Les progrès scientifiques s'imbriquent impitoyablement les uns dans les autres, multiplient leurs effets dans toutes les branches de l'activité sociale et condamnent les hommes à transformer avec de moins en moins d'efforts, des richesses naturelles de la terre. C'est la loi de la grande relève des hommes par la machine qui fournit son thème central au mouvement abondanciste de Jacques Duboin et dont les conséquences ne furent jamais mieux mises en évidence, au cours de l'Histoire, que par l'invention du métier à tisser. Si ce sont là vérités premières qu'il est devenu banal de réaffirmer, peut-être n'est-il pas indifférent de se pencher néanmoins sur les vérifications qu'elles continuent à trouver dans les faits.
Des statistiques récemment publiées dans l'apathie générale, établissent qu'en 1949, avec ce que la guerre a épargné d'un équipement industriel archaique, usé et rapetassé au hasard d'une inspiration souvent malheureuse, six millions de salariés français travaillant 40 à 44 heures par semaine ont produit plus de richesses échangeables (1,22 fois plus exactement) que huit millions et demi travaillant 48 heures par semaine en 1938, soit sensiblement autant qu'en 1929, année-record.
Avec une économie de main-d'oeuvre de 35%, les détenteurs-propriétaires de l'outillage national ont donc réussi à augmenter la production de 22%, dans des conditions techniques très en retard par rapport au reste du monde.
La première constatation qui s'impose à l'esprit, c'est qu'il n'est mathématiquement pas vrai que les charges sociales, lesquelles s'élèvent approximativement et en forçant les chiffres à 33% du prix de la main-d'oeuvre ont absorbé le profit. si le rapport prix-salaires était resté le même, le profit se trouverait augmenté des 2% non touchés sur les 35 avoués et des 22% nets d'augmentation de la production. (je ne tiens pas compte des capitaux investis dans l'outillage pour le remettre en état ou le moderniser parce qu'ils l'ont été par la collectivité au titre de la Reconstruction et sans aucun intérêt.) Mais le rapport prix-salaires n'est pas resté le même: avec la même quantité de richesses créées, c'est-à-dire dans la même conjoncture économique, les premiers ont été multipliés par 20 et les seconds par 13 seulement [note 1: Voir Défense de l'Homme, n. de mai.]. Les détenteurs des moyens de production vendent donc vingt fois plus cher, des marchandise qu'ils paient treize fois plus: ci, de nouveau, 33% d'économie sur la main d'oeuvre. Un candidat au certificat d'études primaires établirait en un tournemain que, par rapport à l'avant-guerre, le profit capitaliste se trouve augmenté de la totalité des 22% d'accroissement de la production, plus 2%, plus 33% du prix de la main d'oeuvre... De fait, il saute aux yeux que les vendeurs de marchandises, producteurs et distributeurs, n'ont jamais mené si grand train et ceci corrobore cela.
La deuxième constatation découle de la première et contient déjà implicitement un remède partiel. Elle porte sur les salaires et les prix eux-mêmes, auxquels il faut ajouter le volume de la circulation monétaire. Si les prix sont multipliés par 20 et les salaires par 13, il est clair que l'écoulement de la production sur le marché intérieur ne peut être que ralenti et qu'à moins de sérieux débouchés à l'extérieur, on ne peut que se créer des ennuis en obéissant aux impératifs du progrès en matière de production.
