UNE MISE EN GARDE DE WILLIAM ZUKERMAN

Texte traduit et commenté par
Mondher Sfar

En 1934, William Zukerman publia l'article qu'on va lire ci-dessous sous le titre «The Menace of Jewish Fascism» [1].

Quand, il y a quatre ans, du haut de la tribune du Congrès sioniste, un délégué proféra, non sans désinvolture, les mots de «hitlériens juifs», la tempête qui s'ensuivit fut si forte que la session s'acheva dans le tumulte et l'émeute. L'intervenant dut retirer ses mots et présenter publiquement des excuses pour avoir jeté une ombre de suspicion infamante sur un Parti juif [2] . Pour les Juifs d'alors, comme pour les non-Juifs d'aujourd'hui, il semblait absurde qu'une tumeur si intimement liée à l'antisémitisme pût jamais planter ses racines dans la vie juive. Mais maintenant ces mots ne suscitent plus de réaction et personne ne pense contester la réalité qu'ils désignent. Le fascisme est un fait trop flagrant de la vie juive pour susciter des dénégations. Si surprenant que cela puisse paraître pour un étranger, un Parti juif fasciste non seulement existe, mais il a déjà dépassé la phase de la lutte pour la reconnaissance et il aspire au pouvoir au sein du mouvement social juif le mieux organisé. Le parti compte 50 000 membres ; il contrôle une énorme presse ; il exerce une forte influence sur la politique sioniste à l'intérieur comme à l'extérieur de la Palestine ; il domine l'opinion publique juive en Pologne et détermine les sentiments juifs dans le monde entier. Cela pourrait apparaître comme un paradoxe, mais néanmoins il est un fait que les Juifs, surtout en Europe de l'Est et en Palestine, sont atteints plus qu'aucun autre peuple, excepté les Allemands, par le virus du fascisme.

L'aspect sinistre de ce paradoxe est accentué par le fait que le fascisme juif est dans ses origines, ses buts et ses tactiques plus proche du fascisme teutonique que du fascisme italien. Non seulement l'uniforme du Parti juif fasciste est brun, mais sa force directrice, comme celle des Allemands, est le sentiment fort d'une injustice nationale, et sa source d'inspiration est un des traités résultant de la Guerre mondiale. Ses partisans, à l'instar des nazis, sont recrutés parmi la jeunesse nationaliste. Le mouvement a naturellement aussi son leader, un journaliste de haute volée bien versé dans l'art théâtral dramatique. Et ses forces, comme celles des nazis, sont aussi divisées en troupes d'assaut (Brith-Trumpeldor) et corps de garde (Brith-Chail) [3]. Pour compléter la comparaison, le fascisme juif revendique aussi une lutte «révolutionnaire» contre à la fois le marxisme et un gouvernement étranger [4], et ses forces sont entraînées par des officiers de l'armée polonaise en vue d'une quelconque guerre connue seulement de leurs leaders.

Avant la guerre, le sionisme était beaucoup plus un mouvement pour une rénovation sociale juive que pour une amélioration économique. Il aspirait à mettre fin à toute la vie anormale imposée sur les Juifs par le vieux ghetto et le nouvel antisémitisme. La guerre et le règlement d'après-guerre ont révolutionné entièrement cet idéal. Le Traité de Versailles, en disloquant les unités économiques de l'Europe de l'Est, a bouleversé toutes les positions économiques qu'occupaient les Juifs dans cette région. En outre, tous les États nouvellement créés ont entamé leur carrière politique avec un mouvement antisémite violent dont le but fut d'exclure les Juifs des positions qu'on leur a laissées. Le pire fut que les pays d'outre-mer qui avaient avant la guerre absorbé le surplus de la population juive de l'Europe de l'Est, apaisant ainsi la situation, fermèrent leurs portes à la nouvelle émigration. Les Juifs de l'Est européen — ce qui signifie à l'origine la Pologne, du fait que les Juifs en Russie soviétique ont trouvé une tout autre solution à leurs problèmes — se trouvèrent dans une situation presque sans parallèle même dans toute leur longue histoire tragique. L'état de soumission auquel les nazis en Allemagne sont en train de s'efforcer de réduire les Juifs allemands a déjà été atteint en Pologne.

Sous l'effet de tels changements, les aspects et les buts initiaux du sionisme ont été aussi entièrement transformés. D'un centre spirituel, le Foyer national est devenu essentiellement un refuge économique. D'une expérience libérale subjective, le sionisme est devenu un mouvement exclusivement politique utilitaire. La Palestine est devenue le pays fondamental pour l'immigration juive. Les Juifs ont commencé à se tourner vers elle avec des espoirs et des aspirations que n'envisageaient guère ni les sionistes de l'avant-guerre ni les artisans de la Déclaration Balfour. La colonisation de la Palestine est passée essentiellement entre les mains des Juifs de Pologne qui ont apporté au pays une immense réserve d'enthousiasme et d'esprit d'entreprise qui est encore d'un genre ancien et individualiste, le genre que les Juifs russes ont cherché à abandonner — un enthousiasme pour l'édification de grosses affaires et de fortunes privées. Les commerçants ruinés, les petits trafiquants, les hommes d'affaires tombés en faillite, les courtiers et ceux de la classe moyenne de tout acabit qui ne peuvent plus exister en Europe de l'Est ont commencé à affluer en Palestine en nombre toujours croissant en même temps que le vieux Halutz (pionnier juif et ouvrier paysan). Ces gens vont en Palestine, non avec l'ancienne idée de transformer leur propre vie, mais avec l'idée de transformer le pays pour l'adapter à leur ancienne économie ; non pour construire un nouveau foyer sur des fondements sociaux entièrement nouveaux, mais pour ranimer l'ancien fondement : c'est l'idéal du fasciste de la classe moyenne du monde entier.

C'est cette nouvelle immigration en Palestine qui constitue la base sociale et économique du fascisme juif et en fait le danger sérieux qu'il est. Les nouveaux venus ne sont pas seulement les victimes du fascisme mais aussi ses partisans spirituels. Ils vont en Palestine non par un idéalisme quelconque, mais parce que tous les autres endroits leur ont été fermés, et parce que c'est le seul pays où ils peuvent avoir un fascisme qui leur soit propre et où ils peuvent espérer ranimer la gloire de leur monde du passé. La prospérité récente dans le Foyer national a servi à renforcer ces espoirs. Dans ce sens, cette aubaine, comme tant d'autres, s'est révélée une bénédiction mitigée. Les légendes du grand boom attirent des gens du genre le plus indésirable et suscitent les espoirs les plus indésirables.

