AAARGH
Les Juifs dans le monde. -- Race et nation. -- Les Juifs sont-ils
une nation? -- Le milieu, les lois, les coutumes. -- La religion
et les rites. -- La langue et la littérature. -- L'esprit
juif. -- Le Juif croit-il à sa nationalité? -- La
restauration de l'Empire juif. -- Le chauvinisme juif. -- Le Juif
et les étrangers à sa loi. -- Le Talmud est-il antisocial?
-- Autrefois et aujourd'hui. -- La permanence des préjugés.
-- L'exclusivisme juif et la permanence du type. -- Le principe
des nationalités au XIXe siècle. -- En Allemagne
et en Italie. -- En Autriche, en Russie et dans l'Europe orientale.
-- Le Pangermanisme et le Panslavisme. -- L'idée de nationalité,
le Juif et l'antisémitisme. -- Les éléments
hétérogènes dans les nations. -- Élimination
ou absorption. -- L'Egoïsme national. -- Conservation ou
transformation. -- Les deux tendances. -- Le Patriotisme et l'Humanitarisme.
-- Nationalisme, internationalisme et antisémitisme. --
Le cosmopolitisme juif et l'idée de patrie. -- Les Juifs
et la Révolution.
Il existe environ huit millions de Juifs, répandus sur
la superficie du globe1,
dont les sept huitièmes environ habitent l'Europe2. Parmi ces Juifs figurent les Juifs
bédouins qui vivent sur les confins du Sahara, les Daggatouns
du désert, les Falachas de l'Abyssinie, les Juifs noirs
de l'Inde, les Juifs mongoloïdes de Chine, les Juifs Kalmouks
et Tatares du Caucase, les Juifs blonds de Bohême et d'Allemagne,
les Juifs bruns du Portugal, du Midi de la France, de l'Italie
et de l'Orient, les Juifs doli[138]chocéphales, les Juifs
brachycéphales et sous-bracbycéphales, tous Juifs
que, d'après la section de leurs cheveux, d'après
la forme de leur crâne, d'apres la couleur de leur peau
on pourrait classer, en vertu des meilleurs principes de l'ethnologie,
dans quatre ou cinq races différentes, ainsi que nous le
venons de montrer.
Nous pourrions de même, en comparant par exemple les habitants
des divers départements de la France, prouver que les différences
qui existent entre un Provençal et un Breton, un Niçois
et un Picard, un Normand et un Aquitain, un Lorrain et un Basque,
un Auvergnat et un Savoyard, nous pourrions prouver que ces différences
ne permettent pas de croire à l'existence de la race française.
Cependant, en procédant ainsi, nous aurons en réalité
démontré que la race n'est pas une unité
ethnologique, c'est-à-dire qu'aucun peuple ne descend de
parents communs, et qu'aucune nation n'est formée par l'agrégation
de cellules semblables. Mais nous n'aurons en aucune façon
montré qu'il n'existe pas un peuple français, un
peuple allemand, un peuple anglais, etc., et nous ne pourrions
le faire, puisqu'il existe une littérature anglaise, une
littérature allemande, une littérature française,
toutes littératures différentes, exprimant de façon
différente des sentiments communs il est vrai, mais dont
la réaction objective et subjective n'est pas la même
sur les divers individus qui en sont affectés, sentiments
communs à la nature humaine, mais que chaque homme et chaque
collectivité d'hommes ressent et exprime différemment.
Nous avons dû repousser la notion anthropologique de la
race, notion fausse et que nous verrons être la génératrice
des pires opinions, des vanités les plus détestables
et les moins justifiées, cette notion anthropologique qui
tend à faire de chaque peuple une association de reclus
orgueilleux et égoïstes, mais nous sommes obligés
de constater l'existence d'unités historiques, c'est-à-dire
de nations. A l'idée de race, nous substituons l'idée
de nation, et encore faut-il nous expliquer car ce siècle
a fait reposer sa croyance aux nationalités sur sa croyance
à la race, à la race innée.
Qu'entend-on communément par nation? Selon Littré,
une nation est une "réunion d'hommes habitant un même
territoire, soumis ou non à un même gouvernement,
ayant depuis longtemps des intérêts assez communs
pour qu'on les regarde comme appartenant à la même
race ". A cette définition de la nation, Littré
oppose celle du peuple: "Multitude d'hommes qui, bien que
n'habitant pas le même pays, ont une même religion
et une même origine. " Selon Mancini3, la nation est une "communauté
naturelle d'hommes unis par le pays, l'origine, les moeurs, la
langue, et ayant conscience de cette communauté."
D'après Bluntschi4
on peut définir le peuple: "La communauté de
l'esprit, du sentiment, de la race, devenue héréditaire
dans une masse d'hommes de professions et de classes différentes;
masse qui, abstraction faite d'un lien politique, se sent unie
par la culture et l'origine, spécialement par la langue
et les moeurs, et étrangère aux autres."Quant
à la [139] nation, toujours d'après Bluntschi, c'est
cette "communauté d'hommes unis et organisés
en État". Ainsi qu'on le voit, on ne réussit
à différencier le peuple de la nation qu'en faisant
intervenir, soit une unité territoriale comme Littré,
soit une unité statale comme Bluntschi, c'est-à-dire
une chose extérieure, ou au-dessus de ceux qui composent
ce peuple et cette nation que l'on peut en réalité
identifier.
Résumons-nous. On appelle coutumièrement nation
une agglomération d'individus, ayant une race, un territoire,
une langue, une religion, un droit, des usages, des moeurs, un
esprit, une destinée historique communs. Or, nous avons
vu que la race commune, la race innée, la race signifiant
même origine et pureté de sang n'était qu'une
fiction; l'idée de race n'est pas nécessairement
liée au concept de nation, la preuve, c'est que les Basques,
les Bretons, les Provençaux, quoique étant fort
différents anthropologiquement, appartiennent quand même
tous à la nation française. Quant à la communauté
territoriale, elle n'est pas nécessaire non plus; les Polonais,
par exemple, n'ont pas de territoire commun et cependant il existe
une nation polonaise. La langue semble n'être pas non plus
indispensable, et l'on peut en effet invoquer le cas de la Suisse,
de l'Autriche, de la Belgique, pays dans lesquels on parle deux
ou plusieurs langues, mais ces pays, sauf la Suisse, organisée
fédérativement, nous permettent d'affirmer au contraire
que la langue est bien un signe de nationalité puisque,
dans tous, ceux qui parlent la même langue aspirent à
se grouper, ou bien une langue tend à devenir prépondérante
et à ruiner les autres. La religion a jadis été
une des plus importantes forces qui contribuèrent à
former les peuples. Il nous est impossible de nous représenter
ce que furent Rome, Athènes ou Sparte, si nous négligeons
les dieux de l'Olympe et ceux du Capitole; il en est de même
de Memphis et de Ninive, de Babylone et de Jérusalem, et
que devient la société du Moyen Age si nous faisons
abstraction du christianisme? L'action de la religion a été
prépondérante pendant de longs siècles, elle
n'a plus qu'une force extrêmement restreinte depuis quelques
années, et ce n'est que dans certains pays, la Russie par
exemple, que l'unité de foi est poursuivie et qu'on en
fait un des éléments constitutifs et indispensables
de la nationalité. Ailleurs, la multiplicité des
confessions religieuses n'est pas un obstacle a l'unité;
cependant il est bon d'ajouter, que dans tous les pays d'Europe,
la religion fut la première unité connue, et que
tous les États et tous les peuples européens, en
mettant à part l'Empire ottoman, furent d'abord des états
et des peuples chrétiens. La Réforme fut le dernier
effort unitéiste religieux, et, après les guerres
de religion, les édits de tolérance marquèrent
la fin de la domination des dogmes sur les nationalités.
Cependant, le christianisme a laissé son empreinte sur
les moeurs, les coutumes, la morale. De quelque façon qu'on
en juge les principes, la métaphysique, l'éthique,
il a été un des plus importants facteurs des nations
européennes et des individus qui les composent; c'est le
fonds commun sur lequel ont été bâtis des
édifices différents; c'est une des notions fondamentales
à laquelle bien d'autres ont été ajoutées,
qu'on a travaillées différemment, mais qu'on trouve
aux assises des sociétés modernes. Le christianisme
a été un des éléments fixes de l'esprit
des divers peuples de l'ancien et du nouveau continent, mais ce
sont les moeurs, les coutumes, l'art, la langue et les mille idées
propres [140] qu'elle génère par la littérature
et la philosophie, qui ont différencié les peuples
et créé leur personnalité. Ce qui fait la
dissemblance des individus, c'est la façon différente
dont ils interprètent des idées générales
et communes, la façon différente aussi dont ils
sont impressionnés par les phénomènes, et
la manière dont ils les traduisent. Il en est de même
des collectivités. Elles se composent d'êtres variés,
dont chacun il est vrai a son essence propre, mais qui, tous,
suivent certaines directions communes. Qu'est-ce qui donne ces
directions? c'est la langue, puis encore les traditions, les intérêts
et les destinées historiques appartenant en commun à
tous ces êtres. Mais à cela il faut ajouter, ainsi
que le dit Mancini, la conscience de cette communauté.
Cette conscience s'est élaborée lentement, au cours
des âges, à travers les mille chocs extérieurs,
les mille luttes intestines, mais le jour où les nations
ont eu conscience d'elles-mêmes, ce jour-là seulement
elles ont existé, et cette conscience, une fois née,
a été un facteur de plus de la nationalité.
Sans elle, il n'est pas de nationalité; mais dès
qu'elle existe, elle réagit à son tour sur le cerveau
de chacun et c'est cette conscience de la nationalité,
la dernière formée, qui est aussi la dernière
à disparaître, lorsqu'ont disparu le territoire,
les moeurs, les usages, les coutumes, la religion et que la littérature
ne vit plus.
Il existe donc des nations. Ces nations peuvent parfois n'être
pas constituées sous un même gouvernement, elles
peuvent avoir perdu leur patrie, leur langue, mais tant que la
conscience qu'elles ont d'elles-mêmes et de cette communauté
de pensée et d'intérêts, qu'elles représentent
par le décor fictif de la race, de la filiation, de l'origine,
de la pureté du sang, tant que cette conscience n'a pas
disparu, la nation persiste.
