La Conférence de la Paix se réunit à Paris le 18 janvier 1919. Y étaient représentés :
Au total, 32 États représentés par 70 délégués.
La Suisse, le Danemark, la Suède, la Norvège et l'Espagne n'étaient pas représentés, non plus que la Russie des Soviets.
La Russie des Soviets avait posé un problème en ce que, d'une part, elle était une ancienne alliée, de l'autre, elle était impliquée dans les décisions à prendre par la frontière qu'il faudrait tracer entre elle et le nouvel état polonais avec lequel elle était en guerre. Mais, son gouvernement n'étant reconnu par aucune des Puissances alliées et n'ayant chez elles aucune représentation diplomatique, les avis étaient partagés sur l'attitude qu'il y avait lieu d'adopter à son endroit : la France, par exemple, soutenait officiellement et militairement la Pologne (Expédition Weygand), les autres avaient des positions plus [165]nuancées et suivaient plutôt Wilson désireux de rétablir des relations avec elle et de l'associer aux travaux de la Conférence. Le 22 janvier, sur la proposition de Wilson, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, l'Italie et le Japon, invitèrent « ...tout groupe organisé pouvant exister dans les limites de la Russie d'Europe 5, la Finlande exceptée, ou en Sibérie et exerçant ou s'efforçant d'exercer un pouvoir politique ou militaire à envoyer des représentants (trois au plus) à l'Île des Princes, dans le voisinage de Constantinople, pour s'y rencontrer avec des délégués des Alliés et y régler aussi promptement et équitablement que possible le sort de l'ancien empire des Tsars ». Le gouvernement soviétique répondit le 4 février qu'il acceptait mais réservait un certain nombre de points qui n'avaient, selon lui, pas à être mis en discussion. On ne lui répondit pas. Wilson essaya encore d'envoyer Bullitt en Russie : sans succès. Le 26 mai 1919, les principaux membres dirigeants de la Conférence reconnurent le gouvernement Koltchak en Sibérie, celui de Denikine en Russie d'Europe et on n'en parla plus.
La Finlande, l'Estonie, la Lituanie, la Lettonie, la Ruthénie et la Géorgie qui avaient fait partie de l'ancien empire russe, et sur le sort desquelles la Conférence se proposait de se prononcer, n'avaient pas [166] été invitées et ne réussirent pas à se faire admettre. Les Arméniens, les juifs sionistes, les Syriens, les Libanais, les habitants du Slesvig et ceux de l'Île d'Alland, les Allemands de Bohême hostiles à leur intégration dans la Tchécoslovaquie et qui avaient constitué un gouvernement provisoire non plus et pas davantage l'Égypte et l'Irlande. Mais le Hedjaz l'était...
En somme, tout le monde était là, sauf les principaux intéressés du sort desquels on allait disposer, raison pour laquelle d'ailleurs, on les avait soigneusement tenus à l'écart. Dès le départ, la Conférence de la Paix, malgré les efforts du président Wilson, s'engageait dans une voie qui disait clairement qu'il ne serait tenu aucun compte du « Droit des peuples à disposer d'eux-mêmes », principe fondamental de ses quatorze points quant à la réorganisation politique et territoriale de L'Europe. Combattu sur ce point jusque par son secrétaire d'État aux affaires étrangères Lansing qui faisait avec lui partie de la délégation des États-Unis, il ne désarma pas, mais il ne lui fut plus jamais possible d'obtenir le moindre succès dans ce sens *. La formule « sans vainqueurs ni vaincus » de son message au Sénat du 21 janvier 1917 permettait, d'autre part, d'espérer que les vaincus seraient plus étroitement associés aux débats, que la Conférence de la paix, par exemple fût une table ronde où un siège leur serait réservé : dans l'atmosphère de réconciliation générale née de la fraternisation des soldats des deux camps, de tranchée à tranchée, pendant la dernière année de la guerre c'était l'opinion de beaucoup de bons esprits. Mais il n'en fut jamais question et, conformément à la tradition, la paix qui devait sortir des débats ne pouvait être comme toutes les paix jusque là, qu'une paix imposée à des vaincus par des vainqueurs, une sentence rendue par des juges contre des accusés absents, non une paix de justice puisqu'on avait exclu de la rendre fraternelle en n'envisageant pas de la discuter en commun.
Ainsi composée, cette assemblée apparut très vite comme ne comprenant à dessein que les cinq grandes puissances (États-Unis, Grande-Bretagne, France, Italie et Japon) leurs satellites et leurs futurs satellites, c'est-à-dire que des États ou des embryons d'États qui n'eussent ni le goût ni la possibilité de mettre leurs décisions en balance. De fait, il n'y eut jamais que très peu de séances plénières et celles qui eurent lieu ne furent jamais que de pure forme : tout était décidé en coulisse par un « Conseil des Dix » (le président des États-Unis et son secrétaire d'État Lansing, les chefs de gouvernements, Clemenceau pour la France, Lloyd George pour la Grande-Bretagne, Orlando pour l'Italie, Saïonji pour le Japon et leurs ministres des Affaires étrangères respectifs, Pichon, Balfour, Sonino et Meakino) ou même par un « Conseil des Quatre » (les chefs de gouvernement des États-Unis, de France, de Grande-Bretagne et d'Italie).
Il faut ajouter qu'au « Conseil des Dix » comme au « Conseil des [167] Quatre », les vainqueurs se retrouvèrent face à face, préoccupés chacun par ses propres intérêts opposés à ceux de tous les autres et donc dans l'impossibilité d'entretenir entre eux des rapports beaucoup meilleurs que ceux qu'ils entretenaient globalement avec les vaincus : l'Angleterre et la France se heurtaient sur la frontière franco-allemande, le désarmement, le partage de l'Empire ottoman ; l'Italie se heurtait à l'Angleterre et à la France sur l'Afrique du Nord, le Moyen-Orient, l'Europe centrale ; et Wilson qui s'usait à faire l'arbitre ou à défendre ce que les autres appelaient ses chimères, indisposa progressivement à peu prés tout le monde.
Le 18 janvier 1919, Clemenceau, chef du gouvernement français, avait été nommé président permanent de la Conférence : un humoriste a dit plus tard, que, de toutes les décisions prises, c'était la seule qui ne l'avait pas été à une unanimité qui ne fût pas seulement de façade et il n'était pas si loin de la vérité. De ses rapports avec Lloyd George, premier anglais, Clemenceau disait lui-même : « En de périlleux débats, jamais deux hommes ne parurent plus près de s'entredévorer. » Le premier italien, Orlando quitta même la Conférence en claquant les portes et il fallut toute l'autorité de Wilson pour l'y ramener après une absence de trois semaines.
Après la signature des traités de Paix avec l'Allemagne et l'Autriche, I'Angleterre considéra que tout était réglé et ne participa plus aux débats que du bout des lèvres. Les États-Unis refusèrent d'y prendre part à partir du 19 décembre 6, deux traités restant encore à signer. Enfin, en janvier 1920, après l'échec de sa candidature à la présidence de la République en France, Clemenceau démissionna de tous les postes qu'il occupait pour rentrer dans la vie privée, la Conférence fut dissoute et le règlement des questions encore en suspens fut confié au Conseil suprême interallié qui fixa son siège à Londres à une conférence des ambassadeurs qui fixa le sien à Paris et à une commission des réparations chargée de déterminer le montant des indemnisations dues par l'Allemagne.
Fin peu glorieuse mais, quoique non sans peine, le Pacte de la Société des Nations si cher à Wilson, définitivement mis au point dès le 28 avril avait été contresigné par l'Allemagne avec le Traité de Versailles auquel il servait de Préambule (28 juin 1919), par l'Autriche avec le Traité de St-Germain (10 septembre 1919) et par la Bulgarie avec le Traité de Neuilly (27 novembre 1919). Avec la [168] Hongrie, le Traité de Trianon ne put être signé que le 4 juin 1920 et seulement le 11 août suivant le Traité de Sèvres avec la Turquie.
