11. Le paradoxe de l'offensive
Depuis que les jeux athlétiques,
les joutes, les duels, existent, il est reconnu que l'offensive
est préférable à la défensive. Celle-ci
est vouée à la passivité, elle accepte tous
les risques et renonce à la chance d'un avantage. Elle
est funeste au moral.
Le paradoxe de l'offensive à la guerre repose sur l'erreur que nous avons signalée pour la lutte: l'assimilation irrationnelle de la guerre moderne aux sports. L'offensive, désirable dans un match de football, devient à la guerre un suicide. Tandis que des esprits indépendants (Ardant du Picq, Colonel Emile Mayer, Jean de Bloch, Colonel Bourguet) cherchaient à comprendre le combat en étudiant les faits des guerres passées et surtout des plus récentes, les professeurs de notre Ecole de Guerre de 1890 à 1914, s'enfermant en vase clos, raisonnaient abstraitement sur l'offensive, l'élevaient à la hauteur d'un dogme, sans souci des leçons pratiques qu'offraient les faits des guerres contemporaines. Vauban avait déjà constaté qu'"un homme retranché en vaut six qui ne le sont pas". Depuis Vauban, tous les progrès des engins ont été à l'avantage de la défensive et au détriment de l'offensive: le tir de plus en plus rapide qui coupe l'élan de l'assaut, les portées de plus en plus grandes qui empêchent l'assaut de partir de près, la poudre sans fumée qui permet à la défense de rester cachée, les tranchées qui l'abritent, les réseaux infranchissables à la vague d'attaque. Dans aucun sport ne peut se présenter une situation, même momentanée, où les avantages soient aussi exclusivement attachés à la défensive. D'où vient alors que la défensive n'ait pas cause gagnée dans l'opinion? Parce qu'aucune guerre ne nous a montré une offensive se heurtant à une défensive déterminée, sauf pendant les premiers mois de la guerre des Boers. Nos stratèges se gardèrent bien de rechercher pourquoi ces fermiers, ignorant tout de la science militaire, luttèrent à un contre dix et gagnèrent des victoires sans sortir de leurs trous ni franchir leurs fils de fer. C'eût été la mort de leur art et de leur dogme. Les Allemands prêchant l'offensive, notre état-major surenchérit et prêcha l'offensive à outrance, la ruée coûte que coûte, la charge à tout prix. En août 1914 l'offensive allemande était vouée à un échec radical... si un Joubert nous eût commandés. L'échec n'eut pas lieu parce que cette offensive se heurta, non pas à une défensive, mais à une autre offensive plus effrénée, plus illogique, plus aveugle qu'elle-même. L'offensive moins aveugle refoula l'offensive plus aveugle et l'invasion ayant pénétré profondément le pays, s'y ancra pour quatre ans. Le monde perdit ainsi une occasion unique de voir démontrées à tous l'inefficacité d'une guerre d'agression et la défense impénétrable qu'offre un pays, même moins populeux, moins bien armé, moins préparé, mais dont les soldats opposent un parapet aux balles, une tranchée aux obus, un réseau de fils de fer aux ruées d'hommes et, d'une façon générale, les humbles outils du terrassier et du quincaillier aux engins de guerre les plus énormes et les plus coûteux. Au lieu d'accumuler les citations des témoins contre l'offensive, je cite la phrase proverbiale qui les résume: "Tu sors, t'es mort; alors tu sors pas; si c'est eux qui sort, c'est eux qu'est mort; alors i's sort pas". G. de Pawlowski (Dans les rides du front, p. 85).
Mais que nous importe, diront les pacifistes, la supériorité de la défensive ou de l'offensive. Nous ne voulons ni de l'une ni de l'autre, nous ne voulons plus de guerre. A cela je réponds que si nous ne voulons plus de guerre nous devons nous unir pour discréditer le paradoxe de la doctrine offensive, si dangereux par sa logique artificielle, si convaincant par son prestige purement verbal. En 1914 il a précipité l'entrée en campagne des belligérants et empêché les derniers efforts de conciliation; il est la cause directe de nos désastres sur les frontières, de l'invasion du pays, des pertes inutiles dans nos attaques vaines des douze premiers mois; à l'avenir il risque en cas de conflit, de déchaîner la guerre prématurément, chacun ayant le désir de ne pas se laisser devancer et d'être le premier à foncer sur l'adversaire. Purifions notre histoire militaire de ses criminelles illusions, de cette science de pacotille qui accommode les faits pour justifier la doctrine en vogue, et qui raisonne avec une logique impeccable sur des prémisses contraires à l'expérience. Cessons la triste comédie d'invoquer les méthodes scientifiques dans l'enseignement de l'art et de l'histoire militaires tant que ces méthodes seront appliquées comme on ne le permettrait pas à un candidat à la licence.
Sus aux légendes!
Les légendes pervertissent toute histoire, mais l'histoire militaire en a souffert et en souffre plus que toute autre. " Si nous combattons la légende, écrit Georges Bonnet, c'est qu'elle nous paraît à la fois inutile et dangereuse " (ci-avant p. 14). Un des voeux les plus ardents du poilu, souvent répété dans les souvenirs de guerre, était qu'on sût un jour la vérité sur sa guerre. Rien ne s'y oppose aujourd'hui car les témoins sont légion, et il n'en manque pas qui unissent la probité intellectuelle à la faculté d'expression. Nous conjurons nos camarades de ne jamais s'écarter des leçons si claires de l'expérience et de démentir tout ce qui la contredit, en particulier les légendes héroïques, "basses légendes qui croient flatter et qui claquent comme un soufflet sur la joue qu'elles prétendent baiser", écrit Marc Boasson, un tué, que confirme Jubert, tué aussi: "Quand les balivernes nous apparaissent trop fortes, tirées à des millions d'exemplaires, un mouvement d'humeur nous prend bien vite." Mais Ardant du Picq, il y a 60 ans, constatait que notre peuple a un faible pour les légendes héroïques: "Le bon Français se laisse enlever, enthousiasmer, par les prouesses les plus ridicules avec une badauderie parfaite." Nous avons donc besoin, plus que d'autres nations, de réagir. Sus aux légendes! Notre génération, qui a tant souffert de la guerre, est par cela même la plus favorisée pour établir la vérité et saper les légendes. Si vis pacem, para... veritatem. C'était devenu banal au front, mais il faut le répéter car on semble l'avoir oublié. On semble prêt à laisser faire, à permettre que nos cadets et nos enfants se nourrissent de fables, de ces légendes qui nous ont conduits les yeux fermés à août 1914.
Les livres publiés par les témoins
de la Guerre offrent une grande diversité. Un seul caractère
leur est commun et les distingue du reste de la production littéraire:
ils sont censés rédigés d'après les
souvenirs et impressions du front, conservés dans la mémoire
ou, le plus souvent, notés par écrit. Mais si leur
variété semble d'abord presque infinie, on reconnaît
après une étude attentive qu'ils se rangent assez
logiquement dans cinq groupes principaux: le Journal, les Souvenirs,
les Réflexions, les Lettres, le Roman. Nous allons examiner
chacun de ces genres.
Le journal
Ce genre porte des noms divers: journal de campagne, carnet de route, carnet intime, notes, etc. Il est fondé sur les dates qui, placées en rubrique, lui tiennent lieu de plan, de titres, de subdivisions. Par définition le journal possède une exactitude fondamentale, celle des dates. Celle-ci entraîne d'autres précisions: quand on situe le fait ou le sentiment dans le temps, on est amené à le situer dans le lieu (topographie), puis dans le milieu (noms d'unités, de chefs, de camarades). En théorie le journal est esclave de ces dates; en fait cet esclavage est la meilleure des disciplines et une invitation à l'exactitude. Les dates constituent un cadre, elles empêchent l'adoption d'un plan artificiel et fantaisiste. Les dates sont un obstacle à l'invention, un rappel à la probité. Si elles n'ont pas toujours empêché les récits mensongers, elles ont donné à l'ensemble des journaux une honnêteté moyenne qui dépasse celle des souvenirs et des romans. En revanche les dates n'obligent pas le journal à la sécheresse des éphémérides, elles ne nuisent pas à la valeur littéraire. Cela est si vrai que, pour trouver les livres de guerre de la plus grande valeur esthétique, il faut les chercher parmi les journaux: ceux de Lintier, Genevoix, Cazin. Le journal constitue le document le plus intéressant, le plus caractéristique, le plus utile. Sans faire tort aux pensées ni à la psychologie, un bon journal contient plus de précisions et moins de littérature à effet que d'autres témoignages.