Déjà le caractère de la Palestine juive est en train de changer de façon notable. Les domaines agricole, du travail et de la production de la colonisation sont en passe d'être obscurcis par les aspects financiers et spéculatifs. L'œuvre sociale est en train de laisser la place à une aventure privée d'un genre pernicieux. La spéculation foncière est rampante. L'entreprise privée est en compétition ouverte avec le Fonds (foncier) National, et, dans certains secteurs, le Fonds National a dû se retirer entièrement. Tel Aviv est en train de devenir une métropole européenne en miniature, avec tous les maux et l'artifice de la civilisation occidentale non contrôlée. Le boom continue. Les spéculateurs, les courtiers, les petits commerçants, les petits trafiquants ont trouvé à nouveau la Terre Promise. Ces gens prennent leur renaissance dans le Foyer national plus sérieusement que ne le fait le Kampfsbund des Mittel-Klasses d'Hitler. Leur lutte contre les «marxistes» et le travail est encore pire que celle des nazis. On trouve difficilement une communauté juive dans le monde où la lutte de classes soit aussi haineuse et venimeuse qu'aujourd'hui en Palestine, et nulle part ailleurs les luttes intestines ne sont aussi sauvages. Bref, la réorganisation sociale et économique de la Palestine bat son plein selon une direction fasciste.

La menace du fascisme juif semble à première vue négligeable. Le parti lui-même, ses Chemises Brunes, ses entraînements militaires dans les arrières de la Pologne, ses luttes contre la puissance mandataire et le marxisme, ses tentatives de restauration de la classe moyenne juive, tout cela apparaît comme l'imitation d'un opéra-comique qui n'a aucune base dans la réalité juive. Mais ce n'est là qu'une vue partielle du phénomène. Une analyse plus poussée révèle une situation beaucoup plus compliquée et menaçante. Derrière la Palestine, il y a toujours le sionisme, et ce mouvement est si intimement lié à la vie sociale juive dans le monde entier que, s'il succombe au fascisme, une brèche sera ouverte aux sentiments fascistes pour s'y répandre et inonder toute communauté juive. Le vrai danger du fascisme juif n'est pas dans sa propre force organisée mais dans l'influence qu'il exerce sur d'autres partis qui se tiennent près de lui et sont ostensiblement loin du fascisme. Ce fut le cas pour les Allemands et c'est aussi vrai pour les Juifs. Le mouvement sioniste, comme tous les mouvements nationalistes, est le champ le plus fertile pour le fascisme. Sous forme de griefs et de revendications nationalistes, les sentiments fascistes peuvent facilement passer inaperçus, et c'est le cas maintenant du fascisme. Le judaïsme orthodoxe adhère au programme fasciste aussi bien politique qu'économique. D'autres partis, pas aussi francs dans leur aveu, sont des soutiens tacites aux demandes les plus extrêmes du fascisme. En Pologne, il n'y a plus aucune distinction entre la presse sioniste et la presse fasciste. En Amérique, la résistance «révolutionnaire» antibritannique suscite de la sympathie. En Palestine, c'est vrai, les travailleurs livrent un brave et rude combat, mais c'est un combat solitaire qui n'a de soutien que de quelques individualités libérales sionistes. Le gros du mouvement sioniste gravite autour du fascisme, bien que la plupart des sionistes n'en soient pas conscients, et la majorité dénierait avec indignation que leur nationalisme pur et non égoïste, qui ne demande rien aux autres, ou même que leur «Grand sionisme», comme le fascisme juif se nomme lui-même, ait quoi que ce soit en commun avec le fascisme brutal de l'Allemagne.

Cette situation ressemble fort à celle prévalant en Allemagne avant mars 1933, quand la dictature nazie, avec ses Maisons Brunes et ses camps de concentration, n'avait pas encore été officiellement proclamée, mais qu'elle fut rendue possible grâce à l'acceptation tacite et le soutien de la partie nationaliste entière de la société allemande. Il y avait à peine un Allemand nationaliste, quel que fût son parti, qui ne pensât pas dans son for intérieur ce que les nazis disaient tout haut au monde, et qui ne fût convaincu de la justesse des réclamations et du droit des revendications nazies. C'était cette désintégration morale de la société non nazie, non les hordes de l'hitlérisme, qui fit aboutir la victoire des fascistes en Allemagne. Il existe maintenant exactement la même désintégration et le même danger chez les Juifs.

C'est qu'on ne doit pas oublier que les Juifs sont des gens chez qui prédomine la classe moyenne, et que cette classe a été ruinée plus massivement parmi les Juifs que parmi tout autre peuple. Alors que d'autres nations ont d'importantes classes agricole et industrielle pour compenser la perte de leurs classes moyennes, les Juifs n'ont eu aucune de celles-ci. La ruine de la classe signifie alors la ruine de la nation. En outre, l'explosion de l'antijudaïsme en Allemagne a aggravé une tragédie qui pouvait difficilement être aggravée. Cela a révélé que les Juifs n'ont pas seulement des forces qui travaillent contre eux, mais qu'ils sont entourés de tous les côtés par une haine amère et personnelle qui n'a pas de parallèle dans les temps modernes. Avant, les Juifs ont rencontré l'hostilité de personnes, mais jamais de forces sociales alliées à des ennemis personnels. Le fondement essentiel de leur existence économique est en passe de se dérober sous leurs pieds. Le communisme d'un côté et le fascisme de l'autre travaillent tous les deux à l'élimination des Juifs des positions qu'ils occupent dans la classe moyenne. Le communisme le fait de façon constructive et avec des égards, le fascisme de façon destructive, avec haine et malédiction, mais les deux vont dans la même direction. Il n'y a certainement pas d'erreur sur l'évolution des choses pour les Juifs. L'ère de l'individualisme qui leur était au total favorable est en train d'être dépassée. Ils devront reconstruire leur vie économique comme ils l'ont fait en Russie soviétique.

