Il n'y a pas foule en France pour publier Chomsky. C'est sans doute pourquoi son texte qui fait le bilan de l'affaire du Kossovo a trouvé preneur, pour la version française, en Suisse. L'ouvrage, cité plus bas, est sorti des presses en mars 2000. La traduction, l'introduction et l'édition sont le fait d'une coopérative d'édition, qui semble, à voir le catalogue, très marquée par le trotskysme. Publier aujourd'hui Ernest Mandel ou Daniel Bensaïd relève de l'abnégation militante. De même;, sortir des livres de Pierre Rolle, Claude Meillassoux ou Michael Löwy revient à racler les vieux fonds de tiroir archéo-marxistes. Les éditeurs compensent heureusement avec des luminaires du judéo-centrisme comme Traverso et Bihr. Ce qui les rend extrêmement corrcets politiquement et, jugent-ils, intouchables. Qui peut acheter ce genre de prose aujourd'hui ? Qui finance ces coûteuses fantaisies? La IVe Internationale? Mystère et boules de gomme.
Ces farouches trotskystes helvétiques se sont fait écharper par un confrère genevois encore plus politiquement correct qui veut à toute force bombarder la Serbie, lieu de résurgence de tout le mal qui a été successivement incarné par Hitler, Nasser, Kadhafi, Saddam Hussein, Milosevitch et Jörg Haider, en attendant le suivant. Ce Laplace ne propose pas encore de bombarder la Carinthie, mais ça ne va pas tarder.
Il nous a paru qu'il fallait ranger toute cette controverse dans notre page Chomsky. Les trotskystes ont sollicité Chomsky qui leur a répondu en commettant quelques erreurs de mémoire. C'est à ces palotins que Serge Thion a entendu répondre pour apporter des précisions à ce qui en manque un peut dans les souvenirs de l'ami Noam. Toutes ces choses se sont passées il y a 20 ans...
Les trotskystes de ¨Page2 se sont donc trouvés dans l'impossibilité de répondre à Thion, au moins à la date où nous affichons (sept. 2000)
Voici, ci-dessous, toutes les pièces importantes de ce nouveau dossier qui devrait figurer dans un classeur marqué "enculage de mouches."
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Page d'ouverture du dossier des éditions Page deux sur Internet:
Un débat qui n'a pas eu lieu...
9 mai 2000
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Le
Courrier, 10 mars 2000
Noam Chomsky apporte sa contribution à la réflexion
critique. "Bonnes feuilles".
Un an après le début (24 mars 1999) de la dite "guerre du Kosovo", il semble plus que nécessaire d'effectuer une analyse sereine de ce qui fut présenté par la puissance aux commandes des opérations, les Etats-Unis, comme étant les "raisons humanitaires" légitimant le déclenchement des bombardements et à la destruction d'un pays: la Serbie; tout en laissant en place son autocrate: Slobodan Milosevic.
Malheureusement peu de travaux minutieux sont publiés sur ce thème. Or, à la lumière de la complicité des Etats-Unis avec la politique criminelle du gouvernement russe en Tchétchénie, une discussion raisonnée sur la "double morale" de "l'humanisme militaire" aurait pu prendre une ampleur renouvelée; cela d'autant plus que l'exemple du Timor-Oriental fournissait aussi un éclairage intéressant et douloureux.
Parmi les très rares analyses critiques effectuées aux Etats-Unis, il faut signaler le livre de Noam Chomsky, publié en anglais en novembre 1999. Cet ouvrage est intitulé Le nouvel humanisme militaire. Leçons du Kosovo. Il examine la logique du discours politique, diplomatique, militaire -- discours enrobé d'une affectation humaniste.
Cet ouvrage vient d'être traduit en français par les Editions Page deux (Lausanne). Une postface exclusive a été écrite, en janvier 2000, pour cette édition française. Nous en publions, en primeur, la conclusion; les notes de référence ont été supprimées.
Le livre sera disponible dans les librairies dès le 24 mars 2000.
Noam Chomsky
Les souffrances des Kosovars n'ont pas cessé avec l'arrivée de l'armée d'occupation de l'OTAN (KFOR) et de la mission de l'ONU. Alors que des milliards de dollars furent facilement trouvés pour les bombardements, depuis octobre 1999 les Etats-Unis "n'ont pas encore commencé à s'acquitter de leur part des 37,9 millions de dollars estimés être le coût de la mise en place initiale de l'opération civile des Nations unies au Kosovo"; comme au Timor-Oriental, où l'administration Clinton a demandé une réduction de la force de paix déjà très réduite. En novembre, "l'agence américaine pour l'aide aux victimes de catastrophes à l'étranger n'avait pas encore distribué d'équipement lourd et elle commence seulement à amener du bois de construction" pour le programme d'abris d'hiver au Kosovo. Le HCR et l'agence humanitaire de l'Union européenne, ECHO, ont également "été fortement critiqués pour leurs retards et leur manque de prévoyance". Les besoins urgents de la mission de l'ONU sont l'équivalent du "coût d'une demi-journée de bombardements", a déclaré avec amertume un officiel de haut rang de l'ONU, et sans ces fonds, "ce projet va s'effondrer", pour le grand bonheur de Milosevic.
Une conférence des gouvernements occidentaux donateurs ne s'est engagée à verser que 88 millions de dollars pour couvrir le budget de la mission de l'ONU au Kosovo, mais elle a promis un milliard de dollars pour la reconstruction en l'an 2000 -- des fonds publics qui iront directement dans les poches des entrepreneurs privés, si les membres de l'OTAN arrivent à se mettre d'accord sur la façon dont les contrats doivent être répartis. A la mi-décembre, la mission de l'ONU a demandé à nouveau des fonds pour les enseignants, les policiers et d'autres fonctionnaires, sans grand succès.
Priorité à... moins d'aide
Malgré le montant limité de l'aide, l'intérêt que représente un désastre qui peut être attribué à un ennemi officiel, et être exploité (de façon saugrenue) "afin de montrer pourquoi 78 jours d'attaques aériennes contre les forces et les infrastructures serbes étaient nécessaires", a suffi pour entraîner d'importantes réductions de l'aide dans d'autres régions du monde. Le Sénat américain se prépare à retirer des dizaines de millions de dollars aux programmes d'aide à l'Afrique. Le Danemark a réduit de 26 % son assistance aux pays autres que le Kosovo. L'International Medical Corps a suspendu son programme en Angola, ayant collecté 5 millions de dollars pour le Kosovo, alors qu'il cherche en vain 1,5 million de dollars pour l'Angola, où 1,6 million de personnes déplacées sont menacées par la famine. Le Programme alimentaire mondial (PAM) a annoncé qu'il allait devoir réduire ses programmes pour 2 millions de réfugiés au Sierra Leone, au Liberia et en Guinée, car il a reçu moins de 20 % du financement demandé. Le même sort attend 4 millions de personnes affamées dans la région des Grands Lacs en Afrique -- dont la situation n'est pas sans liens avec les actions menées par l'Occident durant de nombreuses années, et son refus d'agir aux moments décisifs. Les dépenses du HCR pour les réfugiés des Balkans sont onze fois plus élevées que pour l'Afrique. "Les centaines de millions de dollars dépensés pour les réfugiés du Kosovo et la façon dont les agences d'aide se sont bousculées pour les dépenser "étaient presque obscènes", a affirmé Randolph Kent", lui qui est passé des programmes de l'ONU dans les Balkans à ceux d'Afrique de l'Est. Le président Clinton a organisé une rencontre avec les principales organisations humanitaires pour "manifester son enthousiasme pour l'aide au Kosovo".
Tout cela se produit dans un contexte de réductions drastiques de l'aide extérieure des Etats-Unis, aujourd'hui "au sommet de leur gloire" (Fromkin), leurs dirigeants se voyant adulés pour leur "altruisme" sans précédent historique, alors qu'ils disparaissent pratiquement de la liste des donateurs en faveur des pauvres et des miséreux.
Mafias et démocratie
L'enquête de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) présente un bilan détaillé des crimes commis sous l'occupation militaire de l'OTAN. Si l'on ne saurait les comparer aux crimes commis par la Serbie sous les bombardements, ils ne sont pas négligeables. Selon le rapport de l'OSCE, la province occupée est dominée par "l'anarchie qui laisse la violence s'exercer sans opposition", celle-ci étant en grande partie attribuée à l'UCK, tandis que "l'impunité règne au lieu de la justice". Les opposants albanais au "nouvel ordre", sous "la domination de l'UCK", y compris des cadres du "principal rival politique du groupe rebelle", ont été enlevés, assassinés, visés par des attaques à la grenade, harcelés sous diverses formes, et se sont vus intimer l'ordre d'abandonner la politique. Le seul extrait des rapports de l'OSCE publié dans le New York Times concerne la ville de Prizren, près de la frontière albanaise. Elle fut attaquée par les Serbes sous les bombardements, le 28 mars, mais "le résultat général est que bien plus de dommages y ont été causés [...] après la guerre que durant celle-ci". La police militaire britannique fait état d'une participation de la maffia albanaise à des attaques à la grenade et à d'autres exactions, parmi lesquelles l'assassinat de femmes âgées par "des hommes se présentant comme des représentants de l'UCK".
La minorité serbe a été en grande partie expulsée. Robert Fisk, du quotidien anglais The Independent, note que "le nombre de Serbes tués au cours des cinq mois qui ont suivi la fin de la guerre s'approche du nombre d'Albanais tués par les Serbes au cours des cinq mois qui ont précédé le début des bombardements de l'OTAN en mars", d'après les preuves disponibles (l'ONU avait fait état de "65 morts violentes" de civils, Albanais et Serbes principalement, au cours des deux mois qui ont précédé le retrait des observateurs et les bombardements). Il n'y a pas d'enquêtes sur les meurtres, même pas sur le meurtre d'un employé serbe du TPIY (Tribunal pénal international pour la Yougoslavie). La communauté croate "est partie en masse" en octobre. En novembre, "le président de la petite communauté juive de Pristina, Cedra Prlincevic, est parti pour Belgrade après avoir dénoncé "un pogrome contre la population non albanaise"". Amnesty International rapportait à la fin de l'année que "les violences contre les Serbes, les Roms, les Slaves musulmans et les Albanais modérés au Kosovo ont augmenté de façon dramatique au cours du moins passé", incluant "assassinats, enlèvements, attaques violentes, actes d'intimidations, incendie de demeures [...] et ce quotidiennement", de même que des cas de torture et de viol, des attaques contre des médias et des partis politiques albanais indépendants dans ce qui apparaît comme "une campagne organisée pour réduire au silence les voix modérées au sein de la communauté albanaise du Kosovo", tout cela sous le regard des forces de l'OTAN.
Les officiers de la KFOR disent qu'ils ont reçu l'ordre d'ignorer les crimes: "Bien sûr, c'est fou", explique un commandant français, "mais ce sont les ordres, de l'OTAN, d'en haut". De même, les forces de l'OTAN "semblent totalement indifférentes" aux attaques lancées par des "commandos armés d'Albanais du Kosovo" de l'autre côté de la frontière serbe, "pour terroriser les localités de la zone frontalière, voler du bois ou du bétail et, dans certains cas, tuer", laissant des villes désertes
Kosovo: une Bosnie?
Les données actuelles montrent que, sous l'occupation de l'OTAN, le Kosovo est revenu à la situation qui existait au début des années 80, après la mort de Tito: les forces nationalistes entreprirent alors de créer une "république albanaise ethniquement pure", s'emparant des terres serbes, attaquant les églises, et s'engageant dans une "violence prolongée" pour atteindre leur but, avec presque toutes les semaines "des cas de viol, d'incendie, de pillage et de sabotage industriel, très probablement conçus pour chasser ce qui restait de la population slave autochtone [...] hors de la province". Ce problème "apparemment insoluble", un autre épisode dans une histoire horrible de violence intercommunautaire, a mené à la réponse typiquement brutale de Milosevic, qui supprima l'autonomie du Kosovo, ainsi que les importantes subventions fédérales dont la province dépendait, et qui imposa un régime d'"apartheid" (selon Miranda Vickers, une universitaire américaine spécialiste de l'histoire du Kosovo).
Le Kosovo pourrait aussi bientôt ressembler à la Bosnie, "un repaire de voleurs et de fraudeurs du fisc", sans économie digne de ce nom, dominé par "une classe criminelle fortunée qui exerce une influence politique énorme et détourne chaque année à son profit des centaines de millions de dollars de recettes fiscales potentielles". L'avenir pourrait être bien pire encore, si l'indépendance du Kosovo se conjuguait avec les pressions en faveur d'une "grande Albanie", qui ne laissent rien présager de bon.
Les pays les plus pauvres de la région ont subi des pertes énormes du fait de l'obstruction de la navigation sur le Danube par suite des bombardements de Novi Sad, autre centre d'opposition à Milosevic. Ils souffraient déjà de barrières protectionnistes qui "empêchent leurs navires d'exercer leur métier au sein de l'UE", ainsi que d'"un barrage de quotas et de taxes douanières dressé par les pays occidentaux face à leurs exportations". Mais "l'obstruction [de la navigation sur le Danube] est en fait une aubaine" pour l'Europe occidentale, en particulier pour l'Allemagne, qui bénéficie d'une activité accrue sur le Rhin et dans les ports de l'Atlantique.
Les vrais gagnants
Il y a d'autres gagnants. A la fin de la guerre, la presse économique a déclaré que "le vrai vainqueur" était l'industrie militaire occidentale, c'est-à-dire les industries de pointe en général. Moscou s'attend à une "année exceptionnelle pour les exportations d'armes russes", tandis que "le monde procède de façon inquiétante à son réarmement, principalement grâce à l'aventure de l'OTAN dans les Balkans", en cherchant à se doter de moyens de dissuasion, comme cela fut largement prévu durant la guerre. Plus important encore, les Etats-Unis ont réussi à imposer leur domination sur la région stratégique des Balkans, prenant le relais des initiatives de l'UE (Union européenne), au moins provisoirement, ce qui était une des raisons principales de l'exigence que l'opération soit entre les mains de l'OTAN, filiale des Etats-Unis. Une Serbie démunie reste le dernier point de résistance, probablement pas pour longtemps.
Une autre conséquence est le nouveau coup porté aux principes fragiles de l'ordre mondial. L'action de l'OTAN représente une menace contre "le coeur même du système de sécurité international" fondé sur la charte de l'ONU, faisait remarquer le secrétaire général Kofi Annan, dans son rapport annuel de septembre 1999.. Cela importe peu aux riches et puissants (les Etats-Unis en priorité) qui agiront comme ils l'entendent, rejetant les décisions de la Cour internationale de justice et opposant leur veto aux résolutions du Conseil de sécurité lorsque cela s'avère nécessaire. Mais les victimes traditionnelles prennent ces questions plus au sérieux, comme l'a montré la réaction d'ensemble face à la guerre du Kosovo.
La question essentielle -- qui n'est pas difficile à comprendre -- est que le monde est confronté à deux possibilités en ce qui concerne le recours à la force: soit un semblant d'ordre mondial, la Charte de l'ONU ou quelque chose de mieux, si ce quelque chose peut obtenir un certain degré de légitimité; soit des Etats puissants qui, comme par le passé, agissent à leur guise, guidés par les intérêts du pouvoir et du profit, à moins d'en être empêchés de l'intérieur. Il est bon de lutter pour un monde meilleur, mais pas de se bercer d'illusions à propos de celui dans lequel nous vivons.
Les archives et d'autres sources devraient nous fournir beaucoup plus d'informations à propos de la dernière guerre des Balkans. Toutes les conclusions que l'on peut tirer aujourd'hui sont au mieux partielles et provisoires. Dès à présent, cependant, les "leçons tirées" ne semblent pas être très engageantes.
Noam Chomsky est un linguiste de renommée internationale, professeur à l'Institut de Linguistique du MIT (Massachusetts Institue of Technology). Il est l'auteur de très nombreux ouvrages sur la politique extérieure des Etats-Unis. Parmi eux, l'on peut citer Acts of Aggression. Policing the "Rogue" States, écrit en collaboration avec l'orientaliste réputée Edward Saïd. En français, on peut lire: L'an 501: la conquête continue.
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25 mars 2000 - Lettre ouverte au Courrier.