Le président Wilson s'était montré intraitable sur deux de ses quatorze points : le Pacte de la Société des Nations (point 9) et le désarmement (point 11).
Du Pacte, il avait voulu qu'il fût élaboré en tout premier lieu : sans doute pensait-il qu'il lui serait plus facile de faire passer dans les traités sous forme de mesures les idées de justice qu'il contiendrait alors sous forme de principes que de les y faire admettre directement si, au contraire, on commençait par discuter ces traités. Sans doute aussi redoutait-il que si on discutait d'abord les traités, on se heurterait tant et tant et si âprement sur leur mise au point qu'après leur signature, la création d'une Société des Nations apparaîtrait comme une utopie ou une gageure et qu'il n'en pourrait plus être question. La suite a révélé que ce calcul n'était pas si mauvais. Le président Wilson avait aussi voulu que ce Pacte fît partie intégrante des traités de telle sorte qu'il fût proposé à la signature des vaincus en même temps que les traités et que, bien que tenus à l'écart de la Société des Nations jusqu'à exécution totale de leurs clauses les vaincus aient l'assurance qu'elle leur était ouverte, non et ne serait-ce que momentanément I'impression qu'ils en étaient à jamais exclus.
En matière de désarmement, s'il n'obtint dans le Pacte que la formule de « réduction » pour chaque nation au minimum compatible avec sa sécurité nationale, dans la cinquième partie du Traité de Versailles, relative aux clauses militaires, il réussit à faire figurer un court préambule qui définissait ce minimum par rapport à ce qui serait accordé à l'Allemagne et qui était ainsi conçu : « En vue de rendre possible la préparation d'une limitation générale des armements de toutes les nations, I'Allemagne s'engage à observer strictement les clauses militaires, navales et aériennes ci-après stipulées. »
Sans doute pensait-il que, s'il ne réussissait pas à faire triompher le « Droit des peuples à disposer d'eux-mêmes » dans toutes les clauses territoriales des traités, les réajustements imposés par le respect de la justice, se pourraient faire très pacifiquement quoiqu'à la longue au moyen de la révision prévue à l'art. 19 du Pacte, si l'Allemagne étant totalement désarmée, les autres nations l'étaient aussi.
Mais l'Allemagne ayant une fois rempli ses engagements, la France refusa de tenir ceux que le préambule de la cinquième partie du Traité de Versailles impliquait pour elle. L'Angleterre essaya en vain d'obtenir d'elle qu'elle s'engageât dans cette voie. L'Allemagne s'insurgea. L'Italie n'en fit qu'à sa tête, I'Angleterre aussi qui, en plus, soutint l'Allemagne contre la France et... ce fut à nouveau la course aux armements dont il faut reconnaître que l'initiative en incombe [169] entièrement à la France (cf. raisons de l'attitude de la France, 1ère partie, pp. 75 - 76).
D'autre part, le Pacte de la Société des Nations n'était pas exactement ce que le prési dent Wilson eût voulu qu'il fût : la rédaction qu'il en proposa fut considérablement amendée dans un sens restrictif. Il ne peut pas être question d'en donner en un chapitre de cette étude une analyse qui nécessiterait tout un volume. Le résumé qui suit et que j'emprunte à l'historien J. Isaac, me semble en donner pourtant une idée assez fidèle :
Et là dessus, Jules Isaac de conclure :
C'est, en somme, ce que dirent les Allemands quand on leur en proposa la signature, ce que pensait Wilson désappointe, ce que d t à l'époque toute la gauche européenne quoiqu'en termes plus véhéments., et ce que dit aussi, en termes plus véhéments encore, une petite formation politique qui se cherchait en Allemagne et qui de. vint peu après la N.S.D.A.P. de Hitler.
Les clauses militaires du Traité de Versailles n'ayant été respectées que par l'Allemagne, en 1925 il fallut compléter le pacte de la S.D.N. par le Traité de Locarno 7 (France, Italie, Angleterre, Allemagne, Belgique, Pologne et Tchécoslovaquie) puis, en 1928 par le Pacte de Paris (dit Briand-Kellog) 8.
Malgré ces deux dispositions complémentaires,
la Société des Na[171]tions ne fut bientôt
plus qu'une fiction : refusant d'en ratifier le Pacte en
mars 1920 pour des raisons et dans des conditions qu'on trouvera
plus loin, les États-Unis avaient refusé d'y adhérer
; en octobre 1933, l'Allemagne qui y avait été
admise en 1926 la quitta en claquant les portes et l'Italie en
fit autant au moment de l'affaire d'Éthiopie en 1935 ;
en 1939, après la signature du Pacte germano-soviétique,
la Russie qui y avait adhéré en 1934 en fut exclue
; en 1940, après son écroulement, il ne pouvait
plus être question que la France en fît partie et,
entre temps toutes les petites nations artificielles de l'Europe
centrale avaient disparu de la carte. Tant et si bien qu'à
partir de 1941, l'Angleterre en fût le seul membre permanent.
Au nombre des causes de cet effondrement figurent, c'est certain, la méconnaissance totale dans laquelle le texte du pacte de la Société des Nations tint les quatorze points du président Wilson en matière de recours à la guerre, comme de désarmement, et, avec ses conséquences en chaîne, le non-respect par la France des clauses militaires du Traité de Versailles mais aussi, ajoutées à des clauses financières draconiennes pour l'Allemagne, la crise économique et morale sans précédent qui résulta, pour toute l'Europe du milieu, du non-respect du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes dans les clauses du Traité de Versailles lui-même et dans celles des quatre autres traités.
A l'Ouest, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ne posa quasi pas de problème : l'Alsace et la Lorraine où dominait un fort courant autonomiste d'opinion furent rendues à la France, Eupen et Malmédy furent rattachés à la Belgique sans trop de douleur ; et le bassin houiller de la Sarre que la France revendiquait, reçut un statut spécial 9 qui le plaçait directement sous le contrôle de la [172] Société des Nations pour quinze années, au terme desquelles ses habitants seraient appelés à dire par plébiscite s'ils désiraient être rattachés à la France, retourner à l'Allemagne ou rester sous ce statut spécial. Les mines étaient en toute propriété données à la France et leur valeur lui devait être remboursée au cas où, au terme des quinze années, le territoire ne lui resterait pas, ce qui fut fait après que, le 13 janvier 1935, les Sarrois se furent prononcés à la presque unanimité pour le retour à l'Allemagne malgré que Hitler y fût au Pouvoir et qu'une propagande d'une rare intensité les eût engagés à se prononcer en sens contraire.