Les auteurs de journaux ont rédigé leurs livres de diverses façons. Les uns reproduisent à peu près intégralement leur carnet où événements et réactions morales avaient été notés à mesure, souvent sous le feu, en un style définitif. D'autres, dont le carnet contenait des notations abrégées, destinées à leur propre usage, ont développé, remanié, ordonné, composé ou réécrit la matière brute du carnet afin de la rendre compréhensible au lecteur. D'autres encore ont tout simplement publié leurs lettres, en supprimant les formules épistolaires et en ajoutant les notes du carnet intime. Dans le cas de Louis Mairet, tué avant d'avoir rédigé son livre, nous trouvons des notes brèves, trop laconiques, dont le sens n'apparaît qu'à l'auteur seul, puis des passages rédigés en un style ample et harmonieux. Ces deux éléments représentent les phases successives de la constitution de son journal.
Aucune de ces méthodes n'est,
a priori, supérieure aux autres au point de vue
de la valeur documentaire. C'est le talent et la probité
de l'auteur qui font la valeur de l'oeuvre, non le procédé
de la rédaction. Le seul point qui importe, c'est que la
rédaction soit fondée sur des notes assez significatives
prises au jour le jour, où faits et sentiments sont saisis
sur le vif. Mais il faut que l'on se rende compte que certains
témoins ont été capables de noter directement
en un style qui méritait de rester et qui atteignait parfois
une grande beauté littéraire. C'est le cas du second
livre de Lintier, fait des feuilles de notes trouvées sur
son cadavre et dont l'originalité et la spontanéité
ne souffrent aucun doute. C'est aussi le cas d'un survivant, Delvert,
dont j'ai vu le carnet; et la comparaison que j'ai faite entre
le livre et le carnet prouve que le premier est la reproduction
intégrale du second. J'ai examiné de même
les matériaux qui ont servi à la rédaction
du livre de Cazin et ici encore je certifie la reproduction intégrale.
Ces faits ont la plus grande importance: ils démentent
la thèse intéressée de certains littérateurs
qui cherchent à nous persuader que les notes prises au
jour le jour étaient banales, sans signification générale,
dépourvues de style, indignes d'être comparées
aux oeuvres inventées et rédigées après
coup. C'est la thèse de J.-J. Tharaud et de Dorgelès,
reprise, depuis la publication de Témoins, par les
défenseurs de la prétendue vérité
synthétique, autrement dit, de la vérité
inventée.
Les souvenirs
Les souvenirs diffèrent du journal en ce que les dates n'y jouent pas le rôle essentiel. Elles se trouvent noyées dans le texte, semées un peu au hasard, et non plus en tête des chapitres ou des paragraphes. Elles ne s'imposent pas à l'auteur et il oublie souvent de les indiquer. Les souvenirs en usent si librement avec la chronologie que tel chapitre commencera par "Un jour..." et continuera par les indications "le lendemain... deux jours après... Lundi... le jour de la relève...", etc. L'auteur n'a pas l'air de se douter que ces indications de temps sont inutiles car le lecteur ne peut les rapporter à aucune date qui serve de point de départ; elles demeurent vides de sens.
Les souvenirs constituent une classe
très abondante où les oeuvres médiocres sont
nombreuses. Les unes ont été rédigées
sans notes, la mémoire étant le seul guide de l'auteur;
guide douteux qui conduit l'esprit le plus sincère aux
pires erreurs. Il est curieux de constater la confiance que l'on
accorde trop souvent à la mémoire. Cependant aucun
témoin d'aujourd'hui ne songerait à se vanter, comme
le capitaine Coignet, d'avoir tout écrit de mémoire,
et de n'avoir jamais pris de notes. D'autres souvenirs ont été
écrits à l'aide de carnets incomplets, mal datés,
irrégulièrement tenus. Il y a cependant parmi les
souvenirs quelques oeuvres excellentes, évidemment rédigées
d'après un carnet bien tenu, mais les auteurs n'ont pas
été frappés de l'importance des dates et
ils les ont trop souvent sacrifiées; leur récit
y perd, non pas en vérité, mais en clarté.
Les réflexions
Les réflexions comprennent des pensées, méditations, études psychologiques, ainsi que la philosophie et la critique de la guerre. Ce genre est indépendant de la chronologie: il s'occupe plutôt de séries de faits de même nature que de séries de faits successifs. Les guerres du passé ne nous offrent pas d'exemples de ces oeuvres; c'est donc le genre le plus original et qui, plus que les autres, mérite d'être mieux connu. Sans doute il n'est pas de bon livre de guerre qui ne contienne des réflexions et des critiques, mais tandis qu'ailleurs le témoin donne la première place à la relation des faits, cette relation est ici secondaire ou même absente, alors que l'esprit critique s'y donne libre cours et inspire des réflexions plus profondes, plus suivies, plus ordonnées. On trouve dans cette classe des livres de propagande et d'information, destinés à faire connaître le front, l'armée de la guerre, les opinions et les plaintes des combattants. Par certains côtés, ces livres peuvent se confondre avec ceux des civils et servir de pont entre la pensée du front et la pensée de l'arrière. Nous affirmons par contre qu'il exista entre ces deux pensées un gouffre resté béant et infranchissable pendant toute la durée de la guerre. Tout livre du front qui semble servir de pont, trahit la pensée des combattants. C'est le cas du témoin Louis Thomas, le plus fécond des auteurs du front: il a fait trop peu appel à son expérience personnelle de combattant pour épouser des idées qu'il croit nationales, patriotiques, normales, alors qu'elles ne sont fondées que sur l'ignorance de la guerre.
Les meilleurs livres de cette classe
ne se contentent pas de critiquer la guerre; ils ont une partie
constructive: le règlement de la paix, ses garanties, et
la fondation d'une Société des Nations. Il faut
noter que ces rêves d'avenir, imparfaitement réalisés
aujourd'hui, étaient faits dans la tranchée au cours
de la première guerre (Georges Bonnet, Albert Thierry).
Rien ne démontre mieux la sagesse, la prévision,
les vues prophétiques, des philosophes du front.
Les lettres
Il s'agit ici de volumes qui contiennent la correspondance d'un combattant, d'un seul. Nous n'avons pas voulu tenir compte des recueils de lettres qui sont des anthologies, et offrent un choix fait dans la correspondance d'un grand nombre de combattants. Ces derniers documents sont trop fragmentaires, la pensée de chaque témoin est insaisissable ou ne se manifeste pas dans toutes ses nuances. On ne saurait juger personne sur une lettre ou sur quelques pages de courts extraits, d'un choix tendancieux.
Les lettres s'apparentent au journal au point de vue de la chronologie, laquelle donne au livre son plan, ses titres, ses subdivisions. Elles différent des quatre autres genres par ces deux caractères: 1· elles n'ont pas été écrites en vue de la publication: 2· toutes les correspondances publiées jusqu'ici étant celles de soldats tués, les auteurs n'ont ni édité, ni amendé, ni corrigé leur texte, et le choix ou l'omission de telle lettre ou de tel passage est le fait d'autrui. La préparation et le choix des textes publiés, les corrections, les annotations et les commentaires, ont été faits par des parents ou amis, presque toujours des civils, mal préparés à juger la valeur des lettres et la légitimité des opinions, à choisir les extraits les plus dignes de figurer dans le volume, trop portés d'ailleurs à omettre tout ce qui ne cadrait pas avec leur idéal héroïque de gens de l'arrière. Sans s'en douter, ils ont trop souvent trahi leur auteur en supprimant l'expression de certaines idées qu'ils jugeaient indignes d'un héros tombé pour la France. En lisant ces lettres il faut toujours se dire que l'auteur est peut-être allé plus loin dans ces lettres manuscrites que dans le texte que nous lisons. Cela constitue une faiblesse pour ces documents, mais cette faiblesse est largement compensée par des avantages que seules les lettres peuvent avoir. Le souci littéraire, s'il n'est pas toujours aboli, est évidemment moins présent que dans les autres genres. Mais surtout les lettres donnent la certitude que la version des faits racontés, l'expression des sentiments, sont bien celles de la date de la lettre sans qu'aucune révision postérieure aux événements soit venue les modifier. L'impression immédiate, de premier jet, spontanée, primesautière, voilà ce que les lettres donnent, et ce dont seules elles peuvent nous offrir la certitude. Or ce que nous prisons le plus dans les impressions personnelles du front, c'est la vérité du moment, la vérité du témoin qui vient de voir et d'agir et de sentir. L'histoire peut attendre, elle gagne à attendre, à corriger, à réviser. Tout au contraire, les impressions de témoins ont tout à craindre du temps, du délai, du recul, avec leurs repentirs qui sont des palinodies.
