AAARGH

| Accueil général | Aller à la page "divers" |

 

Le Monde, 3 septembre 1999

 Le principal intérêt de cet article est qu'il aborde un sujet quasiment évanescent de notre historiographie shoano-holocaustique: comment a été prise la décision attribuée au régime nazi de tuer tous les juifs? Brayard, qui s'est trouvé un agréable boulot à Berlin grâce à son livre contre Rassinier, fait dorénavant figure d'homme de proue dans les travaux zolocaustiques français. Il va falloir qu'on nous explique clairement ce qui s'est passé et comment ça s'est passé, analyser ce qu'ils appellent "le processus décisionnel". Alors on attend. La prestation n'est pas bien brillante, mais qu'y pouvons-nous?

 

**********

Derrière les portes et sous les mots

Florent Brayard


****

 

Der Dienstkalender Heinrich Himmlers 1941/42. Etabli et commenté par Peter Witte, Michael Wildt, Martina Voigt, Dieter Pohl, Peter Klein, Christian Gerlach, Christoph Dieckmann et Andrej Angrick. Ed. Chrisians Verlag, Hambourg, 792 p., 128 DM (65,456).


Plus qu'aucune autre en ce siècle, l'histoire du génocide des juifs constitue, pour les historiens, un gigantesque défi. Défi double, né à la fois de l'énormité et de la nouveauté radicale des faits, mais aussi des lacunes sans précédent dans la documentation historique. Les principaux responsables de la politique d'extermination étaient morts, par suicide le plus souvent, et des quantités colossales d'archives avaient disparu. Il y avait eu des destructions massives, volontaires ou accidentelles, par les nazis ou au cours des bombardements et des derniers combats. Il y avait eu également la saisie, puis la rétention, par les Soviétiques, de très nombreux fonds a. Bref, la tâche de l'historien consistait à essayer, par des prouesses méthodologiques, de reconstituer le puzzle tout en sachant que la plupart des pièces en étaient manquantesb.

Une de ces lacunes vient d'être comblée par la publication du calendrier de service -- Dienstkalender -- d'Himmler, saisi par l'Armée rouge à la fin de la guerre et dormant depuis lors dans les archives spéciales de Moscou. De quoi s'agit-il ? D'un ensemble de 590 feuilles volantes, tapuscrites c et manuscrites concernant la période du 1er janvier 1941 au 31 décembre 1942. Sur la plupart d'entre elles, jour par jour, figure la simple indication, parfois assortie de brefs commentaires, des rendez-vous et des activités du Reichsführer-SS. Parfois, entre deux feuillets, avaient été glissées les notes qu'Himmler avait préparées en vue de telle réunion ou prises à l'issue de telle autre. Encore ces notes étaient-elles très allusives, réduites le plus souvent à un ordre du jour des sujets abordés désignés par autant de mots-clés. Autant dire que cette source, pour importante qu'elle soit, est également ingrate d.

Les mérites de la présente et remarquable édition sont multiples. Par croisement avec d'autres documents du même type, tels le relevé des conversations téléphoniques d'Himmler ou les agendas de ses plus proches collaborateurs, certaines lacunes du Dienstkalender ont pu être partiellement comblées. Plus encore, le recours extensif aux archives a permis de mettre, sous une rencontre, les motifs de cette rencontre, et, sous les mots-clés, les décisions prises e. Ainsi, au fil de la lecture, dans le va-et-vient entre la sécheresse du document et la richesse des notes de bas de page, se reconstitue, jour après jour, l'activité multiforme et meurtrière du chef de la SS, par ailleurs chef de la police allemande et commissaire du Reich pour la consolidation de la germanité.

Cependant, par le fait même que la reconstitution de telle réunion est opérée, le plus souvent sur la base des décisions, ordres, courriers à quoi elle a abouti, une partie importante de sa substance nous demeure inconnue: discussions informelles, échanges de points de vue, indications de stratégies dont la mise en oeuvre doit être différée dans le temps et dont l'existence doit être tenue provisoirement secrète... Nous sont données les orientations politiques d'Himmler pour autant qu'elles aient recu un début d'application, au rythme où cette application avait été décidée, et non pas forcément au rythme des décisions elles-mêmes.