Prenons maintenant le Juif. Nous avons vu qu'il n'est pas, en
tant que race, et ceux-là qui disent: "Il n'y a plus
de peuple juif, il y a une communion juive, étroitement
unie à une race5",
se trompent. Il nous reste à nous demander si le Juif ne
fait pas partie d'une nation, nation composée d'éléments
divers, comme toutes les nations, mais ayant quand bien même
une unité. Or, si nous mettons à part les Falachas
de l'Abyssinie, quelques tribus juives nomades peu connues de
l'Afrique, les Juifs noirs de l'Inde et les Juifs de Chine, nous
constatons qu'à côté des différences,
signalées déjà, qui distinguent ces Juifs,
il existe aussi entre eux des particularités, une individualité
et un type communs. Cependant, ces Juifs ont vécu dans
des pays bien opposés, ils ont été soumis
à des influences climatériques bien diverses, ils
ont été entourés de peuples bien dissemblables;
qu'est-ce qui a pu les maintenir tels qu'ils se sont maintenus
jusqu'à nos jours? Pourquoi persistent-ils autrement que
comme confession religieuse? Cela provient de trois choses: une
qui est dépendante des Juifs: leur religion; la seconde,
dont ils sont en partie responsables: leur condition sociale;
l'autre qui leur est extérieure: les conditions auxquelles
ils ont été soumis.
Nulle religion autant que la religion juive ne fut plus pétrisseuse
[141] d'âme et d'esprit. Presque toutes les nations ont
eu, à côté de leurs dogmes religieux, une
philosophie, une morale, une littérature; pour Israël
la religion fut en même temps une éthique et une
métaphysique, elle fut plus encore: elle fut une loi. Les
Israélites n'eurent pas une symbolique indépendance
de leur législation, non, il y eut pour eux -- après
le retour de la seconde captivité -- Iahvé et sa
loi, inséparables l'un de l'autre. Pour faire partie de
la nation, il fallut accepter non seulement son dieu, mais encore
toutes les prescriptions légales qui émanaient de
lui et avaient un caractère de sainteté. Le Juif
n'eût eu que Iahvé, il est probable qu'il se fût
évanoui au milieu des différents peuples qui l'avaient
reçu, comme s'évanouirent les Phéniciens
qui ne portaient avec eux que Melqarth; mais le Juif avait mieux
que son dieu: il avait sa Thora, sa loi, et c'est elle qui le
conserva. Cette loi, non seulement, il ne la perdit pas en perdant
le territoire ancestral, mais, au contraire, il en renforça
l'autorité; il la développa, en augmenta la puissance
et aussi la vertu. Quand Jérusalem eut été
détruite, c'est la loi qui devint le lien d'Israël;
il vécut pour sa loi et par sa loi. Or cette loi était
minutieuse et tatillonne, elle était la manifestation la
plus parfaite de la religion rituelle, qu'était devenue
la religion juive sous l'influence des docteurs, influence qu'on
peut opposer au spiritualisme des prophètes dont Jésus
continua la tradition. Ces rites qui prévoyaient chaque
acte de la vie, et que les talmudistes compliquèrent à
l'infini, ces rites façonnèrent la cervelle du Juif,
et partout, en toutes les contrées, ils la façonnèrent
de la même manière. Les Juifs, bien que dispersés,
pensaient de la même façon, à Séville
et à New York, à Ancône et à Ratisbonne,
à Troyes et à Prague ils avaient sur les êtres
et les choses les mêmes sentiments et les mêmes idées;
ils regardaient avec les mêmes lunettes; ils jugeaient d'après
les principes semblables, dont ils ne pouvaient s'écarter,
car il n'était pas dans la loi de menues et de graves obligations,
toutes avaient une valeur identique, puisqu'elles émanaient
toutes de Dieu. Tous ceux que les Juifs attiraient à eux
étaient pris dans ce terrible engrenage qui malaxait les
esprits, et les coulait dans un moule uniforme. Ainsi la loi créait
des particularités, ces particularités les Juifs
se les transmettaient parce qu'ils constituaient partout une association,
association très serrée, se tenant fort à
l'écart pour pouvoir accomplir les prescriptions légales,
et n'ayant ainsi que plus de force de conservation, puisqu'elle
était rebelle à la pénétration. Non
seulement la loi créa des particularités, mais elle
créa des types; un type moral et même un type physique.
Nous venons d'indiquer la formation du type moral: quant au type
physique, il résulta par certains côtés de
ce type moral. On sait l'influence qu'exerce sur l'individu physiologique
l'exercice des facultés mentales, et la direction de ces
facultés. On sait que certains êtres voués
aux mêmes besognes intellectuelles acquièrent des
traits spéciaux et pareils. Il se forme sous nos yeux des
types professionnels et on connaît les expériences
de M. Galton sur cette création des caractères communs,
par la pensée commune. Le type juif s'est formé
d'une façon analogue à celle dont se sont formés
et se forment le type du médecin, le type de l'avocat,
etc., types générés par l'identité
de la fonction sociale et psychique. Le Juif est un type confessionnel;
tel qu'il est, c'est la loi et le Talmud qui l'ont fait; plus
forts [142] que le sang ou que les variations climatériques,
ils ont développé en lui des caractères,
que l'imitation et l'hérédité ont perpétués.
A ces caractères confessionnels, s'ajoutèrent des
caractères sociaux. Nous avons dit6 le rôle que joua le Juif pendant
le Moyen Age, comment des raisons intérieures et extérieures,
provenant de lois économiques et psychologiques, le poussèrent
à devenir à peu près exclusivement commerçant,
et surtout trafiquant d'or, à cette époque où
le capital était forcément préteur, pour
être productif. Ce rôle fut général;
les Juifs ne le remplirent pas seulement dans une contrée
spéciale, mais dans toutes. A leurs communes préoccupations
religieuses, s'ajoutèrent donc des préoccupations
sociales communes. Le Juif, être religieux, pensait déjà
d'une certaine façon uniforme, partout où il se
trouvait; être social, il pensa encore identiquement; ainsi
se créèrent d'autres particularités, qui
se propagèrent aussi, particularités dont la formation
fut générale et simultanée chez tous les
Juifs. Mais le Juif, bien qu'il s'isolât, n'était
pas seul; les peuples parmi lesquels il vivait réagissaient
sur lui et pouvaient être des causes de changements. Le
milieu naturel n'est pas tout pour l'homme qui vit en société.
Certes son action est grande, et il peut parfois former, en grande
partie, des nations7,
mais il existe un milieu social dont l'action n'est pas moins
considérable, ce milieu social est fait par les lois, par
les moeurs, par les coutumes. Si les Juifs avaient vécu
dans des milieux sociaux différents, ils auraient sans
doute été différents mentalement et aussi
physiquement8.
Ce ne fut pas le cas, et le milieu social et politique fut pour
eux le même partout. En Espagne, en France, en Italie, en
Allemagne, en Pologne, la législation contre les Juifs
fut identique, chose très explicable puisque ce fut, en
tous ces pays, une législation inspirée par l'Eglise.
Le Juif fut soumis aux mêmes restrictions, les mêmes
barrières furent élevées devant lui, il fut
régi par les mêmes lois. Il s'était déjà
mis à part, on le mit à part; il s'était
efforcé de se distinguer, on le distingua, il s'était
retiré dans sa demeure pour pouvoir accomplir librement
ses rites, on l'enferma dans les ghettos. Le jour où le
Juif fut emprisonné dans ses juiveries, ce jour-là
il eut un territoire, et Israël vécut absolument comme
un peuple qui aurait une patrie, il garda, dans ses quartiers
spéciaux, ses coutumes, ses moeurs et ses habitudes séculaires,
précieusement transmises par une éducation que dirigeaient
en tous lieux les mêmes principes invariables.
Cette éducation ne conservait pas seulement les traditions,
elle conservait la langue. Le Juif parlait la langue du pays qu'il
habitait, mais il ne la parlait que parce qu'elle lui était
nécessaire dans ses transactions; rentré chez lui
il se servait d'un hébreu corrompu, ou d'un jargon dont
l'hébreu faisait la base. Lorsqu'il écrivait, il
écrivait en hébreu, et la Bible et le Talmud ne
constituent pas toute la littérature hébraïque.
La production littéraire juive du VIIIe au XVe siècle
fut très grande. Il y eut une poésie néohébraïque,
poésie synagogale [143] qui fut surtout très abondante
et très brillante en Espagne9; il y eut une philosophie religieuse
juive, qui naquit en Egypte avec Saadia, et que développèrent
plus tard Ibn Gebirol et Maïmonide; il y eut une théologie
juive avec Joseph Albo et Juda Lévita, et une métaphysique
juive qui fut la Kabbale. Cette littérature, cette philosophie,
cette théologie, cette métaphysique furent le bien
commun des Israélites de tous les pays. Jusqu'au moment
où l'effort obscurantiste des rabbins eut fermé
leurs oreilles et leurs yeux, jusqu'à ce moment leur esprit
puisa aux mêmes sources, ils s'émurent aux mêmes
pensées, ils rêvèrent les mêmes rêves,
ils s'éjouirent aux mêmes rythmes, à la même
poésie, les mêmes préoccupations les hantèrent
et ainsi ressentirent-ils les mêmes impressions, qui façonnèrent
pareillement leur esprit, cet esprit juif, formé de mille
éléments divers, mais qui ne fut pas sensiblement
différent, du moins dans ses tendances générales,
du vieil esprit juif, car ceux qui contribuèrent à
l'engendrer furent nourris par l'antique Loi.
