AAARGH
[Note de
l'AAARGH: Finkelstein a un site web où l'on trouve le dossier
de son livre: http://www.normanfinkelstein.com/index.html]
Ya-t-il des raisons personnelles qui vous ont poussé à écrire ce livre ?
Norman Finkelstein : Je ne peux pas le nier. Je suis resté très lié à mes parents jusqu'à la fin de leur vie. J'ai passé beaucoup de temps à parler avec eux de ce qu'ils avaient enduré, pas tant sur le plan personnel -- ils ne parlaient jamais des camps -- que moral et politique. Ils essayaient de trouver un sens à ce qui leur était arrivé, à l'Holocauste nazi et aussi à sa représentation aux Etats-Unis, ce que j'appelle «l'industrie de l'Holocauste». Je n'étais pas le seul dans ma famille à être indigné.
Pourquoi ?
Parce que les choses ont pris une dimension démente, incontrôlée. En 1999, il y a eu plus de 300 articles sur l'Holocauste nazi dans le New York Times, au point d'être le sujet le plus traité de l'année, à l'exception de la météo. Peter Novick y voit la grande influence des milieux juifs dans les médias américains. Mais cette explication n'est pas suffisante : déjà dans les années 50-60, les propriétaires du NYT étaient juifs, mais il n'y avait pas cette marée d'articles. En fait, il y a convergence d'autres facteurs, comme la communauté d'intérêts politiques existant entre les Etats-Unis et Israël, et l'instrumentalisation de l'Holocauste par le pouvoir américain lui-même. En s'appropriant et en diabolisant le plus possible un événement où il n'est pour rien, le pouvoir américain s'exonère à bon compte de tous ses crimes dans le reste du monde, que ce soit en Asie, en Amérique du Sud ou au Moyen-Orient.
Que disaient vos parents de l'Holocauste ?
Jusqu'à sa mort, mon père n'a pas dit un mot de ce qu'il avait enduré. Un blanc total. Ma mère, elle, n'arrêtait pas d'en parler, une chanson à la radio, un plat à table suffisaient pour la faire démarrer. Mais elle ne disait jamais rien de ce qui lui était arrivé à elle et aux siens. Leurs deux familles ont été totalement exterminées, ils étaient les seuls rescapés. Mon père a été libéré d'Auschwitz par les Américains après avoir survécu aux marches de la mort. Ma mère a été libérée par les Russes.
Quand vous étiez enfant, qu'imaginiez-vous de leur histoire ?
Je lisais beaucoup de livres sur l'Holocauste, des romans comme la Muraille de John Hersey. Mais je n'arrivais absolument pas à faire le lien entre ces récits extraordinaires et horribles et la vie très ordinaire de mes parents, cela dépassait mon imagination. Mon père était ouvrier, ma mère, une femme très simple, à l'ancienne mode, même si elle avait fait des études de mathématiques. Elle ne pouvait pas supporter la violence. Pendant la guerre du Vietnam, elle ne regardait jamais les images de bombardements à la télé, elle tournait la tête et me disait : «Dis-moi quand c'est fini.» Mes parents ne trouvaient jamais d'excuse à la guerre, au racisme, à la souffrance. Ils étaient sans cesse révoltés, indignés. Et, de ce point de vue, ils étaient très différents des gens du voisinage. J'ai grandi dans un milieu juif, où les enfants ont généralement bien réussi, médecins, avocats, professeurs, mais très raciste : on ne parlait jamais des Noirs que comme des nègres, en utilisant un argot yiddish violent. A la maison, un tel langage était absolument impensable. En ce sens, mes parents ne sont jamais devenus des juifs américains.
Avaient-ils bénéficié de réparations ?
Mon père a touché jusqu'à la fin de sa vie 650 dollars par mois, directement des Allemands. Les sommes versées par l'Allemagne aux déportés augmentaient s'il y avait des séquelles patentes en matière de santé. Mon père avait un trou dans la tête, il a donc obtenu une pension allemande correspondant à un handicap de 50 %. Quant aux crises d'hystérie de ma mère, les Allemands ont prétendu qu'elles venaient de sa difficile adaptation à la vie américaine ! Elle n'a donc reçu en tout et pour tout que 3 500 dollars de compensation. Elle n'a jamais bénéficié des versements qui ont été faits ultérieurement aux organisations juives pour des victimes comme elle. L'argent est resté au sein des organisations. Ce qui choquait le plus mes parents dans cette affaire, ce n'est pas tant l'argent que le fait d'estimer leur souffrance à tant de dollars et pas un de plus. Cette idée leur était très dure à supporter. Ils n'étaient pas les seuls à réagir ainsi. J'ai parlé avec beaucoup d'autres rescapés en colère. Pas de ne rien toucher, mais de constater que leur souffrance est devenue source de profit pour autrui. S'il n'y avait eu aucune compensation, ils ne diraient rien. Même s'ils n'osent pas le dire tout haut, ils trouvent honteux le spectacle de ce racket, qui donne une image détestable des organisations juives américaines.