C'est le classique problème des robinets: si celui qui arrive dans la cuve débite plus que celui qui la vide, la cuve ne peut manquer de s'emplir. On n'a jamais établi rigoureusement le rapport qui existe entre le débit du robinet-production et celui du robinet-consommation mais, si on prend comme base le chiffre 1 pour le premier en 1938, on s'accorde à dire qu'il fallait prendre le chiffre 0,6 pour le second. Or, en 1949, tandis que le débit du premier est monté à 1,22, celui du second est descendu au niveau du pouvoir d'achat, au 13/20 de ce qu'il était, c'est-à-dire à 0,39 approximativement. La cuve-stock qui s'emplissait au rythme que l'on sait et que nous avons cruellement payé de 1939 à 1945, s'emplit maintenant à un rythme plus catastrophique encore. En cinq ans, de 1945 à 1950, on a obtenu le même résultat qu'en vingt ans, de 1918 à 1938: les producteurs ont rempli les vitrines sur ordre des industriels, les consommateurs les lèchent et les commerçants se morfondent derrière... Si l'on admet que les salariés et leurs familles représentent la moitié de la population et si l'on tient compte que le pays traîne derrière lui près de 5 millions d'économiquement faibles, nous sommes donc en présence d'une crise de sous-consommation qui atteint gravement les trois quarts des gens. Pour la résorber, il faut que les détenteurs des moyens de production consentent à distribuer une bien plus grande partie des richesse qu'ils libèrent, ce qui ne peut être obtenu que si les salaires sont portés au même coefficient d'augmentation que les prix et ce qui suppose une augmentation parallèle du volume de la circulation monétaire. Encore y a-t-il lieu de préciser qu'après avoir mis en circulation les 900 milliards de billets qui nous manquent pour réussir l'opération et nous placer dans une conjoncture économique en tous points identique à celle de 1938, le coup de fouet qui serait ainsi donné aux affaires n'aurait que des effets temporaires s'il ne s'accompagnait pas de la répartition équitable du revenu national, c'est-à-dire de la réforme complète du mode de circulation des marchandises. Au lieu de s'emplir au rythme de 1950, la cuve-stock s'emplirait à celui de 1938, un peu plus lentement donc, mais tout serait quand même à recommencer dès qu'elle serait pleine, c'est-à-dire assez rapidement.
Il y a une troisième constatation: devant un tel embouteillage sur le réseau de la circulation des richesses, il est impossible de ne pas se demander ce qui se serait produit si la guerre n'était pas intervenue à la fois pour freiner le progrès et pour détruire l'acquis et les moyens de le reconstituer. Il est clair que s'il reste vrai qu'"aucun des maux qu'on prétend éviter par la guerre, n'est aussi grand que la guerre elle-même", c'est seulement sur le plan humain. Sur celui des classes, la guerre est un remède et non un mal pour les classes dirigeantes qui possèdent les moyens de production [note 2: Ce point de vue est défendu à peu près dans les mêmes termes par E. Servan-Schreiber, dans Les Echos du 8 août. Il est regrettable qu'un thème qui est implicitement contenu dans la doctrine socialiste soit admis par les écrivains et journalistes de droite et que ceux de gauche feignent de l'ignorer. En 1939 déjà, les plus chauvins étaient à gauche et à l'extrême-gauche...]. Elles en sortent intactes dans leurs personnes à l'exception près, parce qu'elles ne la font pas, et enrichies dans leurs biens que la société remplace gratuitement quand ils sont détruits. Si ces biens sont de l'outillage, ils sont remplacés en articles modernes, ce qui augmente leurs possibilités de créer du profit, ainsi qu'il est démontré ci-dessus. En outre, pendant la guerre, elles font travailler à plein rendement, créent des richesses d'un écoulement facile avec une main-d'oeuvre réquisitionnée, c'est à dire à vil prix.
S'il n'y avait jamais de guerre, dans cet impensable régime, les classes dirigeantes seraient si rapidement à la tête d'une telle surproduction dans une telle misère collective qu'elles ne pourraient pas échapper à la grande nuit du 4 août, qui les mettrait au sort commun dans une société égalitaire par la force des choses.
Mais il y a la guerre, -- périodiquement. Et dans l'intervalle des guerres, il y a l'Etat.
Le rôle de l'Etat.
La répétition est l'art d'enseigner.
J'ai déjà dit que l'Etat justifiait son intervention dans toutes les transactions par le souci de maintenir les prix au niveau du pouvoir d'achat et démontré que cette intervention se faisait toujours au bénéfice des vendeurs de marchandises [note 3: Défense de l'Homme, numéro d'avril.]. Il n'en peut être autrement, car il n'a que deux moyens à sa disposition: acheter, ce qu'il ne fait que pour empêcher les prix de baisser, ou légiférer, ce qu'il en fait que pour empêcher les salaires de monter. Par quoi se vérifie, dans la pratique, la théorie selon laquelle il est aux ordres des classes nanties à l'exclusion des autres.