A l'Est, en Europe centrale, au Moyen-Orient (démembrement de l'empire ottoman) et aux colonies (partage des colonies de l'Allemagne) les choses furent beaucoup plus délicates. D'abord, il ne fut question du droit des peuples à disposer d'eux mêmes ni à propos du partage des colonies allemandes, ni à propos du démembrement de l'Empire ottoman à l'exception, dans k second cas, du Hedjaz dont il a déjà été parlé (cf. p. 165 note 13) et où le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes était devenu le... droit de l'émir Hussein à disposer de la Syrie avec l'appui secret de l'Angleterre et en violation des accords Sykes-Picot qu'elle avait passés avec la France. Le sort des territoires du Moyen-Orient détachés de l'empire ottoman et celui des colonies allemandes fut réglé par l'article 22 du pacte de la Société des Nations par une sorte de nouvelle forme de colonisation : le territoire sous mandat 10 confié à l'une ou l'autre des puissances alliées, Angleterre et France surtout, sans consultation des habitants. Mais le traité de Sèvres qui consignait toutes les dispositions relatives au Moyen-Orient où l'Angleterre s'était arrogée la part du lion [173] était à peine signé que les difficultés commençaient entre la France et l'Angleterre d'abord, puis entre l'Angleterre et les États-Unis dès que ces derniers y eurent découvert le pétrole, enfin entre les trois puissances et la Russie des Soviets qui s'y insinua très tôt par le canal de la propagande et d'autant plus facilement que cette p propagande soutenait les aspirations à l'indépendance des peuples arabes. Entre les deux guerres ! ce Moyen-Orient fut comme une chaudière maintenue en perpétuel état d'ébullition par quatre puissances qui y exercèrent des factions les unes contre les autres et les circonstances firent que, pratiquement, les dispositions du traité de Sèvres restèrent lettre morte en ce que si la Turquie y avait perdu toute influence, les puissances qui l'avaient dépouillée n'y purent asseoir la leur. Depuis la guerre de 1939 - 45, les luttes d'influence s'y poursuivent de plus belle entre Anglais, Américains et Russes qui s'y rencontrent aujourd'hui avec Nasser...
En Europe... Ici et particulièrement en Europe septentrionale, centrale et balkanique, une multitude de groupes ethniques s'affirmèrent à la faveur de l'effondrement de la Russie (1917) et de celui de l'Autriche - Hongrie (1918). Intégrés de force soit à la Russie, soit à l'Autriche - Hongrie, ces groupes ethniques étaient caractérisés par deux grands courants : soit se constituer en États indépendants (Finlandais, Lettons, Lithuaniens, Esthoniens, Ukrainiens) soit s'agglutiner par affinités pour en constituer (Pologne, Tchécoslovaquie, Yougoslavie). Tant avait été adroite la politique de résistance à la poussée slave qui, de Charlemagne à Bismarck 11 fut de tradition germanique et entra dans l'histoire sous le nom de Drang nach Osten, qu'à l'intérieur des frontières de l'Allemagne aucun des groupes eth[173]niques absorbés au long des siècles ne manifesta la moindre velléité d'indépendance, au contraire : à l'extérieur de ses frontières, un fort courant philo-allemand existait même. La Conférence de la Paix se trouvait là en présence d'un véritable puzzle et, à s'inspirer du Droit des Peuples à disposer d'eux-mêmes, elle n'eût pu qu'aboutir à une Allemagne d'une puissance considérable entourée d'une dizaine de petits états indépendants sous son influence, ce qui était le contraire du but poursuivi. Elle ne s'en inspira donc qu'en de rares occasions, quand elle ne put faire autrement et en faussant au maximum le sens des scrutins par d'astucieux découpages des zones qu'elle consentit à soumettre à un plébiscite 12. Le président Wilson allait de déconvenue en déconvenue.
Entre Slaves et Germains, la ligne de démarcation qui va presque en ligne droite de Petsamo (sur l'océan Arctique) à Lemberg (sud de l'actuelle Pologne) puis en sinuant à Trieste via Prague et Buda-Pest, est jalonnée de groupes ethniques qui, au hasard des grandes migrations humaines, lesquelles se sont, en vagues successives, croisées, soit avec les populations autochtones qu'elles rencontraient sur leur route, soit avec celles qui tentaient de les repousser, soit même avec d'autres migrations humaines venues du Sud lorsqu'elles venaient du Nord ou inversement lorsqu'elles venaient du Sud, n'étaient au début du XXe siècle, ni des Slaves ni des Germains, mais des Finnois, des Estoniens, des Lettons, des Lituaniens, des Caréliens, des Polonais, des Ukrainiens, des Ruthènes, des Tchèques, des Slovaques, des Slovènes, des Magyars, des Serbes, des Croates, des Moldaves, des Bessarabiens etc. Au Nord y dominaient les éléments germains, au Sud les éléments slaves 13 et parfois même ottomans. Écartelés par leurs affinités originelles, revendiqués par les Germains et par les Slaves, tour à tour conquis, ravagés puis asservis, par les uns et par [175] les autres, leurs réactions conjuguées ou contradictoires avaient fini par se sublimer dans des aspirations plus ou moins timides ou plus ou moins prononcées à l'indépendance.
Au Nord, la Conférence de la Paix n'eut pas à intervenir dans la fixation des frontières des pays baltes avec la Russie. Les choses se passèrent ainsi :
1. FINLANDE.
Définitivement annexée à la Russie (1809) par le tsar Alexandre Ier, Ia Finlande qui avait été jusque là et depuis le 7e siècle un sujet de dispute entre la Suède et la Russie comme entre la France et l'Allemagne la Lotharingie et qui avait depuis 1906 un Parlement élu au suffrage universel, quoique soumise à l'autorité du tsar, aspirait à l'indépendance. Les socialistes y étaient en majorité au Parlement depuis 1907. A la chute de Nicolas II, le parlement proclama l'indépendance du pays, ce qui ne fut pas du goût des Soviets lesquels entreprirent la reconquête. Mais Mannerheim, appuyé par l'Allemagne, finit par l'emporter sur eux dans une guerre qui dura de janvier à mai 1915. Élu en mai 1919, un nouveau parlement y proclama la République et, le 17 juillet, lui donna une constitution durant que siégeait la Conférence de la Paix dont le soutien lui était acquis. Avec les Soviets, la paix ne fut établie définitivement que le 14 octobre 1920 par le traité de Dorpat Mais c'était une paix précaire, on l'a bien vu en 1939...
2. ESTONIE.
Annexée à la Russie par la paix de Nystadt (1721) sous Pierre le Grand, après avoir tour à tour été conquise au long des siècles par les Danois, les Suédois, les Allemands, les Russes, l'Estonie était, à la veille de 1914, un pays fortement influencé par les barons baltes (200 familles seigneuriales qui possédaient 60 à 70 go des terres et qui quoique d'origine allemande y faisaient une politique russophile) lé peuple ayant, par réaction une forte tendance à l'indépendance ou à la germanophilie. En 1914, l'Estonie se trouva donc en guerre, aux côtes de la Russie contre les Empires centraux. Le 12 avril 1917, le gouvernement provisoire russe y fit procéder à l'élection d'un Conseil national au suffrage universel qu'en novembre les Soviets ne reconnurent pas. Mais les barons baltes effrayés par le bolchevisme avaient tourne casaque et ce fut une guerre atroce des Estoniens contre l'armée rouge Le 24 février 1918, pendant les pourparlers de Brest-Litovsk qui avait consacré la renonciation de la Russie à la souveraineté sur l'Estonie, le Conseil national proclama l'indépendance et a neutralité du pays. Mais le 25 février, les troupes soviétiques se retirant, les troupes allemandes y entrèrent et l'occupèrent progressivement au grand soulagement des populations, Barons baltes et cou[176]ches populaires. L'Armistice étant intervenu, l'Armée rouge rep r it l'offensive mais elle se heurta cette fois aux troupes anglaises et finlandaises et dut y renoncer. Par un traité signé à Dorpat (2 février 1920) les Soviets reconnurent l'indépendance de l'Estonie et, en mai suivant, le Conseil suprême interallié siégeant à Londres la reconnut de jure.
