[...]
Une autre bombe, d'un autre genre, allait bientôt éclater:
l'avant-propos de Noam Chomsky au livre que Faurisson publiait
pour le procès, son Mémoire en défense.
Quelque temps auparavant, excédé par les remontrances
absurdes qui lui pleuvaient de Paris à propos de la signature
qu'il avait donnée à une pétition circulant
en Amérique en faveur des droits civils de Faurisson, Chomsky
envoya une lettre qui faisait une sorte de mise au point sur les
principes de la défense des libertés. Elle était
adressée à celui qui, dans l'ombre, avait déclenché
cette petite campagne de pression en demandant à tous ceux
qui connaissaient Chomsky à Paris d'insister auprès
de lui pour qu'il se dégage de cette affaire et s'en démarque,
l'inévitable Vidal-Naquet. J'en reçus copie. Ce
texte me parut si clair, dans sa brièveté, que je
demandai par téléphone à Chomsky de m'autoriser
à le traduire et à le publier. J'avais fait de même
à un moment où il avait été bassement
attaqué par Claude Roy dans Le Nouvel Obscènateur.
Il me dit qu'il allait relire le texte, en expurger ce qui pouvait
avoir un caractère personnel et me l'envoyer pour que j'en
fasse l'usage qui me semblerait bon. C'était le moment
où le mémoire en défense de Faurisson était
à la composition. Je mentionnai l'idée d'y joindre
ce texte et Chomsky, qui ne pouvait voir que de très loin
la cabale qui se formait et qui n'y attachait guère d'importance,
me répéta que j'étais, sur place, le meilleur
juge de l'usage à faire de ce texte. Il figure donc en
avant-propos du livre de Faurisson.
"Les remarques qui suivent sont tellement banales que je
crois devoir demander aux gens raisonnables qui viendraient à
les lire de bien vouloir m'excuser." Ainsi commence ce texte,
à juste titre. L'auteur explique pourquoi il a signé
une pétition en faveur des droits de Faurisson (61), comme il aurait signé toute autre pétition
en faveur de toute autre personne, quelles que soient ses idées
politiques. Et, dit-il, c'est justement dans le cas où
ces idées politiques nous paraissent en elles-mêmes
condamnables que nous devons défendre le droit de les exprimer.
Faire le contraire, c'est céder aux courants souterrains
du totalitarisme. "Il est trop facile de défendre
la liberté d'expression de ceux qui n'ont pas besoin d'être
défendus". Il termine en disant que les arguments
avancés par ceux qui accusent Faurisson d'être un
antisémite ne lui paraissent pas convaincants.
A peine paru, ce texte provoqua une nouvelle avalanche de lettres
alarmistes. Des gens qui voyaient en Chomsky le grand rénovateur
de la linguistique, ou même qui tout simplement révéraient
en lui un grand homme -- parce qu'ils ont des besoins de révérence
-- mais qui se foutaient du tiers comme du quart de ses activités
politiques, lui représentèrent que son association
avec des individus douteux et tarés, faisant "objectivement"
le travail des nazis, allait ruiner son crédit politique
et saper les bases de sa lutte contre l'impérialisme américain.
Un peu ébranlé par cette hystérie et surtout
désireux de poursuivre une lutte politique qui embraye
sur l'actualité, Chomsky m'écrivit en me demandant,
s'il en était encore temps, de retirer le texte. Il avertit
en même temps l'un de ses correspondants parisiens, un fantaisiste
culturel connu sous le nom de Jean-Pierre Faye. Au reçu
de cette missive, je téléphonai aux Etats-Unis pour
dire que le texte était déjà imprimé
et publié. Fallait-il le retirer? "Non, ça
va comme ça. Forget about my letter." Mais le lendemain,
on voyait se glisser à la télévision, dans
une émission sur les femmes d'Anne Sinclair, "L'invité
du jeudi", un Jean-Pierre Faye mélodramatique, qui
brandissait l'aérogramme de Chomsky en affirmant que celui-ci
retirait son texte, contre-vérité aussitôt
reprise par l'ensemble de la presse. Il en profitait pour réclamer
la saisie du livre de Faurisson. Je passai un démenti au
Monde qui le publia, tronqué (62).
Alors on vit se lever une houle de vociférations, de protestations.
Ah, le Chomsky! le traître! le petit-fils de rabbin qui
ose se mêler de ce qui ne le regarde pas, nous donner des
leçons de morale, avec sa "hargne anti-française"!
Il ose ne pas admirer l'intelligentzia française, on va
lui faire rentrer sa linguistique dans la gorge. Dans la presse,
c'est devenu l'affaire Chomsky, rebondissement de l'affaire Faurisson.