Qu'une portion des Juifs luttant sous une telle pression devrait se retourner vers un fascisme de son propre cru dans l'espoir de conserver son ancienne position, cela n'est pas pour nous étonner. Mais si le sionisme se montre aussi aveugle que le nationalisme allemand et, poussé par des injustices nationales légitimes et un désespoir économique, ouvre la porte au fascisme parmi les Juifs, la désintégration morale qui s'installera ne sera pas moindre que celle qui conduisit à l'installation des Maisons Brunes et des camps de concentration. Le crime du sionisme sera même plus grand, du fait qu'il a devant lui la leçon du nationalisme allemand, et il n'a pas maintenant l'excuse de l'ignorance et de l'aveuglement. Le sionisme est en train de livrer une terrible bataille. Il lutte non seulement pour sa propre âme mais aussi pour l'existence physique du peuple juif.

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Voilà donc un texte qui ne manque pas de surprendre, voire de scandaliser et, en tout cas, d'ébranler nos convictions les plus fermes sur la nature du judaïsme contemporain devenu aux yeux de tous l'image même de l'antifascisme. Cette image, forgée en grande partie par le mythe de l'Holocauste et par un océan d'imprécations antinazies, vole en éclats dès que nous déterrons les documents historiques et que nous remontons le cours de l'histoire et empruntons ses avenues interdites.

L'aventure du judaïsme contemporain post-assimilatoire, dit sionisme, n'est pas une aventure fortuitement nazie, comme le soutient l'auteur de La Menace du Fascisme Juif : elle est l'aventure même du nazisme européen incubé notamment dans les milieux juifs à la fin du siècle dernier. La rupture consommée entre le nazisme juif et le nazisme aryen à partir de la prise du pouvoir en Allemagne par Hitler, loin de constituer une remise en question des principes du nazisme juif, fut l'occasion de l'accomplissement de la logique idéologique et politique conjointe des deux nazismes, à savoir la séparation radicale des Juifs et des Aryens sur une base purement raciale. La logique juive nazie est entièrement accomplie de nos jours avec l'avènement d'une race juive distincte de l'humanité et régie par des pratiques spécifiques, des exceptions et des privilèges entrés dans les mœurs républicaines et démocratiques «universalistes», sans que personne y trouve à redire. L'acceptation de l'anormalité du judaïsme au sein de la communauté humaine est une simple réadaptation de l'esprit national-socialiste racial juif aux conditions de l'après-guerre. La guerre a mis fin à l'expérience raciale aryenne et à son aspiration à un nouvel ordre racial mondial. Le nouveau judaïsme racial réalise l'idéal racial nazi aryen, mais en le dépouillant de sa prétention à être un modèle universel. Le judaïsme contemporain apparaît comme un nazisme égocentrique qui rejette violemment, après l'avoir acceptée et justifiée, toute tentative de reconstruction raciale aryenne comme étant l'incarnation du mal absolu, mais qui tolère et encourage même la racialisation des autres cultures humaines dans le but évident de normaliser son propre statut racial exceptionnel. Le judaïsme contemporain a cru pouvoir exorciser son propre démon racial en instaurant un système de tabous linguistiques, mais cela ne trompe personne : le fameux «droit à la différence» n'est qu'une euphémisation du «droit à la race» chanté naguère en duo entre les deux guerres par les Juifs et les Aryens avec une même voix, et dansé sur la même musique.

Le texte de Zukerman, daté de 1934, nous restitue en partie cette connivence idéologique et politique entre les deux «races». Ce chapitre de l'histoire des liens génétiques entre les deux races «ennemies» fait partie des tabous historiographiques contemporains. Il n'est donc pas étonnant de constater que cette question a été presque entièrement escamotée jusqu'à nos jours par l'historiographie contemporaine, à l'exception remarquable, et d'autant plus méritoire et courageuse qu'elle vient d'un Juif américain de gauche, celle de Lenni Brenner, qui a étudié les origines nazies du sionisme dans deux ouvrages bien documentés : 1) Zionism in the Age of the Dictators, Londres & Canberra, Westport, 1983, et 2) The Iron Wall, Zionist Revisionism from Jabotinsky to Shamir , Londres Zed Book, 1984.

Cette faille dans l'historiographie contemporaine constitue une illustration, parmi bien d'autres, de l'existence d'un totalitarisme idéologique en vigueur encore de nos jours dans la société occidentale et dont l'objectif est de tailler sur mesure une historiographie conforme aux intérêts du fascisme juif contemporain. Il est temps que la vérité éclate au grand jour et que le sionisme soit connu sous sa véritable identité, en tant que premier mouvement politique raciste européen sur le modèle duquel se créèrent les mouvements nazis et fascistes européens de la première moitié de notre siècle.

Le texte de Zukerman sur La Menace du Fascisme Juif est un des multiples témoignages que nous possédons de la part d'un certain nombre de sionistes naïfs qui se sont scandalisés devant le spectacle que leur offrait la communauté juive acquise à l'idéologie nazie dès l'accession d'Hitler au pouvoir. Cet engouement nazi s'explique pour une raison fort simple : la communauté juive de 1933 avait été sujette à un endoctrinement racial völkisch depuis déjà un tiers de siècle, puisqu'il était antérieur à la constitution officielle du sionisme politique au Congrès de Bâle en 1897. Ce sionisme a propagé la thèse de la conservation et de la pureté des races aryenne et juive et de l'impossibilité et de l'immoralité de leur mélange, conduisant les sionistes à remettre en question les acquis de l'émancipation juive, considérés comme une atteinte aux fondements raciaux du judaïsme.

