L’usine de transformation des cadavres

Arthur Ponsonby

Le texte qui suit constitue le chapitre XVII de l’ouvrage Mensonge et rumeurs en temps de guerre paru en 1996 aux Éditions du Dragon vert, Saint-Genis-Laval et disponible auprès des Éditions Akribeia.

La série d’extraits suivants retrace le parcours d’un des mensonges les plus révoltants que l’on ait inventés pendant la guerre, mensonge dont le gouvernement et la presse ont encouragé la diffusion, non seulement dans ce pays mais dans le monde entier, et qu’ils ont toléré. Il commença en 1917 et ne disparut pas avant 1925.
(La plupart des citations proviennent du Times. Ce qui parut dans les couches inférieures de la presse, il faut le rappeler, était beaucoup plus corsé.)

Un des consuls des États-Unis, en quittant l’Allemagne en février 1917, déclara en Suisse que les Allemands distillaient de la glycérine à partir des cadavres de leurs morts.
Le Times, 16 avril 1917.

Karl Rosner, correspondant du journal berlinois der [Berliner] Lokalanzeiger sur le front occidental [...] a publié mardi dernier le premier aveu précis de la part des Allemands sur la manière dont ils utilisent les cadavres.
« Nous traversons [Évergnicourt] [1]. Il flotte dans l’air une odeur fade, comme si l’on brûlait de la chaux. Nous sommes en train de passer près de l’Établissement pour l’utilisation des cadavres (Kadaververwertungsanstalt) de ce groupe d’armées.
La graisse obtenue ici est convertie en huiles de graissage et tout le reste est réduit dans un broyeur à os en une poudre qui est destinée à être mélangée à la nourriture des cochons et employée comme engrais – on ne doit rien laisser gaspiller. »
Le Times, 16 avril 1917.

Il y eut dans le Times du 17 avril 1917 un rapport, tiré de La Belgique (Leyde) via L’Indépendance belge, qui donnait une description très longue et très détaillée d’une usine de la Deutsche Abfallverwertungs Gesellschaft, située près de Coblence, où arrivent des trains entiers chargés des cadavres de soldats allemands, attachés en paquets avec du fil de fer, et que l’on fait lentement bouillir dans des chaudrons pour obtenir de la stéarine et de l’huile raffinée.
Le Times du 18 avril 1917 publia une lettre de C. E. Bunbury suggérant que l’on utilise cette histoire à des fins de propagande, dans les pays neutres et en Orient, où elle serait particulièrement de nature à horrifier les bouddhistes, les hindous et les musulmans. Il suggérait que le ministère des Affaires étrangères, le ministère de l’Inde et le ministère des Colonies en assurent la radiodiffusion ; il y eut d’autres lettres allant dans le même sens le 19 avril.
Dans le Times du 20 avril 1917, un sergent B., des Kents, raconta qu’un prisonnier lui avait dit que les Allemands faisaient bouillir leurs morts pour les utiliser dans leurs munitions et dans la nourriture pour les cochons et la volaille. Cet homme m’a dit que les Boches appellent leur margarine "graisse de cadavre" car ils soupçonnent que c’est de là qu’elle provient. »
Le Times disait qu’il avait reçu un certain nombre de lettres « contestant la traduction du terme allemand Kadaver et faisant observer que celui-ci n’est pas utilisé pour les cadavres humains. À ce sujet, les personnes les plus compétentes s’accordent pour dire qu’il est également utilisé pour les cadavres d’animaux. » Le journal reçut d’autres lettres, confirmant l’histoire, de sources belges et hollandaises (plus tard de Roumanie).
Un article du Lancet discuta le « côté professionnel » (ou plutôt technique) de cette industrie. Le ministre de Chine à Londres ainsi que le maharadjah de Bikanir exprimèrent leur répulsion dans le Times du 21 avril 1917.
Le Times du 23 avril 1917 cite une opinion allemande selon laquelle le récit est « répugnant et ridicule » et Kadaver jamais employé pour désigner un cadavre humain. Le Times cite le dictionnaire pour montrer que si. Et que les termes Tierkörpermehl et Kadavermehl figurent l’un et l’autre dans les catalogues officiels allemands, ce qui impliquerait qu’il s’agit de deux choses différentes.
Dans le Times du 24 avril 1917 parut une lettre signée E. H. Parker et accompagnée d’un exemplaire du North China Herald du 3 mars 1917 qui rendait compte d’un entretien à Pékin entre le ministre d’Allemagne et le Premier ministre chinois :

