A-t-il existé des tanneries de peau humaine ?

Docteur Cabanès

Le texte qui suit est tiré de l’ouvrage Les Indiscrétions de l’histoire, cinquième série, Librairie mondiale, Paris, 1908, p. 303-323.

I

Une légende qui a cours encore dans certains milieux, et qui de temps à autre reparaît, veut qu’aient fonctionné, en pleine Terreur, des tanneries de peau humaine. Cette légende mérite-t-elle d’être discutée ? Repose-t-elle sur des bases sérieuses ? Nous allons dire sans plus tarder quel en a été le point de départ.
Citons, tout d’abord, les témoignages contemporains. Voici ce que rapporte le conventionnel Harmand (de la Meuse) :
« Une demoiselle, jeune, grande et bien faite, s’était refusée aux recherches de Saint-Just: il la fit conduire à l’échafaud. Après l’exécution, il voulut qu’on lui représentât le cadavre, et que la peau fût levée. Quand ces odieux outrages furent commis, il la fit préparer (la peau) par un chamoiseur et la porta en culotte. Je tiens ce fait révoltant de celui même qui a été chargé de tous les préparatifs et qui a satisfait le monstre ; il me l’a raconté, avec des détails accessoires que je ne peux pas répéter, dans mon cabinet, au Comité de Sûreté générale, en présence de deux autres personnes qui vivent encore. Il y a plus : c’est que, d’après ce fait, d’autres monstres, à l’exemple de Saint-Just, s’occupèrent des moyens d’utiliser la peau des morts et de la mettre dans le commerce. Ce dernier fait est encore constant. Il ne l’est pas moins que, il y a environ trois ans, on mit aussi dans le commerce de l’huile tirée des cadavres humains : on la vendait pour la lampe des émailleurs.
« Quant au fait relatif à Saint-Just, on m’a raconté depuis, qu’un homme bien connu, ayant perdu une dame à laquelle il était très attaché, avait employé le même moyen, pour conserver un reste ou un souvenir matériel de l’objet de ses affections [1]. »
Cette historiette nous paraît suspecte par son exagération même ; elle a pourtant trouvé crédit auprès d’historiens qui ne se sont pas contentés de l’adopter, mais qui l’ont encore agrémentée d’amplifications plus ou moins ingénieuses.
Le vicomte de Beaumont-Vassy, qui s’est fait l’écho de maints autres racontars [2], assure avoir eu entre les mains un manuscrit se rapportant à divers épisodes de la Révolution. Ce manuscrit, ou plutôt cette chronique des événements de l’époque, avait pour auteur un brave propriétaire picard, qui s’était rendu à Paris beaucoup moins par curiosité que pour ses affaires et qui avait eu l’idée de tenir avec une grande exactitude une sorte de journal, dans lequel se trouvaient relatés, sans réflexions compromettantes d’ailleurs, les faits auxquels il lui avait été donné d’assister. L’original de ce manuscrit était tombé entre les mains du vicomte, grâce à l’obligeance du fils du propriétaire picard, devenu, sans y penser, un intéressant chroniqueur. M. de Beaumont-Vassy reconnaît y avoir puisé, mais l’avoir résumé – lisez : tripatouillé – avant de le présenter à ses lecteurs.
Le journal en question parlait, prétend-il, de la vénalité de Danton, de celle de Mirabeau, qui ne se défendait pas de s’être laissé acheter, mais qui ne voulait pas s’être vendu ; des dernières séances du procès de Louis XVI, rapportées par un témoin oculaire, etc.
Notre bourgeois avait également fréquenté les clubs, particulièrement celui des Jacobins. Là, il avait entendu Gonchon, l’orateur du faubourg Antoine, demander que le ci-devant château des Tuileries fût démoli, qu’on mît en vente les matériaux de démolition... et qu’on livrât à la culture des plantes potagères le jardin, « délices de la gent aristocrate » ! C’est à cette même assemblée que Cambacérès, le futur archichancelier de l’Empire, avait demandé la mise hors la loi de tous ceux qui arboreraient le signe de la royauté, motion qu’il reproduisit à la Convention, et qu’il fit convertir en décret.
Quelques mois plus tard, notre Picard se promenait dans les quartiers voisins du Temple. À certain moment, il se trouva engagé dans la rue des Vieilles-Haudriettes, presque en face de la boutique d’un corroyeur, que son odeur spéciale faisait reconnaître à distance. Tandis qu’il était plongé dans ses réflexions, il vit venir à lui un jeune homme marchant d’un pas pressé : il n’eut pas de peine à reconnaître un de ses compatriotes, le déjà célèbre Saint-Just, député du département de l’Aisne à la Convention, le séide, l’ami fidèle de Robespierre.
Saint-Just, alors âgé de vingt-quatre ans, était doué d’un physique agréable, d’une tournure élégante, pourvu, en un mot, de tous les attraits qui rendent la jeunesse séduisante.
