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L'Antisémitisme, son histoire et ses causes

par Bernard Lazare

1894

[réédité par La Vieille Taupe en 1985]

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CHAPITRE XIII


LES JUIFS ET LES TRANSFORMATIONS DE LA SOCIÉTÉ.

LES CAUSES POLITIQUES ET RELIGIEUSES DE L'ANTISÉMITISME



Les Juifs agents révolutionnaires -- Le Juif du Moyen Age et l'incrédulité -- Le rationalisme juif et la foi chrétienne -- Les Juifs et les sociétés secrètes -- Les Juifs dans la Révolution française et dans les révolutions du siècle -- Les Juifs et le socialisme -- Les transformations politiques, sociales et religieuses de la société contemporaine -- Les griefs des conservateurs et l'antisémitisme -- Le Juif perturbateur et dissolvant -- La judaïsation des peuples chretiens et l'affaiblissement de la foi -- Le Juif est-il encore antichrétien? -- La persistance des préjugés contre les Juifs -- Le meurtre rituel -- Les Juifs et le Talmud -- La Synagogue et l'indifference religieuse chez les Juifs -- Les Juifs émancipés -- Les Juifs, le libéralisme et l'anticléricalisme --Le Judaïsme et l'Etat chrétien -- La lutte moderne -- Esprit conservateur et esprit révolutionnaire -- Tradition et transformation -- L'âge de transition et l'antisémitisme -- Le Juif dans la société.

Ainsi, le grief des antisémites paraît fondé: le Juif a l'esprit révolutionnaire, conscient ou non, il est un agent de révolution. Toutefois le grief se complique, car l'antisémitisme accuse les Juifs d'être la cause des révolutions. Examinons ce que vaut cette accusation.
Tel qu'il était, avec ses dispositions, avec ses tendances, il était inévitable que le Juif jouât un rôle dans les révolutions: il l'a joué. Dire, avec la plupart des adversaires d'Israël, que toute perturbation, toute révolte, tout bouleversement vient du Juif, a été causé, provoqué par le Juif et que si les gouvernements changent et se transforment, c'est parce que le Juif a préparé ces changements et ces transformations dans ses conseils mystérieux, cela est excessif. Affirmer une telle chose, c'est méconnaître les plus élémentaires des lois historiques, c'est attribuer à un élément infime une part injustifiée, c'est ne voir qu'une des plus minimes faces de l'histoire tout en en négligeant les mille côtés. Le dernier Juif fût mort en défendant les remparts de Sion, que la destinée des sociétés n'eût pas été changée; dans cette prodigieuse résultante qui est le progrès, la composante juive eût pu manquer, l'état social eût évolué quand même; d'autres facteurs eussent [163] remplacé le facteur juif et accompli son oeuvre économique. La Bible restant et le christianisme aussi, l'oeuvre intellectuelle et morale du Juif se fût faite sans lui. Le Juif n'est donc pas le moteur du monde, l'hélice grâce à laquelle nous marchons vers une rénovation; toutefois ceux qui, par prudence, nous le montrent comme étant sans importance aucune, et ceux qui, allant plus loin encore, affirment le conservatisme du Juif, commettent une erreur aussi grave que l'erreur des antisémites.
Le Juif est conservateur, dit-on. Il faut encore expliquer dans quel sens et de quelle manière. Il est conservateur vis-à-vis de lui-même, conservateur de ses traditions, de ses rites, de ses coutumes, à tel point conservateur qu'il s'est immobilisé et que nous pourrions revivre la vie du Moyen Age dans les juiveries de Galicie, de Pologne et de Russie. Mais c'est en réalité moins le Juif que le Talmudisme qui est conservateur. Nous venons de le voir, c'est seulement le Talmud qui peut vaincre le Juif, dompter ses instincts de révolte, et l'étude du Talmud, étude exclusive, obligatoire, le détourna de puiser dans la Bible: les docteurs tuèrent les prophètes. Cependant il ne faut pas oublier que les Talmudistes furent à un moment des philosophes et des philosophes rationalistes1. Au Xe siècle, les Rabbanites, que les Karaïtes avaient d'ailleurs précédé dans cette voie, voulurent soutenir la religion par la philosophie. Saadia, gaon de Sora, soutint qu'à côté "de l'autorité de l'écriture et de la tradition" il y avait l'autorité de la raison et il proclama "non seulement le droit, mais aussi le devoir, d'examiner la croyance religieuse2". Au XIe siècle, Ibn Gebirol, l'Avicebron des scolastiques, donna par sa Source de vie une impulsion à la philosophie arabe, et j'ai parlé de Maïmonide et de son oeuvre.
Ce sont ces rationalistes et ces philosophes qui, du Xe au XVe siècle, jusqu'à la Renaissance, furent les auxiliaires de ce qu'on pourrait appeler la révolution générale dans l'humanité. Ils aidèrent, en une certaine mesure, l'homme à se débarrasser des liens religieux et, s'ils n'eurent peut-être pas, aux débuts de cette période, la conscience très nette de leur oeuvre, ils ne l'accomplirent pas moins. En ce temps où le catholicisme et la foi chrétienne étaient le fondement des états, les combattre ou fournir des armes à ceux qui les attaquaient, c'était faire oeuvre de révolutionnaire. Or, des théologiens qui en appelaient à la raison pour soutenir des dogmes ne pouvaient aboutir qu'au contrôle de ces dogmes, et par conséquent à leur ébranlement. L'exégèse, le libre examen sont fatalement destructeurs, et ce sont les Juifs qui ont créé l'exégèse biblique, ce sont eux qui, les premiers, ont critiqué les symboles et les croyances chrétiennes. Déjà, les Juifs palestiniens avaient réprouvé l'incarnation qu'ils regardaient comme une déchéance divine, par conséquent impossible, idée reprise plus tard par Spinoza dans son Traité théologico-politique. La polémique juive antichrétienne se basa là-dessus et sur des arguments positivistes si je puis dire. Nous avons un modèle de ces derniers dans le Contre Celse [164] d'Origène; or nous savons que Celse avait emprunté ses objections rationalistes aux Juifs de son temps, et j'ai montré dans ce livre3 l'importance de la littérature des controversistes du Moyen Age. Si on les étudiait de près. on trouverait chez eux toutes les critiques des exégètes de notre époque. On pourrait toutefois faire observer, pour contester le rôle révolutionnaire des Juifs, que la plus grande partie de leur exégèse ne pouvait s'adresser qu'aux Juifs et que, par conséquent elle n'était pas perturbatrice, d'autant que l'Israélite savait la concilier avec la minutie de ses pratiques et l'intégrité de sa foi. Ceci n'est point toutefois exact, et les doctrines juives sortirent de la synagogue de deux façons différentes, d'abord les Juifs purent, grâce aux controverses publiques, exposer à tous leurs idées; ensuite ils furent les propagateurs de la philosophie arabe et, au XIIe siècle, ses commentateurs lorsqu'on condamna dans les mosquées Al Farabi et Ibn Sina, et lorsque les sectes musulmanes orthodoxes livrèrent au bûcher les écrits des Aristotéliciens arabes. Les Juifs dès lors traduisirent en hébreu les traités des Arabes et ceux d'Aristote, et ce sont ces traductions, à leur tour traduites en latin, qui permirent aux scolastiques, dont les plus renommés "tels qu'Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin, étudièrent les oeuvres d'Aristote dans les versions latines faites de l'hébreu4" de connaître la pensée grecque.
