L'AFFAIRE DES COUVEUSES DANS LA GUERRE DU GOLFE

Frédéric Lagrange

Comme tout pouvoir en place, les démocraties doivent lutter contre leurs adversaires et, si possible, les abattre. Les crimes qu'elles commettent alors peuvent être d'autant plus grands qu'à l'inverse des dictatures le responsable n'est pas connu : il est noyé dans une masse informe. Qui pourrait aujourd'hui affirmer que, dans l'entrée en guerre de la France contre l'Allemagne en septembre 1939, des hommes aussi oubliés que Daladier ou Jean Zay sont plus responsables de cette catastrophe qu'un Paul Reynaud ou un Jeroboam Rotschild, plus connu sous le nom de Georges Mandel ? En revanche, le responsable de l'attaque dirigée à la même date contre la Pologne en vue de récupérer la ville allemande de Danzig est bien connu ; il s'appelle Adolf Hitler.
Mais, pour exécuter leurs crimes, les démocraties souffrent d'un handicap : elles ne doivent pas perdre l'adhésion et l'approbation du plus grand nombre. Ce qui compte, ce n'est pas la qualité, mais la quantité. Il est indispensable que les crimes qu'elles commettent demeurent parés du voile de la vertu ou, à tout le moins, que leurs crimes soient en quelque sorte justifiés ou excusés par des crimes encore plus grands qu'elles imputent à leurs ennemis. Il n'est pas alors de moyen plus efficace que le mensonge, à condition que celui-ci soit présenté avec adresse et demeure crédible. Le mensonge est aussi nécessaire à la démocratie que l'air à l'oiseau pour voler. Et le mensonge sera d'autant plus crédible que l'émotion soulevée par les horreurs attribuées à l'adversaire sera plus grande ; dans ce registre, quoi de plus efficace que des crimes supposés commis contre des femmes et des enfants ?
C'est ainsi qu'aujourd'hui la télévision et les journaux ne cessent de nous rappeler que dans le IIIe Reich les SS avaient pour habitude de tuer les bébés en les jetant par terre ou en leur fracassant la tête contre les murs. En 1914, les Uhlans, nous dit-on, se contentaient de leur couper les mains !
Or, en 1990, les démocraties anglo-saxonnes découvrent un adversaire, un dictateur, qui commence à leur porter ombrage. Comme son illustre prédécesseur à la croix gammée, ce dictateur entend récupérer une ancienne province qui a été arrachée jadis à son pays par ces mêmes démocraties. Mais ce pays offre la particularité de regorger de pétrole. La province perdue s'appelle le Koweit et le dictateur qu'il va falloir abattre, Saddam Hussein. Pour que les choses soient plus claires, on l'appelle d'ailleurs Saddam-Hitler et on le charge bientôt de crimes identiques à ceux qu'on attribue à son prédécesseur. Pourquoi imaginer quelque chose de nouveau et changer une méthode dont l'efficacité a été prouvée ?
Des experts et des témoins directs font comprendre au monde horrifié, surtout aux États-Unis, qu'il faut déclencher une guerre «juste» contre cet affreux dictateur, car ce dictateur tue, lui aussi, des bébés. Il ne leur fracasse pas la tête contre les murs, mais il les arrache des couveuses dans les hôpitaux et les jette par terre.
Quelques mois ont passé et nous sommes maintenant en 1991. Le méchant dictateur a été vaincu. Le triomphe des démocraties est complet.
Mais déjà des voix s'élèvent ou des murmures s'entendent qui disent que ce triomphe a été acquis au prix de beaucoup de tueries et de destructions qui n'étaient peut-être pas indispensables. Certes, le traitement démocratique qui a été infligé à l'Irak n'a pas la même ampleur que celui qui fut appliqué à l'Allemagne de 1945 massacrée, torturée, violée de mille façons, mais cela suffit à soulever quelques timides protestations. Pis encore, ne voilà-t-il pas que de nouveaux «révisionnistes» prétendent que les horreurs attribuées à Saddam-Hitler — et en particulier l'histoire des bébés et des couveuses — seraient une pure invention. Et voici que, malgré quelques efforts des autorités américaines pour défendre la vérité officielle, le compte rendu de ce qui s'est réellement passé finit par éclater au grand jour ; il est diffusé pour la première fois dans le grand public le 8 avril 1992 dans une émission intitulée «Monitor» par la chaîne de télévision allemande ARD.
C'est le compte rendu de cette émission que nous reproduisons ici pour l'édification des lecteurs, non sans rappeler que la chaîne ARD est par ailleurs l'une des plus conformistes et des plus «antinazies» qui se puissent imaginer. Mais, à force de patience, peut-être certaines vérités que la Revue d'histoire révisionniste n'a cessé de défendre finiront-elles aussi par éclater.