Les incidents qui se sont produits à la fin du mois dernier et au début de celui-ci à propos de l'alcool de betterave, du blé, du pain et des matières grasses, ont encore illustré au delà de tout ce qu'on pouvait espérer, une manière de voir qui avait déjà trouvé d'amples justifications dans des affaires de textiles, de vin et de charbon.
Quand l'Etat légifère, il se borne à se retrancher derrière son autorité et il le fait durement. Quand il achète, il semble qu'il ait la conscience moins tranquille et son attitude est plus nuancée.
Georges Laserre, qui vient d'enregistrer la faillite du capitalisme concurrentiel [note 4: Ce Professeur de Faculté qui nous représente au Conseil économique, ne sait pas l'orthographe et ne craint pas de l'afficher dès le premier chapitre de " Socialiser dans la liberté " En passant: Littré ne parle que de concurrentiel qui se forme à partir de concurrent et non de concurrence. Il est vrai qu'on peut apprendre le droit économique sans passer par l'orthographe...] note cependant judicieusement:
"L'Etat, voilà un bon client, solvable, pas trop regardant, prêt à absorber des quantités immenses de produits et qui ne discute pas les prix d'une façon trop serrée! Dans les dernières années avant la guerre, la bonne combine dans les affaires, c'était de devenir fournisseur de l'Etat; la clientèle privée n'était plus intéressante."
Et il ajoute, sur le ton de la sérénité: "C'est ainsi que l'Office de l'alcool industriel était devenu, en France, le grand exutoire providentiel de la surproduction agricole, l'exemple typique d'un débouché artificiel de remplacement. En effet, blé, fruits, vin pommes de terre, la plupart des produits agricoles sont susceptibles de donner de l'alcool. Alors, quand on ne pouvait les vendre dans de bonnes conditions, on les distillait et l'Office avait l'obligation d'acheter tous ces alcools à des prix avantageux pour les producteurs -- quitte à les revendre ensuite à perte, aux frais de l'Etat. " (Socialiser dans la liberté, p. 13)
Le malheur, dans cette histoire, c'est que l'Etat qui achète des marchandises à des prix qu'il ne discute pas, n'achète jamais la marchandise-travail qu'à des prix excessivement bas qu'il impose au moyen de ses flics. Quoi qu'il en soit, Georges Laserre conclut de tout cela:
"Ainsi, le capitalisme ayant secoué le joug de la concurrence (avec l'aide de l'Etat) a perdu tout régulateur, tout principe d'ordre, toute harmonie avec l'intérêt général. Il est en état d'insurrection contre le bien commun. Il est devenu l'ennemi public n. 1" (p. 65).
De quoi il faut déduire que tout rentrerait dans l'ordre si on rétablissait la concurrence dans ses effets illusoires, et que le capitalisme qui n'a pas toujours été l'ennemi public n. 1, ne le serait de nouveau plus.
Sous la plume d'un socialiste qui se dit, au surplus, marxiste, qui prétend mettre la doctrine au point par traité et qui la représente dans une assemblée délibérante, ce raisonnement est pour le moins inattendu. Il est vrai que, faisant probablement un peu trop confiance à Molière et acceptant sans barguigner que "les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris", celui-ci avait déjà négligé d'apprendre l'orthographe avant de se lancer dans le droit et d'y faire carrière. En vertu sans doute de cette autre loi de ces temps vraiment surprenants et selon laquelle on peut " s'essayer au plus sans se croire tenu de pouvoir le moins. "
En réalité, les choses sont à la fois beaucoup plus simples et beaucoup plus inquiétantes qu'un professeur de droit ne le peut imaginer et elles ne méritent pas la considération d'un traité d'économie politique.
On en va juger par l'histologie du scandale de la betterave.
