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Le discours de la dernière chance

Paul Rassinier

1953

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PREMIÈRE PARTIE

Un moment historique: De l'avant-dernière guerre à la prochaine


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CHAPITRE PREMIER

1919

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J'ACCORDE bien volontiers qu'il est beaucoup trop tôt pour prétendre à donner, de la dernière guerre, une interprétation qui apparaîtrait d'emblée, d'une indiscutable pertinente. L'entreprise se heurte a une double impossibilité: d'une part, si près de nous, l'événement est encore inconnu dans trop de ses aspects pour ne mettre pas l'opérateur en situation d'infériorité; de l'autre, l'opinion West manifestement pas en état de réceptivité. Pour s'en convaincre, il n'est d'ailleurs que de s'arrêter un instant aux interprétations déjà proposées et aux réactions qu'elles suscitent.

A très peu près, on ne remet plus en question la légitimité de la guerre comme moyen de régler le diiférend germano-europeen. Si on le fait, c'est seulement dans des cercles très petite, très fermes et sans aucune influence sur la vie publique ou alors, à grand tapage, en l'insérant dans la logique élémentaire et implacable d'un droit archaïque pour conclure, d' un côté comme de l'autre, qu'elle n'est pas à remettre en question. Et si, d'aventure, M. Churchill écrit:

[44]

Le président Roosevelt me dit un jour qu'il allait demander publiquement que lui fût suggéré le nom qu'il convenait de donner à la guerre. Je lui fournis aussitôt cette réponse: la-Guerre-qui-n'était-pas-obligatoire. Car il n'exista jamais de guerre plus facile à éviter que celle qui vient de ravager ce qui subsistait du monde après le conflit précédent. (Mémoires, Tome I.)

chacun se met en règle avec sa conscience en pensant qu'il n'a pas dépendu de lui qu'elle fût évitée pu non, mais reste insensible à l'énormité du propos sous une telle plume. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que, pour l'immense majorité de l'opinion européenne, le plus grave grief qui soit à faire à la guerre de 1939-45 est celui-ci: on n'était pas prêts. Les Français n'étaient pas prêts, les Allemands n'étaient pas prêts, voilà tout ce à quoi on peut aboutir. Dépouillé de sa rigueur de principe et noyé dans le chaos des faits, le raisonnement est sans issue morale, ni autre. Back Street.

Il arrive pourtant que des esprits un peu plus évolués se souviennent qu'un s'est battu pour libérer la Pologne et la Tchécoslovaquie en même temps que pour assurer une paix durable par la victoire des démocraties, et remarquent qu'aucun de ces trois objectifs n'a été atteint. Au plus, ils sont capables de s'offusquer qu'on ait donné aux Russes ce qu'on refusait aux Allemands. Et ils concluent qu'on s'est trompé d'adversaires: la guerre qu'on a faite contre les Allemands, ils eussent admis qu'on la fît aux Russes, ou peut-être aux Anglais...

Une troisième catégorie, enfin, est surtout frappée par la précarité de la paix ainsi retrouvée, et le fait que tous les problèmes qui se posaient avant la guerre, se posent encore après, mais avec plus d'acuité. C'est à ceux-ci que M. Raymond Aron rend hommage de cet argument:

[45]

Il suffisait d'ouvrir les yeux, en 1946 1, pour voir que l'écrasement de l'Allemagne et du Japon ouvrait une nouvelle période de troubles. (Les guerres en chaînes, p. 207.)

Ils pensent seulement avec lui que nous nous trouvons dans la pénible obligation de nous ingénier «à effacer les conséquences d'une victoire trop totale, ou encore de ramener cette victoire à la mesure compatible avec la résurrection du vaincu», ce qui veut dire que tout eût été pour le mieux si on avait su arrêter cette guerre un peu plus tôt, par exemple «avant l'entrée des troupes soviétiques dans le Reich et en Mandchourie, avant la destruction complète des deux États et des deux armées». (Op. cit., p. 260.) Naturellement, ils sont prêts pour la prochaine, à l'issue de laquelle, s'ils survivaient, ils formuleraient des objections de la même valeur...