L'écrivain Yves Laplace réagit à la publication, dans nos éditions des 10 et 13 mars, de textes qui,, selon lui, "franchissent largement la ligne rouge, ou plutôt la ligne brune". (réd.)
Par deux fois, ces derniers jours, Le Courrier s'est, au mieux, gravement laissé abuser en présentant, sous un jour favorable, des thèses extrémistes (et je vais montrer de quelle extrême elles sont issues), au sujet des guerres en ex-Yougoslavie et de l'intervention au Kosovo.
Le 10 mars, votre journal consacrait une pleine page aux "bonnes feuilles" d'un livre de Noam Chomsky, intitulé Le nouvel humanisme militaire, qui vient de paraître en traduction française, dans une petite maison supposée de gauche: les éditions Page 2 (Lausanne). Curieusement, un encart publicitaire, vantant cette publication, complétait l'extrait
Appelant à une "analyse sereine"
et à des "travaux minutieux" sur la "double
morale" de "l'humanisme militaire", Le Courrier
présente le livre de Chomsky comme "l'une des
très rares analyses critiques effectuées aux Etats-Unis";
et son auteur comme un "linguiste de réputation internationale",
apparemment incontesté et incontestable Mais à trop
vouloir prouver Le Courrier ignorait-il les liens ayant existé
entre Chomsky et des milieux proches, ou complices, du négationnisme?
Or, le texte de Chomsky sur le Kosovo, en dépit ou plutôt
en raison de son habileté, m'apparaît dans la droite
ligne de la préface qu'il avait cru devoir accorder, en
1980 - sous prétexte de défendre la liberté
d'expression -, à un livre du négationniste Robert
Faurisson (Les Mémoires en défense),
contestant l'existence des chambres à gaz nazies.
Si ce précédent n'est pas rédhibitoire à
vos yeux, ce qui peut étonner en la matière, du
moins aurait-il dû vous dicter une certaine prudence.
NÉGATIONNISME EN CREUX
Daté du mois de janvier 2000,
le texte de Chomsky repris par Le Courrier est à
la fois inepte et fallacieux. Ineptie: peut-on simplement qualifier
la KFOR d'"armée d'occupation"? Où en
serait-on, au juste, aujourd'hui, au Kosovo et ailleurs, si le
million d'hommes, de femmes et d'enfants déportés,
de façon planifiée, au printemps dernier, par l'armée
et les milices de Milosevic, mouraient toujours à petit
feu dans les camps de réfugiés - en suivant à
la radio le récit des pillages, des viols et des massacres
qui continueraient? Faut-il rappeler qu'on n'a pas fini d'exhumer
les morts des fosses communes, et que, sous couvert de représailles
(?) contre l'intervention de l'OTAN, des milliers de personnes
ont été égorgées, fusillées,
mutilées (avant ou après leur mort) par les génocidaires
serbes? L'impérialisme américain, si j'ai bien lu
Chomsky, serait donc en premier lieu comptable de ces crimes -
au demeurant innommés: le négationnisme, en creux,
opère ici. Le raisonnement est antédiluvien sur
le plan idéologique et abject sur le plan éthique,
quelle que soit la réalité des
arrière-pensées stratégiques américaines:
la politique n'est-elle pas l'art d'affronter le possible, fût-il
impur?
Mais "l'impérialisme américain",
dira-t-on, et ses innombrables victimes, les maudits de l'histoire?
Dans un livre hélas prophétique sur la question
du génocide, L'Avenir d'une négation (1982),
Alain Finkielkraut notait déjà, à propos
de Faurisson et de Chomsky: "La négation parle un
langage ouvriériste: les prolétaires seraient les
seules victimes ou les seuls héros de l'histoire récente;
ou antitotalitaire: tout ce qui différencie Staline et
Hitler est suspect, et quand elle dresse un
réquisitoire contre les Juifs, ce n'est pas en invoquant
la pureté de la race, c'est au nom des "vrais"
maudits." Encore une fois : comment ne pas établir
de rapport avec les présupposés de Chomsky - et
avec ceux de ses amis, ou de ses éditeurs, soi-disant "pacifistes"
et "de gauche" - sur le Kosovo?
UNE ARITHMÉTIQUE IGNOBLE
Autre ineptie, et diversion à cet égard exemplaire: l'imputation, par Noam Chomsky, d'un lien de cause à effet direct entre l'intervention au Kosovo et la réduction des programmes d'aide humanitaire en Afrique. De là à tenir les Kosovars "nettoyés" - ces alliés objectifs, ou ces otages, de l'impérialisme yankee? - pour responsables de la famine en Angola Ineptie, diversion, mais aussi falsification: en citant de manière orientée, hors contexte, tel ou tel élément des rapports d'Amnesty International ou de l'OSCE, Chomsky trace un parallèle d'épicerie (quelques dizaines de morts, de part et d'autre) entre les exactions serbes d'avant l'intervention et les exactions "albanaises" d'après l'intervention.
Toute exaction est bien sûr criminelle.
Ses auteurs doivent être recherchés et poursuivis.
Mais là encore, dans l'ignoble arithmétique chomskyenne,
où donc sont passés les déportés et
les milliers de civils assassinés entre temps, au nom d'une
politique criminelle, dite de "nettoyage ethnique",
et mise en place par le régime de Belgrade, depuis des
années, non seulement au Kosovo, mais en Bosnie? La Bosnie,
justement C'est aujourd'hui ""un repaire de voleurs
et de fraudeurs du
fisc", (...) dominé par "une classe criminelle
fortunée" (...)", écrit Chomsky, citant
dieu sait qui. Cette injure inouïe ne fera pas se retourner
dans leur tombe les 8000 morts de Srebrenica, les 15 000 morts
de Sarajevo, les 100 000 morts et davantage de la guerre de "nettoyage
ethnique" menée quatre ans durant en Bosnie: car ces
morts, le plus souvent, n'ont pas de tombe.
Le "nettoyage ethnique"? Chomsky se garde bien de l'évoquer. Fort heureusement, un autre auteur - un certain Michel Bugnon-Mordant - nous apporte ses lumières, dans un livre intitulé Sauver l'Europe (sic), auquel vous consacrez votre "Gros plan" (une page entière, la dernière du journal) du 13 mars. "Britanniques et Américains, déclare M. Bugnon-Mordant, n'ignorent pas qu'un Kosovo "ethniquement pur" dominé par eux provoquera le détachement de la partie albanophone de la Macédoine." Inutile de se pincer: pour M. Bugnon-Mordant, le projet de "purification ethnique" est donc un rêve purement albanais (et peut-être aussi un cauchemar américain).
LA LIGNE BRUNE
Le Courrier (sous
la plume de votre collaborateur Mohammad Farrokh, présentant
l'opuscule de Bugnon-Mordant) nous apprend donc l'existence d'une
Europe qui aurait "laissé les États-Unis détruire
la Serbie avec des armes abominables". De manière
stupéfiante, votre journal titre son Gros plan ainsi: "Un
manifeste contre l'Europe des ploutocrates et des lâches",
approuvant de facto un livre dont l'inspiration - d'extrême
droite - est pourtant flagrante. Faudrait-il vous apprendre la
fortune des mots "ploutocrate" et "ploutocratie"
dans les textes, discours, pamphlets des idéologues français
antiparlementaires et antisémites d'extrême droite,
de Drumont et Maurras à Le Pen. Jolie compagnie, n'est-ce
pas, pour Le Courrier.
L'"analyse" que M. Bugnon-Mordant, complaisamment interviewé, propose de la situation en ex-Yougoslavie est d'ailleurs exactement celle de Jean-Marie Le Pen. Rien de surprenant à cela: dans vos colonnes, M. Bugnon-Mordant fait l'éloge d'un troisième auteur, Vladimir Volkoff, dont les prises de position politiques se situent depuis toujours... à la droite du Front National. Durant les guerres et les massacres racistes en ex-Yougoslavie, notamment en Bosnie, M. Volkoff a appuyé, sans coup férir, dans maints écrits, livres et discours, le gouvernement de Milosevic, les ultranationalistes Karadzic et Mladic (dont il a publié divers éloges), et leurs bandes de tueurs. Jolie compagnie, n'est-ce pas, pour Le Courrier.
À plusieurs reprises, M. Volkoff a apporté sur place (à Pale, à Banja Luka, à Belgrade) un soutien inconditionnel aux "autorités" génocidaires. L'ignoriez-vous également? Il y a pourtant des signes qui, eux, ne trompent pas : le livre de M. Bugnon-Mordant est publié par un éditeur, L'Âge d'homme, qui est non seulement l'éditeur clairement partisan de Volkoff, mais également celui des discours de Milosevic et - en 1994! - d'une brochure de Karadzic sur la guerre en Bosnie. Le saviez-vous? Votre journal préfère parler de la "prestigieuse collection" qui accueillerait l'essai de ce "professeur fribourgeois" (ethniquement certifié?) parmi les ouvrages d'"auteurs mondialement connus".
Par deux fois, donc, Le Courrier
a largement franchi la ligne rouge, ou plutôt la ligne brune.
À la place de MM. Chomsky, Bugnon-Mordant et Volkoff, je
sourirais -- sous cape -- en lisant par ailleurs vos prises de
position, toujours fermes et courageuses, sur la politique suisse
d'asile, ou sur l'Autriche. Mais si je pense que les convictions
de MM. Chomsky, Bugnon-Mordant et Volkoff sont décidément
rédhibitoires, je me fais une autre opinion des dérapages
de votre rédaction. Il vous reste à mieux vous informer
Et peut-être aussi à vous expliquer auprès
des lecteurs albanais du
Courrier... Voire même, au moment où le TPIY juge
le général serbe Krstic, exécutant des assacres
de Podrinje-Srebrenica, à vous excuser auprès de
ceux qui feraient partie du lot d'un millier de rescapés
de cette enclave, "réfugiés" en Suisse
- dans l'attente d'en être chassés par des fonctionnaires
fédéraux beaucoup moins exaltés, sinon moins
exaltants, que les trois auteurs loués
=============
Ecrivain, auteur de romans, de récits et de pièces
de théâtre, notamment parus au Seuil, a publié
deux livres sur la responsabilité intellectuelle dans les
guerres en ex-Yougoslavie: L'Âge d'homme en Bosnie (1997,
éd. d'en bas, case postale 304, 1000 Lausanne 17) et Considérations
salutaires sur le désastre de Srebrenica (éd.
du Seuil, Paris, 1998).
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Réponse du Courrier - 25 mars 2000
Nous comprenons que M. Laplace réagisse fortement lorsqu'il pense percevoir une banalisation du sort des victimes albanaises de la Guerre du Kosovo. Si nous partageons en partie ses réticences par rapport à M. Bugnon-Mordant (interviewé dans une page qui nous a été fournie par notre confrère La Liberté), nous ne pouvons admettre qu'il se laisse aller à soupçonner de dérive extrême-droitière Le Courrier et ses partenaires tels que les éditions Page deux. Ces dernières ont d'ailleurs publié plusieurs ouvrages apportant une contribution essentielle au devoir de mémoire, notamment le remarquable "Pour une critique de la barbarie moderne. Ecrits sur l'histoire des juifs et de l'antisémitisme" d'Enzo Traverso. Quant aux arguments employés par M. Laplace pour attaquer le savant américain Noam Chomsky, nous estimons qu'ils relèvent de méthodes que l'on aurait préféré ne pas voir utilisées par un adversaire des thèses extrémistes fascisantes et négationnistes
L'analyse de M. Laplace s'appuie en effet
sur un présupposé très discutable, à
savoir de prétendus liens anciens, mais affirmés
toujours actuels, entre le savant américain et les milieux
négationistes ou complices. L'affaire de la préface
du livre du révisionniste Faurisson remonte à 1980.
Elle avait fait couler à l'époque beaucoup d'encre
et Chomsky, qui a perdu une partie de sa famille dans les camps
nazis, avait pu faire la preuve de sa bonne foi: son texte défendant
la liberté d'expression (et nullement les thèses
de Faurisson) avait été utilisé sans sa permission
pour préfacer un ouvrage dont il ignorait jusqu'à
l'existence. Par ailleurs, Chomsky a, à d'innombrables
reprises, avant et après cet épisode, dénoncé
les crimes nazis contre les juifs. Si l'on peut faire un reproche
au savant américain concernant cette affaire, c'est uniquement
d'avoir été manipulé et de s'être entêté
à défendre la liberté d'expression là
où elle est difficilement justifiable (Chomsky a par ailleurs
écrit sur le dégoût que lui inspire le fait
de débattre avec les négationnistes, mais cela a
été utilisé
par ses adversaires pour démontrer qu'il était contre
la liberté de parole!).
Que donc penser de l'utilisation, vingt ans après, de cet épisode pour entacher la réputation du critique américain?
Si l'on n'est pas habité par ce
soupçon persistant envers Chomsky, on ne peut voir chez
lui aucune négation ni atténuation des souffrances
des Albanais du Kosovo ni de la responsabilité première
du pouvoir Serbe. On verra en revanche une critique des motivations
américaines pour intervenir militairement (nullement dans
le but de mettre fin à l'épuration ethnique pratiquée
par les Serbes) et de la façon dont la guerre a été
menée par l'OTAN (laissant les victimes sans protection
face
aux exactions serbes, et portant donc une responsabilité
secondaire et indirecte).
Certes, la condamnation de l'hégémonie américaine et de son expression culturelle, commerciale, diplomatique ou militaire est un thème repris par certains milieux d'extrême-droite. Il serait cependant absurde que le simple fait de dénoncer les Etats-Unis soit suffisant pour être soupçonné de dérive brune. Cela aussi, c'est une falsification.
Manuel Grandjean
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Lettre des Editions Page deux adressée à Yves Laplace datée du 30 mars
Lausanne, 30 mars 2000
RECOMMANDE
Monsieur Yves Laplace
3, ch. des Courtis
1252 Meinier
Monsieur,
En date du 15 mars, vous nous avez fait
parvenir un fax exprimant la requête suivante: "Je
vous prie de me faire parvenir à mon adresse privée
(3, ch. des Courtis, 1252 Meinier) et en service de presse, le
livre de Noam Chomsky, Le nouvel humanisme militaire, dont
j'ai l'intention de rendre compte." En date du vendredi 24
mars, nous vous avons envoyé cet vrage. Le samedi 25 mars,
le quotidien Le Courrier publiait votre "Lettre ouverte
au Courrier. Bosnie, Kosovo: les
falsificateurs". Le livre de Noam Chomsky, Le nouvel humanisme
militaire, était disponible dans une série de
librairies dès le 23 mars.
Il ne fait dès lors aucun doute que vous avez publié votre "Lettre ouverte" dans Le Courrier sans avoir lu l'ouvrage.
Cela ne vous a pas empêché de porter des jugements d'une gravité extrême à l'encontre des Editions Page deux.
1. Dans cette "Lettre ouverte", vous portez atteinte à l'honneur et à la réputation des Editions Page deux. En effet, vous écrivez:
"Dans un livre hélas prophétique
sur la question du génocide, L'Avenir d'une négation
(1982), Alain Finkielkraut notait déjà, à
propos de Faurisson et de Chomsky: "La négation parle
un langage ouvriériste: les prolétaires seraient
les seules victimes ou les seuls héros de l'histoire récente;
ou antitotalitaire: tout ce qui différencie Staline et
Hitler est suspect, et quand elle dresse un réquisitoire
contre les Juifs, ce n'est pas en invoquant la pureté de
la race, c'est au nom des "vrais" maudits." Encore
une fois: comment ne pas établir de rapport avec les présupposés
de Chomsky - et avec
ceux de ses amis, ou de ses éditeurs, soi-disant "pacifistes"
et "de gauche" - sur le Kosovo?"
Votre assertion a des implications très graves:
1° A partir de votre affirmation selon laquelle Chomsky serait un négationniste, vous en déduisez que "ses éditeurs" -- dans ce cas spécifique les Editions Page deux explicitement mentionnées de la sorte: "une petite maison d'édition supposée de gauche: les Editions Page deux (Lausanne)" -- le sont.
2° Ce faisant, vous prêtez aux Editions Page deux un comportement illégal.En effet, en vertu de la loi contre le racisme et l'antisémitisme, et sa traduction dans l'article 261bis du Code pénal, le négationnisme est considéré comme un délit pénal, qui mérite donc d'être poursuivi.
