AAARGH
Pierre Guillaume
01 43 26 29 08
Amman, le 27 août 2001
Thouars, le 9 septembre 2001
à Lionel Jospin, premier ministre
Candidat à la présidence de la république
Mon pauvre Lionel,
Décidément, la vie est pleine de paradoxes.
Je fais sans doute partie du très petit groupe de personnes qui connaissait la nature présidentielle de tes ambitions politiques personnelles, à une époque où tu faisais encore de l'"entrisme" au parti socialiste, et bien avant que Mitterrand soit élu président de la République. Et je fais partie du groupe encore plus restreint qui a su que cette ambition s'inscrivait dans la continuité d'un rêve d'enfant, tenacement poursuivi.
La personne qui m'avait fait cette révélation nourrissait à ton égard quelque jalousie, et m'avait dit suivre avec inquiétude ta carrière d'apparatchik socialiste et de lambertiste clandestin. Il voyait dans cette duplicité des analogies avec la carrière de Staline!
Cette inquiétude me paraissait très exagérée, parce que ce sont les situations qui font les dictateurs, et pas le contraire Je m'étais souvenu d'une conversation avec Boris Fraenkel, avant la fermeture de la première Vieille Taupe, au 1, rue des Fossés-Jacques, où j'avais brocardé l'entrisme trotskiste en général, qui "depuis 1930, n'a pas amélioré d'un pouce le sort de la classe ouvrière, et n'a servi qu'à fournir des cadres particulièrement retors à la social-démocratie"... Et j'avais simplement répondu en rigolant, à la révélation de ces ambitions présidentielles: "il manque d'ambition!".
La réalisation d'un rêve d'enfant me paraît bien être la seule raison valable pour vouloir être président de la république. Lorsque bien des années plus tôt j'avais abandonné Sciences Po et la préparation de l'ENA pour me lancer dans la lutte contre la guerre d'Algérie, sur les bases défendues par Socialisme ou Barbarie, c'est-à-dire sans la moindre illusion sur la nature sociale réelle du F.L.N., j'avais compris que la "politique" peut être un moyen de faire carrière, mais pas de changer le cours des choses.
Tes "ambitions" m'étaient indifférentes.
Sur le plan personnel, tu me paraissais plutôt "boy-scout" et naïf, peu au fait des dessous de la politique, mais "trop honnête", et sympathique. C'était évidemment faux vu la maîtrise impressionnante avec laquelle tu as su mener ta barque au milieu des écueils innombrables... Mais en l'été 1974, au retour de notre longue marche solitaire sur les flans de la Soufrière, je t'avais interrogé sur ton séjour déjà ancien au Vietnam, et sur la manière dont tu conciliais ta situation de fonctionnaire du ministère des affaires étrangères et de militant lambertiste. J'avais été surpris de t'entendre parler "des bases du socialisme" et autres fariboles, et de découvrir que tu pouvais te montrer idéologue si sectaire.
Puis tu m'avais fait une profession de foi démocratique, fort peu trotskiste, mais qui m'avait paru sincère. Autrement dit, la bureaucratie économique, sanctifiée par le suffrage universel... J'avais vite renoncé à vouloir t'expliquer que c'était justement cela la dictature du capital, et le contraire de la "dictature du prolétariat" et de l'abolition de la marchandise.
Nous étions sur deux planètes théoriques différentes... Je m'étais donc borné à t'expliquer que le suffrage universel peut être manipulé, que la sanction électorale comme source de légitimité peut être d'une nature tout aussi métaphysique que le sacre et le saint chrême de la royauté. Tu avais qualifié de "schumpéterienne" mon analyse plutôt "cynique", selon toi, de la démocratie... Ce qui prouve que tu n'avais pas fait Sciences Po pour des prunes.
En tout cas, dès cette époque, et déjà lors de ton mariage à Sceaux, tu prenais bien soin de ne pas figurer sur des photos collectives susceptibles de devenir compromettantes. En politique, on ne sait jamais ce que sera l'avenir. Il faut être prudent... Toujours est-il que la photo prise par Fabienne, à Mare-Gaillard, où tu figures de dos, mais reconnaissable, en ma compagnie, avec Elisabeth enceinte d'Hugo, et Renée, m'a été volée, dans des conditions bien mystérieuses, après l'éclatement de l'affaire Faurisson. En quelles mains se trouve-t-elle maintenant?