Mais la conversation fut close lorsque l’amiral von Hinke s’étendit sur les méthodes ingénieuses par lesquelles les scientifiques allemands obtenaient les produits chimiques nécessaires à la fabrication des munitions. L’amiral déclara triomphalement qu’ils extrayaient de la glycérine des corps de leurs soldats morts ! À partir de ce moment-là, le Premier ministre horrifié ne put souffrir davantage l’Allemagne et il fut relativement facile de le persuader de prendre parti contre elle.

Les questions suivantes posées au Parlement montrent que le gouvernement se dérobait, bien qu’il ait su qu’il n’y avait pas une once de preuve authentique à l’appui de cette histoire – bon exemple de la méthode utilisée officiellement pour diffuser le mensonge.

Mr Ronald MCNEILL a demandé au Premier ministre s’il compte prendre des mesures pour faire savoir aussi largement que possible en Égypte, en Inde et en Orient d’une façon générale, que les Allemands utilisent les cadavres de leurs propres soldats et de leurs ennemis, quand ils peuvent s’en emparer, pour nourrir les cochons.
Mr DILLON a demandé au Chancelier de l’Échiquier si on avait appelé son attention sur les bruits qui circulent largement dans ce pays et selon lesquels le gouvernement allemand a établi des usines pour extraire la graisse des cadavres de soldats morts au combat ; si de nombreux personnages en vue de ce pays, y compris lord Curzon of Kedleston, leur ont donné leur caution ; si le gouvernement a de sérieux motifs de croire que ces allégations sont bien fondées ; et, si tel est le cas, s’il communiquera à la Chambre les informations dont dispose le gouvernement.
Lord R. CECIL : Concernant cette question, et pour répondre à monsieur le député de l’East Mayo, le gouvernement ne possède pour l’instant aucune information en dehors de celles que contiennent les extraits de la presse allemande qui ont été publiés ici. Compte tenu des autres actions commises par les autorités militaires allemandes, l’accusation qui est aujourd’hui portée contre elles n’a rien d’inconcevable. Le gouvernement de Sa Majesté a autorisé la diffusion de ces faits tels qu’ils sont parvenus par les voies habituelles.
Mr MCNEILL : Monsieur le ministre peut-il dire si le gouvernement entend prendre des dispositions pour assurer une large publicité en Orient à cette histoire émanant de sources allemandes ?
Lord, R. CECIL : Je pense qu’il n’est pas souhaitable, pour l’instant, de prendre d’autres dispositions que celles qui ont été prises.
Mr DILLON : Puis-je demander si nous devons conclure de cette réponse que le gouvernement ne dispose pas de preuves solides quant à la véracité de cette accusation et n’a pris aucune disposition pour effectuer une enquête à son sujet ; et si l’on a appelé son attention sur le fait que ce n’est pas seulement une grande honte, mais un très grand mal pour ce pays de permettre la diffusion, encouragée par des ministres de la Couronne, de telles allégations, si elles sont, comme je le crois, totalement fausses ?
Lord R. CECIL : Monsieur le député possède peut-être des informations que nous ne possédons pas. Je ne peux parler que sur la foi de ce qui a été publié dans la presse. J’ai déjà dit à la Chambre que nous n’avons aucune autre espèce d’information. Ce dont nous disposons est le récit qui a été publié et que j’ai sous les yeux (mentionnant la citation du [Berliner] Lokalanzeiger par le Times). Ce récit a été publié dans la presse et ce sont là toutes les informations que je possède.
Mr DILLON : A-t-on appelé l’attention de monsieur le ministre sur le fait que la Frankfurter Zeitung et d’autres journaux allemands importants ont publié des descriptions de l’ensemble du procédé, dans lesquelles le terme Kadaver est utilisé, et d’où il ressort à l’évidence que ces usines servent à faire bouillir les cadavres de chevaux et d’autres animaux qui gisent sur le champ de bataille – (un député : « D’animaux humains ! ») – et je demande à monsieur le ministre si le gouvernement se propose de prendre des mesures afin d’obtenir des informations dignes de foi quant à la véracité ou non de l’histoire qui a été diffusée. Pour l’honneur de l’humanité, il est de son devoir de le faire.
Lord R. CECIL : Il n’incombe nullement au gouvernement et il ne lui est pas possible d’ouvrir des enquêtes sur ce qui se passe en Allemagne. Il est à coup sûr fort déraisonnable de la part de monsieur le député de faire cette proposition, et pour ce qui est des citations empruntées à la Frankfurter Zeitung je ne les ai pas lues, mais j’ai lu des déclarations qu’a faites le gouvernement allemand après la publication de ceci, et je dois avouer que je ne saurais accorder une très grande importance à tout ce que déclare le gouvernement allemand.
Mr DILLON : J’ai l’honneur de demander à monsieur le ministre si, avant qu’un ministre de la Couronne, un membre du ministère de la Guerre, ne donne sa caution à ces rumeurs, il n’aurait pas dû obtenir des informations précises pour savoir si elles étaient vraies ou non.
Lord R. CECIL : Je pense que tout ministre de la Couronne a le droit de faire des commentaires sur quelque chose qui a été publié dans l’un des principaux journaux du pays et de s’y référer. Telle était son unique intention et il n’a assumé aucune responsabilité quant au récit (un député : « Si, c’est bien ce qu’il a fait ! »). On m’a fait savoir que non. Il a dit : « Comme cela a été rapporté dans les journaux. »
Mr OUTHWAITE : Puis-je demander si monsieur le ministre est conscient que la diffusion de ces rumeurs (interruption) a causé de l’angoisse et de la détresse chez les familles britanniques qui ont perdu leurs fils sur le champ de bataille et qui pensent que leurs cadavres servent peut-être à cette fin, et si cela ne lui fournit pas un motif pour essayer de découvrir la vérité sur ce qui se passe en Allemagne ?
Chambre des Communes, 30 avril 1917.