Les lettres constituent la plus petite
des cinq classes, alors qu'elles devraient être la plus
grande. Il n'y a que douze combattants tués dont on ait
publié la correspondance complète ou par extraits
assez longs pour constituer une expression adéquate de
la pensée de l'écrivain. Les documents de cette
classe sont si précieux que nous avons, dans Témoins,
ajouté seize recueils trop incomplets aux douze premiers.
Ces extraits trop courts sont cependant suffisants pour donner
une idée du témoignage qu'offrirait la correspondance
complète si elle venait à être publiée
un jour, et nous souhaitons vivement qu'elle le soit. Et il faut
en éditer d'autres. Il y a en France plusieurs millions
de correspondances de guerre dans les tiroirs. Sur cette masse
il n'est pas téméraire de supposer que quatre ou
cinq cents recueils uniraient la valeur littéraire à
la valeur documentaire. Espérons qu'on les publiera et
qu'on les sauvera de la destruction qui les guette.
Le roman
Ce genre se compose de souvenirs plus ou moins transposés, où l'auteur s'est effacé ou fait représenter par un personnage fictif. C'est un genre hybride auquel il est interdit d'être conforme au roman normal, même au roman historique, car il y a trop de données imposées, mais qui peut s'identifier avec les souvenirs dans le cas des meilleurs romans du front. Le témoin-romancier est un nouveau venu dans le monde des lettres; il n'a pas de prédécesseurs dans les guerres antérieures; il ne peut se réclamer ni de Vigny, Zola, les Margueritte, non-combattants, ni de Tolstoï, témoin en Crimée mais narrateur des campagnes napoléoniennes.
Les romans de guerre sont peu nombreux en France, moins nombreux qu'on ne croit (je parle de romans par des témoins, de romans où la guerre n'est pas un accessoire mais le sujet essentiel). Ce genre est représenté par des oeuvres telles que Gaspard, Le feu, L'appel du sol, Le miracle du feu, Clavel soldat, Les croix de bois, Le prix de l'homme, La percée, L'équipage, Le sel de la terre, Les vainqueurs, La guerre à vingt ans, Les suppliciés etc., soit guère plus d'une vingtaine. Mais il faut classer dans le genre roman les recueils de contes, les souvenirs mêlés de plus de fiction que d'observation, les souvenirs transposés, ce qui triple le total primitif.
C'est parmi les romans qu'il faut chercher les succès de librairie, encore faut-il se limiter à ceux de Barbusse, Dorgelès, Benjamin, Duhamel. Mais ce succès n'est pas la mesure de la valeur documentaire, ni de l'estime du public dans l'avenir. _uvres de circonstance, écloses au moment favorable, elles ont assuré à leurs auteurs une renommée immédiate. Mais leur triomphe actuel a causé deux genres d'erreurs: il a fait croire au public que les livres de guerre des autres genres n'offrent aucun intérêt et sont dénués de valeur; il a confirmé le public dans sa conception traditionnelle d'une guerre mélodramatique, où l'arme blanche, le corps à corps, le meurtre individuel, jouent un rôle essentiel, comme chez Marbot et Coignet, comme dans les anecdotes de la presse de guerre, comme dans les oeuvres techniques de nos stratèges officiels avant 1914. Ceux qui souhaitent que la vérité de la guerre se fasse jour regretteront qu'on ait écrit des romans de guerre, genre faux, littérature à prétention de témoignage, où la liberté d'invention, légitime et nécessaire dans le roman strictement littéraire, joue un rôle néfaste dans ce qui prétend apporter une déposition. Tous les auteurs de romans de guerre se targuent de parler en témoins qui servent la vérité, qui révèlent au public la guerre telle qu'elle fut; ils s'indignent si on élève un doute sur le moindre détail de leurs récits. Comment concilier cette prétention avec la liberté d'invention et l'indépendance de l'artiste? En fait les romans ont semé plus d'erreurs, confirmé plus de légendes traditionnelles, qu'ils n'ont proclamé de vérités, ce qui était à prévoir. Il faut cependant noter la valeur documentaire des romans de Bernier, Naegelen, Escholier, Werth. Ils sont justes parce que les auteurs ont renoncé à la liberté d'invention, ont raconté fidèlement leur campagne avec toutes les précisions de temps et de lieu, et n'ont introduit un élément fictif que dans ce qui ne touche pas aux faits et aux sentiments de leur expérience du combat. Ce sont des romans autobiographiques.
La critique que nous faisons des romans
dans Témoins ne prétend pas corriger les
jugements de la critique littéraire, à moins que
celle-ci ne sorte de ses attributions et jugeant la valeur documentaire.
Notre critique n'a rien de commun avec celle des publicistes cantonnés
dans le domaine strict de la littérature; elle n'est jamais
fondée sur ce qui détermine leur opinion; elle exige
non pas le goût, le talent, le sens de la mode du jour,
mais une longue information préalable, la technique du
contrôle et une familiarité avec l'ensemble du sujet,
c'est-à-dire les livres de guerre dans toute leur diversité.
Quand, par exemple, nous exprimons un jugement défavorable
sur Les croix de bois nous nous fondons sur les mêmes
principes qui nous font dire que les récits de guerre de
Balzac, non-combattant et non-témoin, ne mériteraient
pas les réfutations détaillées que nous sommes
en droit de faire au combattant qui prétend témoigner,
ou dont on a présenté l'oeuvre fantaisiste comme
un témoignage.
Nous n'avons pas l'intention de discuter
la trop fameuse question des droits respectifs de l'art et de
la vérité, ou du conflit entre l'indépendance
de l'art et le besoin pour l'homme de trouver, voir et admirer
la vérité. Mais il est une question plus limitée
qui nous importe ici et qui nous oblige à faire allusion
à la première: le conflit entre l'indépendance
de l'art et les exigences de la vérité historique
ou, plus spécifiquement, le conflit entre l'imagination
de l'écrivain et le témoignage acceptable par l'histoire.
Si l'artiste est fondé à réclamer son indépendance
à l'égard des idées reçues, de la
tradition, des intérêts de classe et de politique,
de la patrie, de l'histoire..., on ne saurait, par contre, dénier
à l'historien le droit strict d'accepter ou de refuser
les témoignages des gens de lettres, suivant qu'ils se
conforment ou non aux exigences de la critique historique. L'histoire
ne veut pas imposer ses propres règles à l'art,
mais elle se réserve le droit de n'emprunter à l'art
que ce qui répond à ses exigences comme à
ses besoins, c'est-à-dire ce qui, après enquête
de la critique historique, peut être considéré
comme document utilisable.
La liberté de l'art
Il est d'ailleurs peut-être exagéré de penser que la liberté des arts puisse être sans limite. L'opinion, mieux renseignée, est devenue plus difficile que jadis au sujet de l'exactitude et de cette vérité des choses qu'est la conformité à la nature. On ne pardonne plus à l'artiste certaines négligences ou ignorances. Du peintre on exige des paysages vrais, des animaux vrais, au lieu des paysages abstraits d'il y a cinq cents ans et de ces lions, chameaux ou singes qui n'avaient aucune ressemblance avec les animaux vivants. Les peintres avaient tout loisir d'observer les formes du cheval, mais il a fallu attendre le XIX e siècle pour trouver des tableaux où les chevaux ne ressemblaient plus à des porcs gras. Il a fallu plus de cinquante ans de documents photographiques pour qu'on peigne le vrai galop, que l'oeil discerne cependant fort bien, au lieu du vol plané des tableaux et gravures d'hier. Le progrès des connaissances exactes a développé le goût du réalisme, il a influé sur les canons de l'art. Ajoutons que la liberté de l'art a toujours été limitée par l'absurde, et notons en passant que la mythologie n'est pas absurde. Si l'art était vraiment libre on pourrait concevoir Corot, désireux de mettre quelques tons vifs sur sa toile, plaçant des oranges sur les saules et des fleurs de magnolia sur les chênes. L'artiste n'est donc libre à l'égard de l'opinion que dans la mesure où il s'astreint à respecter le bon sens et à peindre les objets avec un degré de vérité qui corresponde aux connaissances générales de son temps. S'il ne respecte pas cette vérité son oeuvre tombe sous les coups de la critique, une critique avertie, bien informée, dont la mission est de défendre l'art contre ses propres excès de fantaisie.
La littérature de guerre est le
seul domaine où la critique, gardienne de vérité,
ne se soit jamais exercée; les intéressés
en ont conclu qu'elle n'a pas le droit de s'y exercer. Les romanciers
célèbres dont nous avons critiqué dans Témoins
les inexactitudes et les inventions illégitimes nous dénient
le droit de contrôle en s'abritant derrière l'indépendance
de l'art, en invoquant une vérité esthétique
supérieure à la vérité des faits.