3. LETTONIE.
La Lettonie faisait partie de l'empire russe depuis 1721 et, comme en Estonie, les barons baltes d'origine allemande y faisaient une politique russophile tandis que le peuple aspirait plutôt à l'indépendance, ou bien, comme en Estonie aussi, se montrait germanophile. Ici, l'influence allemande s'exerçait depuis le 12e siècle (chevaliers teutoniques, ordre des Porte-Glaive) et le courant pro - allemand dans les couches populaires était plus prononcé qu'en Estonie. Les Allemands entrèrent à Libau en mai 1915, et à Riga en août 1917. Le courant favorable à l'indépendance l'emporta pourtant au lendemain du traité de Brest - Litovsk qui accordait la Lettonie à l'Allemagne. Un Conseil national qui s'y était clandestinement constitué en novembre 1917 proclama au grand jour la république aussitôt après la signature de l'Armistice (novembre 1918). Les Soviets tentèrent de reconquérir le pays mais n'y réussirent pas : l'Armée rouge ayant été refoulée par les armées polono - lettones, ils conclurent avec le Conseil national un armistice reconnaissant l'indépendance de la Lettonie (22 mars 1920) puis un traité de Paix le l1 août. Le 26 janvier 1921, cette indépendance était à son tour reconnue de jure par les Grandes puissances qui l'admirent à la S.D.N. Le 21 septembre suivant.
4. LITHUANIE.
Au 14e siècle, la Lithuanie érigée en principauté s'étendait de la mer Baltique à Kiev qu'elle avait conquise après Minsk en refoulant les Tatars. Depuis le 13e siècle, elle était fortement imprégnée de la culture allemande qu'y avaient importée les chevaliers teutoniques. En 1795, elle avait été annexée contre son gré à la Russie qui, même « au fer et à la corde » sous Mouraviev (1863) ne réussit pas à la slaviser. Le 7 août 1915, les troupes allemandes entraient à Kaunas et y étaient accueillies avec joie par les habitants de la ville. En avril 1917, un comité se réunit à Wilno en vue de désigner une diète qui répudierait tout rapport avec la Russie et placerait le pays sous protectorat allemand. En juillet 1918, un Comité de cette Diète se mit au travail pour élaborer une constitution monarchique. La défaite des Empires centraux mina ces plans. Au lendemain de l'armistice, sous l'influence du notable Smetona, la Diète proclama la Lithuanie république indépendante. Cette indépendance fut reconnue par l'Angleterre en septembre 1919, par la France le 11 mai 1921 après l'avoir été par la Russie le [177] 18 mars 1921 (Traité de Riga). C'est avec la Pologne que la Lithuanie eut des difficultés : à propos des régions de Susalki, Grodno, Bialystok et Wilno qu'elle lui disputait, la Pologne les disputant elle-même aux Russes. Entre la Lithuanie et la Pologne, la frontière ne put être tracée qu'en 1923, par la conférence des Ambassadeurs. Memel et son territoire qui avaient été détachés de l'Allemagne par le traité de Versailles le 18 juin 1919 sans consultation de la population vécut comme territoire autonome administré par la France jusqu'en 1923, date à laquelle la Lithuanie l'occupa de force : en mai 1924, une Convention de Paix en fit une sorte de territoire autonome administré par la Lithuanie, ce qui signifie qu'elle l'y rattacha dans la forme où Monaco l'est à la France et San Marin à l'Italie.
Dans ces quatre cas, le Droit des Peuples à disposer d'eux - mêmes se conquit les armes à la main et les mieux armés de ceux qui le revendiquaient disposèrent, à leur tour, des moins bien armés.
Au sud, il fut aisé de distraire la Thrace de la Bulgarie pour la donner à la Grèce, la Transylvanie, la Bukovine et une partie du Banat, de la Hongrie pour les donner à la Roumanie 14. Les difficultés commencèrent avec l'Albanie dont la Grèce voulait que fussent détachés à son profit les territoires d'Argyro - Castro et de Kortcha [178] (Koritza), ce à quoi l'Italie à laquelle on avait garanti des intérêts dans cette région, s'opposa. Sans consultation des habitants, on donna Argyro Castro à la Grèce et en compensation Vallona sur l'Adriatique à l'Italie. Au retrait des troupes alliées en 1920, il s'ensuivit des conflits sanglants entre Albanais et Grecs, Albanais et Serbes, Albanais et Italiens. En fin de compte, en août 1920, les Italiens renoncèrent par traité avec les Albanais, aux avantages qui leur avaient été consentis dans cette région. Et l'Albanie resta en mauvais termes à la fois avec l'Italie, la Grèce et la Yougoslavie. Les deux ports austro - hongrois de Fiume et de Trieste furent attribués à l'Italie (également sans consultation des habitants, ce qui en fit, jusqu'à la guerre de 1939.45, une inépuisable source d'incidents entre l'Italie et la Yougoslavie).
Mais, par Fiume et Trieste nous arrivons au règlement du problème austro - hongrois et à la fixation entre eux d'abord, entre eux et l'Allemagne ensuite, des frontières des peuples qui constituaient la double monarchie : c'est ici que le Droit des peuples à disposer d'eux - mêmes souffrit des plus graves atteintes et des plus lourdes conséquences.
L'Autriche - Hongrie était la clé de voûte de l'Europe centrale. Étroitement unis, les différents groupes ethniques qui la composaient avaient progressivement refoulé les Turcs jusqu'aux Carpathes après que le prince Eugen les eût stoppés un peu à la manière dont Charles Martel avait stoppé les Arabes à Poitiers en 732, c'est-à-dire, alors qu'ils arrivaient aux portes de Vienne, en les écrasant à Zentha en [179] 1697 15. Rempart de l'Europe contre l'invasion ottomane que, par une politique assez intelligente avec les Moldo-Valaches (Roumains) et les Bulgares, elle repoussait lentement mais sûrement vers l'Asie, ce qui lui permettait, d'autre part, de s'assurer un débouché sur la Méditerranée qu'elle avait fixé à Salonique, l'Autriche - Hongrie était aussi au Sud de l'Europe un rempart contre les Slaves, l'Allemagne l'étant au Nord. En ce qu'elle était conçue pour une germanisation progressive et pacifique de tous les groupes ethniques qu'elle englobait, son organisation politique se serait admirablement prêtée à cette double mission 16, n'eût été l'étroitesse d'esprit de ses hommes d'État au 20e siècle : le comte Berchtold, par exemple, ministre des affaires étrangères de Hongrie et le comte Tisza, prési dent du conseil de Hongrie ont eu, au lendemain de l'assassinat de l'archiduc héritier et de son épouse à Sarajevo (28 - 6 - 1914) par l'étudiant Prinzip et son complice, des réactions élémentaires d'hommes de caste, non d'hommes d'État qu'âgé de 84 ans l'empereur François - Joseph n'était plus en état d'apprécier ou de contre - battre, même aidé par les plus sages conseils de l'empereur Guillaume II beaucoup plus réaliste et de son chancelier Bethmann-Hollweg 17.
L'effondrement de l'Autriche - Hongrie tient en quelques dates :
13 septembre 1918 : I'empereur Charles informe I'AIIemagne qu'il est décidé à demander la Paix.
23 septembre 1918 : on a vu (note 10, p. 163) comment à partir d'un Conseil national dont l'initiative fut prise en Croatie la proclamation [180] du « Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes » avait eu lieu le 1er décembre suivant.
16 octobre 1918 : l'empereur Charles lance un manifeste annonçant que l'Autriche devient un état fédéral, l'état hongrois restant ce qu'il était.
21 octobre 1918 : les 200 députés allemands du Reichsrat se réunissent, constatent la dissolution de l'ancien État autrichien, se constituent en Assemblée nationale provisoire qui, le 30, proclame une République englobant tous les territoires de langue allemande et faisant partie intégrante du Reich allemand 18.