Donc, tous les Juifs eurent une religion, des moeurs, des habitudes,
des coutumes pareilles, ils furent assujettis aux mêmes
lois, civiles, religieuses, morales ou restrictives; ils vécurent
dans de semblables conditions; ils eurent dans chaque ville un
territoire, ils parlèrent la même langue, ils jouirent
d'une littérature, ils spéculèrent sur les
mêmes idées, idées persistantes et très
anciennes. Cela déjà suffisait pour constituer une
nation. Ils eurent mieux encore: ils eurent la conscience qu'ils
étaient une nation, qu'ils n'avaient jamais cessé
d'en être une. Quand ils quittèrent la Palestine,
aux premiers siècles avant l'ère chrétienne,
un lien toujours les relia à Jérusalem; lorsque
Jérusalem se fut abîmée dans les flammes,
ils eurent leurs exilarques, leurs Nassis et leurs Gaons, ils
eurent leurs écoles de docteurs, écoles de Babylone,
écoles de Palestine, puis écoles d'Egypte, enfin
écoles d'Espagne et de France. La chaîne traditionnelle
ne fut jamais brisée. Toujours, ils se considérèrent
comme des exilés et se bercèrent de ce songe du
rétablissement du royaume terrestre d'lsraël. Tous
les ans, à la veille de Pâques, ils psalmodièrent
du plus profond de leur être, par trois fois, la phrase
consacrée: "Lechana aba Ierouchalaïm" (l'année
prochaine à Jérusalem). Ils gardèrent leur
vieux patriotisme, leur chauvinisme même, ils se regardèrent,
malgré les désastres, malgré les malheurs,
malgré les avanies, malgré l'esclavage, comme le
peuple élu, celui qui était supérieur à
tous les peuples, ce qui est la caractéristique de tous
les peuples chauvins, aussi bien des Allemands que des Français,
que des Anglais actuels. Un moment, au début du Moyen Age,
le Juif fut en effet supérieur; parce qu'il arriva au milieu
de barbares enfants, lui l'héritier d'une civilisation
déjà vieille, en possession d'une littérature,
d'une philosophie, et surtout d'une expérience qui dut
lui conférer un avantage. Il perdit cette supériorité,
et au XIVe siècle même il devint d'une culture inférieure
à la culture générale de ceux dont la classe
correspondait à la sienne; mais il garda précieusement
l'idée de sa suprématie, il continua à regarder
avec dédain, avec mépris, tous ceux [144] qui étaient
étrangers à sa Loi. Son livre, le Talmud, animé
d'un patriotisme étroit et farouche, le lui enseignait
d'ailleurs. On a accusé ce livre d'être antisocial,
et il y a du vrai dans cette accusation; on a prétendu
qu'il était l'oeuvre légale et morale la plus abominable,
et là on s'est trompé, car il n'est ni plus ni moins
abominable que tous les codes particularistes et nationaux. S'il
est antisocial, c'est en ce sens qu'il représenta, et qu'il
représente, un esprit différent de celui des lois
en vigueur dans les pays où les Juifs habitèrent,
et que les Juifs voulurent suivre leur code avant de suivre celui
auquel tout membre de la société était assujetti,
et encore ne fut-il et n'est-il antisocial que relativement, la
loi n'ayant pas toujours été uniforme, ni la coutume
invariable dans toutes les parties des États. A un moment
de l'histoire il parut fatalement antihumain, puisque, alors que
tout changeait, il restait immuable. Les antisémites chrétiens
en ont montré la brutalité, parce que cette brutalité
les choquait directement, mais rabbi Yochai disant: "Le meilleur
des goïm, tue-le! " ne fut pas plus féroce que
saint Louis pensant que le moyen le plus recommandable de discuter
avec un Juif était de lui bouter de la dague dans le ventre,
ou que le Pape Urbain III écrivant dans une bulle: "Il
est permis à tout le monde de tuer un excommunié
quand on le fait par un motif de zèle pour l'Eglise."
Encore faut-il se rendre compte d'une chose. Quelques Juifs modernes
et quelques philosémites ont repoussé avec horreur
ces aphorismes et ces axiomes qui ont été des aphorismes
et des axiomes nationaux. Les invectives aux goïm, aux minéens,
furent, disent-ils, adressées aux Romains, aux Hellènes,
aux Juifs apostats, jamais elles n'ont visé les chrétiens.
Il y a une grande part de vérité dans ces affirmations,
une grande part d'erreur aussi. C'est en effet au temps où
la nationalité juive fut menacée, au temps où
l'esprit juif fut battu en brèche par l'esprit grec, et
où l'influence hellénique menaça de devenir
prépondérante, c'est à ce temps-là
qu'il faut rapporter une partie des prescriptions contre les étrangers,
prescriptions qui furent l'oeuvre des Juifs défenseurs
de leur esprit national. Plus tard, lors des guerres romaines,
les malédictions devinrent plus âpres; contre l'oppresseur
on trouva tout permis, on préconisa toutes les violences,
toutes les haines, et le Talmud fut l'écho de ces sentiments;
il enregistra préceptes et paroles, et il les perpétua.
Lorsque le judaïsme fut combattu par le christianisme naissant,
toute la haine et toute la colère des sicaires, des patriotes,
des pieux se reversa sur les Juifs qui se convertissaient: sur
les minéens. En désertant la foi nationale, ils
désertaient le combat contre Rome et contre l'étranger,
ils étaient traîtres à la patrie, à
la religion juive, ils se désintéressaient d'une
lutte qui était vitale pour Israël; groupés
autour de leurs nouvelles églises, ils regardaient d'un
oeil indifférent la gloire de la nation s'écrouler,
son autonomie disparaître, et non seulement ils ne combattaient
pas contre la louve, mais encore ils énervaient les courages
de ceux qui les écoutaient. C'est contre eux, contres ces
antipatriotes que furent rédigées des formules de
malédiction; les Juifs les mirent au ban de leur société,
il fut licite de les tuer, comme il était licite de tuer
le "meilleur des goïm". Dans toutes les périodes
de luttes patriotiques, chez toutes les nations, on trouverait
des exhortations [145] semblables; les proclamations des généraux,
les appels aux armes des tribuns de tous les âges contiennent
d'aussi odieuses formules. Quand les Français envahirent
le Palatinat, par exemple, ce dut être une règle
pour les Allemands, plus même, un devoir, que de dire: "Le
meilleur des Français, tue-le! " De même, lorsqu'à
leur tour les Allemands entrèrent en France, ce fut sans
doute au tour des Français de dire: "Le meilleur des
Allemands, tue-le!" C'est la guerre cruelle, abominable,
qui engendre de tels sentiments, et chaque fois que l'esprit guerrier
est réveillé par les circonstances, chaque fois
la férocité antihumaine se manifeste. Chez les Juifs,
dit-on encore, ces préceptes ne représentèrent
que des opinions personnelles, on trouverait à côté
d'eux des formules morales, aussi humaines, aussi fraternelles,
aussi pitoyables que les formules chrétiennes. C'est exact,
et dans l'esprit des Pères qui écrivirent ces sentences,
réunies dans le Pirké Aboth10, ces sentences humanitaires eurent
un sens général, mais le Juif du Moyen Age, qui
les trouva dans son livre, leur attribua un sens restreint; il
les appliqua à ceux de sa nation. Pourquoi? parce que ce
livre, le Talmud, contenait aussi les préceptes égoïstes,
féroces et nationaux dirigés contre les étrangers.
Conservés dans ce livre dont l'autorité fut immense,
dans ce Talmud qui fut pour les Juifs un code, expression de leur
nationalité, un code qui fut leur âme, ces affirmations,
cruelles ou étroites, acquirent une force sinon légale,
du moins morale. Le Juif talmudiste qui les rencontra leur attribua
une valeur permanente, il ne les appliqua pas seulement aux ennemis
grecs, romains et minéens, il les appliqua à tous
ses ennemis, il en fit une règle générale
vis-à-vis des étrangers à son culte, à
sa loi, à ses croyances. Un jour vint où le Juif
en Europe n'eut qu'un ennemi: le chrétien, qui le persécutait,
le poursuivait, le massacrait, le brûlait, le martyrisait.
Il ne put donc pas éprouver pour le chrétien un
sentiment bien tendre, d'autant plus que tous les efforts de ce
chrétien tendaient à détruire le judaïsme,
à abolir cette religion qui était désormais
la patrie juive. Le goï des Macchabées, le minéen
des docteurs, devint le chrétien, et au chrétien
on appliqua toutes les paroles de haine, de colère, de
désespoir furieux qui se trouvaient dans le livre. Pour
le chrétien, le Juif fut l'être abject, mais pour
le Juif, le chrétien fut le goï, l'abominable étranger,
celui qui ne craint pas les souillures, celui qui maltraite la
nation élue, celui par qui souffre Juda. Ce mot goï
renferma toutes les colères, tous les mépris, toutes
les haines d'lsraël persécuté, contre l'étranger,
et cette cruauté du Juif vis-à-vis du non-Juif est
une des choses qui montrent le mieux combien l'idée de
nationalité était vivace chez les enfants de Jacob.
Ils croyaient, ils crurent toujours être un peuple. Le croient-ils
encore aujourd'hui?
Parmi les Juifs qui reçoivent l'éducation talmudique,
et c'est encore la majorité des Juifs, en Russie, en Pologne,
en Galicie, en Hongrie, en Bohême, dans l'Orient, parmi
ces Juifs l'idée de nationalité est encore aussi
vivante qu'au Moyen Age. Ils forment encore un peuple à
part, peuple fixe, rigide, figé par les rites scrupuleusement
suivis, par les coutumes constantes et par les moeurs, hostile
à toute nouveauté, à [146] tout changement,
rebelle aux efforts tentés pour le détalmudiser.
En 1854, des rabbins anathématisèrent les écoles
d'Orient, fondées par des Juifs français, et où
on apprenait les sciences profanes; en 1856 à Jérusalem,
on lança l'anathème contre l'école fondée
par le docteur Franckel; en Russie, en Galicie, des sectes, telles
que celle des Néo-Hassidim, s'opposent encore à
toutes les tentatives faites pour civiliser les Juifs. Dans tous
ces pays une minorité seulement échappe à
l'esprit talmudique, mais la masse persiste dans son isolement
et, quelque grands que soient son abjection et son abaissement,
elle se tient toujours pour le peuple choisi, la nation divine.