Il est évident qu'ils ne se rendent pas compte de l'énormité
de leurs erreurs ni de l'énormité du privilège
qu'ils réclament. Ce privilège, aucun autre artiste
ne songerait à l'invoquer, car c'est le droit à
l'absurde, le droit de placer des oranges dans le feuillage des
saules sous le prétexte que cela frappe l'imagination.
Leur excuse est que la guerre est un domaine singulier parmi tous
ceux qui s'offrent aux artistes, domaine inexploré par
la critique, où le bon sens n'a jamais exercé son
action de refrènement, parce que les réalités
de la guerre ne sont pas permanentes et restent, en temps de paix,
inaccessibles à l'observation et à la vérification.
Même pendant les hostilités, ces réalités
ne sont accessibles qu'aux soldats et officiers subalternes vivant
au feu, tandis que les chefs, les soldats abrités, et tous
les civils voient la guerre sous l'apparence légendaire
imposée par la tradition. Cette tradition menteuse existe
chez tous les peuples, dans tous les temps, et sa puissance est
telle qu'elle suffit à expliquer tous les conflits armés.
La tradition littéraire
Les romanciers du front traitent un sujet
dont la vérité est beaucoup plus difficile à
saisir que celle des autres sujets offerts aux littérateurs
ou aux peintres. La difficulté réside moins dans
l'objet que dans l'esprit de l'artiste hanté par la mode
littéraire, les procédés, le désir
d'obtenir des effets, d'autre part obsédé par les
légendes dont il n'a pas su conjurer l'emprise. Pour voir
la guerre dans sa vérité, il faut des yeux tout
neufs et un esprit désintéressé, dons du
bon témoin, écrivain débutant ou expérimenté.
La maxime La vraie littérature se moque de la littérature
n'a jamais été aussi vraie qu'ici. Ceux qui font
passer la littérature avant l'exactitude, au lieu de les
mener de front toutes les deux, ont des habitudes de penser et
de composer qui sont comme une infirmité quand il s'agit
de traiter ce sujet tout neuf: la guerre. Pour un Genevoix débutant,
ou un Deauville vétéran des lettres, la guerre est
un sujet grand, terrible, et qui s'impose dans sa nudité;
ils l'abordent carrément, sans invoquer les Muses, sans
se demander si Dame Littérature voudra de ce thème
tel qu'il est, tout brut et sans fard, si le public saura s'intéresser
à un récit dépourvu du mélodrame attendu,
dépourvu des incidents traditionnels accrédités
par Marbot, Paul Adam, et la presse de guerre. Les fanatiques
de la littérature, par contre, ont l'habitude des thèmes
dont on connaît l'effet certain, ils vivent dans l'atmosphère
de guerre selon les livres; la guerre selon les combattants les
déroute, elle bouleverse toutes leurs notions sur la bonne
manière de composer un roman émouvant; ils ne savent
par quel bout la prendre, quel artifice employer pour rendre cette
sauvage acceptable. En tant que sujet ils ne comprennent pas la
guerre; ils n'hésitent pas à la trahir en la découpant
en chapitres de roman feuilleton. Cette trahison a d'autant plus
de succès que le public y retrouve ses épisodes
favoris.
L'excuse pacifiste
Mais on est prêt à passer sur bien des trahisons que nous révélons parce que les romans qui ont eu le plus de succès ne flattent pas la guerre et servent ainsi, pense-t-on, la cause de la paix. Nous croyons au contraire que c'est l'amour du monde pour la paix qui les a servis. Depuis la fin de la guerre, depuis 1916 même, le pacifisme est bien porté dans les milieux littéraires. La formule du succès est de présenter la guerre sous les apparences les plus sanglantes et les plus viles. Le public commet l'erreur de croire qu'il suffit de dire tout le mal possible de la guerre pour servir efficacement la cause de la paix. Il oublie de se demander si ce mal est vrai, si les horreurs qu'on lui dépeint sont conformes à la réalité que nous avons vécue, nous les combattants. Si le public était sage il devrait raisonner ainsi: la guerre est une maladie du genre humain, une de ces maladies comme la peste ou la fièvre jaune, dont on peut se garantir, qu'on peut même parvenir à supprimer du globe, si l'on prend toutes les mesures sanitaires exigées. Quelles sont ces mesures? Comment les découvrir, les expérimenter, les appliquer? En connaissant la maladie avec exactitude dans ses manifestations, sa propagation, ses porteurs de germe. Si un médecin ambitieux et sans scrupules publiait une étude à prétentions savantes où il dirait tout le mal imaginable de la fièvre jaune, lui attribuant, au hasard et sans enquête, des méfaits imaginaires ou empruntés à une tradition ignorante et périmée, ou les méfaits propres au choléra, à la tuberculose, à l'alcoolisme, - pourrait-on dire que cet arriviste a fait oeuvre utile? Si les académies de l'Europe, mystifiées par l'appareil pseudo-scientifique de l'oeuvre, lui accordaient prix et médailles, sa valeur en serait-elle changée? L'utilité des romans de Barbusse et de Dorgelès, l'utilité du roman de Remarque - livre dont le cas est encore plus significatif - est à peine plus réelle que l'utilité de l'étude médicale fantaisiste (notons que si, dans ce parallèle, le médecin est un mystificateur, les romanciers, Barbusse et Dorgelès tout au moins, ne sont coupables d'aucune supercherie consciente).
Rien ne sert de discréditer ce
qui n'existe pas; il est criminel d'égarer l'opinion ou
de l'encourager à suivre la fausse piste où elle
est déjà engagée. Il ne s'agit pas d'attribuer
à la guerre tous les crimes, toutes les horreurs imaginables,
sous prétexte qu'elle est un fléau. Il faut dénoncer
ses crimes réels, révéler ses horreurs véritables,
afin qu'on puisse éviter son risque en connaissance de
cause. Accuser la guerre n'est pas à la portée de
tous les écrivains. Pour faire ce réquisitoire il
faut un esprit juste et une grande probité intellectuelle.
L'écrivain dont la préoccupation première
est, non pas de servir, mais d'imposer son oeuvre au public, tombe
inévitablement dans la fantaisie, le sensationnel gratuit,
trop souvent le sadisme. Il n'a même pas besoin d'inventer,
car les thèmes existent dans la littérature et servent
depuis longtemps. Barbusse, Dorgelès, Remarque ne se sont
pas mis en frais d'observation et d'esprit critique. Ils ont accepté
des mains des bellicistes et Rodomonts d'hier et de jadis la notion
traditionnelle du combat; ils n'y ont rien changé, ils
ont dépeint les mêmes bagarres, les mêmes assassinats
à l'arme blanche, boucheries héroïques devenues
sous leur plume boucherie démentes et inhumaines. Ils n'ont
rien ajouté pour remédier à la carence de
la psychologie chez leurs modèles: leurs poilus ont des
goûts d'apaches et s'adonnent au meurtre avec un brio imité
des brutes héroïques de nos fastes militaires apocryphes.
C'est la plus révoltante calomnie de ces braves gens, le
soldat français et le soldat allemand. La belle oeuvre
que voilà, pour des pacifistes! La belle vérité
qu'ils nous révèlent! Ils ne l'ont certes pas puisée
dans leur expérience personnelle du combat. Littérateurs,
doués du sens du public, avertis de l'attraction malsaine
qu'exercent le geste tueur, le couteau sanglant, le cadavre mutilé,
ils en ont joué hors de propos avec un art déformateur,
et ont servi à la foule moutonnière ce qu'elle lit
depuis des siècles, mais en le colorant à la mode
du jour.
La prétendue synthèse
Voici une autre échappatoire pour esquiver la critique. Ces littérateurs sont de grands esprits qui ne s'attachent pas aux détails; ils ne racontent pas leur guerre mais la guerre, ils ne donnent pas une photographie des faits mais une oeuvre d'art autrement éloquente, ils brossent une grande image, une synthèse de la guerre. Ce sont là des mots et nous n'accepterons pas de les discuter abstraitement. C'est au texte des romans que nous avons affaire et nous n'y trouvons rien qui justifie ces nobles prétentions. Les détails? On les trouve aussi menus, aussi précis, aussi singuliers, dans ces romans que dans les carnets des bons témoins, mais les uns sont inexacts, les autres sont justes. En outre ce n'est pas en omettant les dates et les noms de lieu que l'on confère à son récit une signification générale. La chose serait trop facile en vérité. Cette absence de toute précision nécessaire n'a d'autre but que d'abriter le récit contre les objections du critique indiscret qui prétend vérifier. Zola et surtout Tolstoï qui n'avaient aucune raison de redouter les vérifications, et dont les romans ont une signification vraiment générale, ont fourni tous les détails chronologiques et topographiques permettant de situer leur récit. La synthèse? Où la voit-on? Est-ce dans l'attaque de Barbusse, dans l'épisode du meunier espion de Dorgelès, dans la scène des latrines chez Remarque? Bien loin d'être synthétiques, ces épisodes sont uniques, si uniques qu'ils ne rappellent en rien les scènes innombrables qui se passèrent au front. On peut en dire autant des autres épisodes des trop fameux romans.
