AAARGH
Avant même que commencent les débats du procès,
il annonce la couleur: «C'est pour moi un honneur de paraître
devant vous aujourd'hui. J'ai agi en accord avec ma conscience.»
Jean-Louis Berger, 53 ans, professeur certifié de lettres
classiques et ancien candidat du FN aux élections législatives
de 1997, comparaissait hier devant le tribunal correctionnel de
Sarreguemines (Moselle) pour avoir tenu des propos négationnistes
devant deux classes de 3e du collège de Lemberg. L'affaire
est exceptionnelle. C'est l'une des toutes premières fois
qu'un enseignant du secondaire est poursuivi devant un tribunal
en vertu de la loi dite «Gayssot», qui condamne les
propos racistes, antisémites ou négationnistes.
C'était le 30 mars 1999. Les élèves de 3e assistent à la représentation d'une pièce de théâtre, Mon ami Frédéric, tirée d'un roman de Richter. Dans l'Allemagne de l'entre-deux-guerres, un enfant juif y est persécuté en raison de ses origines. Quatre jours plus tard, les collégiens retrouvent leur professeur de français. Qui entreprend de «rectifier» le contenu de la pièce: «Elle tendait à faire croire que ce qui s'était passé en Allemagne entre les deux guerres, à l'exclusion de toute autre chose, c'était la persécution des juifs», explique, à la barre, Jean-Louis Berger.
Parents bouleversés. Le lendemain, dès 8 heures, le principal du collège, Jean-Louis Fischer, reçoit une mère d'élève, Gabrielle Ferstler: son fils s'est ému des propos négationnistes tenus par l'enseignant de français pendant son cours. Il y a affirmé que «les chambres à gaz servaient à ôter les poux des vêtements», qu'«il ne fallait pas prendre l'histoire officielle pour argent comptant», que «les professeurs d'histoire étaient dans l'erreur». Dans le courant de la journée, le principal reçoit plusieurs appels téléphoniques d'autres parents bouleversés. Il demande au professeur incriminé de lui communiquer sa version des faits. Quelques jours plus tard, il réunit l'ensemble des élèves pour leur demander de retranscrire par écrit, et sous couvert d'anonymat, «ce qu'ils ont entendu dans la bouche de monsieur Berger».
La teneur des 39 «copies», lues in extenso hier après-midi devant le tribunal, est édifiante. Au fil des pages, ce sont toujours les mêmes expressions qui reviennent, puisées dans le catéchisme du négationnisme ordinaire: «Il nous a dit que tous les morts n'étaient pas des juifs»; «c'étaient les juifs qui voulaient la guerre, pas Hitler»; «le Journal d'Anne Frank n'a pas été écrit par elle»; «il y a eu moins de morts qu'on le dit»; «les juifs voulaient être mis à part. Ils ne veulent toujours pas faire partie de la société»; «les chambres à gaz servaient au nettoyage des poux»; «les professeurs d'histoire nous racontent des mensonges. Maintenant, on peut se forger notre propre opinion»; «les camps de concentration n'ont pas existé, enfin pas tous»; «les morts des camps de concentration ont été bombardés par les Anglo-Américains»; «les Allemands n'ont pas été les premiers à construire des camps»; «c'étaient des camps de travail»...
Jean-Louis Berger a beau voir dans ces restitutions de son propre cours des «propos contradictoires», la mémoire de ses jeunes élèves est terriblement concordante. D'ailleurs, le professeur ne nie pas tout. Loin s'en faut: «Ça ne veut pas dire que je n'ai rien dit.» Il affirme qu'il s'agissait d'encourager l'esprit critique des jeunes adolescents (14-16 ans), que son propos s'inscrivait dans le droit fil d'un cours sur l'«argumentation»: «Mais les élèves n'ont pas compris.»
