LA CHAMBRE A GAZ DE HAFNER :
ENTRE LE DÉLIRE ET LA POLITIQUE

Mondher Sfar

Les prêtres de l'Holocauste ont élevé la Mémoire d'Auschwitz au rang d'une religion dont l'universalité est loin d'être atteinte par les trois religions monothéistes réunies. Ce culte quasi quotidien de la mémoire se fonde paradoxalement sur un extraordinaire oubli des textes des déportés rédigés au lendemain de la libération des camps. En 1946/47 paraissaient en France deux recueils de ces témoignages fraîchement rédigés. L'un est intitulé Témoignages d'Auschwitz, préfacé par Jean Cassou, Éditions de l'Amicale des Déportés d'Auschwitz, 1946. L'autre a sélectionné les témoignages des médecins strasbourgeois, intitulé : De l'Université aux Camps de Concentration. Témoignages Strasbourgeois, Publication de la Faculté des Lettres de l'Université de Strasbourg, Paris, 1947. Il est étonnant et scandaleux que ces témoignages d'une importance capitale pour la compréhension de la vie quotidienne dans les «camps de la mort» n'aient pas fait l'objet d'une critique historique de la part des exterminationnistes.
Pour contribuer à faire revivre ces textes, nous avons choisi de commenter le récit d'un jeune médecin français israélite, d'origine roumaine, paru dans le recueil des Témoignages sur Auschwitz de 1946. Nous avons eu la chance de découvrir la version originale de ce récit, qui fut publiée en 1945 dans Fraternité, journal de la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme à Paris.
Conformément à la vocation de la Revue d'histoire révisionniste, il ne sera traité dans les pages qui suivent que de la question — essentielle — de l'existence du génocide : quelle peut être la contribution du témoignage de Désiré Hafner à la connaissance de la réalité du camp d'Auschwitz-Birkenau en tant que lieu d'extermination d'êtres humains au moyen d'installations conçues, érigées et utilisées à cet effet ?

L'auteur

Joseph-Désiré Hafner se dit né le 1er juillet 1918 à Galatz, en Roumanie. En dehors de son article «Birkenau» — réédité en 1946 dans l'ouvrage collectif susmentionné Témoignages sur Auschwitz et dont il signa la conclusion — nous lui connaissons une Thèse en médecine, rédigée peu avant la parution de ce dernier ouvrage et soutenue le 14 juin 1946 à l'Université de Paris. Elle fut publiée la même année à Tours (72 pages). Cette Thèse intitulée «Aspects pathologiques du Camp de Concentration d'Auschwitz-Birkenau» — désormais désignée dans les pages qui suivent par le mot Thèse, suivi du numéro de page — reprend en fait les grandes lignes de son article de 1945, en faisant naturellement une part plus importante à des observations médicales qui malheureusement demeurent, comme pour le reste, sous le coup de l'émotion post-concentrationnaire, mais qui restent néanmoins d'un intérêt médico-historique non négligeable, contribuant ainsi à une meilleure connaissance de la vie médico-hospitalière de Birkenau en particulier, et d'Auschwitz d'une façon générale. En outre, cette Thèse éclaire et complète le récit sur Birkenau ; et nous n'hésiterons pas à nous y référer.
Hafner fut recruté, à l'instar de ses collègues de toutes les nationalités et origines, pour l'exercice de la médecine dans le camp de Birkenau. Il fut admis à la suite d'un examen organisé par les autorités médicales du camp pour vérifier l'authenticité de ses aptitudes à l'exercice médical ; c'est du moins la démarche usitée pour le recrutement des médecins à Auschwitz. Malheureusement, sur ce chapitre biographique comme sur ses relations avec les autorités du camp, voire même sur ses relations avec ses collègues internés ou civils, Hafner se drape dans un silence aussi profond que mystérieux. La seule indication que nous avons à ce sujet se trouve au chapeau à son article «Birkenau» rédigé par le journal Fraternité où il est question d'un «double jeu, si subtil et si passionnant à jouer, l'était beaucoup moins à supporter. C'était un jeu avec la mort, et la mort gagnait trop souvent». Sur ce «jeu subtil» avec la mort, Hafner reste muet. Ce témoin de l'Holocauste occulte sa propre expérience vécue de détenu — dont il ne nous livre que des clichés sans vie, des images figées — par un lourd cérémonial holocaustique guindé, de sorte que l'on reste entièrement sur sa faim quant à la connaissance de son rôle et de son œuvre pendant les 28 mois passés à Birkenau en tant que médecin ou même en tant que simple détenu.
Plus préoccupant encore, l'aveu fait par Hafner dans son introduction à un chapitre conclusif de sa Thèse où il explique que celle-ci repose sur «nos observations et celles d'un grand nombre de camarades médecins sur la pathologie du camp de Birkenau». Ainsi le témoignage de Hafner est-il pour une part de seconde ou même de troisième main. Ce qui nous prouve encore une fois que les témoignages dits de la première heure font eux-mêmes partie de la catégorie du ouï-dire.

Le récit

Le jeu subtil du témoignage/occultation de l'expérience personnelle se retrouve en quelque sorte au fondement de l'expérience holocaustique en tant que donnée ineffable, incommunicable. Hafner introduit son récit «vécu» par une série de paragraphes (§ 1 à 8 [1]) dissertant sur le problème de la crédibilité de son propre témoignage :

Est-ce que ceux à qui nous essaierons de raconter une faible partie des atrocités de Birkenau  pourront nous croire ? Certainement non !

Suit la description de l'arrivée de son transport à Auschwitz (§ 9 à 18) où manque fort curieusement la fameuse scène originelle de la sélection pour la chambre à gaz devant être effectuée sur les quais de la gare. Cette scène ne sera évoquée qu'implicitement plus loin (§ 59) dans le cadre de la description du camp dans sa seconde phase dite de l' «extermination scientifique» que Hafner fait débuter en mars/avril 1943.
Hafner assiste le premier jour de son arrivée à Birkenau à la rentrée au camp des Kommandos de travail (§ 19 à 26). C'est la découverte de l' «extermination» par le travail. Suivent une description d'une journée de travail (§ 27 à 37), des conditions sanitaires et médicales (§ 38 à 50) et du camp des femmes (§ 51 à 56).
Ici, un événement capital est annoncé (§ 57) :«un immense camp va apparaître, [...] les quatre fours crématoires avec leur immense chambre à gaz», suivi de la description du célèbre scénario dit de la sélection des transports en vue du gazage immédiat (§ 58 à 66).
Cet événement se produit en même temps qu'une nette amélioration des conditions matérielles et morales dans le camp (§ 67 à 70). Mais l'envers du décor, c'est l'apparition des sélections pour la chambre à gaz, par où passent tous les Tchèques et les Tziganes (§ 71 à 81).
Des évasions «pour crier au monde la vérité» (§ 82 à 84). Sélection des enfants (§ 85 à 88) et des femmes (§ 95). Expérimentations sur les détenus (§ 89 à 94). Sabotage des crématoires (§ 96 à 98). Le génocide des juifs de Hongrie brûlés dans des fosses gigantesques et «kilométriques», et reproche aux Alliés de n'avoir pas détruit le camp d'Auschwitz dans sa totalité (§ 98 à 105). La banalisation des massacres (§ 106 à 108). Vision «plastique» de la catastrophe (§ 109).
Bref : la préméditation et la perfidie allemandes dans la préparation du massacre font de celui-ci une monstruosité unique dans l'histoire de l'humanité (§ 110 et 111).