Quant à la prétention d'avoir
fait une oeuvre d'art qui s'oppose à l'inepte photographie
des carnets de guerre, elle révèle chez des auteurs
grisés par le succès une outrecuidance puérile
et un mépris pour le talent mal payé de leurs frères
d'armes. Nous ne nions pas le talent d'écrivain de ceux
que la fortune a gâtés, mais nous trouvons un talent
égal, parfois supérieur, chez ces artistes probes
Lintier, Cazin, Genevoix, Galtier-Boissière, Deauville,
Pézard, pour ne nommer que ceux-là. On trouve chez
chacun d'eux des morceaux d'une beauté si éclatante
que rien ne les égale dans les romans à succès.
Cette valeur esthétique n'a rien à craindre du temps
parce qu'elle est autre chose qu'une réussite de style;
elle a un fond solide d'observation exacte, de révélation
sincère, de critique motivée. Méconnue aujourd'hui,
elle le sera moins demain quand la mode aura changé. Faut-il
rappeler que la renommée d'un auteur change souvent après
sa mort et parfois de son vivant? Notre histoire littéraire
devrait donner cette leçon aux enfants gâtés
de la réclame et les ramener à plus de modestie,
à plus de justice à l'égard de leurs camarades
du front. Ils peuvent accaparer les avantages matériels,
mais ils n'ont pas le droit d'accaparer le talent et de se dire
les seuls artistes parmi leurs camarades écrivains de guerre.
Ils n'ont pas le droit d'identifier leur oeuvre à l'art
et d'appeler contempteur de l'art le critique qui se permet de
leur faire des objections. Ce n'est pas à leur art que
le critique en a, c'est à leurs artifices.
Artistes ou témoins?
Par ce qui précède on voit que certains écrivains, aidés de quelques critiques littéraires, ont cherché à créer une confusion sur la nature ou le genre des romans de guerre. Tantôt ils réclament pour ces oeuvres les privilèges de la littérature purement esthétique, tantôt ils prétendent avoir servi la vérité en créant une synthèse de la guerre plus exacte dans son sens profond, plus utile de par l'impression qu'elle produit, que la relation directe des témoins à carnets. On ne peut leur permettre de se réclamer ainsi de deux genres distincts, et d'échapper à toute critique en se baptisant, suivant les besoins, chair ou poisson. S'ils sont de purs artistes on doit les classer avec Vigny dont le récit de guerre La canne de jonc relève uniquement de la critique littéraire et ne saurait concerner la critique historique. Mais ni Barbusse, ni Dorgelès, ni Remarque, n'accepteraient une telle limitation du sens de leur oeuvre. Ils ont beau être flattés du cousinage avec de grands artistes (Vigny, Balzac, Hugo, Mérimée), ils savent trop sur quoi repose leur renommée: sur leur réputation d'écrivains témoins de guerre. C'est pourquoi ils ont insisté pour déclarer leurs états de services au front, et pris soin d'étaler leurs décorations. Les éditeurs de Remarque dans les divers pays ont tenu à certifier son état de combattant; ils y ont pris tant de peine que nous sommes portés à douter de ce qui ressemble trop à une affirmation de pure réclame. Tout cela prouve que la vente des romans à gros tirages dépend de cette conviction qu'il s'agit d'imposer au public: l'auteur a vécu la guerre et son roman est inspiré de son expérience personnelle. Nous voilà loin du cas de Vigny, Tolstoï, ou Zola, car si l'on avait présenté Remarque comme un pur artiste, non-combattant, il est certain que le public n'aurait pas voulu de son oeuvre.
Ainsi, malgré leurs déclarations
contradictoires, les romanciers du front ne sont pas de purs artistes,
parce qu'ils persistent à mettre en avant leur expérience
du feu. Nous devons donc classer leurs oeuvres dans ce canton
de la littérature réservé aux écrits
des hommes de lettres portant sur la critique, la biographie,
les questions d'histoire, de philosophie, d'art, de politique,
les récits de voyages, etc. Littérature à
l'usage du public, tantôt mêlée de fantaisie
ou de fictions, jamais austère, elle est distincte des
travaux des érudits sur les mêmes sujets. Dans ce
domaine les oeuvres doivent presque toujours leur succès
à la forme, mais c'est leur fond qui compte, exerce une
influence et les fait survivre quand elles en sont dignes. Les
romans du front y trouveront des frères dans les récits
de voyage qui, comme eux, peuvent être des relations exactes,
ou fantaisistes, ou plus littéraires que documentaires.
Ce canton diffère de celui de la pure littérature
par la façon dont la critique traite ses oeuvres: elle
ne se borne plus au point de vue esthétique ou de vraisemblance
générale: elle aborde le détail des faits
ou des opinions, elle contrôle, vérifie, signale
les erreurs. C'est une critique intermédiaire; moins indulgente
aux fantaisies, plus avertie et plus spécialisée
que la critique littéraire, elle est moins poussée
que la critique savante. c'est la seule critique qu'il soit raisonnable
d'appliquer aux romans de guerre, la seule qui doive compter,
et c'est malheureusement une critique qui, incertaine de ses droits
et consciente de ses insuffisances, n'a pas osé s'exercer.
Devoir de la critique
Un critique peut se mettre à la hauteur de sa tâche en s'informant sur l'histoire, la philosophie; mais comment s'informera-t-il sur la guerre? La chose n'est pas impossible, mais dans l'état actuel des sources de renseignement c'est une tâche qui demande le sacrifice de trop de temps. La critique des livres de guerre a donc été faite par des critiques littéraires qui savaient de la guerre ce que tout le monde sait. Ils auraient dû se borner à juger uniquement du point de vue esthétique. Mais, sans comprendre la responsabilité qu'ils assumaient, ils ont jugé en même temps au point de vue documentaire, dans un sens d'ailleurs toujours favorable. Il s'en suit qu'on ne peut plus aujourd'hui se hasarder à relever des erreurs sans paraître animé des plus vils sentiments. Les auteurs populaires ont si bien pris au sérieux les éloges répétés de toute la critique sur la vérité et la probité de leur témoignage, qu'ils trouvent intolérable le nouvel examen qui découvre leurs faiblesses. C'est très humain et fort excusable. Il nous sera bien difficile de les persuader que notre critique est impartiale, et inspirée du seul désir de jeter un peu de clarté dans le sujet le plus confus dont les littérateurs se soient jamais occupés.
Les souvenirs des combattants ont une utilité plus générale que je ne l'ai montré dans Témoins et dans les chapitres 1 et 3 du présent ouvrage. Ils peuvent servir à vérifier, préciser ou mettre au point les idées que les sciences de l'homme (sociologie, psychologie, morale, etc.) nous présentent pour expliquer la conduite, les actes, les sentiments de l'être humain, sauvage ou civilisé.
Mon but, je l'ai dit, est de montrer la contribution essentielle, indispensable, que les relations des témoins-acteurs du combat apportent à l'histoire militaire. Mais je ne saurais terminer ces considérations historiques sans dire un mot du vaste champ de recherches que j'entrevois au-delà de mon sujet strict. Je voudrais diriger l'attention des sociologues, des moralistes et surtout des psychologues vers les matériaux dont je m'occupe. Ils y trouveront de quoi combler bien des lacunes, compléter bien des notions et même rectifier quelques erreurs dans le domaine de leurs disciplines. Je n'annonce rien de nouveau, car dans les pages qui précèdent il est évident que la leçon donnée par les témoins ne se borne pas à l'information du public et à la documentation de l'historien.
Ce que je dis de la psychologie du témoin
à la page 29 est déjà une preuve de la confusion
grave que public et spécialiste ont commise en ne distinguant
pas le témoin d'un fait accidentel du témoin d'une
guerre de quatre ans. Ce que je dis du courage et de la peur à
la page 69 est une preuve de la confusion non moins regrettable
entre le courage dans le combat antique ou combat singulier et
le courage dans la guerre moderne. Enfin toutes les citations
de texte qui, dans Témoins, se rapportent à
la psychologie du combattant (discipline, obéissance, abnégation,
dévouement, sacrifice, héroïsme, patriotisme,
haine de l'adversaire, ardeur pour la lutte, mobiles du combattant,
réactions sous le feu, etc.) montrent que cette psychologie
est fort peu connue et qu'il importe de l'étudier avec
plus de rigueur scientifique.