3° A partir de ces considérants et, surtout, à partir des options poursuivies avec constance par les Editions Page deux et leurs animateurs depuis 1996-1997, nous ne pouvons considérer vos assertions que comme relevant de la "diffamation" ou de la "calomnie", telles que définies aux articles 173 et 174 du Code pénal.
La référence au droit est ici faite dans le sens où tout individu vivant dans une société est, par là même, soumis à des règles de conduite. C'est ce que les juristes caractérisent comme le droit objectif. Ce que vous connaissez évidemment.
C'est donc en pleine connaissance de cause que vous nous imputez une conduite -- en l'occurrence: le négationnisme ou la complicité avec le négationnisme -- qui relève d'un délit pénal (art. 261bis: "Celui qui aura publiquement, par la parole, l'écriture, l'image, le geste, par des voies de fait ou de toute autre manière [...] ou qui, pour la même raison, niera, minimisera grossièrement ou cherchera à justifier un génocide ou d'autres crimes contre l'humanité; [...] sera puni de l'emprisonnement ou de l'amende.")
En bonne logique, Le Temps du 28 mars, Le Courrier du 10 mars, Le Monde diplomatique du mois de mars, qui ont tous les trois publié des extraits de la postface de Noam Chomsky pour l'édition française entreprise par les Editions Page deux, participent selon vous, consciemment ou à leur insu, de l'entreprise de négationnisme en tant que vecteur d'édition de textes de Chomsky.
2. Manifestement, comme nous l'avons indiqué ci-dessus, vous n'aviez point lu l'ouvrage édité lorsque vous avez écrit votre "lettre ouverte". En effet, dans le cas contraire, vous n'auriez pu qu'être interpellé par la conclusion de la préface de Gilbert Achcar: "Faute d'arguments politiques solides, comme jadis les staliniens et assimilés dont plusieurs d'entre eux firent partie de manière tout aussi zélée, certains n'ont pas hésité à utiliser [à l'encontre de Noam Chomsky], dans le débat public, les invectives les plus grossières et les pires amalgames (5)."
Pour clarifier cette phrase, Gilbert Achcar cite en note 5, p. 262, une assertion de Jean-Louis Margolin -- faite dans le cadre d'un article publié dans Le Monde du 29 mai 1999 à propos de la guerre du Kosovo - selon laquelle Noam Chomsky "en est venu, en bon logicien, à douter de la réalité des chambres à gaz nazies ou du génocide polpotiste au Cambodge puisque le gouvernement américain les dénonce".
Le préfacier, en accord avec le
comité éditorial des Editions Page deux, a délibérément
choisi de porter à la connaissance des lectrices et des
lecteurs ce genre d'accusations infondées émises
à l'encontre de Noam Chomsky. En même temps, il cite
un texte de la rédaction du Monde du 3 juin 1999,
p. 16, qui rétablissait les faits. Cet avis de la rédaction
du Monde est net: "Le philosophe et linguiste américain
Noam Chomsky n'a jamais douté de la réalité
des chambres à gaz nazies,
contrairement à ce qu'affirmait l'un des points de vue
publié dans nos éditions du 29 mai. Dans un entretien
accordé au Monde du 1er septembre 1998, Noam Chomsky
affirmait que "l'Holocauste est la pire atrocité de
l'histoire humaine" et qualifiait les négationnistes
de "petite secte de cinglés", tout en défendant
leur liberté d'expression en ces termes: "L'Etat ne
devrait pas pouvoir déterminer la vérité,
même s'il a raison." C'est cette position "libertaire",
et en aucun cas
négationniste, qui a été vivement contestée."
La rédaction du Monde participe-t-elle par cette mise au point à l'opération de falsification et franchit-elle ainsi la "ligne brune"? Nous pensons qu'Edwy Plenel, directeur de la rédaction, ne prendrait pas à la légère un tel inuendo.
Les éditeurs de l'Encyclopedia Universalis (1995, tome V, pp. 726-727) devraient certainement être dénoncés par vous de façon encore plus virulente puisque dans l'article consacré à Chomsky ils qualifient l'uvre politique de ce dernier ainsi: "Son engagement est essentiellement moral et est enraciné dans la tradition du socialisme libertaire. L'intoxication et l'autocensure auxquelles se prêtent les grands médias occidentaux, leur hypocrisie, le rôle de caution qu'acceptent souvent de jouer "les grands intellectuels" sont l'objet de ses dénonciations les plus violentes. Bien qu'il pense que la politique est pour l'essentiel dépourvue de profondeur intellectuelle, on retrouve dans ses écrits politiques deux caractéristiques de ses ouvrages techniques, un grand souci de l'exactitude du détail et l'ouverture de perspectivescapables d'expliquer les faits collationnés."
3. Il est tout à fait possible de discuter, comme le mentionne l'avis de la rédaction dans Le Monde du 3 juin, de l'option "libertaire" de Noam Chomsky. Jean-Pierre Faye, par exemple, partage la position de Chomsky sur la liberté d'expression. Mais il indiquait à Chomsky -- selon que Chomsky lui-même rapporte dans le New York Times du 30.8.1981 -- que "le climat était tel, à son avis [celui de Jean-Pierre Faye], que cette position [sur la liberté d'expression] pouvait être déformée et interprétée comme une défense des conclusions de Faurisson". Jean-Pierre Faye avait manifestement compris la manipulation possible de l'avis sur la liberté d'expression donné par Chomsky à propos du libelle de Faurisson et mieux apprécié la différence culturelle entre les Etats-Unis et la France sur l'option libérale-libertaire en termes de "liberté d'expression".
Mais, comme l'indique Le Monde, le débat ne porte pas sur le négationnisme. Il porte sur la radicalité de l'option libertaire que Chomsky résume ainsi: "I reject the doctrine of Goebbels and Stalin that the state should have the right to determine historical truth, and to punish deviation from it; bear in mind that this is exactly the issue in the Faurisson case, Faurisson having been brought to court on the charge of "Falsification of History", later condemned." ["Je rejette la doctrine de Goebbels et Staline selon laquelle l'Etat devrait avoir le droit de déterminer la vérité historique et de punir toute déviation; garder à l'esprit que c'est exactement le problème dans l'affaire Faurisson, Faurisson ayant été attaqué en justice pour "falsification" en histoire et condamné par la suite."]
Chomsky a défendu avec constance cette approche. Il se sentait d'autant plus en position de le faire qu'il explique que dans l'introduction de son premier volume de ses Essais politiques, publié en 1969: "I discuss apologists for the Nazis, people who attempt to deny the Holocaust and other Nazi crimes, and write that by even agreeing to enter into the arena of debate with them, we lose our humanity - though sometimes, when apologists for horrendous crimes gain sufficient outreach and prestige, it is necessary to pursue them through the gutter." ["Je discute des apologistes des nazis, ces personnes qui cherchent à dénier l'Holocause ou d'autres crimes nazis et j'écris qu'en acceptant même d'entrer dans le champ du début avec eux, nous perdions notre humanité, bien que parfois lorsque les apologistes de crimes horrifiants obtiennent une certaine audience et un certain prestige, il est nécessaire de les traquer jusque dans le caniveau".]
Les Editions Page deux n'ont pas décidé de traduire et publier l'ouvrage de Chomsky, Le nouvel humanisme militaire, sans examiner de nombreux documents. Concernant la position de Chomsky sur le génocide perpétré au Cambodge, nous avons passé en revue son article signé conjointement avec Edward S. Herman publié dans The Nation le 25 juin 1977, et les écrits qui ont fait suite aux polémiques engagées à ce propos. Nous maintenons ce que Gilbert Achcar affirme à ce propos dans la note 5. Notre point de vue est renforcé par l'anachronisme qui marque certaines polémiques sur le génocide au Cambodge, anachronisme dont on peut prendre la mesure en lisant ce qui nous apparaît être le meilleur ouvrage sur cette énorme tragédie, Le génocide au Cambodge 1975-1979 par Ben Kiernan, Gallimard, 1996 (voir entre autres pp. 577-581).
Il est aisé d'avoir accès [à la documentation]. Ne serait-ce que sur le site Internet de Noam Chomsky. Mais pas seulement. Nous sommes certains que vous avez effectué la même démarche.
Nous sommes aussi certains que vous avez dû faire de même pour ce qui est des publications des Editions Page deux et des articles de ses animateurs et animatrices, sans quoi vous ne vous seriez pas autorisé à porter vos accusations.
Il est vrai que, si vous avez pris sérieusement connaissance des publications des Editions Page deux et des prises de position de ses responsables avant d'écrire votre "Lettre ouverte" du Courrier, le terme de calomnie serait, selon nous, plus approprié pour caractériser vos dires. En effet, selon l'article 174 du CP, la calomnie est le propre de "celui qui, connaissant la fausseté de ses allégations, aura, en s'adressant à un tiers, accusé une personne ou jeté sur elle le soupçon de tenir une conduite contraire à l'honneur, ou de tout autre fait propre à porter atteinte à sa considération..."
4. Parfois, le degré de probité d'une polémique peut se cacher dans un détail.Dans Le Courrier du 10 mars, le chapeau introductif indique: "Nous en publions, en primeur, la conclusion; les notes de référence ont été supprimées."
Dans votre lettre ouverte, vous écrivez:
"La Bosnie justement...C'est aujourd'hui "un repaire
de voleurs et de fraudeurs du fisc [...] dominé par "une
classe criminelle fortunée [...]", écrit Chomsky
citant dieu sait qui." Premièrement, si vous aviez
lu le livre avant d'écrire votre lettre ouverte, vous auriez
pu aisément savoir que Chomsky citait un article de Jeffrey
Smith, publié dans le Washington Post Weekly du
3 janvier 2000. Deuxièmement, si vous n'aviez pas lu le
livre, le
chapeau indiquait que les notes de référence avaient
été supprimées; ce qui aurait pour le moins
dû "freiner votre plume" avant d'écrire:
"citant dieu sait qui".
5. Votre lettre ouverte au Courrier est construite de telle façon à ce que les lectrices et les lecteurs de ce quotidien soient conduits à amalgamer les Editions Page deux avec l'éditeur de Michel Bugnon-Mordant (interviewé dans les pages de La Liberté du 13 mars, pages reprises quotidiennement par Le Courrier), c'est-à-dire les Editions de l'Age d'homme.
Toute personne informée, et encore plus toute personne se prétendant informée et se permettant de distribuer des jugements aussi catégoriques que les vôtres, doit savoir qu'il n'existe aucun lien entre les Editions Page deux et les Editions de l'Age d'homme.
Le seul examen des publications des Editions Page deux permet de comprendre le fossé qui les sépare des Editions de l'Age d'homme.
Procéder par glissements à un amalgame entre les deux éditeurs et les deux auteurs ne peut que susciter une interrogation sur la probité avec laquelle vous avez engagé votre polémique. Une telle méthode pourrait laisser entrevoir un acte de falsification.
6. Notre culture éditoriale et
personnelle nous a portés à publier, par exemple,
un ouvrage d'Alain Bihr (en réalité nous
avons publié deux éditions de cet ouvrage, l'une
en 1998, l'autre augmentée en 1999), dans lequel l'auteur
analyse les diverses manifestations de l'antisémitisme
de l'entre-deux-guerres et du racisme ainsi que l'antisémitisme
actuels. Pour votre information -- mais cela est-il nécessaire?
-- Alain Bihr est coauteur d'un ouvrage intitulé Négationnistes:
les
chiffonniers de l'histoire, Ed. Syllepse-Golias, 1997.
Alain Bihr doit publier un nouvel ouvrage aux Editions Page deux.Nous
l'avons informé de votre article. Sera-t-il dorénavant,
par vos soins, rangé dans les complices du négationnisme?
Vos jugements sur les Editions Page deux seraient-ils étayés par la lecture d'autres ouvrages, parmi lesquels celui d'Enzo Traverso, Pour une critique de la barbarie moderne. Ecrits sur l'histoire des Juifs et de l'antisémitisme?
Vos jugements sur les Editions Page deux s'appuieraient-ils sur l'ouvrage de Daniel Bourgeois, Business helvétique et IIIe Reich. Milieux d'affaires, politique étrangère, antisémitisme, ouvrage coédité avec le quotidien Le Courrier?
Vos jugements sur les Editions Page deux s'adosseraient-ils au fait qu'un de nos auteurs, Daniel Bensaïd, a publié un livre sur la guerre du Kosovo intitulé Contes et légendes de la guerre éthique, Ed. Textuel, 2000, ouvrage dans lequel il analyse les "justifications éthiques" des bombardements de l'OTAN. Daniel Bensaïd a été invité par Alain Finkielkraut à débattre de ce sujet sur les ondes de France-Culture.
Vos jugements sur les Editions Page deux
sont-ils corroborés par le fait que nous allons publier
un ouvrage de l'économiste défunt Ernest Mandel,
annoncé en page 2 du Nouvel humanisme militaire
dans la rubrique "Dans la même collection"; ce
qui ne vous a certainement pas échappé. Or, les
Editions Verso, en Grande-Bretagne, viennent de publier un ouvrage
en mémoire d'Ernest Mandel: The Legacy of Ernest Mandel,
edited by Gilbert Achcar. Ernest Mandel, né en 1923, a
été arrêté par la Gestapo. En effet,
avec son père et son frère, il publiait trois publications
clandestines de résistance contre l'occupation nazie de
la Belgique, et ce dès 1940. Ernest Mandel animait un groupe
de résistance avec Abraham Weinstock, auteur connu de l'ouvrage
La conception matérialiste de la question juive
sous le nom d'Abraham Léon. Weinstock est mort au camp
de concentration. Ernest Mandel a participé à la
création de la Fondation Auschwitz dirigée
par Yannis Thanassekos à Bruxelles. Dans l'ouvrage des
Editions Verso est republié un des articles d'Ernest Mandel
paru initialement aux Editions du Cerf, Paris 1990, "Révision
de l'histoire: totalitarisme, crimes et génocide nazi".
Si nous citons ces ouvrages, la raison en est simple: soit vous en aviez connaissance, et alors vos jugements définitifs relèvent d'une volonté de calomnie déterminée. Soit vous les ignoriez, parce que vous n'aviez pas pris soin d'examiner la production d'un éditeur, et alors vous faites non seulement acte de diffamation, mais vous manifestez un mépris complet envers le comité éditorial des Editions Page deux. Sur ce point, votre logique nous paraît assez cohérente.
7. En supposant que vous n'ayez pas eu connaissance des ouvrages des Editions Page deux, ce qui vous laisse le bénéfice de la seule diffamation, vous auriez pu prendre connaissance des articles publiés dans le mensuel Page 2.
Nous ne citerons que quelques exemples
pour illustrer notre indignation: dans le n° 1 de mai 1996,
l'article d'Enzo Traverso sur "Primo Levi et Jean Améry,
témoins de l'univers concentrationnaire"; dans le
n° 2, juin 1996, l'article de Jean-Michel Krivine: "Négationnisme:
le "Livre noir" de Roger Garaudy" qui trace le
parallèle entre la négation du goulag par Garaudy
et ses écrits négationnistes sur la Shoah; dans
le n° 10, mars 1997, la seule publication en français
d'un extrait de l'ouvrage
Vernichtungskrieg verbrechen der Wehrmacht, 1941 bis 1944,
publié par le Hamburger Institut für Sozialforschung;
il portait sur l'extermination des Juifs en Serbie.
Parallèlement, nous avons publié une série d'articles de Sophie Pavillon sur Maggi et sa production sous le IIIe Reich, Alusuisse et sa collaboration avec la production d'armement des nazis et sur le recours au travail forcé par des entreprises helvétiques.
Nous espérons, pour vous, que les jugements que vous avez émis n'aient pas été suscités par des articles (dans la rubrique "Médias-mémoire") qui mettaient en question la façon dont la Voix ouvrière, organe du Parti suisse du travail, traitait les soulèvements ouvriers et populaires en juin 1953 en Allemagne, ou en 1956 en Hongrie, soulèvements contre des régimes bureaucratiques dictatoriaux, soulèvements écrasés par l'armée dite soviétique.
A nouveau, nous sommes en droit de nous poser la question: avez-vous porté vos jugements en connaissance de cause, ou en suivant la conduite de "l'ignorance volontaire", selon la formule d'Orwell reprise par Chomsky dans l'ouvrage que nous avons publié?
