0N vient de découvrir qu'il y avait des, enfants malheureux. En vertu de quoi, quel que soit le journal de son choix, le Français moyen de 1953, cette réplique caricaturale de «l'honnête homme» du XVIIIe siècle, est invité ou condamné à faire son régal spirituel de décisions de justice répercutées à tous les échos et au premier plan de l'actualité.
Relation de cause à effets.
Des juges parfaitement ignorants de la dure réalité sociale et dont les épouses légitimes sont personnellement à l'abri des maternités accidentelles à répétition, sanctionnent, impitoyablement, les agissements reconnus criminels de tout ce que la police peut recenser de pauvres filles-mères acculées aux solutions du désespoir, de marâtres pitoyables par refoulement dans toutes les indigences, de couples déracinés par la faim et qui ont sombré dans l'ivrognerie, de ces parents improvisés qui vivent en marge du contrat tacite de solidarité humaine et que des circonstances indépendantes de leur volonté ont jetés dans l'indignité à des titres et à des degrés divers.
[136]
Sous le couvert d'une entreprise de moralité publique, le, mécanisme d'un État impersonnel et sans imagination s'est déclenché à dessein de rechercher les coupables et cela se traduit par le flic qui traque et qui rabat pour le compte du juge qui condamne. En fin de circuit, il y a le journaliste, cet épicier en gros du scandale, qui monte en épingle, trop heureux de rencontrer ce providentiel serpent de mer. Et, dans quelque sixième perdu, la midinette esseulée, provisoirement épargnée par la rue, tout à ses rêves, approuve, sans penser qu'elle reprend, en écho, les anathèmes du curé dans sa chaire, les vaines exhortations du professeur de morale et les rots de satisfaction du bourgeois, à peu de frais tranquillisé dans sa conscience.
Du temps que cela durera, on ne saurait préjuger. Un beau jour, on n'en parlera plus: l'affaire portée à la connaissance du public, tout soudain et on ne sait pourquoi, disparaîtra de même de toutes les rubriques.
Bien entendu, le problème posé dans ses incidences sera tout aussi entier, tout aussi urgent, tout aussi dramatique, humiliant et socialement déshonorant, après qu'avant l'épanchement sentimental dont il aura fourni l'occasion. Les filles-mères, tout aussi nombreuses, continueront à faire des enfants qu'elles ne pourront élever et dont elles se débarrasseront, la mort dans I'âme, par le premier et souvent le pire moyen: les marâtres à maltraiter les leurs, les ivrognes à boire et les chômeurs à traîner des peuplades d'enfants dans le dénuement. Et, dans cette société homicide en permanence mais, par intermittences, respectueuse d'un certain nombre de poncifs moraux à usage purement spéculatif, quand un petit cercueil de martyr traversera la vertueuse indignation des honnêtes gens, ces vers qu'écrivit, je crois, un nommé Jean Sévère, aux environs de 1900, prendront toute leur signification:
[137]
Au-delà de cette constatation qui déplace et situe les responsabilités, il n'y a plus rien: le cercle recommence, il se vicie de lui-même et ramène toujours au même point. En marge et dans sa méconnaissance, il n'y a que verbiage stérile et lyrisme déplacé.
Les mesures coercitives sont impuissantes à résoudre le problème. Le raisonnement qui les justifie est faux dès le départ: la guillotine supprime le criminel, mais non le crime. En se repensant elle-même, en envisageant sa réorganisation sur d'autres bases et d'autres principes, la société supprimera peut-être la fille-mère, la marâtre, l'ivrogne et le chômeur: elle ne les assimilera jamais. C'est donc la forme de la société, sa structure, qui est en cause, et ceci est un problème essentiellement social qui se pose à tous les stades de la vie de l'homme, de sa naissance à sa mort.
Si je ne m'abuse, il faut attribuer a Manuel Devaldès cet aphorisme judicieux dans son insolence:
Tout est là.
L'admirable, c'est qu'on peut renverser la proposition.
[138]
C'est parce qu'on a besoin de canons pour cracher la mort qu'il faut des brutes prolifiques pour cracher la vie.
Et on s'y emploie.
Au bon vieux temps, cela se faisait tout seul. Le bon sens populaire, cependant, a très vite admis que, chez ceux qui, en étaient dépourvus, il y avait quatre causes majeures qui poussaient a la prolifération: la, misère, l'ignorance, la religion et l'alcoolisme. En réalité, tout cela n'en faisait qu'une, les trois dernières étant fonction de la première ainsi que n'importe quel fils de notaire usant, même sans profit, ses fonds de culotte sur les bancs de n'importe quelle classe de philosophie, le pourrait aisément démontrer.
