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LE PHÉNOMÈNE GOLDHAGEN

 

par Raul Hilberg

L'ouvrage de Daniel Goldhagen, fondé sur sa thèse de doctorat de science politique, parut au printemps 1996. Le titre anglais, Hitler's Willing Executioners, énonce en gros caractères ce que nous avons toujours su: ces hommes furent non seulement des tueurs, mais des tueurs "volontaires". Dans le sous-titre, Ordinary Germans and the Holocaust, Goldhagen reprend un autre fait déjà établi: les agents des opérations de tuerie ne furent pas, dans leur grande majorité, spécialement désignés pour cette tâche; c'étaient de simples policiers allemands qui assuraient l'ordre dans les rues allemandes ordinaires. Le choix des termes, Ordinary Germans, n'est pas innocent non plus, mais intentionnel. Il vise un spécialiste confirmé, Christopher Browning, auteur d'un ouvrage intitulé Ordinary Men (1). L'étude de Goldhagen fait la part belle au 101e bataillon de réserve de la police allemande, dont les effectifs originaires de la région de Hambourg massacrèrent des Juifs en Pologne. Browning consacrait son livre à ce bataillon précis.

[2] C'est Browning qui avait fait une découverte et qui en avait compris l'importance. La première fois que le bataillon eut à tuer des Juifs, son commandant, Wilhelm Trapp, parla à ses hommes et leur laissa le choix de ne pas tirer sur les victimes. Quelques-uns se détachèrent des rangs, les autres armèrent leur pistolet. Cette scène est une révélation, car elle ébranle les fondements mêmes de l'hypothèse, longtemps retenue, qu'il fallut des ordres.

Pourquoi, alors, Goldhagen décida-t-il d'écrire un autre livre sur le même épisode? Il voulait ajouter une précision. Pour Goldhagen, les exécuteurs ne furent pas seulement volontaires, mais accomplirent leur mission avec zèle et brutalité. Etant donné que l'Holocauste peut être qualifié dans son entier d'acte de brutalité, on doit se demander ce qu'il avait en tête en appliquant ce terme à l'action du bataillon et quelles preuves il cite à l'appui de ses dires. Voici comment il décrit le déroulement des fusillades:

...ils avaient choisi de faire irruption dans l'hôpital, un établissement destiné à soigner, et d'abattre les malades qui les avaient certainement suppliés, en hurlant, de les épargner. Ils avaient tué des bébés. Aucun de ces Allemands n'a jugé approprié de raconter cette tuerie-là. Selon toute probabilité, le tueur abattait le bébé dans les bras de sa mère, et peut-être la mère aussi, pour faire bonne mesure; ou bien encore, comme c'était l'habitude en ces temps-là, il l'attrapait par le pied et le brandissait à bout de bras avant de lui tirer un coup de pistolet. Et peut-être la mère était-elle là, horrifiée. Ensuite, on laissait tomber le petit corps, comme un déchet, destiné à pourrir sur place (2).

Ce n'est pas vraiment tout. Goldhagen voulait décrire les pensées de ces hommes pendant qu'ils exécutaient de tels actes. Comme il s'agissait de simples policiers, même pas affiliés au parti pour la plupart, il ne les imagine pas agir sous le coup de l'endoctrinement. Il ne doute pas, cependant, qu'ils [3] haissaient les Juifs pour agir ainsi, et que cette haine devait être si "omniprésente" et "profonde" dans la société allemande qu'ils en étaient normalement imprégnés. L'origine de cette haine, poursuit-il, ne pouvait être que l'antisémitisme, mais, puisque cette idéologie existait ailleurs que chez les Allemands, la variété allemande devait être un produit spécial, comportant une "potentialité de génocide". Cette variété il lui accole l'étiquette d'"exterminationniste". Seule une idéologie si généralisée, déclare-t-il, pouvait engendrer une "culture de cruauté" vis-à-vis des Juifs.