Corruption, concussion, prévarication
A la fin du siècle dernier et au début de celui-ci, le sucre de canne commença de supplanter le sucre de betterave sur le marché français: il était moins cher et, tout aussitôt, une publicité adroite lui trouva un meilleur goût. Mais il était aux mains des sucriers anglais. Les sucriers français calculèrent qu'ils avaient intérêt à le leur acheter plutôt qu'à moderniser leurs installations et à continuer la transformation de la betterave, dont la culture fut délaissée: en ces temps de libéralisme littéral, on ne s'embarrassait pas pour si peu. Avec l'assentiment du gouvernement français, ils passèrent donc, avec les sucriers anglais, des accords à des prix qui leur assuraient une marge honnête et qui leur conférait l'exploitation d'un monopole de fait dans le cadre des frontières. A l'époque, le scandale fut grand et Caillaux, qui tenta de s'opposer à l'opération, en subit sa première défaite en matière de finances publiques: ces messieurs n'avaient-ils pas imaginé de faire figurer au nombre des accords l'engagement de ne pas développer nos raffineries ou pour le moins de n'en pas créer de nouvelles, ce qui nous mettait à la fois dans l'impossibilité d'exploiter la canne à sucre des Antilles françaises et à la merci de l'Angleterre pour tout ce qui touchait au marché du sucre? Bref: il fallut en passer par où ils voulurent et ils eurent le dernier mot contre Caillaux.
Les sucriers français se sucrèrent, mais le pays tout entier paya très cher cette première erreur: débarrassés de la concurrence française, les Anglais furent bientôt maîtres des prix, le déséquilibre de notre balance commerciale s'accentua et pendant les deux guerres du siècle il fallut avoir recours à la saccharine.
En sus, on n'était pas pour autant affranchi des betteraviers. Pendant l'autre guerre ils furent envahis et, avec un imperturbable esprit de logique, les Allemands les remirent en selle pour leur propre compte. Ils devinrent betteraviers-sucriers. La dernière guerre donna un nouveau coup de fouet à leur industrie que le Front Populaire avait déjà, quoi qu'assez discrètement, reprise en considération au moment du contrôle des changes. A la libération, ils étaient à peu près en état de faire face aux besoins de la nation en sucre, ou il ne s'en fallait guère.
Mais voilà: le Front Populaire avait généralisé les offices dont parle Georges Lasserre. Nos betteraviers-sucriers s'aperçurent qu'il y avait plus à gagner en distillant les betteraves pour en faire de l'alcool qu'à faire du sucre. Avec la quantité de betteraves qui donne un kilog de sucre à 105-110 francs (ces temps derniers), on pouvait, en effet, faire deux litres d'alcool à 85 fr. le litre. Pas d'hésitation: ils se mirent à faire de l'alcool. Et la France tout entière conserva un peu plus longtemps la carte de sucre et le marché noir afférent, tout en important annuellement 200 à 250.000 tonnes de sucre.
On peut [penser] que cette latitude laissée aux betteraviers-sucriers distillateurs cadrait mal avec le dirigisme qui était la règle générale, mais on ne peut pas encore prononcer avec assurance l'un quelconque des trois mots qui servent de sous-titre à ce paragraphe. Encore qu'il ait dû falloir un tout petit peu d'entregent pour réussir semblable opération quand on sait qu'à l'époque un petit artisan cordonnier ne pouvait pas se risquer à fabriquer des articles de sellerie sans s'attirer les foudres du contrôle économique, s'il n'avait pas une autorisation en règle que la Préfecture n'accordait jamais.
L'affaire se corse, à partir du moment où il est admis que l'alcool acheté 85 francs le litre aux betteraviers-sucriers-distillateurs, ne vaut que 35 francs sur le marché mondial. Ainsi l'Etat se porte acquéreur à 85 fr. d'une denrée qu'il ne peut revendre que 35 fr. On ne pourra jamais établir pièces en mains qu'il y a eu corruption de fonctionnaire et prévarication, -- la science des dessous de table a fait de sérieux progrès sous l'occupation! -- mais on ne fera jamais croire à personne qu'il peut en être autrement.