Chez les Juifs occidentaux, chez les Juifs de France, d'Angleterre,
d'Italie, chez une grande partie des, Juifs allemands11, cette aversion intolérante
pour l'étranger a disparu. Le Talmud n'est plus lu par
ces Juifs, et la morale talmudique, du moins la morale nationale
du Talmud, n'a plus de prise sur eux. Ils n'observent plus les
six cent treize lois, ils ont perdu l'horreur de la souillure,
horreur qu'ont gardée les Juifs orientaux; la plupart ne
savent plus l'hébreu, ils ont oublié le sens des
antiques cérémonies; ils ont transformé le
judaïsme rabbinique en un rationalisme religieux; ils ont
délaissé les observances familières, et l'exercice
de la religion se réduit pour eux à passer quelques
heures par an dans une synagogue, en écoutant des hymnes
qu'ils n'entendent plus. Ils ne peuvent pas se rattacher à
un dogme, à un symbole: ils n'en ont pas; en abandonnant
les pratiques talmudiques, ils ont abandonné ce qui faisait
leur unité, ce qui contribuait à former leur esprit.
Le Talmud avait formé la nation juive après sa dispersion;
grâce à lui, des individus d'origines diverses avaient
constitué un peuple; il avait été le moule
de l'âme juive, le créateur de la race; lui et les
lois restrictives des sociétés avaient modelé
le Juif. Les législations abolies, le Talmud dédaigné,
il semble que la nation juive ait dû inévitablement
mourir, et cependant les Juifs occidentaux sont encore des Juifs.
Ils sont des Juifs, parce qu'ils ont gardé vivace et vivante
leur conscience nationale; ils croient toujours qu'ils sont une
nation, et croyant cela, ils se conservent. Quand le Juif cesse
d'avoir la conscience de sa nationalité, il disparaît;
tant qu'il a cette conscience, il permane. Il n'a plus de foi
religieuse, il ne pratique plus, il est irréligieux, il
est quelquefois athée, mais il permane parce qu'il a la
croyance à sa race. Il a gardé son orgueil national,
il s'imagine toujours être une individualité supérieure,
un être différent de ceux qui l'entourent, et cette
conviction l'empéche de s'assimiler, car, étant
toujours exclusif, il refuse en général de se mêler
par le mariage aux peuples qui l'entourent. Le moderne judaïsme
prétend n'être plus qu'une confession religieuse;
mais il est encore en réalité un ethnos, puisqu'il
croit l'être, puisqu'il a gardé ses préjugés,
son égoïsme, et sa vanité de peuple, croyance,
préjugés, égoïsme et vanité qui
le font apparaître comme étranger aux peuples dans
le sein desquels il subsiste, et ici nous touchons à une
des causes les plus profondes de l'antisémitisme. L'antisémitisme
est une des façons dont se manifeste le principe des nationalités.
Qu'est-ce que la question des nationalités? On entend par
là "ce [147] mouvement qui porte certaines populations
ayant la même origine et la même langue, mais faisant
partie d'Etats différents, à se réunir de
façon à constituer un seul corps politique, une
seule nation12".
En même temps que la Révolution proclama les droits
des peuples, elle bouleversa la vieille conception autoritaire
et dynastique sur laquelle étaient fondées les nations;
les territoires, jadis propriété et domaine des
rois, devinrent les domaines des peuples qui les occupaient. Le
gouvernement royal constituait par lui-même l'unité
nationale, le gouvernement représentatif, constitutionnel,
plaça son unité autre part: dans la communauté
d'origine et dans la communauté de langue. Le lien artificiel
étant rompu, on chercha un lien naturel; il y eut un effort
des nations pour conquérir une individualité; elles
tendirent toutes vers l'unité qui leur manquait. C'est
vers 1840 surtout que les idées nationales se manifestèrent,
c'est elles qui se mirent à l'oeuvre et l'Europe contemporaine
fut fondée par elles. La théorie de l'Etat national
fut élaborée par les savants, les historiens, les
philosophes, les poètes de tout un âge. "Tout
peuple est appelé à former un état, a le
droit de se former en état. L'humanité se divise
en peuples, le monde doit se partager en états correspondants.
Tout peuple est un État, tout État une personne
nationale13.
" Cette théorie, ces idées devinrent des forces
puissantes et irrésistibles. Ce sont elles qui firent l'unité
de l'Allemagne, celle de l'Italie et furent les causes de l'irrédentisme;
ce sont elles qui créent encore le séparatisme en
Irlande et en Autriche, qui provoquent les luttes entre Magyars
et Slaves, entre Tchèques et Allemands. C'est sur ces idées
des nationalités que se basèrent, et que se basent,
la Russie et l'Allemagne pour constituer leur empire pangermanique
ou panslavique, et n'est-ce point ce panslavisme et ce pangermanisme
qui agitent l'Orient européen, n'est-ce point de leur choc
lointain ou proche que dépendent les destinées de
cette partie de l'Europe?
Il ne peut être question ici de discuter la légitimité
ou la non-légitimité de ce mouvement. Il suffit,
pour ce qui nous intéresse, d'en constater l'existence.
Comment les peuples traduisent-ils cette tendance à l'unité?
De deux façons: en réunissant sous le même
gouvernement tous les individus qui parlent la langue nationale,
ou en réunissant les éléments hétérogènes
qui coexistent dans les nations, au profit d'un de ces éléments
qui devient prépondérant, et dont les caractéristiques
deviennent dès lors des caractéristiques nationales.
Ainsi, les Allemands s'efforcent d'assimiler les Alsaciens et
les Polonais; les Russes obligent les Polonais à entretenir
les universités russes qui les dénationalisent;
en Autriche, les Allemands tentent d'absorber les Tchèques;
en Hongrie "les orphelins slovaques sont enlevés du
pays où on parle leur langue et transférés
dans des comitats magyars 14
". Si ces éléments hétérogènes
ne se laissent pas absorber, il y a lutte, lutte souvent violente,
et qui se manifeste de multiples façons: depuis la persécution
jusqu'à parfois l'expulsion.
Or, au milieu de toutes les nations de l'Europe, les Juifs existent
[148] comme une communauté confessionnelle, croyant à
sa nationalité, ayant conservé un type particulier,
des aptitudes spéciales et un esprit propre. Les nations,
en luttant contre les éléments hétérogènes
qu'elles contenaient, furent conduites à lutter contre
les Juifs, et l'antisémitisme fut une des manifestations
de cet effort que firent les peuples pour réduire les individualités
étrangères.
Pour réduire ces individualités, il faut les absorber
ou les éliminer, et le procès de réduction
sociale n'est pas sensiblement différent du procès
de réduction physiologique. A l'origine, lorsque les bandes
humaines hétérogènes couvrirent le globe,
elles luttèrent pour l'existence et pensèrent ne
pouvoir se développer qu'en supprimant l'étranger
qui coexistait à leurs côtés. Le cannibalisme
est au premier degré de l'élimination. Quand les
nations se formèrent par la fusion et l'homogénéisation
des hordes hétérogènes, elles tendirent plutôt
à absorber l'étranger, bien que la tendance à
l'élimination subsistât toujours. Arrivés
à un certain stade de développement, les sociétés
primitives furent pour l'isolement, pour l'exclusivisme, pour
la haine mutuelle; les caractères nationaux étant
en formation évitèrent tout choc, toute altération,
et l'exclusivisme fut peut-être nécessaire pendant
un certain temps pour constituer des types. Lorsque ces types
furent solidement formés, il devint utile d'adjoindre des
cellules nouvelles à l'agrégat primitif, sous peine
de voir cet agrégat se cristalliser et s'immobiliser comme
cela est arrivé en certains cas; on permit donc à
l'étranger de s'introduire dans la nation, mais on le permit
avec de grandes précautions, en entourant la naturalisation
et l'adoption de mille règles, et celui qui voulut rester
étranger dans la société fut soumis à
des restrictions très gênantes. Les lois furent très
dures à ceux qui n'étaient pas des nationaux. La
loi juive est accusée d'avoir été impitoyable
pour le non-juif, mais la loi romaine n'a pas été
tendre pour le non-romain, qui était sans droit, comme
le non-grec à Athènes et à Sparte. Aujourd'hui
encore l'exclusivisme, ou l'égoïsme, national se manifeste
de la même façon, il est encore aussi vivace que
l'égoïsme familial dont il n'est qu'une extension;
on peut même constater que, par une sorte de régression,
il s'affirme actuellement avec plus de force. Tout peuple semble
vouloir élever autour de lui une muraille de Chine, on
parle de conserver le patrimoine national, l'âme nationale,
l'esprit national et le mot hôte reprend dans nos civilisations
contemporaines le même sens qu'il acquit dans le droit romain
le sens d'hostis, d'ennemis. On limite de toutes les manières
les droits économiques et les droits politiques de l'immigrant.
On s'oppose aux immigrations, on expulse même les étrangers
lorsque leur nombre devient par trop considérable, on les
regarde comme un danger pour la culture nationale, qu'ils modifient;
on ne se rend pas compte que c'est là une condition de
vie pour cette culture même. C'est que nous vivons à
une période de changements, et que l'avenir ne s'ouvre
pas bien nettement devant les peuples. Bien des hommes sont inquiets
du futur; ils sont attachés aux vieilles coutumes. Ils
voient dans toute transformation la mort de la société
dont ils font partie, et, conservateurs opposés à
cette transformation, ils haïssent profondément tout
ce qui est susceptible d'amener une modification, tout ce qui
est différent d'eux, c'est-à-dire l'étranger.
A ces égoïstes nationaux, à ces exclusivistes,
les Juifs sont apparus [149] comme un danger, parce qu'ils ont
senti que ces Juifs étaient encore un peuple, un peuple
dont la mentalité ne s'accordait pas avec la mentalité
nationale, dont les concepts s'opposaient à cet ensemble
de conceptions sociales, morales, psychologiques, intellectuelles,
qui constitue la nationalité. Aussi, les exclusivistes
sont devenus antisémites parce qu'ils pouvaient reprocher
aux Juifs un exclusivisme tout aussi intransigeant que le leur
et tout l'effort antisémite tend, nous l'avons vu déjà15, à
rétablir les lois anciennes, limitatives des droits des
Juifs considérés comme étrangers. Ainsi se
réalise cette contradiction fondamentale et perpétuelle
de l'antisémitisme nationaliste: parce que le Juif ne s'est
pas assimilé, n'a pas cessé d'être un peuple,
l'antisémitisme est né dans les sociétés
modernes, mais quand l'antisémitisme a eu constaté
que le Juif n'était pas assimilé, il le lui a reproché
violemment et, en même temps, il a pris, quand il l'a pu,
toutes les mesures nécessaires pour empêcher son
assimilation future.