Le Times du 3 mai 1917 cita la Frankfurter Zeitung qui déclarait que la presse française qualifiait à présent l’histoire des Kadaver de « malentendu ».
Le Times du 17 mai 1917 rapporta que Herr Zimmermann avait nié devant le Reichstag qu’on ait utilisé des corps humains et déclara que l’histoire était d’abord apparue dans la presse française.
En réponse à une question posée le 23 mai à la Chambre des Communes, Mr A. Chamberlain déclara que la nouvelle serait « accessible au public indien par les voies habituelles ».
Un dessin sur la fabrique de cadavres fut publié dans Punch.

LE KAISER (à un conscrit de 1917) : Et n’oubliez pas que votre Kaiser trouvera à vous utiliser, vivant ou mort. (Dans l’installation de l’ennemi pour l’utilisation des cadavres, les corps des soldats allemands sont traités chimiquement et les principaux produits commerciaux qu’on obtient sont des huiles de graissage et de la nourriture pour cochons.)
[On aperçoit par la fenêtre la fabrique de cadavres.]

Cette histoire connut une diffusion mondiale et son effet de propagande fut considérable en Orient. Ce n’est qu’à partir de 1925 que la vérité se fit jour.

Le discours malheureux que le général de brigade Charteris a prononcé lors du dîner du National Arts Club a produit ici une pénible impression. Il a déclaré vouloir relater dans ce discours la véritable histoire de la rumeur qui a couru pendant la guerre et selon laquelle l’Allemagne faisait bouillir les cadavres de ses soldats morts afin d’en tirer des graisses pour ses munitions et pour des fertilisants.
Selon le général Charteris, cette histoire fut au départ destinée à la propagande auprès des Chinois. En transposant la légende de l’une des deux photographies trouvées sur des prisonniers allemands sur l’autre, il donna l’impression que les Allemands faisaient de leurs propres soldats tués un épouvantable usage. Il envoya cette photographie à un journal chinois, à Changhaï. Il parla de l’histoire bien connue de sa republication ultérieure en Angleterre et des discussions qu’elle souleva. Il raconta également comment, lorsqu’une question fut posée à son adresse à la Chambre, il répondit en disant que, d’après ce qu’il savait de la mentalité allemande, il s’attendait à tout.
Plus tard, dit le général Charteris, afin de renforcer la crédibilité de l’histoire, on fabriqua dans son service ce qui devait passer pour le journal d’un soldat allemand. On avait combiné de le faire découvrir sur le cadavre d’un Allemand par un correspondant de guerre qui s’intéressait beaucoup aux journaux de soldats allemands mais ce plan ne fut jamais mené à bien. Le journal se trouve à présent au War Museum de Londres [2].
Le Times, 22 octobre 1925.
Du correspondant à New York.