Les Juifs ne se bornèrent pas là. Ils appuyèrent le matérialisme arabe qui ébranla si fortement la foi chrétienne et répandit l'incrédulité, à ce point qu'on affirma l'existence d'une société secrète ayant juré la destruction du christianisme5. Pendant ce XIIIe siècle, où s'élabora la Renaissance humaniste, sceptique et païenne, où les Hofenstaufen soutinrent la science aux dépens du dogme et encouragèrent l'épicuréisme, les Israélites furent au premier rang des exégètes, des rationalistes. A cette cour de l'Empereur Frédéric II, "centre d'indifférence religieuse", ils furent choyés, bien accueillis et écoutés. C'est eux, ainsi que l'a montré Renan6, qui créèrent L'Averroïsme, c'est eux qui firent la célébrité de cet Ibn-Roschd, cet Averroës dont l'influence fut si grande, et sans doute contribuèrent-ils à répandre les "blasphèmes" des impies arabes, blasphèmes qu'encourageait l'Empereur. amoureux de science et de philosophie, que les théologiens symbolisèrent par le blasphème des Trois Imposteurs: Moïse, Jésus et Mahomet, et que concrétisèrent ces paroles des Soufis arabes
"Qu'importe la caaba du Musulman, la synagogue du Juif ou le couvent du chrétien", et M. Darmesteter a eu raison d'écrire: "Le Juif a été le docteur de l'incrédule, tous les révoltés de l'esprit sont venus a lui, dans l'ombre ou à ciel ouvert. Il a été à l'oeuvre dans l'immense atelier de blasphème du grand empereur Frédéric et des princes de Souabe ou d'Aragon7."
Chose digne de remarque, si d'une part les Juifs averroïstes, incrédules, sceptiques et blasphémateurs sapèrent le christianisme en répan[165]dant le matérialisme et le rationalisme, ils générèrent cet autre ennemi des dogmes catholiques: le panthéisme. En effet, le Fons vitae d'Avicebron fut la source où puisèrent de nombreux hérétiques. Il est possible, probable même, que David de Dinant et Amaury de Chartres aient été influencés par le Fons vitae, qu'ils connurent d'après la traduction latine faite au XIIe siècle par l'archidiacre Dominique Gundissalinus, et assurément Giordano Bruno a fait des emprunts à cette Source de Vie, d'où son panthéisme dérive en partie8.
Si donc les Juifs ne furent pas la cause de l'ébranlement des croyances, de l'affaiblissement de la foi, ils peuvent être comptés parmi ceux qui amenèrent cette décrépitude et les changements qui s'ensuivirent. Ils n'eussent pas existé que les Arabes et les théologiens hétérodoxes les eussent remplacés, mais ils existèrent, et existant, ils ne furent pas inactifs. D'ailleurs, leur esprit travaillait au-dessus d'eux, et la Bible devint l'utile servante du libre examen. La Bible fut l'âme de la réforme, elle fut l'âme de la révolution religieuse et politique anglaise; c'est la Bible à la main que Luther et les révoltés anglais préparèrent la liberté, c'est par la Bible que Luther, Mélanchton et d'autres encore vainquirent le joug de la théocratie romaine, et la tyrannie dogmatique; ils les vainquirent aussi par l'exégèse juive que Nicolas de Lyra avait transmise au monde chrétien. Si Lyra non Lyrasset, Lutherus non saltasset, disait-on, et Lyra était l'élève des Juifs; il était tellement pénétré de leur science exégétique qu'on l'a cru Juif lui-même. Là encore, les Juifs ne furent pas la cause de ]a Réforme, et il serait absurde de le soutenir, mais ils en furent les auxiliaires. Voilà ce qui doit séparer l'historien impartial de l'antisémite. L'antisémite dit: le Juif est le "préparateur, le machinateur, l'ingénieur en chef des révolutions9"; l'historien se borne à étudier la part que le Juif, étant donné son esprit, son caractère, la nature de sa philosophie et de sa religion, a pu prendre au procès et aux mouvements révolutionnaires. J'entends par procès révolutionnaire la marche idéologique de la révolution, ou plutôt de ce que les conservateurs appellent la révolution, et qui peut se représenter d'un côté par la destruction lente de l'état chrétien et l'affaiblissement de l'autorité religieuse, d'un autre côté par une évolution économique. Je viens d'indiquer très brièvement quel avait été le rôle idéologique du Juif pendant le Moyen Age, au moment de la Réforme et pendant la Renaissance italienne où des Juifs averroïstes, comme Elie del Medigo, professèrent à cette université de Padoue, dernier refuge de la philosophie arabe10. On pourrait le poursuivre en montrant par exemple ce que Montaigne, ce demi-juif, doit à ses origines, et s'il n'en tira pas son scepticisme et son incrédulité.
Il faudrait encore étudier le rationalisme exégétique de Spinoza et [166] ses rapports avec la critique chrétienne des livres sacrés; il faudrait montrer quels sont les éléments juifs de la métaphysique de celui que ses contemporains présentèrent comme le prince des athées11 et qui fut, selon Schleiermacher, ivre de Dieu, il faudrait enfin suivre l'influence du spinosisme dans la philosophie, surtout à la fin du XVIIIe siècle et au commencement du XIXe siècle, quand ce petit Hébreu rachitique, polisseur de verres, devint le maître et le "refuge ordinaire" de Goethe12, le saint qu'adorèrent Novalis et Schleiermacher, l'inspirateur des premiers romantiques et des métaphysiciens allemands.
De même, dans tout le terrible antichristianisme du XVIIIe siècle, il importerait d'examiner quel fut l'apport, je ne dis pas du Juif, mais de l'esprit juif. Il ne faut pas oublier qu'au XVIIe siècle, les savants, les érudits comme Wagenseil, comme Bartolocci, comme Buxtorf, comme Wolf, firent sortir de l'oubli les vieux livres de polémique hébraïque, ceux qui attaquaient la trinité, l'incarnation, tous les dogmes et tous les symboles, avec l'âpreté judaïque, et la subtilité que possédèrent ces incomparables logiciens que forma le Talmud. Non seulement ils publièrent les traités dogmatiques et critiques, les Nizzachon et les Chizuk Emuna13, mais encore ils traduisirent les libelles blasphématoires, les vies de Jésus, comme le Toledot Jeschu et le XVIIIe siècle répéta sur Jésus et sur la Vierge les fables et les légendes irrespectueuses des pharisiens du IIe siècle, qu'on retrouve à la fois dans Voltaire et dans Parny, et dont l'ironie rationaliste, âcre et positive, revit dans Heine, dans Boerne et dans Disraëli, comme la puissance de raisonnement des docteurs renaît dans Karl Marx et la fougue libertaire des révoltés hébraïques dans l'enthousiaste Ferdinand Lassale.
Mais je n'ai esquissé là, à gros traits, que la fonction du Juif dans le développement de certaines idées qui contribuèrent à la révolution générale; je n'ai pas dit comment il se montra dans l'action révolutionnaire et de quelle façon il y aida. Qu'il ait été un ferment d'évolution économique, je pense l'avoir déjà montré à plusieurs reprises14; fut-il aussi ce que les conservateurs l'accusent d'avoir été; c'est-à-dire un agent de désordre: l'ordre et l'harmonie étant représentés par la monarchie chrétienne. S'il en fallait croire Barruel, Crétineau-Joly, Gougenot des Mousseaux, Dom Deschamps, Claudio Jannet, tous ceux qui ne voient dans l'histoire que l'oeuvre des sociétés secrètes, l'importance des Juifs dans les révolutions et les bouleversements sociaux serait capitale. Or il est impossible d'admettre cette conception pseudohistorique. Assurément, pendant les dernières années du XVIIIe siècle, les associations clandestines prirent une grande importance; si elles ne [167] furent pas les élaboratrices des théories humanitaires, rationalistes et antiautoritaires, elles les propagèrent merveilleusement, et en outre elles furent de grandes agitatrices. On ne peut nier que l'illuminisme et le martinisme n'aient été de puissants préparateurs de révolutions, mais ils ne prirent précisément de l'importance que lorsque dominèrent les théories qu'ils représentaient et loin d'être les causes de cet état d'esprit qui fonda la Révolution, ils en furent un des effets, effet qui retentit à son tour sur la marche des événements.
