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Interview des jumeaux Irène H. et René S.

Jean-Marie Boisdefeu

On sait que, depuis un certain temps, des chercheurs ont entrepris de recueillir avec frénésie les témoignages – écrits, oraux ou vidéo – des derniers survivants de l’Holocauste. La plupart de ces témoignages ne sont pas accessibles au public et les chercheurs n’y ont accès qu’après avoir démontré qu’ils n’étaient pas mécréants. Toutefois, nous avons pu nous procurer la copie d’un de ces témoignages : il s’agit de l’interview d’un couple de jumeaux déportés de Theresienstadt à Auschwitz en décembre 1943 à l’âge de 6 ans. [1] Ces enfants – prénommés Irène et René – étaient accompagnés de leur mère mais ils en furent séparés assez vite dans des circonstances qu’ils ne peuvent pas décrire : il ne faut pas, bien entendu, perdre de vue qu’ils n’avaient que 6 ans et que les faits décrits sont vieux de plus d’un demi-siècle. Qu’est-ce que le chercheur peut retenir de leur témoignage ?
Pour commencer, il faut constater que ce témoignage est conforme à ce qu’on croit savoir par ailleurs de tous ces témoignages : l’absence de sens critique chez les interviewers et le respect des dogmes par les deux intervenants les caractérisent ; de la sorte, ils sont décevants pour celui qui doute, pour qui rien n’est acquis et qui cherche ; parfois même, ils tournent au bavardage, bavardage inconsistant que les interviewers enregistrent néanmoins scrupuleusement. Exemple de ce bavardage :

Question : «  Vous aviez 8 ans ? »
Irène : « Oui, j’allais sur mes 8 ans. »
René : « Tu avais, tu avais... tu venais d’avoir 7 ans en décembre. Tu avais fêté tes 7 ans en décembre. »
Irène : « Oh, je venais juste d’avoir 7 ans ! »
René : « Tu avais juste un peu plus de 7 ans. Comme moi. C’est pourquoi je m’en souviens. »

L’interview apporte néanmoins un certain éclairage sur l'histoire du camp d'Auschwitz-Birkenau, notamment sur l’épisode célèbre de la liquidation du Camp des Familles en mars 1944.

Les « expérimentations »
On sait qu'à une certaine époque, les jumeaux étaient sélectionnés à leur arrivée à Birkenau aux fins, dit l’histoire officielle, de servir à des « expérimentations douloureuses » dans le laboratoire du docteur SS Mengele. On peut déjà se demander a priori si les divers intervenants de cette interview ne confondent pas, à la suite des historiens, expérimentation et observation. Mais qu’en disent donc nos deux jumeaux ? 
Irène – laquelle est, comme tout le monde, soumise depuis un demi-siècle à un endoctrinement intensif qui a pu corrompre sa mémoire – se souvient bien d’un hôpital et d’un cabinet médical. Il lui semble qu’elle y a passé beaucoup de temps et qu’elle y a été très malade. Elle se rappelle qu’on lui a prélevé du sang au côté gauche du cou et aussi au bout des doigts, qu'on l’a mesurée, pesée et passée aux rayons X, qu'elle a reçu des injections et qu'on a relevé sa température. Tout cela – elle n’en doute pas – dans le cadre des « expérimentations » de Mengele. 
En revanche, René ne se souvient pas d’avoir été aussi souvent à l’hôpital que sa jumelle. René ne se souvient pas non plus de tous ces examens ; il se souvient tout juste d’avoir été mesuré une fois et il se souvient du mot « Röntgen ».

Le cadre de vie
De ce qu’ajoutent Irène et René, il apparaît clairement que les jumeaux étaient séparés. En fait, ils ne vivaient même pas au sein d’un groupe de jumeaux de même sexe. Ainsi, Irène affirme qu’il y avait des femmes adultes dans sa baraque ; de son côté, René assure aussi qu’il vivait en compagnie d’hommes adultes. Mais qui étaient ces adultes ? L’interviewer pense tout de même à poser une question intelligente : quelle langue parlaient-ils entre eux ? Irène dit qu’ils parlaient tchèque et allemand (leurs parents venaient d’Allemagne). Irène ajoute qu’il y avait aussi dans sa baraque des gens qu’elle ne comprenait pas.