28 octobre 1918 : un Comité national tchécoslovaque prend le pouvoir à Prague et y proclame la République. Pour respecter les formes le Comité national se déclare Assemblée nationale le 9 novembre et, le 14 cette assemblée proclame officiellement la déchéance des Habsbourg, dénonçant l'acte d'union de 1526, etc. 19
1er novembre 1918 : à Budapest où une crise ministérielle s'était produite le 23 octobre, le nouveau ministère présidé par Karolyi annonça la fin du régime de 1867 (double monarchie). Un Conseil national d'origine populaire fit pression sur Karolyi pour qu'il rompît avec le Roi : le 13 novembre, ce dernier renonça à s'occuper des affaires de l'État et, le 16 novembre, le Comité national qui s'était décrété Assemblée nationale, proclama la République dont il confia la présidence à Karolyi 20.
Tous ces comités ou conseils nationaux, la Conférence de la Paix les considère comme autant d'expressions de la volonté populaire et, [181] dans la plupart des cas crée les nouveaux États et répartit les territoires entre eux conformément aux décisions qu'en se donnant abusivement le titre et les qualités d'assemblées nationales, ils avaient prises. Ils n'étaient malheureusement que l'expression de minorités agissantes de caractère insurrectionnel dont, n'eussent été les circonstances créées par la guerre, les entreprises étaient vouées à l'échec en ce que les groupes ethniques ou sociaux qu'elles associaient n'avaient de commun entre eux que leur hostilité, soit à la double monarchie, soit aux tendances germanisantes ou magyarisantes. Disparu le ciment de l'association avec l'effondrement du système, l'association elle - même disparut aussitôt : l'histoire des Tchèques et des Slovaques, des Serbes et des Croates, des Galiciens ou des Silésiens et des Polonais entre les deux guerres en fut la cruelle illustration.
A Budapest même, la république proclamée le 16 novembre 1918, dut, le calme étant revenu, s'effacer devant la monarchie qui fut rétablie en mai 1921, la couronne restant provisoirement sans titulaire et le pouvoir exécutif étant, dans l'attente, confié à un Régent (Horthy). En Roumanie, où la superficie passe de 137.000 km2 à 304.000 et la population de 7 à 17 millions d'habitants, la vie politique fut irrémédiablement déséquilibrée par l'association contre leur gré de groupes ethniques sans affinités dans un même état.
Des plébiscites, il y en eut quelques - uns en sus de ceux qui ont déjà été cités : pour attribuer la région de Klagenfurt à l'Autriche mais, pour autant le problème du Tyrol n'en fut pas réglé entre l'Italie et l'Autriche, pour attribuer le Burgenland partie à l'Autriche, partie à [182] la Hongrie ; pour fixer les frontières occidentales de la Pologne trois autres semblant de plébiscites selon la méthode appliquée au Sleswig (cf. note p. 174) eurent encore lieu qui concernèrent les régions d'AIlenstein, de Marienweder et de la Haute Silésie, et qui aboutirent à mais été possible autrement ni d'ériger Dantzig en ville libre, ni de donner 20 km de côtes à la Pologne, ni de créer le corridor polonais (qui séparait la Prusse orientale du reste de l'Allemagne et pour cette raison fut une des causes principales de la guerre de 1939.45), ni de distraire Memel de la Prusse orientale Pas davantage il n'eût été possible t'intégrer au nouvel État tchécoslovaque les quelques 3 à 4 millions d'Allemands de Bohême qui y constituaient plus tu 1/3 de la population et firent qu'écartelés entre ce 1/3 d'Allemands, 1/3 de Tchèques, 1/5 de Slovaques sans compter trois ou quatre autres tendances ethniques de moindre importance, ce nouvel état était pratiquement condamné à mort dès sa naissance. Mais, pour les hommes politiques des puissances alliées ou associées 21, la méthode eut ce qu'ils considérèrent comme l'inappréciable avantage de distraire de l'Allemagne 84.000 km2 (prés d'un sixième de sa superficie) de l'Autriche et de la Hongrie environ 1/3 de ce qu'aurait été la leur si le Droit des peuples à disposer d'eux - mêmes avait été correctement appliqué. Pour l'Europe elle créa la tragique et insurmontable difficulté consécutive au fait que cette répartition arbitraire de territoires correspondit à la répartition au petit bonheur la chance, sans les consulter et contre leur gréla suite ne l'a que trop prouvé de plus de 10 millions d'Allemands authentiques et d'Allemands autrichiens, entre la Pologne et la Tchécoslovaquie principalement. Au plan économique privant l'Allemagne des matières premières indispensables à sa vie industrielle et des ressources agricoles correspondantes au niveau de sa population, elle privait l'Autriche de ses débouchés maritimes et si elle enrichissait les nouveaux États de ce qu'elle prenait à l'un et à l'autre, elle ne leur offrait tout de même que l'insuffisante voie commerciale du Danube en vertu de quoi toute I'Europe centrale se trouvait condamnée soit à l'asphyxie économique, soit à faire acte d'allégeance aux puissances alliées et associées.
Or, ces dispositions aberrantes furent encore aggravées par les clauses financières des traités. A vrai dire, ces clauses financières, il ne fut pas possible de les inclure dans les traités en données chiffrées : on tomba aisément d'accord sur le fait que, pour en fixer exactement le montant, il fallait un délai beaucoup plus grand que celui qui sépa[183]rait l'Armistice des dates prévues pour les signatures. Et on nomma une Commission des réparations qui serait chargée de ce travail et rendrait son arrêt dés qu'elle aurait terminé ses travaux 22, le délai qui lui était accordé pour les terminer ne devant pas aller au - delà du 1er mai 1921. D'ici là, I'Allemagne devrait verser en trois fois une somme de 20 milliards de marks - or pour permettre à la Belgique et aux régions dévastées d'entreprendre sans attendre l'oeuvre de leur relèvement. Quant à ces réparations, les traités se borneraient à enregistrer les principes en fonction desquels en serait calculé le montant.
On se souvient que, sur ce point, les déclarations du prési dent Wilson étaient très claires : une paix « sans victoire », c'est - à-dire « sans vainqueurs ni vaincus » (Adresse du 21 janvier 1917 au Sénat) et que sur cette base que la déclaration des Soviets en date du 20 février 1918, interprétant son message du 8 janvier 1918 (les quatorze points) traduisait « sans annexions ou indemnités » il avait personnellement mené les pourparlers d'armistice avec les Empires centraux.
« Sans indemnités... ». Dans les quatorze points, relativement à l'évacuation des territoires occupés par l'Allemagne, le président Wilson avait précisé que ces territoires devaient, en outre, être restaurés, ce qui allait de soi. On a vu (cf. p. 159) qu'interprétant cette disposition, les Anglo-Français la précisèrent ainsi qu'il suit dans leur note du 4 novembre 1918 acceptant les pourparlers d'armistice avec les Empires centraux :
C'était faire peser sur l'Allemagne le coût total de la guerre. Ce n'était pas ce qu'avait voulu le prési dent Wilson et ce n'était plus une paix « sans indemnités ». Pour aller jusque-là, il fallait déclarer l'AIlemagne seule responsable de tout ce qui était arrivé, ce qui ne résistait pas à l'examen et, d'autre part, n'étant plus une paix « sans indemnités » cette paix n'était plus une paix « sans vainqueurs ni vain[184]cus » mais une paix conforme à la tradition de la guerre, des vainqueurs imposant, si déraisonnables qu'elles soient, leurs conditions à des vaincus. Autant on eût compris que la Belgique et le Nord de la France fussent remis en état par l'Allemagne, chacun pansant ses propres plaies pour le reste, autant on ne comprit pas, du moins dans toute la gauche européenne qui était à l'époque unanime sur ce point, cette rage des vainqueurs à s'acharner sur les vaincus. Pas davantage on ne le comprit en Amérique. Mais, en Angleterre, en France et en Italie, c'était la droite qui était au Pouvoir et, malgré tous les efforts du prési dent Wilson, ce fut son point de vue qui l'emporta : l'article 231 du Traité de Versailles déclara que l'Allemagne était seule responsable de la guerre.