Toutefois, à côté de ces tendances nationalistes,
des tendances contraires, opposées, existent. Au-dessus
des nationalités il y a l'humanité; or, cette humanité
si fragmentée au début, composée de milliers
de tribus ennemies se dévorant l'une l'autre, cette humanité
devient très homogène. Les divers peuples, malgré
leurs différences, possèdent un fond commun; au-dessus
de toutes les consciences nationales, une conscience générale
se forme; il y avait jadis des civilisations, nous marchons maintenant
vers une civilisation; autrefois, Athènes s'opposait à
sa voisine Sparte; désormais, si les dissemblances de nation
à nation persistent, les ressemblances s'accentuent. De
même que chaque individu d'une nation possède à
côté de ses qualités spéciales, qui
constituent son essence et sa personnalité, des qualités
communes à ceux qui parlent la même langue et ont
les mêmes intérêts que lui; de même l'humanité
civilisée acquiert des caractères semblables, bien
que chaque nation garde sa physionomie. Les relations entre les
peuples, chaque jour plus fréquentes, amènent une
communion plus intime. La science, l'art, la littérature,
deviennent de plus en plus cosmopolites. A côté du
patriotisme se place l'humanitarisme, à côté
du nationalisme se place l'internationalisme, et la notion d'humanité
acquerra bientôt plus de force que la notion de patrie,
qui se modifie et perd de cet exclusivisme que les égoïstes
nationaux veulent perpétuer. De là antagonisme entre
les deux tendances. A l'internationalisme, déjà
si puissant, le patriotisme s'oppose avec une violence inouïe.
Le vieil esprit conservateur s'exalte; il se dresse contre le
cosmopolitisme qui le vaincra un jour; il combat avec âpreté
ceux qui le favorisent, et c'est là encore une cause d'antisémitisme.
En effet, bien que souvent extrêmement chauvins, les Juifs
sont d'essence cosmopolite; ils sont l'élément cosmopolite
de la famille humaine, dit Schoeffle. Cela est fort juste, car
ils possédèrent toujours au plus haut point cette
extrême facilité d'adaptation, signe du cosmopolitisme.
A leur arrivée dans la Terre Promise, ils adoptèrent
la langue de Chanaan, après soixante-dix ans passés
en Babylonie, ils eurent oublié l'hébreu et rentrèrent
à Jérusalem en parlant un jargon araméen
ou chaldaïque; au Ier siècle avant et après
l'ère chrétienne, la langue [150] hellénique
pénétra les juiveries. Dispersés, les Juifs
devinrent fatalement cosmopolites. Ils ne se rattachèrent
plus en effet à aucune unité territoriale, et n'eurent
qu'une unité religieuse. Ils eurent bien une patrie, mais
cette patrie, la plus belle de toutes, comme chaque patrie d'ailleurs,
fut placée dans le futur, ce fut la Sion rénovée,
à laquelle nulle terre n'est comparée, ni comparable;
patrie spirituelle qu'ils aimèrent d'un si ardent amour
qu'ils devinrent indifférents à toute terre, et
que chaque pays leur parut également bon, ou également
mauvais. Ils vécurent enfin dans des conditions telles,
et si affreuses, qu'on ne put leur demander de se donner une patrie
d'élection, et, leur instinct de solidarité aidant,
ils restèrent internationalistes.
Les nationalistes furent conduits à les regarder comme
les plus actifs propagateurs des idées d'internationalisme;
ils trouvèrent même que le seul exemple de ces sans-patrie
séculaires était mauvais, et qu'ils détruisaient
par leur présence l'idée de la patrie c'est-à-dire
chaque idée spéciale de la patrie. C'est pour cela
qu'ils devinrent antisémites, ou plutôt c'est pour
cela que leur antisémitisme se renforça. Non seulement
ils accusèrent les Juifs d'être des étrangers,
mais encore d'être des étrangers destructeurs. Le
conservatisme des exclusivistes rattacha le cosmopolitisme à
la révolution; il reprocha aux Juifs d'abord leur cosmopolitisme,
ensuite leur esprit et leur action révolutionnaires. Le
Juif a-t-il réellement des tendances à la Révolution?
Nous allons l'examiner.
Communisme et Révolution -- L'agitation juive -- L'optimisme
et l'eudémonisme d'lsraël -- Les théories sur
la vie et sur la mort -- L'immortalité de l'âme et
la résignation -- Le matérialisme et la haine de
l'injustice -- L'idée de contrat dans la théologie
juive -- L'idée de justice -- Les prophètes et la
justice -- Le retour de Babylone, les Ebionim et les Anavim --
La conception de la divinité -- Autorité divine
et gouvernement terrestre -- Les Zélateurs et l'anarchisme
-- L'égalité humaine -- Le Riche et le Mal -- Le
Pauvre et le Bien -- Le Iahvéisme et la Liberté
-- Le libre arbitre, la raison humaine et la puissance divine
-- L'individualisme juif -- La subjectivité juive et le
sentiment du moi -- L'idéalisme hébraïque --
L'idée de Justice, l'idée d'Egalité, l'idée
de Liberté et leur réalisation possible -- Les temps
messianiques -- Le Messie et la révolution --L'instinct
révolutionnaire et le talmudisme -- Les Juifs modernes
et la révolution.
Rechercher les tendances révolutionnaires du judaïsme
n'est point examiner le communisme juif. D'ailleurs, de ce que
les institutions dites mosaïques furent inspirées
par des principes socialistes, on n'en inférerait pas nécessairement
que l'esprit révolutionnaire ait toujours guidé
Israël.
Communisme et révolution ne sont pas des termes inséparables,
et si, de nos jours, nous ne pouvons prononcer le premier de ces
mots sans évoquer fatalement l'autre, cela tient aux conditions
économiques qui nous régissent et à ce que
nous regardons comme impossible la transformation des sociétés
actuelles, basées sur la propriété individuelle,
sans un déchirement violent. Dans un État capitaliste,
le communiste est considéré comme un révolutionnaire,
mais on ne se rend pas compte qu'un partisan du capital privé
serait considéré de la même façon dans
un État communiste. Dans l'un et l'autre cas cette conception
serait juste, car, tour à tour, communiste ou individualiste
manifesterait à la fois un mécontentement et un
désir de changement, ce qui est le propre de l'esprit révolutionnaire.
Si l'on a pu dire des Juifs, avec M. Renan, qu'ils furent un élément
de progrès ou tout au moins de transformation, si on a
pu les regarder comme des ferments de révolution, et cela
en tout temps, comme nous le verrons, ce n'est pas à cause
des lois sur le grapillage, sur le salaire [152] des ouvriers,
sur la restitution des vêtements pris en gage, sur les années
sabbatiques et jubilaires que l'on trouve dans l'Exode, dans les
Nombres, dans le Lévitique, etc.16, c'est parce qu'ils furent toujours
des mécontents.
Je ne veux pas prétendre par là qu'ils aient été
simplement des frondeurs ou des opposants systématiques
à tout gouvernement--car ils n'étaient pas uniquement
irrités contre un Ahab ou un Ahazia -- mais l'état
des choses ne les satisfaisait pas; ils étaient perpétuellement
inquiets en l'attente d'un mieux qu'ils ne trouvaient jamais réalisé.
Leur idéal n'étant pas de ceux qui se contentent
d'espérance--ils ne l'avaient pas placé assez haut
pour cela -- ils ne pouvaient guère endormir leurs ambitions
par des rêves et des fantômes. Ils se croyaient en
droit de demander des satisfactions immédiates et non des
promesses lointaines. De là cette agitation constante des
Juifs, qui se manifesta non seulement dans le prophétisme,
dans le messianisme et dans le christianisme, qui en fut le suprême
aboutissement, mais encore depuis la dispersion et alors d'une
façon individuelle.
Les causes qui firent naître cette agitation, qui l'entretinrent
et la perpétuèrent dans l'âme de quelques
Juifs modernes, ne sont pas des causes extérieures, telles
que la tyrannie effective d'un prince, d'un peuple, ou d'un code
farouche; ce sont des causes internes, c'est-à-dire qui
tiennent à l'essence même de l'esprit hébraïque.
A l'idée que les Israélites se faisaient de Dieu,
à leur conception de la vie et de la mort, il faut demander
les raisons des sentiments de révolte dont ils furent animés.
Pour Israël, la vie est un bienfait, l'existence que Dieu
a donnée à l'homme est bonne; vivre est en soi-même
un bonheur. Quand l'Ecclésiaste16,
en une brève minute, déclara que le jour de la mort
était préférable à celui de la naissance,
il était troublé par la pensée hellène,
et son aphorisme n'avait qu'une valeur individuelle. La vie, selon
l'Hébreu, doit donner à l'être toutes les
joies et ce n'est que d'elle qu'il doit les attendre.
Par opposition, la mort est le seul mal qui puisse affliger l'homme,
c'est la plus grande des calamités; elle est si horrible
et si épouvantable qu'être frappé par elle
est le plus terrible des châtiments. "Que la mort me
serve d'expiation", disait le mourant, car il ne pouvait
concevoir de punition plus grave que celle qui consistait à
mourir. L'unique récompense qu'ambitionnaient les pieux
était que Iahvé les fît mourir rassasiés
de jours, après des années passées dans l'abondance
et la jubilation.
D'ailleurs, quelle autre récompense que celle-là
eussent-ils attendue? Ils ne croyaient pas à la vie future,
et ce n'est que tardivement, sous l'influence du Parsisme peut-être,
qu'ils admirent l'immortalité de l'âme. Pour eux
l'être finissait avec la vie, il s'endormait jusqu'au jour
de la résurrection, il n'avait rien à espérer
que de l'existence, et les peines qui menaçaient le vice,
comme les satisfactions qui accompagnaient la vertu, étaient
toutes de ce monde.