Dans la mesure où cette évidence est tombée sous les sens d'un toujours plus grand nombre de gens et où, par la force des choses, il leur est devenu possible de se soustraire à ses conséquences, il a fallu trouver autre chose. On a donc inventé la natalité dirigée par le truchement des Caisses d'allocations familiales, lesquelles sont une sorte de P. M. U. pour, classes non distinguées. Encore y a-t-il lieu de remarquer que le P. M. U. prend pour but l'amélioration de la race chevaline, tandis que les Caisses d'allocations familiales poursuivent l'accroissement de la race humaine, sans autre souci.
A aucun moment cette politique imbécile ne fait intervenir le nombre de bouches à nourrir et ne le place en regard, sinon des possibilités de la production, du moins de ce qui est effectivement distribué du revenu national. Ceux qui en ont. pris l'initiative ont les yeux fixés sur l'ennemi possible qui vit en dehors des frontières et qui fait la même chose. Dans leurs moments de lucidité ou de bonne foi, ils veulent bien reconnaître que le Japon, ou la Chine, ou la Russie, font une poli[139]tique dangereuse pour eux-mêmes et pour le monde en matière de natalité et ils leur imposeraient volontiers un programme de limitation des naissances 1 amorti des théories de la maternité consciente. Mais leur sens de la cohérence ne va pas jusqu'à réaliser qu'ils pourraient commencer par instituer chez eux un système dont ils clament la nécessité et le bien-fondé chez les autres.
Vérité au-delà, erreur en deçà:
Amour sacré de la Patrie...
Mon voisin de palier a vingt-six ans. Il travaille dans une mairie. A ce titre, il gagne 20.600 francs par mois. Il a quatre enfants:
- Je ne l'ai pas fait exprès, me dit-il. Ils n'en sont pas moins là. Et ils lui «rapportent» 23.617 francs par mois, y compris l'indemnité de la femme au foyer.
Avant le quadruple événement, sa femme était vendeuse dans un magasin, Elle gagnait 13.800 francs par mois. Ensemble, ils n'atteignaient pas 35.000 francs. Maintenant, ils arrivent à prés de 45.000 francs. Ils vivent dans trois pièces et une gêne honnête. Ils trouvent qu'ils sont mieux qu'avant.
- Surtout, ajoute-t-elle, qu'il y a, en plus, les primes à chaque naissance.
[140]
Et, bien qu'elle ne le dise pas, que les augmentations portent plus souvent et sont plus substantielles sur les allocations familiales que sur le salaire proprement dit.
Elles continueront.
Parce que, en sus de l'inexpérience et de la fatalité, il y a l'exemple pas tellement décourageant de mon voisin du dessous.
Celui-ci est cheminot. Il gagne 23.500 francs par mois. Il a huit enfants, qui correspondent à une «rente supplémentaire» de 47.652 francs. Il est fier de sa performance. Il me regarde de haut et me dit souvent, comme me prenant en pitié, que sa femme, à lui, n'a pas besoin de travailler. Parfois même, il cherche à me piquer:
Je fais comme si je lui trouvais beaucoup d'esprit.
Le vrai drame commence dans la ruelle à coté. Dans un taudis qui sert à la fois de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher, une pauvre veuve vit avec ses deux gosses. Pour tout travail, elle réussit à trouver chaque semaine une quinzaine d'heures de ménages qui lui sont payées 80 francs l'une. Avec les allocations familiales, elle dispose de quelque 13.000 francs par mois pour vivre, et encore. Elle trouve que la vie est dure. Sa voisine, qui est seule avec un enfant et qui lui dispute la clientèle du quartier, partage le même sort et la même opinion: en pire, car elle ne touche aucune allocation. Dans le même bâtiment lépreux qui est comme une cour des [141] miracles, il y a encore un rémouleur qui envoie de maison en maison deux pauvres gosses en haillons. Et un raccommodeur de parapluies, avec trois gosses. Toute une peuplade d'enfants livrés à eux-mêmes qui n'entrent en contact avec leurs parents que pour en subir l'humeur et dont on ne peut pas dire que les ressources affectées à leur subsistance par la société, permettent qu'il il en soit autrement.
Pour ce qui se passe dans les cours des miracles de la ruelle du monde, consulter les journaux: ils sont remarquablement informés ces temps. Et très bien achalandés en filles qui tuent leur père pour sauver leurs «bâtards» (Versailles), en suicides manqués après l'assassinat d'un gosse sur deux en suite de l'abandon de l'ami (Lyon), etc...