Himmler se rend-il en voyage d'inspection à Lublin en mars 1942 que les exterminations commencent aussitôt à Belzec, à quelques kilomètres de là. Le mois suivant, il visite le ghetto de Varsovie: la construction du camp de Treblinka, où ses membres seront anéantis, débute quelques courtes semaines plus tard f. En juillet, le voilà encore en inspection dans le Gouvernement général, ordonnant l'"évacuation" des juifs de ce territoire du sud de la Pologne avant la fin de l'année. Entre mars et décembre 1942, plus d'un million et demi de juifs y auront été exterminés g : la lecture du Dienstkalender montre à l'évidence qu'Himmler fut bien, sinon "l'architecte du génocide", selon l'expression de Richard Breitman, du moins son maître d'oeuvre .

Reste le problème non de la mise en oeuvre, mais du processus décisionnel ayant abouti au gigantesque massacre. L'agenda d'Himmler constitue alors un document cardinal, mais -- à l'inverse d'un journal intime où tout aurait été écrit en clair -- ambigu. Il livre d'innombrables indices que toute narration historique devra prendre en compte et interpréter. Prenons, par exemple, les notes rédigées par le Reichsführer-SS au cours d'une rencontre avec Hitler, le 18 décembre 1941: "Question juive: à exterminer comme partisans", écrit-il h.

C'est sur la base de cette mention que Christian Gerlach (1) a proposé, comme on le sait, une nouvelle datation -- quelques jours plus tôt, le 12 décembre -- de l'ordre d'extermination totale du judaïsme européen donné par Hitler (Le Monde du 24 janvier 1998). La démonstration, appuyée sur une connaissance encyclopédique des archives, est convaincante même si elle n'a pas recueilli, comme il est normal en pareil cas, l'adhésion unanime de la communauté historienne i. Des interprétations contradictoires se font jour, dont l'enjeu demeure la reconstruction de ce processus décisionnel j. Pour Richard Breitman, qui penche pour une décision générale plus précoce, Hitler et Himmler, ce 18 décembre, se sont seulement accordés sur la manière dont devait être présentée aux exécutants de base l'extermination systématique des juifs, ces "partisans" en puissance ou en réalité (2). Pour Peter Longerich, la même mention signifie seulement l'intensification, décidée par Hitler, des fusillades massives, en cours dans les territoires occupés depuis l'été précédent: la radicalisation n'interviendrait que plus tard, au printemps 1942 (3) k .

Il n'est pas lieu ici de trancher dans ces débats complexes, mais simplement de constater l'extraordinaire dynamisme de ce champ historiographique, dont témoignent à la fois l'apport de documents inédits et l'émergence d'une nouvelle génération d'historiens, allemands en particulier, dont les éditeurs du Dienstialender sont parmi les plus brillants représentants.


Florent Brayard [qui sait de quel côté les tartines sont beurrées.]



Ce texte a été affiché sur Internet à des fins purement éducatives, pour encourager la recherche, sur une base non-commerciale et pour une utilisation mesurée par le Secrétariat international de l'Association des Anciens Amateurs de Récits de Guerre et d'Holocauste (AAARGH). L'adresse électronique du Secrétariat est <aaarghinternational@hotmail.com>. L'adresse postale est: PO Box 81475, Chicago, IL 60681-0475, USA.

Afficher un texte sur le Web équivaut à mettre un document sur le rayonnage d'une bibliothèque publique. Cela nous coûte un peu d'argent et de travail. Nous pensons que c'est le lecteur volontaire qui en profite et nous le supposons capable de penser par lui-même. Un lecteur qui va chercher un document sur le Web le fait toujours à ses risques et périls. Quant à l'auteur, il n'y a pas lieu de supposer qu'il partage la responsabilité des autres textes consultables sur ce site. En raison des lois qui instituent une censure spécifique dans certains pays (Allemagne, France, Israël, Suisse, Canada, et d'autres), nous ne demandons pas l'agrément des auteurs qui y vivent car ils ne sont pas libres de consentir.

Nous nous plaçons sous la protection de l'article 19 de la Déclaration des Droits de l'homme, qui stipule:
ARTICLE 19 <Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontière, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit>
Déclaration internationale des droits de l'homme, adoptée par l'Assemblée générale de l'ONU à Paris, le 10 décembre 1948.


aaarghinternational@hotmail.com

| Accueil général | Aller à la page "divers" |

L'adresse électronique de ce document est:

http://aaargh-international.org/fran/div/lm990903.html