Tels sont, à mon sens, les trois seuls ordres de réactions dans lesquels l'opinion ait révélé son existence d'une manière sensible. Il est remarquable que, depuis 1945, personne ne lui ait, de façon notoire, proposé de nouveau le système philosophique qui conduisit jadis Bertrand Russell à conclure que, dans tous les cas, «aucun des maux qu'on prétend éviter par la guerre n'est aussi grand que la guerre elle-même» - et même pas Bertrand Russell lui-même - c'est-à-dire que tous ceux qui s'y sont essayés soient toujours si loin d'avoir conquis droit de cité.

Et ceci s'insère dans une tradition.

[46]

CAR au lendemain de l'autre guerre, le problème ne fut déjà ni pensé, ni, à plus forte raison, résolu à un niveau supérieur. Une unanimité de bonne foi, cependant, s'était réalisée sur la somme des horreurs que représentaient, à la fois, le conflit terminé et celui. qui surviendrait si un mauvais sort le voulait 2.

Le monde ressemblait à un grand bateau en détresse sur une mer en folie, dont les passagers de toutes les classes se [47] seraient précipités sur le pont pour signaler le danger et proclamer leur foi dans un miracle, mais dont aucun, et pas davantage le capitaine, n'eût pensé qu'il était essentiel, d'abord, de colmater les voies d'eau.

A part les communistes qui les désignèrent sur un mode inacceptable, et quelques rares perspicaces qui le firent très [48] raisonnablement, mais qu'on n'entendit point, personne ne vit que les voies d'eau étaient dans les structures traditionnelles. Tout le monde étant sur le pont et l'eau envahissant progressivement par les cales, c'est donc dans le cadre de ces structures et au nom d'un prétendu droit historique aussi peu fondé que le droit divin qu'on se mit à rechercher seulement un équilibre - l'éternel équilibre des forces.

Or, quelle peut être la raison des forces, sinon de s'éprouver mutuellement, jusqu'à finir par s'affronter?

Les plus avisés eussent voulu que le droit fût fondé non plus historiquement, mais moralement: les socialistes. Ils en appelèrent à Ernest Renan qui avait dit: .

Une nation est une grande solidarité constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé, elle se résume pourtant dans le présent par un fait intangible: le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L'existence d'une nation est un plébiscite de tous les jours, comme l'existence de l'individu est une affirmation perpétuelle de vie. Oui! je le sais, cela est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le prétendu droit historique. Dans l'ordre d'idées que je vous soumets, une nation n'a pas plus qu'un roi le droit de dire à une province: «Tu m'appartiens, je te prends!» Une province, pour nous, ce sont ses habitants; si quelqu'un, en cette affaire, a le droit dêtre consulté, c'est l'habitant. Une nation n'a jamais un véritable intérêt à retenir un pays malgré lui. Le voeu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut en revenir *. (Cité par Jean Longuet dans son dlscours à la Cbambre des Députés, le 18 septembre 1919. Extrait de Quest-ce qu'une Nation, de Renan.)

Ils en appelèrent a des faits anciens:

49

J'ai lu avec un grand intérêt, dans sa langue châtiée et élégante, le rapport clé M. Barthou. Mais j'y trouve, à chaque instant, cette vieille connaissance des droits historiques, cette vieille théorie du droit du plus fort, qui s'affirme en particulier dans sa conception de la frontière du Rhin et de l'unité allemande. Je voudrais y opposer l'enseignement fécond d'un ouvrage que nous aurions tous intérêt à consulter: c'est l'étude des origines diplomatiques de la guerre franco-allemande faite, dans sa langue admirable, avec cette élévation de pensée et de coeur qui fait que jamais on ne le remplacera ici, notre grand ami Jaurès. Dans son Histoire de la Guerre de 1870, Jaurès marque fortement que les prétentions d'un certain nombre de nos diplomates et de nos hommes d'État sur la rive gauche du Rhin furent à l'origine de toute la victoire bismarckienne, et l'ont servie constamment en Allemagne, ont par conséquent contribué à déclencher le conflit. Jaurès analyse et critique. Les différentes démarches, les tractations faites en 1866 par notre ambassadeur à Berlin, M. Bénédetti, réclamant la rive gauche du Rhin: Cologne, Mayence, Bonn. Et, lorsqu'il n'obtenait pas satisfaction de Bismarck, lui proposant un autre traité dans lequel il s'agissait de mettre la main sur la Belgique, avec le concours de l'armée prussienne... (Extrait du même discours.) .