Mes deux voisins sont des privilégiés, des aristocrates de la misère. Vraisemblablement, ils le resteront. Mais, supposez un accident qui entraîne l'impossibilité de continuer à travailler, ou le chômage, ou la mort de l'homme. Dans les deux premiers cas, ce ne sera pas gai. Dans le troisième, ce sera la catastrophe: la mère, seule avec la marmaille, obligée de courir après les heures chez les uns et chez les autres pour conserver les allocations familiales par des artifices, les enfants livrés à eux-mêmes, la plus grande partie du temps.
Mais il ne faut pas empiéter sur l'avenir. Le présent, d'ailleurs, se suffit largement.
Indépendamment des aléas individuels qui menacent les repopulateurs de métier ou les frappent d'entrée de jeu, il y a les répercussions collectives immédiates de la méthode.
[142]
Mes deux moins tragiques exemples mettent en évidence, dans le premier cas, que pour des services rendus évalués à 20.600 francs par mois, il y a 23.617 francs de charges apportées; dans le second, 47.652 francs de charges apportées pour 23.500 francs de services rendus. Le bon sens populaire en inférera, dans une formule gouailleuse, que la société paie beaucoup plus cher pour dilapider ses revenus que pour s'en procurer. L'économiste placera froidement les protagonistes de cette façon de faire devant le dilemme: ou le salaire payé correspond au service rendu, ou il lui est inférieur. Dans la première hypothèse, tout père de famille ne peut être qu'un élément causal de déficit qui conduit la société à une ruine inévitable. Dans la seconde, les allocations familiales sont prises sur une plus-value qui doit être considérable puisqu'après une ponction de cet ordre, il reste encore à la disposition d'un quinzième de la population 30% des ressources totales de la nation au titre du revenu non distribué à ceux qui le produisent. Le mathématicien dira que la première hypothèse s'écarte d'elIe-même, que cette opération n'est possible que parce que le travail n'est pas payé à son prix et placera l'appareil de l'Etat devant la situation de fait qui aurait été créée si cinq millions de couples en état de se reproduire avaient imité le comte de Paris, dans une France dont la population serait approximativement doublée sans qu'il y ait un seul travailleur de plus et sans que le revenu national ait été augmenté d'un centime. Et le moraliste interviendra pour demander ce qui se produirait si chaque travailleur réalisait pleinement que, dans certains cas de prolifération, le salaire n'est pas un élément essentiel des moyens d'existence, qu'il est possible de gagner plus d'argent en engrossant sa femme qu'en travaillant et de ne pas vivre beaucoup moins bien dans une atmosphère de resquille, au surplus, singulièrement affranchie des servitude du salariat. Quand les classes aisées, promues à la dignité d'élites, ajoutent à leur imprévoyance en [113] matière économique de tels exemples d'immoralité en tous genres, il n'y a pas de raison pour que celles qui vivent sous leur coupe ne les imitent pas ou ne cherchent pas à faire mieux encore.
Car, enfin, voici ce qui se passe:
On fait une politique de natalité à outrance. Au premier plan, il y a ceux qui l'ont décidée et qui se gardent bien de la pratiquer. Au second, il y a ceux qui font la sourde oreille.
lis sont les plus nombreux, fort heureusement. Ils sont aussi pratiquement exclus du bénéfice d'es allocations familiales, ou n'y émargent que très peu et, réduits aux maigres ressources d'un salaire insuffisant, avec un ou deux enfants, il traînent une vie misérable: il y a autant d' enfants malheureux, maltraités ou martyrs dans cette catégorie que chez les familles nombreuses, sinon plus. Enfin, au troisième plan, il y a les lapinistes.
La France a commencé à les encourager sérieusement au lendemain de la Libération, sur les ruines de la guerre, alors qu'elle ne disposait pas des moyens qu'elle promettait de leur distribuer pour leur permettre de faire face aux difficultés qu'ils rencontreraient dans la voie où elle leur demandait de s'engager: pas de logements pour loger les couples, pas de berceaux pour coucher les nouveau-nés, pas de linge pour les vêtir, pas de revenu national à distribuer - le peu qui existe est aux mains des classes distinguées ! - sous forme de nourriture, très peu sous forme de monnaie-papier.
[144]
Aujourd'hui, les enfants sont là.