Encore une fois, Vidal-Naquet était venu au secours des
éditions de la Vieille Taupe: les ventes remontèrent
en flèche, malgré les refus et les tracasseries
de beaucoup de libraires. La presse étrangère s'en
mêla, articles dans le New York Times, en Allemagne,
en Scandinavie, en Italie. Chomsky ne se laissa pas accabler par
les calomnies et déformations en tout genre. Il répondit
aux accusations fausses, il donna des interviews au Monde,
à Libération, qui relancèrent l'ire
des intellectuels galonnés. Il publia une longue explication
dans The Nation. La palme revint, comme presque toujours,
au Nouvel Obscènateur, sous la plume de Jean-Paul
Enthoven: "Et sa théorie instrumentaliste du langage,
cette 'grammaire générative' qui refusa toujours
de se donner les moyens de penser l'inimaginable, c'est à
dire l''Holocauste', avait-elle besoin du biais Faurisson pour
s'accorder une bien pauvre légitimité?" (n·
841, 22 décembre 1980).
Devant ce déferlement, je me résolus à intervenir.
Le 3 janvier 1981, après avoir reçu par téléphone
un accord de principe sur sa publication, j'envoyai au Monde
le texte suivant:
MISE AU POINT
Attaqué depuis six mois dans de nombreuses publications, et à plusieurs comptes -- l'affaire Faurisson, les positions de Chomsky, le Cambodge -- je n'ai pas cru devoir répondre à chaque fois et à chacun de mes détracteurs. J'attendais que le débat s'élargisse, qu'il aborde enfin aux rivages du rationnel et de l'essentiel. Nous en sommes loin et je me réserve d'examiner au fond et à loisir les arguments divers, en laissant de côté les insultes, qui me sont jusqu'ici opposées. Mais la confusion atteint ces temps-ci de telles proportions qu'une mise au point s'impose avec des références précises à des textes qu'il conviendrait de lire avant que de les attaquer.
Le surgissement de ce qu'on appelle l'affaire Chomsky est symptomatique. Le tollé soulevé par les quelques évidences de base énoncées par le linguiste américain montre à quel point sa critique de l'intelligentzia française est justifiée: tendances à l'intolérance, à l'autoritarisme, à l'asservissement volontaire aux besoins idéologiques de l'Etat.
La campagne contre Chomsky, en réalité, a commencé depuis deux ans. Elle procède essentiellement du vieux besoin de la gauche de se forger des idoles pour ensuite les renverser et battre bruyamment sa coulpe. On détrône le Viêtcông et pour se bien convaincre que le fétiche est brisé, on s'en prend à Chomsky en affectant de croire qu'il prenait rang parmi les idolâtres. Pour le dépeindre tantôt comme un suppôt du stalinisme, tantôt comme le juif de service des fascistes, il faut distordre singulièrement ses propos et même inventer les positions qu'on lui attribue à seule fin de les mieux pourfendre. J'ai démonté ce mécanisme à plusieurs reprises, sans que cela permette à quiconque de m'affubler du titre de "porte-parole en France de Chomsky". Chomsky est un intellectuel indépendant, et moi aussi. Il appartient au courant libertaire, d'inspiration anarchiste, et moi aussi. Cela entraîne la formulation de positions politiques qui n'ont pas l'heur de plaire à tout le monde. Il est inutile d'épiloguer. Mais faire croire que Chomsky se prendrait pour "la conscience" (de l'Occident, sans doute) est une pure bouffonnerie. Paul Thibaud, qui appartient à un tout autre courant de pensée, se trouve-t-il en désaccord avec Chomsky? La seule explication qu'il y trouve est que Chomsky est paranoiaque. Ou antifrançais. Je dis bravo!
Et si je dis à Thibaud, pour parler d'autre chose et reprendre une phrase célèbre, que le seul espoir pour les Polonais d'être libres est de pendre Lech Walesa avec les tripes de Kania [le premier ministre communiste de l'époque], je suis sûr qu'il ne me comprendra pas. A quel psychiatre voudra-t-il m'adresser?
Récemment, un quarteron d'intellectuels parisiens s'est efforcé de faire revenir Chomsky sur l'expression de ses principes, par une petite campagne de lettres personnelles. Jean-Pierre Faye nous a ingénument donné leurs noms à la télévision (63). Ils ont cherché ensuite à entretenir la confusion en excipant de fragments de correspondance privée. La situation est pourtant parfaitement simple et claire: l '"avis" de Chomsky est paru en prologue au livre de Robert Faurisson et Chomsky le maintient, tel qu'il est publié. Les manoeuvriers en sont donc pour leurs frais.