Ils en appelèrent enfin à des faits nouveaux. L'équilibre recherché posait en principe la destruction du militarisme germain par le démembrement dé l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie. Par voie de conséquence, il comportait, en Europe centrale, la reconstitution d'un puzzle qui réalisait à peu près l'unanimité des intéressés contre lui. A ce propos, les protestations se succédèrent:

On ne peut inaugurer l'ère de la démocratie en Europe centrale, en assujettissant, par la force des armes, un peuple de trois millions et demi d'êtres humains à un peuple de 6.800.000 habitants. On ne saurait établir une paix durable en Europe en créant un irrédentisme allemand dont les appels, qui s'adresseraient constamment à Berlin et à Vienne, mettraient la paix en péril. (Note du 30 novembre 1918, adressée au président Wilson par le Comité exécutif de l'Assemblée nationale provisoire autrichienne.)

[50]

Le pays des Sudètes, empêché par des mesures de violence de l'état tchécoslovaque d'exercer son droit de vote, adresse à l'Assemblée nationale de l'Autriche altemand, ses saluts fraternels et cordiaux à l'occasion de sa première réunion. En signe de protestation contre l'interdiction des élections, la grève générale est déclenchée aujourd'hui 4 mars dans toute la Bohême allemande et dans le pays des Sudètes.
Conscients des indissolubles liens qui nous unissent à la communauté ethnique allemande, nous sommes aujourd'hui, nous, Autrichiens allemands, en pensée et de coeur au milieu de vous. Ne nous oubliez pas. Du plus profond de notre âme, nous aspirons au jour où nous serons délivrés de l'insupportable joug que fait peser sur nous la domination étrangère. (Protestation des syndicats en date du 4 mars 1919.)
Si la Bohême allemande et le Pays des Sudètes allemands sont livrés à la Tchécoslovaquie, non seulement. 3 millions et demi d'Allemands seront dépouillés de leur droit de libre disposition, non seulement l'Autriche allemande perdra ses charbonnages, presque toute son industrie textile, ses verreries et ses fabriques de porcelaine, non seulement notre capacité de production, notre patrimoine national, notre capacité économique et fiscale, subiront une réduction de plus de 50 %, mais, en même temps, il sera créé en pleine Europe un Etat qui deviendra le théâtre des plus farouches luttes de nationalités, le foyer de l'rrédentisme allemand, hongrois, et polonais, une source d'hostilité constante entre nations limitrophes, un danger permanent pour la paix. Nous sommes impuissants à l'empêcher, mais, une fois encore, à la dernière minute, nous lançons un cri d'avertissement. (Otto Bauer, Discours à lAssemblée nationale autrichienne, 7 juin 1919.)
Les puissances créeraient par là (en incorporant de force les Allemands des Sudètes à la Tchécoslovaquie), au centre de l'Europe, un foyer de guerre civile dont le brasier pourrait devenir, pour le monde et son essor social, bien plus dangereux. encore que ne le fut la fer mentation continuelle dans les Balkans. (Chancelier Karl Renner, 15 juin 1919. A St-Gerrmain-en-Laye, où Il représentait l'Autriche.)
Ce traité, qui est né de l'abus le plus scandaleux (il s'agit du traité do Versailles) qui ait jamais été. fait de la diplomatie secrète, qui viole [51] ouvertement te droit des peuples à disposer d'eux-mémes, qui réduit en esclavage des nations entières, qui multiplie. les nouveaux risques de guerre, qui s'accompagne enfin de mesures de violence contre tous les mouvements de libération, non seulement en Russie et en Hongrie, mais dans tous les pays de l'ancien Empire habsbourgeois, dans tout l'Orient et en Allemagne, ne peut, à aucun titre, recevoir un suffrage socialiste...
Ainsi, ils (les gouvernements alliés) ont abouti à étendre à toute l'Europe la situation d'instabilité, de rivalité qui existait dans les Balkans, et qui a été l'une des causes du conflit mondial...
La limitation des réparations aux dommages es matériels de la guerre était la condition même d'une aide rapide et efficace pour les populations éprouvées, auxquelles un nationalisme incohérent a fait tort, en poussant jusquà l'absurde le chiffre de ses réclamations...
Dans l'ordre économique, le Parti socialiste constate que l'esprit de désordre et de lutte pour le profit a exclusivement dirigé les chefs des Etats capitalistes alliés...
Devant le Pays, devant l'Internationale, devant l'Histoire, il affirme que le traité de Versailles doit subir, non pas seulement une révision partielle, à laquelle d'ailleurs, le cas échéant, il apporterait son concours, mais une transformation complète. (Extrait de la résolution adoptée par le Conseil national du Parti socialiste français des 13 et 14 juillet 1919.)
L'Assemblée nationale proteste solennellement, par devant le monde entier, contre les dispositions du traité de paix qui, sous le prétexte de protéger l'indépendance de l'Autriche allemande, prive le peuple autrichien-allemand de son droit de disposer de lui-même. lui refuse de voir réalisé son ardent désir de réunion avec la terre maternelle de l'Allemagne, désir constituant une nécessité vitale, économique, intellectuelle et politique. L'Assemblée nationale exprime l'espoir que, aussitôt que la paix aura dissipé l'esprit d'animosité et de rancune nationale, provoqué par la guerre, on ne continuera pas, grâce à l'intervention de la S.D.N.; à refuser au peuple allemand le droit à son unité et à sa liberté nationales, droit accordé à tous les autres peuples.
[52]
C'est avec la plus douloureuse amertume que lAssemblée nationale proteste contre l`arrêt des puissances alliées et associées, arrêt malheureusement irrévocable, en vertu duquel 3 millions et demi d'Allemand des Sudètes sont violemment séparés des Allemands des. Alpes, ayant formé avec eux, depuis des siècles, une unité politique et économique. Par ledit arrêt, ils sont privés de leur liberté nationale et soumis a la domination étrangère d'un peuple qui, dans ce même traité de paix, se reconnaît leur ennemi
Dépourvue de tout pouvoir pour détourner ce désastre et pour épargner à l'Europe les troubles inévitables devant découler de cette offense aux droits les plus sacrés d'une nation, l'Assemblée nationale de l'Autriche allemande charge, par devant l'Histoîre, de la responsablité de cette décision, la conscience des puissances qui, défiant nos l'avis les plus sérieux, la mettent à exécution. (Résolution de l'Assemblée nationale autrichienne, en date du 6 septembre 1919.)