8. Pour terminer, nous vous indiquons simplement que deux animateurs des Editions Page deux -- en l'occurrence Charles-André Udry et Jean-François Marquis -- ont écrit sur la guerre du Kosovo. La seule lecture du supplément du Monde "Kosovo, un an après", en date du 25 mars 2000, indique qu'une personne pouvait se prononcer contre la politique de l'OTAN et des Etats-Unis sans pour autant qu'on lui impute des présupposés négationnistes. Mais il nous semble qu'une telle attitude soit de l'ordre de l'impensable pour vous.
Pour toutes les raisons indiquées, nous examinerons de façon minutieuse les suites à donner à vos calomnies et/ou diffamations. Il en va de notre dignité.
Dans l'attente de votre réponse, recevez, Monsieur, nos salutations.
Charles-André Udry,
Marie-Françoise Masserey,
Jean-François Marquis,
Alain Gonthier
Copie à: - Manuel Grandjean, rédacteur
en chef du Courrier
- Me Nils de Dardel, Genève
§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§
Lettre des Editions Page2 à Y. Laplace du 5 avril
Lausanne, 5 avril 2000
RECOMMANDE
Monsieur Yves Laplace
3, ch. des Courtis
1252 Meinier
Monsieur,
Votre lettre recommandée datée du 2 avril 2000 nous est parvenue le 4 avril.
1. La "longueur de cette lettre, écrite sans l'aide d'un conseil juridique", ne vous a pas empêché d'esquiver la question essentielle traitée au point 1 de notre lettre du 30 mars 2000. Elle a trait à la disqualification par votre écrit public des Editions Page deux.
Dans votre lettre ouverte au Courrier -- "Bosnie, Kosovo: les falsificateurs" -- publiée le 25 mars 2000, vous faites les assertions suivantes, selon une séquence choisie par vous (reproduite ci-dessous) et qui fait système, à propos des Editions Page deux.
C'est nous qui soulignons les passages:
1° "Le 10 mars, votre journal [Le Courrier] consacrait une pleine page aux "bonnes feuilles" d'un livre de Noam Chomsky, intitulé Le Nouvel humanisme militaire, qui vient de paraître en traduction française, dans une petite maison supposée de gauche: les éditions Page 2 (Lausanne). Curieusement, un encart publicitaire, vantant cette publication, complétait l'extrait..."
2° "Le Courrier ignorait-il les liens ayant existé entre Chomsky et des milieux proches ou complices du négationnisme?"
3° "Or, le texte de Chomsky sur le Kosovo, en dépit ou plutôt en raison de son habileté, m'apparaît dans la droite ligne de la préface qu'il avait cru devoir accorder, en 1980 -- sous prétexte de défendre la liberté d'expression --, à un livre du négationniste Robert Faurisson (Les Mémoires en défense), contestant l'existence des chambres à gaz nazies. Si ce précédent n'est pas rédhibitoire à vos yeux, ce qui peut étonner en la matière, du moins aurait-il dû vous dicter une certaine prudence."
4° "L'impérialisme américain, si j'ai bien lu Chomsky, serait donc en premier lieu comptable de ces crimes -- au demeurant innommés: le négationnisme, en creux, opère ici."
5° "Dans un livre hélas prophétique sur la question du génocide, L'Avenir d'une négation (1982), Alain Finkielkraut notait déjà, à propos de Faurisson et de Chomsky: "La négation parle un langage ouvriériste: les prolétaires seraient les seules victimes ou les seuls héros de l'histoire récente; ou antitotalitaire: tout ce qui différencie Staline et Hitler est suspect, et quand elle dresse un réquisitoire contre les Juifs, ce n'est pas en invoquant la pureté de la race, c'est au nom des "vrais" maudits. Encore une fois: comment ne pas établir de rapport avec les présupposés de Chomsky - et avec ceux de ses amis, ou de ses éditeurs, soi-disant "pacifistes" et "de gauche" -- sur le Kosovo?"
6° "Par deux fois, donc, Le Courrier a largement franchi la ligne rouge, ou plutôt la ligne brune."
2. Or, dans votre lettre en date du 2 avril 2000, vous prétendez, toujours selon une séquence faisant système que (souligné par nous):
1° "L'ensemble de votre lettre repose à mes yeux sur une lecture erronée de mon article "Bosnie, Kosovo: les falsificateurs."
2° "Je maintiens à la virgule près ce que j'ai écrit dans Le Courrier à propos des extraits (publiés le 10 mars) de cette postface."
3° "J'estime que cette falsification [évaluation des responsabilités dans la politique criminelle de nettoyage ethnique en ex-Yougoslavie] pourrait relever, par rapport aux crimes majeurs commis dans ces conflits, d'un raisonnement obéissant à des mécanismes de pensée proches de ceux qui opèrent chez les révisionnistes."
4° "Je n'ai pas écrit ni même laissé entendre que Chomsky était un négationniste au sens premier du terme (niant ou relativisant la Shoah, ou doutant de la réalité des chambres à gaz nazies). Je ne l'ai jamais pensé."
5° "La mise au point sur cette question du journal Le Monde (3 juin 1999), que vous citez dans votre lettre, ne relève donc pas du tout, à mes yeux, d'une "opération de falsification". Au contraire. Rien, dans mon article, ne va à l'encontre de cette mise au point, qui ne m'était pas adressée."
6° "C'est dans ce contexte que j'ai été amené à rappeler le précédent de la publication d'un texte de Chomsky, en 1980, en préface à un livre du négationniste Faurisson, "sous prétexte de défendre la liberté d'expression". Je ne me prononce pas sur les conditions, qui sont controversées, de cette publication. Je ne dis pas que cette préface soit par elle-même un texte négationniste. Et je ne laisse en aucune manière entendre que les Editions Page deux soient concernées par la publication de cette préface: il va sans dire qu'elles ne le sont pas."
7° "Les différentes appréciations que je porte dans Le Courrier sur les "thèses" de Noam Chomsky et sur les "liens ayant existé entre [lui -- mais en aucun cas les Editions Page deux] et des milieux proches, ou complices, du négationnisme" font donc partie, qu'on le veuille ou non, depuis deux décennies, du débat public autour de cet auteur..." (ce passage est souligné par vous).
8° "Il ressort de tout ce qui précède: [...] qu'en aucun cas, et en aucune façon, je ne "déduis" ni n'affirme ni n'insinue ni même le laisse supposer que les Editions Page deux seraient une maison d'édition "négationniste". Je ne prête donc, ni n'ai l'intention de prêter, aucune forme de comportement illégal aux Editions Page deux."
9° "Je considère que m'attribuer une telle intention relèverait, au contraire, d'une forme de calomnie et/ou de diffamation à mon égard, et à l'égard du journal Le Courrier, éditeur responsable de mon article "Bosnie, Kosovo: les falsificateurs"".
10° "En aucune façon, dans mon article, je ne mets en cause le catalogue des Editions Page deux."
11° "Je ne mentionne, dans mon article, aucun autre ouvrage paru aux Editions Page deux que celui de Noam Chomsky."
3. La simple mise en regard -- en quelque sorte une approche synoptique -- de vos assertions suffit à faire la preuve que ce que vous affirmez publiquement dans une lettre ouverte publiée dans un quotidien est différent de ce que vous écrivez dans une lettre privée.
Tout d'abord, les citations 1° et
5° de votre lettre ouverte ne laissent planer aucun doute
sur le discrédit que vous jetez sur les Editions Page deux.
Or, vous le niez dans votre lettre du 2 avril. Ensuite, selon
une méthode utilisée dans votre lettre ouverte,
il est logique que vous disqualifiez les animateurs des Editions
Page deux en initiant votre lettre du 2 avril par un jugement:
ils sont dans l'impossibilité de comprendre mon message
public; ils sont condamnés, à mes yeux, à
faire "une
lecture erronée" de ma lettre ouverte.
Cela met en cause, à la racine, les règles d'un débat que vous voudriez "idéologique, politique, éthique et littéraire au sens large du terme".
Nous n'accepterons pas une telle méthode de disqualification. Vous avez déjà, sans connaître sa production, calomnié "une petite maison supposée de gauche: les éditions Page 2". Le qualificatif "supposé" signifie, selon Furetière, "mettre une chose à la place d'une autre par fraude et tromperie" ou encore, selon le Robert, "donner pour authentique en trompant". Votre lettre ouverte commençait donc par un jugement discréditant les Editions Page deux. La seule utilisation du qualificatif "supposé" implique de plus que vous portez un jugement de valeur en connaissance de cause.
Votre lettre ouverte continue par une
interrogation faite au Courrier (cf. citation 2°).
Pour tout lecteur et lectrice, la question adressée au
Courrier s'adresse logiquement, avec beaucoup plus de vigueur,
à l'éditeur du Nouvel humanisme militaire.
La figure interrogative est ici d'ordre rhétorique. Ce
d'autant plus que vous affirmez que le texte de Chomsky sur le
Kosovo est "dans la droite ligne de la préface"
qu'il avait cru devoir accorder, selon vous, à un livre
du négationniste
Faurisson (cf. citation 3°). En outre, le "rédhibitoire"
ne peut être interprété que comme une indication
d'obstacle radical à la publication des extraits du livre
de Chomsky dans Le Courrier et a fortiori de l'ouvrage
lui-même par les Editions Page deux. De la sorte, se trouve
renforcée votre assertion ayant trait au rapport entre
le négationnisme attribué à Chomsky et
"ses éditeurs" (cf. citation 5°).
En effet, après avoir soudé Chomsky à Faurisson, avant la citation de Finkielkraut (cf. citation 5°), vous aboutissez à l'affirmation constitutive de votre jugement public sur les Editions Page deux: "Encore une fois: comment ne pas établir de rapport avec les présupposés de Chomsky -- et avec ceux de ses amis, ou de ses éditeurs, soi-disant "pacifistes" et "de gauche" -- sur le Kosovo?" (cf. citation 5°). Le "soi-disant" renvoie ici au "supposé" d'avant. Le lien est établi par vous entre les Editions Page deux citées au début de votre article et le terme: "ses éditeurs" (de Chomsky).
Or, dans la lettre que vous nous avez adressée, vous confirmez tout cela en écrivant: "Je maintiens à la virgule près ce que j'ai écrit" (cf. citation de la lettre 2°).
Vous réitérez donc votre caractérisation des Editions Page deux. Par effet de cascade, vous avez affirmé dans votre lettre ouverte les liens entre Chomsky et des milieux proches ou complices du négationnisme. Puis, vous avez cité Alain Finkielkraut "à propos de Faurisson et de Chomsky". L'utilisation de la conjonction de coordination "et" a pour fonction de relier deux éléments de même nature. Enfin, dans la foulée de la citation sur la négation d'Alain Finkielkraut, vous avez affirmé que ses éditeurs (ceux de Chomsky) sont censés partager les présupposés que vous imputez à Chomsky. La construction de votre lettre ouverte ne laisse place à aucune autre interprétation pour ce qui a trait à votre qualification des Editions Page deux.
4. Lorsqu'un écrivain effectue une telle démonstration et qualifie de la sorte une maison d'édition, il est soit candide, soit artificieux qu'il veuille échapper à ce qu'il a écrit et à ses possibles conséquences en reconnaissant dans une lettre non publique qu'il partage la mise au point du Monde du 3 juin 1999 (cf. citation de votre lettre 5°). Dans cette dernière, la rédaction conteste les accusations de négationnisme portées contre Chomsky.
Votre méthode nous apparaît d'autant plus douteuse que, simultanément, vous affirmez que vous écririez le même texte public, à la virgule près.
Pour rappel, la mise au point du Monde, ce sont les Editions Page deux et le préfacier qui l'ont citée (note 5, p. 262 du Nouvel Humanisme militaire) et donc portée à connaissance des lectrices et lecteurs de l'ouvrage.
Certes cette mise au point du Monde ne vous était pas adressée (cf. citation de votre lettre 5°)! On se demande par quel miracle du calendrier la rédaction du Monde aurait pu vous l'adresser.
Les Editions Page deux ont d'ailleurs
indiqué que cette prise de position du Monde faisait suite
à un point de vue de Jean-Louis Margolin dans les colonnes
de ce quotidien du soir. Les Editions Page deux et le préfacier
ont cité explicitement Margolin. De plus, ils ont fait
connaître les positions attribuées à Chomsky
par Margolin sur le génocide au Cambodge. Nous n'avons
donc pas attendu la publication du texte de Pierre Vidal-Naquet
dans Le Monde des Livres (cf.
notre post-scriptum).
De même, il nous apparaît inacceptable qu'un écrivain établisse la série de corrélations que nous avons citée, puis s'adresse aux animateurs des Editions Page deux en leur disant qu'aucun lien n'est établi entre les appréciations qu'il fait sur les thèses de Noam Chomsky et ses éditeurs, en l'occurrence les Editions Page deux (cf. citation de votre lettre 7°). Le simple respect de ceux et celle à qui vous adressez votre lettre exigerait de les laisser au bénéfice d'une capacité minimale de lecture et d'intelligence des textes.
5. Dans votre lettre, vous affirmez que vous ne mettez pas en cause le catalogue des Editions Page deux et que vous ne citez aucun autre ouvrage paru aux Editions Page deux (cf. citation de votre lettre 10° et 11°). Deux remarques à ce propos. Le distinguo entre le catalogue d'un éditeur et le caractère de la maison d'édition est de l'ordre de la rhétorique. Deuxièmement, si nous avons, dans notre lettre, fait état d'un certain nombre de nos publications ou d'articles d'animateurs et d'animatrices des Editions Page deux, c'était simplement parce que nous ne pouvions concevoir que vous ayez connaissance de ces publications et que vous puissiez porter les jugements discutés ci-dessus. Nous sommes, maintenant, encore plus convaincus que vous avez porté des jugements de valeur et qualifié les Editions Page deux sans connaître leur orientation et leur production.
De plus, lorsque nous avons fait référence
à "un comportement illégal" (cf. votre
lettre citation 8°), nous l'avons fait à partir des
implications logiques -- donc avec leurs conclusions pénales
potentielles -- de votre jugement de valeur. Il ne s'agit pas
d'intention que nous vous attribuerions. Est en discussion un
texte public qui aboutit à prêter aux Editions Page
deux un comportement illégal, dans la mesure où
il induit une complicité avec une position que vous caractérisez
nettement
comme négationniste.
Enfin, à propos de la citation 9° de votre lettre du 2 avril, votre référence au Courrier est fallacieuse. En effet, ce dernier n'a-t-il pas publié une réponse à votre lettre ouverte, signée Manuel Grandjean, rédacteur en chef. Revendiquer en la matière un statut identique pour vous et Le Courrier relève d'une confusion logique, étonnante quand une personne traite d'un thème tel que la calomnie ou la diffamation.
Les Editions Page deux, ses animateurs et animatrices, ont toujours milité pour la liberté de débat. C'est sur cette base que notre coopérative fonde ce que vous qualifiez d'indépendance éditoriale.
Lorsque nous avons édité le livre de Noam Chomsky, nous savions que cela susciterait un débat, heureusement. Ce d'autant plus que la tragédie qui se déroule dans les Balkans n'est pas l'expression du seul passé, mais du présent et de l'avenir proche.
Mais nous faisons une différence entre le débat nécessaire sur cette question et la disqualification publique a priori d'une petite maison d'édition -- qui n'a cessé de défendre des idées mettant en question radicalement aussi bien l'horreur nazie que stalinienne.
En conclusion, nous maintenons que vous avez porté atteinte à l'honneur des Editions Page deux. Nous vous aviserons des suites que nous donnerons à cette affaire et prendrons à nouveau contact, sous une forme à définir par notre comité éditorial, avec vous.
Recevez, Monsieur, nos salutations préoccupées.
Charles-André Udry,
Marie-Françoise Masserey,
Jean-François Marquis,
Alain Gonthier
Post-scriptum: Nous traitons en post-scriptum de vos trois affirmations suivantes (c'est nous qui soulignons):
1° "Cette mise au point du Monde, en outre, ne lave pas Chomsky du soupçon porté contre lui d'avoir relativisé et minimisé, pour le moins, le génocide cambodgien."