La philosophie du Juif, ou pour mieux dire son eudémonisme,
fut[153] simple; il dit avec l'Ecclésiaste: "J'ai
reconnu qu'il n'y a de bonheur qu'à se réjouir et
à se donner du bien-être pendant la vie18." Réaliste ainsi, il chercha
à se développer au mieux de ses désirs; n'ayant
qu'un nombre restreint d'années à lui dévolu,
il voulut en jouir, et ce ne furent point des plaisirs moraux
qu'il demanda, mais des plaisirs matériels, propres à
embellir, à rendre douce son existence. Comme le paradis
n'existait pas, il ne pouvait attendre de Dieu, en retour de sa
fidélité, de sa piété, que des faveurs
tangibles; non des promesses vagues, bonnes pour des chercheurs
d'au-delà, mais des réalisations formelles, se résolvant
en un accroissement de la fortune, une augmentation du bien-être.
Si le Juif se voyait frustré des avantages qu'il pensait
être dus à son attachement, son âme était
profondément perturbée; avec Job, il préférait
croire qu'il avait péché sans le savoir, et que,
après lui avoir fait expier ses fautes par la pauvreté,
Iahvé le traiterait comme ce même Job à qui
fut accordé "le double de tout ce qu'il avait possédé19".
N'ayant aucun espoir de compensation future, le Juif ne pouvait
se résigner aux malheurs de la vie; ce n'est que fort tard
qu'il put se consoler de ses maux en songeant aux béatitudes
célestes. Aux fléaux qui l'atteignaient, il ne répondait
ni par le fatalisme du musulman, ni par la résignation
du chrétien: il répondait par la révolte.
Comme il était en possession d'un idéal concret,
il voulait le réaliser et tout ce qui en retardait l'avènement
provoquait sa colère.
Les peuples qui ont cru à l'au-delà, ceux qui se
sont bercés de chimères douces et consolantes, et
se sont laissés endormir par le songe de l'éternité;
ceux qui ont possédé le dogme des récompenses
et des châtiments, du paradis et de l'enfer, tous ces peuples
ont accepté la pauvreté, la maladie, en courbant
la tête. Le rêve des jubilations futures les a soutenus,
et ils se sont accommodés, sans fureur, de leurs ulcères
et de leur dénuement. Ils se sont consolés des injustices
de ce monde, en pensant à l'allégresse qui serait
leur part dans l'autre; ils ont consenti, en l'attente des douceurs
paradisiaques, à plier sans se plaindre, devant le fort
qui tyrannise.
"La haine de l'injustice est singulièrement diminuée
par l'assurance des compensations d'outre-tombe", dit Ernest
Renan. Qu'importent en effet, pour ceux qui croient à une
survie éternelle durant laquelle régnera l'immuable
et souveraine équité, qu'importent les si brèves
iniquités terrestres dont la mort libère? La foi
en l'immortalité de l'âme est une conseillère
de résignation; cela est si vrai que l'on voit l'intransigeance
judaïque s'apaiser à mesure que s'affirme en Israël
le dogme de la pérennité.
Mais cette idée de la continuité et de la persistance
de la personnalité ne contribua nullement à la formation
de l'être moral chez les Juifs. Primitivement, ils ne partagèrent
pas les espérances des Pharisiens postérieurs; après
que Iahvé avait clos leurs paupières, ils n'attendaient
plus que l'horreur du Schéol. Aussi l'important pour eux
était la vie; ils cherchaient à l'embellir de tous
les bonheurs, et ces forcenés idéalistes, qui conçurent
la pure idée du Dieu un, furent, par un saisissant et explicable
contraste, les plus intraitables des sensualistes. Iahvé
[154] leur avait assigné sur la terre un certain nombre
d'années; il leur demandait, pendant cette existence, trop
courte toujours au gré de l'Hébreu, un culte fidèle
et scrupuleux; en retour, l'Hébreu réclamait de
son Seigneur des avantages positifs.
C'est l'idée de contrat qui domina toute la théologie
d'lsraël. Quand l'Israélite remplissait ses engagements
vis-à-vis de Iahvé, il exigeait la réciprocité.
S'il se croyait lésé, s'il jugeait que ses droits
n'étaient pas respectés, il n'avait aucune bonne
raison de temporiser, car la minute de bonheur qu'il perdait était
une minute qu'on lui volait, et que jamais on ne pourrait lui
rendre. Aussi tenait-il à l'exécution intégrale
des réciproques obligations; il voulait qu'entre lui et
son Dieu fussent placées des balances justes; il tenait
une exacte comptabilité de ses devoirs et de ses droits,
cette comptabilité était une part de la religion,
et Spinoza a pu justement dire20:
"Les dogmes de la religion chez les Hébreux n'étaient
pas des enseignements, mais des droits et des prescriptions: la
piété c'était la justice, l'impiété
c'était l'injustice et le crime."
L'homme que loue le Juif, ce n'est pas le saint, ce n'est pas
le résigné: c'est le juste. L'homme charitable n'existe
pas pour ceux de Juda; il ne peut être question de charité
en Israël, mais seulement de justice: l'aumône n'est
qu'une restitution. D'ailleurs, qu'a dit Iahvé? Il a dit:
"Vous aurez des balances justes, des poids justes, des épha
justes et des hin justes21";
il a dit encore: "Tu n'auras point égard à
la personne du pauvre, et tu ne favoriseras pas la personne du
grand, mais tu jugeras ton prochain selon la justice22."
De cette conception, aux âges primitifs d'lsraël, sortit
la loi du talion. Évidemment des esprits simples, pénétrés
de l'idée de justice, devaient fatalement arriver: "OEil
pour oeil, dent pour dent." C'est plus tard que s'adoucit
la rigueur du code, quand on eut une compréhension plus
exacte de ce que devait être l'équité.
Le Iahvéisme des prophètes reflète ces sentiments.
Le Dieu qu'ils louent veut: "Que la droiture soit comme un
courant d'eau, et la justice comme un courant intarissable23"; il
dit: "Parce que moi, Iahvé, je fais charité,
jugement et justice sur la terre; c'est par là que je suis
réjoui24."
Connaître la justice, c'est connaître Dieu25, et la justice devient une émanation
de la divinité; elle prend un caractère révélé.
Pour Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, elle
fait partie du dogme, elle a été proclamée
pendant les théophanies sinaïques, et peu à
peu naît cette idée: Israël doit réaliser
la justice.
C'est ce désir qui guide tous les grands vaticinateurs,
avant et pendant la captivité. Si le peuple élu
ne pratique pas la justice, il en sera puni comme de son idolâtrie.
S'il est conduit en esclavage, ce n'est pas seulement parce qu'il
a adoré Aschera et Kamosch, qu'il a sacrifié sur
les hauts lieux, qu'il a déshonoré le sanctuaire,
c'est aussi parce qu'il est pourri d'iniquité.
Toutes les écoles prophétiques étaient pénétrées
de ces pensées. Les [155] prophètes se croyaient
envoyés pour travailler à l'avènement de
la justice. Ce qui les frappait le plus était évidemment
l'inégalité des conditions. Tant qu'il y aurait
des pauvres et des riches, on ne pourrait espérer le règne
de l'équité. Selon les nabis inspirés, les
riches étaient l'obstacle à la justice, et celle-ci
ne devait être amenée que par les pauvres. Aussi
les anavim et les ebionim, les affligés et les pauvres,
se rassemblaient-ils autour des prophètes, leurs défenseurs.
Avec eux, ils protestaient contre les exactions; en retour, les
prophètes les présentaient comme modèles,
et d'après eux, ils traçaient le portrait du juste:
"Le juste est celui qui marche droit et parle vrai,-- qui
méprise un gain acquis par extorsion -- qui secoue les
mains pour repousser les présents-- qui ferme son oreille
quand on lui parle de sang --qui clôt ses yeux pour ne pas
voir le mal26."
Ils indiquaient aux riches leur devoir, et ils parlaient au nom
de Iahvé: "Voici le jeûne que j'aime. C'est
de rompre les chaînes de l'injustice; de dénouer
les liens de tous les jougs; de renvoyer libres ceux qu'on opprime;
de briser toute servitude. C'est de partager son pain avec l'affamé,
de donner une maison au malheureux sans asile27."
Au retour de Babylone, la population juive forma un noyau considérable
de pauvres, justes, pieux, humbles, saints. Une grande partie
des Psaumes sortit de ce milieu. Ces psaumes sont, pour la plupart,
des diatribes violentes contre les riches; ils symbolisent la
lutte des ébionim contre les puissants. Quand les psalmistes
parlent aux possesseurs, aux repus, ils disent volontiers, avec
Amos: "Ecoutez-moi, mangeurs de pauvres, grugeurs des faibles
du pays28",
et dans tous ces poèmes, écrits entre l'exil de
Babylone et les Macchabées (585 et 167), le pauvre est
glorifié. Il est l'ami de Dieu, son prophète, son
oint; il est bon, ses mains sont pures; il est intègre
et juste; il fait partie du troupeau dont Dieu est le berger.
Le riche est le méchant, c'est un homme de violence et
de sang; il est fourbe, perfide, orgueilleux, il fait le mal sans
motif; il est méprisable, car il exploite, opprime, persécute
et dévore le pauvre. Mais son grand crime c'est qu'il ne
rend pas la justice; c'est qu'il a des juges corrompus qui condamnent
a priori le pauvre29.
Excités par les paroles de leurs poètes, les ébionim
ne s'endormaient pas dans leur misère, ils ne se plaisaient
pas dans leurs maux, ils ne se résignaient pas à
la pauvreté. Au contraire, ils rêvaient au jour qui
les vengerait des iniquités et des opprobres, au jour où
le méchant serait abattu et le juste exalté: au
jour du Messie. L'ère messianique, pour tous ces humbles,
devait être l'ère de la justice. N'était-ce
pas en parlant de ce temps qu'Isaïe avait dit: "Pour
magistrature, je te donnerai paix, pour gouvernement, justice.
On n'entendra plus le bruit des pleurs. Celui qui bâtira
une maison y demeurera; celui qui plantera un verger en mangera
le fruit. On ne bâtira plus pour qu'un autre jouisse; on
ne plantera plus pour qu'un autre consomme 30"?