L'accession du judaïsme à la modernité, le dépouillement de son enveloppe nationale et raciale, et sa normalisation par son alignement sur le même statut que celui des autres religions européennes, tout cela a été remis en question par la nouvelle idéologie romantique raciale juive dans l'espoir de faire du judaïsme une force mystique raciale de domination mondiale. Cette chimère semble avoir été inspirée à l'origine par le mouvement panslave russe, ayant subi lui-même l'influence du romantisme allemand, et ayant connu quelques adeptes en Russie vers les années 70 et 80 du XIXe siècle. C'est en grande partie grâce à ce mouvement mystique panslave qu'apparurent les premiers groupes sionistes en Russie qui ne tardèrent pas à mettre en pratique leur nouvelle idéologie raciale en Palestine comme le mouvement des Amants de Sion (Chowewe Zion) et des Amis de Sion (Chibbath Zion). Cette option raciale au sein du judaïsme slave n'a pourtant pas été entièrement innocente à un moment où l'œuvre des Lumières au sein des milieux juifs de l'Est a engendré le mouvement de la Haskala qui a opté pour l'émancipation, la modernité et l'intégration juive dans le mouvement européen. C'est contre ce projet que les Juifs intégristes choisirent la voie du conservatisme racial dont la pierre de touche fut tout naturellement la Palestine. Un puissant mouvement racial juif antilibéral et antihumaniste se mit alors en branle à partir des pays de l'Europe de l'Est pour envahir peu à peu l'Europe centrale et plus précisément l'Allemagne, où il joua un certain rôle dans la diffusion de l'idéologie völkisch raciale antioccidentale reprise à leur compte et amplifiée par les «Aryens».

Cette origine russe du mouvement politique racial européen est illustrée par les idéologues russes fondateurs du sionisme : Peretz Smolenskin, Leo Pinsker, Eliezer Ben Yehouda, Ahad ha Am, Menahem Ussishkin, … Ainsi, les premiers mouvements mystiques völkisch européens sont-ils, comme on vient de le voir, les groupes sionistes russes des Amants de Sion et des Amis de Sion. Si ces mouvements sont d'inspiration philanthropique — sauver les Juifs russes des pogroms en les aidant à s'installer en Palestine — ils n'en sont pas moins imbus d'idéologie antilibérale et antioccidentale. Ils rejettent la tendance libérale et progressiste incarnée par le mouvement de la Haskala juive, qu'ils qualifient de Berliner Lügenaufklärung (les Lumières de mensonge de Berlin). Au tournant du siècle dernier, le jeune philosophe juif autrichien Martin Buber développa cette idéologie sous la dénomination de Kulturzionismus qui inspirera l'idéologie raciale aryaniste.

Le national-socialisme est le produit du détournement idéologique et politique de l'idéal socialiste du XIXe siècle vers les valeurs mystico-raciales cultivées à la fois par le mouvement romantique völkisch allemand et par la tradition religieuse raciale juive. Le premier mouvement politique européen à réaliser ce mélange racial-socialiste est le sionisme. Il servira, quelques décennies plus tard, de modèle au national- socialisme hitlérien dès la fin du premier conflit mondial.

Un des premiers idéologues à réaliser cette racialisation du socialisme est le sioniste russe Nachman Syrkin (1868-1924), né à Mogilev en Biélorussie. Après avoir fréquenté les cercles révolutionnaires russes et milité au sein des Amants de Sion, il s'installa à Berlin en 1888 où il fonda la Société Scientifique Judéo-Russe, qui forma les grandes figures du sionisme mondial telles que Chaïm Weizmann et Leo Motzkin. En 1898, deux ans après la parution du livre de Herzl sur l'État des Juifs, Syrkin publia, dans la revue mensuelle autrichienne Deutsche Worte, son article : La Question Juive [5], où il formule pour la première fois l'idée d'un nationalisme socialiste juif (p. 312-313), devant se substituer au socialisme internationaliste.

Cette idée socialiste-raciale ne tarde pas à s'incarner au sein d'un mouvement politique fondé en Palestine par les jeunes colons juifs de Russie : le parti Ha Po'el Ha-Za'ir, ou «Jeune Travailleur», créé lors de la seconde Alyah en 1904 à Petah Tikvah. Le programme national-socialiste de ce parti se résume dans la «conquête de toutes les branches du travail en terre d'Israël par les Juifs» [6]. Il s'agit de réaliser un programme de conquête raciale de la Palestine grâce à l'idéologie et la pratique de la «conquête du travail». C'est la première émergence de la doctrine du «travail» en tant que principe politique et mystique dont s'inspirera plus tard l'hitlérisme. L'idéologie de Ha Po'el Ha-Za'ir s'est voulue dès l'origine résolument antimarxiste en rejetant le principe de lutte de classes et le principe de l'internationalisme comme contraires au principe même du sionisme. Ces principes furent ceux du parti marxiste sioniste Po'alei Zion, fondé à la même époque en Palestine et qui fut en butte à des actes d'agression de la part du parti Ha Po'el Ha-Za'ir. Avec Ahron David Gordon, l'idéologie du «travail» de ce dernier parti a connu un approfondissement mystique s'ouvrant à une nouvelle dimension «absolue» et «cosmique». Gordon introduisit dans la mystique du travail la critique romantique de la technique que l'hitlérisme reprendra à son compte. Mais il faudra attendre la fin de la première guerre mondiale pour que l'idée nationale-socialiste arrive à maturité avec Victor Chaim Arlosoroff, qui inventa, sous l'influence des idées völkische des philosophes sionistes Gustav Landauer et Martin Buber, l'appellation de Volkssozialismus [7], ou National-socialisme, appellation qui désigna désormais le parti sioniste Ha Po'el Ha-Za'ir et qui sera, quelques années plus tard, reprise à son compte par le Parti Ouvrier Allemand d'Adolf Hitler.

Parler d'un sionisme nazi, c'est commettre un pléonasme : le national-judaïsme est par essence l'option fasciste européenne qui a refusé le système libéral, démocratique et humaniste de la Révolution française au profit de l'option raciale et mystique véhiculée par le mouvement romantique allemand et ses multiples avatars du XIXe siècle. Le sionisme a connu durant son histoire une très riche gammes de combinaisons idéologiques et politiques qui va de l'extrême droite à l'extrême gauche, de l'aristocratisme au populisme, du totalitarisme à l'anarchisme et du racialisme à l'humanisme : mais toutes ces nuances se sont mues dans la même direction, celle de la logique raciale, de la logique du ghetto et du sectarisme. Toutes ces tendances finirent tôt ou tard par un même aveu, celui des valeurs raciales, qu'elles fussent ou non enrobées de principes humanistes.