Quels furent maintenant les rapports des Juifs et de ces sociétés secrètes? Voilà qui n'est pas facile à élucider, car les documents sérieux nous manquent. Évidemment ils ne dominèrent pas dans ces associations, comme le prétendent les écrivains que je viens de nommer, ils ne furent pas "nécessairement l'âme, le chef, le grand-maître de la maçonnerie" ainsi que l'affirme Gougenot des Mousseaux15. Il est certain cependant qu'il y eut des Juifs au berceau même de la franc-maçonnerie, des Juifs kabbalistes, ainsi que le prouvent certains rites conservés; très probablement, pendant les années qui précédèrent la Révolution française, ils entrèrent en plus grand nombre encore dans les conseils de cette société, et fondèrent eux-mêmes des sociétés secrètes. Il y eut des Juifs autour de Weishaupt, et Martinez de Pasqualis, un Juif d'origine portugaise, organisa de nombreux groupes illuministes en France et recruta beaucoup d'adeptes16 qu'il initiait au dogme de la réintégration. Les loges martinezistes furent mystiques, tandis que les autres ordres de la franc-maçonnerie étaient plutôt rationalistes; ce qui peut permettre de dire que les sociétés secrètes représentèrent les deux côtés de l'esprit juif: le rationalisme pratique et le panthéisme, ce panthéisme qui, reflet métaphysique de la croyance au dieu un, aboutit parfois à la théurgie kabbalistique. On montrerait facilement l'accord de ces deux tendances, l'alliance de Cuzotte, de Cagliostro17, de Martinez, de Saint-Martin, du comte de Saint-Germain, d'Eckartshausen, avec les encyclopédistes et les jacobins, et la façon dont, malgré leur opposition, ils arrivèrent au même résultat, c'est-à-dire l'affaiblissement du christianisme. Cela, encore une fois, servirait uniquement à prouver que les Juifs purent être les bons agents des sociétés secrètes, parce que les doctrines de ces sociétés secrètes s'accordaient avec leurs propres doctrines, mais non qu'ils en furent les initiateurs. Le cas de Martinez de Pasqualis est tout à fait spécial, et toutefois il ne faut pas oublier qu'avant d'organiser ses loges, Martinez était déjà initié aux mystères de l'illuminisme de la Rose-Croix.
Pendant la période révolutionnaire, les Juifs ne restèrent pas inactifs. Étant donné leur petit nombre à Paris, on les voit occuper une place considérable, comme électeurs de section, officiers de légion ou assesseurs, etc. Ils ne sont pas moins de dix-huit à Paris, et il faudrait dépouiller les archives de province pour déterminer leur rôle général. Parmi ces dix-huit, quelques-uns même méritent d'être signalés. Ainsi le chirurgien Joseph Ravel, membre du conseil général de la Commune, [168] qui fut exécuté après le Neuf Thermidor, Isaac Calmer, président du comité de surveillance de Clichy, exécuté le 29 messidor an Il; enfin Jacob Pereyra, ancien commissaire du pouvoir exécutif de la Belgique auprès de Dumouriez, et qui, membre du parti des Hébertistes, fut jugé et condamné en même temps qu'Hébert et exécuté le 4 germinal an II18.
Nous avons vu comment, groupés autour du Saint-Simonisme, ils achevèrent la révolution économique dont 1789 avait été une étape19 et quelle fut l'importance dans l'école d'Olinde Rodrigues, de d'Eichtal et d'Isaac Péreire. Pendant la seconde période révolutionnaire, celle qui part de 1830, ils montrèrent plus d'ardeur encore que pendant la première. Ils y étaient d'ailleurs directement intéressés, car, dans la plupart des États de l'Europe, ils ne jouissaient pas encore de la plénitude de leurs droits. Ceux-là mêmes d'entre eux qui n'étaient pas révolutionnaires par raisonnement et tempérament le furent par intérêt; en travaillant pour le triomphe du libéralisme, ils travaillaient pour eux. Il est hors de doute que par leur or, par leur énergie, par leur talent, ils soutinrent et secondèrent la révolution européenne. Durant ces années, leurs banquiers, leurs industriels, leurs poètes, leurs écrivains, leurs tribuns, mus par des idées bien différentes d'ailleurs, concoururent au même but. "On les vit, dit Crétineau-Joly20, barbe inculte et le dos voûté, l'oeil ardent, parcourir en tous sens ces malheureuses contrées. Ce n'était pas la soif du luxe qui, contrairement à leurs habitudes, leur prêtait une pareille activité. Ils s'imaginaient que le christianisme ne résisterait pas aux innombrables attaques auxquelles la société se trouvait en butte et ils accouraient demander à la croix du Calvaire une réparation de 1840 années de souffrance méritées."
Ce n'était pourtant pas ce sentiment qui poussait Moses Hess, Gabriel Riesser, Heine et Boerne en Allemagne, Manin en Italie, Jellinek en Autriche, Lubliner en Pologne, bien d'autres encore, qui combattirent pour la liberté, et voir dans cette universelle agitation, qui secoua l'Europe jusqu'après 1848, l'oeuvre de quelques Juifs désireux de se venger du Galiléen est une conception étrange; mais quelle que soit la fin poursuivie, fin intéressée ou fin idéale, les Juifs furent à cette époque parmi les plus actifs, les plus infatigables propagandistes. On les trouve mêlés au mouvement de la Jeune Allemagne; ils furent en nombre dans les sociétés secrètes qui formèrent l'armée combattante révolutionnaire, dans les loges maçonniques, dans les groupes de la Charbonnerie, dans la Haute Vente romaine, partout, en France, en Allemagne, en Suisse, en Autriche, en Italie.
Quant à leur action et à leur influence dans le socialisme contemporain, elle fut et elle est, on le sait, fort grande, on peut dire que les Juifs sont aux deux pôles de la société contemporaine. Ils ont été parmi les fondateurs du capitalisme industriel et financier et ils ont [169] protesté avec la véhémence la plus extrême contre ce capital. A Rothschild correspondent Marx et Lassale; au combat pour l'argent, le combat contre l'argent, et le cosmopolitisme de l'agioteur devient l'internationalisme prolétarien et révolutionnaire. C'est Marx qui donna l'impulsion à l'Internationale par le manifeste de 1847, rédigé par lui et Engels, non qu'on puisse dire qu'il "fonda" l'Internationale, ainsi que l'ont affirmé ceux qui considèrent toujours l'Internationale comme une société secrète dont les Juifs furent les chefs, car bien des causes amenèrent la constitution de l'Internationale, mais Marx fut l'inspirateur du meeting ouvrier tenu à Londres en 1864, et d'où sortit l'association. Les Juifs y furent nombreux, et dans le conseil général seulement on trouve Karl Marx, secrétaire pour l'Allemagne et pour la Russie, et James Cohen, secrétaire pour le Danemark21. Beaucoup de Juifs affiliés à l'Internationale jouèrent plus tard un rôle pendant la Commune22 où ils retrouvèrent d'autres coreligionnaires.