Thèse génocidale

Telles sont les grandes lignes du «Grand récit vécu».
Quelle est maintenant la thèse génocidale telle qu'elle est conçue par Hafner à travers ses divers écrits ?
Nous venons de voir comment le récit sur les conditions de vie dans Birkenau signale un retournement de situation subit lors de l'érection des quatre fours crématoires annoncée dès le paragraphe 57. C'est cet événement capital qui met en branle le génocide proprement dit. Hafner en fait le critère même du plan qu'il choisit pour la rédaction de sa Thèse doctorale. En effet, celle-ci est ventilée en deux parties essentielles. La première est consacrée aux «Conditions de vie» (p. 17 à 26) et se divise en deux époques ; «Première époque : Extermination sauvage» (p. 17 à 23) ; «Deuxième époque : Extermination scientifique» (p. 23 à 26). Nous retrouvons la même division chronologique dans la deuxième partie consacrée à la «Pathologie du camp» (p. 27 à 50), mais cette fois-ci avec indication précise des limites des deux époques : «1942 – avril 1943» (p. 28) et «avril 1943 – janvier 1945» (p. 34). Cette Thèse s'achève avec quatre brefs chapitres sur la «Pathologie du camp de Femmes», «Le Camp des Bohêmes», «Les Expériences "médicales"» et, enfin, un dernier chapitre sur «La Mort à Birkenau».
Arrêtons-nous un moment sur ce dernier chapitre qui commence par cette affirmation : «En trois ans, quatre millions d'hommes, femmes et enfants ont été tués à Birkenau». Suivent quatre modalités de mise à mort : «Les fusillés», «Les pendaisons», «Les suicidés», «Les piqûres de phénol intracardiaques» et, enfin, «Les chambres à gaz et les fours crématoires». Ce dernier paragraphe débute avec cette affirmation : «Environ 3 500 000 déportés de tous âges ont été massacrés dans les chambres à gaz». Suit alors sur une page et demie la description technique du processus de gazage «qui a été faite par le docteur Bendel, de Paris, ancien médecin du Kommando de 850 hommes, qui brûlait les cadavres» (p. 60). Le texte intégral de ce témoignage de Bendel [2] se retrouve lui aussi dans Témoignages sur Auschwitz , op. cit., p. 159-164, sous le titre : «Dr. Paul Bendel, 167 460 : Les Crématoires. "Le Sonderkommando"».
Dans cette revue des différentes techniques de mise à mort, l'auteur a malheureusement omis de nous fournir une indication quant à la date du gazage. Par contre, il s'est montré plus disert pour ce qui est des «piqûres de phénol intracardiaques». Voici ce qu'il en dit dans le seul paragraphe qu'il leur consacre :

Au début de 1943, les malades sont exterminés dans une chambre spéciale du block 8, par des injections intracardiaques de phénol. Les piqûres sont faites par un Unterscharführer SS sur des malades assis, avec une aiguille intramusculaire. Le nombre de malades ainsi tués à chaque séance varie de dix à 50. La mort est immédiate quand le SS peut injecter le phénol dans une cavité cardiaque (Thèse, 60).

Remarquons l'invraisemblance d'une telle scène : peut-on imaginer une cinquantaine de personnes «dans une chambre spéciale» (mais en quoi ?) se présentant «assises» pour se faire tuer l'une après l'autre sans broncher ? Il est néanmoins curieux de constater que ce type d'extermination préfigure le scénario du gazage dans une «chambre spéciale» et l'extermination en nombre par séance. Cette méthode est datée du «début de 1943», donc juste avant le commencement de la «deuxième époque». Peut-on alors en conclure qu'il n'y a pas eu de gazage avant avril 1943 ? La réponse est un oui ferme et sans réplique, et c'est Hafner qui l'explique très clairement au paragraphe 93 de notre texte :

A Birkenau, pays de la mort, on a étudié les moyens les plus modernes de tuer les hommes. A certaines époques, on faisait des injections d'acide phénique intracardiaque. Mais la méthode était trop longue, trop coûteuse et on l'abandonna en faveur de la chambre à gaz.

Mieux encore, en avril/mai 1943 les installations de gazage, et en tout cas d'extermination de masse, à Auschwitz ne semblaient pas être encore en état de fonctionnement, puisque, lors de la déclaration de l'épidémie de paludisme, «après l'arrivée des Juifs de Salonique» (Thèse, 39) — qui commencèrent à affluer à Auschwitz au cours de la deuxième quinzaine du mois de mars 1943 — on commença à rechercher «tous ces paludéens qui sont envoyés au camp de Lublin pour y être gazés» (Thèse, 40). Il a donc fallu faire faire à ces malheureux paludéens plus de trois cent cinquante kilomètres pour leur trouver enfin une installation de gazage !
Mais ce n'est pas tout. Hafner conclut ce paragraphe qu'il consacre au paludisme par cette surprenante information :

En l'absence des médicaments antipaludéens, les injections intraveineuses de néo-salvarsan nous ont donné des améliorations durables.

Pourquoi donc ce gazage forcené si cette épidémie du paludisme pouvait être traitée de façon satisfaisante ?
Ce gazage des juifs paludéens de Salonique à Lublin est d'autant plus troublant que l'on apprend que le premier convoi à être gazé grâce aux nouvelles installations des quatre crématoires de Birkenau fut justement celui des juifs de Salonique ! Étant donné l'importance de l'information annonçant le début du gazage des convois à leur arrivée, nous citons ici in extenso le texte qui inaugure le chapitre annonçant la «Deuxième époque : Extermination scientifique» :

La deuxième époque débute en mars-avril 1943, au moment où les quatre fours crématoires commencent à fonctionner. Jusqu'à cette date le régime du camp était le même pour tous les déportés, le pourcentage de mortalité ne différait que de très peu entre les différentes catégories de détenus, Français, Russes, Polonais, Tchèques, Belges et Juifs. De tous les détenus, seuls les Allemands n'étaient pas envoyés aux gaz.
A partir de cette date, l'extermination par le gaz fut presque exclusivement réservée aux Juifs (en août 1944, 4 000 Bohémiens ont été gazés, ainsi que quelques transports de 100-200 Polonais et Tchèques).
Cette extermination commença avec les 60 000 Juifs de Salonique, dont 50 000 en avril et mai 1943.
Et suivant un rythme prévu à l'avance, presque trois millions d'hommes furent gazés en deux ans : Juifs de France, de Slovaquie, de Pologne, de Belgique, Hollande, Norvège, Finlande, Italie, Russie et même Tunisie. Le massacre atteignit son maximum en mai et juin 1944. En quarante jours furent gazés et brûlés 500 000 hommes, femmes et enfants venant de Hongrie
(Thèse, 23/24).

Suit la description du scénario classique du gazage des convois, depuis la sélection à la gare jusqu'à leur incinération, en passant par la fameuse voiture de la Croix-Rouge transportant les gaz mortels.
Il est bien clair ici que l'extermination des transports de juifs venant des quatre coins d'Europe n'a commencé qu'en «avril et mai 1943» avec les juifs de Salonique. Sur ce point, le récit de Hafner garde une certaine cohérence. Nous avons remarqué plus haut que le récit de l'arrivée de Hafner à Birkenau — en juillet 1942 — ne mentionne guère de «sélection» pour le gaz à la gare d'Auschwitz. Cette impression que laisse Hafner de ne pas croire réellement à cette sélection pour le gaz se trouve vérifiée au paragraphe 37 où il prend comme base pour le calcul du pourcentage des décès par le travail et le manque de nourriture l'effectif total du transport des détenus arrivés à Auschwitz et non la part admise à entrer dans le camp après l'éventuelle sélection. Mais, curieusement, ici Hafner avance le chiffre de 10 % comme pourcentage des survivants aux conditions de travail après une semaine seulement de l'arrivée du transport ! Or, c'est ce même chiffre qu'il admet pour ceux qui ne sont pas gazés à l'arrivée du transport durant la seconde période dite d'extermination scientifique (§ 61). Ce fait est encore confirmé dans sa Thèse où il rappelle que :

pendant l'année 1942, 90 % des hommes mouraient en moins de deux mois après leur entrée dans le camp, et la majorité — dans les dix à vingt premiers jours (Thèse, 22).