2° Après la citation de Vidal-Naquet (Le Monde des Livres, p. I, colonne 6, du 24 mars 2000), vous écrivez: "La rédaction du Monde participe-t-elle, selon vous, par la publication de ces lignes de M. Vidal-Naquet, à une opération de calomnie, et/ou de diffamation ou de malveillance, à l'endroit de Noam Chomsky?"
3° "Chomsky, confirme Vidal-Naquet, ne nie donc certes pas la Shoah. Mais n'est-il pas troublant qu'il ait travaillé -- sur un sujet voisin: le génocide cambodgien -- avec une personne au moins (Thion) qui a ensuite largement franchi ce dernier pas dans le mensonge?"
Pourquoi traiter cette question en post-scriptum. La raison en est double. Premièrement, dans votre lettre ouverte publiée le 25 mars toutes les références au négationnisme ne sont faites qu'en relation avec la Shoah. La cohérence que vous avez voulu donner à votre texte renvoie à ce négationnisme, et la caractérisation publique des Editions Page deux est faite dans ce contexte.
Deuxièmement, ce sont les Editions Page deux qui ont abordé d'abord cette question, à propos des insinuations faites à l'encontre de Chomsky, dans la note 5, p. 262, du Nouvel humanisme. Puis, les soussignés ont à nouveau traité de cet problème dans la lettre qui vous a été adressée en date du 30 mars.
Sept précisions à propos de vos trois affirmations citées ci-dessus.
1. Les animateurs des Editions Page deux
ont été parmi ceux et celles qui ont invité
le 9 juin 1999 Pierre Vidal-Naquet pour donner une conférence
publique à Lausanne sur la "négation de la
Shoah". Pierre Vidal-Naquet nous a communiqué un résumé
manuscrit des points forts de sa conférence, qui a été
publié en septembre 1999. Au même titre où
nous étions au courant de la publication du livre d'Edwy
Plenel sur la guerre du Kosovo, vous êtes certainement au
courant de la
déclaration signée par Pierre Vidal-Naquet, Pierre
Bourdieu, Daniel Bensaïd, etc. dans Le Monde du 31
mars 1999, rubrique Horizons-Débats, déclaration
intitulée "Arrêt des bombardements, autodétermination"
dans laquelle il est notamment affirmé: "Il n'est
pas vrai que l'OTAN protège les populations kosovares,
ni leurs droits" (ce qui est un des arguments centraux développés
par Chomsky dans son ouvrage).
2. Pierre Vidal-Naquet écrit, dans son article paru dans Le Monde des Livres du 24 mars 2000, 6e colonne, 1er paragraphe, le contraire de ce que vous avez écrit dans votre lettre ouverte à propos du prétendu négationnisme de Chomsky sur la Shoah.
3. Pierre Vidal-Naquet est en désaccord
public et connu avec Noam Chomsky sur ce que nous considérons
comme le génocide perpétré par l'Angkar au
Cambodge. Pierre Vidal-Naquet écrit: "Prenons un exemple:
pourquoi un homme comme Serge Thion, chercheur au CNRS, s'est-il
lancé dans cette aventure dont il est sans doute le personnage
le plus pervers après avoir écrit notamment un bon
livre sur l'apartheid et des analyses percutantes sur le Sud-Est
asiatique? Pourquoi? Parce que les Khmers rouges ont sombré
dans le génocide et la négation de ce génocide-là,
entreprise par
Thion en liaison avec Noam Chomsky (voir Esprit de septembre
1980), a entraîné la négation du génocide
hitlérien dont Thion -- non Chomsky -- s'est fait le porte-parole
et l'expert."
Pierre Vidal-Naquet renvoie au numéro de la revue Esprit dans laquelle Serge Thion a écrit un article "Le Cambodge, la presse et ses bêtes noires" (pp. 95-111). Cet article est présenté sur la première de la revue Esprit ainsi: "Controverse sur le Cambodge entre Serge Thion et Paul Thibaud".
Dans cet article, Serge Thion utilise
entre autres l'article de Noam Chomsky que nous avons cité
dans notre lettre du 30 mars: "Distorsion at fourth hand"
et le vol. 2 The political Economy of Human Rights, tous
deux écrits par Noam Chomsky et Edward S. Herman. P. Vidal-Naquet
utilise le terme "en liaison". Vous utilisez le verbe
"travailler avec" (cf. affirmation 3°). Vous avez
certainement lu l'article de Serge Thion et vous disposez d'une
très bonne information sur le
"travail" de Chomsky "avec" Thion.
De plus, vous tracez, sur le mode téléologique, la dynamique "négationniste" de Chomsky. Cette méthode utilisée dans ce cas spécifique est fort proche de celle que vous avez mise en oeuvre pour établir des rapports entre Chomsky et Faurisson, puis par glissement, pour caractériser les Editions Page deux dans votre lettre ouverte au Courrier.
4. Nous réitérons ce que nous avons écrit dans notre lettre du 30 mars. Certains d'entre nous (Charles-André Udry), dès le début 1976, ont suivi de près la tragédie cambodgienne -- c'est-à-dire que la politique du régime de l'Angkar a abouti à commettre un véritable génocide au Cambodge.
Ils l'ont fait à partir, entre
autres, des dossiers de François Ponchaud: "Echanges
France-Asie" (janvier-mai 1976), publiés dans
le cadre des "Missions étrangères de Paris"
(catholiques). François Ponchaud a rapidement mis l'accent
sur les crimes perpétrés au Cambodge. Dans leur
article du 25 juin 1977, Chomsky et Herman écrivent à
propos du livre de Ponchaud (Cambodge, année zéro,
Julliard 1977): "Ponchaud's book is serious and worth reading
as distinct from
much of the commentary it has elicited. He gives a grisly account
of what refugees have reported to him about the barbarity of their
treatment at the hands of the Khmer Rouge." ["Le livre
de Ponchaud est sérieux et mérite la lecture à
la différence de nombreux commentaires qu'il a suscité.
Il fournit un bilan macabre de ce que les réfugiés
lui ont rapporté sur la barbarie des traitements subis
lorsqu'ils étaient aux mains des Khmes rouges."]
Il est possible, et même légitime,
de débattre de la première position de Chomsky et
Herman en 1977. Mais il faut le faire en contextualisant l'ensemble
des analyses à ce sujet et les débats sur les informations
en provenance du Cambodge et de la Thaïlande à l'époque
(1975-1978). C'est d'ailleurs pour cette raison que nous avons
fait référence, dans notre lettre précédente,
aux pages 577-581 de l'ouvrage de Ben Kiernan, Le génocide
au Cambodge 1975-1979 (Gallimard 1998,
1996 pour l'édition américaine). Kiernan, en conclusion,
écrit: "Il ne nous a pas été facile
de dresser un état des lieux précis. Le Kampuchéa
démocratique fut un régime verrouillé. La
répression qu'il exerça s'intensifia au fil des
mois. Les catégories sociales dans lesquelles il répartit
ses sujets - "pleins droits", "candidats",
"déchus" -- restèrent ignorées
du monde extérieur jusqu'au jour où, en mai 1979,
le nouveau régime de Heng Samrin en fit état. L'existence
de Tuol Sleng fut révélée la première
fois le même mois. Longtemps après encore, des informations
capitales continuèrent
d'échapper aux filets des spécialistes. Ainsi, l'obligation
faite aux déportés de la zone Est en 1978 de porter
des vêtements bleus qui les démarquaient des autres,
bien que rapportée par un Khmer réfugié aux
Etats-Unis dès 1983 dans un témoignage écrit
et confirmée par de nombreux témoins en 1986, n'est
aujourd'hui encore signalée par aucun chercheur."
(p. 580)
5. Il est aussi nécessaire, pour
débattre effectivement, de prendre en compte ce que Chomsky
lui-même dit à ce sujet en 1989: "At the time
we wrote, virtually all evidence had to do with the years 1975-77
and almost nothing was known about the 1978 massacres in the Eastern
Zone, by far the most extensive of the Polpot period, according
to the current scholarly litterature." ["Au moment où
nous écrivions [nous: Chomsky et Herman en 1977], pratiquement
tous les
témoignages concernaient les années 1975-77 et presque
rien n'était connu sur les massacres de 1978 dans la zone
Est, de loin les plus importants durant la période de Pol
Pot, selon les récherches érudites actuelles."]
Une telle prise en compte de nouvelles données va exactement à l'encontre de la démarche négationniste.
6. Comme les Editions Page deux et le préfacier l'ont mis en note, l'argumentation de Chomsky était centrée fondamentalement sur la dissymétrie dans l'information des grands médias américains entre les massacres au Timor-Oriental -- dont l'ampleur n'était de loin pas reconnue -- et ceux perpétrés au Cambodge. Cette appréciation est répétée par Michael Albert dans son article "The Cambodia Controversy", ZMagazine, novembre 1997.
7. Pour conclure ce point, les animateurs des Editions Page deux seraient tout à fait disposés à prendre publiquement position sur le supposé négationnisme de Chomsky à propos du Cambodge si des documents convaincants leur sont fournis. Nous n'adopterions pas votre méthode qui consiste à dire publiquement une chose et de la nier de façon privée.
Comme dit dans notre lettre précédente, nous avons connaissance du débat public qui existe à ce propos, nous avons lu attentivement de nombreuses contributions et ouvrage. Nous ne partageons pas vos conclusions, quelles que soient les réserves que nous puissions avoir sur un texte ou un autre. Nous nous refusons à adopter la méthode du télescopage dans le temps.
§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§
Lettre des Editions Page2 à Y. Laplace du 6 avril
Lausanne, 6 avril 2000
RECOMMANDE
Monsieur Yves Laplace
3, ch. des Courtis
1252 Meinier
Monsieur,
Nous nous sentons obligés d'adjoindre une annexe au post-scriptum de notre lettre du 5 avril. La raison en est simple: Noam Chomsky nous a fourni une information que nous jugeons importante.
1. Dans notre lettre du 5 avril, p. 5, nous reproduisions votre affirmation suivante (souligné par nous): "Chomsky, confirme Vidal-Naquet, ne nie donc certes pas la Shoah. Mais n'est-il pas troublant qu'il ait travaillé - sur un sujet voisin: le génocide cambodgien -- avec une personne au moins (Thion) qui a ensuite largement franchi ce dernier pas dans le mensonge?"
2. Nous écrivions au point 3 (pp. 5-6) de notre lettre du 5 avril:
"Pierre Vidal-Naquet renvoie [dans le Monde des Livres du 24 mars 2000]au numéro de la revue Esprit dans laquelle Serge Thion a écrit un article "Le Cambodge, la presse et ses bêtes noires" (pp. 95-111). Cet article est présenté sur la première de la revue Esprit ainsi: "Controverse sur le Cambodge entre Serge Thion et Paul Thibaud".
Dans cet article, Serge Thion utilise
entre autres l'article de Noam Chomsky que nous avons cité
dans notre lettre du 30 mars: "Distorsion at fourth hand"
et le vol. 2 The political Economy of Human Rights, tous
deux écrits par Noam Chomsky et Edward S. Herman. P. Vidal-Naquet
utilise le terme "en liaison". Vous utilisez le verbe
"travailler avec" (cf. affirmation 3°). Vous avez
certainement lu l'article de Serge Thion et vous disposez d'une
très bonne information sur le
"travail" de Chomsky "avec" Thion."
3. Voici ce que Noam Chomsky nous écrit à ce propos (par e-mail, en date du 05.04.00, 19h46):
"On the relations with Thion with regard to Cambodia, they are totally non-existent, except that I may have cited his work, along with the work of other Southeast Asian scholars. I do recall citing his on-the-scene reports from Laos in the early '70s, which I believe appeared in Le Monde. I just checked the index of "Political Economy of Human Rights," and he's not listed, so possibly he was not even cited, though I haven't checked through all the footnotes and it is possible that there is a
reference to something he wrote. If so, that is absolutely standard in the scholarly literature, and remains so. Thus you will find his work in publications of the Yale Genocide Project (primarily about Pol Pot), major scholarly works, etc. Beyond that possibility (namely, that I might have cited him somewhere), there was not connection whatsoever, though I knew him slightly (along with most other SE Asia scholars). The claim that I worked with him on this is as valid as the claim that
Vidal-Naquet works regularly with David Irving. And everyone who makes that claim knows it perfectly well."
["Sur les relations avec Thion pour
ce qui a trait au Cambodge, elles sont totalement inexistantes,
si ce n'est que j'ai peut-être cité ses travaux au
même titre que les travaux d'autres chercheurs sur l'Asie
du Sud-Est. Je me rappelle avoir cité un de ses reportages
sur le Laos au début des années 70 qui, je crois,
est paru dans Le Monde. Je viens de contrôler l'index
de "Political Economy of Human Rights", et il
n'est pas mentionné; donc il est possible que je ne l'avais
même pas cité. Bien
que je n'aie pas contrôlé toutes les notes de bas
de page et il est possible qu'il y ait une référence
à quelque chose qu'il a écrit. Si c'est le cas,
cela est absolument normal dans les travaux de recherche, et cela
le reste. Ainsi, vous trouverez ses travaux [de Thion] dans les
publications du Yale Genocide Project (principalement sur Pol
Pot), et dans d'autres ouvrages académiques, etc. Au-delà
de cette possibilité (à savoir que je l'ai peut-être
cité quelque part), il n'y avait avec lui aucune
connexion que ce soit, bien que je l'aie connu un peu (en même
temps que la majorité des autres chercheurs sur l'Asie
du Sud-Est). La déclaration selon laquelle j'ai travaillé
avec lui sur cela [le Cambodge] est aussi valide que l'affirmation
selon laquelle Vidal-Naquet travaille régulièrement
avec David Irving. Et toute personne qui fait une telle déclaration
le sait parfaitement bien."]
4. Nous avions, à la lecture de l'article de Pierre Vidal-Naquet, immédiatement contrôlé dans notre bibliothèque le contenu du numéro d'Esprit de septembre 1980 auquel il faisait référence. Et nous avons constaté que, sur le Cambodge, Pierre Vidal-Naquet renvoyait, implicitement, à un article de Serge Thion. Etant donné l'ambiguïté de la formule "en liaison", nous avons posé la question à Chomsky.
Par contre, suivant le standard utilisé pour qualifier, dans votre lettre ouverte au Courrier, les Editions Page deux, vous avez, sans hésitation, dans votre lettre du 2 avril, traduit "en liaison" par a "travaillé avec". Et, sur cette base, vous avez effectué une série de déductions.
Voilà un élément supplémentaire révélateur de la méthode avec laquelle vous engagez ce type de polémique.
Le "tour particulièrement juridique", selon votre formule, de notre lettre du 30 mars se trouve conforté. Dès lors, nous vous aviserons des suites que nous donnerons à cette affaire et prendrons à nouveau contact, sous une forme à définir par notre comité éditorial, avec vous.
Recevez, Monsieur, nos salutations préoccupées.
Charles-André Udry,
Marie-Françoise Masserey,
Jean-François Marquis,
Alain Gonthier
§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§
La lettre du 9 avril concerne une recension (Pour votre information, vous trouverez, ci-joint, copie d'un compte rendu de l'ouvrage de Noam Chomsky, The New Military Humanism, publié par l'hebdomadaire économique américain Business Week, 17 avril 2000.) qui ne nous intéresse pas ici. La lettre du 10 avril annonce l'intention de porter les documents de cette controverse sur le Net.
Le Temps, Mardi 11 avril 2000
Rubrique : opinions
Yves Laplace répond aux thèses qu'avance Noam Chomsky dans son livre " Le nouvel humanisme militaire " dont nous avons publié un extrait de la postface (1). Appliquée à la guerre du Kosovo, la logique du linguiste est, aux yeux de l'écrivain genevois, une imposture. Elle finit par relativiser les crimes du " nettoyage ethnique " serbe.
Une année après la déportation d'un million de Kosovars, chassés par la terreur militaire serbe, les exactions sans nom qui l'ont accompagnée, et l'intervention simultanée de l'OTAN, voici déjà l'heure des bilans. Le linguiste Noam Chomsky établit un inventaire de sa façon, dans un brûlot aujourd'hui traduit en français : Le nouvel humanisme militaire, leçons du Kosovo (2), consacré à la dénonciation des crimes et exactions sans nom de l'OTAN contre la Serbie, petit pays " insoumis " et " récalcitrant " qui servirait, selon lui, de paravent et de bouc émissaire aux vrais purificateurs ethniques (américains, turcs ou israéliens).