Quant à l'organisation du parti socialiste, les Juifs y contribuèrent puissamment. Marx et Lassalle en Allemagne23, Aaron Libermann et Adler en Autriche, Dobrojanu Ghérea en Roumanie, Gompers, Kahn et de Lion aux Etats-Unis d'Amérique, en furent ou en sont encore les directeurs ou les initiateurs. Les Juifs russes doivent occuper une place à part dans ce bref résumé. Les jeunes étudiants, à peine évadés du ghetto, participèrent à l'agitation nihiliste; quelques-uns -- parmi lesquels des femmes -- sacrifièrent leur vie à la cause émancipatrice, et à côté de ces médecins et de ces avocats israélites, il faut placer la masse considérable des réfugiés artisans qui ont fondé à Londres et à New York d'importantes agglomérations ouvrières, centres de propagande socialiste et même communiste anarchiste24.
J'ai donc très brièvement esquissé l'histoire révolutionnaire des Juifs, ou du moins ai-je tenté d'indiquer comment on pourrait l'entreprendre; j'ai fait voir comment ils procédèrent idéologiquement et activement, comment ils furent de ceux qui préparent la révolution par la pensée, et de ceux qui la traduisent en acte. On m'objectera qu'en devenant [170] révolutionnaire, le Juif devient le plus souvent athée et qu'ainsi il cesse d'être juif. Ce n'est que d'une certaine façon, en ce sens surtout que les enfants du Juif révolutionnaire se fondent dans la population qui les entoure, et que, par conséquent, les Juifs révolutionnaires s'assimilent plus facilement; mais en général les Juifs, même révolutionnaires, ont gardé l'esprit juif, et s'ils ont abandonné toute religion et toute foi, ils n'en ont pas moins subi, ataviquement et éducativement, l'influence nationale juive. Cela est surtout vrai pour les révolutionnaires israélites qui vécurent dans la première moitié de ce siècle, et dont Henri Heine et Karl Marx nous offrent deux bons modèles.
Heine, que l'on considéra en France comme un Allemand, et à qui en Allemagne, on reprocha d'être Français, fut avant tout Juif. C'est parce qu'il fut Juif qu'il célébra Napoléon et qu'il eut pour le César l'enthousiasme des Israélites allemands, libérés par la volonté impériale. Son ironie, son désenchantement sont semblables au désenchantement et à l'ironie de l'Ecclésiaste; il a, comme le Kohélet, l'amour de la vie et des joies de la terre, et, avant d'être abattu par la maladie et la douleur, il tenait la mort pour le pire des maux. Le mysticisme de Heine vient de l'antique Job, et la seule philosophie qui l'attira jamais réellement fut le panthéisme, la doctrine naturelle au Juif métaphysicien qui spécule sur l'unité de Dieu et la transforme en l'unité de substance. Enfin son sensualisme, ce sensualisme triste et voluptueux de l'Intermezzo, est purement oriental, et on en trouverait les origines dans le Cantique des Cantiques. Il en est de même pour Marx. Ce descendant d'une lignée de rabbins et de docteurs hérita de toute la force logique de ses ancêtres; il fut un talmudiste lucide et clair, que n'embarrassèrent pas les minuties niaises de la pratique, un talmudiste qui fit de la sociologie et appliqua ses qualités natives d'exégète à la critique de l'économie politique. Il fut animé de ce vieux matérialisme hébraïque qui rêva perpétuellement d'un paradis réalisé sur la terre et repoussa toujours la lointaine et problématique espérance d'un éden après la mort; mais il ne fut pas qu'un logicien, il fut aussi un révolté, un agitateur, un âpre polémiste, et il prit son don du sarcasme et de l'invective, là où Heine l'avait pris: aux sources juives.
On pourrait encore montrer ce que Boerne, ce que Lassalle, ce que Moses Hess et Robert Blum tinrent de leur origine hébraïque, de même pour Disraéli, et ainsi on aurait la preuve de la persistance chez les penseurs, de l'esprit juif, cet esprit juif que nous avons signalé déjà chez Montaigne et chez Spinoza. Mais si les écrivains, les savants, les poètes, les philosophes et les sociologues israélites, ont conservé cet esprit, en est-il de même de cette masse qui, actuellement, vient au socialisme ou à l'anarchie? Ici, il faut distinguer. Ceux dont je parle, ces Juifs de Londres, des Etats-Unis d'Amérique, de Hollande, d'Allemagne, d'Australie, acceptent les doctrines révolutionnaires parce qu'ils sont des prolétaires, parce qu'ils appartiennent à la classe désormais en lutte avec le capital et, s'ils s'attachent à la révolution, ils le font en vertu des lois sociales qui les poussent. Ainsi, ils ne provoquent pas la révolution, ils y adhèrent, ils la suivent et ne la génèrent pas, et cependant ces groupements ouvriers, détachés de la foi ancienne, ayant abandonné toute religion, toute croyance même, n'étant plus Juifs au sens religieux du mot, sont Juifs au sens national. Ceux de Londres et [171] des Etats-Unis qui ont abandonné leur pays d'origine, fuyant la Pologne et surtout la Russie où ils sont persécutés, se sont fédérés entre eux; ils ont formé des groupes qui se font représenter aux congrès ouvriers sous le nom de "groupes de langue juive"; ils parlent un jargon allemand mêlé d'hébreu et, non seulement ils le parlent, mais encore ils publient leurs journaux de propagande en cet idiome et ils les impriment en caractères hébraïques25. L'on objectera que chassés de leur patrie et arrivant en un pays dont ils ignoraient la langue, ils ont été obligés de s'unir et qu'ils continuaient tout naturellement à se servir de l'hébraco-germain qui leur était familier; cette objection est très juste, mais il faut observer qu'en d'autres contrées, ainsi en Hollande, en Galicie, les Juifs ouvriers nationaux forment aussi des associations spéciales26.
Donc le Juif prend part à la révolution et il y prend part en tant que Juif, c'est-à-dire tout en restant Juif. Est-ce pour cela que les conservateurs chrétiens sont antisémites, et cette aptitude révolutionnaire des Juifs est-elle une cause d'antisémitisme? Disons d'abord que la majorité des conservateurs ignore cette action historique et idéologique du Juif; elle n'est connue, et encore très approximativement, que des théoriciens et des littérateurs antisémites. Aussi l'animosité contre Israël ne vient pas de ce qu'il a aidé à préparer la Terreur, ni de ce que Manin a délivré Venise et Marx organisé l'Internationale. L'antisémite -- antisémite conservateur et chrétien -- dit: "Si la société contemporaine est si différente de la société anté-révolutionnaire, si la foi religieuse a diminué, si le régime politique s'est transformé, si l'agio, la spéculation, le capital industriel, financier et cosmopolite dominent désormais, la faute en est au Juif." Ici il faut préciser. Le Juif est depuis des siècles dans ces nations, qui meurent de lui, affirme-t-on; pourquoi le poison a-t-il mis si longtemps à évoluer? Parce que jadis le Juif était hors la société, qu'on le tenait soigneusement à l'écart. Telle est la réponse habituelle. Depuis que le Juif est entré dans les sociétés, il a été perturbateur et il a travaillé comme une taupe à la destruction des séculaires assises sur lesquelles reposaient les états chrétiens. Ainsi s'explique la décrépitude des peuples, leur décadence, leur abaissement intellectuel et moral: ils sont comme le corps humain qui souffre de l'indigestion des corps étrangers, et chez qui la présence de ces corps provoque des convulsions et des maladies. Le Juif agit par sa seule présence, à la façon d'un dissolvant; il détruit, il perturbe, il provoque les réactions les plus terribles. L'introduction du Juif dans les nations est funeste à ces nations; elles meurent de l'avoir accueilli. Telle est la vue simpliste que les antisémites conservateurs ont des changements sociaux. Pour eux, il n'y a pas de variations économiques, pas de transformation du capital, pas de [172] modifications de la conscience humaine; il n'y a que deux choses qu'ils mettent en présence: jadis était une société florissante et prospère, établie sur de solides principes moraux, politiques et religieux, désormais cette société a bouleversé les anciennes conceptions éthiques. elle n'a plus les idées salutaires et bonnes sur l'autorité et sur la hiérarchie nécessaires pour sauvegarder les associations humaines; or, dans l'ancienne société, le Juif n'était pas admis, il est au contraire largement accueilli dans la seconde. On a vu là un rapport de cause à effet, et l'on a attribué aux Juifs l'oeuvre des âges, l'oeuvre des mille efforts qui concourent à modifier chaque nation.