Les deux exterminations

Le scénario de l'extermination se précise donc devant nous. Avant mars-avril 1943, il n'existait pas de gazage à l'arrivée des convois, mais le chiffre de 90 % de morts est atteint «à certaines époques au bout d'une semaine» (§ 37), ou «en moins de deux mois après leur entrée dans le camp» (Thèse, 22). C'est néanmoins ce même pourcentage qui frappera les victimes de la seconde époque.
Est-ce pour autant qu'il n'existait pas de gazage durant cette «période d'extermination sauvage» ?
Ici, Hafner se montre moins cohérent. Nous avons vu plus haut son affirmation sur la technique du gaz en tant que moyen d'extermination massive retenue après des essais avec des piqûres d'acide phénique intracardiaque (voy., ci-dessus, p. 108). Ceci ne semble pas contredire le fait que, dans l'esprit de Hafner, le gazage était déjà régulièrement pratiqué sur les travailleurs qui finissaient — durant la première période d'extermination sauvage — dans le block 7 d'où ils étaient amenés aux gaz. En voici le scénario :

Deux ou trois fois par semaine, les camions venaient chercher ces agonisants pour les emmener aux gaz [...]. Chargés sous les coups, jetés pêle-mêle les cadavres et les vivants, ils allaient à la mort. Leurs cris étaient calmés par les coups des SS, mais bien souvent s'élevait une impressionnante «Marseillaise» chantée même par des voix non françaises. Sur les registres du camp existait une mention spéciale pour les détenus envoyés aux gaz : S. B. (Sondern [sic] Behandlung), c'est-à-dire traitement spécial. La chambre à gaz était une petite maison dans le bois. Comme gaz, on employait l'acide cyanhydrique spécialisé sous le nom de Cyclon B (Thèse, 23).

Cela signifie, en clair, que durant la «première époque» les 90 % du transport mouraient dans la chambre à gaz après avoir travaillé une semaine à moins de deux mois. Ainsi, quantitativement, l'extermination de la première époque est aussi meurtrière que la seconde époque, tout au moins en chiffres relatifs. Ce qui rend la situation encore plus étonnante, c'est l'utilisation pour les deux époques de la même technique de mise à mort, celle du gazage, à la seule différence du mode d'incinération, dans des fosses pour la première époque, dans les quatre fours crématoires pour la seconde, quoique pour le gazage des «500 000» juifs de Hongrie il ait fallu pratiquement abandonner les fours au profit des fosses, moyennant leur agrandissement pour la circonstance. Étonnant témoignage de la part de Hafner : il prétend que les fours crématoires ont été érigés pour brûler plus rapidement un grand nombre de corps et, au moment où on devait en avoir le plus besoin, on les abandonne et on revient aux fosses !
Mais si donc matériellement on pouvait effectuer, par les mêmes techniques, l'extermination de la première époque et celle de la seconde, pourquoi avoir érigé ces énormes installations de massacre collectif que sont les quatre crématoires de Birkenau ?
En fait, c'est sur le plan qualitatif qu'il faudrait chercher la différence. Rappelons l'appellation de ces «époques» : l'une est dite sauvage, l'autre scientifique. Certes, une «petite maison dans le bois» (Thèse, 23) a moins d'allure qu'une «immense chambre à gaz» (§ 57). En outre, nous avons vu que, quantitativement, on aboutit à la même proportion de gazage moyennant un répit de courte durée pour les travailleurs qui finissent à 90 % dans la chambre à gaz du bois. En réalité, le vrai critère retenu par Hafner pour différencier les deux «époques», c'est l'émergence de la part des Allemands de la volonté d'exterminer systématiquement les hommes à leur arrivée dans les camps. Cette volonté n'aurait pas existé durant la première époque, dans la mesure où il n'existait pas de sélection pour le gazage à l'arrivée des convois à la gare d'Auschwitz ni de sélection des détenus du camp. La construction des quatre fours crématoires symbolise en quelque sorte cette volonté de commettre un massacre systématique. Si le motif du gazage pour la première époque était l'achèvement des malades et des travailleurs moribonds, dans la seconde époque ce sont des bien portants qui sont systématiquement exterminés. Il faudrait remarquer ici que, quand Hafner affirme qu'avec la seconde époque «le massacre prend des proportions gigantesques» (§ 58), cela ne correspond pas à sa propre logique qui veut que les conditions de travail, d'hygiène et sanitaires étaient telles qu'elles aboutissaient à courte durée sur la base de l'effectif d'un convoi au chiffre fatidique de 90 % de malades, donc de gazés, c'est-à-dire le même chiffre retenu pour les sélectionnés pour le gaz à l'arrivée du transport au camp. Mais peut-être Hafner entend-il que la seconde époque a connu des arrivées «gigantesques» de déportés, contrairement à la première ? Les textes de Hafner n'en donnent aucune précision. Tout se passe apparemment à la même échelle pour les deux époques.

Extermination : De l'Homme au Juif

Mais, en fait, la vraie différence réside ailleurs : dans la catégorie de ceux qui sont gazés. Tout d'abord, ce sont les juifs qui bénéficieront de l'exclusivité du gazage dans la toute nouvelle chambre à gaz :

A partir de cette date [de mars-avril 1943], l'extermination par le gaz fut presque exclusivement réservée aux Juifs (Thèse, 23).

alors que :

Jusqu'à cette date, le régime du camp était le même pour tous les déportés, le pourcentage de mortalité ne différait que de très peu entre les différentes catégories de détenus, Français, Russes, Polonais, Tchèques, Belges et Juifs.

Hafner sous-entend par là que l'arrêt du gazage des détenus de toutes nationalités au profit des seuls «Juifs» a dû entraîner un différentiel de mortalité entre les juifs et les autres. L'idée d'une telle distinction dans le sort des juifs par rapport à celui des non juifs semble n'être, en fait, qu'une acquisition tardive chez Hafner. Son récit de 1945 ne comporte aucune mention distinguant juifs des non juifs. Bien au contraire, Hafner a même tenu à condamner une telle idée de distinction dans le traitement en affirmant que c'est celle-ci que les Allemands voulaient imposer entre juifs et non juifs afin de briser «l'union que l'homogénéité de souffrance a fait apparaître» (§ 77 ) entre juifs et non juifs. Une telle «homogénéité de souffrance» exclut manifestement l'existence d'un gazage exercé exclusivement contre les juifs, et Hafner n'aurait pas manqué de signaler une telle éventualité dans le paragraphe 77 en guise d'illustration de cette éventuelle volonté de séparation. Mais déjà dans ce même paragraphe une évolution caractéristique est perceptible entre le texte de 1945 et celui de 1946. C'est dans le texte de 1946 que Hafner introduit le terme d'aryens en remplacement de la dénomination de non-juifs, première étape vers une judaïsation de l'extermination, qui acquiert sa plénitude dans la Thèse.
En effet, nous pouvons même parler de deux thèses chez Hafner qui sont loin de se recouper : celle exprimée dans son récit et celle de sa Thèse. Dans son récit, l'extermination dans la toute nouvelle «immense» chambre à gaz n'a pas pour victimes privilégiées les juifs, mais ceux qui l'ont construite,

leurs femmes et leurs enfants, et certainement, eux-mêmes (§ 57), [la] fureur/haine hitlérienne [...] se tourne maintenant [avec les nouveaux fours crématoires] contre les plus dangereux ennemis du régime : les enfants, les bébés (§ 58).

et aussi :

jour par jour, pendant quatre ans, dans ce petit village de Pologne, ont été assassinés des milliers et des dizaines de milliers de femmes, d'hommes et d'enfants, jeunes et vieux, de toutes les religions, de toutes les nationalités, de tous les coins de l'Europe (§ 7).