Le préfacier, Gilbert Achcar,
et l'éditeur, Page deux (Lausanne) -- au catalogue duquel
figurent par ailleurs des livres estimables, tel celui d'Enzo
Traverso Pour une critique de la barbarie moderne --, ne
tarissent pas d'éloges : c'est avec un " raisonnement
d'une rigueur quasi mathématique " et " une patience
de juriste " que Chomsky " a condensé [...] un
argumentaire affiné par des décennies d'engagement
infatigable ". Pourtant, au terme d'une lecture harassante,
l'évidence saute aux yeux : sur le plan de la lettre et
de la méthode, Le nouvel humanisme militaire est un salmigondis
allumé et
sectaire. La rigueur mathématique et la patience de juriste
alléguées relèvent plutôt de l'obsession
maniaque, de la compulsion de répétition, de l'abus
et du détournement de citations ; ce sont des méthodes
de ficheur, au sens policier du terme.
Le livre, circulaire et allusif, truffé
d'extraits de presse pipés, de notes et d'arguments d'autorité
qui ne renvoient qu'à eux-mêmes, ou à d'autres
écrits de Chomsky, est construit comme un réquisitoire
faussement logique et vraiment pervers. L'auteur se réclame
de George Orwell, de sa lutte contre la censure, contre le totalitarisme
moderne et la " novlangue ". Cela peut servir. Surtout
quand on utilise l'amalgame, l'insinuation, l'intimidation
et la délation (envers Vaclav Havel et Elie Wiesel,
gravement mis en cause). Recourir à George Orwell et à
la critique du totalitarisme est d'autant plus commode et fallacieux
que le contempteur du " nouvel humanisme militaire "
tente d'imposer une vision globale, sinon totalitaire, du génocide
à travers les âges -- en s'appuyant constamment sur
une rhétorique du complot et sur la plus effarante des
arithmétiques : combien de Kosovars morts, au juste, pour
combien d'Indiens, de Kurdes ou de Palestiniens? Nul doute
qu'au fond des fosses communes de Bosnie et du Kosovo, on saura
gré à Chomsky de prendre ainsi de la hauteur.
C'est qu'à l'origine de toutes choses se trouverait le " commandement divin de perpétrer le génocide tel que rapporté dans la Bible et exécuté fidèlement par le peuple élu, imité par ses successeurs, parmi lesquels les croisés francs qui ravagèrent le Levant il y a un millénaire en invoquant le même décret divin, et les " enfants d'Israël " qui ont suivi la volonté divine dans le Nouveau Monde ", parmi de nombreux exemples de " sacralisation de la guerre " (pp. 119-120). Je laisse les théologiens évaluer la rigueur de cette exégèse. Mais je frémis en me disant qu'en somme, le peuple élu (qui perpétrait le génocide) était déjà un peu américain : au bout du curieux compte génératif chomskyen, la prétendue agression américaine au Kosovo est l'ultime exemple connu de sacralisation de la guerre
C'est en insistant de la sorte sur la
longue litanie des massacres commis par les Etats-Unis ou par
leurs devanciers (on a vu lesquels) que Chomsky relativise systématiquement
les crimes, sans précédent en Europe depuis 1945,
du régime de Milosevic. Il ne rate pas une occasion de
souligner l'impunité d'autres dictateurs, ce qui fait apparaître
la culpabilité des dirigeants serbes comme un élément
du complot hégémonique. Il obéit, en cela,
à des mécanismes de pensée proches de
ceux qui opèrent dans divers révisionnismes. Suffit-il,
pour ne pas succomber à de tels mécanismes, de ne
pas nier la Shoah -- on sait que Chomsky, juif et antinazi,
s'est toujours gardé d'un pareil dérapage sans retour?
Mais ses dérapages contrôlés
valent-ils tellement mieux ? En 1980, Chomsky ne jugeait pas
inopportun de défendre la " liberté d'expression
" du négationniste Faurisson -- sans entrer dans
ses vues sur la " non-existence " des chambres à
gaz. Or, il n'hésite pas aujourd'hui à imputer d'emblée
les " formes extrêmes du révisionnisme "
à ceux qui auraient comparé " les horribles
atrocités serbes qui ont suivi les bombardements à
la politique génocidaire de Hitler, une
comparaison qui aurait de très amples implications si elle
était prise au sérieux " (p. 32). Chomsky aurait
bien sûr raison de refuser toute banalisation de la Shoah,
si la question était vraiment là. Mais on voit
bien que c'est plutôt lui qui banalise la notion de révisionnisme,
en réduisant ainsi ses " formes extrêmes "
- ce qui ne l'empêche guère de comparer, à
son tour, les Etats-Unis aux nazis.
Placé devant un tel écran de fumée, quel lecteur crédule oserait encore prendre en compte les qualifications juridiques de " crime contre l'humanité " et / ou " génocide " retenues par le TPIY -- cet instrument de l'hégémonisme -- contre les dirigeants serbes ? A lire Chomsky de près, il semble donc qu'il s'abrite derrière sa non-négation de la Shoah afin d'asseoir sa démonstration falsifiée. Au terme de laquelle il nous aura assené que l'OTAN avait délibérément agi au Kosovo " pour aggraver les atrocités ", voire pour masquer les " cas d'épuration ethnique parmi les plus terribles des années 90, dépassant largement ce qui avait été attribué à Milosevic ", cas qui étaient justement " en train de se produire à l'intérieur même des frontières de l'Alliance " (en Turquie).
Ce double tour de passe-passe -- sur
la définition du révisionnisme et sur l'intervention
de l'OTAN -- pourrait bien permettre à Chomsky d'inaugurer
une forme de relativisme global, appliquée aux " leçons
du Kosovo ". Prétendues leçons qui valent,
dans son esprit, pour les autres guerres perpétrées,
depuis 1991, à l'initiative de Belgrade (300 000 morts,
dont il ne parle pas). Et d'où il ressort que des faits
" similaires ", sinon infiniment plus graves, n'en finissent
pas d'endeuiller
l'Europe On retrouve ici un mécanisme rodé depuis
plus de vingt ans. Comme l'a signalé Alain Finkielkraut
dans L'avenir d'une négation (Seuil, 1982), le futur
auteur du Nouvel humanisme militaire relativisait alors
le génocide cambodgien -- en le rapportant, déjà,
aux massacres du Timor-Oriental. " Le linguiste américain,
notait Finkielkraut, chiffre à cent mille les victimes
de la répression khmère rouge. Et, ajoute-t-il,
" il faut sans doute compter avec les revanches
paysannes locales ". (La propagande serbe ne dira pas autre
chose au sujet du Kosovo.) Aujourd'hui, seuls les opérateurs
ont changé : le Kosovo a pris la place du Cambodge, et
la Turquie celle du Timor-Oriental.
Chomsky retourne arguments et opérateurs comme des crêpes. Citant hors contexte une phrase d'un professeur de droit, il compare l'habillage humanitaire de l'intervention de l'OTAN au Kosovo aux prétextes avancés par Mussolini afin d'envahir l'Ethiopie : libérer " des milliers d'esclaves tout en accomplissant la mission civilisatrice de l'Occident ". Nous voici donc au fait : Mussolini en Ethiopie = l'OTAN au Kosovo. Mais nous ne saurons évidemment jamais si M. Murphy (le professeur cité) avait en tête, lui aussi, cet exemple ultime. Chomsky n'en a cure. Il révise même M. Murphy, en se prenant pour Voltaire. Puis il passe, dans l'ordre, au génocide des Indiens par Theodore Roosevelt, au génocide des Philippins, à la " défense enthousiaste par Churchill de l'utilisation des gaz toxiques contre les Kurdes ", à tous les soutiens apportés aux pires dictatures, durant les âges, par les Yankees ; et avant eux, ou avec eux, par les Européens, Britanniques en tête, et les " enfants d'Israël ".
Deux exemples, faussement donnés pour équivalents, reviennent sans cesse à l'appui de la " thèse " : les campagnes de " purification ethnique " (?) menées depuis 1948 par Israël, " Etat client " des USA ; et les atrocités commises contre les Kurdes par les " forces armées turques pro-OTAN ". On s'étonne que les Arméniens, exterminés par les Turcs, ne soient pas convoqués, eux aussi, pour faire honte aux Albanais du Kosovo Mais sans approuver la politique " sioniste ", et sans vouloir exempter le régime d'Ankara de ses crimes avérés, on éprouve un léger malaise devant cette accumulation de preuves par Israël, et surtout par les Turcs On se souvient, en effet, de la phrase du général serbe Mladic, aboyant le 11 juillet 1995 à Srebrenica : " L'heure de la vengeance sur les Turcs a sonné " (textuel), avant que sa meute liquide 7500 civils " turcs " et déporte tous les autres. Il est vrai que Mladic, Karadzic, Seselj ou Arkan ne figurent guère au générique chomskyen des génocidaires (où Churchill occupe une place de choix). Ces tueurs en masse, ou leurs émules, sont-ils seulement passés par le Kosovo ? Chomsky ne le nie pas, mais il croit devoir plaisamment noter que, " malgré d'intenses efforts, les résultats de " l'obsession des charniers " [au Kosovo], ainsi que la qualifient les rédacteurs du Wall Street Journal (WSJ), ont été bien minces ".
Sincèrement hanté, à
l'origine, par l'horreur des crimes " impérialistes
" et par leur déni, Chomsky est désormais obnubilé
par une vision de l'histoire qui s'affranchit de la réalité
même -- jusqu'à réviser les crimes du régime
de Belgrade, puisque celui-ci n'est pas un agent de l'impérialisme.
Notons les étapes de la démonstration. Les négociations
de Rambouillet ? L'administration Clinton a imposé son
" diktat " à des Serbes parfaitement raisonnables
Le massacre de Racak ? Il a
servi de pur prétexte à l'OTAN Milosevic ? C'est
un brutal, mais aussi un " dirigeant élu " qu'on
a " diabolisé " avec son peuple, avant de le
" passer à tabac " : l'OTAN a donc armé
son bras vengeur, comme le montrait déjà l'exemple
de Srebrenica Les médias ? Tous menteurs, sauf peut-être
la télé de la Republika Srpska (cf. p. 190). Le
plan serbe de " nettoyage ethnique " Fer à Cheval
? Une broutille à côté des projets américains.
Tenez, au cas improbable où les Etats-Unis n'auraient pas
de " plans d'urgence pour envahir le Canada, [...] ils les
élaboreraient et les appliqueraient assez
rapidement, et pas de façon très courtoise, si le
Canada décidait de bombarder Washington ".
Après la preuve par les Turcs,
par la Colombie, par le Vietnam, par les Indiens et par Israël,
la preuve par le Canada. Le monde " réel " chomskyen
est un monde binaire et total, transparent et clos sur lui-même.
La linguistique générative et la " grammaire
universelle " mènent-elles vraiment à tout,
à condition de ne pas en sortir ? La terrible " logique
" chomskyenne est une imposture logique, bouclée comme
une phrase de manuel. Les morts du Kosovo (et de Bosnie) ne
me démentiront pas du fond de leur tombe : très
souvent, ils n'ont pas de tombe.
1. " Le Temps ", 28
mars 2000.
2. Editions Page deux, Lausanne, 295 pages, mars 2000. Edition
originale : " The New Military Humanism ", Common
Courage Press, USA, 1999.
Nous ne publions pas l'article du même dans Libération, qui est une version raccourcie de celui-ci.
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Mise au point des Editions Page deux publiée dans le quotidien Le Courrier (Suisse) le 27 avril 2000
L'écrivain Yves Laplace a des jugements souverains. Le 25 mars 2000, il adressait une lettre ouverte au Courrier: "Bosnie, Kosovo: les falsificateurs". Le 11 avril, il assurait le quotidien Le Temps d'un éclairage copieux intitulé "Noam Chomsky au Kosovo obsédé par le "complot" américain".
Dès la parution de la lettre ouverte au Courrier, les Editions Page deux ont échangé un courrier avec Yves Laplace. Les animateurs des Editions désiraient mettre en relief le sens de ce qu'ils considèrent comme une diffamation et voulaient comprendre. L'ensemble de la documentation peut être consulté sur le site Internet des Editions Page deux (http://www.fastnet.ch/page2/). Une pièce manque au dossier: la lettre d'Yves Laplace aux Editions Page deux datée du 2 avril. Nous lui avions demandé l'autorisation de la publier; il n'a pas répondu. Le délai que nous nous étions fixé est expiré. Dès lors, nous prenons position publiquement et, simultanément, rendons publics nos lettres et les documents.
Nous nous limitons ici à une mise au point sur la méthode utilisée par Yves Laplace. Les questions de fond abordées dans le livre de Noam Chomsky, Le nouvel humanisme militaire. Leçons du Kosovo, nous espérons pouvoir les traiter sous peu, en prenant en compte les apports de divers ouvrages anglo-saxons parus récemment.
Yves Laplace, en un peu plus de quinze jours, modifie un point nodal de la construction de son argumentation dont la fonction reste de jeter l'opprobre sur Noam Chomsky. D'abord, N. Chomsky est qualifié, par association, de négationniste (Le Courrier), puis de non-négationniste (Le Temps). Quel crédit peut-on accorder à une personne qui instruit de la sorte un procès?
1. Dans Le Courrier, N. Chomsky
est accolé au négationniste français Faurisson.
Citons Y. Laplace: "Alain Finkielkraut notait déjà,
à propos de Faurisson et de Chomsky: "La négation
parle un langage ouvriériste: les prolétaires seraient
les seules victimes ou les seuls héros de l'histoire récente;
ou antitotalitaire: tout ce qui différencie Staline et
Hitler est suspect, et quand elle dresse un réquisitoire
contre les Juifs, ce n'est pas en invoquant la pureté de
la race, c'est au nom des "vrais"
maudits." Chomsky est donc accusé par association
d'être un négationniste de la Shoah, ou, au mieux,
un complice d'une oeuvre négationniste.
Dans Le Temps, le même Y.
Laplace écrit: "A lire Chomsky de près, il
semble donc qu'il s'abrite derrière sa non-négation
de la Shoah afin d'asseoir sa démonstration falsifiée."
Cette fois, Chomsky n'est plus négationniste. Il instrumentaliserait
sa non-négation de la Shoah pour relativiser les génocides
ou crimes contre l'humanité, quand ils ne sont pas commis
par les
Etats-Unis.
Cette simple confrontation démontre l'inconsistance des assertions d'Y. Laplace.
La rédaction du quotidien Le Monde (3.6.1999), lors de la guerre du Kosovo, avait, une fois de plus, réfuté ce genre d'allégations faites à l'encontre de Noam Chomsky (voir p. 262-263 du Nouvel humanisme militaire). En 1969, dans le premier volume de ses écrits politiques en langue anglaise, Chomsky soulignait que l'on "perdait son humanité" à débattre avec ceux qui tentaient de dénier l'Holocauste, bien que "lorsque les apologistes de crimes horrifiants obtiennent une certaine audience et un certain prestige, il est nécessaire de les traquer jusque dans le caniveau".
2. Yves Laplace a utilisé la même méthode à l'encontre des Editions Page deux. Dans Le Courrier, il met en place la séquence suivante. 1° Les Editions Page deux sont "supposées" de gauche, un qualificatif qui signifie: donner pour authentique en trompant. 2° Les "éditeurs soi-disant pacifistes et de gauche" de Chomsky sont renvoyés aux prétendus présupposés négationnistes de Chomsky. 3° Logiquement, selon Y. Laplace, ils franchissent "la ligne brune".
Dans Le Temps, illuminé par une révélation, Y. Laplace accorde à l'éditeur Page deux un catalogue dans lequel "figurent par ailleurs des livres estimables". L'éditeur ne franchit plus la "ligne brune".