Domaine inexploré
Je ne prétends pas que les psychologues
aient fait preuve de légèreté dans les recherches
qui les ont conduits aux conclusions qu'ils nous présentent.
Mais je voudrais faire constater que leur domaine est imparfaitement
exploré dans la région des émotions et des
sentiments qui ne se manifestent que sous le feu. Et cela s'explique
trop bien. Depuis que la psychologie moderne a adopté les
méthodes expérimentales, les savants ont poursuivi
des expériences multiples sur l'être humain considéré
dans ses variétés d'état, de condition, de
santé, de milieu. Ils ont observé les cas psychologiques
les plus divers sur l'homme et la femme, sur l'enfant et sur le
vieillard, sur l'athlète et sur l'infirme, sur les malades
affligés de maux physiques ou mentaux, sur le civilisé,
le sauvage et jusqu'à l'animal. Mais en dépit de
leur variété, ces "sujets" ne peuvent
fournir certains cas psychologiques dont l'importance sociale
est aussi grande que l'intérêt scientifique. Seul
le combattant offre ces cas spéciaux, mais on n'a jamais
pu, malgré quelques tentatives illusoires, lui faire jouer
le rôle de "sujet", car les savants n'ont jamais
pu l'approcher dans les conditions favorables à l'observation.
L'homme qui vit au feu demeure, en effet, dans une thébaïde
fermée au reste du monde, un désert sans femmes
ni famille, sans généraux ni gouvernants, et surtout
sans observateurs ou psychologues autres que les quelques intellectuels
en capote bleue qui ont eu l'heureuse idée de noter leurs
impressions et de publier un livre de guerre. D'autre part, il
était impossible au savant de reproduire les conditions
de la bataille dans son laboratoire à Paris et de suivre
les réactions d'un "sujet" placé dans
ces conditions. Mais il se présente un autre moyen. Le
grand nombre et la variété des notations spontanées
prises au front, la haute valeur de quelques-unes, font que les
livres de guerre offrent au savant d'aujourd'hui et de demain
une ample moisson de faits ou de cas dont il peut tirer profit,
dont il doit tirer profit puisqu'il n'existe aucun autre moyen
de se mettre en présence de tels faits ni d'en provoquer
la répétition à volonté. Le devoir
s'impose au psychologue de puiser largement à l'unique
source d'information qui s'alimente dans la tranchée même,
afin de combler les lacunes de son sujet et de corriger les notions
fausses qui s'y sont glissées par insuffisance de documentation
directe.
Trahison de la mémoire
L'analyse psychologique du témoignage
est, en philosophie, une des questions dont les conséquences
sociales sont évidentes, mais dont les répercussions
les plus lointaines nous semblent ignorées des spécialistes
eux-mêmes. Serait-ce un paradoxe de prétendre que
la destinée future de l'humanité dépendra
dans une large mesure de notre science du témoignage et
de notre habileté à l'interpréter pour en
tirer avantage? Si nous arrivons à le mieux connaître,
nous pourrons le filtrer plus savamment afin d'en rejeter l'erreur
et d'en garder toute la vérité. Chacun sait qu'il
est impossible au témoin de relater ce qu'il a fait et
vu en restant strictement objectif. Il est homme et il est artiste,
plus ou moins; la fidélité mécanique du cinématographe
lui est donc interdite. En outre, à la guerre le témoin
est soumis à des émotions d'une force exceptionnelle
au moment même où se passent les faits les plus intéressants
à noter et plus tard à raconter. Parfois le témoin
se fie à sa mémoire pour préserver les faits
et ne prend la plume que plusieurs mois ou plusieurs années
après les événements. Or les infirmités
de la mémoire ont été le sujet d'expériences
concluantes; elles sont bien connues des psychologues. Le témoin
oublie, mais s'il se contentait de perdre la trace des faits il
n'y aurait que demi-mal. En réalité sa mémoire
le dupe: elle recrée à mesure ce qu'efface l'oubli
et cette création n'est jamais conforme à la réalité
primitive. Elle est inspirée par des notions longuement
entretenues dans l'esprit, en l'espèce par l'image traditionnelle
et légendaire de la guerre. Cela explique comment ce témoin
pourra raconter, en toute bonne foi, qu'il a vu et accompli des
choses conformes à la guerre selon les livres, mais en
contradiction avec son expérience de combattant. D'autres
fois le témoin a un carnet où il inscrit jour par
jour, et même plusieurs fois par jour, ce qu'il vient de
voir, de faire, de sentir. Lorsqu'il rédigera plus tard,
ses notes lui fourniront assez de points de repère pour
empêcher toute erreur majeure, toute déformation
d'ensemble. On comprend pourquoi la critique de Témoins
insiste sur la valeur documentaire de la déposition des
poilus à carnets; cette valeur s'impose d'ailleurs avant
même qu'on ne se rende compte du moyen qui a permis de préserver
la spontanéité des impressions.
Fondement du critère
J'ai parlé de témoins sûrs
et de témoins douteux. On a contesté à ma
critique le droit de faire ces distinctions, d'attribuer ces degrés
de valeur d'après ma propre expérience de témoin.
Le témoin le plus consciencieux, m'a-t-on objecté,
celui dont l'expérience est la plus variée, ne peut
avoir connu tous les faits car ils s'en trouvent souvent qui sont
exceptionnels, étranges, incroyables. Je ne serais donc
pas fondé à réfuter les récits qui
ne concordent pas avec mon expérience, parce que je ne
peux pas avoir tout vu, tout connu d'une réalité
complexe où l'absurde côtoyait parfois le banal.
Je l'accorde et je reconnais que le témoin le plus parfait
ne saurait prétendre à l'omniscience au sujet des
choses de la tranchée. J'ai vu, en somme, ce que mes camarades
ont vu, parfois moins. Mais pendant la guerre j'ai élargi
mon expérience de témoin individuel par la lecture
assidue des récits du front provenant des expériences
soit communes, soit singulières, de mes camarades. Ce fut
le début de ma documentation et, à cette date, elle
eut l'avantage de diriger ma curiosité vers certains faits
peu connus ou controversés, encore observables et qui allaient
bientôt ne l'être plus. Je crois donc avoir été
un observateur privilégié parce que mieux averti
grâce à l'étude des oeuvres des autres combattants.
Les années d'après-guerre ont parfait mon information
en me permettant, non seulement de compléter, approfondir
et comparer mes lectures sur notre guerre, mais de découvrir
les textes des combattants du passé où trône,
au tout premier rang, l'oeuvre psychologique du colonel Ardant
du Picq. Il s'ensuit que mon expérience personnelle du
front est désormais fondue avec les rapports de l'expérience
commune ou exceptionnelle des combattants d'hier et de jadis,
que je la sens assez complète, assez sûre, pour me
permettre d'entreprendre une oeuvre de critique où elle
servira, non pas de seul critère, mais de critère
principal. La prétendue omniscience que certains m'attribuent
dans un esprit de satire est la connaissance que tout investigateur
peut obtenir lorsqu'il s'est longuement spécialisé
en un sujet limité.
Exceptions et cas généraux
Quant à l'existence de tel fait exceptionnel qui ne se serait produit qu'une seule fois et qui n'en est pas moins légitime et intéressant, il importe de constater que la guerre n'est pas plus complexe que toute autre activité humaine, et qu'elle n'a pas le privilège des faits rares ou uniques, absurdes ou incroyables. Arguer de ces faits pour arrêter toute tentative de recherche ou de critique équivaudrait à interdire tout progrès dans les diverses branches de la connaissance. Parce que l'exception existe partout, il serait interdit de conclure quoi que ce soit, de présenter aucun résultat.
A la guerre comme ailleurs, ce qui nous
importe ce sont les cas généraux, les faits communs
à plusieurs témoignages. Ce sont ceux qui caractérisent
la guerre et nous permettent de la voir, en somme, telle qu'elle
est. Ce n'est pas à dire que les cas exceptionnels soient
inutiles à connaître. Il est vrai que l'historien
devra les négliger, mais le psychologue y trouvera une
matière particulièrement fertile. Et il n'est pas
impossible d'en connaître qui soient sûrs car on les
découvre dans presque tous les récits des bons témoins.