Voici maintenant l’opinion de quelques hommes politiques :

Lloyd GEORGE : J’ai eu connaissance de cette histoire par diverses voies à ce moment-là. Je n’y ai alors pas cru. Je n’y crois pas à présent. Elle n’a jamais fait partie de l’arsenal de la propagande britannique. Celle-ci lui a en fait opposé une « fin de non-recevoir ».
Mr MASTERMAN : Nous n’avons certainement pas tenu pour vraie cette histoire et je ne connais personne, occupant une position officielle, qui y ait ajouté foi à cette époque. Notre propagande n’a pas fait usage de quelque chose d’aussi suspect. N’ont été diffusées que les informations qui avaient été convenablement vérifiées.
Mr I. MACPHERSON : J’étais au ministère de la Guerre à cette époque. Nous n’avions aucune raison de mettre en doute l’authenticité de cette histoire lorsqu’elle est nous est parvenue. Elle était corroborée par des ordres de l’armée allemande en France dont nous nous étions emparé et j’ai l’impression qu’elle était également appuyée par le ministère des Affaires étrangères, sur la foi d’extraits de la presse allemande. Nous ne savions pas que quelqu’un l’avait inventée et si nous avions su qu’elle était sujette au moindre doute, nous ne nous en serions servi en aucune manière.

Un correspondant à New York décrit comment il a téléphoné au général Charteris et l’a interrogé sur la véracité de la nouvelle en lui suggérant, si elle était inexacte, d’en parler au New York Times.

Là-dessus, il protesta énergiquement qu’il ne pouvait pas songer à contester la nouvelle, les erreurs n’étant que secondaires.
Le Daily News, 5 novembre 1925.

Il y eut dans le Times un article sur le même sujet qui citait l’assertion du New York Times selon laquelle la version que ce dernier journal avait donnée du discours était exacte.

Ce journal fait observer qu’il est significatif qu’il n’ait soufflé mot, dans son démenti, de l’aveu déjà cité et selon lequel il avait évité de dire la vérité lorsqu’on l’avait interrogé sur cette question à la Chambre des Communes, ou du projet qu’il avait eu, pour renforcer l’histoire de l’usine de cadavres, de placer un faux journal dans les vêtements d’un prisonnier allemand décédé – projet qu’il abandonna uniquement de peur de voir la supercherie découverte.
Le général de brigade Charteris, qui est revenu d’Amérique ce week-end, s’est rendu hier au ministère de la Guerre et a eu un entretien avec le secrétaire d’État à la Guerre (sir Laming Worthington-Evans) concernant les comptes rendus qui ont été faits de son discours à New York sur la propagande de guerre. Le ministère de la Guerre considère à présent cet incident comme clos et il est vraisemblable qu’il n’y aura pas de nouvelle enquête.
Le général Charteris est parti pour l’Écosse tard dans la soirée et a fait la déclaration suivante à son arrivée :
« J’ai été surpris de constater à mon arrivée en Écosse que, malgré le démenti que j’ai délivré à New York par le biais de l’agence Reuter, on s’intéresse encore au récit totalement erroné des propos que j’ai tenus lors d’un dîner privé à New York. Il me paraît par conséquent nécessaire de donner de nouveau un démenti catégorique aux propos qui me sont attribués. Certaines suggestions et conjectures quant aux origines de l’histoire des Kadaver, qui ont déjà été publiées dans These Eventful Years (British Encyclopaedia Press) et ailleurs, et que j’ai répétées, se sont transformées, assurément sans qu’on l’ait voulu mais néanmoins d’une manière fâcheuse, en des affirmations catégoriques qui m’ont été attribuées.
« De crainte qu’il ne subsiste quelque doute, je tiens à dire que je n’ai ni inventé l’histoire des Kadaver, ni modifié les légendes d’une quelconque photographie, ni utilisé de faux documents à des fins de propagande. Les allégations selon lesquelles j’aurais agi de la sorte sont non seulement inexactes mais absurdes, car la propagande ne dépendait nullement du grand quartier général de France, où j’étais chargé des services de renseignements. Cela m’intéresserait autant que le public de connaître la véritable origine de l’histoire des Kadaver. Le G.Q.G. de France n’est intervenu que lorsqu’on lui a soumis un journal inventé à l’appui de l’histoire des Kadaver. Quand on découvrit que ce journal était une invention, on le refusa aussitôt.
« J’ai vu le secrétaire d’État ce matin et lui ai fourni tous les détails à ce sujet, et il m’a autorisé à dire qu’il était pleinement satisfait. »
Le Times, 4 novembre 1925.