La revendication humaniste du judaïsme contemporain est une imposture historique et idéologique. Elle est imposture historique par la genèse même du sionisme, qui se présente en tant que protestation contre les principes humanistes, universalistes et libéraux de la Révolution française au profit du principe de la race. L'historiographie actuelle croit pouvoir affirmer un peu rapidement que le «sionisme peut être considéré comme le dernier mouvement national européen» [8], lui trouvant ainsi une légitimité historique comparable à celle des nationalités européennes fondées sur les idées libérales révolutionnaires. Cette justification tardive a été infirmée par les idéologues sionistes eux-mêmes qui, dès les débuts du mouvement sioniste, ont tenu à rejeter toute ressemblance idéologique de leur mouvement avec celui du mouvement européen libéral des nationalités. Ainsi Hess, Pinsker, A'had Ha'Am, Herzl, «tous n'ont jamais établi d'analogie entre le genre spécifique de la question juive et les éléments des mouvements nationaux des autres peuples opprimés», nous rappelle le sioniste Adolf Böhm dans sa monumentale histoire du sionisme éditée dans la capitale du IIIe Reich en 1935 [9].

Quant à la véritable imposture idéologique que constitue la revendication humaniste proclamée par le judaïsme sioniste contemporain, elle est illustrée par l'un des idéologues du national-judaïsme, Aaron David Gordon, qui montra ce qu'il fallait entendre par la revendication humaniste de la part du judaïsme : «Nous crions toujours le mot Humanité plus fort que tous les hommes, non parce que nous sommes supérieurs aux autres, mais parce que "Humanité" est une abstraction, un concept en l'air : dans la vie il n'y a que les Völker (peuples). Et nous ne travaillons, bien que nous criions "Humanité", que pour le Volk dans lequel nous vivons […] Notre monde spirituel est fait de vent et d'éther» [10]. Cet aveu naïf sur le contenu spirituel du sionisme et son imposture humanisante élevée en système idéologique explique encore de nos jours et plus que jamais l'hypocrisie de la revendication de l'humanisme et des droits de l'homme par le judaïsme contemporain, une revendication faite «de vent et d'éther» parce que son véritable monde spirituel a été et reste encore dominé par le principe racial et sectaire.

L'identité du sionisme avec le nazisme est vraie génétiquement, même si historiquement elle subit certaines distorsions qui ne doivent en aucune façon nous faire illusion. L'attitude de plusieurs idéologues sionistes, surtout celle de Theodor Herzl, vis-à-vis de l'antisémitisme démontre le jeu de miroirs ou bien la relation dialectique qui fonde le projet idéologique sioniste comme projet racial où l' «ennemi» fonctionne comme provocateur ou comme concurrent mais non comme le vrai ennemi ou le vrai obstacle pour la réalisation du projet sioniste. Le sionisme regarde avec horreur dans le miroir de l'antisémitisme sa propre image. Il sait que son destin est celui de cette image, et il le dit (Herzl, et surtout Nahum Goldmann). Cette identification avec cette image horrible interdit tout discours sur cette image, d'où le processus de tabouisation de cet «ennemi». Le rapport prend immédiatement la forme du fétichisme, c'est-à-dire proprement d'un tabou sur l'image visuelle et non sur son contenu. La croix gammée, l'uniforme, les expressions typiques et tout autre signifiant deviennent objets d'interdit, non leur signifié. C'est un acharnement en règle contre l'image taboue qui est en soi une imitation négative du statut de l'image dans la pratique païenne de l'ennemi. L'iconoclastie participe du même principe que l'iconolâtrie. Interdire la croix gammée, c'est lui rendre un meilleur hommage, en tout cas reconnaître son pouvoir, et si ce pouvoir a rejoint le monde des morts, c'est le perpétuer.

Il est vrai qu'il est parfois difficile de faire le départ entre l'image et son original, tant la ressemblance est frappante. Seule la chronologie peut dans ce cas lever toute ambiguïté. On ne rappellera jamais assez que le sionisme a précédé l'hitlérisme. Dans l'article de William Zukerman que nous commentons, l'auteur passe en revue l'identité des pratiques politiques chez les sionistes et les hitlériens, par exemple les Brith-Trumpeldor et les Brith-Chail chez les sionistes, qui correspondent successivement aux sections d'assaut (SA) et aux sections de sécurité (SS) chez les hitlériens. Il semble que ces structures militaristes soient nées la même année, en 1923, tant du côté sioniste que du côté hitlérien. Le Bétar, qui est l'abréviation de Berit Trumpeldor , est l'appellation courante d'un mouvement de jeunesse sioniste militariste créé en Russie en 1923, ayant des liens étroits avec la Palestine où le mouvement nazi juif Ha Po'el Ha-Za'ir (Histadrut) avait à ce moment dix-huit ans d'existence. Quand le Bétar et son allié l'Histadrut menaient la guerre en Europe ou en Palestine contre la jeunesse sioniste socialiste, celle-ci ne se priva pas de dénoncer le caractère nazi du Bétar qui affichait les mêmes signes extérieurs que les nazis, en portant notamment des chemises brunes. Or, ces chemises brunes du Bétar n'ont pas été copiées sur les nazis, mais c'est bien l'inverse, comme l'avoue le Bétar lui-même, dont les porte-parole «affirmèrent que le ton "rouge-brun" de leur uniforme [ceux du Bétar] symbolisait la terre d'Erez Israel [la Palestine], et qu'en tout cas son adoption au début des années 1920 précéda la montée des nazis allemands» [11].