Je n'ai jamais refusé de les accepter lorsque la probité
du témoin m'est par ailleurs garantie. Mais, comme je l'ai
dit à la page 28, le fait essentiel que mes études
comparatives des textes du front m'ont fait découvrir est
que, contrairement à ce que l'on croit, tous les bons témoins
sont d'accord sur les cas généraux, cas fondamentaux,
et cependant ignorés ou déformés par la grande
majorité des gens, trop soumis à la conception traditionnelle
de la guerre, laquelle est commune, dans presque toutes ses parties,
aux bellicistes, aux pacifistes et aux indifférents. Les
cas généraux, si bien établis par les témoignages
sérieux d'hier et de jadis, sont justement ceux qui seront
le plus utiles à l'histoire comme à la sociologie,
à la morale, à la psychologie. Sans entrer dans
le fond du sujet je veux mentionner brièvement, à
titre d'indication, quelques idées reçues, chez
le public comme chez les spécialistes, et qu'il importe
de remettre à l'étude parce qu'elles sont en contradiction
avec l'expérience générale et concordante
des combattants véridiques.
Le goût du risque
La fausse vérité la plus indûment admise et la plus funeste par ses conséquences est celle qui concerne le goût du risque. Dans son opuscule sur L'état de guerre, Rousseau prétend que l'homme est naturellement timide et qu'il ne fait la guerre que contraint par l'état de société. L'idée est juste, elle fait honneur à la perspicacité d'un homme qui devina beaucoup de choses qu'il ne pouvait connaître de près. Mais elle n'est pas expliquée et paraît fausse parce qu'elle semble nier l'instinct combatif et le goût du risque. On eut vite fait de réfuter Rousseau en invoquant la lutte, phase essentielle de la vie: combats d'animaux, combats de sauvages, rixes et duels, tous spontanés et non imposés par contrainte. On en conclut que la guerre est naturelle à l'homme parce qu'elle satisfait un de ses instincts primordiaux; on parla de notre atavisme de brutes avides de violence; on affirma que le sang versé ne répugne pas plus au civilisé d'aujourd'hui qu'à l'homme de Cro-Magnon. La guerre nous serait donc un besoin. Si, pour éviter la répétition fréquente des ruines matérielles, nous tâchons de la rendre plus rare, et si nous y parvenons pour quelque temps, nous n'arriverons jamais à la supprimer parce qu'elle fait partie intégrante de notre nature.
D'autre part le témoignage à
peu près unanime des combattants prouve que la guerre est
haïssable, sans réserve, à celui qui la fait,
et que le goût du risque n'existe ni à l'assaut,
ni sous le bombardement. Le combattant a vécu la réalité
qu'il affirme et il a raison contre la philosophie de cabinet.
Celui-ci a commis la faute de conclure indûment des combats
singuliers aux combats de la guerre. Dans les premiers le goût
du risque s'explique par la confiance du champion en sa force
et son adresse, sa certitude d'influer personnellement sur son
destin et l'issue du combat, sa capacité de défendre
son corps et de soutenir sa chance. Une rixe, un duel, offrent
à l'homme courageux l'occasion de prouver sa valeur à
autrui comme à lui-même. On a d'ailleurs exagéré
ce goût du risque et il se pourrait que la contrainte s'exerçât
dans tous les cas (instinct génésique et faim chez
les animaux, codes d'honneur tyranniques chez les hommes). Dans
Témoins (pages 377 et note 1) je crois avoir montré
que le tigre n'a pas le goût du combat et qu'il ne diffère
pas du lièvre par sa crainte du danger. Quoi qu'il en soit
de ce prétendu goût de risquer sa vie, le danger
à la guerre prend une tout autre figure que dans les luttes
individuelles. Le risque demeure tout entier dans les mains de
la fatalité et le combattant ne peut protéger son
corps ni par son courage, ni par sa force, ni par son adresse,
ni par son moral, car on n'exerce pas son ascendant sur l'obus
qui vient. Le poilu se voit victime impuissante et il éprouve
l'intolérable angoisse d'attendre le coup fatal du destin
aveugle. Il envie le sort des deux buffles affrontés dans
la savane, car le plus faible lie les cornes qui le menacent,
il peut esquiver les coups et même s'échapper; il
envie les guerriers papous qui peuvent rompre et parer; il envie
les champions d'un duel ou d'une rixe qui tiennent leur vie dans
leurs mains et dont tous les efforts n'ont d'autre but que de
la protéger. Les efforts demandés au pauvre poilu
n'ont rien à faire avec la protection de sa vie, et s'il
a horreur de sa tâche c'est que le contraire serait absurde.
Seuls l'aviateur et le patrouillard isolé ont parfois les
privilèges du combat singulier, mais ces cas sont bien
plus rares que l'anecdote ne l'a fait croire.
Autres exemples
Une confusion identique, et qui s'explique par le même raisonnement, existe au sujet du courage et de la peur qui, à la guerre, n'ont pas le moindre rapport avec le courage et la peur en temps de paix. Dans ce dernier cas courage et peur s'excluent, tandis qu'à la guerre ils coexistent le plus souvent, ou du moins le courage n'exclut jamais la peur. Le seul poilu qui puisse être indemne de peur, temporairement, est l'insensé: l'homme commotionné par un obus ou insensibilisé par excès d'émotion. Pour plus de détails je renvoie à ce que j'en dis à la page 69, aux récits de Galtier-Boissière, de Lintier et de Laquièze, et surtout à la belle analyse de Marot.
Les mobiles du combattant ont été idéalisés par des gens qui n'ont pas la moindre notion de la puissance des effets de la bataille sur le corps et sur l'esprit, par suite sur les sentiments et les opinions. Je les engage à lire les pages vigoureuses d'un tué de la guerre, Louis Mairet, sur les mobiles du poilu de 1916. Et que peut la discipline? Quelle action peut-elle conserver quand l'homme est sous la menace d'une force bien autrement terrifiante, bien plus présente et immédiate? La discipline ne suit pas la vague d'assaut, elle reste au poste de commandement.
On parle de la haine du poilu pour l'adversaire
parce qu'en effet la haine est un élément essentiel
du combat singulier. Si le buffle n'était pas furieux il
ne se battrait pas. Mais des raisons qui expliquent la haine,
colère ou fureur dans ces luttes d'animaux ou d'hommes,
aucune ne subsiste au front où l'adversaire reste invisible,
où individuellement il ne vous menace pas de sa personne,
enfin et surtout, où l'on sait qu'il est un pauvre diable
aussi torturé d'angoisse que soi. Cette absence de haine
est confirmée par de multiples citations que l'on trouvera
dans Témoins.
L'emprise de la légende
Ces quelques indications suffisent, je crois, pour montrer le conflit entre les idées généralement admises, même par les psychologues, et l'expérience du front. Certes les témoins ne sont pas unanimes sur ces questions, car plusieurs n'ont pas su résister aux opinions qui prévalent dans les livres, la presse ou leur milieu social. Ils n'ont pas eu la force de remonter le courant, ils suivent la majorité de la nation sans comprendre que son ignorance des faits est complète. Mais par leurs faiblesses mêmes, par leur capitulation ou leur palinodie, ces témoins trop souples offrent un nouveau problème, une étude psychologique supplémentaire, que je désire signaler aux chercheurs.
Si, en effet, aux yeux de l'historien les témoins sûrs importent seuls - comme importent seuls les cas généraux -, aux yeux du psychologue les témoins douteux ou faux - comme les cas exceptionnels - constituent un sujet d'étude tout aussi fécond. Cela était vrai, sans doute, des témoins de faits usuels, avant la guerre, mais c'est plus vrai encore des témoins de guerre. Ceux-ci présentent le sujet le plus intéressant que le psychologue puisse étudier, le plus fécond en résultats significatifs, en données nouvelles sur l'esprit de l'homme, car le témoin de guerre est bien plus complexe et plus riche qu'un autre témoin. Il n'est pas seulement homme et artiste, il est gradé ou simple soldat, fantassin ou artilleur, religieux ou incroyant, socialiste ou conservateur, pacifiste conscient ou simplement désireux de la paix pour voir cesser son risque, littérateur ou érudit, etc. Tout cela, qui influe puissamment sur son témoignage, n'existe pas ou reste à peu près sans influence chez le témoin usuel. Mais l'agent déformateur principal, dans l'esprit du témoin de guerre, est la tradition: la guerre selon l'histoire, les romans et les journaux, la guerre apprise dès l'enfance, à l'école primaire, la guerre des discours officiels et des proclamations patriotiques, mais surtout la guerre gesticulante à la baïonnette et au couteau, guerre-rixe et corps à corps, - athlétique, sportive et héroïque, selon les uns, - odieux assassinat, meutre réciproque par des civilisés abrutis d'alcool ou d'éther, ivres de carnage et barbouillés de sang, selon les autres...