On ne s'est pas borné à cette accusation. Le Juif n'est pas seulement un destructeur, a-t-on affirmé, c'est un bâtisseur aussi; orgueilleux, ambitieux, autoritaire, il cherche à ramener tout à lui. Il ne se contente pas de déchristianiser, il judaïse; il détruit la foi catholique ou protestante, il provoque à l'indifférence, mais il impose à ceux dont il ruine les croyances sa conception du monde, de la morale et de la vie; il travaille à son oeuvre séculaire: l'anéantissement de la religion du Christ .
Les antisémites chrétiens ont-ils raison ou se trompent-ils; le Juif est-il toujours haineusement antichrétien -- je dis haineusement, car il est antichrétien par définition et parce qu'il est Juif, comme il est antimusulman, comme il s'oppose à tout ce qui n'est pas son principe -- a-t-il gardé ses antiques sentiments? Il les a gardés partout où, précisément, il est en dehors de la société, partout où il vit à part, dans des ghettos, sous la direction de ses docteurs qui font alliance avec les gouvernements pour l'empécher de voir la lumière, partout où domine le Talmud; dans cet orient de l'Europe où règne encore l'antisémitisme légal. Dans l'Europe occidentale, où le Talmud est désormais ignoré, où le héder juif a été remplacé par l'école, cette haine a disparu, dans les mêmes proportions qu'a disparu la haine du chrétien contre le Juif. Car il ne faut pas l'oublier, si l'on parle souvent de l'animosité du Juif contre le chrétien, on parle rarement de cette animosité du chrétien contre le Juif, animosité qui persiste toujours. Le préjugé, ou pour mieux dire les préjugés contre les Juifs, ne sont pas morts. On croit encore à l'odeur juive, un antisémite allemand a même déclaré que le pape Pie IX était juif, et qu'il l'avait reconnu en flairant la pantoufle que le pontife lui donnait à baiser. Certains ont gardé confusément la croyance aux infirmités spéciales des Juifs; à côté d'une médecine antisémite, se vouant à la recherche des maladies juives, il y a des écrivains qui dissertent gravement sur les types des tribus juives27. On retrouve dans les livres antisémites toutes les assertions des pamphlets du Moyen Age, que déjà le XVIIe siècle avait repris, assertions que corroborent encore des croyances populaires. Mais le préjugé le plus vivace, celui qui symbolise le mieux le séculaire combat du judaïsme contre le christianisme, c'est le préjugé du meurtre rituel. Le Juif a [173] besoin de sang chrétien pour célébrer sa pâque, dit-on encore. Quelle est l'origine de cette accusation, qui date du XIIe siècle28?
On voit nettement comment naquit l'identique accusation que les Romains portèrent contre les premiers chrétiens: elle provint d'une conception réaliste de la Cène, d'une interprétation littérale des paroles consacrées sur la chair et le sang de Jésus29. Mais comment les Juifs, dont les livres mosaïstes protestent de l'horreur du sang, ont-ils eu à pâtir et pâtissent-ils encore d'une telle croyance? La question demanderait à être discutée à fond. Il faudrait examiner les théories de ceux qui prétendent que les sacrifices humains sont d'origine sémitique, tandis qu'en réalité on les trouve dans tous les peuples, à un certain stade de civilisation30; il faudrait montrer, comme l'a fait M. Delitzch en Allemagne, que nul livre hébraïque, talmudique ou kabbalistique, ne contient la prescription du meurtre rituel31, ce que fit déjà Wagenseil32. On prouverait ainsi et on a prouvé que la religion juive ne demande pas de sang, mais aura-t-on prouvé ainsi que jamais aucun Juif n'en versa? Non certes, et assurément, pendant le Moyen Age, il dut y avoir des Juifs meurtriers, des Juifs que les avanies, les persécutions poussaient à la vengeance et à l'assassinat de leurs persécuteurs ou de leurs enfants même. Cependant cela ne nous donne pas l'explication de la légende populaire. Elle est née d'abord de cette idée répandue que le Juif était fatalement poussé, chaque année, à reproduire figurativement, à la même époque, le meurtre du Christ; c'est pour cela que dans les actes légendaires des enfants martyrs, on montre toujours la victime crucifiée et subissant le supplice de Jésus, parfois même, on la représente couronnée d'epines et le flanc percé. A cette croyance générale s'ajoutèrent les préventions, souvent justifiées, contre les Juifs adonnés aux pratiques magiques. En effet, au Moyen Age, le Juif fut [174] considéré par le peuple comme le magicien par excellence, en réalité, certains Juifs se livrèrent à la magie; on trouve beaucoup de formules d'exorcisme dans le Talmud, et la démonologie talmudique et kabbalistique est très compliquée33. Or, on sait la place que le sang occupa toujours dans les opérations de sorcellerie. Dans la magie chaldéenne il eut une importance capitale; en Perse, il était rédempteur et délivrait ceux qui se soumettaient aux pratiques du Taurobole et du Kriobole34. Le Moyen Age fut hanté par le sang comme il fut hanté par l'or. Pour les alchimistes, pour les goëtes, le sang était le véhicule de la lumière astrale. Les élémentaires, disaient les mages, s'emparent du sang perdu pour s'en faire un corps, et c'est dans ce sens que Paracelse dit que le sang que perdent les hommes crée des fantômes et des larves. On attribuait au sang, surtout au sang vierge, des vertus inouïes le sang était guérisseur, évocateur, préservateur, il pouvait servir à la recherche de la pierre philosophale, à la composition des philtres et des enchantements35. Or, il est fort probable, certain même, que des Juifs magiciens durent immoler des enfants; de là, la formation de la légende du sacrifice rituel. On établit une relation entre les actes isolés de certains goëtes et leur qualité de Juif, on déclara que la religion juive, qui approuvait la mise en croix du Christ, recommandait en outre de répandre le sang chrétien, et on chercha obstinément des textes talmudiques et kabbalistiques qui puissent justifier de telles assertions. Or, ces recherches n'ont abouti que par suite de fausses interprétations, comme au Moyen Age, ou de falsifications semblables à celles récentes du docteur Rohling que M. Delitzch a démenties36. Donc quels que soient les faits énoncés, ils ne peuvent prouver que chez les Juifs, le meurtre des enfants ait été ou soit encore rituel, pas plus que les actes du maréchal de Retz et des prêtres sacrilèges qui [175] célèbrent la messe noire ne signifient que l'Eglise recommande dans ses livres l'assassinat et les sacrifices humains. Existe-t-il encore, dans des pays orientaux, quelques sectes où l'on pratique de telles coutumes? C'est possible37; des Juifs font-ils partie de semblables associations? rien ne permet de l'affirmer; mais le préjugé général du meurtre rituel n'en reste pas moins sans fondement; on ne peut attribuer les meurtres d'enfants, je parle des meurtres démontrés, et ils sont fort rares38, qu'à la vengeance ou aux préoccupations de magiciens, préoccupations qui ne sont pas plus spécialement juives que chrétiennes.