[156]
Quand Jésus viendra, il répétera ce qu'ont
dit les ébionim psalmistes il dira: "Heureux ceux
qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés31"; il
anathématisera les riches, et s'écriera: "Il
est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une
aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux32." Sur
ce point, la doctrine chrétienne sera purement juive, nullement
hellénique, et c'est parmi les ébionim que Jésus
trouvera ses premiers partisans.
Donc, la conception, que les Juifs se firent de la vie et de la
mort fournit le premier élément à leur esprit
révolutionnaire. Partant de cette idée que le bien,
c'est-à-dire le juste, devait se réaliser non pas
outretombe -- puisque outre-tombe il y a le sommeil, jusqu'au
jour de la résurrection du corps-- mais pendant la vie,
ils cherchèrent la justice et, ne la trouvant jamais, perpétuellement
insatisfaits, ils s'agitèrent pour l'avoir.
Ce fut leur conception de la divinité qui leur donna le
second élément. Elle les conduisit à concevoir
l'égalité des hommes, elle les mena même à
l'anarchie; anarchie théorique et sentimentale, parce qu'ils
possédèrent toujours un gouvernement, mais anarchie
réelle, car ce gouvernement, quel qu'il ait été,
ils ne l'acceptèrent jamais de bon coeur.
Soit que les Juifs aient honoré Iahvé comme leur
dieu national, soit qu'ils se soient élevés avec
les prophètes jusqu'à la croyance au Dieu un et
universel, ils n'ont jamais spéculé sur l'essence
divine. Le judaïsme ne se posa aucune des questions métaphysiques
essentielles soit sur l'au-delà, soit sur la nature de
Dieu: "Les sublimes spéculations n'ont aucun rapport
avec l'Ecriture, dit Spinoza; et, pour ce qui me concerne, je
n'ai appris, ni pu apprendre, par l'Ecriture sacrée aucun
des attributs éternels de Dieu33"; et Mendelssohn ajoute: "Le
judaïsme ne nous a révélé aucune des
vérités éternelles34."
Les Israélites considéraient Iahvé comme
un monarque céleste, un monarque qui aurait donné
une charte à son peuple et aurait pris des engagements
envers lui, en exigeant, en retour, l'obéissance à
ses lois et à ses prescriptions. Pour les anciens Hébreux,
et plus tard pour les Talmudistes, les Béné-lsraël
seuls pouvaient jouir des prérogatives conférées
par Iahvé; pour les prophètes, il était licite
à toutes les nations de prétendre aux privilèges,
puisque Iahvé était le dieu universel et non l'égal
de Dagon ou de Baal Zeboub.
Mais Iahvé était "le chef suprême du
peuple hébreu35",
il était le maître tout-puissant et redoutable, le
roi unique, jaloux de son autorité, punissant férocement
ceux qui se montraient rebelles à sa toute-puissance. C'était
à lui que devait toujours avoir recours tout bon Juif,
dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. C'était un
crime que de s'adresser aux hommes et non au dieu Iahvé,
et Iehouda Makkabi s'étant allié avec Rome et avec
Mithridatès Ier, s'attira cet anathème de Rabbi
Iosé-ben-Iohana: "Maudit soit celui qui met son appui
dans des créatures de chair et qui éloigne son coeur
[157] de Iahvé!" Iahvé est ton fort, ton bouclier,
ta citadelle, ton espérance, disent les Psaumes.
Tous les Juifs sont les sujets de Iahvé; il l'a dit lui-même:
"C'est de moi que les enfants d'lsraël sont esclaves36." Quelle
autorité peut donc prévaloir auprès de l'autorité
divine? Tout gouvernement, quel qu'il soit, est mauvais, puisqu'il
tend à se substituer au gouvernement de Dieu; il doit être
combattu, puisque Iahvé est le seul chef de la république
judaïque, le seul auquel l'Israélite doive obéissance.
Quand les prophètes insultaient les rois, ils représentaient
le sentiment d'Israël. Ils donnaient une expression aux pensées
des pauvres, des humbles, de tous ceux qui, étant directement
malmenés par la puissance des rois ou celle des riches,
étaient plus portés, par cela même, à
critiquer ou à nier le bien-fondé de cette tyrannie.
Comme ces anavim et ces ébionim ne tenaient pour maître
que Iahvé, ils étaient poussés à se
révolter contre la magistrature humaine; ils ne la pouvaient
accepter et, dans les époques de soulèvement, on
vit Zadok et Juda le Galiléen entraîner avec eux
les zélateurs en criant: "N'appelez personne votre
maître." Zadok et Juda étaient logiques; quand
on place son tyran dans les cieux, on n'en peut subir ici-bas.
Nulle autorité n'étant compatible avec celle de
Iahvé, il s'ensuivait fatalement qu'aucun homme ne pouvait
s'élever au-dessus des autres; le dur maître céleste
amenait l'égalité terrestre, et déjà
le primitif mosaïsme portait en lui cette égalité
sociale. Devant Dieu tous les hommes sont égaux; ils sont
égaux devant la loi, puisque la loi est une émanation
divine, et les malheureux, en parlant des riches, ont raison de
dire de nos frères: "Nos enfants sont comme leurs
enfants37.
"
C'est Dieu lui-même qui commande cette égalité,
et ce sont encore les puissants qui sont l'obstacle à sa
réalisation. Les humbles, qui vivent en commun, la pratiquent;
ils suivent les préceptes communistes du Lévitique,
de l'Exode, des Nombres, préceptes inspirés par
des préoccupations égalitaires. Quant aux riches,
ils oublient que Iahvé tira tous les hommes du même
limon, ils méconnaissent l'égalité que Dieu
a proclamée. Aussi, ils oppriment le peuple, ils emplissent
leurs maisons des dépouilles du pauvre, ils broutent sa
vigne, ils font des veuves leur proie, des orphelins leur butin38, et c'est
grâce à leurs iniquités que l'inégalité
subsiste.
Contre eux, contre ces possesseurs et ces grands, les prophètes
lancent l'anathème; les psalmistes fulminent: "Dieu
des vengeances, Éternel! Dieu des vengeances, parais39!",
crient-ils. Ils reprochent au riche l'abondance de ses trésors,
son luxe, son amour des voluptés; tout ce qui contribue
à l'élever matériellement au-dessus de ses
frères; tout ce qui peut lui donner cet orgueil impie de
se croire fait d'une autre poussière que le pasteur des
montagnes qui paît ses brebis et craint Dieu; tout ce qui
lui fait oublier cette vérité divine: les hommes
sont égaux entre eux, puisqu'ils sont les enfants de Iahvé
qui a prétendu donner à chacun de ses sujets une
part égale de la terre qu'ils foulent, une part égale
de jouissances et de bonheurs.
[158]
La haine de l'Israélite contre le riche fauteur d'injustice
se compliquait d'une haine contre le riche négateur des
prescriptions égalitaires. Comme il ne pouvait attribuer
une origine divine à la richesse, comme il ne pouvait croire
que Iahvé la distribuait, rompant ainsi le pacte qui l'engageait
avec sa nation, l'Hébreu décrétait que toute
fortune venait du mal, du péché; il disait que tout
bien était mal acquis. Pour accorder ses idées de
justice et d'équité avec la réalité
qui lui montrait David prenant la femme d'Uri, Ahab spoliant Naboth,
il déclarait que la prospérité du méchant
était un pur mirage, qu'elle durait peu; que, tôt
ou tard, le Sabaoth redoutable étendait sa droite sur ceux
qui violaient sa loi, et les faisait rentrer dans le néant.
Toutefois, les pauvres, les anavim, ne voyaient pas leurs désirs
s'accomplir; toujours devant eux, narguant leur misère,
les riches s'étalaient. Alors ils attribuaient à
leurs propres péchés la détresse dont ils
étaient affligés; ils reportaient leurs espérances
au temps du Messie, à ce temps où tous les hommes
seraient jugés avec équité où tous
seraient égaux, où tous seraient libres, car ils
avaient l'amour de la liberté.
Cette passion contribua aussi à la formation de l'esprit
révolutionnaire des Juifs, et, en parlant de liberté,
je n'entends pas la liberté politique L'idée de
la liberté politique naquit en Israël surtout au temps
des Antiokhos et à l'époque de la domination romaine,
lorsque, soit Epiphane ou Sidétès, soit Aulus Gabinius
ou les autres proconsuls fomentèrent les persécutions
religieuses, provoquant ainsi les grands mouvements nationalistes
des Zélotes et des Sicaires.
Mais si la conception de la liberté politique fut tardive,
celle de la liberté individuelle exista toujours chez les
Israélites, car elle fut un corollaire inévitable
de leur dogme sur la divinité, elle découla de leur
théorie sur la création de l'homme.
D'après cette théorie, tout pouvoir appartenait
à Dieu, et le Juif ne pouvait être dirigé
que par Iahvé. Il ne rendait compte de ses actes qu'à
l'Adonaï qui gouverne les cieux et la terre; aucun de ses
semblables n'avait le droit de restreindre son action ni de lui
imposer sa volonté; vis-à-vis des créatures
de chair, il était libre, et il devait être libre.
Cette conviction rendait l'Hébreu incapable de discipline
et de subordination, elle le portait à rejeter toutes les
entraves dont les rois ou les patriciens auraient voulu le lier,
et les princes judéens ne régnèrent jamais
que sur un peuple de révoltés, inapte à subir
tout joug et toute contrainte.
On pourrait croire que, pensant ainsi, les Juifs abdiquaient leur
liberté entre les mains du maître qu'ils reconnaissaient;
il n'en est rien. et ils ne furent jamais des fatalistes comme
les Musulmans. Ils revendiquaient vis-à-vis de Iahvé
leur libre arbitre, et, sans souci de la contradiction, en même
temps qu'ils se courbaient sous les volontés de leur Seigneur,
ils se dressaient en face de lui pour affirmer la réalité,
l'inviolabilité de leur moi.