Femmes, enfants et bébés, telles sont les victimes spécifiques des nouvelles installations de l'extermination massive. On est loin de la thèse de l'extermination juive développée dans la dissertation doctorale.

Vie normale à Birkenau

En bref, l'extermination des moribonds de la première époque dans une modeste chambre à gaz perdue dans un bois laisse planer un doute quant à la volonté des Allemands d'exterminer l'homme en tant que tel, homme symbolisé par les femmes, enfants et bébés. Les quatre fours crématoires avec leur «immense» chambre à gaz se chargeront d'enlever toute équivoque à ce sujet.
Cette clarification théorique se heurte toutefois à un événement qui contredit parfaitement ce résultat : c'est l'amélioration spectaculaire des conditions de vie à Auschwitz durant la seconde «époque», celle des années décisives de 1943 et 1944. C'est ce qu'annonce Hafner au paragraphe 67 :

Cependant qu'à côté de nous ce gigantesque massacre se déroule — le plus colossal que l'histoire ait connu — la vie dans les camps s'améliore : la nourriture, les conditions d'hygiène sont meilleures, le travail beaucoup plus facile, et, surtout on interdit de battre.

Dans ce même paragraphe, il nous informe de l'existence à Birkenau d'un «terrain de football, piscine et orchestre». Comment justifier cette amélioration ? Hafner l'imagine dans un procédé diabolique visant à donner le change aux nouveaux transports destinés aux gaz. A l'arrivée, et contrairement aux récits horrifiques de la littérature holocaustique, il voit les nouveaux détenus, des «milliers d'hommes, de femmes et d'enfants qui tranquillement, calmement, en ordre, sans se douter de rien, vont à la mort» (§ 59). Donc point de brutalité, point de scènes de séparation, de cris de désespoir et de hurlements qui font partie des scénarios classiques. Les nouveaux arrivants témoignent eux-mêmes «de la correction des Allemands qui avaient mis des voitures à la disposition des malades et des enfants» (§ 61). Ainsi, il «est difficile de décrire tout le réconfort que pouvait apporter à ces malheureux la voiture ambulance de la Croix-Rouge, les refrains d'une valse de Strauss exécutée par l'orchestre des détenus, et le spectacle d'un match de football disputé à l'ombre des fours crématoires» (Thèse, 64).
L'enfer a donc brusquement cessé à Auschwitz.

Dès le début du mois d'avril 1943, brusquement il est interdit de battre. Quoique cette interdiction soit plutôt théorique, nous n'assistons plus qu'exceptionnellement aux scènes de cruauté et de sauvagerie, auxquelles nous étions habitués. L'interdiction de frapper a un résultat pratique immédiat : le rythme de travail ralentit. Des nouveaux camps sont créés. Au lieu de 1 000 ou 1 200, les blocks ne contiennent plus que 300 à 600 détenus. Des douches et une installation primitive de lavabos permettent aux déportés de se laver. Le linge est changé environ tous les quinze jours, mais l'hiver, les détenus sont toujours très insuffisamment habillés.
La lutte contre les poux est devenue efficace. Un bâtiment de grandes dimensions, contenant plusieurs autoclaves et une salle de douches, a été construit. En entrant, les détenus quittent leurs vêtements ; ils sont ensuite complètement rasés, passés à la douche, désinfectés au «cuprex» et reçoivent ensuite leurs vêtements désinfectés. Les blocks le sont aussi à l'acide cyanhydrique — le même qui sert à tuer les hommes. Les cas de typhus deviennent rares.
La nourriture est plus abondante ; deux fois par semaine les détenus qui travaillent reçoivent 600 grammes de pain et 40 grammes de saucisson. De cette façon la ration journalière apporte 1 400 à 1 500 calories par jour. Les détenus polonais, tchèques et allemands sont autorisés à écrire à leurs familles et à recevoir des colis, dont le nombre va augmentant. L'évolution des maladies sera différente suivant que le détenu reçoit ou non des colis. Un hôpital est créé, qui constitue un camp à part. Dans quinze blocks sont alités environ 2 000 malades. Il existe des blocks chirurgicaux, des blocks de médecine, de tuberculose, de maladies infectieuses et de diarrhéiques.
Les médecins peuvent, enfin, se consacrer à la médecine. En général, leur activité se réduit à établir un diagnostic. Ils sont des cliniciens, mais les moyens thérapeutiques leur manquent. Une partie des médicaments apportés par les nouveaux déportés est accordée à l'infirmerie du camp. Les médicaments existent quoique insuffisamment.
[...]
Quoique cela puisse sembler paradoxal, les blocks chirurgicaux sont assez bien outillés. Bien que nous n'ayons jamais pu obtenir une stérilisation des pansements, ni des salles d'opération aseptiques, des opérations importantes : laparatomies, hysterectomies, ostéosynthèses, sont effectuées avec un résultat satisfaisant. Depuis 1944, un poste de radiologie et un laboratoire existent dans le camp. D'autre part, nous pouvons demander des analyses au laboratoire de l'Institut d'hygiène d'Auschwitz
(Thèse, 24/25).
J'ai vu des cas où les malades étaient très bien traités (dans des fractures complexes ouvertes, appareils de réduction compliqués, ostéosynthèse) et pendant longtemps
(§ 92).

Autre installation sanitaire : «Un camp de quarantaine pour les nouveaux arrivés existe depuis août 1943» (Thèse, 16).
Le typhus est vite maîtrisé :

Le typhus exanthématique a existé dans le camp à l'état endémique, mais la courbe de morbidité a été parallèle à celle de la pédiculose. Tous les détenus en étaient atteints en 1942 et au début de 1943.
En 1944, les cas de typhus sont rares
(Thèse, 38).

Pour traiter les tuberculeux :

des médecins construisent un appareil à pneumothorax fait avec deux ampoules de 500 cc de sérum physiologique, réunies par une tuyauterie en caoutchouc et des robinets de canules à lavement. Grâce aux insufflations, l'état de quelques malades est amélioré ; chez d'autres les insufflations provoquent la sédation des douleurs. (Thèse, 41).

La typhoïde est totalement éradiquée : «En 1943 tous les détenus sont vaccinés contre la typhoïde» (Thèse, 39). Les femmes, loin d'être exterminées, occupent un camp propre à elles, avec un block de gynécologie (Thèse, 51).

Pour éviter la mort des détenues, les femmes-médecins détenues aussi, provoquent des avortements. A partir de 1944, l'avortement devient obligatoire par ordre des médecins SS.

Et contrairement au scénario des sélections des femmes enceintes à leur arrivée à Auschwitz, Hafner cite le cas d'une «Juive enceinte de six mois à son arrivée au camp» (Thèse, 52). Chaque malade a un dossier médical méticuleusement annoté. Les médecins qui font montre de négligence dans leur travail sont sévèrement punis. Hafner nous raconte au paragraphe 81 le sort de médecins détenus du camp des Tziganes «qui n'avaient pas su empêcher la propagation de quelques cas de trachome. Ces médecins ont été envoyés dans le commando de punition où plusieurs sont morts».

