AAARGH
[Note de
l'AAARGH: Finkelstein a un site web où l'on trouve le dossier
de son livre: http://www.normanfinkelstein.com/index.html]
NEW YORK de notre correspondante
La librairie électronique amazon.com adore les statistiques et les classements à l'infini qu'autorise l'informatique. Mercredi 14 février, par exemple, son site américain relève que le livre de Norman Finkelstein est particulièrement « apprécié », dans l'ordre, en Amérique latine, en Suisse et en Autriche. En Autriche, il est en tête du classement établi par amazon.com. En Suisse, il arrive en troisième position. Juste devant Mein Kampf, édition en allemand.
Citoyen américain, assistant à la faculté de sciences politiques de Hunter College à l'université de la ville de New York (City University of New York), Norman Finkelstein est loin d'atteindre, aux Etats-Unis, la notoriété que lui a conférée son livre en Grande-Bretagne ou en Allemagne. Ce livre si « apprécié » en Europe n'a d'ailleurs même pas été publié par une maison d'édition américaine : c'est un éditeur britannique, Verso, qui en assure la publication en langue anglaise. Le site personnel de Norman Finkelstein sur Internet offre un vaste catalogue des critiques de son livre parues dans la presse anglo-saxonne, mais peu émanent de la presse américaine. L'ouvrage est en fait passé largement inaperçu aux Etats-Unis [Note de l'AAARGH: il suffit de lire le dossier de presse de l'aaargh, notamment l'article de Commentary, pour s'azpercevoir que ce silence n'est pas celui de l'indifférence mais celui que revendiquent Vidal-Naquet et Wiesel quand il s'agit des choses sacrées, par exemple la politique nazie de persécution des juifs.].
Les défenseurs de M. Finkelstein
ont une explication très simple. S'il est passé
inaperçu, disent-ils, c'est parce que l'establishment juif
américain, contre lequel il est dirigé, s'est arrangé
pour étouffer le débat. Ce raisonnement n'est pas
irréaliste -- tout en maintenant une vigoureuse pression
sur les pays européens concernés par le dossier
des réparations de l'Holocauste, les autorités américaines,
de concert avec les organisations juives américaines, n'ont
mis aucun empressement à balayer devant leur porte, comme
le montrent les récentes révélations sur
le rôle d'IBM. La Commission sur les avoirs de l'Holocauste
aux Etats-Unis, créée par l'administration Clinton,
vient de clore, en janvier, deux ans de travaux sous la présidence
d'Edgar Bronfman, le président du Congrès juif mondial
c à la fois, ainsi, juge et partie c, sans rien
livrer des secrets de l'Etat fédéral américain,
qui avait gelé les avoirs des familles victimes de l'Holocauste.
La commission a reconnu que Washington n'avait pas versé
aux victimes tout ce qui leur était dû, mais le montant
de ce qui leur est dû reste un mystère. ![]()
Ce raisonnement, cependant, aurait beaucoup plus de force si Norman Finkelstein, dont le livre est sorti en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis en juillet 2000, était le premier à pourfendre le « business de la Shoah », à mettre en cause le processus des réparations de l'Holocauste, à s'interroger sur le rôle d'organisations comme le Congrès juif mondial ou à critiquer Elie Wiesel. Mais ce n'est pas le cas. L'historien Raul Hilberg, considéré ici comme « le doyen des études de l'Holocauste », s'est élevé contre « l'exploitation » financière de la Shoah pendant les négociations sur les banques suisses (lire ci-dessus). Abraham Foxman, le leader de l'Anti-Defamation League, s'est inquiété de cette manière de réduire le drame de l'Holocauste à des comptes en banque.
UN TON PLUS MESURÉ
Dans The Holocaust in American Life(1999), Peter Novick, un historien de l'université de Chicago, étudiait l'utilisation du génocide par la communauté juive aux Etats-Unis ; il parvient aux mêmes conclusions que Norman Finkelstein. Peter Novick, notamment, fait voler en éclats le dogme du caractère unique (« uniqueness ») de l'Holocauste, « une entreprise intellectuellement vide » qui revient à dire au reste du monde : « Votre catastrophe, contrairement à la nôtre, est ordinaire ; contrairement à la nôtre, elle est compréhensible ; et contrairement à la nôtre, elle est représentable. » Mais son cheminement est scientifique, s'appuie sur un travail de recherche approfondi, et le ton en est beaucoup plus mesuré.
« Là où Novick et les autres apportent substance, raison et sensibilité à un sujet difficile, Finkelstein, lui, n'y livre que rage, dogme et, au bout du compte, quelque chose de profondément désagréable », note Andrew Ross dans une critique publiée par le magazine électronique Salon. C'est le reproche essentiel qui lui a été fait dans les rares réactions enregistrées aux Etats-Unis : la violence du ton, les attaques personnelles. « Novick a été critiqué, mais il est pris au sérieux », souligne Samuel Freedman, auteur d'un livre publié l'an dernier sur l'évolution de l'identité juive américaine, Jew versus Jew. « Novick fait le même plaidoyer, mais sans se draper dans sa névrose », remarque J. J. Goldberg, rédacteur en chef du journal juif new-yorkais Forward.
Pourtant, que « les élites juives »dénoncées par Finkelstein aient tenté de l'étouffer ou pas, le débat est ouvert aux Etats-Unis sur la question des réparations de l'Holocauste. Peter Novick relève comme un « fait très positif » la multiplication des invitations qui lui sont adressées à parler devant différentes organisations juives à travers les Etats-Unis. Les réactions, nous dit-il, y sont « variables et très intéressantes : souvent, les réactions les plus positives émanent des juifs pratiquants, inquiets de voir l'Holocauste prendre la place de la religion dans l'esprit de leurs coreligionnaires ». En réalité, estime Peter Novick, « beaucoup de dirigeants de la communauté juive disent les mêmes choses que moi depuis déjà quelque temps. J'en ai beaucoup entendu depuis un an ou deux sur la consternation à l'égard des tactiques utilisées dans le processus des réparations, sur la belligérance du Congrès juif mondial, mais c'était surtout dans des conversations privées. Aujourd'hui, ces critiques s'expriment plus ouvertement. »
En septembre dernier, la revue de la droite juive Commentary a publié, sous la signature de Gabriel Schoenfeld, un long article intitulé « Les réparations de l'Holocauste : un scandale croissant », extrêmement sévère sur la stratégie du Congrès juif mondial et la poursuite incessante des restitutions, qui « nuit aux intérêts juifs, à l'honneur juif et à l'Histoire ».
Au même moment, lors d'un dîner de gala offert par le Congrès juif mondial à New York, le président Bill Clinton entrait dans le débat sur le caractère unique de l'Holocauste, qu'il réfutait allègrement. Pour Goldberg, le moment est venu de passer à une autre étape : « La tâche du Congrès juif mondial était de faire plier les banques suisses. Ils y sont arrivés. Ils n'ont pas fait dans la nuance et au passage ont cassé quelques oeufs. Maintenant, on est sur un autre terrain : les juifs sont moins des victimes et plus des acteurs. Il faut faire une pause, évaluer les dégâts et réfléchir. »
Sylvie Kauffmann
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