Au lieu d'orienter les recherches dans ce sens, on vient de décider que les 3.000.000 d'hectolitres d'alcool dont on ne sait que faire seraient incorporés à l'essence. Et on a délégué un petit imbécile à la radio pour expliquer à l'opinion en émoi:
Cette déclaration innocente sans doute beaucoup de monde, mais les arguments ne valent que ce qu'ils valent car:
Toutes choses qu'on peut répéter jusqu'à la fin des siècles sans aucun espoir d'être entendu.
Il reste qu'on continuera la culture de la betterave et qu'au besoin on l'intensifiera ne serait-ce, outre ces menus inconvénients, que pour bien faire entrer dans la tête des récalcitrants et des râleurs qu'un produit quelconque est d'autant plus cher sur le marché qu'on le trouve en plus grande abondance et que la loi de l'offre et de la demande au nom de laquelle on vient d'expliquer toutes les avanies de la période de pénurie est une joyeuseté d'un autre siècle. " Nous avons changé tout cela ", disaient les médecins de Molière, auquel il en faut toujours revenir.
Il reste aussi que, pour nous priver de sucre, déséquilibrer notre balance commerciale et détruire notre parc automobile, la classe ouvrière devra suer 22 milliards d'impôts supplémentaires qu'un ministre complaisant distribuera aux betteraviers-sucriers-distillateurs, alors qu'il n'avait pas pu trouver 4 milliards pour remplir ses engagements vis-à-vis des fonctionnaires [note 1: Ce même ministre n'avait déjà pas pu trouver quelques centaines de milliards pour reconstruire les maisons détruites par la guerre, mais il vient de s'engager à en trouver 2.000 pour détruire celles qui ont été épargnées!...] .
Autres exemples
En avril dernier, M. Bocquet, député M.R.P., a démontré, chiffres en main, à la tribune de la Chambre que la surproduction betteravière était une catastrophe plus grande que les incendies de forêt des Landes. Ce brave homme voulait sans doute dire que le Trésor public devrait débourser plus de milliards pour faire face aux bienfaits de la première que pour réparer les dégâts de la seconde. Et, en fait, il a eu raison: les incendies des Landes n'ont coûté qu'un milliard.
Je ne sais pas s'il faut généraliser et multiplier les processions de rogations pour obtenir du ciel qu'il nous envoie des orages en nombre suffisant pour annihiler les générosités de la nature. Mais il me paraît certain que le vin a augmenté l'année dernière parce que nous en avions trop: il a augmenté des frais de blocage de 30% de la récolte répartis sur les 70% laissés sur le marché. Si un orage avait détruit les 30% bloqués, le vin serait resté à son prix, disent les malicieux. Erreur: il aurait augmenté des indemnités qu'il aurait fallu verser aux sinistrés!
Rien à faire pour échapper au mouvement ascensionnel des prix! Si on était sûr que le saccage des récoltes coûte moins cher que l'abondance, il y aurait peut-être un moyen de choisir l'un plutôt que l'autre.
Mais voilà, il faudrait beaucoup de Bocquet qu'on mettrait à l'étude à dessein de nous fixer.
Au début de ce mois, le pain a augmenté parce que la récolte de blé était trop belle. En prévision des quantités qu'il faudra dénaturer pour le donner aux cochons et qu'on se refusera à transformer en pain pour tant de petits d'hommes qui ont faim.
En cours d'année, on a commencé à envisager la fermeture de certaines mines pour maintenir le charbon à son prix. Personne non plus n'a pensé que si on recherchait ce résultat, on pouvait tout aussi bien l'obtenir en distribuant, fut-ce gratuitement, le charbon en trop à 40% des français qui vivent dans des maisons insuffisamment chauffées, voire sans feu, tous les hivers. Et que cette façon de procéder, pour idiote qu'elle eût été, aurait néanmoins économisé quelque 25.000 allocations journalières de chômage et réservé un avenir incertain -- s'il y a la guerre... -- quant aux moyens de chauffage.
On n'en finirait pas de citer tous les contre-sens économiques. Mais à quoi bon?