Cette bassesse nous ramène à la politique et à la politique électorale.
Tu sais comme moi qu'en 1995, quelques mois avant les élections présidentielles, Balladur, premier ministre, faisait un candidat de la droite fort présentable et caracolait dans les sondages, loin devant Chirac, que le public avait quelque peu oublié. C'est alors que le CRIF (FRIC en verlan) lui fit savoir combien il serait opportun et souhaitable, pour les raisons purement éthiques que l'on sait, qu'un président de la république française fît une déclaration reconnaissant officiellement et devant l'Histoire la responsabilité de l'Etat français dans le "génocide des juifs". Si le candidat Balladur prenait courageusement l'engagement d'être ce président-là, il bénéficierait de l'appui de toutes les forces morales du pays...
M. Balladur refusa de prendre cet engagement.
Soucieux par-dessus tout de la moralité française, le CRIF se tourna donc vers le candidat Chirac, que même ses proches commençaient à abandonner, et lui fit part de ses préoccupations éthiques.
Chirac, n'écoutant que sa conscience, prit l'engagement qu'avait refusé Balladur.
Les médiats, dont on connaît l'attachement aux valeurs morales les plus hautes, et qui, la veille encore, brocardaient Chirac et ironisaient sur les aléas de la popularité, changeaient brusquement de ton, et Chirac effectuait une remontée spectaculaire dans les sondages, qui lui permettait d'évincer le candidat Balladur, puis d'être élu président de la république.
En homme d'honneur, Jacques Chirac exécutait la clause du contrat synallagmatique qu'il avait passé avec sa conscience peu de temps après avoir été élu.
Pourquoi raconter cette histoire que tu connais aussi bien que moi? Parce que Schumpeter avait effectivement sous-estimé l'influence du fric et de l'éthique sur les élections?
Eh bien non, je le raconte parce que j'ai pensé que tu avais pensé à cela lorsque tu as commis, en Palestine occupée, un "lapsus" soigneusement calculé en qualifiant de "terroriste" le Hezbollah. C'était manifestement un message fort que tu lançais, en direction de la "communauté" pour lui faire connaître que tu étais pour Israël, un allié plus sûr, alors que Chirac à cette occasion prenait l'option inverse.
Dans les années soixante, le "rapport de forces" était un véritable tic verbal auquel on reconnaissait les lambertistes parmi les trotskistes. La "politique" ne consiste-t-elle pas à analyser le rapport de forces et à se placer au lieu géométrique d'équilibre? Mais où se trouve-t-il?
Là, vois-tu, là, tu as passé les bornes. Le Hezbollah venait justement de faire preuve d'une extraordinaire maturité politique au cours de l'évacuation du sud-Liban par l'armée israélienne. Les collaborateurs de l'armée d'occupation avaient commis de nombreuses exactions, exécutions et tortures. Le Hezbollah, qui avait été l'âme de la résistance, avait subi de lourdes pertes et vu bien des militants et leurs proches torturés. Il n'a exercé aucune représaille! Il a livré les cas les plus graves de tortionnaires et de crimes de sang à la justice libanaise, tout en sachant que les peines infligées seraient très modérées. Ce faisant, à la Libération, il a interrompu le cycle fatal des vengeances et des représailles... et montré qu'il avait de la paix une conception d'avenir.
Quand on représente officiellement la fraction de la France qui se réclame de la Résistance, on ferme sa gueule. Au terme d'une occupation certainement moins longue et moins quotidiennement oppressante, les divers courants issus de la Résistance, bien incapables d'innover quoi que ce soit, y ont substitué l'épuration et la vengeance. On n'a pas le droit de faire de la politique électorale sur le dos de gens infiniment plus dignes et respectables que sont les Palestiniens.
Jusque-là la Vieille Taupe avait donc suivi avec ironie et patience le déroulement de ta carrière. Je t'avais fait tenir différents documents. Le dernier avait été une lettre collective du 24 septembre 1983, adressée au premier secrétaire du Parti socialiste à l'occasion du congrès de Bourg en Bresse. A l'occasion je t'avais fait tenir un dossier copieux au siège du parti, et j'avais remis copie, à Bourg en Bresse même et en main propre, du même dossier à Roland Dumas et à Pierre Joxe. Mais j'avais compris qu'il ne fallait plus rien attendre de toi avant même que tu ne rencontres Renée par hasard dans l'autobus, et que tu lui dises, apparemment désolé, "avec les positions prises par Pierre, nous serons obligé de cesser de nous rencontrer".