L'antisémitisme était largement répandu en Europe à la fin du XIXe siècle et dans les années qui précédèrent le début de la Première Guerre mondiale. Les antisémites affichaient leurs convictions dans des discours, des pamphlets et des programmes politiques. Dans certains pays ce mouvement entraîna une discrimination contre les Juifs, et en Russie il fut suffisamment dangereux pour susciter des pogroms que le ministre de l'Intérieur tsariste, le comte Nikolaï Pavlovitch Ignatiev, compara au verdict d'un "tribunal du peuple".

L'antisémitisme allemand, en revanche, était non seulement moins virulent que la variété d'Europe orientale, mais en 1914, il amorça son déclin. Même si les Nazis lui donnèrent un second souffle dans leurs écrits de propagande, il ne devint jamais entièrement honorable ni vraiment dominant. Dans son livre pesant, Goldhagen n'examine pas les nombreuses organisations qui formaient le Gestalt connu sous le nom d'Allemagne nazie. L'appareil bureaucratique était dirigé par des avocats, des ingénieurs, des comptables et autres membres de professions réglementées. Ces fonctionnaires étaient des individus modernes, dotés de lucidité et d'une indispensable compréhension de la complexité. Les chemins de fer qui transportèrent les Juifs à la mort, ou les divisions financières qui confisquèrent leurs biens, ou les près de deux cents firmes privées qui participèrent à la construction d'Auschwitz, n'abritaient pas de purs antisémites dans leurs services, les forces de police non plus. Soucieux de montrer que presque toute l'Allemagne nourrissait un antisémitisme virulent, Goldhagen produit comme éléments de preuve des graffiti en bouts rimés et la conférence d'un dirigeant de l'Eglise chrétienne allemande. Il cite aussi Mein Kampf, mais non le paragraphe où [4] Hitler écrit que son propre père considérait l'antisémitisme comme un signe d'arriération. Et il ne se réfère pas davantage au journal personnel du jeune Heinrich Himmler qui jugeait "excessif" un tract antisémite.

Goldhagen exagère l'étendue et la profondeur de l'antisémitisme allemand. En même temps, il minimise deux facteurs qui affaiblissent considérablement sa thèse de base: les exécuteurs ne furent pas tous allemands, les victimes ne furent pas toutes juives.

On trouvait parmi les tueurs des Allemands ethniques, issus de minorités vivant depuis des générations hors des frontières de l'Allemagne. Les membres d'un commando recrutés dans des villages de la région de Berezovka-Mostovoié, dans l'ouest de l'Ukraine, massacrèrent plus de 30.000 Juifs de ce secteur. Par ailleurs, ces mêmes Allemands ethniques ne s'en tinrent pas au rôle d'exécuteurs: en 1944, ils représentaient plus d'un tiers des gardes d'Auschwitz. Ces hommes, Goldhagen n'y fait même pas allusion. Les "bourreaux" comptèrent également un nombre important de Roumains, Croates, Ukrainiens, Estoniens, Lettons et Lituaniens. Les formations roumaines et croates appliquèrent la politique de leurs propres gouvernements. Le grand massacre d'Odessa d'octobre 1941 fut roumain, et c'est le maréchal roumain Ion Antonescu qui demanda le 16 décembre 1941: "Attendrons-nous que Berlin décide ?" avant que ses hommes massacrent 70.000 Juifs dans la préfecture de Golta. Des milliers de ces Juifs périrent brûlés vifs. Quant aux Croates, des photographies témoignent de ce qui se passa dans cet Etat satellite. Les Allemands ne purent se passer d'auxiliaires baltes, comme dans le cas des polices municipale et portuaire lettones qui participèrent largement aux tueries massives de Juifs à Riga. Parmi les unités de la police lituanienne qu'on mit de force à la tâche, le 2e bataillon retient spécialement l'attention. En octobre de cette année 1941, il reçut l'ordre de quitter Kaunas pour rejoindre en Biélorussie le 11e bataillon de réserve de la police allemande. Sa mission: tuer des Juifs. Face aux victimes, un jeune Lituanien se dit incapable d'abattre des hommes, des femmes et des enfants, sur quoi le commandant de la compagnie, Juozas Kristaponis, convia ceux qui éprouvaient les mêmes scrupules à s'écarter. Certains le firent, la [5] plupart ne bougèrent pas. Plus tard cette unité participa à d'autres tueries, et à Slutsk, au vu de certains agissements un officier de police allemand ne put s'empêcher de traiter les Lituaniens de "cochons".