Le capitaine de corvette KENWORTHY a demandé au secrétaire d’État à la Guerre si, vu l’émotion suscitée en Allemagne par la recrudescence des rumeurs sur ce qu’on a appelé l’usine de transformation des cadavres derrière les lignes allemandes pendant la dernière guerre, il peut donner des informations sur la source de la rumeur initiale et indiquer dans quelle mesure le ministère de la Guerre y a apporté son adhésion à l’époque.
Sir L. WORTHINGTON-EVANS : Après si longtemps, je ne pense pas que l’on puisse avec quelque certitude remonter à la source de la rumeur. La nouvelle selon laquelle les Allemands avaient installé une usine pour la transformation des cadavres est d’abord parue le 10 avril 1917 dans le [Berliner] Lokalanzeiger, publié à Berlin, et dans L’Indépendance belge et La Belgique, deux journaux belges publiés en France et en Hollande. Ces allégations furent reproduites dans la presse britannique qui nota qu’il s’agissait du premier aveu de la part des Allemands sur la manière dont ils utilisaient les corps de leurs morts.
Des questions furent posées à la Chambre des Communes le 30 avril 1917 et le sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères répondit, au nom du gouvernement, qu’il ne possédait alors aucune autre information que celles que renfermaient les extraits de la presse allemande. Mais, peu après, un ordre de l’armée allemande contenant des instructions pour la livraison de cadavres aux établissements décrits dans le [Berliner] Lokalanzeiger tomba entre nos mains en France et fut transmis au ministère de la Guerre qui, après un examen minutieux, en autorisa la publication.
Les termes de cet ordre étaient tels que, mis en rapport avec les articles du [Berliner] Lokalanzeiger et des deux journaux belges ainsi qu’avec les rumeurs préexistantes, il apparut au ministère de la Guerre qu’il apportait une confirmation à l’histoire. C’est dans des dictionnaires d’allemand et dans des ouvrages anatomiques et autres que l’on trouva la preuve que le mot Kadaver était employé pour désigner des cadavres humains et pas seulement des carcasses d’animaux ; nous ne pouvions accepter la position des Allemands pour qui l’histoire tombait d’elle-même si l’on se référait à la signification du mot Kadaver. Compte tenu des informations dont il disposait à ce moment-là, le ministère de la Guerre semble n’avoir vu aucune raison de ne pas croire à la véracité de cette histoire.
Le capitaine de corvette KENWORTHY : Je suis très obligé à monsieur le ministre pour sa réponse si complète. Ne pense-t-il pas qu’il est souhaitable à présent que le ministère de la Guerre désavoue enfin cette histoire et la caution qu’il lui apporte ?
Sir L. WORTHINGTON-EVANS : Je ne puis croire que de nouvelles questions à propos de cette histoire servent un quelconque intérêt public. J’ai donné à la Chambre les informations les plus complètes dont je dispose dans l’espoir que messieurs les députés seront convaincus par ce que j’ai dit. (Des députés : « Très bien ! Très bien ! »)
Le capitaine de corvette KENWORTHY : Monsieur le ministre ne pense-t-il pas qu’il est souhaitable, même à présent, de reconnaître enfin l’inexactitude de cette histoire, compte tenu de Locarno et d’autres choses ?
Sir L. WORTHINGTON-EVANS : La question n’est pas de savoir si l’histoire était exacte ou inexacte. Ce qui m’intéressait, c’était l’information en vertu de laquelle a agi à l’époque le ministère de la Guerre. Bien entendu, le fait qu’il n’y ait pas eu confirmation depuis modifie nécessairement la physionomie de l’affaire, mais je m’occupais de l’information dont disposaient les autorités à l’époque.
Chambre des Communes, 24 novembre 1925.