TITRE DE L'ÉMISSION :
LE DOSSIER BABYLONE DE SADDAM HUSSEIN
UN MERCENAIRE DE LA CIA

Avant la guerre du Golfe, on a discuté avec passion dans le monde entier pour savoir s'il fallait déclencher une guerre pour le Koweit [NDLR : Comme pour Danzig, fallait-il mourir pour le Koweit ?]
Or, ces discussions furent infléchies de façon décisive au profit des bellicistes grâce à des rapports concernant d'inimaginables horreurs commises par les troupes d'occupation irakiennes au Koweit.
Le compte rendu d'une jeune fille koweitienne de 15 ans sur les bébés que les soldats irakiens arrachaient des couveuses fut le plus impressionnant. Nos grands reporters Konrad Ebel et Matthias Werth ont à nouveau enquêté sur cette jeune fille et sur son témoignage, un an après la guerre du Golfe.

 L'image nous montre la jeune Nayirah en pleurs lors de sa déposition à titre de témoin oculaire devant le Comité des droits de l'homme au Conseil de sécurité de l'ONU.
Le témoin :
J'ai vu les soldats irakiens. Ils sont entrés dans l'hôpital et ont enlevé les bébés des couveuses. Ils ont emporté les couveuses et laissé les bébés mourir sur le sol glacial. C'était horrible !

[NDLR : On notera, comme dans toutes les descriptions de ce genre, la référence caractéristique à des commandos chargés d'effacer les traces de leurs crimes et qui ne laissent eux-mêmes aucune trace.]

 Le témoin oculaire sanglote devant le Conseil de sécurité de l'ONU ; elle ne cesse de répéter sa déclaration et essuie les larmes qui lui brouillent la vue.
Les membres du Conseil de sécurité sont manifestement très émus par un tel rapport sur les cruautés des troupes de Saddam Hussein.

[NDLR : Ceci ne ressemble-t-il pas à s'y méprendre aux dépositions sanglotantes faites encore aujourd'hui devant les tribunaux ouest-allemands contre des vieillards pour leurs activités supposées pendant la guerre ?]

Quoi qu'il en soit, le témoignage de Nayirah produit un énorme effet sur l'opinion, surtout aux États-Unis. Le président Bush lui-même fait un rapport circonstancié sur le sujet.

 Image : On voit Bush s'adressant en Arabie séoudite à ses soldats : «Les bébés ont été arrachés à des couveuses et jetés sur le sol comme du bois à brûler.» L'image montre alors de petites tombes pour les bébés qui sont censés avoir été assassinés.
Des vues qui prouvent que Saddam Hussein n'est pas autre chose qu'un nouvel Hitler dont les soldats assassinent lâchement des enfants.

 Image : Devant le Conseil de sécurité de l'ONU, c'est au tour d'un chirurgien koweitien, le docteur Ibrahim, de faire son rapport :
Le plus dur était d'enterrer les bébés. Moi-même j'ai enterré quarante nouveau-nés qui avaient été enlevés des couveuses par les soldats.

[NDLR : Rappelons-nous les photos et les cadavres des petits bébés attribués à la folie meurtrière de Ceaucescu lors du montage de Timisoara.]

Deux jours plus tard, le Conseil de sécurité de l'ONU se décide à voter l'emploi de la force militaire en Irak, après qu'Amnesty International eut à son tour établi un rapport sur le meurtre de 312 bébés.
Pendant ce temps, le Congrès des États-Unis délibère sur l'éventuelle nécessité d'une guerre.

 Image : Un député à la tribune : «Le temps est maintenant venu de stopper l'agression d'un impitoyable dictateur dont les troupes embrochent des femmes enceintes et arrachent les bébés de leurs couveuses.»

[NDLR : Les femmes et les enfants embrochés sur des baïonnettes est l'un des thèmes les plus constants de la propagande alliée des deux guerres. D'après de nombreux témoignages, c'était aussi une spécialité des SS, mais avec une préférence pour les bébés.] [1]

Face à l'émotion soulevée, le Congrès des États-Unis émet à une très faible majorité un vote en faveur de la guerre.