La persistance de ces préjugés est significative, car elle montre quel vieux levain de la défiance gît dans les âmes contre les déicides. Assurément, l'antisémite chrétien ne croit pas que le Juif qu'il coudoie journellement, le Juif moderne, celui qui a abandonné ses moeurs séculaires, se serve du sang des petits enfants à époques fixes et pour faire son salut, mais il croit qu'il appartient à une race qui, par haine du nom de Jésus, a recommandé ces sacrifices rituels, et il déclare volontiers que si le Juif civilisé a délaissé ces abominables et surannées coutumes, il a gardé ses sentiments. Il ne perce plus les hosties pour en recueillir le sang39, mais il attaque le Christ dans son église, il complote perpétuellement la ruine de la foi, il sème le désordre et perturbe les esprits. Quelle part de vérité y a-t-il dans ces affirmations? Il n'est pas niable que le Juif croyant ait des préventions contre les chrétiens, mais ces préventions les chrétiens les ont contre lui, bien plus, les catholiques les témoignent aux protestants et réciproquement. Or, précisément le Juif croyant est un conservateur; M. Anatole Leroy-Beaulieu a eu raison de dire: "Est-ce le Juif polonais, le Juif de Russie ou de Roumanie qui vous semble un artisan de nouveautés? Regardez-le bien. Est-ce lui ou ses pareils qui ont pu pousser le monde moderne dans des routes non frayées? Est-ce lui que nous soupçonnons de mettre en péril la civilisation chrétienne? Le malheureux! il est pour cela trop abaissé, il est trop pauvre, il est trop ignorant, il est trop indifférent à nos querelles religieuses ou politiques. Interrogez-le: il ne vous entendra point. Mais ce n'est pas tout; il est pour cela trop Juif, trop religieux, trop dévot, trop traditionnel, trop conservateur en un mot40. " Dans nos pays occidentaux, le Juif pratiquant témoigne [176] aussi de ce conservatisme, il tient aux lois, aux règles de la société, il sait concilier son judaïsme avec un patriotisme, un chauvinisme même, qui est excessif parfois et, comme nous venons de le voir, c'est une minorité de Juifs émancipés qui travaille à la Révolution. Ces Juifs émancipés, s'ils abandonnèrent leur croyances, ne purent, malgré cela, disparaître en tant que Juifs. Comment d'ailleurs l'auraient-ils pu? En se convertissant, dira-t-on, ce que quelques-uns ont fait, mais la plupart ont répugné à ce qui n'aurait été qu'une hypocrisie de leur part, car les Juifs émancipés arrivent rapidement à l'irréligion absolue. Ils sont donc restés Juifs indifférents; néanmoins, tous ces révolutionnaires, dans la première moitié de ce siècle, furent élevés à la juive, et s'ils furent déjudaïsés en ce sens qu'ils ne pratiquèrent plus, ils ne le furent pas en ce sens qu'ils gardèrent l'esprit de leur nation.
Ce Juif émancipé n'étant plus retenu par la foi des ancêtres, n'ayant aucune attache avec les vieilles formes d'une société, au milieu de laquelle il avait vécu en paria, est devenu, dans les collectivités modernes, un bon ferment de révolution. Or, le Juif émancipé s'est sensiblement rapproché du chrétien indifférent, et, au lieu de considérer que ce chrétien ne s'est allié à ce Juif que parce qu'il était, lui-même, devenu irréligieux, les antisémites conservateurs croient que le Juif a par son contact déchristianisé les chrétiens qui l'ont approché. On rend les Juifs responsables de l'effacement des croyances -- car l'antisémite ne fait jamais le départ entre le Juif pratiquant et le Juif émancipé -- de l'affaiblissement général de la foi, de la disparition de la religiosité. Cependant, pour tout observateur impartial, ce n'est pas le Juif qui détruit le christianisme. La religion chrétienne disparaît comme la religion juive, comme toutes les religions, dont nous voyons la très lente agonie. Elle meurt sous les coups de la raison et de la science, elle meurt tout naturellement parce qu'elle a répondu à une période de civilisation et que, plus nous marchons, moins elle y correspond. Nous perdons de jour en jour le sens et le besoin de l'absurde par conséquent le besoin religieux, surtout le besoin pratique, et ceux qui croient encore à la divinité ne croient plus à la nécessité, ni surtout à l'efficacité du culte.
Le Juif a-t-il participé à cette éclosion de l'esprit moderne? certes oui; mais il n'en est pas le créateur, ni le responsable, et il n'a apporté qu'une faible pierre à l'édifice qu'ont bâti des siècles; supprimez maintenant le Juif, le catholicisme ou le protestantisme n'en seront pas moins en décrépitude. Si le Juif fait ainsi illusion, c'est que, dans l'histoire du libéralisme moderne en Allemagne, en Autriche, en France, en Italie, il a joué un grand rôle, et que le libéralisme a marché de pair avec l'anticléricalisme. Le Juif a été certainement anticlérical; il a poussé au Kulturkampf en Allemagne, il a approuvé les lois Ferry en France, et l'on a cru que son libéralisme venait de son antichristianisme, tandis que le contraire était vrai. A ce point de vue, il est juste de dire que les Juifs libéraux ont déchristianisé, ou du moins qu'ils ont été les alliés de ceux qui poussèrent à la déchristianisation, et pour les antisémites conservateurs, déchristianiser c'est dénationaliser. Il y a là de la part des antisémites une confusion: ils confondent nation et état. Le libéralisme anticlérical ne dénationalise pas: il tue le vieil état [177] chrétien. Or notre siècle aura vu le dernier effort de cet état chrétien pour garder la domination. Cette conception de l'état féodal reposant sur la communauté des croyances, l'unité de la foi, et aux avantages duquel hérétiques et incrédules ne peuvent participer, est en opposition avec la notion de l'état neutre et laïque, sur lequel se sont fondés la plupart des sociétés contemporaines. L'antisémitisme représente un côté de la lutte entre les deux formes d'état dont nous venons de parler.
Le Juif est le vivant témoignage de la disparition de cet état qui avait à sa base des principes théologiques, état dont les antisémites chrétiens rêvent la reconstitution. Le jour où le Juif a occupé une fonction civile, l'état chrétien a été en péril; cela est exact, et les antisémites qui disent que les Juifs ont détruit la notion de l'état pourraient plus justement dire que l'entrée des Juifs dans la société a symbolisé la destruction de l'état, de l'état chrétien bien entendu. Aux yeux des conservateurs, rien, en effet, n'est aussi significatif que la situation du Juif dans les collectivités modernes et, par une transposition fréquente, de ce qui n'est qu'un effet, ils font une cause, parce que cet effet, à son tour, agit, il est vrai comme cause.
Tels sont donc résumés les mobiles de l'antisémitisme politique et religieux. D'abord des répugnances et des préjugés ataviques fondamentaux puis, grâce à ces préjugés, une conception exagérée du rôle que les Juifs ont rempli dans l'élaboration et l'établissement des sociétés contemporaines, conception qui en fait les représentants de l'esprit révolutionnaire en face de l'esprit conservateur, de la transformation en face de la tradition, et qui, dans cet âge de transition, les rend responsables de la chute des anciennes organisations et du discrédit des antiques principes.

CHAPITRE XIV



LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE L'ANTISÉMITISME



L'antisémitisme économique -- Les griefs -- Le grief moral -- La malhonnêteté juive -- L'astuce et la mauvaise foi du Juif -- La corruption talmudique -- Les mesures restrictives et la fourberie juive -- La dégradation par le mercantilisme et l'usure -- L'or et l'abaissement moral -- Le grief économique -- Le Juif et l'état social actuel -- La part du Juif dans la constitution de la société capitaliste -- Le Juif agioteur et industriel -- Le Juif détenteur du capital -- Comment le Juif pâtit de l'état actuel -- Les Juifs prolétaires, en Europe et en Amérique -- Les Juifs dans la classe bourgeoise -- La suprématie relative du Juif -- Les causes de cette suprématie -- L'appui mutuel et l'individualisme bourgeois -- La solidarité juive -- Comment elle naquit dans l'Antiquité -- Les synagogues -- Le Moyen Age -- Les ghettos -- Les temps modernes -- Le Kahal des pays d'Orient -- Les minorités de l'Occident et la solidarité de classes -- L'opposition des formes du capital et l'antisémitisme -- Capital agricole et capital industriel -- L'agio juif et la petite bourgeoisie commerçante -- La concurrence et l'antisémitisme -- Concurrence capitaliste et concurrence ouvrière -- Les préventions contre les Juifs et l'antisémitisme économique -- L'antisémitisme et les luttes intestines du capital.

