AAARGH
Depuis qu'on a inventé l'avion, notre époque sait
que la mort et la destruction tombent du ciel. De toutes les armées
qui ont combattu à travers le monde depuis un siècle,
la plus frileuse, la plus dégonflée a toujours été
celle des Etats-Unis d'Amérique. Elle s'est toujours entourée
des plus formidables bombardements avant de risquer le prudent
orteil sur le champ de bataille. Quel Européen ne se souviendrait
de l'effrayante tactique dite du "tapis de bombes" qui
déversait la mort aussi bien sur les "amis" que
les "ennemis" grâce aux funèbres "forteresses
volantes"? Quel Japonais pourrait avoir évacué
le souvenir des bombardements incendiaires, oblitérant
case par case une carte quadrillées du Grand Tokyo, par
l'US Air Force, en 1945, prélude aux apocalypses d'Hiroshima
et Nagasaki? Qui avait pu ignorer, en Asie, qu'un demi-million
de soldats américains avaient besoin, vers 1968, pour avoir
leur café chaud et leur bière fraîche, d'un
rideau de bombes, jour et nuit, sur les collines napalmées
du Viêt-Nam, un pays qui ne leur avait rien fait? Quel Cambodgien
aurait perdu le souvenir de ces B-52 réduisant en bouillie
un homme sur dix dans les villages ravagés? C'est l'apport
des Américians à l'art millénaire de la guerre:
le bombardement massif, qui rase tout, comme en Irak, comme en
Serbie, comme... C'est sans doute cela que Bush et les autres
appellent leur "civilisation". Nous l'appelons la sauvagerie
des nantis. Rappelez-vous la Guerre du Golfe: 100% de bombardements,
0% de soldats sur le terrain. Malgré les armes sophistiquées,
c'est encore le vieux B-52 qui fournissait le meilleur rapport
qualité-prix pour le hamburger d'Irakien au sang. On pense
à envoyer sur l'Afghanistan ceux qui roulent encore.
Le soldat américain, habitué à se vautrer
devant sa télé, préfère le bombardement
au combat, ce qui ne facilite pas sa vie le jour où le
combat devient inévitable. On a vu avec quelle vitesse
il courait se planquer lors de l'offensive du Têt 68 au
Viêt-Nam. Des lapins au foie jaune.
Alors, il se trouve que, pour la première fois depuis 1812,
l'Amérique, reine du monde, subit un petit bombardement.
Inattendu, spectaculaire, principalement symbolique. Il vise le
Pentagone (et il dédaigne la Maison blanche). Il écrabouille
quelques galonnés, ceux qui, comme par hasard, ordonnent,
du fond de leurs fauteuils (Planning and Logistics), le
bombardement des autres! Les planqués assommés dans
leur planque! On comprend que les bombardés aient dansé
la carmagnole en apprenant cette bonne nouvelle.
La deuxième cible est l'horrible chose qui s'appelait tout
simplement "centre du commerce mondial". C'est une partie
de "Wall Street". Il se trouve que, quelque temps auparavant,
l'opinion publique mondiale, beaucoup mieux représentée
par la nébuleuse des ONG que par les gouvernements corrompus
qui s'encanaillent à l'ONU, avait exprimé son exécration,
d'abord à Seatlle, puis à Gênes et finalement
à Durban, des ravages causés par la "mondialisation",
selon les uns, ou la "globalisation" selon les autres.
Elles signifient pour tout le monde chômage, appauvrissement,
précarité, délocalisation et surexploitation.
Les gens qui travaillent dans le centre nerveux de cet enfer économique
peuvent difficilement être considérés comme
des "civils innocents". Ce sont les opérateurs
et les régulateurs, aux plus hauts niveaux, de la plus
inhumaine des activités, celle qui consiste à extraire
des êtres humains une quantité extensible de travail
qu'ils transforment et chosifient en profits comptables. S'ils
ne sont eux-mêmes que des travailleurs parcellaires au service
de l'anonyme capital, ils sont comme les soldats de l'armée
impériale, les suceurs de sang des pays pauvres, et ils
courent les mêmes risques. Tous les jours, ils écorchent
des pauvres pour enrichir des riches. Basta!
Parmi les droits de l'homme, celui qui est le moins souvent invoqué,
bien qu'il ait fourni la base théorique de la séparation
des "Etats-Unis" du royaume d'Angleterre, c'est le droit
de résister à une oppression injuste. Le droit à
l'insurrection devant l'abus commis par le pouvoir a été
proclamé par les pères fondateurs de notre monde
moderne, eux-mêmes insurgés. Il est la base juridique
qui permet aux citoyens américains de posséder des
armes. Par conséquent, ceux qui résistent et s'insurgent
contre la domination globale, dans tous les domaines, des Etats-Unis,
et contre la domination écrasante et destructrice du grand
capital financier, concentré à Wall Street et protégé
par le Pentagone, peuvent revêtir leurs actes insurrectionnels
du manteau de la plus parfaite légitimité, tirée
des droits réels de l'homme dominé, c'est-à-dire
de l'homme réel.