D'autres recherches permettront de préciser sans doute cette origine juive des chemises brunes et des SA et des SS connus plus habituellement chez les hitlériens. Mais, encore une fois, il serait illusoire de classer cette tendance militariste du sionisme comme spécifiquement nazie à l'opposé des autres tendances qui ne le seraient pas ou le seraient moins. Cette tendance militariste est plus généralement connue sous l'appellation révisionniste représentant un des principaux mouvements qui ont le plus compté dans l'histoire du sionisme. Le noyau fondateur du révisionnisme sioniste remonte à la première guerre mondiale, au cours de laquelle un groupe d'immigrés juifs de Russie installés en Palestine formèrent, sous l'impulsion de leur chef Vladimir Jabotinsky, une Légion juive devant combattre aux côtés des Anglais. En 1921, le groupe fonda à Berlin un hebdomadaire en langue russe, le Razsvet, qui parut jusqu'en 1933. Ce groupe s'est très vite opposé à la politique du sionisme officiel incarné par l'Organisation Sioniste Mondiale de Chaïm Weizmann, au nom d'un retour aux principes du sionisme originel tel qu'il fut conçu par Theodor Herzl, à savoir un sionisme politique devant définir un programme pratique en vue d'une colonisation active et forcée de la Palestine au moyen d'une force armée dirigée à la fois contre la puissance mandataire anglaise et la population arabe de la Palestine. Ce programme militariste n'a, de toute évidence, rien qui le distingue du principe du sionisme ; il est même l'incarnation d'une politique qui se veut simplement conséquente avec ce principe. Il n'y a rien a priori qui puisse la ranger dans la catégorie des extrémistes ou des délinquants. D'ailleurs, ce groupe a été rejoint par des personnalités sionistes aussi respectables que Richard Lichtheim, Robert Stricker, Jacob de Haas, le poète Jacob Cohen et bien d'autres figures sionistes. Cette tendance a connu très vite un tel succès qu'elle convoqua sa réunion constitutive en 1925 à Paris et s'appela désormais l'Union des Sionistes-Révisionnistes. En cette année constitutive, les révisionnistes envoyèrent quatre délégués au 14ème Congrès sioniste, mais cette représentation ne tarda pas à atteindre les 52 délégués lors du 17ème Congrès sioniste tenu en 1931, soit 25 % du total des délégués. Et ce n'est qu'en 1935 que les révisionnistes se retirèrent de l'Organisation Sioniste Mondiale pour fonder une organisation concurrente, la Nouvelle Organisation Sioniste.

La réputation fasciste qui a collé au révisionnisme tient plus à des faits symboliques et politiques qu'à des raisons idéologiques touchant au principe même du sionisme : outre sa politique agressive antisocialiste et antiouvrière, on reproche au révisionnisme sa collaboration active avec Mussolini, qui les prenait pour d'authentiques fascistes et faisait entraîner un escadron du Bétar dans sa scuola maritima à Civitavecchia par les célèbres Chemises-noires. C'est lors de l'inauguration du quartier général des escadrons italiens du Bétar, en mars 1936, qu'on rapporta des détails qui démontrent à quel point les fascistes du Bétar s'étaient confondus avec leurs homologues italiens. La revue sioniste italienne L'Idea Sionista rapporte en effet ce détail lors de la cérémonie inaugurale : «Un triple chant ordonné par l'officier commandant l'escadron : "Viva L'Italia ! Viva Il Re ! Viva Il Duce !" résonna, suivi de la bénédiction que le rabbin Aldo Lattes invoqua en italien et en hébreu pour Dieu, pour le roi et pour Il Duce… "Giovinezza" [l'hymne du Parti fasciste] fut entonné par les Bétarim avec beaucoup d'enthousiasme» [12]. L'Encyclopaedia Judaica (T. 4, p. 715) précise même que cette école fasciste promut 150 marins juifs qui «plus tard jouèrent un rôle important dans la création de la marine militaire et marchande israélienne». Les révisionnistes instaurèrent le culte du leader et accolèrent à leur chef, Vladimir Jabotinsky, l'appellation de Rosh Betar, à l'instar du titre de Führer ou Il Duce.

Pour compromettants que puissent être ces faits — et tant d'autres ! — pour l'image du sionisme et du judaïsme triomphants actuels, ils n'en sont pas moins — et pas plus — que des détails. Ces détails n'ajoutent rien à la nature foncièrement raciste et antihumaniste du projet sioniste dont la motivation essentielle et même exclusive est la refonte d'une race juive selon les normes des représentations du romantisme racial du XIXe siècle. Toutes les nuances que nous retrouvons au sein de la galaxie sioniste sont «fascistes» au même degré. Ils ne diffèrent que dans les moyens et la manière, non dans la représentation qu'ils se font du judaïsme qui reste pour eux intangible : un judaïsme racial inassimilable au reste de l'humanité.

Nous ne pouvons suivre William Zukerman quand il impute le fascisme juif à un déviationnisme par rapport à l'idéal originel du sionisme. Nous avons montré que ce «déviationnisme» qui a pris pour nom «révisionnisme» ne fait en réalité que revenir à l'esprit originel du national-judaïsme et de ses fondateurs. La fragilité de la thèse de Zukerman apparaît pleinement quand il avance l'idée que le sionisme originel «aspirait à mettre fin à toute la vie anormale imposée sur les Juifs par le vieux ghetto et le nouvel antisémitisme». Bien au contraire, toute la littérature sioniste d'avant le premier conflit mondial a revendiqué haut et fort sa volonté de restaurer le ghetto comme seul refuge sûr pour la racialité juive, et reconnu à l'antisémitisme sa valeur de rempart au danger de l'assimilation qui menaçait à ses yeux le judaïsme. Zukerman se trompe encore quand il soutient que «D'un centre spirituel, le Foyer national est devenu essentiellement un refuge économique» lors du triomphe du fascisme mondial et au sein des masses juives en particulier. L'aspect économique existait même avant l'apparition du sionisme politique herzlien.

En revanche, l'analyse de Zukerman reste lucide quant à la menace effective de la fascisation accélérée des masses juives de par le monde après la prise du pouvoir par Hitler. Le même processus de nazification de la société allemande entre les deux guerres a affecté l'ensemble du judaïsme mondial avec la même intensité et le même résultat. Le révisionnisme qui faisait figure d'un radicalisme outré, parce qu'il s'est simplement offert les moyens de la logique sioniste, a fini par rallier toutes les nuances du sionisme, y compris les plus pacifistes et les plus conciliantes d'entre elles. Le programme maximaliste avancé par le parti «fasciste» juif a fini par triompher politiquement avec la création de l'État juif et la déportation massive des populations arabes hors de la Palestine. L'idéologie de la «race» juive est devenue une donnée aussi naturelle et aussi évidente que naguère l'idéologie de la «race» aryenne auprès des Allemands et des Juifs. La nazification du judaïsme contre laquelle Zukerman essayait de prévenir ses contemporains s'est réalisée aujourd'hui dans toute sa perfection, à telle enseigne que le point de vue même de Zukerman paraît de nos jours franchement incongru : déracialiser le judaïsme serait une condamnation à mort du sionisme.

