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Comptes rendus

L'holocauste dans la vie américaine de Peter Novick.



Shoah :du silence à la prise de conscience

 

A l'écart de la polémique ouverte par le pamphlet de Norman Finkelstein L'Industrie de l'Holocauste, le livre de l'historien Peter Novick L'Holocauste dans la vie américaine constitue une passionnante histoire de la conscience de la Shoah. De son côté, Raul Hilberg dresse un état des lieux des études et des sources sur lesquelles cette conscience s'appuie. Si Benoît Rayski dénonce avec violence le danger d'un retour au mythe du "judéo-bolchevisme", Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias posent d'une manière iconoclaste la question de la place de la Shoah dans la constitution de l'identité juive



L'holocauste dans la vie américaine de Peter Novick. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre-Emmanuel Dauzat Gallimard, "Bibliothèque des histoires", 434 p., 25,95 EURO (170,22 F).

La traduction de l'ouvrage de Peter Novick, The Holocaust in American life paraît plusieurs mois après que la presse s'en est fait l'écho à l'occasion du pamphlet très approximatif de Norman Finkelstein (Le Monde du 16 février). Or Novick démontre justement dans son ouvrage que si la conscience de l'holocauste a été utilisée à la fin des années 1970 et au début des années 1980 pour mobiliser l'opinion derrière un Israël assiégé, ce sont des arguments que l'on n'entend plus guère.

L'ouvrage de Novick est une passionnante histoire de la conscience de l'Holocauste, solide, décapante, nuancée et subtile, étayée sur de nombreuses archives. L'auteur du classique L'Epuration française (1), met ici son talent d'historien et son goût de la provocation au service d'un questionnement simple mais appelant des réponses complexes: "Pourquoi, dans l'Amérique des années 90 -- cinquante ans après les faits et à des milliers de kilomètres du théâtre des événements --, l'Holocauste a pris une telle place dans notre culture ?"

Peter Novick dégage quatre grandes périodes. Celles des années de guerre définissent le contexte et la représentation ultérieure. C'est l'époque où les juifs sont perçus -- et se perçoivent largement eux-mêmes -- comme des victimes parmi d'autres du nazisme d'abord, de la guerre mondiale ensuite. On craint alors aux Etats-Unis que les juifs apparaissent comme des fauteurs d'une guerre identifiée à une "guerre juive"; le sauvetage des juifs d'Europe n'est une priorité ni pour les organisations juives américaines ni pour leurs dirigeants, et les plus lucides et les mieux informés -- Nahum Goldmann notamment -- ont le sentiment tragique que rien ne peut être fait pour sauver les juifs d'Europe.

L'après-guerre est marquée par le choc et l'horreur (éphémères?) de la découverte par les soldats américains de Buchenwald, Dachau, Mauthausen, la sidération du public devant les photos montrées dans la presse ou dans les expositions. Pourtant les victimes juives sont rarement singularisées. Au mieux, ce sont des victimes parmi bien d'autres de la "barbarie nazie".

La question des personnes déplacées, retient l'attention, suscite compassion et sympathie. Le sort des survivants, le souci, de leur avenir, lié à des considérations géopolitiques, amène à soutenir la création de l'Etat d'Israël. Ce n'est pas "le désir du monde d'expier sa complicité dans l'holocauste", dont Peter Novick n'a trouvé nulle trace dans la large documentation de l'époque. Une centaine de milliers de survivants juifs émigrent aux Etats-Unis, surtout après 1950. Le discours dominant concernant les survivants est simple: "C'est le passé, et c'est des problèmes d'aujourd'hui que nous devons nous occuper." D'autant que le monde est entré en guerre froide, qu'aux Etats-Unis le mal nazi est largement remplacé par le mal communiste, que la chasse aux sorcières inquiète les juifs, très minoritairement membres du très petit parti communiste américain dont ils constituent la majorité. "Les impératifs de la guerre froide, note Novick, ont entretenu le fossé entre le discours public des juifs sur les problèmes touchant à l'Allemagne et à l'Holocauste: un fossé entre le personnel, spontané, et l'officiel, mûrement réfléchi."

Le procès d'Eichmann ouvre la période de transition. Non que son enlèvement et sa mise en jugement à Jérusalem fasse l'unanimité. Elle inquiète au contraire, éveillant la crainte qu'elle exacerbe l'antisémitisme. C'est "à l'occasion du procès Eichmann que l'Holocauste fut présenté pour la première fois au public américain comme une entité distincte -- et distinctement juive" même s'il était loin d'être aussi distinct, ou aussi distinctement juif qu'il devait le devenir par la suite. Ce procès, la polémique autour du livre d'Hanna Arendt, puis autour de la pièce de Rolf Hochhuth, Le Vicaire, met fin à quinze année de quasi-silence.