3. Un an après la guerre du Kosovo,
un débat sérieux est nécessaire. C'est pour
cette raison que l'hebdomadaire américain Business Week,
en date du 17 avril 2000, fait la critique de The New Military
Humanism. Patrick Smith conclut ainsi sa recension: "S'il
y a quelque chose de nouveau à propos de notre époque,
c'est que les questions de Chomsky devront en fin de compte recevoir
une réponse. Que l'on soit d'accord avec lui ou non, on
serait perdant en ne l'écoutant pas." P. Smith,
qui examine depuis longtemps la politique extérieure américaine,
écrit: "Les bombardements de l'OTAN ont pu mettre
Milosevic sur les genoux, mais Chomsky présente de bons
arguments selon lesquels ils furent faits à l'encontre
du droit international, qu'ils auraient pu être évités
grâce à la diplomatie et qu'ils étaient motivés
par les intérêts propres nationaux [des Etats-Unis]
et ceux de l'OTAN, bien plus que par des considérations
d'ordre moral." The Economist, l'hebdomadaire
de la City, affirme dans une recension d'ouvrages sur la guerre
du Kosovo (15 avril): "La vérité crue est que
si éviter la souffrance avait été le principal
objectif des gouvernements occidentaux, alors leur politique aurait
eu une accentuation différente. La priorité absolue
aurait été le déploiement aussi rapide que
possible (en d'autres termes, sans avoir à bombarder d'abord)
d'une force d'interposition robuste, avec l'autorisation de l'ONU
et un mandat de s'occuper des provocations en provenance de n'importe
quel camp." Ce constat est une des conclusions du livre de
Noam Chomsky, ouvrage qualifié par Y. Laplace de "salmigondis
allumé et sectaire".
4. Y. Laplace dans Le Temps du
11 avril -- à la différence de sa contribution au
Courrier -- aborde la position de Chomsky sur la tragédie
génocidaire qui s'est déroulée au Cambodge.
Il le fait à nouveau à partir d'une citation d'Alain
Finkielkraut. Y. Laplace ne connaît pas ce dossier. Cela
à l'opposé de Ben Kiernan, auteur d'un ouvrage de
référence sur Le génocide au Cambodge
1975-1979 (Gallimard 1998, 1996 pour l'édition américaine).
Or, comme nous l'écrit
Chomsky en date du 11 avril 2000: "Je le [Kiernan] connais
depuis vingt ans et j'ai donné une conférence il
y a quelques semaines à la Yale Law School, que Kiernan
a organisée, sous les auspices du Yale Genocide Project.
Ainsi, comme vous pouvez le voir, la conspiration est vaste et
profonde. Je suis certain que M. Laplace doit être capable
de faire un usage excellent de cette information." Kiernan
est le responsable du Yale Genocide Project, dans le cadre de
la Yale University. Selon Y. Laplace, B. Kiernan se ferait-il
le complice d'un Chomsky qui relativiserait le génocide
cambodgien? Au travers de cette seule interrogation, toute personne
peut prendre conscience de l'inadmissibilité, dans les
débats, de l'utilisation sans rivage de la logique d'inférence,
employée couramment dans les procès les plus arbitraires.
Pour les Editions Page deux:
Charles-André Udry
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Réponse de Noam Chomsky à Yves Laplace publiée dans le quotidien Le Temps (Suisse) le 4 mai 2000 et dans le quotidien Libération (France) le 25 mai 2000.
Citant Finkielkraut, Laplace m'accuse
d'avoir gravement sous-estimé les atrocités des
Khmers rouges en les chiffrant à 100 000 morts. La source
utilisée dans le texte d'Alain Finkielkraut [L'avenir
d'une négation. Réflexion sur question du génocide,
Seuil 1982] citée par Laplace à cet effet se référait
en réalité à la livraison de novembre 1979
de la revue française Change où était
retranscrite une table ronde sur le thème " narration
et pouvoir : massacres et médias " dont j'étais
l'un des nombreux participants. Le débat avait été
introduit par Mitsou Ronat qui rapporta (correctement) que François
Ponchaud, John Barron et Anthony Paul " fournissent une estimation
d'environ 100 000 tués par la terreur khmère rouge
". Ponchaud était l'auteur du célèbre
Cambodge Année zéro (Julliard 1977), premier
ouvrage sérieux sur l'ère Pol Pot. Peut-être
que, selon la méthode utilisée par Finkielkraut-Laplace,
Ponchaud se transformerait en un apologiste de Pol Pot, puisque,
dans la préface à l'édition américaine
de son livre, il me remercia pour en avoir fait l'éloge
aux Etats-Unis et loua " l'attitude responsable et la rigueur
intellectuelle " dont j'avais fait preuve sur le Cambodge
durant l'ère Pol Pot, tant dans mes écrits publics
que dans notre ample correspondance privée. (Je précise
qu'il s'agit de la préface à l'édition américaine
uniquement ; voir à ce sujet mon ouvrage de 1979 écrit
en commun avec Edward Herman, Political Economy of Human Rights).
Au cours de la table ronde reproduite dans Change, je fis allusion à l'estimation de Ponchaud, sans pour autant la reprendre à mon compte. En fait, dans les centaines de pages que j'ai consacrées à la question cambodgienne au cours des ans, je ne me souviens que d'une seule fois où un chiffre identique est mentionné : c'était lorsque je citai l'étude démographique faite par la CIA en 1980 qui concluait que 50 000 à 100 000 personnes " ont pu être exécutées " sous Pol Pot, et que la population rurale en pâtit peu et augmenta même -- des conclusions que Herman et moi-même avons rejetées comme " absurdes " et " politiquement biaisées " (à l'époque, les Etats-Unis soutenaient les Khmers rouges).
L'indécence du procédé qui consiste à m'attribuer l'estimation de Ponchaud est flagrante : il ne s'agit pas d'une erreur, mais d'une supercherie délibérée, comme quiconque aurait pris soin d'examiner la source aurait pu le constater aisément.
Pour revenir au plan de la morale, Laplace
m'accuse, à nouveau en citant Finkielkraut, d'avoir "
relativisé " les crimes de Pol Pot en les comparant
à ceux du Timor-Oriental perpétrés au même
moment. Notez bien que cette comparaison ne " relativise
" pas les crimes de l'Indonésie, ainsi que la responsabilité
de ceux qui lui fournirent un soutien militaire et diplomatique
décisif : les Etats-Unis au premier chef, mais aussi le
Royaume-Uni et la France qui s'y joignirent alors que
les atrocités atteignaient des proportions génocidaires
en 1978.
A cette époque, les crimes perpétrés par le pouvoir indonésien avec le soutien des puissances occidentales étaient purement et simplement niés, et les preuves accablantes disponibles étaient dissimulées, comme nous l'avons longuement démontré Herman et moi-même. Mais cette période honteuse s'acheva il y a vingt ans. Aujourd'hui, il est communément admis que Washington, avec l'aide de ses alliés, " a armé et entraîné les militaires indonésiens, responsables du meurtre de masse le plus intensif depuis la Seconde Guerre mondiale ", selon la dernière livraison d'une revue éminente sur les questions indonésiennes, Inside Indonesia. Les massacres au Timor-Oriental sont probablement parmi les pires en proportion de la population, depuis l'Holocauste.
Il y a, certes, des différences
entre les crimes commis par les Khmers rouges et ceux perpétrés
par les autorités indonésiennes. Ces derniers n'étaient
pas seulement des crimes contre l'humanité, mais aussi
des crimes de guerre commis au cours d'une agression directe [invasion
en décembre 1975 par les forces armées indonésiennes;
depuis septembre 1975, après "l'abandon" du Portugal,
le Front révolutionnaire pour l'indépendance du
Timor - Fretilin - administrait le Timor-Oriental]. Mais la différence
la plus importante est qu'il aurait été facile de
mettre fin aux crimes de Djakarta:
c'est-à-dire par l'arrêt de la participation décisive
de nos gouvernements dans leur perpétration et par un ordre
de Washington à Djakarta.
Cela était encore vrai tandis
que les crimes continuaient en 1999, avec le meurtre de près
de 4000 civils au début de l'année, selon des sources
crédibles provenant des Eglises; puis avec l'expulsion
brutale de 750 000 Timorais (soit 85% de la population) de leurs
foyers et la destruction de la majeure partie de leur pays. Pendant
tout ce temps, les Etats-Unis et leurs alliés ont continué
à soutenir les militaires indonésiens et ont exclu
toute intervention, refusant même des sanctions
modérées, jusqu'à ce que les atrocités
fussent accomplies. Clinton signala alors aux généraux
indonésiens que le jeu était terminé, suite
à quoi ils se retirèrent immédiatement, prouvant
ainsi qu'il aurait été possible d'obtenir ce résultat
bien plus tôt si Washington l'avait voulu.
Par contre, personne en Occident n'avait la moindre suggestion sur la façon de mettre un terme aux crimes de Pol Pot. Et lorsque les Vietnamiens le firent [janvier 1979], ils furent soumis à de sévères sanctions, puis " punis " pour le crime d'avoir délogé Pol Pot par une invasion chinoise soutenue par Washington [février 1979], tandis que les Etats-Unis et leurs alliés accordaient un soutien militaire et diplomatique déclaré à la coalition menée par les Khmers rouges, présentée officiellement comme étant " incontestablement " plus représentative du peuple cambodgien que la résistance timoraise [Fretilin] ne l'était de son propre peuple. C'est ainsi que les Etats-Unis et leurs alliés justifiaient le soutien qu'ils apportaient à la fois à Pol Pot et aux criminels indonésiens.
En regard de ces faits, Laplace et sa
source infamante m'accusaient et m'accusent de " relativiser
" les atrocités cambodgiennes. Si l'on traduit cette
rhétorique en langage clair, leur position est qu'il est
préférable que nous passions sous silence les crimes
perpétrés avec la complicité de nos gouvernements
-- crimes que nous pourrions dès lors chercher à
arrêter -- et que nous adoptions d'héroïques
postures face aux crimes commis par les ennemis de nos gouvernements,
sur lesquels nous n'avons aucune prise. Cette position n'est pas
sans rappeler cette phrase d'un journaliste français, cité
par Jean-Pierre Faye dans la revue Change mentionnée
ci-dessus: "L'histoire a des courants principaux, et le courant
principal passe par le Cambodge, non par Timor..." Rappelez-vous
la période : en 1978, les atrocités au Timor-Oriental
avaient atteint
leur paroxysme et le gouvernement français avait officiellement
annoncé qu'il soutiendrait l'Indonésie et la protégerait
contre tout " embarras ".
La même morale singulière
est à l'uvre lorsque Laplace me reproche de " relativiser
" pareillement les crimes de Milosevic au Kosovo (2000 morts
au total avant les bombardements, selon l'OTAN elle-même)
en faisant état des vastes opérations d'épuration
ethnique perpétrées par l'Etat turc, membre de l'OTAN,
au cours des années 90. Ces opérations ont causé
la mort de dizaines de milliers de Kurdes, l'exode de deux à
trois millions de réfugiés et la destruction de
3500
villages (sept fois plus qu'au Kosovo sous les bombes de l'OTAN).
Tout cela grâce à un flot croissant -- atteignant
son apogée en 1997 -- d'armes livrées, entre autres,
par les Etats-Unis de Clinton, y compris des armes lourdes utilisées
à des fins atroces au cours de l'une des pires terreurs
étatiques de la période considérée.
Comme dans le cas des atrocités indonésiennes, celles-ci
aussi auraient pu facilement être freinées ou arrêtées
par une décision des gouvernements occidentaux. Mais, en
vertu de la morale singulière de Finkielkraut-Laplace,
cette comparaison "relativiserait" les crimes de Milosevic
au Kosovo, probablement parce que le "courant principal de
l'histoire", dicté par le pouvoir d'Etat, passe par
le Kosovo, et non par la Turquie, pourtant membre de l'OTAN (la
guerre en Yougoslavie n'est pas traitée dans mon livre
pour des raisons évidentes qui ont trait à son centre
d'intérêt réel: c'est-à-dire la mise
en perspective analytique des motivations invoquées par
l'OTAN et les Etats-Unis pour justifier leur politique).
Cela étant dit, je ne voudrais pas donner l'impression que toutes les accusations de Laplace sont fausses. Ainsi, j'en accepte une bien volontiers. En effet, j'ai été consterné par le révisionnisme historique qui consiste à mettre les atrocités serbes au Kosovo sur le même plan que celles des nazis, ce qui constitue de toute évidence une insulte à la mémoire des victimes de l'Holocauste.
Pour les raisons mentionnées au début de cette réponse, je ne pousserai pas plus loin le débat. Je répondrai toutefois, bien volontiers, à toute question sérieuse et honnête.
30 avril 2000
Noam Chomsky
§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§
Page2 a fait allusion (Lettre du 5 avril 2000 à Laplace, point 6) à l'article suivant, qui, pour une fois, prend la défense de Chomsky devant l'une de ces attaques habituelles dont Laplace et, dans une certaine mesure, Page deux, se font les complices réticents, chaque jour, depuis 20 ans. Harcèlement, c'est bien le mot, n'est-ce pas?
Back in June, Anthony Lewis wrote a NYT
column about Pol Pot and Cambodia including the
assertion: "A few Western intellectuals, notably Prof. Noam
Chomsky, refused to believe what was
going on in Cambodia. At first, at least, they put the reports
of killing down to a conspiratorial effort by American politicians
and press to destroy the Cambodian revolution." As is his
style, Lewis's comment appeared with no supporting evidence despite
the fact that: (1) There is much documentation that Chomsky endeavored
to clarify the truth about events in Cambodia both as relates
to Pol Pot's responsibility as well as the (oft-ignored) responsibility
of the U.S. And, (2) Chomsky never made any allegations of a "conspiratorial
effort by American politicians and press to destroy the Cambodian
revolution," much less attributing all reports of terror
to it.
Lewis also omitted that the context of
Chomsky's broader researches into the events in Cambodia
(with co-author Ed Herman) was a comparison of the media coverage
of Cambodia and East Timor. Chomsky and Herman argued that mainstream
reaction to the two cases supported the principle that (1) the
crimes of an official enemy (Cambodia) are outrageous, and should
be a focus of U.S. public attention, even when such attention
has no plausible way to impact the outcomes, while (2) the comparable
crimes of an ally (Indonesia in Timor) that could easily be terminated
by withdrawing support, should be obscured as much as possible.
So far, this is just business as usual
for Lewis, the Times, and the establishment intelligentsia. However,
in the September issue of the Progressive, editor Matthew Rothschild
ran an editorial quoting Lewis favorably. Chomsky and Herman,
Rothschild tells us, in a 1977 Nation book review "tried
to poke holes in books that warned of Khmer Rouge atrocities,"
"cited repeated discoveries that massacre reports were false,"
and cited the "extreme unreliability of refugee reports."
Chomsky and Herman "were wrong to suggest that Cambodia under
the Khmer Rouge may have been 'more similar to France after liberation'
than to Germany under the Nazis." And Chomsky and Herman
equivocated:
"We do not pretend to know where the truth lies amidst these
sharply conflicting assessments." I
re-read the 1977 Nation book review. It aims to document what
is and is not accorded U.S. media
visibility, and what is and is not subject to serious standards
of scholarship. In the review, Chomsky
and Herman don't take a position regarding the scale of crimes
in Cambodia per se, instead,
debunking much of the rhetoric then rampant by showing that its
basis was suspect or, more often,
demonstrably false. They take a firm position on what they could
reliably argue: the baselessness of much of the analysis at that
time, the scale of U.S. involvement, and the behavior of mainstream
media regarding both. Chomsky and Herman don't need defending,
but the principles in the on-going debate need clarification.
Like Lewis, Rothschild failed to identify
passages where Chomsky and Herman "put the reports of
killing down to a conspiratorial effort by American politicians
and press to destroy the Cambodian
revolution," since, of course, no such passages exist. Lewis
also wrote that Chomsky and Herman
"refused to believe what was going on in Cambodia."
But if someone had said Pol Pot killed ten
million peasants, Rothschild would not have believed it, nor would
Lewis, Chomsky or Herman, or
anyone else. One shouldn't believe fabrication, obviously, and
the only thing Chomsky and Herman
refused to believe were demonstrably false claims about "what
was going on in Cambodia." Lewis's
artistry is to imply that Chomsky and Herman doubted there were
gross atrocities, which is nonsense. Using the same standards,
however, Lewis could have charged Chomsky and Herman with having
"refused to believe what was going on in Cambodia" during
the U.S. assault since they criticized Ponchaud (the author of
one of the books reviewed) for multiplying the death toll from
U.S. bombing by three. That Lewis didn't make this criticism implements
the principle that it is proper to scrupulously challenge exaggerated
claims about U.S. crimes, but not those of the enemy.