Il serait difficile d'attribuer à tous ces hommes, qui n'appartenaient pas à la société allemande, la variété d'antisémitisme allemand qui recélait un "potentiel exterminationniste" comme le veut Goldhagen. Et manifestement impossible de rattacher un antisémitisme quelconque au déclenchement d'opérations de tuerie visant des non-Juifs. Or il y en eut. Un quart environ des malades mentaux de l'Allemagne furent gazés. Ces individus, sélectionnés dans les hôpitaux psychiatriques, n'apparaissaient nullement comme une menace pour la nation allemande. Par la suite, personnel et techniques furent transférés, au sens littéral, des cendres d'euthanasie d'Allemagne aux camps de Pologne, de sorte que les Juifs moururent, quoique en nombre infiniment plus considérable, comme ces Allemands placés en institutions. La séquence s'inversa dans le cas des tsiganes et des Juifs: malgré l'idée très différente que les nazis se faisaient de ces deux groupes, ce furent les tsiganes qu'on traita comme les Juifs. Ils furent acheminés par milliers jusqu'aux ghettos de Lodz et de Varsovie. Ils furent tués au même moment ou un peu plus tard que les Juifs de Serbie, de Lettonie et de Crimée, entre autres. Et ils furent gazés dans les chambres où l'on asphyxiait les Juifs à Kulmhof, Treblinka et Auschwitz.

Que reste-t-il, alors, à prendre au sérieux dans le livre de Goldhagen? Voici plus de cinquante ans que l'on étudie les exécuteurs. Ils ont fait l'objet d'ouvrages de haute tenue en plusieurs langues. Devant ces progrès indiscutables de la recherche, pourquoi ce livre précis, à ce point dépourvu de contenu factuel et de rigueur logique, retient-il autant l'attention?

L'éditeur américain de Goldhagen, Alfred E. Knopf, Inc, affirme sur la jaquette du volume que l'ouvrage "nous oblige à réviser de fond en comble nos idées sur la période 1933-1945". Knopf avait prévenu les critiques et les éditeurs étrangers: on tenait là un livre de première importance. Peu après sa publication, des analyses extrêmement favorables parurent dans les quotidiens américains et britanniques. Les auteurs des [6] recensions, principalement des journalistes et des romanciers, saluaient un ouvrage qui ferait date et le couvraient d'éloges: "I'annulation de décennies d'interprétations conventionnelles émanant d'éminents spécialistes", "la seule explication plausible", "un monument", "magistral", "formidable contribution". En un rien de temps, Hitler's Willing Exesutioners figura dans la liste hebdomadaire du New York Times des quinze meilleures ventes d'ouvrages de non-fiction aux EtatsUnis et s'y incrusta. Goldhagen resta deux mois sur cette liste.