J'avais pourtant apprécié que, devenu ministre, tu traites, sans courage excessif, mais avec un certain doigté, les différentes affaires de révisionnisme apparues dans l'Education nationale, dont l'une impliquait une amie d'adolescence de ton épouse, et un membre éminent du "Parti des travailleurs". Je savais aussi que tu respectais ton père, militant pacifiste, lui, qui ne s'était rallié qu'avec réticence et regrets à la cabale contre Rassinier, après avoir été copieusement désinformé. Sans attendre grand chose j'espérais cependant que tu prendrais soin de respecter les formes et la loi. La Vieille Taupe ferait le reste.
Hélas! le vote de la loi Fabius-Gayssot, préparé par la provocation de Carpentras a fait voler en éclats les dernières lignes de résistance. Non seulement cette loi dogmatique est intellectuellement inacceptable en elle-même, mais la répression des révisionnistes est sortie du cadre légal, pour devenir hystérique, au fur et à mesure que la documentation négatrice de la chose devenait irréfutable.
Dans ma précédente lettre ouverte je relevais déjà quelques-unes des abominations que tu avais couvertes. Depuis la liste s'est considérablement allongée. La révocation de Serge Thion du CNRS, les condamnations de Jean Plantin, mais surtout l'annulation parfaitement illégale de ses diplômes sont des taches indélébiles. Et cette andouille de Jack Lang, ton ministre, qui dans une réponse à Jacques Verker, allant bien au delà du texte de la loi Fabius-Gayssot, proclame administrativement le dogme de l'"extermination des Juifs"!
Trop c'est trop!
Et, la goutte d'eau, ma condamnation à cent vingt jours-amende, c'est-à-dire en pratique à soixante jours de prison ferme, puisque je n'ai plus les moyens de payer, et qu'au surplus je refuse par principe la discrimination selon la richesse qu'implique ce système des jours-amende. Je risque donc d'être incarcéré, un jour ou l'autre, pour une lettre à trente-neuf membres constituant la section chimie de l'académie des sciences, à moins que tu ne fasses payer toi-même l'amende (6, rue Joseph Bédier, 75634 Paris cedex 13) sur quelques fonds secrets du gouvernement.
Pour l'ensemble de ces raisons, la Vieille Taupe a décidé d'abandonner sa neutralité bienveillante, et de faire tout son possible pour te faire battre aux élections qui s'annoncent serrées.
Car les temps sont venus pour la vieille taupe de montrer qu'elle existe.
On sait qui a fait Jacques Chirac président de la République française. Mais as-tu jamais pensé que, sans la Vieille Taupe, tu ne serais pas premier ministre ?
Non pas que la Vieille Taupe ait joué le moindre rôle dans des élections qu'elle méprise, ni contribué à déplacer une seule voix. Elle n'a pas joué non plus le moindre rôle dans les multiples affaires qui émaillent, et en quoi se résume, la dite "vie politique", ni dans les coups de pieds qui se donnent sous la table. Elle n'est pour rien, et n'a pas compris grand chose à la miraculeuse dissolution provoquée par Chirac, d'où est résultée ton investiture... Alors ?
C'est pourtant simple. Tu es premier ministre de gauche dans un pays qui vote majoritairement à droite. De quelque côté que l'on se tourne, tu ne serais pas premier ministre si la droite n'avait pas été saucissonnée et émasculée par l'anathème lancé par le Bnai Brith (les fils de l'Alliance) contre Jean-Marie Le Pen, et par la diabolisation médiatique systématique qui en était résultée.
Cet anathème et cette diabolisation n'avaient rien de nécessaire ni d'inévitable. D'une part parce que la droite nationale dite extrême, depuis la guerre d'Algérie, était plutôt pro-israélienne. Des liens avec le Mossad avaient été tissés du temps de l'OAS. Jean-Marie Le Pen n'est absolument pas antisémite.
Des organisations comme le MRAP, la LICRA ou la Ligue des droits de l'homme manipulaient l'immigration à leur gré en instrumentalisant l'"antirascisme" et en utilisant Le Pen comme bouc émissaire. Mais chez certains dirigeants pointait la crainte que l'immigration musulmane n'acquière son autonomie politique et ne se laisse plus si facilement manipuler.