Le 18 septembre 1919, dans le discours déjà cité, Jean Longuet reprenait tous ces griefs au nom du Parti socialiste français, à la Chambre des députés:

Nous ne pouvons pu admettre qu'on nous présente ce traité comme la conclusion logique d'une guerre dont on a dit qu'elle était la guerre du droit. Ce n'est pas la paix du droit qu'on nous apporte, c'est une paix de force, une paix de violence qui rappelle toutes celles qui, dans le passé, à travers les siècles, ont terminé les conflits qui ont jeté les peuples les uns contre les autres...
Je crois surtout qu'on n'a pas assez insisté sur cette idée que, de même que la France avait donné pour tous le sang de ses enfants, il fallait demander en retour, au point de vue économique, qu'on fît peser les charges également sur toutes la nattons...
Nous sommes Indignés (Jean Longuet cite ici la revue anglaise La Nation), qu'un homme ait pu devenir plus riche et qu'un autre ait été ruiné par la guerre. Il est aussi inique que des nations soient devenues plus riches et d'autres plus pauvres à la suite de la guerre, parmi les [53] alliés. Il n'est pas douteux quà Meure actuelle nous sommes en présence de cette situation que, tandis que la France et l'Italie sortent de la lutte dans une situation financière désespérée ­ et c'est une revue anglaise qui écrit cela! - l'Angleterre en sort debout, forte, et l'Amérique prospère et riche. Avec un sentiment commun de loyauté et d'efforts de tous dans le même but, nous aurions dû éviter un sentiment aussi inique...
Je crois que si l'on avait moins porté l'effort sur les revendications territoriales, si l'on s'était davantage préoccupé de mettre en commun les charges et d'obtenir de l'Angleterre et de l'Amérique qu'elles prissent leur large part des charges d'une victoire dont elles avaient tant bénéficié, on aurait pu obtenir une paix qui, tant du point de vue français que du point de vue humain, eût été meilleure, plus juste et plus durable.