L'éditeur organisa aussi, en liaison avec le "Holocaust Memorial Museum" de Washington, un colloque consacré à l'ouvrage de Goldhagen. La presse couvrit l'événement qui fut retransmis par une chaîne télévisée regardée par les intellectuels. Sur les quatre universitaires chargés de le commenter, deux étaient professeurs en résidence à l'institut à l'époque: Christopher Browning, que Goldhagen avait attaqué, et Konrad Kwiet, un chercheur australien possédant une connaissance inégalée des archives en matière d'études de l'Holocauste. Comme l'on pensait qu'ils allaient attaquer la thèse de Goldhagen, deux intervenants qu'on jugeait devoir épouser les vues de l'auteur furent appelés à la rescousse: Hans-Heinrich Wilhelm, de Berlin, auteur d'une monographie sur l'Einsatzgruppe A, une unité de la Police de sécurité de la taille d'un bataillon opérant dans le nord de l'Union soviétique occupée où elle tua par fusillades plus de 200.000 Juifs, et Yehuda Bauer, qui fut durant de nombreuses années le grand spécialiste de l'Holocauste à l'Université hébraïque de Jérusalem. Wilhelm et Bauer eurent une réaction entièrement négative, et Bauer alla jusqu'à mettre en doute le sens commun des professeurs de Harvard qui avaient octroyé le doctorat à Goldhagen.

Le colloque ne fut qu'un avant-goût des réactions universitaires qui suivirent. Des spécialistes de renom, tel Henry Friedlander qui avait écrit un livre éclairant sur les agents du programme d'euthanasie (3), ou Peter Hayes, auteur de l'ouvrage de référence sur le "Konzern" I.G. Farben et de travaux sur [7] la spoliation des entreprises juives avant la guerre (4), stigmatisèrent le peu de substance de l'ouvrage de Goldhagen. Les spécialistes allemands en firent autant. A la fin de 1996, il était clair que le monde universitaire, à l'inverse des lecteurs profanes, avait rayé Goldhagen de la carte.

Lorsqu'on s'interroge sur les raisons du succès commercial de Goldhagen, on ne doit pas oublier, certes, I'imprimatur de Harvard ni la campagne de promotion intensive de Knopf. Ce double appui n'aurait pourtant pas réussi à susciter un tel enthousiasme si le public n'avait rien pu tirer des pages du livre lui-même.

Goldhagen promettait à ses lecteurs, d'abord et surtout, une explication de l'Holocauste. Il s'attaquait très imprudemment à la question perturbante du "pourquoi" et, sourd à toute mise en garde, il optait pour une et une seule réponse. Et la répétait jusqu'à l'épuisement au fil des chapitres et des notes. Affirmant avec témérité que lui seul détenait la solution, il déclarait à qui voulait l'entendre que désormais l'affaire était réglée.

Dans le numéro d'automne 1988 de la Nouvelle Revue de Psychanalyse, Claude Lanzmann nous mettait en garde contre les exercices académiques qui promettent une explication de la Shoah. Ces abstractions, en effet, n'ont souvent réussi qu'à émousser ou à travestir l'événement oblitérant la réalité sans parvenir à clarifier quoi que ce soit. On ne fouille pas aisément la psyché des exécuteurs. Après tout, ces gens ne s'analysaient pas et ne mettaient pas davantage à nu leurs pensées. Dans l'abîme que fut Auschwitz, ils pouvaient même s'enorgueillir de la futilité de toute tentative d'explication de leurs actes. Lanzmann lance cet ultime avertissement en citant Primo Levi qui, détenu à Auschwitz, entendit un garde S.S. proférer: "Hier ist kein Warum" ("Ici, il n'y a pas de pourquoi").