Paul Thibaud (Le Monde du 31 décembre) ne parvient pas à se défaire d'une contre-vérité sur laquelle j'ai déjà attiré son attention: la lutte contre l'intervention américaine en Indochine n'impliquait nullement, au moins pour certains, dans un esprit réellement internationaliste, un soutien aux mouvements communistes. qui animaient la résistance sur place. Faut-il lui rappeler que c'est le gouvernement américain, et non Chomsky, qui a détruit systématiquement toute possibilité d'expression politique d'une troisième force? Faut-il rappeler qu'en matière de totalitarisme, de massacre aveugle, de destruction économique, le bilan occidental en Indochine reste, encore aujourd'hui, de loin le plus lourd, en dépit de l'émulation de tous les Pol Pot? Mais n'est-ce pas le même Paul Thibaud qui me disait, il y a quelques mois, que malheureusement, dans les circonstances actuelles, il fallait sans doute soutenir Pol Pot contre l'impérialisme viêtnamien? (64)
Enfin, pour en revenir à l'affaire Chomsky-Faurisson, le véritable scandale me paraît être justement dans le fait que certains veulent en faire une "affaire". Puisqu'il s'est révélé successivement impossible de faire taire Faurisson, de le faire passer pour fou ou fasciste, il faut l'évacuer en parlant d'autre chose, en détournant la controverse. Chomsky peut bien servir de bouc émissaire aux inquiétudes que soulèvent -- et je les comprends -- les affirmations du professeur Faurisson.
A occulter le débat, on le retarde et on le rend confus. J'observe que depuis la sortie de mon livre, qui expose les données du problème, il n'y a eu qu'une seule tentative de réponse aux arguments de Faurisson, celle de Pierre Vidal-Naquet, derrière laquelle se retranchent tous les autres. Et pourtant, elle aussi, elle louvoie et omet de répondre sur l'essentiel. Pierre Vidal-Naquet ne maîtrise manifestement pas le dossier et s'emploie avec énergie à boucher les trous d'une thèse officielle qui fait eau par beaucoup d'endroits. Il n'ose pas, et pour cause, comme le fait Mme Delbo (Le Monde du 31 décembre 1980), se servir du témoignage romancé de Filip Müller, un document si "brut" que ses éditeurs français ne peuvent se résoudre à avertir le lecteur qu'il a été écrit par un nègre.
S'il y avait en France un débat sérieux, on finirait peut-être par savoir si Faurisson a raison ou tort et où se situe la vérité sur ce qu'on appelle -- absurdement -- l'holocauste. Pour moi qui suis sur le fond dépouillé de toute conviction, assuré seulement que le travail des historiens n'a pas encore réellement commencé, je me sens le premier intéressé à un tel débat. Je voudrais savoir, et beaucoup de gens sont dans mon cas. Mais à voir se soulever les passions et militer la foi, j'avoue que je ne crois plus beaucoup que puisse s'imposer la lumière tremblotante de la raison.
Après deux semaines de tergiversations, la rédaction
en chef du Monde décida, une fois de plus, que l'affaire
était close et qu'il était donc trop tard pour publier
mon papier.
Le Quotidien de Paris s'étant distingué par
de pleines pages d'attaques, j'obtins, par l'intermédiaire
de Maître Delcroix, le remarquable avocat de Faurisson,
une tribune libre. J'aiguisai mon scalpel pour disséquer
deux articles particulièrement démonstratifs de
la débilité ambiante:
La presse de droite fit quelques commentaires
ironiques et se porta vertueusement à la défense
d'un Chomsky dont elle abhorre par ailleurs les idées politiques.
Il est très remarquable que, dans toute cette affaire,
la droite se soit cantonnée dans un silence prudent. Le
seul journaliste qui en ait dit quelques mots dans l'organe qui
regroupe la nouvelle droite, Le Figaro magazine, s'est
fait vertement tancer par Le Nouvel Observateur et a été
presque aussitôt jeté à la porte lorsque son
directeur, Pauwels, littéralement terrorisé par
les clameurs qui ont suivi l'attentat de la rue Copernic, a cru
nécessaire de donner des gages et de jeter du lest. J'avais
pensé, en m'engageant dans cette affaire, qu'il fallait
faire assez vite, puisque dans tous les cas elle était
devenue publique, afin d'éviter une préemption par
la droite et une exploitation que plus rien n'aurait contrôlé.
C'était là beaucoup surestimer l'intelligence et
le courage de cette droite. A de rares exceptions près,
ses penseurs et ses écrivains ont montré la même
turpide lâcheté que nombre de plumitifs de gauche,
qui, en privé, se disaient intéressés ou
troublés ou perplexes et désireux d'en savoir plus,
mais qui n'auraient pas publié un mot de leurs états
d'âme, pour ne pas encourir le risque de se faire montrer
du doigt par un quelconque de leurs collègues "en
civil".
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de l'homme, qui stipule:
ARTICLE 19
<Tout individu a droit à la liberté d'opinion
et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être
inquiété pour ses opinions et celui de chercher,
de recevoir et de répandre, sans considération de
frontière, les informations et les idées par quelque
moyen d'expression que ce soit>
Déclaration internationale des droits de l'homme,
adoptée par l'Assemblée générale de
l'ONU à Paris, le 10 décembre 1948.