– Par quel hasard nous rencontrons-nous ici ce soir ? demanda, du ton sec qui lui était habituel, le beau conventionnel à son compatriote.
– Je profite de mon séjour dans la capitale pour la visiter dans ses moindres recoins, lui répondit l’interpellé.
– Pouvez-vous m’attendre quelques instants ? J’entre chez ce corroyeur, à qui je n’ai que quelques mots à dire et je vous retrouve ; nous causerons du pays, tout en marchant.
Soit qu’il eut mal compris, soit plutôt qu’il feignit, poussé par la curiosité, d’avoir mal interprété les paroles de Saint-Just, notre bourgeois rentra avec ce dernier dans la boutique du mégissier. Rentré chez lui, il consignait sur ses tablettes le dialogue suivant, qu’il affirme avoir entendu, et dont nous lui laissons, ou plutôt dont nous laissons à celui qui le rapporte d’après lui, l’entière responsabilité.
– On m’a assuré, citoyen (Saint-Just avait le premier pris la parole), que tu tannes la peau humaine ?
– C’est vrai, citoyen, mais franchement, cela ne fait pas de fameuse marchandise. Pourtant, il y a près de Charenton un établissement, où la chose se fait en gros, et qui marche assez bien ; par exemple, pour la reliure des livres, cela remplace admirablement de la peau de veau. Dernièrement on a relié de la sorte un exemplaire de la Constitution et on doit l’offrir à la Convention nationale, si ce n’est déjà fait.
– Fort bien ; mais on peut en faire des culottes, n’est-ce pas ? cela doit être agréable à porter.
– Sans doute on en fait, mais ce n’est pas bien solide, quelque soin qu’on prenne pour les apprêter.
– Peau de femme ou peau d’homme, c’est la même chose, n’est-ce pas ?
– Oh ! que non, il y a même une assez grande différence et celle-là demande beaucoup plus de précautions, la peau de femme étant généralement plus fine que celle de l’homme.
– Enfin on peut l’employer.
– Pour culottes ou pour gants ?
– Ah ! c’est vrai, on pourrait aussi en faire des gants. Mais pour culottes ?
– On essayera ; seulement, je vous l’ai dit, citoyen, la peau d’homme serait infiniment plus solide. Les deux meilleures que j’aie préparées étaient celle d’un soldat suisse et d’un autre gaillard guillotiné dans toute la force de l’âge.
– C’est bon, je verrai cela, et si je me décide, je renverrai une peau de ma connaissance.
– Soyez tranquille, je vous arrangerai cela de mon mieux.
– J’y compte.
– Mais je ne garantis rien.
– C’est entendu, bonsoir. »
Et Saint-Just sortit de la boutique, suivi de son compagnon, qui ne savait s’il devait en croire ses oreilles.
Quelle pouvait bien être cette peau de la connaissance de Saint-Just ? Était-ce une peau de femme, comme le langage du conventionnel pouvait le faire supposer ?
Après un silence calculé, notre bon Picard se prit à dire d’un air narquois :
– Ah ! citoyen représentant, tu veux te faire faire des culottes avec la peau d’une femme, d’une jolie femme, bien sûr ?
– Peut-être, dit Saint-Just d’un air sombre et singulier. Et il changea de conversation.
La citoyenne à laquelle il était fait allusion, était-ce la jeune Sartines ou la toute belle Mlle de Sainte-Amaranthe, qui aurait eu, dit-on, le rare courage de repousser les avances du fougueux Saint-Just ?
Le conventionnel, s’entendant avec un aide du bourreau, aurait-il fait mettre de côté le cadavre de celle qui avait refusé d’être sa maîtresse, et aurait-il envoyé sa peau au corroyeur de la rue des Vieilles-Haudriettes ? Rien n’autorise à l’affirmer, pas plus qu’on ne pourrait tenir pour certaines les relations intimes de Saint-Just avec la belle Emilie. On objectera qu’il assista, impassible, à l’exécution de la jeune femme, sur la place de la Révolution. Adossé au Garde-Meuble, et ne se dissimulant même pas, il aurait suivi dans ses détails l’exécution ; mais ceci n’a rien de surprenant. Fouquier-Tinville s’était bien dérangé pour ce spectacle rare, de soixante têtes coupées le même soir, et tous les pourvoyeurs de la guillotine voulurent voir si l’héroïsme des Chemises Rouges ne se démentirait pas.
Pour en revenir au récit de notre bourgeois ; nous aurions pu, à la rigueur, le tenir pour véridique, si sa publication n’était postérieure à celle du conventionnel Harmand, dont il semble n’être que la réédition, revue et considérablement augmentée ; et surtout si l’on n’y relevait des erreurs manifestes.
