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Le « Plan Birobidjan » des Allemands

Jean-Marie Boisdefeu

Début 1940, les Allemands proposèrent aux Soviétiques la réimplantation en Sibérie de plus de 2 millions de juifs allemands et polonais.

L’éditeur parisien Flammarion vient de publier la traduction française du livre du général soviétique Petrenko, commandant de la division de l’Armée Rouge qui libéra le camp d’Auschwitz. Cette traduction est suivie d’une longue étude des chercheurs juifs Ilya Altman et Claudio Sergio Ingerflom. Si le livre de Petrenko est sans intérêt, par contre l’étude de Altman et Ingerflom contient des éléments inédits du plus grand intérêt. [1]
Nous n’avons pas l’intention de rendre compte de tous les points de l’étude en question –bien que certains ne manquent pas d’intérêt- mais uniquement de ceux qui peuvent nous permettre de mieux comprendre le sort qu’ont connu les juifs restés dans les territoires conquis par les Allemands.
Le lecteur notera que les commentaires et chiffres repris sont de Altman et Ingerflom, les nôtres étant repris entre crochets [ ] ou en notes de bas de page.

La « Région autonome juive »  (« RAJ »)
Tout d’abord, un rappel qui sera utile par la suite : en 1933, les Soviétiques créèrent la « Région autonome juive » (en abrégé la « RAJ ») sur le territoire du Birobidjan, territoire situé dans l’est de la Sibérie, pas très loin de Vladivostok.
Sa création date donc de l’arrivée de Hitler au pouvoir [laquelle fut suivie de la déclaration de guerre des juifs puis de la riposte allemande, cette dernière engendrant le problème des réfugiés juifs]. Mais il ne s’agit que d’une coïncidence ; en fait, les Soviétiques se désintéressèrent totalement du sort des juifs allemands et, en 1938, ils ne participèrent même pas à la Conférence d’Evian organisée par les Américains pour résoudre le problème. Le Birobidjan était donc de fait réservé aux seuls juifs soviétiques, lesquels ne se pressèrent d’ailleurs pas d’émigrer dans une région aussi reculée et inhospitalière.

La Commission mixte germano-soviétique de rapatriement
En Septembre 39, Allemands et Soviétiques envahirent la Pologne et se la partagèrent, les Soviétiques annexant tout simplement l’est du pays au profit de l’Ukraine et de la Biélorussie ; en février/mars 40, les Polonais de cette zone furent officiellement intégrés dans la population soviétique et reçurent le « passeport » interne, équivalent de la carte d’identité. [2]
Allemands et Soviétiques créèrent alors, en octobre 39, une commission mixte germano-soviétique pour régler les conditions de l’échange des populations allemande et slave dans la Pologne occupée et le rapatriement de Polonais qui s’étaient retrouvés bloqués à la fin des hostilités dans une zone qui n’était pas celle où ils étaient domiciliés.
Il est à noter que les juifs ne figuraient pas de façon explicite dans la liste des gens à échanger. Or, on sait qu’un grand nombre d’entre eux s’étaient enfuis devant les Allemands et se trouvaient dans la zone soviétique. Les Allemands n’ayant pas déployé « un grand zèle pour empêcher les juifs de s’enfuir », ces derniers étaient même passés librement dans la zone soviétique jusqu’en novembre 39 ; ils furent encore nombreux à passer clandestinement la frontière par la suite et cela jusqu’à la rupture entre Allemands et Soviétiques en juin 41. Entre 300.000 et 500.000 juifs de la zone allemande se retrouvèrent ainsi dans la zone soviétique.
Cette commission mixte eut l’occasion de se réunir plusieurs fois entre 1939 et 1941 mais sans grand résultat : seul le cas de quelques dizaines de milliers de réfugiés fut réglé –dont une minorité étaient des juifs.
Le partenaire des Allemands dans ces discussions était une commission spéciale créée en novembre 39 dans le cadre du NKVD et présidée par Beria ; elle se proposait de renvoyer [encore lui aurait-il fallu l’accord des Allemands] les réfugiés « socialement étrangers », les réfugiés « politiquement suspects » et également les inaptes (vieux, malades, etc.) ; les aptes eurent à choisir entre l’expulsion ou le travail dans les chantiers du Nord : seule une minorité optèrent pour cette solution et devinrent citoyens soviétiques. Ceux qui refusèrent soit le travail et la nationalité soviétique soit le retour dans la zone allemande [Nous avons vu que les Allemands n’en acceptèrent pas beaucoup.] furent déportés en Sibérie et dans le nord de la Russie. Leur nombre aurait été de 880.000 dont 30% étaient des juifs [ce qui ferait 264.000].
[Tout cela était bien connu, du moins pour l’essentiel, mais la suite ne l’était guère et même, selon nous, pas du tout.]