Pourquoi alors êtes-vous si isolé dans cette dénonciation ?
Je ne suis pas seul. Raul Hilberg, dont l'autorité est si grande et à côté de qui je ne suis rien, le répète depuis toujours. Il accuse les organisations juives américaines d'extorsion. Il m'a écrit pour me soutenir. Mais personne ne veut entendre parler de cela. Il n'y a plus aucun sens critique dans la communauté juive américaine. En privé, oui, mais en public, non.
C'est un tableau très noir.
Oui, mais faut-il le cacher pour autant ? Toute institution humaine a une propension à la corruption. En démocratie, le correctif à cette propension, c'est précisément le droit à la critique. Or, dans ce cas, la moindre critique est impossible -- on vous traite immédiatement d'antisémite irresponsable -- et l'impunité est totale, encouragée par la complicité de l'administration américaine. Mais on a beau m'attaquer, personne n'a jamais relevé la moindre erreur dans ce que j'affirme. Personne.
Ces attaques vous affectent-elles ?
Chaque fois, je pense à ce que mes parents auraient dit sur mes agissements et j'essaie d'être digne de leur héritage. Tout en sachant qu'ils n'étaient pas des héros non plus. Etre fidèle à ses parents, c'est préserver ce qu'il y a de mieux en eux, en essayant de le concilier avec ce qu'il y a de pire. Par exemple, mes parents haïssaient les Allemands, tous les Allemands, et les Polonais pareillement, sans avoir jamais pu surmonter cette haine aveugle. Mais jamais ils n'ont cherché à dire que leur souffrance était unique, qu'elle dépassait toutes les autres. Au contraire, ils s'identifiaient à tous ceux qui souffraient, un enfant africain victime de la famine leur rappelait immédiatement la faim et le typhus dans les camps, ils ne supportaient pas la dégradation physique et morale de qui que ce soit.
Jugez-vous absurde la notion de devoir de mémoire ?
Non, bien sûr, à condition de ne pas considérer seulement l'Holocauste nazi. C'est le sens de mon cri d'alarme. Les organisations juives américaines ont transformé ce devoir de mémoire en industrie de l'Holocauste. Elles ont volé et sali ce qui s'est passé en Europe. Quand les Japonais commémorent Hiroshima, c'est en illuminant le fleuve de milliers de petites lanternes flottantes. Aux Etats-Unis, ce sera un concert rock pop-corn au Yankee Stadium. Tout cela est dégoûtant et je ne regrette pas un mot de ce que j'ai écrit.
epuis sa sortie à l'automne dernier, l'Industrie de l'Holocauste de Norman G. Finkelstein nourrit aux Etats-Unis et en Angleterre une vive polémique, qui a rebondi la semaine dernière en Allemagne, où l'ouvrage vient d'être traduit. Dans ce bref pamphlet, l'auteur, un universitaire juif new-yorkais dont les parents étaient des rescapés du ghetto de Varsovie et des camps, dénonce l'existence aux Etats-Unis d'«une industrie de l'Holocauste», dont les buts principaux sont de justifier la politique «criminelle» d'Israël et d'«extorquer de l'argent à l'Europe» au nom des familles des victimes. Ces attaques violentes ont valu à Norman Finkelstein d'être accusé de «haine de soi», d'irresponsabilité, d'encouragement au négationnisme. Exacerbée par ce brûlot, la controverse sur cette «exploitation de la souffrance des juifs» a démarré en fait il y a quelques années aux Etats-Unis, que ce soit à propos de l'ouvrage très discuté de Daniel Goldhagen pour qui le peuple allemand est intrinsèquement antisémite (1), de celui de l'historien Peter Novick, The Holocaust in American Life (en traduction chez Gallimard, lire ci-contre), auquel Norman Finkelstein se réfère beaucoup et selon lequel la mémoire de l'Holocauste est «une construction idéologique», ou encore à propos de ceux des «nouveaux historiens» israéliens qui ont montré comment les dirigeants d'Israël ont utilisé la Shoah pour renforcer le nationalisme juif.