 Image : Sans transition, la télévision présente alors le docteur David Chiu avec le commentaire suivant :
Voici le docteur David Chiu, ingénieur en biologie médicale. Il a été envoyé au Koweit par les services de l'OMS (Organisation mondiale de la santé) afin d'expertiser les ravages commis dans ce pays. Il a visité plusieurs salles d'opération ainsi que les salles d'accouchement. Le surprenant résultat de sa mission est le suivant :
Toute l'histoire des couveuses est une invention de la propagande.
Le docteur Chiu :
Je me sentais pris par le mensonge. J'étais surpris de voir tant de couveuses. Je demandais à notre accompagnateur ce qui s'était passé et si les histoires que l'on racontait étaient vraies. Il me répondit alors que pas une seule couveuse n'avait été emportée et que les histoires divulguées à ce sujet n'avaient jamais eu lieu.

Parmi le matériel manquant, le Dr Chiu ne relevait que des fauteuils dentaires.

 Image : Fauteuils dentaires. Puis, on voit à l'écran une visite dans l'hôpital.
Les couveuses prétendument emportées sont là et la doctoresse qui se trouve sur place répond par la négative à la question de savoir si les Irakiens ont enlevé des couveuses.

 Image : Le Dr Soa Ben Essa répond également par un «non» énergique.
Même le docteur John Stiles, d'Amnesty International, corrige à son tour ses déclarations. Il explique :
Nous avons parlé avec plus d'une douzaine de médecins de différentes nationalités qui étaient au Koweit à l'époque ; ils ne nous ont pas confirmé cette histoire. Pour nous, il est désormais clair qu'il ne s'est rien passé de tel.

Mais comment cette histoire mensongère des couveuses koweitiennes a-t-elle pu faire le tour du monde et favoriser pareillement l'entrée en guerre des Américains et de leurs alliés ?
La réponse se trouve dans le quartier Manhattan de New York, là où est située Hill & Knowlton, la plus grande entreprise américaine de Public relations et de traitement de l'information. Hill & Knowlton avaient reçu du Koweit une commande de campagne publicitaire pour faire accepter par la population américaine la solution militaire d'une libération du Koweit. Coût : 10 millions de dollars.
Hill & Knowlton ont utilisé une méthode comparable à celle employée pour la publicité de Pepsi-Cola : des ordinateurs sont chargés de montrer à quoi la population réagit positivement ou négativement. C'est aussi la méthode utilisée par le président Bush dans ses campagnes électorales.

 Image : On voit à l'écran une personne ayant dans la main un détecteur électronique analysant les réactions du sujet testé à la vue des différences images qui lui sont présentées. Un employé explique le mode de fonctionnement :
Nous donnons à chaque personne un petit émetteur avec lequel elle peut montrer si elle réagit avec plaisir ou déplaisir à la scène qui lui est présentée. Par exemple, le graphique nous permettra de savoir si les Américains ont réagi positivement ou non à un discours du président.
Le Koweit nous avait demandé de déterminer ce qui inspirait le plus d'horreur aux Américains ; la réponse a été : le meurtre commis sur des
bébés. Ainsi est née la légende des couveuses. Nous avions à répondre à la question : Comment obtenir un effet émotionnel tel que les gens approuvent les résolutions de l'ONU et veuillent chasser par la force les Irakiens ? Le meilleur moyen de créer cette émotion était de persuader les gens que Saddam Hussein était un fou dangereux capable des pires massacres et manifestant une agressivité faisant craindre les plus graves dommages.

Il fallait en effet gagner l'opinion publique américaine à l'idée de la libération du Koweit. Hill & Knowlton ont alors entrepris la recherche de témoins visuels acceptant de paraître en public.

[NDLR : De 1945 à 1948, c'est par fournées entières que des gens, le plus souvent pauvres et venus de l'Est, venaient témoigner, tous frais et autres avantages payés, devant les tribunaux de «dénazification».]

 Image : Thomas Ross, de Hill & Knowlton, explique :
Dans cette affaire, notre rôle se limitait à «aider» les personnes acceptant de témoigner, à rédiger leurs rapports dans un anglais correct, afin que chacun puisse les comprendre.
Question à Ross : Ainsi vous avez seulement aidé à faire de bonnes traductions ?
Ross : Nous avons apporté notre aide pour les traductions, mais nous avons aussi assisté les témoins pour leur future parution, en les exerçant à répondre par des questions/tests à celles qui leur seraient vraisemblablement posées.

 Image : On revoit le témoin visuel en pleurs devant le Conseil de sécurité de l'ONU.
Commentaire du présentateur de la télévision : «Celle-ci avait dû être particulièrement bien formée ?»

 Image : On revoit une fois de plus la jeune fille faisant sa déclaration devant le Conseil de sécurité de l'ONU :
C'était horrible ! Je pensais sans arrêt à mon neveu qui venait de naître et qui maintenant était peut-être déjà mort.