Tous, nous avons dû lutter contre
l'emprise de cette légende toute-puissante et c'est à
peine si les plus lucides, les plus indépendants, ont réussi
à défendre contre elle leur raison et la réalité
de leur expérience. Le mensonge aux cent bouches était
dans notre mémoire, il était dans tout ce que nous
lisions, dans tous les commérages de secteur. Les cas si
variés de cette lutte et de ces réactions, avec
leur résultante, le dosage toujours changeant de fable
et de vérité bigarrées dans les divers témoignages,
constituent le problème principal de l'analyse psychologique
que je propose ici aux spécialistes. La fascination exercée
par la légende était telle que la majorité
des combattants la racontaient dans leurs lettres et pendant leur
permission au lendemain même des événements
qu'ils travestissaient. D'autres, refusant de trahir la réalité,
gardaient le mutisme sur ce qu'ils savaient. Aujourd'hui, après
douze ans, je n'ose penser aux faits que doivent raconter les
anciens poilus repris par la vie civile et la tradition. La légende
a peut-être regagné tout le terrain qu'elle avait
perdu dans la tranchée.
Réaction des témoins probes
Heureusement l'esprit du front a survécu
dans les livres de guerre. Les combattants qui ont publié
leurs impressions ne sont pas les premiers venus; ils constituent,
pour la plupart, une élite même parmi les intellectuels
et l'on constate que la moitié d'entre eux, peut-être,
a su réagir totalement ou partiellement contre la tyrannie
de la tradition, su échapper aux invites d'un public affamé
de gloire ou avide d'horreurs sadiques. Ces hommes ont eu le mérite,
presque inconcevable quand on comprend leur situation, de s'en
tenir aux notations spontanées prises sous le feu, de rédiger
et de publier d'après leur carnet un récit honnête,
retenu, modéré, qu'ils ont refusé soit d'embellir,
soit de pousser au noir, soit de rendre alléchant par des
aventures singulières. C'est là un vrai miracle
de probité, ou plutôt c'en serait un si l'on ignorait
l'action d'un agent contraire à la tradition, et qui a
fait prévaloir la vérité. L'horreur inspirée
par la guerre a eu pour effet d'éveiller chez quelques
combattants un désir passionné de crier la vérité,
malgré tout et malgré tous, afin de démentir
la tradition qu'ils avaient honte d'avoir jadis acceptée
avant leur arrivée au feu. Bien qu'ils fussent fort excusables
d'y avoir cru, avant l'expérience, plusieurs battent leur
coulpe, se moquent de leur naïveté et font la satire
de leurs anciennes illusions. On trouvera des exemples de cette
attitude chez Jubert et Rimbault. Mais la retenue de leur style,
la probe simplicité de leurs récits, nuisit à
la reconnaissance de leur mérite, et leur voix discrète
se trouva étouffée dans le tumulte des vantardises
héroïques ou des dénonciations sensationnelles.
Ceux mêmes qui avaient à coeur de faire le procès
de la guerre ont ignoré les témoins à charge
les mieux qualifiés, pour prêter l'oreille aux favoris
de la foule.
Erreur pacifiste: la brute sanguinaire
Les pacifistes ont en effet tiré
parti de la légende. La sauvagerie des mêlées
à l'arme blanche leur offrait contre la guerre un argument
trop facile et trop émotionnel pour qu'ils fussent tentés
de le négliger ou de douter de son exactitude. Une arme
se présentait; on ne se demandait pas si elle était
légitime. A leur tour romanciers et conférenciers
en quête de succès tapageurs ont voulu profiter à
la fois du pacifisme à la mode et des effets sensationnels
que promettaient les échauffourées sanglantes de
l'assaut traditionnel. Ils ont exploité sans scrupules
les tendances du jour: l'amour de la paix et le goût du
macabre, les aspirations les plus nobles et les appétits
morbides. J'ai eu l'occasion cette année d'entendre un
conférencier australien qui, aidé d'une réclame
inouïe, parcourt les Etats-Unis en une tournée triomphale,
trouvant partout salles combles et répétant son
unique sujet: le débarquement des Anzacs à Gallipoli
en mai 1915. Il décrit l'atterrissement des Australiens
sur la plage balayée par l'artillerie et les mitrailleuses,
la furia de l'élan à la rencontre des Turcs, le
choc des baïonnettes et le meurtre frénétique
qui s'ensuit, les hommes soudain transformés en bêtes
féroces par la volupté de tuer, le retour des passions
ancestrales qu'allume la vue du sang humain. Il conclut en déplorant
la honte et l'avilissement qu'est la guerre; mais il ajoute qu'elle
existera toujours, quoi qu'on fasse, parce que la nature de l'homme
ne se peut changer; la civilisation n'est qu'un vernis qui recouvre
les brutes que nous sommes tous par atavisme; nous semblons policés,
paisibles, inoffensifs, mais il suffit d'un léger choc
sentimental pour faire éclater notre écorce de civilisés,
de chrétiens, de charitables, et pour révéler
l'anthropoïde aux fureurs bestiales. Un tel argument soulève
des ovations, emporte les suffrages, et le public se flatte d'avoir
entendu la plus magnifique apologie de la paix par le moyen de
l'infamie de la guerre enfin révélée sans
réticence par un témoin oculaire.
Erreur traditionaliste: l'héroïsme
Il s'agit là d'un homme pourvu
d'une culture superficielle. Cet Australien n'a pas la conscience
méticuleuse de l'érudit et son cas est celui du
vulgaire ambitieux qui ne choisit pas les moyens pour atteindre
argent et renommée. Il est, toutefois, des exemples plus
inquiétants de la tyrannie de la tradition lorsqu'elle
séduit un esprit voué aux travaux savants. Un ouvrage
récemment paru montre le danger que la légende fait
courir à l'exactitude des recherches philosophiques. Il
s'agit d'un travail d'érudition sur la psychologie du combat.
L'auteur a fait la guerre comme officier de troupe dans l'infanterie.
Il a une expérience prolongée du front, il a combattu.
Mais dès qu'il a pris la plume pour analyser les sentiments
des combattants la tradition a surgi dans son esprit, a imposé
silence à ses souvenirs de vétéran ou les
a asservis. L'oeuvre, très consciencieuse par ailleurs,
est devenue un exposé des sentiments et des actes au combat
qui se conforme à ce que la tradition a de plus légendaire.
L'auteur revient sans cesse à l'horreur de l'assaut, mais
il laisse croire que l'assaut se termine par l'inévitable
boucherie du corps à corps, et il donne à entendre
que ses hommes, sous ses yeux, ont communément planté
la lame dans la chair de l'ennemi. La légende du Debout
les morts y est analysée tout au long et présentée
comme un cas probant, destiné à vérifier
telle notion psychologique. Le tissu de mensonges du Capitaine
Coignet est cité et recité à l'appui de telles
théories. Si les travaux d'érudition en psychologie
font preuve de si peu de résistance aux absurdités
que la littérature populaire a vulgarisées, on peut
juger de la défense que le gros public et la masse des
combattants peuvent offrir contre l'ensemble de la tradition.
Recherche proposée
Je mentionne ce dernier cas pour convaincre
les psychologues de l'impérieuse nécessité
d'entreprendre des études rigoureuses sur la psychologie
des combattants où serait utilisé tout ce que les
souvenirs du front nous offrent de meilleur. Le triage que j'ai
tenté dans Témoins rendra cette tâche
désormais plus facile. Je demeure convaincu qu'on ne lira
pas en vain les pages où les bons témoins nous ont
légué leur testament de soldats lucides, leur volonté
de s'en tenir aux faits observés et aux émotions
ressenties, avec leur foi indéracinable en l'action lente
et sûre de l'humble vérité.
Première édition: 1930.
La présente version: Paris, Jean-Jacques Pauvert. "Libertés",
collection dirigée par Jean-François Revel, n·
48, 1967, imprimé le 10 décembre 1966 à Utrecht.
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ARTICLE 19 <Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontière, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit>
Déclaration
internationale des droits de l'homme, adoptée par l'Assemblée
générale de l'ONU à Paris, le 10 décembre
1948.
Le Onze tiret un
Article 11 - 1. «Toute personne a droit à la liberté d'expression. Ce droit comprend la liberté d'opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu'il puisse y avoir d'ingérence d'autorités publiques et sans considération de frontières.»
Charte des droits fondamentaux
de l'Union européenne, Nice, 7 décembre 2000.
"Congress
shall make no law respecting an establishment of religion, or
prohibiting the free exercise thereof; or abridging the freedom
of speech, or of the press; or the right of the people peaceably
to assemble, and to petition the government for a redress of grievances."
-- The first article of the Bill of Rights (Consisting of the
First Ten Amendments to the Constitution of the United States
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