Après avoir attaqué le Juif comme sémite, comme étranger, comme révolutionnaire et comme antichrétien, on l'a attaqué comme agent économique. De tous temps d'ailleurs il en a été ainsi, depuis la dispersion. Déjà, avant notre ère, les Romains et les Grecs enviaient les privilèges qui permettaient aux Juifs d'exercer leur commerce dans des conditions meilleures que les nationaux41, et, pendant le Moyen Age, l'usurier fut haï tout autant, sinon plus, que le déicide42. Si la situation des Juifs a changé à la fin du XVIIIe siècle, elle a changé d'une façon qui leur était trop favorable pour que les sentiments qu'on éprouvait à leur égard puissent sensiblement se modifier, au contraire. Aujourd'hui l'antisémitisme économique existe plus fort que jamais, parce que, plus que jamais, le Juif apparaît puissant et riche. Jadis, on ne le voyait pas, il restait enfermé dans son ghetto, loin des yeux chrétiens, et il n'avait qu'un souci: cacher son or, cet or dont la tradition et la [179] législation même le regardaient comme le collecteur et non comme le propriétaire. Du jour où il fut délivré, lorsque les entraves mises à son activité tombèrent, le Juif se montra; il se montra même avec ostentation. Il voulut, après les siècles de carcère, après les ans d'outrage, paraître un homme, et il eut une vanité naïve de sauvage; ce fut sa façon de réagir contre les séculaires humiliations. On l'avait quitté à la veille de 1789 humble, minable, objet de mépris pour tous, offert aux insultes et aux avanies; on le retrouva après la tempête affranchi, libéré de toute contrainte et, d'esclave, devenu maître. Cette rapide ascension choqua; on fut offusqué par cette richesse que le Juif avait acquis le droit d'étaler, et on se souvient du vieux grief des pères, du grief de l'antijudaïsme social: l'or du Juif est conquis sur le chrétien; il est conquis par le dol, la fraude, la déprédation, par tous les moyens et principalement par les moyens condamnables. C'est ce que j'appellerai le grief moral de l'antisémitisme, il se résume ainsi: le Juif est plus malhonnête que le chrétien; il est dépourvu de tous scrupules, étranger à la loyauté et à la franchise.
Ce grief est-il fondé? Il l'a été et il l'est encore dans tous les pays où le Juif est maintenu hors de la société, où il reçoit exclusivement l'éducation talmudique, où il est en butte aux persécutions, aux insultes, aux outrages, où l'on méconnaît en lui la dignité et l'autonomie de l'être humain. L'état moral du Juif a été fait par lui-même et par les circonstances extérieures, son âme a été pétrie par la loi qu'il s'est donnée et par la loi qu'on lui imposa. Or, il fut doublement esclave pendant des siècles: il fut le serf de la thorah et le serf de tous. Il fut un paria, mais un paria que ses docteurs et ses guides maintinrent dans une servitude plus étroite que l'antique servitude d'Egypte. Au-dehors, mille restrictions entravèrent sa marche, arrêtèrent son expansion, s'opposèrent à son activité; il rencontra devant lui des codes ennemis, des réglementations dures; au-dedans il se heurta à tout un système compliqué de défenses. Hors du ghetto il trouva la contrainte légale, dans le ghetto il trouva la contrainte talmudique. S'il tentait d'échapper à l'une, mille châtiments l'attendaient; s'il voulait se soustraire à l'autre, il s'exposait au hérem, à l'excommunication redoutable qui le laissait seul au monde. Il ne fallait pas songer à attaquer de front ces deux puissances, aussi le Juif essaya-t-il de triompher d'elles par la ruse et l'une et l'autre développèrent en lui l'instinct de cautèle. Il devint d'une ingéniosité rare, d'une peu commune subtilité; sa finesse naturelle s'accrut, mais elle fut employée bassement: à tromper un dieu rigoriste et d'inflexibles souverains. Le Talmud et les législations antijuives corrompirent profondément le Juif. Conduit par ses docteurs d'une part, par les légistes étrangers de l'autre, par maintes causes sociales aussi43, à l'exclusive pratique du commerce et de l'usure, le Juif fut avili; la recherche de l'or, recherche poursuivie sans trêve, le dégrada, elle affaiblit en lui la conscience, elle l'abaissa, elle lui donna des habitudes de fourberie. Dans cette guerre que, pour vivre, il dut livrer au monde et à la loi civile et religieuse, il ne put sortir vainqueur que par l'intrigue, et ce misérable, voué aux humiliations, aux insultes, obligé de baisser la tête sous les coups, sous les avanies, sous les invec[180]tives ne put se venger de ses ennemis, de ses tortureurs, de ses bourreaux, que par l'astuce. Pour lui, le vol, la mauvaise foi devinrent des armes, les seules armes dont il lui fut possible de se servir; aussi il s'ingénia à les aiguiser, à les compliquer et à les dissimuler.
Quand les murailles de ses ghettos s'écroulèrent, ce Juif, tel que l'avaient fait le Talmud et les conditions civiles, législatives et sociales, ne changea pas brusquement. Au lendemain de la révolution, il vécut absolument comme la veille, il ne modifia pas ses coutumes, ses habitudes, et surtout son esprit, aussi promptement qu'on modifia sa situation, Affranchi, il garda son âme d'esclave, cette âme qu'il perd tous les jours, en même temps que s'effacent un à un les souvenirs de son abjection. Aujourd'hui, pour trouver le Juif que nous représentent les antisémites, il faut aller en Russie, en Roumanie, en Pologne où sévissent les lois d'exception, en Hongrie, en Galicie, en Bohême, où dominent les écoles exclusivement hébraïques. Dans l'Europe occidentale, si, par atavisme, les Juifs d'une certaine catégorie, les Juifs marchands et les Juifs agioteurs, sont encore cauteleux, roués, enclins à la tromperie, ils ne le sont pas sensiblement plus que les agioteurs et les marchands chrétiens rendus peu scrupuleux par l'habitude du trafic.
En présence de cette assertion, les antisémites ont une réponse toute prête: les Juifs ont perverti les chrétiens; si l'on constate, chez la classe possédante, exploitante et trafiquante, la dureté, la rapacité, l'avarice, la déloyauté envers l'exploité, la faute en est aux Juifs qui sont responsables de l'état social actuel, mieux encore qui en sont la cause et voici le grief économique proprement dit.