Pour les spécialistes qui se sont attachés à rassembler les faits et à les transmettre, I'"explication" bancale proposée [8] par Goldhagen n'avait, bien entendu, aucune valeur. Elle n'en séduisit pas moins de nombreux acheteurs de livres incapables d'effectuer des recherches, mais qui réclamaient depuis longtemps une interprétation tranchée leur paraissant suffisante et, par là même, satisfaisante. Ce n'est pas une preuve par les faits qui les convainquit, car l'auteur n'en avait aucune, mais un simple enchaînement dont ils connaissaient les divers éléments par oui-dire: Allemands-antisémitisme-haine-sauvagerie. Ce n'est même pas une quelconque originalité de l'énoncé qui emporta leur adhésion, mais le son familier qu'il rendait à leurs oreilles. Pour lui donner une tonalité encore plus familière, Goldhagen martelait ces mots dans ses six cents pages et en ajoutait d'autres: "indicidible", "destructeur", "terrifiant", "démoniaque", "corrosif", "effroyable". Les épithètes portent un jugement; elles appartiennent au domaine de la politique et non de la science politique, mais elles permirent à Goldhagen de faire sauter les réticences d'un public qui avait voulu les dire, mais ne les avait pas lancées haut et clair, à propos du peuple allemand de l'ère nazie.

On ne s'en étonnera pas, I'Allemagne réagit d'abord avec indignation à l'exposé de Goldhagen. Avant même la parution de la traduction, la presse allemande était remplie de comptes rendus éreintant le livre. L'hebdomadaire Der Spiegel n'hésita pas à réunir une équipe d'écrivains pour répliquer à l'auteur. Toutes ces analyses, peu différentes les unes des autres, qualifiaient la thèse de Goldhagen de "provocation" utilisant à longueur de pages la terminologie des années 50 et chargée d'allusions à la culpabilité collective, ou de "diabolisation" des Allemands déguisant de la littérature de gare en réflexion sociologique. On le traita d'"exécuteur de basses _uvres", ou on le rangea dans la catégorie des "petits historiens" écrivant sur de "petits Hitler". Mais, six mois plus tard seulement, Josef Joffe, chroniqueur d'un journal allemand et membre associé d'un institut de Harvard, écrivit un long essai dans la New York Review of Books, intitulé "Goldhagen conquiert l'Allemagne". A ce jour, rapportait Joffe, Goldhagen avait rempli une salle de 2.500 places à Munich, à dix dollars l'entrée, et plus de 130.000 exemplaires de la traduction allemande de son livre avaient envahi les rayons des librairies. Que s'était-il passé pendant cette brève période ?

[9] En temps normal, des critiques presque unanimement négatives ne font pas monter les ventes. Quand on signalait que l'historien Eberhard Jäckel parlait d'un livre "indigne d'une analyse" (unter Niveau), cette seule appréciation aurait dû décourager l'acheteur. De plus, ce livre n'est pas de ceux qui éveillent la curiosité ou incitent à aller juger sur pièce: les critiques allemands ont reconnu d'une seule voix que Goldhagen ne dévoilait aucun fait nouveau et n'offrait aucune piste encore inexplorée. Impossible, donc, d'échapper à la conclusion que quelque chose, dans ce livre, servait les Allemands ordinaires en cette dernière décennie du siècle.

L'Allemagne a longtemps refoulé l'Holocauste dans la plus grande partie de ses détails et implications. Lorsqu'elle accepta de l'examiner un tant soit peu, elle y vit essentiellement les agissements de nazis ou de SS fanatisés. Un fils ne pouvait pas demander à son père: qu'as-tu fait? Il fallut que cette génération eût quitté la scène pour que les fils et les filles, les petits-fils et les petites-filles commencent à poser, résolument, des questions. C'était presque une affaire de généalogie désormais, d'examen de conscience et d'identité. Parfois la jeune génération supposa le pire. Extrêmement rares furent ceux qui obtinrent les informations précises qu'ils cherchaient; mais, s'ils en voulaient à leurs aînés ou s'ils les rejetaient, ils purent se raccrocher au livre de Daniel Goldhagen précisément en raison de sa discordance de ton. Ils purent, au moins, s'en servir pour confirmer leurs sentiments et brandir les sept cents pages de sa traduction allemande (5).