Puis vint la guerre de six jours, avec la peur d'un nouvel holocauste, l'image des juifs comme héros militaires qui contribue à effacer le stéréotype de victimes faibles et passives, mais surtout celle de Kippour en 1973. Dans les années qui la suivirent, "le sentiment de la vulnérabilité d'Israël, de son isolement et de sa situation de pays assiégé était quasi universel chez les juifs américains, chez qui l'utilisation de l'imaginerie de l'Holocauste devint presque un réflexe", sans qu'il soit possible cependant de déterminer en quoi elle influença la politique américaine au Moyen Orient. C'est alors que l'Holocauste commença à être présenté et pensé, non seulement comme un souvenir juif, mais comme un souvenir américain, avec ses mémoriaux, comme celui installé à Washington, ses films, son enseignement obligatoire dans bien des Etats. "En l'espace d'une génération, l'Holocauste a quitté les marges pour s'installer au centre de la conscience juive américaine; d'événement qui apparaissait rarement dans le public américain, il est devenu omniprésent." Il est désormais au coeur d'une certaine identité juive, symbole consensuel destiné, selon Novick, à calmer l'angoisse sur la continuité juive alors que l'assimilation se poursuit, dans un temps où le statut de victime est désormais célébrée.

Pourtant, au terme de la lecture, si nous sommes éclairés de façon convaincante sur la naissance de cette conscience de l'Holocauste, sur ses manifestations actuelles, sur son "américanisation" qui ne laisse pas d'inquiéter, nous n'avons pas le sentiment d'avoir trouvé des pourquoi totalement satisfaisants. C'est que l'évolution décrite par Novick n'est en rien propre aux Etats-Unis, que partout, en Israël comme en France, ou encore en Allemagne, alors que les conditions politiques, sociales, culturelles, la place des juifs diffèrent, les mêmes rythmes se retrouvent, de la non-perception d'un sort spécifique des juifs pendant la guerre, au silence de l'après-guerre, brisé par le procès Eichmann, au développement de la conscience lors des guerres de six jours et de Kippour, jusqu'à l'omniprésence de ces dernières années. Alors revient, lancinante, la question, évacuée comme stupide par Novick et "d'une parfaite vacuité", de l'unicité de l'événement (qui n'est pas l'objet de ce livre) qui pourrait se lire, hors des instrumentalisations nombreuses et des usages contestables, dans ses effets d'échos et d'interrogations infinies des sociétés occidentales. Si toutefois les attentats du 11 septembre, en nous faisant entrer dans un nouvel âge, ne bouleversent pas dans le même temps ce qui fait sens dans nos mémoires.

Annette Wieviorka

(1) Balland 1985, et Points-Seuil, 1991.

 

Le Monde (des livres) du 8 novembre 2001



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L'historien Peter Novick analyse l'attention, selon lui excesssive, portée à la Shoah aux Etats-Unis, après les silences de l'après guerre.

 

Peter Novick, L'Holocauste dans la vie américaine, traduit de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat. Gallimard «Bibliothèque des histoires», 404 pp. 170,22 F (25,95 euros).

par Annette Lévy-Willard, Le 08/11/2001


C'est un livre noir et désagréable. Non pas à cause du sujet < l'Holocauste < mais de sa vision de l'histoire. Peter Novick, professeur d'histoire à l'université de Chicago (qui n'a pas répondu à notre demande d'interview), auteur d'un livre sur l'épuration dans la France d'après-guerre (1), s'est curieusement attaqué à la question de la place de l'Holocauste dans la société américaine en annonçant à l'avance qu'il était de parti pris: «J'aborde ce sujet avec un scepticisme quant au fond en me demandant si l'attention portée à l'Holocauste est aussi souhaitable qu'on le dit habituellement.»

La réponse est évidemment «non». Pour Novick, l'Holocauste n'est que manipulation et instrumentalisation par les juifs américains. On en parlerait trop en Amérique mais, justement, il va faire un livre de plus sur ... l'Holocauste. Cette thèse de 400 pages accumule les documents à charge, peignant un tableau sombre des différents acteurs de son récit: les juifs, les Américains, les Israéliens. On a le sentiment qu'il décrit un «complot» de la mémoire, thème connu de la littérature antisémite. Son livre arrive en France après celui de Norman Finkelstein qui a dénoncé plus précisément un phénomène, le «Shoah-business», à propos de la bataille pour la récupération des biens spoliés. (2)

Ainsi Novick explique que si l'Etat américain a décidé de construire un grand musée de l'Holocauste à Washington, c'est par culpabilité. Parce que dans les années 70 et 80, des ouvrages ont mis en avant la responsabilité américaine (L'Abandon des juifs de David Wyman, ou Why Six Million died d'Arthur Morse), suggérant que les Alliés auraient dû bombarder les camps de concentration et les voies ferrées. Mais cette thèse est fausse, affirme Novick, rien ne prouve que de tels bombardements auraient sauvé des vies: ce musée de l'Holocauste à Washington est donc fondé sur un «mythe».

Il décrit à quel point l'Holocauste était oublié ou ignoré dans les années d'après-guerre, mais il n'est pas besoin de sa recherche pour savoir que le drame était resté enfoui dans la mémoire collective en Amérique, mais aussi en Europe et en Israël. On connaît les difficultés qu'ont eues Primo Levi ou Elie Wiesel pour faire publier leurs livres, et personne ne voulait éditer l'immense travail de Raul Hilberg, La Destruction des juifs d'Europe. On sait que les survivants préféraient se taire, mais pour Novick «le silence des survivants fut une réponse à l'état du marché.»