Pour toutes ces raisons, en 1987, un rapprochement était en train de s'opérer et allait même se matérialiser par une invitation officielle à Jean-Marie Le Pen à se rendre en visite en Israël. La seule chose qui fit finalement capoter l'opération fut la crainte des instances juives françaises d'une conjoncture où le développement du révisionnisme historique deviendrait incontrôlable. D'où le piège tendu de 13 septembre 1987 à Jean-Marie Le Pen, et l'affaire du "détail".
Mais d'où provenait cette crainte qui tenaillait si fort les dirigeants juifs en France, sinon de l'affaire Faurisson ? Et sans la Vieille Taupe, y aurait-il eu une "affaire Faurisson"?
Sans la publication du livre de Serge Thion, sans l'avis de Noam Chomsky en tête du Mémoire en défense, sans l'interview d'Ivan Levaï, obtenu par moi, sans le tract Notre Royaume est un prison et l'intervention des Cohn-Bendit, et que sais-je encore... Autrement dit, sans la décision irrévocable que j'ai prise en septembre 1978 de m'engager corps et âme, l'affaire Faurisson, n'aurait été qu'une bulle qui crève à la surface des médiats, vite masquée par une campagne d'indignation vertueuse qui aurait suffi à resserrer les boulons du conformisme antifasciste pour vingt ans. Et les dirigeants juifs auraient pu dormir sur leurs deux oreilles, et utiliser Le Pen à leur guise...
Et... tu ne serais pas premier ministre! tout simplement parce que la France aurait un gouvernement de droite. Ce qui d'ailleurs ne changerait rigoureusement rien au sort du prolétariat.
Si cet argument ne te convainc pas, cet autre t'intriguera peut-être: Si ta police est bien faite et les R.G. efficaces, tu dois savoir que si la Vieille Taupe n'est pour rien, faute d'avoir pu s'en occuper, dans la défaite de Gayssot à Béziers, une réunion discrètement organisée dans les environs de Blois n'a pas été étrangère au déplacement de quelques voix, et à la déconvenue de Jack Lang. La Vieille Taupe n'est pas complètement étrangère non plus à la gamelle de Catherine Trautmann à Strasbourg. Que veux-tu ? Un nombre croissant d'immigrés n'est plus dupe des tartuferies de la gauche.
Autrement dit, l'avenir est devenu aléatoire. Le résultat des élections est aléatoire, le CRIF et le fric ne tiennent plus toutes les cartes. Nous entrons dans une nouvelle ère, l'ère des accidents nécessaires selon la formule de Chaulieu.
Ce pourquoi la Vieille Taupe est allée à Thouars.
Mon pauvre Lionel, les temps sont difficiles, et ça ne fait que commencer.
Pierre Guillaume
P.S.: Pour la réalisation de ton rève d'enfance, qui à ce titre est aussi repectable que tout autre, il y a encore une solution. Il suffirait que tu t'en tiennes à la profession de foi démocratique que tu m'avais faite au retour de la Soufrière et que tu commences à respecter, progressivement et avec doigté, ta promesse de 1981: "Il ne sera jamais question en France de censurer un livre d'histoire". Ce qui supposerait que dans l'immédiat soit désavouée le retrait illégal des diplômes de Jean Plantin par l'université.
Il faudrait ensuite que, progressivement, tu manifestasses, conformément à ta déclaration publique à Normal Sup. le 3 avril 1995: "Je suis personnellement hostile à la censure". J'avais bien compris à l'époque que l'insistance à peine perceptible que tu avais mise sur le mot personnellement voulait me signifier que, politiquement, ce n'était pas tout à fait la même chose. Le moment serait venu de faire preuve d'un peu de personnalité.
Enfin il faudrait que, campé sur une opposition politique fermement mise en spectacle, tu dénonçasses le caractère exagéré, et même pathologique pour la démocratie, de la diabolisation de Jean-Marie Le Pen et que tu fasses savoir officiellement que, de ce simple point de vue démocratique, il serait souhaitable qu'il obtînt les cinq cents signatures pour pouvoir se présenter au suffrage universel. A ces conditions, c'est encore jouable.
P. G.