Le « Plan Birobidjan » des Allemands
Se référant à G.V. Kostyrchenko [3], Altman et Ingerflom rapportent ensuite un fait « important mais peu connu » : la proposition « surprenante » [pour des exterminationnistes, bien entendu] formulée début 1940 dans deux lettres en provenance des offices pour l’émigration des juifs de Berlin et Vienne « où officiaient respectivement Heydrich et Eichmann » [4]. Ces deux lettres étaient adressées au Département des Migrations du gouvernement soviétique ; elles demandaient d’accueillir la population juive du Reich dans la RAJ (le Birobidjan.) et l’Ukraine occidentale (la Pologne annexée par les Russes).
Cette demande, précisent encore les auteurs, avait été faite dans le cadre du « Plan Birobidjan » ; ce plan, « resté pratiquement inconnu », proposait l’émigration de quelque 350.000 à 400.000 juifs du Reich (Allemagne, Autriche et Tchécoslovaquie) et de près de 1.800.000 juifs polonais vivant dans la Pologne annexée par les Allemands et dans le Gouvernement Général. [5]
Nos auteurs doivent bien en conclure : « Cet épisode confirme qu’en 1940 les nazis n’avaient pas encore planifié l’extermination totale des Juifs et cherchaient activement des voies pour ‘s’en débarrasser’ ».
La demande fut refusée pour le motif –en fait, un prétexte- que les accords de rapatriement conclus entre Allemands et Soviétiques ne prévoyaient l’évacuation vers l’URSS que des seuls Ukrainiens, Biélorussiens, Russes et Rusiny [6]. Quelle fut alors la raison véritable de ce refus d’accueillir les juifs allemands et polonais ?  Altman et Ingerflom disent que la RAJ avait besoin de main-d’œuvre et se proposait d’accueillir chaque année 15.000 juifs polonais réfugiés dans la zone soviétique. Toutefois, ajoutent-ils, le régime soviétique souffrait d’espionnite et vivait dans la crainte d’être infiltré par une 5ème colonne ; ce serait là la raison du refus de l’offre allemande par Staline [lequel, on le sait, avait tendance à envoyer au goulag tous ceux qui avaient connu l’Occident].

[En résumé, il est de plus en plus absurde d’affirmer que Hitler avait conçu de longue date un plan d’extermination des juifs européens.]


NOTES :

[1]

Général Petrenko, Avant et après Auschwitz suivi de Le Kremlin et l’Holocauste 1933-2001 par Ilya Altman et Claudio Ingerflom, Flammarion, 2002 (original en russe paru en 2000), 285 pages dont 67 pages pour l’étude de Altman et Ingerflom. Ylia Altman est directeur du Centre d’études sur l’Holocauste à Moscou. Il a écrit un des commentaires de la version française du Livre Noir paru chez Solin-Actes Sud en 1995. Claudio Sergio Ingerflom est directeur de recherches au CNRS à Paris. L’éditeur affirme que l’étude de ces deux chercheurs est « fondée sur les archives ouvertes depuis peu et les travaux les plus récents ».

[2]

Parmi eux, les quelque 1.300.000 juifs qui y résidaient, chiffre dont il faudrait d’ailleurs déduire –car ce chiffre date du recensement de 1931- ceux qui avaient émigré, notamment en Europe Occidentale, entre 1931 et 1939.

[3]

Gennadi V. Kostyrchenko, Tainaia Politika Stalina. Vlast’i antisemitizm (La politique secrète de Staline. Le pouvoir et l’antisémitisme), Moscou, 2001, p. 120-121. Le livre n’a malheureusement pas encore été traduit en anglais. Kostyrchenko est un chercheur travaillant aux anciennes archives centrales du parti communiste ; il aurait accès à des archives secrètes encore fermées aux autres chercheurs.

[4]

Les auteurs semblent mettre ces deux intervenants sur le même pied et c’est évidemment une erreur ; peut-être faut-il comprendre que la lettre de Berlin était signée par Heydrich et celle de Vienne par Eichmann.

[5]

En l’occurrence, ce chiffre de « près de 1.800.000 » est sans grande importance mais il nous donne l’occasion de vérifier à nouveau le peu de sérieux des statistiques de la SS (et plus précisément de son spécialiste des affaires juives, à savoir cet illettré d’Eichmann) ; comme l’a brillamment établi Sanning, il ne devait pas être resté beaucoup plus d’un million de juifs polonais dans la zone allemande.

[6]

Les Rusiny, précisent les auteurs, étaient « des Ukrainiens habitant les régions occidentales de l’Ukraine et ayant vécu sous juridiction austro-hongroise». [Comme, par exemple, la Bucovine du Nord ?]


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