Toutes ces protestations entraient, certes, dans les limites de la définition de la Nation proposée par Renan. Mais la définition de Renan était elle-même très éloignée de celle de Victor Hugo ou, tout au, moins, de son esprit. Si elle cherchait à introduire la notion de minorité nationale dans le droit des gens, elle ne visait nullement les structures traditionnelles. Se lançant en son nom à la poursuite d'un droit moral à substituer au droit historique., les socialistes ne pouvaient donc aboutir qu'à un compromis entre les deux. Aussi bien, la suite a révélé que leurs protestations étaient gratuites. La motion de politique extérieure adoptée en juin 1938, au Congrès de Royan, du Parti socialiste français, disait, en effet:

Le Socialisme français veut la paix, même avec les impérialismes totalitaires, mais il n'est pas disposé à s'incliner devant toutes leurs entreprises. Sl'il était réduit à cette extrémité, qu'il essaierait de prévenir par tous les moyens, a saurait défendre l'indépendance nationale et l'indépendance de toutes les nations couvertes par la signature de la France.

[54]

Ceci signifierait, en termes très clairs, que les socialistes étaient prêts à défendre le Traité de Versailles contre lequel ils s'insurgeaient vingt années auparavant.

Il est donc sans aucun intérêt de justifier aujourd'hui leurs positions de 1919 - très en deça desquelles ils se sont eux-mêmes acculés à se replier dans la situation qui est issue de la guerre de 1939-45 - et d'écrire, comme M. Churchill dans ses Mémoires:

Les clauses économiques du traité de Versailles étaient vexatoires et si sottement conçues qu'elles en devenaient manifestement inopérantes. L'Allemagne était condamnée à payer des réparation, s'élevant à un chiffre fabuleux. Ces décisions imposées à l'Allemagne exprimaient la colère des vainqueurs et la conviction de leurs peuples qu'aucun pays, qu'aucune nation vaincue ne pourrait jamais payer un tribut assez lourd pour couvrir les dépenses d'une guerre moderne. Les masses restaient plongées dans l'ignorance des réalités économiques les plus élémentaires, et leurs chefs, ne pensant qu'aux élections, n'osaient pas les détromper. Les journaux, selon leur habitude, se faisaient l'écho fidèle ou amplifié des opinions dominantes. Peu de voix s'élevèrent pour expliquer que le paiement de réparations ne peut être effectué que par des services ou par le transport matériel de marchandises par chemins de fer à travers,les frontières terrestres, ou par bateaux sur la mer; ou pour faire remarquer que lesdites marchandises ne manqueraient pas de provoquer, à leur arrivée dans les pays importateurs, un désordre de la production industrielle locale, sauf dans telles sociétés de caractère très primitif ou rigoureusement contrôlé... Et il ne se trouva personne en haut lieu, d'assez influent, d'assez préservé de la bêtise générale, pour dire aux électeurs ces vérités essentielles dans leur brutalité; et, s'il s'en était trouvé un, personne ne l'aurait cru. Les Alliés triomphants continuaient à prétendre qu'ils presseraient l'Allemagne «Jusqu'à ce que les pépins crissent». Or, tout cela eut un effet puissant et désastreux sur la prospérité du monde et sur l'attitude de la race germanique. (Tome 1, page 6.)

Ou encore,

[55]

La seconde tragédie capitale de cette époque fut le complet démembrement de l'Empire austro-hongrois par les traités de St-Germain et de Trianon. Pendant des siècles, cette vivante réincarnation du Saint-Empire romain et germanique avait apporté, dans le cadre d'une vie commune, des avantages, tant d'un point de vue économique que de sécurité, à de nombreux peuples dont aucun n'avait, en notre temps, la puissance ou la vitalité de résister par lui-même à la pression d'une Allemagne ou d'une Russie ressuscitées... Il n'est pas une des nations, pas une des provinces ayant constitué l'empire des Habsbourg, à qui le recouvrement de l'indépendance n'ait fait connaître les tortures que les poètes et les théologiens de jadis réservaient aux damnés. Vienne, la noble capitale, le foyer d'une culture et d'une tradition longuement défendue, le point de rencontre de tant de routes, de cours d'eau et de voies ferrées, Vienne fut laissée en proie à la famine, comme un grand marché vide dans une région appauvrie, dont presque tous les habitants sont partis. (Tome I, pages 8 et 9.)

Car, si on avait tenu compte de ces choses à l'époque ce n'eût été, malgré tout, que pour rechercher, dans le cadre de la conception de Renan, un autre équilibre à l'encontre duquel il eût été possible de relever les mêmes défauts en d'autres endroits.

Et toutes ces protestations et spéculations se fussent néanmoins situées d'elles-mêmes en dehors de la véritable question.

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