La rupture si radicale d'avec le nazisme que le judaïsme contemporain a instituée aux yeux du monde est la conséquence de la logique même de l'idéologie raciale qui porte en elle l'exclusion. Le sionisme orthodoxe, celui prôné par l'Organisation Sioniste pour l'Allemagne, s'est longtemps bercé de l'illusion d'une coexistence pacifique entre deux communautés, aryenne et juive, fortement racialisées idéologiquement et socialement, sur une même terre, l'Allemagne, et au sein d'un même État racial. Cette utopie raciale fut développée par l'Organisation Sioniste Mondiale comme solution logique à la présence du judaïsme au sein d'une communauté raciale étrangère majoritaire. Et nous touchons ici au dilemme qui a préoccupé le judaïsme sioniste dans la gestion de la présence d'une diaspora appelée à préserver son identité raciale dans un milieu étranger non moins racial. C'est que la stratégie sioniste originelle vise au retour à Sion. Avec la Déclaration Balfour, le sionisme a accepté, sous la pression du mouvement juif antisioniste, le fait de la permanence d'une partie de la diaspora au sein des pays «étrangers». Cette nouvelle philosophie a induit une sorte de panachage idéologique où la revendication raciale se trouve être couplée avec le principe antagoniste libéral, principe sans lequel la présence d'une entité raciale étrangère dans une communauté nationale donnée serait impossible. Ceci est vrai dans le milieu occidental libéral.

Mais les choses vont différer quelque peu avec la montée de l'idéologie raciale en Europe, qui fut accueillie positivement par le judaïsme sioniste dans l'espoir que l'identité idéologique entre lui et le nazisme pourrait constituer la solution naturelle et idéale à la présence d'une diaspora juive raciale qui se trouverait pour ainsi dire dans un milieu plus naturel que le milieu «bâtard» que lui offrirait une société libérale. Cette coexistence raciale harmonieuse entre Aryens et Juifs ne tirerait plus sa justification du principe du libéralisme mais du principe racial lui-même : du respect racial. C'est dans cet état d'esprit que le sionisme a accueilli Hitler avec satisfaction, voire même avec espoir, l'espoir non seulement de promouvoir l'idéologie raciale au sein de la diaspora, mais aussi de trouver avec lui une oreille plus attentive pour sa revendication raciale sur la terre de la Palestine. Ce fut là la doctrine de l'Organisation Sioniste pour l'Allemagne, exprimée notamment par son porte-parole, Robert Welsch.

Huit mois après l'accession d'Hitler au pouvoir, Joachim Prinz, idéologue sioniste du judaïsme allemand dresse en des termes optimistes et conviviaux le bilan de l'histoire du judaïsme en Allemagne. Pour Prinz,

c'est une vérité et une réalité que cent ans d'émancipation et plusieurs centaines d'années de vie ici [en Allemagne] ont suffi pour faire des valeurs de la culture allemande la propriété sacrée et inaliénable des juifs. […] Cependant, nous ne voulons pas oublier que ce patrimoine n'est pas simple pour nous et sans problème, sans oublier que nous assumons ce patrimoine en tant que Juifs. Nous ne voulons rien racheter, rien solliciter au prix de notre amour pour l'Allemagne et pour tout ce qu'elle a engendré. La profession de foi pour un volktum [racialité] propre ne pourra être combattue que par un État libéral. C'est justement cette profession de foi qui est aujourd'hui à la base de la nouvelle clarification [Klärung]. C'est maintenant que cette profession de foi (raciale) même constitue le point de départ de la nouvelle structure de notre vie à l'intérieur des peuples.
Il en résulte, à partir d'ici, la ligne directrice de notre position à l'intérieur de l'État. Partout où l'on nous ressent en tant qu'êtres autres, on doit nous consentir la possibilité d'avoir une vie culturelle propre. Seule l'éducation de Juifs conscients d'eux-mêmes préserve les peuples de la disparition des frontières entre eux
. […] L'homme juif ainsi éduqué acceptera avec respect les valeurs de la culture de sa patrie [Heimatland] — mais la conscience de son propre Volktum le préservera de devenir un littérateur sans patrie [Heimat]. Dès que l'on reconnaît que l'époque libérale a provoqué avec une nécessité tragique la déjudaïsation et la dénationalisation des Juifs, l'on saura alors ce qui pourrait se produire dans un État national et antilibéral. Nous voulons la nouvelle voie et les nouveaux Juifs . Nous craignons que beaucoup ne comprennent pas notre temps et ne combattent, et ne continuent de combattre avec toutes les anciennes erreurs du combat de l'émancipation. Ce serait peine perdue. La voie du Juif en Allemagne ne peut être que la voie de son destin juif. Aucun Clermont-Tonnerre ne se lèvera et ne pourra nous dire «tout en tant qu'hommes et rien en tant que Juifs». Notre émancipation ne peut être qu'une émancipation du groupe national. Les Juifs en tant qu'«hommes sans plus», ce rêve s'est achevé. […]
La question juive et sa solution n'est pas à présenter sur un molleton. Elle exige une résolution dure et un travail d'airain.
Ce travail sera dédié à un seul but : un peuple dont l'histoire a fait un-peuple-qui-ne-l'est-plus, et qui, de ce fait, a fait plonger les nations et leur vie dans bien des troubles, un tel peuple doit à nouveau devenir une véritable nation.
Mais le devenir nation du judaïsme signifie le retour d'un noyau de la judéité à l'ancienne patrie
[Heimat] [13].

L'arrivée d'Hitler au pouvoir a cristallisé l'essence fasciste du national-judaïsme et a «clarifié» la situation du côté juif comme du côté aryen. La victoire du nazisme hitlérien, qui fut en même temps celle du nazisme juif, a mis un terme aux illusions du libéralisme et de l'émancipation au profit d'un «nouvel ordre» racial völkisch aryano-juif. Dès la prise du pouvoir par Hitler, des mesures furent prises pour réaliser la solution nationaliste raciale de la question juive dans le même esprit que celui formulé par le sionisme : la création d'une institution culturelle juive, la Kulturbund deutscher Juden [Ligue culturelle des Juifs allemands], qui est un véritable ghetto culturel pour séparer la culture juive de la culture allemande ; les lois raciales de Nuremberg, qui donnent satisfaction aux revendications sionistes énoncées depuis leur Premier Congrès sioniste de 1897 ; des mesures discriminatoires en faveur de la propagande sioniste et contre les Juifs antisionistes hostiles aux idéologies raciales ; un programme d'émigration massive des Juifs vers la Palestine et ailleurs, …