Gazage quand même

Mais heureusement tous ces efforts hygiéniques et sanitaires sont réduits à néant par le spectre omniprésent de la sélection pour le gaz. Si le gazage de la première «époque» avait un critère rationnel, celui de la maladie ou de l'affaiblissement, le nouveau gazage se caractérise essentiellement par l'absence de tout critère : c'est le gazage pour le gazage, même si cela pouvait être contraire aux intérêts bien compris de ceux qui en sont les auteurs. Des opérations longues et coûteuses sont effectuées sur des malades. Ils guérissent. On les gaze (§ 92). Parfois un critère irrationnel est avancé : «Un jour, le médecin du camp décide que tous ceux qui [dans un camp d'enfants] ont moins d'un mètre vingt doivent être tués le jour même» (§ 88). Ce n'est plus la maladie qui décide du gazage, mais c'est le gazage qui dispose de la maladie. Ainsi, «quand les malades ne sont pas envoyés aux gaz, le pourcentage de guérison est important» (Thèse, 35).
Mais, comment Hafner a-t-il pu doser un moindre gazage, pour rendre possible l'exercice de la médecine, avec davantage de gazage, pour compenser aux yeux du public l'amélioration manifeste de la vie du détenu ? Tiraillé des deux côtés, l'auteur s'en sort comme il peut :

Les sélections pour les gaz sont plus rares [dans la deuxième époque]. C'est pour cette raison que les malades n'hésitent plus à aller se faire soigner à l'hôpital. Mais de temps en temps, tous les mois ou tous les deux mois, 70 à 80 % des malades sont gazés. Quand le chiffre nécessaire pour les gaz n'est pas atteint, les médecins allemands choisissent parmi les travailleurs qui sont maigres ou qui présentent des dermatoses (Thèse, 25).

Et même les bien portants n'échappent pas à la fatalité du gaz : «de temps en temps, les Allemands font un choix parmi les malades, parmi les bien portants, et les hommes faibles» (§ 71). Le gazage s'abat sur l'hôpital non seulement en exigeant un pourcentage, mais aussi un effectif minimum de victimes.
Citons encore deux exemples où le gazage a frappé en nombre et sans raison apparente. Le premier concerne l'extermination des Tziganes.

Le camp des Bohémiens est séparé du camp des hommes par des fils de fer barbelés ; entre nos blocks se trouve une distance de quatre mètres. Et pourtant, d'autres lois, d'autres habitudes règnent dans le camp des Bohémiens, et une pathologie particulière s'est développée chez eux.
Le camp des Bohémiens est un camp familial ; on voit ensemble des vieillards et des nourrissons, des hommes et des femmes. Tous ont gardé leurs costumes variés, pittoresques et leur mépris de l'hygiène.
La promiscuité est plus grande que dans les autres camps, du fait qu'ils restent presque tout le temps dans leurs blocks. Ils ne travaillent pas et, en général, ne sont pas battus. Malades, on ne les envoie pas aux gaz.
Leurs rations alimentaires sont les mêmes que dans les autres camps, mais ils ont le droit de recevoir des colis et, pour les enfants, il existe du pain blanc et une soupe spéciale.
L'activité médicale dans ce camp est dirigée par le professeur Epstein, de la Faculté de médecine de Prague, qui est détenu dans le camp.
Grâce au fait que l'un des médecins SS est un de ses anciens élèves, il obtient des médicaments en plus grande quantité et, surtout, des régimes alimentaires spéciaux pour ses malades et pour les enfants
(Thèse, 53).

Cette image des Bohémiens contraste passablement avec la mortalité annoncée au paragraphe 80, et ce n'est certainement pas les «quelques cas de trachome» (§ 81) qui auraient justifié cette mise à mort délirante !
Même scénario dans le camp des juifs de Theresienstadt, avec la décision d'un massacre aussi absurde qu'instantanée.

Au mois de septembre 1943, arrivent de Theresienstadt plus de quatre mille juifs tchèques, beaucoup d'entre eux décorés de la Croix de Fer allemande de l'autre guerre. Contrairement aux habitudes, tous entrent dans le camp, même les vieillards, les malades, les bébés. On crée pour eux un camp de famille, les hommes avec les femmes. Ils gardent les cheveux longs, ils ne travaillent pas, ils peuvent écrire et recevoir du courrier. Pour les enfants, des institutrices, des jardins d'enfants, un hôpital moderne modèle, un théâtre. Et tous ces avantages les séparent de nous. Nous ne comprenons rien. C'est tellement beau, tellement inaccoutumé, ce régime de faveur, que dès le début nous sentons le désastre.
Six mois après, jour pour jour, le 7 mars 1944, le jour de la fête nationale de la Tchécoslovaquie, tous sans exception sont envoyés aux gaz
(§ 78 et 79).

Relevons toutefois que, dans sa Thèse (p. 16), Hafner contredit cette dernière affirmation en rapportant une extermination de ce camp en deux temps, en mars et en juillet 1944.

L'absurde extermination

Le gazage surgit comme une opération absurde, irrationnelle, une calamité quasi naturelle pour laquelle il est aussi absurde de se poser la question du pourquoi que pour un tremblement de terre. En cela, Hafner présente une image de l'extermination qui diffère sensiblement de l'idée désormais classique que l'on en a de nos jours, celle d'une «haine raciale» dirigée contre les juifs, une œuvre d'«antisémitisme» poussée à son paroxysme. Le détenu 51 182 conclut son récit en se posant des questions sur la nature de l'homme, sa nature cruelle et méchante (§ 111). Cette réflexion, qui paraît de nos jours insolite, est poussée encore plus loin en conclusion de sa Thèse, affirmant que :

Pour nous, la monstruosité d'Auschwitz réside dans le fait que ce massacre ait été conçu et réalisé par des hommes.
Pour nous, la surprise atroce d'Auschwitz a été de constater que la culture n'a pas amélioré l'homme. Bien au contraire, c'est grâce à la culture et au stade actuel du développement technique, que ce cataclysme humain a été possible.
C'est pourquoi nous considérons d'une extrême gravité cette déviation pathologique de notre culture, de notre civilisation, cette absence complète de morale.
C'est pourquoi nous croyons que le phénomène d'Auschwitz mérite d'être étudié avec une attention particulière, car il pose d'une façon angoissante le problème de l'homme
(Thèse, 64).

Cette idée d'être victime de la technique sera reprise plus tard par les idéologues de la Shoah, faisant de la chambre à gaz l'ultime invention de l'homo faber , et fondant ainsi deux espèces humaines, l'Homme et le Juif. L'on a vu plus haut que ce processus de racialisation de l'expérience concentrationnaire est perceptible chez Hafner lui-même dans la version 1946 de son récit.
L'humain, la technique, la culture, poussés à leurs limites ultimes, s'avèrent être subitement des monstres. Tel est l'enseignement fondamental tiré par Hafner de son expérience concentrationnaire. C'est cette trame qui est pourtant au cœur de son «témoignage», de son message. C'est l'horreur qui prend figure d'une plate banalité, c'est le monstre qui prend figure d'être humain, c'est le crime qui se renie lui-même.

Le piège de la perfidie

La monstruosité d'Auschwitz n'est pas dans une monstruosité qui se serait étalée au grand jour face à ses détenus, mais dans la capacité d'Auschwitz à dissimuler de façon permanente et perfide ce qui est monstrueux en lui. Le phénomène d'Auschwitz est une tromperie de bout en bout, du début du processus jusqu'à la fin. L'organisation et la vie d'Auschwitz sont de simples décors. Les camps de travail, de séjours familiaux, comme ceux des Tziganes, des juifs de Theresienstadt, le camp hospitalier, le camp des femmes, celui des enfants, des handicapés, les installations sanitaires comme celles de désinfection, de crémation, des bains, des buanderies, les installations de cuisine, des sports (piscine, football, volley-ball) et des loisirs (cinéma, théâtre, orchestres de musique classique, cabaret, bibliothèque, journaux, radio) et même un service postal international, tout cela entre dans la catégorie de la dissimulation, de la comédie, un chef d'œuvre de tromperie, mais tout en restant réel.
Comment pouvoir, dans ces conditions, communiquer sa douleur, sa souffrance au milieu de cette insondable et plate banalité ? Comment prouver sa souffrance morale dans un tel «décor» de vie normale quand on a subi l'humiliation de l'étoile jaune, de la traque, de l'internement, du transport forcé et surtout de la détention, une véritable «descente aux enfers», une expérience «dantesque» où le citoyen honorable respecté et respectable est transformé du jour au lendemain en un numéro anonyme — gravé sur sa chair —, tondu, accoutré d'un habit de bagnard, blessé dans sa pudeur quand il doit faire ses besoins dans un lieu public ou se mettre nu devant ses camarades, se soumettre à une discipline militaire et à un cheffaillon inculte, arrogant, méprisant l'intellectuel et le bourgeois, quand il faut se mettre à l'école de la débrouillardise et de la lutte pour la survie alors qu'on a vécu dans le respect de la loi, se battre pour un supplément de soupe, briser toutes conventions sociales, partager son lit avec des inconnus, sacrifier, voire pervertir ses habitudes sexuelles, rester sans nouvelles de sa femme, mari, enfants, parents... ?