Bien évidemment, ces actions violentes provoquent des morts.
Nous déplorons ces morts et les souffrances infinies qu'elles
provoquent chez les familles qu'elles frappent. Nous pleurerons
les morts américains comme nous avons pleuré les
morts coréens, massacrés par les bombes américaines;
comme nous avons pleuré les millions de morts indochinois,
déchiquetés par les bombes américaines; en
se souvenant qu'elles continuent encore aujourd'hui à tuer
les enfants: comme nous pleurons les morts de Panama, tués
par les avions américains; comme nous pleurons les centaines
de milliers de morts irakiens, tués par l'embargo et les
bombardement anglo-américains; comme nous pleurons aussi
les morts yougoslave, laminés par les avions otaniques,
payés et dirigés par les futurs morts du Pentagone.
Mais cela ne donne aucunement le droit à des laquais de plume et à des politiciens en baisse de proclamer que "nous sommes tous des Américains". Ni les Kurdes, ni les Soudanais, ni les Lybiens, ni les Serbes, ni les Français, ni tous les autres, ne sont américains; ils ne se reconnaissent pas dans le lamentable cirque du jeu politique américain; ils ne monopolisent pas les ressources consommables de la planète. Ils ne veulent pas dominer qui que ce soit ni, d'ailleurs, être dominés par qui que ce soit.
Cette honteuse affirmation démagogique s'inscrit dans une vague de récupération idéologique plus haute que les tours de Manhattan. L'usage soudain, éreintant, morbide de la solidarité totale, convulsive avec nos maîtres américains, frappés dans les signes de l'empire, a été l'un des spectacles les plus répugnants de l'année. La compassion avec les victimes, oui, elle coule de source. Mais elle ne saurait s'étendre au pouvoir qui cherche à dominer le monde. L'Amérique a reçu la monnaie de sa pièce, toute petite monnaie pour une très grosse pièce. Cette punition tombée du ciel a été douce aux centaines de millions de victimes de cette Amérique inhumaine, mécanique, ordonnatrice de la terreur qui maintient en place ses protégés un peu partout.
On veut maintenant lancer la chasse aux "islamistes", terme que son aspect vague rend propice à tous les usages et qui remplace avantageusement les "communistes" d'antan.
L'Amérique avait pourtant nourri ces "islamistes" quand ils pouvaient affaiblir l'Union soviétique. Les USA vont maintenant se modeler sur la pratique israélienne en matière de tuerie. Sachant ce que l'on doit savoir, on doit souhaiter que les Américains envahissent l'Afghanistan. Ils pourraient y recevoir des leçons essentielles.
La fascisation du monde va faire un grand pas en avant, avec la bénédiction de l'Europe sociale-démocrate. Le gouvernement conservateur de Madrid a dit: "Nous ne participerons à aucune guerre". Pourquoi le nôtre ne pourrait-il pas dire la même chose?
A cet accroissement prévisible
des oppressions les hommes libres répondront par une solidarité
augmentée entre tous ceux qui se reconnaissent un devoir
de résistance.
Serge Thion
ex-chercheur, révoqué politique.
15 septembre 2001.
QQQQM
L'adresse électronique de ce document est: http://aaargh-international.org/fran/actu/actu001/doc2001/pasamercian.html
Ce texte a été affiché sur Internet à des fins purement éducatives, pour encourager la recherche, sur une base non-commerciale et pour une utilisation mesurée par le Secrétariat international de l'Association des Anciens Amateurs de Récits de Guerre et d'Holocaustes (AAARGH). L'adresse électronique du Secrétariat est <aaarghinternational@hotmail.com>. L'adresse postale est: PO Box 81475, Chicago, IL 60681-0475, USA.
Afficher un texte sur le Web équivaut à mettre un document sur le rayonnage d'une bibliothèque publique. Cela nous coûte un peu d'argent et de travail. Nous pensons que c'est le lecteur volontaire qui en profite et nous le supposons capable de penser par lui-même. Un lecteur qui va chercher un document sur le Web le fait toujours à ses risques et périls. Quant à l'auteur, il n'y a pas lieu de supposer qu'il partage la responsabilité des autres textes consultables sur ce site. En raison des lois qui instituent une censure spécifique dans certains pays (Allemagne, France, Israël, Suisse, Canada, et d'autres), nous ne demandons pas l'agrément des auteurs qui y vivent car ils ne sont pas libres de consentir.
Nous nous plaçons sous
la protection de l'article 19 de la Déclaration des Droits
de l'homme, qui stipule:
ARTICLE 19
<Tout individu a droit à la liberté d'opinion
et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être
inquiété pour ses opinions et celui de chercher,
de recevoir et de répandre, sans considération de
frontière, les informations et les idées par quelque
moyen d'expression que ce soit>
Déclaration internationale des droits de l'homme,
adoptée par l'Assemblée générale de
l'ONU à Paris, le 10 décembre 1948.