La guerre froide avait d'ailleurs, à la fin des années 40, permuté les ennemis de l'Amérique: ce ne sont plus les méchants nazis de Hitler qui font peur, mais les communistes de Staline. Ce n'est pas l'époque où les juifs américains veulent accentuer leur différence, au contraire. D'autant que les «Rouges» pourchassés par la fameuse commission McCarthy (Commission des activités anti-américaines de la Chambre) sont pratiquement tous juifs. Pour illustrer ce «repli» des juifs, Novick fait état d'un «projet Hollywood» où les organisations juives ont demandé aux producteurs d'éviter de donner des noms à consonance juive aux personnages de communistes dans leurs films. Hollywood, loin de mettre en avant une quelconque judéité avait, devons-nous préciser, été au contraire particulièrement frileux pendant la guerre, redoublant de patriotisme, et préférant des comédies aux films engagés.

L'Holocauste fut longtemps relégué à un chapitre quelconque de l'histoire de la Seconde guerre mondiale. Novick veut montrer comment, en Amérique, l'Holocauste allait faire un «come back» étonnant, mais rappelons ici que les manuels scolaires français faisaient aussi l'impasse sur Vichy et la Solution Finale, et qu'en Israël la vision des juifs exterminés était un mauvais souvenir de la Diaspora pour le nouvel Etat hébreu.

Alors d'où vient le retour en force, des années après la fin de la guerre, de l'Holocauste dans la conscience populaire? Pour Novick, l'enlèvement de Eichmann en 1960, son procès à Jérusalem, marquent le tournant. Et ensuite le feuilleton télévisé Holocaust.

Toujours dans une vision cynique et manipulatrice de l'histoire, Novick explique que, pour les dirigeants juifs américains, l'Holocauste tombe à pic, pour éviter «la disparition du juif américain» qui s'assimile à toute vitesse dans une société sans antisémitisme: «Alors que de plus en plus d'Américains ne voyaient plus le conflit israélo-palestinien en noir et blanc, l'Holocauste leur offrit un symbole de substitution d'une clarté morale infiniment plus grande.»

Il parle du renversement de l'attitude face à l'extermination des juifs: après avoir eu honte d'avoir été persécuté, les victimes deviennent «fières». On voit même, dit-il, une compétition sur «qui est le plus victime ...» entre noirs et juifs et il cite le leader noir extrémiste (et officiellement antisémite) Louis Farrakan: «Ne nous rebattez pas les oreilles avec vos six millions lorsque nos pertes s'élèvent à cent millions.»

Que l'Holocauste définisse une nouvelle identité pour les jeunes juifs américains n'est pas, en soi, étonnant ou inquiétant (à part pour Peter Novick). Le phénomène intéressant, qu'on souhaiterait voir analysé d'un point de vue historique et sociologique, c'est pourquoi l'Holocauste, événement qui s'est déroulé en Europe et il y a un demi-siècle, joue-t-il un rôle aussi important dans la culture américaine d'aujourd'hui ?

Et c'est là que la thèse de Novick s'effondre. Il avance une explication -- incroyable de la part d'un historien -- fondée sur l'argent et le contrôle des médias par les juifs. «La réponse se trouve pour une bonne part dans le fait -- les antisémites ont beau en faire un grief, ce n'en est pas moins un fait -- que les juifs jouent un rôle important et influent à Hollywood, dans l'industrie de la télévision, la presse, les magazines et l'édition», écrit-il, sans prendre la peine de démontrer quoi que ce soit au sujet de cette accusation maintes fois répétée (en effet par les antisémites de tous bords) d'une mainmise juive et de la manipulation de l'Holocauste.

Si tant de livres et d'émissions ont été consacrés à l'époque nazie, c'est à cause des juifs? Un complot de Hollywood? Comment Novick expliquerait-il alors l'énorme production écrite et visuelle sur ce sujet en France, par exemple, où, à part Jean-Marie Le Pen, personne ne pense qu'un lobby juif contrôle les télévisions, les journaux, l'industrie du cinéma et les maisons d'édition. [Cette pauvre gourde n'a jamais songé à se demander ce que pensent tous les gens qui l'entourent: ils savent tous des juifs exercent un contrôle rigoureux sur les médias! Par exemple, à Libé, c'est elle, ou d'autres, qui empêcheront de passer des articles critiques sur tel ou tel aspect du monde juif. ] La clé vient à la fin du livre quand Peter Novick oublie de jouer l'historien et nous inflige ses opinions sur le présent: «Cette utilisation de l'Holocauste dans la culture américaine n'a aucune valeur morale», écrit-il sans qu'on sache de quelle morale il parle et au nom de qui.


(1) L'Epuration française, disponible en «Points»-Seuil.

(2) L'Industrie de l'Holocauste (La Fabrique) (voir Libération du 15 février).

 


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