Il y est, par exemple, fait mention d’une tannerie de peau humaine « près de Charenton » : or, c’est à Meudon, d’après toutes les versions du temps, qu’existait un établissement où l’on tannait les peaux (nous ne disons pas les peaux humaines), et nous ne sachions pas que Meudon soit dans le voisinage de Charenton. C’est aussi de Meudon que nous parle un romancier qui se donne des apparences de mémorialiste [3] et qui aurait fait un excellent dramaturge, pour peu qu’il en eût eu la velléité. C’est à Meudon qu’avait été édifié l’établissement dont il nous fait un épouvantail. À la fête du 20 prairial, la fête de l’Être Suprême, plusieurs représentants, parmi lesquels Drouet, Lebas, Choudieu, Billaud-Varennes, etc., auraient porté des culottes en peau de chrétien ou de chrétienne, provenant de la fameuse tannerie.
« Je n’affirme ni ne conteste la chose, dit prudemment notre fabricant de légendes ; je n’ai pas été à même de la vérifier ; mais ce que j’affirme en pleine sûreté de conscience, c’est que tout le monde le croyait alors ; c’est que, malgré la terreur qui était à l’ordre du jour, cela se disait à peu près tout haut ; c’est qu’à Meudon surtout, personne n’en doutait, et que les habitants de ce village montraient avec une mystérieuse terreur les fenêtres de la salle du vieux château où se faisaient, suivant eux, ces horribles manipulations ; c’est qu’ils assuraient que chaque nuit l’on entendait le roulement lugubre des chariots couverts, qui voituraient là les troncs humains, que l’échafaud de la place de la Révolution envoyait alimenter la tannerie... »
Le commentaire qui suit va malheureusement tout gâter : « Et pourquoi pas ? conclut le narrateur. Pensez-vous que ce fût, en effet, calomnier beaucoup les chefs du gouvernement révolutionnaire, que de les supposer assez peu scrupuleux pour se faire des pantalons collants avec les peaux de leurs victimes ? » In cauda venenum... C’est un homme de parti qui se révèle : sa déposition nous est désormais suspecte.
Devons-nous ajouter plus de foi aux assertions d’un écrivain qui, sur un ton dogmatique et tranchant, vient appuyer de son autorité contestable ce qu’ont proclamé avant lui, sans plus de preuves, des témoins de seconde ou de troisième main ? « Aucun homme instruit, ayant sérieusement étudié la fin du dernier siècle, écrit Granier de Cassagnac [4], ne peut ignorer qu’on essaya avec un plein succès de tanner les peaux humaines. Il y a un mémoire de Roland, le célèbre Girondin, qui proposait à l’Académie de Lyon de distiller les os et la graisse des morts pour en faire de l’huile... »
Ailleurs, le même écrivain atteste avoir reçu deux lettres qui, selon son expression, lèvent « tous les doutes ». La première émanait d’un avocat à la Cour d’appel, qui tenait de son père, âgé de quinze ans à l’époque, qu’un mégissier d’Étampes « passait » pour préparer des peaux humaines, dont il faisait des culottes pour les officiers. La deuxième lettre était celle d’un ancien commissaire des guerres, prétendant avoir connu plusieurs camarades de régiment, qui revêtaient les grands jours des culottes de même provenance. Enfin, un M. Bérard aurait raconté, en 1847, à l’historien des Girondins, l’anecdote suivante :
M. Bérard tenait d’un vieillard, qu’avant la Révolution, celui-ci avait fait tanner la peau d’une servante pendue pour vol domestique, et qu’il s’en était fait une culotte ; quand il était en colère, il tapait vigoureusement sur ses cuisses en s’écriant : « Tiens ! voilà pour toi, coquine ! »
Pour donner plus de poids à sa thèse, qu’il sentait bien n’être appuyée que sur des ragots et des cancans de portière, Cassagnac cite des auteurs de l’époque, qu’il considère comme des autorités, et qui sont, on l’a démontré depuis, fort sujets à caution : tels Prud’homme, dont L’Histoire impartiale des Révolutions est un tissu de calembredaines, entremêlées de quelques rares vérités ; Danican, qui parle vaguement, en quelque endroit de ses Brigands démasqués, d’un homme qui serait venu, il ne dit pas à quelle date, à la barre de la Convention, annoncer un procédé simple et nouveau, pour se procurer du cuir en abondance : ce procédé, on devine quel il est, quand on lit, dans le même ouvrage, que Barère et Vadier furent les premiers à porter des bottes faites de cuir humain. Ajoutons que Danican a été à la solde de tous les gouvernements ; c’est un espion qui a écrit son pamphlet loin de France, où il était allé mendier le pain de la trahison ; il n’y a pas lieu de s’arrêter à ses divagations subventionnées. Passons à des arguments plus sérieux.
Il y aurait, dit-on, « un fait matériel, constatant d’une manière péremptoire (sic) l’existence des tanneries dont il s’agit [5] ». Cette preuve ou plutôt ces preuves matérielles seraient : une affiche du temps, et un exemplaire de la Constitution de 1793, reliés tous deux en peau humaine.
M. Louis Combes [6] a fait connaître le texte du placard, copié sur l’original même. Le titre se détache bien en relief :