Il y en a un encore, auquel je voudrais m'arrêter: tout récemment, le beurre a augmenté, et il a fallu en importer 5.000 tonnes de Hollande et du Danemark (où évidemment, le beurre comme tout le reste est moins cher qu'en France!) pour freiner la hausse. Or, avant la guerre, la France était un pays exporteur de beurre. Notre cheptel étant reconstitué, il n'y a plus de raison qu'il ne soit pas de nouveau ainsi. Or, il n'en est pas ainsi: pour éviter la baisse du prix du lait, l'Etat achète tous les ans des quantités variables de lait qu'il transforme en poudre à toutes fins utiles. Un jour on apprendra que nous avons trop de lait en poudre et, comme on ne pourra pas l'incorporer à l'essence, on en fera des tourteaux pour engraisser les veaux. En attendant, à chaque soudure saisonnière, il faut importer du beurre pour empêcher les prix de monter après avoir acheté du lait pour les empêcher de baisser. En attendant aussi, il y a, dans toutes les villes de France, des parents qui ne peuvent pas acheter à leurs enfants autant de lait qu'ils voudraient parce qu'il est trop cher et qui se privent totalement de beurre.
Une histoire de savon.
A la fin de 1947, alors que le contingentement existait encore, le gouvernement taxa, par arrêté, une variété de savon de Marseille à 190 francs le kilo en gros. Au moment de l'affaire de Corée, tous les détaillants avaient oublié cet arrêté parce que, depuis plus de deux ans, ils s'approvisionnaient couramment en ce savon à des prix qui tournaient autour de 100, 110 francs le kilo. En juillet, ils ne purent s'en procurer qu'à 160 francs et encore, en s'entendant rappeler l'arrêté en question.
Pendant deux ans donc, les fabricants de savon ont vendu 110 francs une marchandise dont ils avaient réussi à démontrer à l'Etat -- sans aucun pot-de-vin, bien entendu! -- qu'ils ne pouvaient la vendre que 190 francs, et encore en faisant des sacrifices.
Ceci qui correspond à 42% de rabais, sans que rien ait été changé ni aux salaires, ni aux charges sociales, sauf en légère augmentation.
Personne n'a souligné ce scandale qui donne une idée du sérieux avec lequel les prix de revient sont établis et de la compétence de l'Etat.
Je ne cite moi-même le fait, en une sorte de post-scriptum à un article déjà trop long, que pour la beauté du coup.
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41 | 42 | 43 | 44 | 45 | 46 | 47 | 48 | 49 | 50 | 51 | 52 | 53 | 54 | 55 | 56 | 57 | 58 | 59 | 60 | 61 | 62 | 63 | 64 | 65 | 66 | 67 | 68 | 69 | 70 | 71 | 72 | 73 | 74 | 75 | 76 | 77 | 78 | 79 | 80 | 81 | 82 | 83 | 84 | 85 | 86 | 87 | 88 | 89 | 90 | 91 | 92 | 93 | 94 | 95 | 96 | 97 | 98 | 99 | 100 |
|
Ce texte a été affiché sur Internet à des fins purement éducatives, pour encourager la recherche, sur une base non-commerciale et pour une utilisation mesurée par le Secrétariat international de l'Association des Anciens Amateurs de Récits de Guerre et d'Holocauste (AAARGH). L'adresse électronique du Secrétariat est <aaarghinternational-à-hotmail.com>. L'adresse postale est: PO Box 81475, Chicago, IL 60681-0475, USA. |
|
Afficher un texte sur le Web équivaut à mettre un document sur le rayonnage d'une bibliothèque publique. Cela nous coûte un peu d'argent et de travail. Nous pensons que c'est le lecteur volontaire qui en profite et nous le supposons capable de penser par lui-même. Un lecteur qui va chercher un document sur le Web le fait toujours à ses risques et périls. Quant à l'auteur, il n'y a pas lieu de supposer qu'il partage la responsabilité des autres textes consultables sur ce site. En raison des lois qui instituent une censure spécifique dans certains pays (Allemagne, France, Israël, Suisse, Canada, et d'autres), nous ne demandons pas l'agrément des auteurs qui y vivent car ils ne sont pas libres de consentir. Nous nous plaçons sous la protection de l'article 19 de la Déclaration des Droits de l'homme, qui stipule: |