instance de Düsseldorf, arrêt Hackmann et al., op. cit., vol. II, p. 459.

[24]

Meyers Handbuch über die Technik, Bibliographisches Institut, Mannheim, 1964, p. 500.

[25]

G. COLOMBO, Manuale dell’ingegnere, Hoepli, Milan, 1916, p. 190. 

[26]

Danuta CZECH, Kalendarium der Ereignisse im Konzentrationslager Auschwitz-Birkenau 1939-1945, Rowohlt Verlag, Reinbek bei Hamburg, 1989.

[27]

Anna ZMIJEWSKA-WISNIEWSKA, « Zeznania szefa krematorium Ericha Muhsfeldta na temat bylego obozu koncentracyjnego w Lublinie (Majdanek) », art. cité, p. 141-142. 

[28]

Aux 17 000 fusillés il faut ajouter 500 détenus morts dans le camp pendant les mois de novembre et décembre 1943 (estimation).

[29]

On suppose l’emploi simultané de trois bûchers, un dans chaque fosse.

[30]

On suppose un poids moyen de 67 kg et un pourcentage de cendres de 8 %, légèrement supérieur au pourcentage que l’on obtient dans un four crématoire (5 %), en raison de la combustion incomplète des tissus organiques : (67 x 700) x 0,08 = environ 3,7 tonnes. Dans l’expérience de combustion de chair animale dans une fosse que nous avons effectuée le résultat a été une quantité de cendres de 4 % bien que la viande bovine utilisée ait été presque complètement privée d’os. 

[31]

En partant de la donnée expérimentale de 8 % de cendres, on obtient : (140 x 0,08) = 11,2 tonnes. 

[32]

Dans ce cas tous les chiffres relatifs aux opérations de l’équipe de Mussfeldt mentionnés plus haut auraient augmenté de 142 %.

[33]

Le terme désigne une lettre transmise clandestinement à l’extérieur par un détenu. 

[34]

Zbigniew Jerzy HIRSZ, « Korespondencja z Majdanka Henryka Jerzego Szczesniewskiego VII 1943-IV l944 », Zeszyty Majdanka, II, 1967, p. 212-214.

[35]

Idem, p. 214. 

[36]

Ibidem.  

[37]

Zbigniew Jerzy HIRSZ, « Korespondencja... », art. cité, p. 214. 

[38]

Ibidem. 

[39]

Idem, p. 205. 

[40]

Ibidem.

[41]

Krystyna MARCZEWSKA, Wladyslaw WAZNIEWSKI, « Obóz koncentracyjny na Majdanku w swietle akt Delegatury Rzadu RP na Kraj », art. cité, p. 207. 

[42]

Ibidem.

[43]

Idem, p. 218.

[44]

Idem, p. 218-219.

[45]

Voir le chapitre VII de KL Majdanek. Eine historische und technische Studie de Jürgen Graf et Carlo Mattogno. 

[46]

Idem, p. 203-204. 

[47]

Idem, p. 208-217.

[48]

Zbigniew Jerzy HIRSZ, « Korespondencja... », art. cité, p. 215-217. 

[49]

Krystyna MARCZEWSKA, Wladyslaw WAZNIEWSKI « Obóz koncentracyjny na Majdanku w swietle akt Delegatury Rzadu RP na Kraj », art. cité, p. 219. 

[50]

Adam RUTKOWSKI, « L’opération "Erntefest" », art. cité, p. 28.

[51]

Raul HILBERG, La Destruction des juifs d’Europe, Fayard, [Paris], 1988, p. 459. 

[52]

Joseph BILLIG, Les Camps de concentration dans l’économie du Reich hitlérien, Presses Universitaires de France, Paris, 1973, p. 187. 

[53]

Globocnik au SS-Obersturmbannführer Brandt, lettre du 21 juin 1943. NO-485. 

[54]

NO-057.

[55]

Archiwum Muzeum Stutthof, I-IB 8, p. 53.

[56]

Adam RUTKOWSKI, « L’opération "Erntefest" », art. cité, p. 31-32. 

[57]

Krüger. Le texte est rédigé par le sténographe. 

[58]

IMT, vol. XXIX, p. 670.

[59]

Wojciech ZYSKO, « Eksterminacyjna dzialalnosc Truppenpolizei w dystrykcie lubelskim w latach 1943-1944 », art. cité, p. 188-189. 

[60]

Idem, p. 189. 

[61]

Idem, p. 190. 

[62]

Christopher R. BROWNING, Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne, Les Belles Lettres, Paris, 1994. Le livre s’appuie presque uniquement sur les déclarations faites vingt ans après, lors d’une instruction judiciaire, par 125 anciens membres du bataillon 101 (p. 6 et 194) et contient une série d’anecdotes soigneusement recueillies et commentées par l’auteur. Plus que d’un ouvrage d’histoire, il s’agit d’un roman historique.

[63]

Idem, chap. 15, p. 179-190. 

[64]

Daniel Jonah GOLDHAGEN, Les Bourreaux volontaires de Hitler. Les Allemands ordinaires et l’Holocauste, Le Seuil, Paris, 1997.

[65]

Idem, p. 237 et note 102, p. 521. 

[66]

Jolanta GAJOWNICZEK, « Obóz koncentracyjny na Majdanku w swietle ‘Dziennika Polskiego’ i ‘Dziennika Polskiego’ i ‘Dziennika Zolnierza’ z latach 1940-1944 », Zeszyty Majdanka, VII, 1973, p. 256. 

[67]

R. HILBERG, La Destruction des juifs d’Europe, op. cit., p. 461. 

[68]

Ibidem.  

[69]

Ibidem.


Akribeia, n° 4, mars 1999, p. 159-188.r


Akribeia
Directeur: Jean Plantin
45/3, route de Vourles
F-69230 Saint-Genis-Laval

Prix des n° 1 et 2 : 20,5 € fco ; des n° 3 et 4 : 21,5 € fco ; des n° 5 et 6 : 18 € fco.


Retournez à la table des matières d' Akribeia n° 4