N'avaient-ils pas été faits à l'image de
Dieu, et leur être ne participait-il pas de ce Dieu? C'est
parce qu'ils avaient été modelés sur leur
Créateur que leurs frères humains ne devaient pas
commettre ce sacrilège de les opprimer; mais Iahvé,
qui avait fait don aux hommes de l'intelligence, n'était
pas libre de les empêcher de diriger cette [159] intelligence
selon leur gré. L'histoire de la dispute de Rabbi Eliézer
et des rabbins, ses collègues, nous donne un exemple assez
topique, et elle mérite d'être rapportée:
Au cours d'une discussion doctrinale, la voix divine se fit entendre
et, intervenant dans le débat, elle donna raison à
Rabbi Eliézer. Les collègues du favorisé
n'acceptèrent pas la décision céleste; un
d'entre eux, Rabbi Josué, se leva et déclara: "Ce
ne sont pas des voix mystérieuses, c'est la majorité
des sages qui doit décider désormais des questions
de doctrine. La raison n'est plus cachée dans le ciel,
ce n'est plus dans les cieux qu'est la Loi; elle a été
donnée à la terre, et c'est à la raison humaine
qu'il appartient de la comprendre et de l'expliquer40."
Si les paroles divines étaient ainsi accueillies quand
elles se permettaient de violenter les individus et de vouloir
imposer à la raison humaine une volonté étrangère
à sa volonté propre, comment étaient acceptées
les paroles humaines! M. Renan a eu raison lorsqu'il a dit des
Sémites: "Rien ne tient donc dans ces âmes contre
le sentiment indompté de moi41", et cela est plus spécialement
vrai des Juifs.
Après Iahvé, ils ne crurent qu'au moi. A l'unité
de Dieu correspondit l'unité de l'être; au Dieu absolu,
l'être absolu. Aussi la subjectivité fut-elle toujours
le trait fondamental du caractère sémitique; elle
conduisit souvent les Juifs à l'égoïsme, et
cet égoïsme s'exagérant chez quelques Talmudistes,
ils finirent par ne plus guère connaître, en fait
de devoirs, que les devoirs envers soi-même. C'est cette
subjectivité qui, tout autant que le monothéisme,
explique l'incapacité que montrèrent les Juifs dans
tous les arts plastiques. Quant à leur littérature,
elle fut purement subjective; les prophètes juifs, comme
les psalmistes, comme les poètes de Job et du Cantique
des Cantiques, comme les moralistes de l'Ecclésiaste et
de la Sagesse, ne connurent qu'eux-mêmes, et ils généralisèrent
leurs sentiments ou leurs sensations personnelles. Cette subjectivité
permet aussi de comprendre pourquoi de tout temps, de nos jours
encore, les Juifs ont montré tant d'aptitudes pour la musique,
le plus subjectif de tous les arts.
Ainsi, indéniablement, ils furent des individualistes,
et ces hommes, si ardents à la poursuite des avantages
terrestres, nous apparaissent grâce à leur intransigeante
conception de l'être comme d'intraitables idéalistes.
Or l'individualiste, imbu d'idéalisme, est et sera partout
et toujours un révolté. Il ne voudra jamais permettre
à quiconque de violer son moi sacré, et nulle volonté
ne pourra prévaloir contre la science.
Nous avons dégagé tous les éléments
dont fut formé l'esprit révolutionnaire dans le
judaïsme: ce sont l'idée de justice, celle d'égalité
et celle de liberté. Cependant, si, parmi les nations,
celle d'Israël fut la première qui prôna ces
idées, d'autres peuples, à divers moments de l'histoire,
les soutinrent et pour cela ils ne furent pas des peuples de révoltés
comme le peuple juif. Pourquoi? Parce que, si ces peuples furent
convaincus de l'excellence de la justice, de l'égalité
et de la liberté, ils ne tinrent pas leur réalisation
totale comme possible, au [160] moins dans ce monde, et par conséquent
ils ne travaillèrent pas uniquement à leur avènement.
Au contraire, les Juifs crurent non seulement que la justice,
la liberté et l'égalité pouvaient être
les souveraines du monde, mais ils se crurent spécialement
missionnés pour travailler à ce règne. Tous
les désirs, toutes les espérances que ces trois
idées faisaient naître finirent par se cristalliser
autour d'une idée centrale: celle des temps messianiques,
de la venue du Messie, qui devait être envoyé par
Iahvé pour asseoir la puissance des reines terrestres.
Les prophètes entretinrent Israël dans ce rêve
d'une ère de bonheur et de prospérité, et
les Psaumes d'après l'exil contribuèrent encore
à augmenter la croyance à l'époque bénie
où le méchant ne serait plus, où "les
pauvres posséderont la terre et se réjouiront dans
la paix42",
Depuis la sortie de Babylone jusqu'à l'agonie de la nation
juive, ce songe messianique berça les Judéens. La
tyrannie des Antiokhos, l'oppression romaine, ne rendirent ces
espérances que plus indispensables aux Juifs. Ils se consolèrent
des épreuves en songeant au jour de la délivrance;
l'image du libérateur se forma peu à peu pour eux
et elle était toute vibrante dans l'âme de ceux qui
entendirent la voix de Iohanan le Baptiste crier: "Le royaume
des cieux va venir! ", dans le coeur de ceux qui suivirent
Jésus.
De ces espoirs, qu'au Ier siècle avant et après
l'ère chrétienne tant d'hommes déçurent,
toute une littérature naquit; mais ici je ne puis que mentionner
le Livre de Daniel, les Psaumes de Salomon, l'Assomption de Moïse,
le Livre d'Enoch, le 4' Livre d'Ezra, les Oracles sibyllins; il
m'est impossible d'analyser ces apocalypses et ces oracles. Presque
tous prédisent l'heure qui verra s'ouvrir le temps messianique;
ils décrivent les symptômes qui annonceront le Messie.
Ils s'accordent aussi pour dire que ce moment amènera la
mort du mal et la Sibylle les résume tous lorsqu'elle vaticine:
"Des cieux étoilés, le Messie descendra sur
les hommes, et avec lui la concorde sainte, la foi, l'amour, l'hospitalité.
De ce monde il chassera l'iniquité, le blâme, l'envie,
la colère, la folie. Plus de pauvreté, de meurtres,
de contestations mauvaises, de querelles tristes, de vols nocturnes.
Plus rien de ce qui est pervers... Les hommes pieux habiteront
heureusement les villes et les riches campagnes43." La terre sera délivrée
de l'injustice, on ne connaîtra plus d'inégalité
et tous les hommes seront libres.
A aucun de ceux qui se présentèrent comme le Messie,
Israël n'a voulu croire. Il a repoussé tous ceux qui
se dirent envoyés de Dieu; il a refusé d'entendre
Jésus, Barkokeba, Theudas, Alroy, Sérénus,
Moïse de Crète, Sabbataï Zévi. C'est que
jamais Israël ne vit son idéal devenir réel.
Nul des prophètes qui vinrent vers lui n'apporta dans les
plis de sa robe la divine justice. ni l'égalité
triomphante, ni l'indestructible liberté; les Juifs ne
virent pas, à la voix de ces oints, tomber les chaînes,
s'écrouler les murs des prisons, se pourrir la verge de
l'autorité, se dissiper comme fumée vaine les trésors
mal acquis des riches et des spoliateurs.
Nonobstant leur long esclavage, en dépit des années
de martyre qui [161] furent leur partage, malgré les siècles
d'humiliations qui abaissèrent leur caractère, déprimèrent
leur cerveau, rétrécirent leur intelligence, transformèrent
leurs goûts, leurs coutumes, leurs aptitudes, les débris
de Juda n'abjurèrent pas leur rêve, ce rêve
si vivace, qui avait été pendant les guerres de
l'indépendance leur soutien et leur inspirateur.
Les bûchers, les massacres, les spoliations, les insultes,
tout contribua à leur rendre plus chère cette justice,
cette égalité et cette liberté qui ne furent
pour eux, durant bien des ans, que les plus vains des mots. La
grande voix des prophètes annonçant que le méchant
serait un jour châtié eut toujours écho dans
ces âmes tenaces qui ne voulaient pas plier et qui méprisaient
la réalité si misérable pour se bercer de
l'idée du temps futur; ce temps futur dont avaient parlé
Amos et Isaïe, Jérémie et Ezéchiel,
et tous ceux qui, s'accompagnant sur les instruments à
cordes, avaient chanté les mizmorim. Quelque noir que fut
le présent, Israël ne cessa jamais de croire à
l'avenir.
On disait aux Juifs: "Qu'attendez-vous le Messie; obstinés,
ne savez-vous qu'il est venu? " Les Juifs répondaient
par un sarcasme; ils haussaient les épaules et répliquaient:
"Le Messie n'est pas venu, puisque nous souffrons, puisque
la famine désole le pays, puisque la peste noire et le
noble accablent les tristes hères!" Mais si on leur
faisait entendre que leur Mashiah ne viendrait jamais, ils redressaient
leur tête courbée, et, têtus, ils disaient:
"Mashiah viendra un jour, et ce jour-là on comprendra
la parole du psalmiste: "J'ai vu le méchant dans toute
sa puissance; il s'étendait comme un arbre verdoyant. Il
a passé et voici. Il n'est plus; je le cherche et il ne
se trouve plus", et ce sont "les pauvres, les justes
qui posséderont la terre."
Les pratiques étroites dans lesquelles les docteurs enserrèrent
les Juifs endormirent leurs instincts de révolte. Sous
les liens des lois talmudiques, ils sentirent chanceler en eux
les idées qui toujours les avaient soutenus, et on peut
dire qu'Israël ne put être vaincu que par lui-même.
Le Talmud n'abaissa pourtant pas tous les Juifs; parmi ceux qui
le rejetèrent, il s'en trouva qui persistèrent dans
cette croyance que la justice, la liberté et l'égalité
devaient advenir en ce monde; il y en eut beaucoup qui crurent
que le peuple de Iahvé était chargé de travailler
à cet avènement. C'est ce qui fait comprendre pourquoi
les Juifs furent mêlés à tous les mouvements
révolutionnaires, car ils prirent à toutes les révolutions
une part active, comme nous le verrons en étudiant leur
rôle dans les périodes de trouble et de changement44.
Maintenant il nous reste à savoir comment le Juif manifesta
ses tendances révolutionnaires, s'il fut réellement,
comme on l'en accuse un élément de perturbation
dans les sociétés modernes, et nous sommes conduits
à examiner les causes religieuses, politiques et économiques
de l'antisémitisme.
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