En vertu de quoi, vingt et un ans après, les Russes étaient, pour reprendre le mot de Peter Kleist, « à 50 km. de Hambourg » où ils sont toujours en attendant mieux.
Les Russes, c'est-à-dire les Slaves, ce qui signifie que, 1200 ans après, I'Europe occidentale en est au point où elle en était lorsque Charlemagne hérita de son père la mission de résoudre ce problème **.
Le 20 avril 1919, le gouvernement allemand fut invité à envoyer des représentants à Versailles pour y prendre connaissance des conditions auxquelles les puissances alliées et associées pourraient traiter. Nulle discussion orale n'étant admise, il répliqua qu'il jugeait l'envoi de plénipotentiaires inutile et que cela se pouvait aussi bien faire par correspondance : le bon sens même. Il fallut qu'ils vinssent...
Le 30 avril, ils arrivèrent. Le chef de leur délégation était le comte Brockdorff-Rantzau. Le 7 mai, le projet de traité leur était remis au cours d'une réunion plénière de la conférence de la Paix. Outre les dispositions qui ont déjà été signalées, elles en comprenaient quelques autres encore : la clause de la nation la plus favorisée reconnue aux puissances alliées et associées dans leurs relations commerciales ultérieures avec l'Allemagne, I'internationalisation de certaines voies ferrées d'intérêt européen et des grandes voies fluviales (Elbe, Oder, Danube, Rhin, Moselle, Canal de Kiel), le statut d'occupation temporaire de certaines zones de territoire allemand et la délimitation de ces zones, etc. Comme il a déjà été dit, le Pacte de la S.D.N. servait de préambule au traité. L'ensemble formait un volume de 436 pages : le 29 mai, les contre-propositions allemandes arrivaient au secrétariat de la conférence : elles étaient contenues dans un volume de 443 pages...
En mai 1919, I'Allemagne avait un gouvernement légal de type républicain. Des élections y avaient eu lieu le 19 janvier pour désigner une Constituante et c'était un miracle que, dans un climat social où le mécontentement général résultant des restrictions alimentaires et du chômage consécutif aux conditions de l'armistice (maintien du blocus, désorganisation des transports intérieurs, embargo sur les exportations comme sur les importations, etc.) avait fait pousser partout des conseils d'ouvriers et de soldats au sein desquels les tendances soviétisantes du socialisme allemand (Indépendants et Spartakistes) exerçaient une influence prépondérante, le Directoire des Six qui en était issu par voie d'élection ait eu d'abord l'idée, la possibilité ensuite de les organiser et d'y faire procéder à peu près correctement. Cette réussite que rien ne permettait d'espérer dans une telle conjoncture, on ne l'avait due qu'à la rencontre de deux facteurs purement subjectifs ne relevant que du hasard et qui avaient joué dans le même sens :
1. Le manque total de sens politique ou d'esprit de décision ou des deux 23 de Karl Liebknecht, Rosa Luxembourg, Ledebour, etc. leaders des tendances soviétisantes ;
2. L'esprit de décision et le manque total de scrupules politiques de Noske, socialiste de tendance parlementaire et commissaire à la Défense nationale, qui n'avait pas hésité à s'appuyer sur l'armée pour noyer dans le sang les tentatives insurrectionnelles des tendances soviétisantes 24.
Voici quels avaient été les
résultats de ces élections, le calme étant
à peine revenu :
| Suffrages | Élus | |
| Sociaux-démocrates (Ebert) | 11.500.000 | 163 |
| Centre catholique (Erzberger) | 6.000.000 | 88 |
| Démocrates | 5.600.000 | 75 |
| Conservateurs | 3.200.000 | 42 |
| Indépendants et Spartakistes | 2.300.000 | 22 |
| Parti national | 2.300.000 | 22 |
| Isolés, divers | 800.000 | 9 |
| | | |
|
Total |
31.700.000 | 421 |
N'ayant obtenu que si peu d'audience (à peine plus de 5 % seulement du corps électoral) il avait alors bien fallu que Spartakistes et lndépendants reconnussent la légalité de la Constituante ou, à tout le moins, qu'elle représentait beaucoup plus la volonté populaire que I« Conseils d'ouvriers et de soldats. Ils y entraient au surplus décapités, leurs leaders les plus écoutés ayant été, soit condamnés à de lourdes peines qu'ils purgeaient en prison, soit assassinés (Karl Liebknecht, Rosa Luxembourg, etc) au cours de la lutte impitoyable qui leur avait été livrée par Noske. Mais les sociaux - démocrates dont les leaders étaient Ebert et Scheidemann n'étaient pas beaucoup moins déçus qu'eux : loin d'avoir atteint la majorité absolue qu'ils espéraient emporter haut la main, ils se trouvaient condamnés à un gouvernement de coalition dans lequel il leur fallut faire une place au centre catholique et aux Démocrates
[187]
C'est à ce gouvernement présidé par Scheidemann, Hermann Muller y tenant le poste de ministre des affaires étrangères, Noske celui de Ministre de la Reichswehr (armée) et Ebert étant président du Reich 25 depuis le 11 février que le projet de traité avait été soumis. Or, au début de mai, il se trouvait aux prises avec les pires difficultés. Les Alliés avaient mis l'embargo sur toute la production industrielle de l'Allemagne en garantie du paiement de l'indemnité qu'elle serait condamnée à leur verser, ne lui laissant, pour la même raison qu'une faculté très limitée d'utiliser ses propres matières premières. Ils ne permettaient, d'autre part, qu'à un contingent très limité aussi de produits alimentaires et de matières premières de nécessité urgente d'entrer en Allemagne contre des transferts d'or de la Reichsbank, sous le contrôle d'un Conseil suprême de secours et d'assistance présidé par Herbert Hoover 26. Une situation étrange s'était créée dans laquelle il n'était possible de remettre la classe ouvrière au travail ni où il y en avait parce qu'on ne pouvait pas la nourrir correctement, ni où elle aurait voulu s'y remettre pour être nourrie parce que les usines ne pouvaient pas être alimentées en matières premières... Exploitant le mécontentement qui résultait de cette situation, Indé[188]pendants et Spartakistes avaient réussi dès la mi-février, à faire renaître de ses cendres un mouvement insurrectionnel qu'à partir de la mi-mars soutint et encouragea la prise du Pouvoir en Hongrie par Bela Kun il avait fallu reconquérir une seconde fois Berlin, les armes à la main, puis Magdebourg et Brunschwig, puis Munich. Le 7 mai, on était en train de mettre en place le dispositif d'attaque qui permettrait de reconquérir Dresde et Leipzig...
Qu'à la lecture des conditions de Paix des Alliés, tous les hommes politiques allemands, à quelque parti qu'ils appartinssent, aient eu le sentiment qu'elles n'avaient d'autre but que de reconduire en le légitimant un état de choses qui leur avait valu tant d'aléas depuis l'armistice et les condamnait, pour l'avenir, soit à reconquérir éternellement par les armes un peuple éternellement poussé à la révolte et à l'insurrection par les conditions économiques insupportables qu'on leur proposait de lui imposer, soit à ouvrir toutes grandes les portes au bolchevisme, rien n'était plus naturel parce que rien n'était plus vrai.
Un vent de panique s'était mis à souffler sur les milieux politiques : c'était la fin de l'Allemagne, le triomphe du bolchevisme, telle était l'opinion commune. Sauf chez les Indépendants et Spartakistes où l'on pensait que signer ou ne pas signer était sans importance puisqu'aussi bien la Révolution triompherait sous peu qui balaierait le traité, et au centre catholique où l'on était du même avis parce que les clauses du traité étant inapplicables, il serait à peine signé, que les Alliés seraient contraints de faire des concessions, le pessimisme était partout. L'extrême - droite parlait de la levée en masse pour reprendre la guerre à l'Est...