Le prix de la douleur

Tel est le drame du témoin d'Auschwitz : comment pouvoir faire payer cher une douleur que le système concentrationnaire génère en tant que tel, en tant que système qui bouleverse les habitudes du citoyen, du civil, de l'homme libre ? Telle est la perversité suprême de ce système : il ne donne pas droit à réparation d'un tel préjudice, puisque telle est sa propre nature, sa propre loi, sa loi universelle. Le témoin d'Auschwitz est celui qui découvre avec stupeur être victime d'une gigantesque escroquerie morale et politique du fait du système concentrationnaire. Commence alors le travail de culpabilisation, de satanisation et d'accusations passionnellement haineuses et amères contre l'ennemi, seul moyen de faire connaître et faire valoir sa douleur morale. Le «témoignage» de Hafner vibre en entier de cet appel pathétiquement désespéré à la reconnaissance de cette douleur morale qui explose dans son texte en un feu d'artifice d'expressions rageuses, de colossal massacre, monstrueux et inhumain cauchemar, énormité de la sauvage tuerie, brutalité, sauvagerie, summum d'inhumaine souffrance, hallucinante catastrophe, phénomène exceptionnel et pathologique, horreur, affreux calvaire, assassinat froidement prémédité et calmement exécuté, cataclysme, la plus affreuse, la plus définitive création du régime hitlérien, profond précipice, désastre (§ 1 à 9).
Bien sûr que Hafner a souffert physiquement du fait du système, mais aussi des dépassements parfaitement répréhensibles mais compréhensibles dans toute société civile et a fortiori dans un milieu concentrationnaire — camps militaires, prisons, bagnes et ... camps de concentration — sans compter l'état de guerre ! Mais ce n'est pas là son vrai propos ; c'est sa souffrance morale : «dès le premier jour de notre calvaire, la souffrance morale dominait la souffrance physique» (§ 16), clama-t-il à qui voulait l'entendre. C'est ce «monde incompris et incompréhensible» (§ 17), cette «angoisse, — douleur sourde — lancinante de se sentir un bagnard» qui fait problème, parce que incommunicable, ineffable. Il faut écouter Hafner raconter le choc du premier contact avec un monde «incompris et incompréhensible» qu'est le milieu concentrationnaire :

L'arrivée à Birkenau donnait l'impression d'une brusque chute, d'un effondrement au creux d'un profond précipice. On sentait le désastre, le cataclysme, sans savoir encore qu'il serait si atroce (§ 12).
A l'entrée
[de Birkenau] auraient dû être gravés plus que partout ailleurs les mots fatidiques de Dante : «Lasciate ogni esperanza, voi che entrate». Et toujours cette angoisse, cette sensation de chute, de rupture de tout contact avec le monde civilisé (§ 12).
Le choc était imprévu et difficile à supporter (§ 15).
Mais cette angoisse — douleur sourde — lancinante de se sentir un bagnard était insupportable (§ 18).

Ce choc a été plus ou moins bien ressenti par les déportés selon leurs conditions sociales, professionnelles, et de civilisation d'origine. Mais Hafner ne semble pas, on le voit, avoir accepté facilement cette singulière expérience et il n'a cessé de s'étonner que d'autres aient pu vivre plus sereinement la même expérience :

Dans ce milieu où des dizaines de milliers d'hommes vivent dans l'angoisse permanente des souffrances et de la mort, on pourrait s'attendre à voir un nombre important de cas d'aliénation mentale. Or, malgré cette vie pleine d'incertitude et d'angoisse, malgré l'effort psychique et émotif considérable continuellement demandé à ces malheureux, nous n'avons pas vu, dans le camp, se déclarer d'état psychopathique caractérisé. [...] Nous avons dû faire un effort considérable pour croire que le système nerveux des hommes puisse supporter pendant si longtemps des émotions, des chocs si violents, si variés, répétés avec une fréquence inaccoutumée (Thèse, 48).

Et de conclure sur un ton quelque peu désabusé :

Il est certain que tous ces malheureux ne se rendent pas compte de tout ce qu'il y a d'exceptionnel, de pathologique et de colossal dans la tragédie qu'ils vivent (Thèse, 49).

Hafner, lui, a manifestement mal supporté sa condition de détenu à Birkenau, malgré les privilèges matériels mais aussi moraux dont il dut bénéficier au sein du système en tant que médecin traitant. Ajouter à cela le sentiment de culpabilité qu'il n'a cessé d'éprouver dès sa libération, non pas tant pour avoir échappé à la mort que pour avoir servi pendant 28 mois le système concentrationnaire et avoir appliqué les directives qui lui étaient soumises. Voir à ce propos la pathétique adresse aux malades, rappelant «vos cris, vos hurlements, votre Marseillaise, si courageusement chantée, résonnent encore dans mes oreilles, et troublent mes nuits d'insomnies» (§ 50).
Ce sont ces multiples tensions morales qui font du camp de concentration une monstruosité sur laquelle on décharge ses douleurs, ses ressentiments et ses haines longuement accumulées, mais aussi ses remords. Mais cette monstruosité n'est malheureusement que de l'ordre de l'affect, pas du tangible, pas une chose historique. C'est une passion que l'Histoire ne saurait comptabiliser dans ses annales.
C'est justement pour rendre cette monstruosité un fait comptable que la chambre à gaz s'est imposée comme un fait historique par excellence, une donnée incontournable, un impératif catégorique. La chambre à gaz apparaît comme la «preuve» du vécu insondablement douloureux de l'expérience concentrationnaire, comme la preuve de la souffrance improuvable, celle du civil agressé par le mode de vie militaire et carcéral du camp de concentration. Mettre en doute la chambre à gaz, c'est nier la fonction du camp de concentration en tant que lieu de «massacre» de la personnalité du civil et du citoyen, du père et du mari. Le camp de concentration est génocidal en ce sens qu'il détruit les valeurs sociales, le statut civil, personnel ; il se moque de la respectabilité ... La chambre à gaz est une machine à occulter le crime autant qu'elle l'exprime. En ce sens, la chambre à gaz incarne l'anonymat du crime, mais pour mieux le souligner. C'est le symbole d'un crime tombé dans l'anonymat, mais en même temps son signe matériel, sa partie double, sa pièce comptable. C'est le billet de banque par rapport à l'or : son signe. Elle est pour l'«atrocité» des camps ce qu'est la monnaie pour la marchandise : un objet d'échange.

Comment croire ?

C'est ce passage de l'allégorie au «réel», de la monstruosité à son incarnation dans un objet qui fait du combat des croyants dans la chambre à gaz une aventure tragi-comique, pathétique mais non moins maléfique et dangereuse. Touchante est la revendication de Hafner d'une expérience «exceptionnelle et pathologique» (§ 3), d'une «logique et conception» (§ 4) inconnus. Touchante aussi quand il reconnaît que lui-même n'est arrivé à y croire qu'après une longue réflexion et déduction :

Nous-même nous n'avons pas voulu le croire, même quand nous avons vu mourir l'un après l'autre nos chers camarades (§ 6).
Des mois entiers nous avons cru que les atrocités qu'on voyait étaient dues à l'excès de zèle de quelques subalternes
(§ 44).