Le président du tribunal, Philippe Schoendorf, s'étonne de cette conception de l'«esprit critique»: «Vous avez seulement parlé du camp de Nordhausen (bombardé par les Américains, ndlr) à partir d'un montage photo et rien d'autre?» Jean-Louis Berger: «Je voulais montrer qu'on pouvait mentir.» Le magistrat l'interroge aussi sur ce Bulletin confidentiel d'information révisionniste saisi chez lui: «Etes-vous révisionniste?» L'enseignant s'énerve: «Si on entend par révisionniste quelqu'un qui a l'honnêteté de réfléchir par lui-même et de chercher ce qui s'est vraiment passé»...
Pour sa défense, Jean-Louis Berger puise ses arguments aux sources de la rhétorique négationniste: «En 1978, on disait qu'il y avait eu 5 millions de morts à Auschwitz. Maintenant, des historiens officiels disent 700 000. La plaque qui annonçait 4 millions de morts à l'entrée du camp a été enlevée et n'a jamais été remplacée. On peut se poser des questions. C'est ce que j'ai dit à mes élèves.» Et les chambres à gaz? «Oui, bien sûr, il y avait des chambres à gaz qui servaient à la désinfection.» Le président Schoendorf devient mordant. «Mais servaient-elles à l'extermination?» Jean-Louis Berger a soudain moins de lectures à présenter: «C'est une question controversée. Je ne prends pas position. Moi, je suis parti du camp de Nordhausen.»
Suspendu. Jean-Louis Berger a
été suspendu de toute fonction dans l'Education
nationale le 31 mai 1999. Il continue de percevoir son salaire,
dans l'attente d'une décision disciplinaire qui suivra
la décision de justice. Il s'occupe en fréquentant
les colloques négationnistes, comme le 6 novembre, à
Paris: «Quand on vous fait perdre votre emploi, car vous
énoncez des vérités, vous êtes fondés
à aller vous informer», répond-il à
Roger Marot, procureur adjoint à Sarreguemines, qui l'interroge
sur ses activités. Debout dans la salle d'audience pleine
à craquer, sa femme suit les débats. Les yeux fermés,
en murmurant une interminable prière, cramponnée
à son chapelet. Son avocat a demandé la relaxe pour
nullité de la procédure. Délibéré
au 15 mai. +++++++++++++++++++++
Libération, mardi 21 mars 2000
J.-L. Berger était présent à la réunion
révisionniste du 6 novembre 1999 à Paris, dont
nous avons un compte-rendu. Il est probable que le procureur
adjoint Marot tire ses renseignements de là...]
Ce texte a été
affiché sur Internet à des fins purement éducatives,
pour encourager la recherche, sur une base non-commerciale et
pour une utilisation mesurée par le Secrétariat
international de l'Association des Anciens Amateurs de Récits
de Guerre et d'Holocauste (AAARGH). L'adresse électronique
du Secrétariat est <aaarghinternational@hotmail.com>.
L'adresse postale est: PO Box 81475, Chicago, IL 60681-0475, USA.
Afficher un texte sur le Web équivaut à mettre un document sur le rayonnage d'une bibliothèque publique. Cela nous coûte un peu d'argent et de travail. Nous pensons que c'est le lecteur volontaire qui en profite et nous le supposons capable de penser par lui-même. Un lecteur qui va chercher un document sur le Web le fait toujours à ses risques et périls. Quant à l'auteur, il n'y a pas lieu de supposer qu'il partage la responsabilité des autres textes consultables sur ce site. En raison des lois qui instituent une censure spécifique dans certains pays (Allemagne, France, Israël, Suisse, Canada, et d'autres), nous ne demandons pas l'agrément des auteurs qui y vivent car ils ne sont pas libres de consentir.
Nous nous plaçons sous
la protection de l'article 19 de la Déclaration des Droits
de l'homme, qui stipule:
ARTICLE 19
<Tout individu a droit à la liberté d'opinion
et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être
inquiété pour ses opinions et celui de chercher,
de recevoir et de répandre, sans considération de
frontière, les informations et les idées par quelque
moyen d'expression que ce soit>
Déclaration internationale des droits de l'homme,
adoptée par l'Assemblée générale de
l'ONU à Paris, le 10 décembre 1948.