La probable vérité
Tout cela est bien maigre mais on peut tout de même tenter d'en tirer des enseignements.
Tout d'abord, il faut se demander si Irène et René ont été sélectionnés comme jumeaux.
La réponse est clairement non ; en effet, ils faisaient partie d’un convoi composé de 981 hommes et 1.510 femmes et arrivé à Auschwitz le 16 décembre 1943 en provenance de Theresienstadt (Tchécoslovaquie) ; pour une raison que les historiens ne peuvent donner (et qui est, pour les révisionnistes, qu'on a jamais gazé personne à Auschwitz), les juifs des convois arrivés de Theresienstadt furent tous immatriculés et envoyés dans la section du camp appelée « Camp des Familles » ; le convoi d'Irène et René n'échappa pas à cette règle et tous furent immatriculés ; les numéros qui ont été donnés à nos faux jumeaux dont le nom de famille était Guttman (Ils en ont changé, depuis.) correspondent aux numéros qui ont dû être donnés aux déportés dont l’initiale du nom était G ; cela signifie donc clairement que nos deux jumeaux n’ont pas été immatriculés comme jumeaux [2] .
Ont-ils pu tout de même faire l'objet d'observations en tant que jumeaux ?
On ne peut en être sûr, ne fût-ce que parce qu'ils étaient des faux jumeaux, lesquels ne pouvait intéresser Mengele pour la raison que les faux jumeaux n’ont rien de plus en commun que des frères et sœurs nés dans des accouchements différents ; certes, on constate que, dans les convois de juifs hongrois, des faux jumeaux ont été sélectionnés en grand nombre mais, il semble que ce soit à la suite de bévues répétées de sélectionneurs sans formation médicale.
Le fait que nos jumeaux aient été séparés indique aussi qu'ils ne firent pas partie du groupe de jumeaux retenus par Mengele car les observations sur des jumeaux n’ont de sens que si elles sont parallèles et simultanées. Il s'ensuit qu'ils ont été traités de la même façon que les autres enfants : ils durent vivre avec leur mère (car les Allemands ne séparaient pas les enfants de leur mère) et, à sa mort, ils durent être confiés à des âmes charitables.
Quant aux traitements médicaux qu'Irène a subis, ils ne prouvent strictement rien sinon peut-être qu'a contrario, elle a été soignée correctement parce qu'elle était tombée malade. On relèvera le fait qu'il est anormal que ce qui pourrait servir à décharger les Allemands leur soit mis à charge.
Par la suite, en mars 1944, le camp des familles fut « nettoyé » pour faire place à de nouveaux arrivants de Theresienstadt ; les aptes, disent les historiens, furent envoyés dans des camps de travail (à Heydenbrecht notamment) et les inaptes furent gazés ; nos deux jumeaux  auraient donc dû être gazés. Or, ils ne l'ont pas été et ceci constitue une deuxième preuve de ce que les gazages d'inaptes sont une fable. Nos deux jumeaux sont vraisemblablement sortis du camp des familles avec les autres inaptes tchèques et envoyés dans d'autres sections du camp de Birkenau (où ils vécurent avec des détenus de leur sexe dont certains parlaient d'autres langues que l'allemand et le tchèque).

Epilogue
Il reste à préciser le sort ultérieur de nos jumeaux. En 1945, les inaptes (dont Irène et René) ne furent pas évacués par les Allemands. Les historiens insinuent que les Allemands avaient fait le projet de les exterminer mais n’en ont pas eu le temps. (Ce serait donc la troisième fois que nos jumeaux auraient échappé à la mort !) Évidemment ! La vérité est que les Allemands ne voulurent pas obliger les malades et les faibles à une évacuation qui devait se faire dans des conditions difficiles ; ils n'y avaient d'ailleurs aucun intérêt et, pour eux, c'était là une bonne occasion de se débarrasser de détenus inutiles et encombrants. Nos deux enfants furent donc libérés à Auschwitz même par les Russes. A partir de là, ils furent tout à fait séparés : Irène fut recueillie par une famille catholique polonaise, puis elle fut prise en mains par des organisations juives et envoyée à Bratislava ; de là, elle vint en France puis fut envoyée aux États-Unis où elle fut adoptée par une famille juive. Elle eut les honneurs de la couverture de Life, grâce à quoi elle retrouva son frère en 1950. De son côté, René avait été envoyé dans un hôpital mais il ne sait pas où puis dans un orphelinat catholique à Kosice (Slovaquie) ; ensuite, il fut recueilli par diverses familles slovaques jusqu’à son départ pour les États-Unis.

En résumé, nos deux jumeaux n'ont pas eu une enfance enviable et on ne peut que le regretter ; du moins n'ont-ils  pas été gazés et cela, les historiens devraient en donner la raison : simplement et sans menacer de prison ceux qui leur posent la question. 


NOTES

[1]

US Holocaust Memorial Museum, Washington (USA). (RG-50.030*0320). Interview réalisée le 24 avril 1995 et archivée sur disquette WP5 (44 p.). 

[2]

D‘après l’association des jumeaux d’Auschwitz, CANDLES, ils ont reçu les n° 160061 (pour René) et 70917 (pour Irène qui, à l’époque, se prénommait Renata).


Article paru dans Akribeia, n° 4, mars 1999, p. 210-211. Directeur d'Akribeia : Jean Plantin, 45/3, route de Vourles, F-69230 Saint-Genis-Laval. Prix des n° 1 et 2 : 20,5 € fco ; des n° 3 et 4 : 21,5 € fco ; des n° 5 et 6 : 18 € fco.


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