Pour Norman Finkelstein, le grand tournant se situe autour de 1967. Jusque-là, les milieux juifs américains, très assimilationnistes, se soucient fort peu de l'Holocauste et de ses conséquences. C'est dans l'indifférence quasi générale que Raul Hilberg publie au début des années 60 son immense enquête sur la Destruction des juifs d'Europe, devenue aujourd'hui la référence n°1 en la matière. Outre le silence des survivants, la guerre froide faisait que toute critique de l'Allemagne passait alors pour de la propagande communiste. C'est la guerre des Six Jours qui ravive la mémoire de l'extermination dans une communauté jusque-là méfiante vis-à-vis du jeune Etat juif socialiste. Dès lors, les élites juives américaines vont s'employer à resserrer leurs liens avec Israël, le nouvel allié des Etats-Unis, renforçant du même coup leur intégration dans la société américaine. La vulnérabilité d'Israël révélée par la guerre du Kippour en 1973 marque selon Norman Finkelstein le début de «l'industrie de l'Holocauste». Une «arme parfaite pour mettre Israël à l'abri de toute critique», explique-t-il. Il ajoute: «Le système de l'Holocauste repose sur deux dogmes centraux: 1) l'Holocauste constitue un événement historique catégoriquement unique; 2) l'Holocauste constitue le point culminant de la haine irrationnelle et éternelle des gentils contre les Juifs». Ce concept d'«unicité» de la Shoah, derrière lequel il décèle une revendication de «l'unicité des Juifs», est pour l'auteur une «mystification», «intellectuellement vide et moralement indigne», au nom de laquelle il est interdit par exemple de faire le moindre rapport entre nazisme et communisme, Auschwitz et Hiroshima, génocide juif et génocide arménien. De plus, au nom de ce concept, prospèrent toutes sortes d'«escroqueries intellectuelles», dont Elie Wiesel et ses «conférences à 25 000 dollars (plus la limousine et le chauffeur)» lui semble l'incarnation, et de supercheries littéraires dont Jerzy Kosinski (l'Oiseau bariolé) ou Benjamin Wilkomirski (Fragments) seraient les figures emblématiques. Seuls ou presque, remarque Norman Finkelstein, les historiens les plus sérieux de la Shoah (Raul Hilberg, Christophe Browning, Ian Kershaw, Saul Friedlander) ont dénoncé cette «instrumentalisation» de l'Holocauste. Enfin, Norman Finkelstein accuse les organisations juives américaines de se livrer à un véritable «racket» en réclamant à «toute l'Europe» des réparations concernant les spoliations, quitte à gonfler artificiellement le nombre des survivants. Il les accuse surtout de conserver la plupart des sommes recueillies pour leurs frais de fonctionnement, au lieu de les redistribuer aux familles des victimes.
La charge est violente. Signée par un non-juif, elle serait sûrement taxée d'antisémitisme. De par sa position, Norman Finkelstein s'autorise des excès de ton qui peuvent gêner. Jusqu'à Rony Brauman, qui a accepté d'écrire la postface, mais après avoir «hésité». S'il ne partage pas toutes les thèses de Finkelstein, la reprise des violences au Proche-Orient l'a finalement décidé, tant ce fut selon lui «une nouvelle occasion de constater à quel point l'invocation des souffrances d'hier sert à relativiser, voire à justifier des violences d'aujourd'hui qui ne sont pas plus tolérables». Rony Brauman en profite aussi pour souligner les différences entre le contexte américain et le contexte français. Ici, contrairement aux USA où peut sévir une forme pathologique de «Shoah business», le débat porte davantage sur le «devoir de mémoire», parce que s'y rajoutent deux dimensions absentes du débat américain: la culpabilisation sur Vichy, la collaboration, et ce fameux «passé qui ne passe pas», d'une part; la résurgence d'une extrême droite organisée et de thèmes antisémites, d'autre part. Ces deux différences réduisent pour le lecteur français la portée des critiques de Norman Finkelstein, mais ne masquent pas la pertinence de sa principale question: comment parler de la Shoah et d'Israël sans tomber dans un culte manichéen et sectaire, et comment éviter qu'une telle «sacralisation» ne crée un phénomène de rejet?
(1) Les Bourreaux volontaires
de Hitler (Seuil, 1997). Norman Finkelstein a lui-même
écrit avec Ruth Bettina Birn un livre contre Daniel Goldhagen:
l'Allemagne en procès: la thèse de Goldhagen
et la vérité historique, Albin Michel, 1999.
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