RÉPONSE À L’AFFICHE
De BILLAUD-VARENNE, VADIER, COLLOT et BARÈRE
Contre le Rédacteur du Journal des Lois
Signé : F. GALETTI.

et au-dessous on lit :

Plusieurs journaux avaient parlé avant nous des prétendues tanneries de Meudon. Le fait nous parut si hasardé que nous le reléguâmes dans les on-dit, et nous nous contentâmes, dans un mémoire suivant, de rapporter littéralement les détails que donnait à ce sujet une feuille accréditée. Billaud-Varenne, Vadier, Collot et Barère ont cru bon et utile de signer une grande affiche bleue contre nous seuls ; elle couvre tous les murs de Paris, et nous voilà dénoncés par des hommes que toute la France dénonce !!!
À la première explication que nous venons de donner, nous n’ajouterons que le fait de la tannerie humaine, s’il n’a pas existé à Meudon, a certainement existé ailleurs, puisqu’un de nos abonnés nous envoie, comme un digne monument des décemvirs, une Constitution de 1783, imprimée à Dijon chez Causse, sur un papier vélin et reliée en peau humaine, qui imite le veau fauve. Nous offrons de la montrer à tous ceux qui seraient curieux de la voir...

Cette Constitution devint plus tard la propriété d’un historien de la Révolution, Villenave, qui y joignit un exemplaire de l’affiche et une note destinée à l’authentifier. Muni de telles références, le livre fut mis en vente et acquis en 1849, à un prix assez élevé, par un libraire parisien.
Nous en perdons la trace jusqu’en 1864 ; le 13 février, le volume qui avait déjà fait tant de bruit, était vendu, par les soins de M. France, le père du maître styliste et délicieux conteur, pour la coquette somme de 231 francs. Cet exemplaire, qui a eu depuis plusieurs possesseurs, dont le marquis de Turgot, fut acheté en 1889 par la bibliothèque Carnavalet.
C’est à cette bibliothèque que nous avons vu, il y a quelques années, ce curieux volume. C’est un in-12, très joliment relié, avec filets sur les plats, dentelle intérieure et des gardes en papier coquille, doré sur tranches ; la note autographe de Villenave y était encore annexée. « On dirait du veau », assure le rédacteur de l’affiche. Nous y reconnaîtrions plutôt de la basane fauve, avec cette différence que le grain est ferme, poli et serré, doux au toucher.
Rien, en tout cas, ne décèlerait l’origine humaine de cette peau, sans la note de Villenave.
Au surplus, même en admettant qu’il s’agit bien de peau humaine, rien ne prouve qu’elle ait été tannée, par ordre de la Convention, dans un établissement de l’État, aux dépens des contre-révolutionnaires.
Mais nous ne sommes pas au bout de notre démonstration ; nous avons encore des témoins à entendre.