Il est clair que l’on s’efforçait d’éviter d’apporter un démenti complet et c’est à sir Austen Chamberlain qu’il revint de dénoncer définitivement le mensonge. Le 2 décembre 1925, en réponse à Mr Arthur Henderson qui lui demandait s’il avait une déclaration à faire concernant l’histoire des Kadaver, il dit :

Oui, monsieur ; mon collègue, le secrétaire d’État à la Guerre, a raconté la semaine dernière à la Chambre comment l’histoire était parvenue à la connaissance du gouvernement de Sa Majesté en 1917. Le chancelier du Reich allemand, autorisé en cela par le gouvernement allemand, m’a autorisé à dire que cette rumeur n’a jamais eu le moindre fondement. Je n’ai guère besoin d’ajouter qu’au nom du gouvernement de Sa Majesté j’accepte ce démenti et formule le voeu que cette fausse rumeur ne soit jamais ranimée.

L’éditorial du Times-Dispatch (Richmond, États-Unis) du 6 décembre 1925 illustre bien la pénible impression laissée par cet épisode et par des tentatives similaires de propagande en Amérique.

Parmi les horreurs de la guerre moderne, le service de propagande, qui est un élément moteur du dispositif militaire de chaque pays, n’est pas la moindre. Ce n’est pas non plus le moindre des signes encourageants qui, année après année, font croire à la probabilité d’une paix définitive sur terre. La fameuse histoire des Kadaver, qui a porté la haine des Allemands au point d’ébullition dans ce pays et dans d’autres pays alliés pendant la guerre, a été dénoncée comme un mensonge devant la Chambre des Communes britannique. Il y a quelques mois, le monde apprenait dans le détail comment ce mensonge avait été combiné et diffusé par l’habile officier du service britannique de renseignements. Nous apprenons à présent que sir Austen Chamberlain, pénétré de l’esprit de Locarno, s’est levé à la Chambre, déclarant que le chancelier allemand avait dénié toute véracité à l’histoire et que le gouvernement britannique avait accepté ce démenti.
Il y a quelques années, l’histoire du Kaiser transformant en graisse des cadavres humains avait provoqué chez les citoyens de ce pays et des autres nations éclairées un déchaînement de haine. Des hommes normalement sains d’esprit serrèrent les poings et se ruèrent chez le sergent recruteur le plus proche.
On leur dit à présent qu’ils ont été dupés et bernés, que leurs propres officiers les ont délibérément portés au point requis d’ébullition, en usant, pour les exciter, d’un abominable mensonge, exactement comme quand la grande brute murmure à l’oreille du petit garçon qu’un autre petit garçon a dit qu’il pouvait lui flanquer une raclée.
De cet aveu, propre à nous indigner, sur la manière dont sont menées les guerres modernes, l’on en déduit naturellement, et c’est un signe encourageant, que l’homme actuel ne désire pas à tout prix se jeter à la gorge de son frère au premier commandement. Il est nécessaire d’influer sur ses émotions et c’est la raison pour laquelle le service de propagande est devenu l’une des principales armes.
Dans la prochaine guerre, la propagande devra être plus subtile et plus habile que ce que la Grande Guerre a produit de meilleur. L’on n’oubliera pas de sitôt comment a été reconnu ouvertement l’usage massif du mensonge pendant la dernière guerre par des gouvernements auxquels les gens avaient accordé leur confiance.


NOTES

[1] Le texte anglais porte « Everingcourt ». Évergnicourt étant le nom d’une commune de l’Aisne, il est très probable qu’il s’agit d’une coquille. – [N.D.T.]
[2] Phillip KNIGHTLEY signale qu’il n’y est plus dans son ouvrage The First Casualty. From the Crimea to Vietnam : The War Correspondent as Hero, Propagandist and Myth Maker, New York-Londres, Harcourt Brace Jovanovich, 1976, 465 p., p.106n. – [N.D.T.]

Akribeia, n° 6, mars 2000, p. 50-60


Akribeia
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Prix des n° 1 et 2 : 20,5 € fco ; des n° 3 et 4 : 21,5 € fco ; des n° 5 et 6 : 18 € fco.


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