Walter Rathenau, esprit modéré s'il en fût, et qui ne croyait pas à la possibilité d'obtenir des adoucissements mais était d'avis qu'il fallait quand même essayer, écriait froidement le 9 mai dans Die Zukunft :
[189]
Le 12 mai, Scheidemann qui ne pense pas qu'une main puisse « sans flétrir s'engager et avec elle l'Allemagne, dans de pareilles chaînes » obtient aisément au Reichstag une écrasante majorité contre la signature du traité. Et c'est ainsi qu'encouragé par ce vote, le Cabinet du Reich décida de soumettre ses contre-propositions aux puissances alliées et associées.
La lettre d'envoi disait :
C'était indiscutable.
Le 16 juin 1919, les Alliés répondirent en gros qu'un pacte avait bien été conclu avant l'armistice, mais que ce pacte ne reposait pas uniquement sur les 14 points de Wilson contenus dans son Adresse au Congrès du 8 janvier 1918 et sur les principes contenus dans son discours du 27 septembre 1918, mais sur ces 14 points sensiblement modifiés par les Alliés dans leur mémorandum du 4 novembre porté en temps utile à la connaissance des Allemands.
Ce n'était vrai que sur un seul point : I'indemnisation des dommages causés par l'AIlemagne. Pour tout le reste, c'était faux.
En conclusion, la réponse aux contre - propositions des Allemands était négative sauf sur quelques insignifiants points de détail, et donnait à leur gouvernement un délai de 5 jours pour accepter le projet de traité
Mais il n'est pas indifférent de savoir ce que contenaient les contre-propositions allemandes :
[190]
La réponse des Alliés ne fit pas non plus droit à cette contre proposition bien qu'elle eût à la fois le Droit et la Morale pour elle.
Disons tout de suite que cette clause ne fut jamais appliquée. A l'exception des clauses territoriales, les autres non plus, bien sûr, puisqu'elles n'étaient pratiquement pas applicables. Mais les autres, on essaya de les appliquer tandis que celle - ci, on n'essaya même pas : en 1919, le monde n'était pas mûr encore pour Nuremberg.
Le gouvernement allemand protestait encore contre quelques autres dispositions du projet de traité : le statut de la S.D. N. qu'il ne voulait pas signer sous prétexte qu'il n'en était pas membre et qu'il n'avait pris aucune part à sa rédaction ; l'internationalisation des voies navigables et ferroviaires de l'Allemagne qu'il considérait comme une atteinte à la souveraineté et à l'indépendance puisque la mesure n'était pas réciproque ; de nombreuses dispositions de droit privé comme le pillage, le vol, les dettes individuelles, etc.
Ces questions étant sans grand intérêt pour la thèse soutenue dans cette étude, il n'en sera pas fait état ici.
Communiquée sur place le 1S juin à la délégation allemande, la réponse des Alliés parvint au gouvernement allemand le 17 : ce fut un tollé de protestations indignées. A Erzberger seul et au Centre catholique dont il est le leader, la thèse de la non signature paraît une absurdité et, comme il s'emploie avec acharnement à faire admettre dans les couloirs du Reichstag que, si odieuses que soient les conditions des Alliés, il n'y a pas d'autre solution que de se résigner à les accepter, que ce n'est qu'une question de pure forme puisqu'elles ne pourront jamais être appliquées pour l'essentiel, son point de vue gagne du terrain. Le chancelier Scheidemann le sent bien et, pour sortir de l'impasse, il a recours à un artifice : le 20 juin, le Cabinet du Reich se prononce à l'unanimité contre la signature et démissionne.
Le lendemain 21 juin, un nouveau gouvernement présidé par Bauer se constitue qui, le 22, obtient au Reichstag la signature du traité par 237 voix contre 138 et 5 abstentions aux conditions suivantes : « Le gouvernement du Reich allemand est prêt à signer le traité de paix, sans toutefois reconnaître par là que le peuple allemand soit l'auteur responsable de la guerre et prendre l'engagement de livrer les personnes visées ,par les articles 227 à 230. »
Les Alliés n'acceptèrent pas davantage cette formule.
[192]
Le comte Brockdorff - Rantzau avait refusé de continuer à rester le chef de la délégation allemande à Versailles sous prétexte que sa conception de l'honneur ne lui permettait pas de donner sa signature même et surtout « pour la forme » et il avait été aussitôt remplacé par un certain Haniel dont l'histoire ne semble avoir retenu le nom à aucun autre titre : le 23 juin, à 4 h. 40, celui-ci annonçait en accord avec le gouvernement allemand que o« I'Allemagne se pliera à toutes les exigences de ses ennemis : quelques unes des clauses du traité n'y ont été introduites que pour humilier le peuple allemand. « Nous nous inclinons devant la violence qui nous est faite parce qu'après tout ce que nous avons souffert, nous n'avons plus aucun moyen de riposter. Mais cet abus de la force ne peut entacher I'honneur du peuple allemand. » Le même jour, à l'aube, dans la base de Scapa Flow 27 où la flotte allemande de guerre est prisonnière, l'escadre britannique de garde commandée par l'amiral Freemande, quitte la rade et se dirige vers le large pour effectuer des exercices de tir. L'amiral allemand Reuter profite de cette circonstance inespérée pour faire ouvrir secrètement les vannes, les écoutilles et les tubes lance-torpilles de tous les bâtiments. Puis il fait baisser le pavillon allemand à tous les mâts...
Le traité fut signé à Versailles le 28 juin. Signèrent au nom de l'Allemagne les ministres Hermann Muller et Bell. La pièce était jouée. Ce qu'il advint des acteurs ? Le prési dent Wilson rentra en Amérique ulcéré. Là - bas, les Républicains ses adversaires qui l'avaient entraîné dans la guerre n'en avaient pas pour autant cessé leurs campagnes contre lui : ils l'accu[193]saient avant, de méconnaître les intérêts des États - Unis en restant à l'écart du conflit ; après, ils l'accusèrent de mal s'y conduire, de restreindre par trop la liberté du commerce et de l'industrie qu'il leur avait fallu abandonner aux nécessités de la guerre à laquelle ils l'avaient contraint, de lever des impôts trop lourds, de fabriquer des armements en trop grande quantité, etc... Sur ces thèmes d'une rare mauvaise foi, quoique d'une démagogie des plus adroites, ils étaient le 5 novembre 1918 moins d'une semaine avant l'armistice ! sortis vainqueurs aux élections pour le renouvellement du Congrès dont le mandat était arrivé à expiration à cette date. En janvier 1919, lorsque le prési dent Wilson dont le mandat n'arrivait à expiration qu'en novembre suivant annonça son départ pour l'Europe où il avait décidé de prendre part à la Conférence de ta Paix, les Républicains redevenus isolationnistes crièrent que c'était contraire aux usages de l'Union, que cette affaire ne les intéressait plus, etc... et réussirent à émouvoir une importante fraction du Parti démocrate.