II

Le bibliophile Jacob, qu’il ne faut pas toujours croire sur parole, prétendait avoir connu « un vieil escompteur de la librairie, du nom de Souterre, – drôle de nom, – qui avait été jadis Hussard de la Mort », lequel lui avait assuré avoir porté une culotte en peau ou en cuir humain, faite d’une seule pièce. Notre bibliophile avait été également en relation avec un architecte, qui était, en 1823, un des plus terribles exécuteurs de la Bande Noire : il rasait les châteaux, aussi impitoyablement que la guillotine faisait tomber les têtes. Cet architecte lui avait confié que, se trouvant à l’armée, il avait porté une culotte de peau humaine « fort bien tannée, fort souple et fort convenable ». – « Vous ne me ferez pas croire, lui dit en plaisantant l’excellent Jacob, que votre culotte était sans coutures [7] ».
Paul Lacroix ajoutait qu’il lui était passé entre les mains un ouvrage, où il est question, en termes circonstanciés, des tanneries de peau humaine. L’auteur de cet ouvrage [8] devait, dit-il, savoir la vérité, puisqu’il avait été l’ami de Camille Desmoulins et son collaborateur ; il est vrai qu’il avait été aussi l’ami et le compagnon de détention, à Saint-Lazare, d’André Chénier, qui ne partageait pas précisément les sentiments politiques de Camille. Quoi qu’il en soit, voici ce que rapporte ledit ouvrage :

Quel est le peuple d’Europe qui ne prend pas pour une fable l’établissement de la tannerie de peau humaine à Meudon ? On se souvient cependant qu’un homme vint à la barre de la Convention, annoncer un procédé simple et nouveau pour se procurer du cuir en abondance ; que le Comité de Salut public lui accorda l’emplacement de Meudon, dont les portes furent soigneusement fermées, et qu’enfin plusieurs membres de ce comité furent les premiers qui portèrent des bottes faites de cuir humain. Ce n’était pas au figuré que Robespierre écorchait son peuple, et comme Paris fournissait des souliers aux armées, il a pu arriver à plus d’un défenseur de la patrie d’être chaussé avec la peau de ses parents et amis.

Cette déclaration est, comme les précédentes, une assertion sans preuves. Nous y retrouvons, presque sans modification, des phrases empruntées à Danican, dont nous avons établi la valeur testimoniale.
Il y a cependant un fait à retenir de ce qui précède : c’est qu’il a existé à Meudon un établissement où l’on se livrait à des manipulations mystérieuses. De plus, la tradition s’était conservée que, dans ce même château de Meudon, on avait fait des essais de tannage de peau humaine, mais à une époque antérieure à la Révolution : ne racontait-on pas que, vers la fin du règne de Louis XV, un anatomiste, qui n’était autre que le grand-père d’Eugène Sue, avait remis au roi une paire de pantoufles, confectionnées dans son laboratoire ; que le duc d’Orléans était apparu un soir, dans les salons du Palais-Royal, vêtu d’une culotte de peau humaine ? Un Dictionnaire d’histoire naturelle de l’époque n’allait-il pas jusqu’à donner la recette, à la portée de qui voulait en faire l’épreuve, pour tanner la peau de son semblable ? Aussi, quand le Comité de Salut public décida la création, à Meudon, d’un établissement dont on ne faisait pas connaître la destination, établissement qui était entouré de murailles épaisses, dont il était défendu d’approcher ; quand on arrêta, comme émissaires de l’étranger, des individus qui avaient tenté d’enfreindre la consigne ; qu’on décréta la peine de mort contre quiconque se hasarderait à les imiter, le peuple eut vite fait de créer la légende du tannage des peaux, provenant des suppliciés.
Bientôt on murmura tout haut ce qu’on avait jusqu’alors chuchoté tout bas. Quelques feuilles de l’opposition firent allusion à la tannerie des sans-culottes, surtout après la chute du dictateur. Les représentants, – des thermidoriens, – récemment chargés de la surveillance de l’établissement de Meudon, crurent devoir, pour couper court à ces bruits, répondre par la voix du Moniteur :

Les représentants du peuple envoyés à Meudon pour surveiller les épreuves des nouvelles inventions, adressent à la Convention une lettre par laquelle ils réclament contre un bruit calomnieux inséré dans plusieurs journaux, que sous la tyrannie (celle de Robespierre), on tannait à Meudon des peaux humaines pour en faire des cuirs.
La Convention passe à l’ordre du jour.

Le Journal des hommes libres, le Journal des Débats et Décrets, organes des partis modérés tous les deux – détail important à noter – publiaient le même démenti, sous une forme légèrement différente.