Les choses ont un peu changé, il faut le reconnaître. Mais il n'y a toujours pas de logements: M. Claudius Petit est à la recherche de 500.000, dont 100.OO0 urgents. Des familles qui sont devenues de véritables tribus, qui rassemblent trois générations populeuses, où les neveux sont du même âge que les oncles, vivent dans d'innommables taudis, le plus souvent constitués par une seule pièce, et dans une promiscuité géneratrice de toutes les perversions, partant, de tous les délits. L'hygiène est impossible, la maladie guette, la mort rôde. Les allocations familiales, même quand elles sont suffisantes, n'y peuvent rien changer. Il est ridicule de penser qu'on peut faire pénétrer même les plus élémentaires principes de morale dans un tel milieu. En somme, le gouvernement de la IVe République a reconstitué à l'échelle nationale la zone qu'un de ses prédécesseurs prétendit détruire à Paris.
Incapable de procurer un cadre familial digne de la qualification humaine à tous les enfants qu'il a suscités, le régime ne peut pas davantage les instruire. Un autre ministre, celui de l'Education nationale, vient de déclarer qu'à la rentrée d'octobre, près d'un million d'enfants seraient sans écoles et sans maîtres. A la dernière rentrée, il y en avait déjà près de cinq cent mille. On les a entassés dans les classes anciennes et on en a fait quelques nouvelles. On y ajoutera les nouveaux. En 1954, il y en aura un autre million, et de moins en moins de possibilités de faire des classes nouvelles. Ainsi, on peut espérer qu'un jour, l'école prendra, elle aussi, la figure de la zone.
Et nous ne vivons encore que les premières complications. Au stade suivant, le problème de l'apprentissage se posera. De même qu'il n'y a ni logements, ni écoles, ni maîtres pour la [145] première enfance, il n'y aura pas de centres d' apprentissage pour l'adolescence. On pourrait compter sur un retour au compagnonnage après apprentissage à l'usine ou chez le particulier. Malheur: le système fiscal s'y oppose, aucun artisan n'a les moyens de supporter un apprenti et les usines grandes ou petites se soucient peu d'en grever leur budget au chapitre des frais généraux. Nous aurons ainsi toute une jeunesse qui atteindra sa vingtième année sans métier.
Les optimistes pourront rétorquer que c'est peut-être très regrettable sur le plan individuel, mais pas tellement grave sur le plan social. En effet, si chaque jeune homme et chaque jeune fille avaient un métier, au moment où ils seraient en âge de le mettre à la disposition de la société, on ne trouverait pas le moyen de le leur faire exercer: pas d'usines. Et, s'il y avait des usines, pas de travail. Au train où vont les choses et avec l'utilisation actuelle du revenu national, il n'est pas permis d'envisager un rééquipement rationnel de la France dans toutes les branches de l'activité avant la mort des gens qui naissent aujourd'hui, à condition, bien entendu, qu'aucune guerre ne vienne interrompre prématurément le cours de leur existence. Encore, ce qui est rationnel aujourd'hui ne le sera-t-il sans doute plus demain et aucune assurance ne nous est-elle donnée qu'au moment où la remise en état problématique serait achevée, tout ne serait pas à recommencer dans un monde qui, ayant pensé et réagi plus vite que nous, serait mieux adapté aux nouvelles formes de vie en puissance, quoique insoupçonnées.
Dans un tel décor, on peut, certes, épiloguer à perte de vue sur le thème de l'enfance malheureuse et même le faire, parfois, au moyen de très heureux effets de plume. Mais tout cela est vain: il faut surtout s'étonner qu'on ne relève pas plus de crimes individuels à ce chapitre quand le crime d'Etat [146] est si évident et si lourd de conséquences. Et, poursuivant la méditation dans les formes qui s'imposent à l'esprit il faut aussi se dire que, dans une telle perspective, on ne peut pas échapper au problème plus grave encore de l'adolescence et de toute une humanité vouée au malheur dans l'asservissement.
Au fond, c'est tout le problème social et il s'est toujours posé dans les mêmes termes.
Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
écrivit un jour Victor Hugo qui terminait ce morceau de littérature sur un souci largement utilisé, depuis, à des fins de propagande, s'il n'en fut pas inspiré:
Cet élan poétique, dans la facture de l'époque, se traduisait déjà et se traduit encore en pratique par un nombre appréciable d'enfants sous-alimentés, mal ou pas logés, peu ou pas vêtus, sans école aujourd'hui, sans métier et probablement sans travail demain.
[147]
Ici apparaît le chômeur...
L'expérience des années 30 est encore assez fraîche dans toutes les mémoires pour qu'il ne soit pas nécessaire de rappeler sous quelle forme il se présente.