Pour trouver enfin la preuve de la réalité du gazage, il s'entretient avec les hommes du fameux Sonderkommando chargé du gazage, et ils lui

ont avoué qu'ils déterraient en ce moment les douze mille cadavres de prisonniers de guerre russes tués dans le camp en 1941, et qu'ils les brûlaient, ainsi que les cadavres de tous nos camarades (§ 48).

On s'attendait à un aveu sur le gazage, mais ils n'ont parlé que d'incinération. Sans doute en 1945 l'incinération avait-elle une force symbolique aussi grande que le gazage. Puis, Hafner nous révèle au paragraphe 49 que l'extermination des malades n'était pas le fait d'une constatation propre, mais d'une déduction qu'il dit «accepter» au vu des transports des malades. Et au paragraphe 57 il parle des victimes qui meurent «sans comprendre, sans réaliser ce qui se passe», sans savoir qu'elles sont victimes d'une extermination préméditée. Nous rejoignons ici le monde «incompris et incompréhensible» de Hafner, qu'il n'a dû, lui-aussi, «comprendre» qu'après coup.
Comment arriver à convaincre les déportés qu'ils vivent à leur insu un des moments les plus dramatiques et les plus horribles de l'histoire de l'humanité quand tout est si normal et si rassurant dans la vie du camp ? Comment leur faire comprendre que ce bien-être «cache une ruse», celle de leur faire «croire que là-bas, dans la forêt, on brûle déjà ceux qui sont arrivés en tête du convoi ?» (§ 67) «Pourquoi cette amélioration ?» s'interroge Hafner sur la spectaculaire amélioration de la vie du détenu en 1943 et 44, et de répondre :

Notre impression personnelle est que les milliers de détenus enfermés dans les camps devaient servir à rendre confiance aux milliers d'hommes, femmes et enfants journellement destinés aux fours crématoires.
Comment les nouveaux arrivés auraient-ils pu deviner le sort qui les attendait en voyant ces camps propres, avec leur orchestre, leur piscine et leurs terrains de football ?
(Thèse, 26).

Auschwitz serait aménagé en un camp exemplaire et rassurant uniquement dans le but de tromper les nouveaux arrivants sur leur chemin entre la gare et les fours crématoires ! Ce serait grâce à la bonne vie que menèrent les détenus des camps d'Auschwitz que «des millions d'hommes, dont beaucoup venaient des champs de bataille ou du maquis, se sont laissés si facilement massacrer» (Thèse, 64). Et cette bonne vie menée par les détenus était d'autant plus sereine qu'ils n'avaient rien su et rien vu des arrivages de ces millions de personnes. Si «tous ces malheureux ne se rendent pas compte de tout ce qu'il y a d'exceptionnel, de pathologique et de colossal dans la tragédie qu'ils vivent» (Thèse, 49), comment auraient-ils pu en effet se rendre compte de la tragédie des millions de gens promus aux gaz dont ils n'auraient vu que le calme et le bon ordre ? Hafner lui-même n'a rien su de tout cela, ni même de sa propre «tragédie» et il le reconnaît à demi-mot quand, après avoir évoqué la tentative de sabotage des crématoires qui s'est soldée en octobre 1944 par un échec, il enchaîne : «Aujourd'hui, combien insignifiante, combien symbolique me paraît cette action par rapport au grand massacre que nous avons vécu» (§ 98). Pourquoi donc seulement «AUJOURD'HUI» ? N'est-ce pas parce que, précisément, c'est seulement aujourd'hui et pas hier que le «grand massacre» a été su et «vécu» ?

Hafner sincère ?

Hafner n'a su qu'après coup l'horreur et la monstruosité de sa propre expérience concentrationnaire. Peut-on conclure que son témoignage n'est pas sincère ? Poser une telle question, c'est s'interroger sur l'état psychique des détenus fraîchement libérés de leur captivité. Ils sont encore sous l'effet du syndrome concentrationnaire où dominent les phobies, les angoisses, les blessures psychiques profondes, surtout lors de la première phase d'adaptation. Ces phobies et vécus délirants se renforcent dans des terrains plus propices et surtout chez ceux qui, à un moment ou un autre, ont souffert de maladies infectieuses qui souvent attaquent les centres nerveux comme le typhus exanthématique qui «a existé dans le camp à l'état endémique [...] Tous les détenus en étaient atteints en 1942 et au début de 1943». Une des caractéristiques sémiologiques du typhus est le :

délire onirique systématisé, violent ou calme. Ce délire, à thème politique le plus souvent, accompagné d'hallucinations visuelles et auditives, aboutit à des tentatives fréquentes de suicide. Les fours crématoires, les cadavres, les souvenirs de la vie civile et les colis occupent une place prédominante dans les thèmes de ces délires. Dans certains cas des idées délirantes d'organisation de la vie sociale et d'amélioration de la vie humaine. Au moment de la guérison, ces idées délirantes, véritables idées fixes, persistent chez le malade devenu lucide (Thèse, 38).

Nous avons remarqué plus haut que Hafner ne disait rien sur sa propre vie au camp et nous ne savons guère quels types de maladie il a pu contracter. Mais, de par sa fonction, il ne pouvait qu'en avoir accusé le contre-coup d'une manière ou d'une autre, surtout quand il reconnaît que «nous avons vu des milliers de cas de typhus» (Thèse, 38). Certes, Hafner exagère-t-il quant au chiffre mentionné, comme c'est souvent le cas pour les autres estimations numériques avancées dans son récit ou dans sa Thèse doctorale, mais il n'en demeure pas moins qu'il fut sans doute en contact rapproché et permanent avec ses patients typhiques. S'il n'en a pas contracté lui-même la maladie, il a dû donc sans doute au moins en accuser le coup. C'est d'autant plus probable qu'il exerça la médecine dès 1942, l'année où «tous les détenus y étaient atteints du typhus» (Thèse, 38). Il était aussi l'un de ces détenus.
Hafner délirant ? Nous en avons la conviction. Ce ne serait pas surprenant outre mesure, vu l'époque de la guerre et des bouleversements apocalyptiques devant lesquels la vie des camps apparaît un havre de paix. Et qui pouvait ne pas en recevoir le contre-coup ? La déportation, dans ces conditions, prend moralement l'allure d'un voyage au bout de l'enfer. Ajoutons à cela des maladies qui catalysent ces sentiments d'«angoisse» et font des camps le lieu d'«une brusque chute, d'un effondrement au creux d'un profond précipice», pour reprendre cette belle et forte expression de Hafner.
Le choc émotionnel fut tel que notre médecin-détenu en était venu à s'interroger le plus sérieusement du monde sur la possibilité d'une variation des lois naturelles de la médecine et de la pathologie dont Auschwitz aurait été le théâtre. Sur ce point, sa réponse est formelle : aucune étrange maladie ne s'y est manifestée :

Il n'existe pas une pathologie particulière des camps de concentration. Nous n'y avons rencontré aucune maladie nouvelle et l'évolution clinique des maladies correspondait dans ses grandes lignes aux cadres classiques (Thèse, 12).

C'est sûr, les lois de la nature n'ont pas bougé et «les grandes lois de la pathologie nous ont paru immuables» ! (Thèse, 27).
Quand Hafner ne cesse de brandir la chambre à gaz à tout propos, il est peut-être sincère. Quand il parle de trois millions et demi de gazés à Birkenau, il est aussi peut-être sincère. Quand il fait coucher huit personnes dans un lit d'«un mètre carré et demi» (Thèse, 8), il est peut-être encore sincère ... Mais quand il reproche amèrement aux Alliés de n'avoir pas bombardé le camp d'Auschwitz avec ses 100 000 détenus, et y compris lui-même, on commence alors à se poser des questions sur la profondeur de sa morbidité holocaustique.