III

En réalité, l’établissement de Meudon avait une double destination : c’était une vaste usine, où se fabriquaient sans relâche des munitions de guerre; c’était, en outre, un laboratoire d’expériences relatives à des machines nouvelles, à des engins destructeurs, à tout ce qui touchait, en un mot, à la défense nationale. C’est là que furent faits les premiers essais, qui s’y sont poursuivis de nos jours, d’aérostation militaire ; on comprend que le plus grand secret devait entourer de pareilles opérations.
Il y fut bien établi une tannerie, mais seulement après le 9 thermidor. La Tannerie de l’île de Sèvres, postérieure à la chute de Robespierre et au régime de la Terreur, avait été placée sous la direction du citoyen Séguin, « inventeur de nouveaux procédés pour le tannage des cuirs ». Cet établissement avait été créé pour fournir le cuir dont on manquait et qui servait à la confection de souliers destinés aux soldats de la République : c’était le temps où les volontaires allaient se faire tuer aux frontières, les pieds nus dans la neige et la boue ; les mieux partagés portaient des sabots garnis de foin.
Séguin fut présenté au Comité de Salut Public par Berthollet et c’est sur le rapport très étudié de Fourcroy, que la Convention avait décrété la fondation de la Tannerie de Sèvres.
Le Comité y attachait une telle importance, qu’il crut devoir procurer au citoyen Séguin « toutes espèces possibles de facilités ». Le 11 brumaire, il mettait à sa disposition tout le tan que l’on pourrait recueillir dans les propriétés nationales et il ajoutait que l’intérêt de la République exigeait que le gouvernement le secondât de tout son pouvoir.
En faveur du nouvel établissement, on faisait enlever la pompe de la maison nationale de Passy, connue sous le nom de couvent de Sainte-Marie. On transformait les grandes écuries du ci-devant roi, à Versailles, en dépôt pour les peaux à tanner. Enfin, la propriété nationale connue sous le nom de Maison Brancas, à Sèvres, ainsi que l’île qui touche au pont de cette commune et une propriété située à Ravanny, dans le district de Nemours, étaient vendues à Séguin, pour l’agrandissement de sa tannerie [9].
C’était donc une grosse industrie, qui exigeait toute l’activité de celui qui en était le chef et l’âme dirigeante.
Comment supposer qu’un homme aussi occupé ait pu songer, même pour se délasser dans ses moments de loisirs, à tanner de la peau humaine ?
On a prétendu que son fils, ou l’un de ses parents, avait longtemps conservé une paire de gants de cette matière, qu’il montrait à ses visiteurs comme un objet de haute curiosité. Même au cas où ils seraient l’oeuvre d’Armand Séguin, nous n’aurions pas là un argument suffisant en faveur d’une fabrication continue et systématique de culottes de peaux, ordonnées par des sans-culottes.
Reléguons donc cette fable au magasin d’accessoires des Alexandre Dumas père et des Ponson du Terrail et déchargeons la Révolution d’une imputation aussi sotte qu’elle est odieuse.


NOTES

[1] Anecdotes relatives à quelques personnes et à plusieurs événements remarquables de la Révolution, par J.-B. HARMAND, de la Meuse, (Paris, Maradan, 1820, in-8), p. 78.
[2] V. Les Mémoires secrets du dix-neuvième siècle, Paris, 1874.
[3] Souvenirs de la Terreur, par Georges Duval.
[4] Histoire des Girondins et des Massacres de Septembre.
[5] GRANIER DE CASSAGNAC, op. cit.
[6] Épisodes et Curiosités révolutionnaires.
[7] Cf. Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, 1873.
[8] DUSAULCHOY DE BERGEMONT, Mosaïque historique, littéraire et politique, ou glanage instructif et divertissant d’anecdotes inédites ou très peu connues, de recherches bibliographiques, de traits curieux, de bons mots et de médisances, (Paris, Rosa, 1818), 2 vol. In-12, avec 2 lithographies de Charlot, p. 140 du premier volume : Tannerie de peau humaine.
[9] « Le 5 ventôse, ordre était donné de fournir cinquante milliers (de livres) de sels pour saler les peaux provenant de l’abattage de Paris et déposées dans la Chapelle des Orfèvres, en attendant qu’elles soient transportées à Sèvres. La difficulté des transports par la Seine avait exigé la salaison des peaux restées depuis plusieurs jours dans les échaudoirs. Pour peu que l’on eût tardé à les saler, il s’en perdait pour des valeurs très considérables et la putréfaction enlevait à la république des matières devenues extrêmement précieuses par leur rareté. » Catalogue d’une importante collection de documents autographes et historiques sur la Révolution française, etc. Paris, Charavay, 1862.

Akribeia, n° 6, mars 2000, p. 69-80


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