 Image : Derrière le témoin on voit une personne qui a toutes les apparences d'un auditeur et observateur impartial.
Mais il s'agit de son père qui est ambassadeur du Koweit aux États-Unis, ce que presque personne n'avait su.

 Image : Nayirah telle qu'elle apparaît normalement : de longs cheveux tombant sur ses épaules. Devant le Comité des droits de l'homme de l'ONU, elle a les cheveux sévèrement assemblés par un chignon.
Le Comité de l'ONU avait cru qu'il s'agissait d'une simple enfant réfugiée. Or, elle appartient à la famille royale de l'émir Al Sabah. Qui parmi les membres du Comité connaissait sa véritable identité ?

 Image : John Porter devant le Comité des droits de l'homme de l'ONU. On lui pose la question :
Combien de personnes savaient-elles qu'elle était la fille de l'ambassadeur ?
Porter : Moi, certainement pas.
Devant le Conseil de sécurité de l'ONU, un autre témoin à charge contre l'Irak dont nous avons déjà parlé (voy., ci-dessus, p. 89) avait fait une forte impression : le soi-disant chirurgien Ibrahim. En réalité, il est dentiste et s'appelle Behbehani. Après la guerre, il a rétracté ses déclarations sur l'histoire des couveuses.
Dr Behbehani : Non, je ne peux confirmer cette affaire des couveuses.
Question : Alors, vous n'avez rien vu ?
Dr Behbehani : Non, rien.

Commentaire : Mais qu'importe ! Tout avait déjà été décidé. L'histoire mensongère concoctée par Hill & Knowlton avait joué un rôle déterminant pour décider les Américains à vouloir la guerre et à envoyer leurs soldats au Koweit.

Dernière question à Thomas Ross de Hill & Knowlton :
Croyez-vous que le paiement par le Koweit de 10 millions de dollars à Hill & Knowlton ait été un bon investissement ?
Ross : Un investissement des plus intelligents.

* * *

Pour conclure, nous n'ajouterons aucun commentaire. Nous nous contenterons, à propos des détecteurs dont il a été question ci-dessus, d'évoquer une tout autre histoire de détecteurs qui a joué dans l'histoire un rôle beaucoup plus important ; et cela pour montrer qu'en matière de mensonges les méthodes ne changent guère et sont d'une redoutable banalité.
Une photographie, qui a aussi fait le tour du monde, date de 1945 et montre un officier soviétique de la commission d'enquête à Auschwitz tenant à la main un détecteur d'acide cyanhydrique, qui est le gaz imprégnant le fameux Zyklon B, un dangereux insecticide dont les Allemands se seraient servi pour tuer des millions de juifs. L'officier se tient devant la porte avec judas de la chambre à gaz où auraient été assassinées les victimes. Or, il s'agit d'une banale chambre à gaz d'épouillage où l'on désinfectait les vêtements au Zyklon B. A l'époque, en effet, les Russes qui ont libéré le camp d'Auschwitz en janvier 1945 et ont été les seuls à circuler pendant des mois, situaient la chambre à gaz homicide — en conformité avec les déclarations des témoins et experts — à l'endroit où se trouve l'officier. Ce n'est que plus tard que la localisation des chambres à gaz homicides fut modifiée et définie là où on les montre aujourd'hui aux touristes.
En 1945, cette photo d'un détecteur supposé utilisé par les SS pour leur protection fut considérée comme une «preuve» décisive et diffusée dans les médias du monde entier.
Mais il faudra attendre 1989 pour que les autorités du Musée d'Auschwitz et la Beate Klarsfeld Foundation de New York se décident à qualifier eux-mêmes cette photo de «montage historique» dans l'ouvrage de Jean-Claude Pressac intitulé Auschwitz : Technique and operation of the gas chambers [Beate Klarsfeld Foundation, New York, 1989, 564 p.] (p. 46 : «This historic montage is to be compared (…)»).
On attend d'autres aveux du même genre. Mais il est vrai que, pour le massacre de Katyn, si longtemps attribué aux Allemands, il a fallu attendre un demi-siècle avant que les Russes ne passent aux aveux.


  1. Henri Amouroux, souvent crédule sur le compte des atrocités allemandes, écrivait en 1981 : «J'ignore combien a touché la femme B… qui a livré 22 bébés juifs tués à l'École de santé militaire de Lyon par injection de benzine» (La Grande histoire des Français sous l'Occupation, Robert Laffont, vol. 5 [1981], p. 282, n. 1). Dans une conversation privée, il a bien voulu admettre qu'il s'agissait d'une assertion non fondée et qu'il avait été abusé.


Revue d’Histoire Révisionniste, n° 6, mai 1992, p. 86-95


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