L'hallucinée monstruosité

L'intérêt, tout l'intérêt de ces témoins d'Auschwitz, c'est qu'à travers leur propre conviction de la «monstruosité» de ce camp, incarnée dans la chambre à gaz, ils nous offrent la plus belle démonstration ad hominem du caractère hallucinatoire et pathologique de leur vécu et de leurs croyances.
L'expérience concentrationnaire a sans doute été plus ou moins traumatisante pour la majorité des déportés, et ce, non pas tant — comme l'a indiqué Hafner lui-même — sur le plan matériel, mais aussi sur le plan moral. A la fin de la guerre, les détenus avaient pris progressivement conscience du danger que leurs souffrances ne se trouvent englouties dans l'océan de sang, de douleur et de destruction qui submergea l'Europe à la fin de la guerre. Le cri strident qui s'éleva d'une foule d'anciens détenus dénonçant l'horreur des camps n'avait aucune chance d'être écouté tant que ces horreurs auraient fait partie de l'horreur universelle des guerres. Il fallut alors inventer une raison qui pût distinguer, de façon radicale et principielle, l'horreur des camps de l'horreur «banale» de la guerre.
Les camps étaient une institution de concentration et d'internement de certaines catégories de populations civiles à risque. Ils étaient soumis à une discipline quasi militaire et devaient assurer plus ou moins leur auto-suffisance matérielle, outre l'obligation de fournir de la main-d'œuvre pour l'industrie militaire ou civile. Rien dans cela ne dénote une volonté particulière d'homicide ou d'extermination de masse. Dans un premier mouvement, on a cherché à exploiter les conditions de pénibilité du travail, du manque de nourriture, de l'insuffisance des soins et de l'hygiène pour fonder une volonté homicide de la part, soit des autorités des camps seuls, soit de la SS en tant que telle, soit du régime nazi, avec la complicité plus ou moins tacite du peuple allemand. Mais, une telle argumentation ne pouvant fonder sérieusement un tel crime, il a fallu recourir à l'idée d'une mise à mort massive au moyen d'un acte homicide. Or, même dans cette hypothèse, le risque est important de voir apparaître une forme de banalisation de la «monstruosité» d'Auschwitz par rapport aux massacres de la guerre. Hafner a tenté de brandir le nombre de morts — quatre millions de personnes — comme critère décisif de l'unicité de cette monstruosité. C'est ce qu'il a proclamé triomphalement dans les deux premières phrases de l'introduction à sa Thèse :

Dans l'histoire de la dernière guerre, le Camp d'Auschwitz- Birkenau constitue une des pages les plus douloureuses, les plus monstrueuses de l'humanité.
En trois ans, dans ce petit camp, ont été massacrés quatre millions d'hommes, femmes et enfants
(Thèse, 11).

Et de préciser encore sa pensée vers la fin de sa dissertation :

En trois ans, quatre millions d'hommes, femmes et enfants ont été tués à Birkenau.
Il suffit de se rappeler que les forces britanniques ont eu, au cours de cette guerre, 336 722 tués, que les États-Unis, de Pearl Harbour à la fin de la guerre en Europe, ont perdu, sur les champs de bataille, 214 000 morts, pour se rendre compte de la grandeur du massacre d'Auschwitz »
(Thèse, 59).

Nous voyons donc ici une tentative claire visant à isoler l'événement Auschwitz du cours de la guerre en s'appuyant sur un argument statistique que l'historiographie n'a cessé depuis lors d'infirmer en réduisant le nombre des morts dans les camps de concentration et en augmentant le nombre des victimes de la guerre. Mais on voit que la chambre à gaz a pu servir à accréditer les deux thèses contradictoires : en expliquant le prétendu surnombre des victimes des «camps de la mort» par rapport à celles de la guerre et, d'un autre côté, en compensant moralement le nombre extrêmement réduit des victimes des camps par rapport à celles de la guerre.

En conclusion

L'un des apports les plus importants de Hafner, c'est d'avoir témoigné, conformément à sa connaissance parfaite — en tant que médecin — de tout ce qui se tramait dans le camp, de ce fait que les gazages massifs à l'arrivée des déportés à Auschwitz n'ont jamais eu lieu en 1942 et au cours du premier trimestre de 1943. Cela infirme catégoriquement le scénario holocaustique tel qu'il a cours de nos jours sur les massacres systématiques des 80 ou 90 % des transports durant cette période. Bien entendu, Hafner se rattrape en faisant exterminer, même massivement, dans une «petite maison dans le bois» les 90 % des transports et ce, dans le cadre d'un simple achèvement des agonisants à la suite d'un travail surhumain, ce qu'aucun autre déporté n'a soutenu et imaginé.
Le second apport de Hafner, c'est d'avoir témoigné de ce que la vie matérielle des détenus à Auschwitz était normale et satisfaisante en 1943 et 1944, au point que ces conditions auraient été utilisées pour rassurer les nouveaux arrivants en leur montrant, sur leur chemin vers la chambre à gaz, que la vie à Auschwitz peut, à certains moments et sous certaines conditions, être jugée non seulement supportable, mais aussi gaie et agréable (Thèse, 64).
Hafner a été réellement traumatisé, comme tant d'autres déportés, lors de son premier contact avec Auschwitz et son mode de vie «dantesque» contrastant si violemment avec le mode de vie civil et encore plus «bourgeois» du bon citoyen qu'il était. Hafner était sans doute fragile moralement et son métier de médecin ne l'a certainement pas aidé à égayer son séjour auschwitzien, surtout durant la «première période», tandis que les grandes installations collectives du camp n'ont pas encore été achevées et que, de ce fait, la maladie a pu faire rage, surtout le typhus exanthématique. Il a dû contracter sans doute le syndrome délirant du typhique, ce syndrome qui se manifeste sous forme d'une fixation délirante et onirique sur la mort et se projette symboliquement sur l'image incarnée de la mort que sont les crématoires surmontés de leurs cheminées fumantes.
A la fin de la guerre, il fallait faire payer à l'ennemi le prix de la douleur et de l'humiliation. De l'horreur de la guerre, il fallait faire surgir une horreur «incommensurable», et ce fut la chambre à gaz qui est venue curieusement se nicher symboliquement dans l'antre du symbole onirique de la mort : le four crématoire.
Apporté sur un mode délirant, le témoignage de Hafner n'en demeure pas moins d'un grand intérêt historique. Le délire est un fait historique et son explication ne peut qu'enrichir le débat historique. En outre, le délirant organise son discours selon une logique parfaitement déterminée. Il suffit de mettre à jour cette logique pour réaliser une lecture historique du discours délirant. C'est ce que nous espérons avoir démontré à travers ce commentaire qui mériterait sans doute d'être complété par de nouvelles analyses d'autres témoignages holocaustiques.


  1. Cette numérotation des paragraphes correspond à celle que nous avons adoptée dans notre édition critique de ce récit de Hafner tel qu'il est paru pour la première fois dans le journal Fraternité du 24 août 1945 (§ 1 à 50), du 7 septembre (§ 51 à 84), et du 20 septembre (§ 85 à 111). La Revue d'histoire révisionniste tient le texte de cette édition à la disposition du lecteur qui le désirerait (50 F).

  2. Cf. l'étude de Carlo Mattogno sur le témoignage de ce médecin, dans Annales d'histoire révisionniste n° 5, été-automne 1988, p. 144-153.


Revue d’Histoire Révisionniste, n° 6, mai 1992, p. 103-130


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