En avril 1933, les nazis, par représailles contre la déclaration de guerre économique lancée par des instances juives mondiales, décidèrent une journée de boycottage des magasins juifs d'Allemagne (un jour de sabbat !). Le Quartier général du judaïsme mondial misa alors sur une carte jugée autrement plus rentable à moyen terme et plus capable d'accélérer l'avènement de l'État juif : la carte de la guerre mondiale, celle-là même qui avait montré son efficacité durant la première guerre mondiale avec la Déclaration Balfour, laquelle avait donné pour la première fois ses lettres de noblesse aux idées sionistes. Dès lors, le judaïsme sioniste mondial déclarait la guerre à l'Allemagne avec, comme argument de guerre, la lutte contre le fascisme, réussissant de ce fait à faire basculer dans le camp du fascisme sioniste non seulement les puissances occidentales libérales, mais surtout la masse des Juifs non encore contaminées par le virus sioniste.

Ce programme belliqueux antiallemand (et non antifasciste !) torpilla de fait la coexistence pacifique entre les fascismes juif et aryen et fut le premier responsable des mesures antijuives prises par l'Allemagne hitlérienne avant et pendant le grand conflit mondial. Cet échec de la coexistence pacifique fut ressenti à tort par les nazis juifs allemands comme une trahison impardonnable, d'où le sentiment de déception d'une amitié trahie par un frère dans l'idéologie. On dénonça désormais la brutalité de l'antisémitisme nazi, mais jamais le principe racial. Ce qu'on reprocha au nazisme, ce fut sa prétendue prétention à une supériorité raciale, non son idéologie raciale, comme si le principe racial ne pouvait conduire, tôt ou tard, à la supériorité raciale. L'on a même rendu «obscène» la recherche du «pourquoi» du divorce entre le racialisme juif et le racialisme aryen. Le combat racial qui a opposé les deux Titans du racisme s'est simplement achevé par la victoire du judaïsme sur l'aryanisme.

Désormais, toute expression de l' «identité» aryenne est frappée d'interdit, et tout questionnement à son sujet est devenu tabou. Seule l'expression, musclée ou non, de l' «identité» juive est permise. Simple victoire d'une «race» sur une autre. Aujourd'hui, cette victoire de la «race» juive sur la «race» aryenne s'est transmuée en une victoire sur l'humanité entière. C'est l'humanité entière qui est rendue, grâce à cette paranoïa raciale, responsable collectivement et pour l'éternité d'un crime génocidaire hallucinant produit d'un esprit racial. Tel est le nouveau visage de «la menace du fascisme juif» en 1990, une menace qui n'a peut-être jamais été aussi actuelle et aussi grave qu'aujourd'hui. La facilité avec laquelle le fascisme s'est naguère emparé des masses juives après un demi-siècle d'incubation ne peut que nous rendre plus sceptiques devant le retournement que ce néo-judaïsme a effectué dans sa profession de foi et ses visées fascistes. Ce scepticisme est en vérité pour nous une certitude, pour peu que l'on observe la continuité de l'idéologie raciale juive et de la politique de domination mondiale du judaïsme, une politique comparable, si elle n'est pas plus dangereuse, à celle du nazisme hitlérien.

Le fascisme juif contemporain porte une grande responsabilité morale et historique dans la montée actuelle des tensions régionales qui ne cessent de proliférer au nom des races, des identités et des religions. L'embrasement racial et intégriste de grands ensembles de l'humanité est une donnée dominante de cette fin de siècle, et ce processus est aujourd'hui bel et bien mis en branle dans la foulée de la domination du fascisme juif mondial.

Le plus important péril mondial qui menace de nos jours la paix dans le monde est bien le fascisme juif qui exerce aujourd'hui son influence délétère et insidieuse sous couvert des principes mêmes qu'il combat : la liberté, l'humanisme et l'universalisme. Tant que l'on n'a pas su démasquer le fasciste qui se cache derrière le Juif sioniste, comme l'a fait Zukerman il y a plus d'un demi-siècle avec ce courage et cette lucidité dignes du prophétisme juif, notre combat pour l'homme, le progrès et pour la paix sera et restera utopique.[14]


  1. «The Menace of Jewish Fascism», Nation, 138, 25 avril 1934, p. 465-467, et 27 juin 1934, p. 733-734.

  2. Allusion au 17ème Congrès sioniste mondial tenu à Bâle en juin et juillet 1931, où Berl Locker, du parti ouvrier Poale Zion, rapprocha la tactique des révisionnistes sionistes conduits par Vladimir Jabotinsky de celle des hitlériens en Allemagne.

  3. Ces deux corps paramilitaires ont été les modèles sur lesquels les nazis allemands ont créé et organisé leurs SA et SS.

  4. L'Angleterre pour les Juifs, l'URSS pour les Allemands — N.D.T.

  5. In Deutsche Worte, XVIII, juillet 1898, p. 289-313.

  6. In Encyclopaedia Judaica , article : «Ha Po'el Ha-Za'ir».

  7. Cf. mon article : «Chambre à gaz, enfer sacré de Faust», R.H.R., n° 1, mai- juin-juillet 1990, p. 41-44.

  8. Alain Boyer, Les Origines du Sionisme , Que Sais-je ? n° 2397, 1988, p. 39.

  9. Die Zionistische Bewegung , Tome I, Berlin 1935, p. 32.

  10. Briefe aus Palästina , Berlin 1919, cité in Adolf Böhm, Die Zionistische Bewegung, op. cit., T. I, p. 47.

  11. Article «Betar», in Encyclopaedia Judaica, T. 4, Jérusalem 1972, colonne 714.

  12. Lenni Brenner, Zionism in the Age of the Dictators , op. cit., p. 119.

  13. Joachim Prinz, Wir Juden, Berlin 1934 (achevé en oct. 1933), p. 157-161.

  14. Nous venons d'apprendre, au cours de la correction des épreuves de cet article, la promulgation par l'Assemblée Nationale française d'une loi pénalisant la libre recherche dans le domaine de l'histoire de la seconde guerre mondiale. On ne peut trouver meilleure illustration à l'actualité de «La Menace du Fascisme juif».


Revue d'Histoire Révisionniste, n° 2, août-septembre-octobre 1990, p. 65-86


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