En fin de circuit, l'enfant devenu homme n'en est pas moins en surnombre, comme il le fut toute sa pauvre vie. Il est seulement un peu plus encombrant: son entretien coûte plus cher à la société, car, s'il n'est pas possible de lui fournir du travail, rien ne l'empêche de s'accoupler et de proliférer, ce qui ajoute les allocations familiales aux allocations de chômage.
Il en résulte une situation de fait qui ne peut trouver de solution que dans la guerre.
Ainsi, on aura payé pour faire naître des enfants, on aura sacrifié des sommes considérables qui auront lourdement retenti sur le budget collectif sans être pour cela très appréciables dans les budgets individuels auxquels elles auront été affectées, et il faudra encore payer pour les faire tuer. Au nombre des futures victimes, il y en a dont les parents exercent le métier d'éleveurs de porcs, de poules ou de lapins. C'est aussi pour les tuer à un moment donné. Mais ils s'arrangent pour qu'ils soient bien gras au jour du sacrifice, car, si on les tue, c'est pour les manger. La guerre est le moyen employé par les classes dirigeantes pour manger les classes dirigées. A cette différence près qu'elles attachent plus d'importance au nombre qu'à la qualité et qu'elles ne les engraissent pas.
On pourrait soutenir qu'une société qui calculerait sa [148] population sur le montant du revenu global dont elle dispose 2 et qui le répartirait équitablement, qui se penserait à l'échelle mondiale en partant de ce double principe et non plus en sens contraire aux diverses échelles d'une multitude de nations artificielles et d'État rivaux, échapperait par la force des choses à la guerre et à tous ces petite crimes ou délits individuels qui sont la conséquence de son acceptation et de sa préparation.
On pourrait aussi reprendre les lois de Malthus et démontrer que si elles ne sont pas exemptes de certaines erreurs de détail, elles ne sont cependant pas discutables dans leurs références essentielles.
Ou encore soulever l'objection d'imprévoyance ou d'incapacité, suggérer des aménagements palliatifs.
Adressés à ceux qui détiennent les leviers de commande de l'État, tous les raisonnements qui prennent texte de ces considérations sont vains, sous quelque forme que ce soit. Tout ce que nous pouvons leur dire, ils le savent. Et aussi que pour nous donner satisfaction, il leur faudrait nous consentir une nouvelle nuit du 4 août. Or, celle de 1789 a coûté assez cher à leurs ancêtres pour qu'ils ne soient pas tentés de renouveler le geste. Entre eux et nous, la discussion ne se situe pas sur le plan de la conviction, mais sur celui de l'intérêt. C'est donc, une fois de plus, une question de rapport des forces.
[149]
Mais ces gens sont des privilégiés, savent qu'ils le sont et ils veulent le rester. A tout prix et par tous les moyens. Aucun souci de justification morale ou philosophique ne les effleure: ils ont dépassé ce stade. Et il faut convenir que depuis 1914, on n'a pas mis beaucoup d'insistance à leur demander de se justifier ou à les y obliger.
Vu de leur balcon, leur système est assez au point, sur le plan intérieur. Ils poussent à la prolifération pour avoir constamment à leur disposition une offre considérable sur le marché du travail, ce qui leur permet, sans trop d'aléas, de pratiquer la politique des bas salaires dont ils font la condition du profit. Et sur le plan extérieur, il leur faut des hommes pour leur assurer des avantages dans la lutte pour la conquête et la conservation des marchés.
A nos yeux, tout être humain a droit tout au long de sa vie et successivement, à la chaleur du berceau dans une famille aisée, à l'instruction et à l'initiation à la vie sociale dans une école claire, propre et confortable, à l'apprentissage d'un métier, aux possibilités de l'exercer, à la considération et au respect qui s'attache à la notion que nous avons de la personne, à la vie dans la dignité et avec sa part des moyens que la nature, les générations qui nous ont précédés et sa contribution personnelle à l'effort commun lui garantissent dans des limites et dans des formes imprescriptibles. Aux yeux des privilégiés, l'être humain n'a d'intérêt qu'au dernier stade: quand .il est un ouvrier qui eue des bénéfices et surtout un soldat qui les défend.
Il est normal qu'ils cherchent à obtenir ce résultat au maximum quant au nombre, et au minimum quant aux frais.
[150]
Il l'est moins que nous les prenions au sérieux quand ils prétendent réparer ou empêcher d'arriver à leur conclusion au moyen du flic, du juge et du journaliste, tous les drames qu'ils provoquent et rendent inévitables.
Et que nous ne réussissions ni à les mettre hors d'état de continuer, ni à rendre sensible la diversion qu'ils semblent bien proposer impunément.
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