Rothschild, going further, says Chomsky
and Herman "tried to poke holes in books that warned of
Khmer Rouge atrocities," implying that they didn't succeed
and also that there is something wrong in looking at atrocity
reports to evaluate their accuracy. The phrasing also makes it
sound as though
Chomsky and Herman were nit-picking, rather than demonstrating
the utter baselessness of claims
then being made.
In the 1977 review, the first of two
books criticized, Murder of a Gentle Land, is by John Barron and
Anthony Paul who reported that Cambodia was a "gentle land"
during the years when, in fact,
according to the CIA, 600,000 people were killed by the U.S. war.
The first hole Chomsky and Herman tried to poke related to Baron
and Paul's assertion that "virtually everybody" saw
summary executions as Phnom Penh was evacuated. Baron and Paul's
sources were journalists Cazaux and Schanberg, both of whom flatly
denied the claim. The second hole Chomsky and Herman tried to
poke had to do with the Barron-Paul claim that people "fled
to the cities" as a result of the "harsh regimen"
of the Communists, not the American bombing (as was, of course,
widely known to be the case). Other holes poked included indicating
atrocity photographs that were admittedly faked, etc.
The second book in which Chomsky and
Herman "tried to poke holes" was Ponchaud's Cambodge
Annee Zero. Like Lewis, Rothschild raises no objections to Chomsky
and Herman's "poking holes" in Ponchaud's exaggeration
of U.S. crimes. That was okay. It would take too much space to
run through all the other holes poked, but it isn't necessary,
because Ponchaud himself agreed that every question raised was
not only apt, but understated, and in Cambodge Annee Zero's American
translation all the errors are revised, as documented in Chomsky
and Herman's Political Economy of Human Rights (SEP).
Rothschild also says Chomsky and Herman
gave short shrift to accounts from Cambodians who fled, failing
to add that in this they were paraphrasing Ponchaud and Charles
Twining, the State
Department's main "Cambodia watcher," recognized by
everyone to be the leading analyst of refugee reports. Rothschild
was actually saying, therefore, that the two primary investigators
of Cambodian refugees at the time gave short shrift to accounts
of Cambodians who fled. More, why would it be wrong to treat refugee
reports with the care that Twining and Ponchaud recommend?
Rothschild's last charge is that Chomsky and Herman "were wrong to suggest that Cambodia under the Khmer Rouge may have been 'more similar to France after liberation' than to Germany under the Nazis." At the time, however, this was a perfectly reasonable formulation, and consistent with the then expert estimates. Lacouture had earlier claimed that the Khmer Rouge "boasted" of killing two million people by 1976. After Chomsky pointed out to Lacouture in a personal letter that his references to Ponchaud's book were incorrect, Lacouture published "corrections," in which he said that it didn't matter whether the Khmer Rouge had killed thousands or millions. Chomsky and Herman wrote, in turn, that they thought a factor of 100 or 1,000 did matter, noting also that other sources (including the U.S. State Department) were suggesting estimates toward the low end of Lacoutoure's wide range. Chomsky and Herman then stated, in words criticized by Rothschild: "If, indeed, postwar Cambodia is, as [Lacouture] believes, similar to Nazi Germany, then his comment [about the unimportance of the scale of the deaths] is perhaps just, though we may add that he has produced no evidence to support his judgment. But if postwar Cambodia is more similar to France after liberation, where many thousands of people were massacred within a few months under far less rigorous conditions than those left by the American war, then perhaps a rather different judgment is in order. That the latter conclusion may be more nearly correct is suggested by the analyses mentioned earlier....We do not pretend to know where the truth lies amidst these sharply conflicting assessments..." Chomsky and Herman's concern in this review, remember, was to consider how the facts available at the time were filtered through the media's ideological prism to better understand that prism. They had no basis for taking any further stand regarding the history, and didn't (which is what Rothschild calls "equivocating"). By what principles is this behavior wrong?
There is vastly more information available
today about events in Cambodia under the Khmer Rouge
than in 1977, especially since Khmer Rouge rule lasted from 1975
to 1979 and the most respected
historiography indicates that the main barbarism was after the
review was written. To be sure, we still don't know how many people
died of unnatural causes at the hands of the U.S. war and its
aftermath or Pol Pot's terror policies. But, in the last few years,
some fairly convincing evidence has emerged showing centralized
control of Khmer Rouge terror. Suppose Rothschild had offered
a quotation showing that Chomsky and Herman doubted centralized
control in a 1977 essay, as I believe they did. Would this be
a fair criticism? No, because quite obviously nothing learned
after 1977 has a logical bearing on how we judge assessments made
in 1977. Those assessments can only be judged on the basis of
the information available then, which is exactly what Chomsky
and Herman were scrupulously evaluating.
The significance of Rothschild's argument
transcends Chomsky and Herman. When the U.S. State
Department issued its White Paper of 1965 claiming aggression
by North Vietnam, I. F. Stone showed that almost all of the enemy
soldiers reported as captured had been born in the south. Years
later it was purportedly discovered that there was a unit of northern
soldiers in the south in 1964,
unbeknownst to the U.S government. If so, was Stone therefore
an apologist for Hanoi? Neither Z nor the Progressive would have
much to publish if we refrained from analyzing the world until
all evidence was completely in.
It seems to me that Cambodia debate is
peculiar and often confused. (1) Whether Pol Pot was the
worst criminal in all history has no bearing on the heinous nature
of the U.S. role in the region-save insofar as we consider later
periods of U.S. support for Pol Pot, of course. (2) Using Pol
Pot's crimes to retroactively justify our invasion of Vietnam
or as an argument for our crimes in Central America or U.S. interventions
generally, as if U.S intervention has some higher motive, is just
another method in the madness of imperialism. (3) The scale of
U.S. crimes and the ensuing travail in Cambodia, however immense,
does not remove Pol Pot from culpability for his actions. (4)
The idea that Pol Pot should be judged in terms of all unnecessary
deaths that took place as a result of his policies has merit.
The same idea has merit as well, however, regarding responsibility
for deaths by starvation and preventable disease in zones of the
world the U.S. dominates, such as Central America. (5) The media
and scholarly treatment of Pol Pot and the events more broadly,
then and since, reveal, as usual, the principles behind mainstream
U.S. opinion about international relations, as indicated throughout
this article.
What are the important lessons for a
periodical to draw from the period and ensuing debates? My
answer would be the five points above. Rothschild thinks the important
lessons are: "the United States does not commit every evil
in the world," "the horrific potential of violent revolutions
followed by vanguard dictatorships," "our anti-interventionism
and pacificism can blind us to the grossest human-rights violations
abroad," and "a renewed sense of caution about issuing
pronouncements." While concurring that not all evils stem
from the U.S. (does anyone deny this?) and that vanguard dictatorship
is horrific (a lesson rather widely held in the West and certainly
by Chomsky and Herman), I have to wonder precisely how it is that
anti-interventionist and pacifist sentiments "blind us"
to human rights violations. Yes, pacifists and anti-interventionists
would oppose Washington's mounting a military rescue to save Cambodian
lives; but so did just about everyone else, from right to left
at every level, not unreasonably, given that U.S. bombing and
troops had not notably benefited the Cambodian people up to that
point. Is Rothschild saying that the Left should have pushed for
a U.S. intervention?
When? In 1975? In 1977? Is he saying that intervention should
have been advocated on the
information then available? That intervention by the U.S. in Indochina
would have been to save lives? If not, then his point makes no
sense. One can recognize "human rights violations" but
feel, rightly, that U.S intervention is not a means to reduce
them. In any event, the implication that Chomsky or Herman or
the anti-war left, anti-interventionist left, or pacifist left
of the period was blind to human rights violations in Indochina
is, well, ridiculous.
Finally, regarding Rothschild's call for a "renewed sense of caution about issuing pronouncements," while I think this advice makes little sense applied to what Chomsky and Herman wrote in their 1977 review, given the cautious scholarship they employed, I think the advice makes quite a lot of sense regarding what Rothschild wrote in his September editorial.
Source: Zmagazine, novembre 1997. Zmagazine est l'une des rares publications de l'extrême-gauche américaine qui ait un bon niveau. Albert est l'un des rédacteurs-en-chef de cette reveue.
http://www.lol.shareworld.com/../ZMag/articles/albertnov97.htm
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Mise au point
de Serge THION
Serge Thion
Le 11 août 2000
A la maison d'édition Page 2
Lausanne
page2@fastnet.ch
Messieurs,
j'ai pris conaissance hier de l'ensemble du dossier que vous avez
placé sur Internet sous le titre "Débat sur
«le Nouvel humanisme militaire»".
J'y suis mis en cause à plusieurs reprises et à
plusieurs comptes. Il me semble à vous lire que je puis
compter sur votre probité, que vous revendiquez hautement,
et vous demander de bien vouloir intégrer dans votre page
la mise au point qui me semble s'imposer.
En effet, je remarque que les parties prenantes de ce débat
cherchent, pour la millième fois, à déterminer
exactement quelle sorte de connivence, ou de complicité
Noam Chomsky aurait manifesté, il y a bientôt vingt
ans, avec le révisonnisme, appelé grotesquement
par certains "négationnisme". Plusieurs fois
par semaine, Noam Chomsky prend la parole dans des réunions
publiques à thème politique. A chaque fois, il se
trouve une ou plusieurs personnes pour accuser Chomsky de s'être
commis avec des révisionnistes en laissant publier un texte
comme avant-propos au Mémoire en défense
du professeur Faurisson. Il lui faut donc, depuis vingt ans, une
grande constance pour répondre aux attaques imbéciles
de ceux qui cherchent, par ce biais, usé jusqu'à
la corde, à disqualifier son discours politique. Le personnage
qui a déclenché ce pseudo "débat"
est typique: partisan des massacres américains, jouisseur
de bombardements, il trouve insupportable la critique que fait
Chomsky de la politique américaine. C'est son droit. Le
reste, c'est-à-dire les insinuations de collusion avec
les "bruns" relève de la pure malveillance et
doit être traité, à mon, avis, par le mépris.
Vous avez cru bon de les prendre au sérieux et de discuter sur divers points de détails d'événements passés il y a vingt ans, dont vous n'avez pas cherché à savoir ce que j'en ai dit, alors que je suis toujours cité comme la cheville ouvrière. J'en ai donné une version détaillée dans un livre paru en 1993, Une allumette
sur la banquise, qui se trouve sur Internet.
En revanche, vous semblez attribuer une importance aux propos
de Pierre Vidal-Naquet sur le sujet. Pourtant, à maintes
reprises, Noam Chomsky a affirmé catégoriquement
que Vidal-Naquet était un menteur et qu'il fournissait
une version fausse de cette affaire, comme d'ailleurs l'ensemble
de l'intelligentsia et de la presse française, ce qui explique
pourquoi Chomsky se refuse à venir en France et à
parler avec les journalistes. Quand il a voulu faire des mises
au point, elles ont été jetées aux oubliettes.
Quelques années plus tard, elles ont été
publiés dans une brochure de Spartacus, par les bons soins
de Pierre Guillaume, Réponses
à mes détracteurs parisiens, disponible
également sur Internet. Vous qui faites références
à vos soigneuses diligences dans cette affaire, vous avez
négligé de recourir à ces éléments
de source, qui sont faciles à trouver. De même, vous
avez posé des questions à Chomsky mais vous avez
négligé de m'en poser sur ce sujet.
La question, après plusieurs séances de raffinage
et de dilution, revient à savoir si Chomsky et moi-même
avons "travaillé ensemble" -- ce qui serait à
imputé à crime à Chomsky -- ou seulement
"été en liaison", ce qui serait nettement
plus véniel.
Je trouve cette discussion oiseuse, byzantine et absurde. Vous
avez interrogé Chomsky qui se souvient vaguement qu'il
aurait pu me citer dans son travail récapitulatif sur le
Cambodge, paru dans le volume II de The Political Economy of
the Human Rights (paru en 1979). Il n'a rien trouvé
dans l'index et dit qu'il n'a pas regardé les notes. Il
se souvient vaguement d'un reportage sur le Laos que j'aurais
écrit dans Le Monde et qu'il aurait pu citer.
Sa mémoire le trompe. Je n'ai pratiquement jamais rien
écrit sur le Laos, et surtout pas dans Le Monde,
où j'ai, en revanche, publié le récit d'une
enquête sur le terrain dans les zones khmères rouges,
en avril 1972. Il doit confondre avec les reportages de Jacques
Decornoy sur les "zones libérées" du Laos,
parus dans Le Monde vers la même époque, et
qu'il a cités dans des textes antérieurs à
celui de 1979. Ces reportages ont d'ailleurs été
traduits en anglais (McCoy, Adams & Shurman, Laos Reader,
Harper & Row, 1970).
Quant à savoir si nous avons ou non "travaillé"
ensemble, il suffit de se reporter à la première
note du chapitre sur le Cambodge, note qui se trouve p. 343, et
qui commence par la phrase suivante:
"We would like [le livre est écrit avec E. S. Herman] to thank Stephen Heder, Ben Kiernan, Torben Retboll, Laura Summers, Serge Thion and Michael Vickery for important information and very helpful comments on an earlier draft of this chapter".
Je vous laisserai le soin de disséquer cette phrase que
vous pourrez certainement "contrôler dans votre bibliothèque"
, de mesurer finement ce qu'elle contient de "travail"et
d'en établir une interprétation qui confirmerait
que vous êtes bien "politiquement corrects" au
moment où vous publiez Chomsky, ce dont je vous félicite,
car je partage entièrement son point de vue sur le Kossovo
et sur beaucoup d'autres sujets politiques, depuis très
longtemps. Je signale, parce que c'est assez révélateur,
que ce volume sur l'Indochine, traduit en français, n'a
pas pu être publié par Albin Michel, comme il était
prévu, à cause des campagnes de presse contre Chomsky,
attaqué -- déjà -- pour les même motifs
qui poussent M. Laplace à chercher à vous mordre.
De surcroît, je constate que vos prétentions affirmées
de connaître le Cambodge sont rendues très fragiles
par votre référence à l'ouvrage de Kiernan,
comme étant le "meilleur" sur la question. (Le
Génocide au Cambodge 1975-1979, Gallimard 1998, 1996
pour l'édition américaine qui s'intitulait de façon
moins oppportuniste: The Pol Pot Regime, Race, Power, and Genocide
in Cambodia under the Khmer Rouge, 1975-1979).Tous
les spécialistes de la question vous diront que c'est au
contraire le plus mauvais de ses livres, un vieux fond de tiroir
qu'il a ressorti pour des questions de carrière à
Yale, où il a dû abandonner le Cambodge au profit
d'une sorte de lugubre "spécialisation" dans
le génocide tous azimuts. Le fait qu'il a invité
récemment Chomsky à parler (du Kossovo) dans une
réunion publique n'ajoute rien à l'affaire.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur un "débat"
qui fait partie, en réalité, d'une procédure
inquisitoriale, à laquelle vous avez fini, librement, par
vous rallier. Votre gloire n'augmentera pas du fait que vous avez
voulu plier Chomsky aux exigences puériles d'un contradicteur
qui exprime le désir latent de l'establishement de faire
taire les empêcheurs de massacrer en rond, comme Chomsky
et une petite bande de complices anarchisants dont je fais
partie depuis 40 ans, que cela plaise ou non, à vous ou
à d'autres.
Croyez, Messieurs, à mes sentiments les meilleurs.
Serge Thion
Archive: http://www.abbc.com/totus
§§§§§§§§§§§§§§§§§§§
A la fin août 2000, les editions Page2 n'avaient toujours pas mis cette lettre sur son site.
Tous les documents sont consultables
sur le site original de Page2
http://www.fastnet.ch/PAGE2/chomsky/p2_
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de l'homme, qui stipule:
ARTICLE 19
<Tout individu a droit à la liberté d'opinion
et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être
inquiété pour ses opinions et celui de chercher,
de recevoir et de répandre, sans considération de
frontière, les informations et les idées par quelque
moyen d'expression que ce soit>
Déclaration internationale des droits de l'homme,
adoptée par l'Assemblée générale de
l'ONU à Paris, le 10 décembre 1948.
debat.html