Goldhagen nous a laissé l'image d'une sorte d'incube médiéval, un démon latent tapi dans l'esprit allemand qui attendait son heure pour en jaillir avec furie. On nous demande de croire qu'il prit alors la forme d'un super-pogrom exécuté par des tueurs et des gardes. Dans cette présentation, I'Holocauste prend un tour orgiaque, et ses principaux attributs sont l'avilissement et la torture des victimes. Tout le reste, y compris les chambres à gaz dans lesquelles deux millions et demi de Juifs moururent hors du regard des exécuteurs, est [10] secondaire, une simple "toile de fond" au massacre à ciel ouvert. Goldhagen n'a que faire des innombrables lois, décisions et décrets élaborés par les exécuteurs, ou des obstacles auxquels ils ne cessèrent de se heurter. Il n'observe pas les procédures courantes, ces composantes ordinaires de toute la mise en _uvre. Ce n'est pas son affaire. Il n'explore pas la machine administrative ni les pulsations bureaucratiques qui en animaient les rouages, qui gagnaient en puissance à mesure que le processus parvenait au summum de son gigantesque déploiement. Il a préféré rétrécir l'Holocauste, remplaçant ses mécanismes enchevêtrés par des pistolets, des fouets, des poings.

De part et d'autre de l'Atlantique les spécialistes se sont demandés avec effarement, entre eux et chacun personnellement, si l'ouvrage de Goldhagen constituait une manifestation éphémère ou un apport durable à tout ce que l'on avait écrit. Ils savent pourtant que, par pur effet d'élan, le volume sera présent sur les rayonnages des librairies, en édition cartonnée ou de poche, pendant les prochaines années. Ils comprennent que le développement des connaissances se fait lentement, douloureusement, et qu'il faut du temps, souvent des décennies, pour que l'information soit absorbée par la communauté des historiens, sans même parler du grand public. Dans l'intervalle, Goldhagen sera cité par des généralistes ignorants, qui ne soupçonnent même pas les avancces permises par l'ouverture des archives et les possibilités qui sollicitent aujourd'hui l'historien. Le nuage déployé par Goldhagen sur le paysage universitaire pèse sur l'horizon de la recherche. Il n'est pas près de se dissiper.

(traduit [très lourdement] par Marie-France de Paloméra)

NOTES

(1) Ordinary Men: Reserve Police Battalion 101 and the Final Solution in Poland, New York, 1992 [trad. française: Des hommes ordinaires: Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne, par Elie Barnavie, Paris, Les Belles Lettres, 1994].

(2) Les bourreaux volontaires de Hitler, p. 222.

(3). Henry Friedlander, The Origins of Nazi Genocide: From Euthanasia to the Final Solution, Chapel Hill, N.C., 1995.

(4). Peter Hayes, "Big Business and ''Aryanization'' in Germany 1933-1939", Jahrbuch fur Antisemitismusforschung 3 (1994). Industry and Ideology: IG Farben in the Nazi Era, Cambridge, Grande-Bretagne, 1987.

(5). La traduction française réussit à tenir en moins de six cents pages particulièrement denses [N. d. r. des TM].

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Les Temps Modernes, 592, février-mars 1997, p.1-10.

C'est à la demande de l'ineffable Lanzmann, qui a hérité de la revue Les Temps Modernes, que celui que les journaux n'hésitent pas à qualifier de "pape" des études holocaustiques a consenti à venir publiquement souffleter le freluquet Goldhagen. Celui-ci a le tort considérable de donner une explication simple, même si elle est absurde par son simplisme, à ce qu'ils appellent l'Holocauste. Lanzmann ne veut pas entendre parler d'explication. Elle troublerait le règne de l'indicible. Il fait donc appel à Hilberg qui, lui, se sent outragé en tant qu'historien par un étudiant qui triche. Le malentendu est complet. Mais il fonctionne car les deux dinosaures se soutiennent mutuellement. On verra des effets pervers de cette conjonction dans les autres articles du même numéro des Temps Modernes consacrés au même sujet. Nous n'en donnerons qu'un exemple (Kandel).

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