A son retour, Wilson fut donc assez fraîchement accueilli : son secrétaire d'État Lansing lui porta le coup fatal en déclarant que pendant toute la durée de la Conférence, il s'était « trouvé dans l'obligation morale de combattre presque toutes les initiatives du président ». Le malaise de celui-ci était d'autant plus grand qu'aucune des initiatives en questionou si peun'avait été retenue. Utilisant les déclarations de Lansing, la presse aux mains des industriels et des banquiers américains auxquels le Traité de Versailles n'apportait rien dans l'immédiat, fit une campagne ardente et serrée à la fois contre le traité et le Pacte de la S.D.N. Finalement, le 17 novembre 1919, les décisions de Versailles n'obtinrent au Congrès que 55 voix contre 49 : la majorité des deux tiers étant requise pour l'adoption, le Traité de Versailles et le Pacte de la S.D.N. étaient repoussés. Aux élections présidentielles qui suivirent, Harding, candidat des Républicains, I'emportait par plus de 16 millions de voix contre 9 millions à Cox, candidat des Démocrates... Malade, soudain frappé (septembre 1919) d'un malaise qui se révéla bientôt comme étant le prélude d'une maladie mortelle, il n'avait pu défendre lui - même l'attitude qu'il avait adoptée à Versailles et qui servait de plateforme à la politique extérieure des Démocrates et profondément déçu, le président Wilson se retira définitivement de la vie publique et mourut inconsolé peu de temps après (1924). Entre temps, il avait tout de même eu la satisfaction, si amère qu'elle soit, de voir son successeur signer avec l'Allemagne (25 août 1921) un traité de paix séparée qui consacrait en grande partie le triomphe de ses principes.
En Allemagne, cependant, ses craintes n'avaient pas tardé à trouver des justifications en abondance. A la levée du blocus (octobre 1919, cf. page 187) le dénuement était général : la demi-famine qui accablait les habitants des centres ouvriers lui survivait. Les grèves [194] atteignaient à l'entrée de l'hiver un niveau jusqu'alors inconnu, le chômage frappait plus d'un million de travailleurs, la Reichsbank s'épuisait à acheter des vivres à l'étranger, le budget national se grevait lourdement d'impôts. Privée d'une importante partie de ses charbon. nages (Sarre) de ses minerais de fer (Silésie) de sa flotte de commerce et de ses chemins de fer en grande partie par les stipulations du traité, dotée seulement d'un équipement industriel épuisé, de la guerre l'Allemagne héritait en outre de finances dans un état lamentable de délabrement. De 1914 à l'armistice, la dette consolidée y était passée de 5 à 96 milliards de marks-or, la dette flottante de 1/2 mil liard à 49, la circulation fiduciaire de 5 milliards 1/2 à 29...
Après le Traité de Versailles, I'inflation ne cessa de croître sans améliorer la situation matérielle des populations : 34 milliards de billets en circulation en janvier 1919, 51 milliards en janvier 1920... Le Mark ne cesse en conséquence de se déprécier : de 4 marks 20 en août 1914, 4,86 en mai 1915, 5,52 en mai 1916, 6,01 à l'armistice, le dollar passait à 14,01 en juin 1919 ; en octobre 1919 il était à 26s83 ; à 47 en décembre et à 84 en mars 1920...
Dans l'opinion allemande, le Traité de Versailles est rendu à juste titre responsable de l'aggravation sans cesse croissante de la situation économique et, à travers lui, ceux qui l'ont signé, c'est-à-dire. dire la coalition gouvernementale des partis moyens. Le 6 juin 1920, elle reçoit le premier désaveu de son comportement politique depuis l'armistice, à l'occasion des élections au Reichstag dont voici les résultats comparés à ceux de 1919 :
| 1920 | 1919 | + OU - | |
| Sociaux-démocrates | 5.900.000 | 11.500.000 | - 5.600.000 |
|
Centre catholique 28 |
5.700.000 | 6.000.000 | - 300.000 |
| Démocrates | 2200.000 | 5.600.000 | - 3.400.000 |
| Indépendants et Spartakistes | 5.000.000 | 2.300.000 | + 2.700.000 |
| Conservateurs | 3.700.000 | 3200.000 | + 500.000 |
| Parti national | 3.600.000 | 2.300.000 | + 1.300.000 |
Telle fut la première manifestation en Allemagne du mécontentement provoqué par les conséquences économiques du Traité de Ver[195]sailles et qui ne cessa ensuite de porter l'opinion vers les extrêmes le communisme, d'une part, le national socialisme de l'autre.
On sait la suite
Et l'Europe ?
Sur ce que la guerre coûta aux Alliés européens, les chiffres les plus pessimistes ont été publiés. Déduction faite des dépenses qu'il leur eût tout de même fallu faire s'il n'y avait pas eu la guerre, l'historien français Pierre Renouvin a retenu ceux qu'a donnés un économiste américain dont il ne cite pas le nom et qui, après examen des différents comptes nationaux les a évalués ainsi en francs de l'époque : 220 milliards pour l'Angleterre, 125 pour la France, 60 pour l'Italie. Pour y faire face, I'Angleterre aurait dû emprunter à l'extérieur environ 32 milliards de francs de l'époque, la France 33 milliards, l'Italie 20 milliards. Sur ces emprunts, étaient dus aux États-Unis 21 milliards par l'Angleterre, 14 milliards 1/2 par la France et 8 milliards par l'Italie. Pour transposer ces sommes en francs actuels, il suffira au lecteur de leur appliquer le coefficient de dévaluation 400 (multiplier par 400).
Tandis que l'Angleterre, la France et l'Italie s'étaient ainsi endettées, que leurs réserves d'or s'étaient épuisées, que leur balance commerciale était devenue incroyablement déficitaire et que leur équipe. ment industriel usé ne leur permettait pas d'en envisager le rétablissement avant longtemps, les États-Unis atteignaient un extraordinaire niveau de prospérité : l'excédent de leurs exportations sur leurs importations qui était de 691 milliards de dollars en 1913, passait à 4 milliards de dollars en 1919 ; leur réserve d'or était passée de 2.930 millions de dollars à 4.283 ; après la guerre comme pendant, ils furent les principaux fournisseurs de l'Europe et cette situation qui se caractérisait déjà pour eux par une créance (cf. ci dessus) globale de 8.750 millions de dollars, ne cessa de s'améliorer 29.
Pour autant, ils ne renoncèrent pas à présenter la note à leurs débiteurs européens. La situation était donc la suivante : une Europe ruinée, condamnée à ruiner l'Allemagne pour rembourser l'Amérique.
En réalité, les choses ne se passèrent pas tout à fait ainsi. Mais ce n'est plus la question. Que des assouplissements soient intervenus dans la suite quant à l'exécution des clauses financières du Traité de [196] Versailles, entre l'Allemagne et ses ex - ennemis européens, d'une part, et quant au remboursement des dettes interalliées à l'Amérique de l'autre, il n'en est pas moins vrai que ces assouplissements sont intervenus trop tard et surtout trop parcimonieusement pour éviter l'effondrement financier de l'Allemagne de 1921 à 1923 et son effondrement politique en 1933. Au reste, à elles seules, les clauses territoriales suffisaient à y provoquer, peut - être à échéance différée mais tout aussi sûrement, cette double catastrophe. Qu'ensuite et en fonction des obstacles dressés sur ses pas par les clauses inadmissibles du Traité de Versailles qui subsistaient encore en 1933, le désir de relèvement de l'AIlemagne ait abouti à la guerre de 1939 45, tout cela est expliqué dans la première partie de cet ouvrage.
Mais, si le Traité de Versailles est à l'origine de cette guerre de 1939.45, qui niera que les responsabilités soient à réexaminer et à refaire les treize procès de Nuremberg sans oublier le quatorzième qui eut lieu à Jérusalem ?
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de l'homme, qui stipule:
ARTICLE 19
<Tout individu a droit à la liberté d'opinion
et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être
inquiété pour ses opinions et celui de chercher,
de recevoir et de répandre, sans considération de
frontière, les informations et les idées par quelque
moyen d'expression que ce soit>
Déclaration internationale des droits de l'homme,
adoptée par l'Assemblée générale de
l'ONU à Paris, le 10 décembre 1948.