Là encore les antisémites sont victimes d'une illusion. Le Juif n'est pas la cause de l'état actuel qui est le résultat d'une longue évolution. Il a contribué à la révolution économique, dont l'avènement de la bourgeoisie a été le couronnement, mais il ne l'a pas provoquée; il a été un des facteurs de cette transformation, mais non le facteur unique ni même le facteur principal44. Certes, je l'ai montré déjà45, la bourgeoisie trouva dans le Juif, au cours des âges, un auxiliaire merveilleux et puissamment doué. Pendant quelques siècles, dans la société barbare du Moyen Age, le Juif, déjà vieux trafiquant, mieux armé, d'une culture supérieure, en possession d'une séculaire expérience, fut le représentant du capital commercial et du capital usuraire, où il aida à leur constitution; toutefois, ces modes capitalistes n'arrivèrent au pouvoir que lorsque le travail des siècles eut préparé leur domination et les eut transformés en capital industriel et capital agioteur. Pour cela, il fallut ces deux grands mouvements d'expansion des Croisades et de la découverte de l'Amérique, que complétèrent les multiples colonisations de l'Espagne, du Portugal, de la Hollande, de l'Angleterre et de la France, et tout l'effort du régime commercial; il fallut l'établissement du crédit public et l'extension des grandes banques; il fallut le développement des industries manufacturières, les progrès scientifiques qui amènent la création et le perfectionnement du machinisme; il fallut toute l'élaboration législative concernant le salariat, jusqu'au moment où les prolétaires furent dépouillés même du droit d'associa[181]tion et de coalition; il fallut tout cela et bien d'autres causes encore, causes historiques, religieuses ou morales, pour faire la société actuelle. Ceux qui présentent les Juifs comme les créateurs de cet état ne parviennent qu'à prouver leur absolue et stupéfiante ignorance.
Cependant, nous venons de le dire, le rôle des Israélites fut considérable, mais il est peu connu ou du moins trop imparfaitement, surtout des antisémites, et ce n'est pas à cette connaissance très rudimentaire de l'histoire économique du judaïsme qu'il faut attribuer l'antisémitisme. On sait mieux comment les Juifs agirent depuis leur émancipation. En France, sous la Restauration et sous le Gouvernement de Juillet, ils furent à la tête de la finance et de l'industrialisme, ils furent parmi les fondateurs des grandes compagnies, d'assurances, de chemins de fer, de canaux. En Allemagne, leur action fut énorme; ils provoquèrent la promulgation de toutes les lois favorables au commerce de l'or, à l'exercice de l'usure, à la spéculation. Ce furent eux qui profitèrent de l'abolition (en 1867) des anciennes lois restrictives du taux de l'intérêt, ils poussèrent à la loi de Juin 1870 qui affranchit les sociétés par actions de la surveillance de l'Etat; après la guerre franco-allemande, ils furent entre les plus hardis spéculateurs et, dans la fièvre d'associationnisme qui saisit les capitalistes allemands, ils agirent comme avaient agi les Juifs français de 1830 à 184846, jusqu'après la ruine financière de 1872, époque où, parmi les hobereaux et les petits bourgeois dépouillés dans cette Grunder période47, pendant laquelle domina le Juif, naquit le plus violent antisémitisme: celui qu'engendrent les intérêts lésés.
Lorsqu'on eut constaté cette action incontestable du Juif, on en conclut que le Juif était le détenteur par excellence du capital. Ce fut une cause d'animosité de plus contre lui. Les Juifs possèdent tout, déclara-t-on; et juif, après avoir été l'équivalent de fourbe, de trompeur, d'usurier, devint le synonyme de riche. Tout Juif est possesseur, voilà la commune croyance. Il y a là une erreur profonde. L'immense majorité des Juifs, près des sept huitièmes, sont d'une extrême pauvreté. En Russie, en Galicie, en Roumanie, en Serbie en Turquie leur misère est affreuse. Ils sont pour la plupart des artisans, et, en cette qualité, ils pâtissent de l'état social actuel, tout comme les salariés chrétiens. Ils sont même parmi les prolétaires les plus déshérités. A Londres, dans cette compacte agglomération juive de l'East End, composée de réfugiés polonais, les tailleurs juifs occupés dans les ateliers de confection travaillent douze heures par jour et gagnent en moyenne 62 centimes par heure, mais la majorité chôme trois jours par semaine, une partie ne travaille que deux à trois jours, et, en tout temps, dix à quinze mille Juifs non embauchés meurent de faim dans une détresse abominable. A New York, ils sont au nombre de cent mille, et, avant la fondation de l'Union des Tailleurs, beaucoup étaient astreints à vingt heures de travail par jour et touchaient un salaire de cinq à six dollars par semaine; depuis, si leur salaire n'a pas été augmenté, la durée de la journée a été réduite [182] à dix-huit heures et, dans quelques établissements, à seize heures48. En Russie, leur condition est pire. A Vilna, des Juives occupées dans les manufactures de bas tricotés gagnent quarante kopecks49 par journée de quatorze heures de travail; cinquante kopecks est le salaire moyen des hommes dans toutes les industries, pour des journées variant de quatorze à vingt heures; l'immense majorité des ouvriers entassés dans les villes du territoire ne trouvent même pas à s'employer50. En Galicie, la situation pour la population ouvrière n'est pas meilleur: et il en est de même en Roumanie.
Il reste donc environ deux millions de Juifs qui, soit dans l'Europe occidentale, soit aux Etats-Unis d'Amérique, appartiennent à la classe bourgeoise. Or, il est incontestable que si ces deux millions de Juifs n'étaient rien il y a cent ans, ils sont beaucoup aujourd'hui. Par leur développement, par leurs richesses, par leur situation, ils occupent une place qui paraît peu proportionnée à leur importance numérique. Comparativement au gros de la population, ils sont une poignée, et cependant ils tiennent un rang tel qu'on les aperçoit partout et qu'ils semblent être légion. Il est vrai qu'il ne faut pas, ce qu'on fait en général, les comparer à la population totale, puisqu'ils n'habitent généralement pas les campagnes, et vivent dans des villes d'une relative importance; si on veut des éléments exacts de la statistique, il faut les rapprocher de ceux de leur classe, c'est-à-dire de la bourgeoisie commerçante, industrielle et financière, mais, même en réduisant la comparaison à ces deux termes: juifs et bourgeois, cette comparaison est à l'avantage du Juif51. Pourquoi cette prépondérance? Quelques Juifs se plaisent à dire qu'ils doivent leur suprématie économique à leur supériorité intellectuelle. Cela n'est pas exact ou, du moins, il faudrait s'entendre sur cette supériorité. Dans cette société bourgeoise, fondée sur l'exploitation du capital et sur l'exploitation par le capital, où la force de l'or est dominante, où l'agio et la spéculation sont tout-puissants, le Juif est certainement doué mieux que tout autre pour réussir. S'il a été dégradé par la pratique du mercantilisme, cette pratique l'a armé, au cours des âges, de qualités qui sont devenues prépondérantes dans la nouvelle organisation. Il est froid et calculateur, énergique et souple, persévérant et patient, lucide et exact, et toutes ces qualités, il les a héritées de ses ancêtres, les manieurs de ducats et les trafiquants. S'il s'applique au commerce, à la finance, il bénéficie de son éducation séculaire et atavique, qui ne l'a pas rendu plus ouvert, comme sa vanité le déclare, mais plus apte à certaines fonctions.
[183]
Dans la lutte industrielle, il est mieux doué individuellement -- je parle d'une façon générale -- que ses concurrents, et, toutes choses égales, il doit réussir parce que ses armes sont meilleures; il n'a pas besoin d'user de la fraude, je veux dire d'en user plus que ceux qui l'entourent, ses capacités spéciales et héréditaires sont suffisantes pour lui assurer la victoire.
Mais ces dons personnels ne suffisent encore pas à expliquer la prépondérance juive. Il y a aussi des lignées de marchands chrétiens; une partie de la bourgeoisie a reçu en héritage des qualités fort semblables à celles que possèdent les Juifs, et, ainsi, semble-t-il, pourrait les mettre en échec. Il est d'autres causes plus profondes, qui tiennent à la fois au caractère juif et à la constitution des nations contemporaines.
La société bourgeoise est tout entière fondée sur la concurrence individualiste; dans le champ des journalières luttes pour la vie, elle nous offre le spectacle d'individus combattant âprement les uns contre les autres, d'unités isolées se disputant avec ardeur la victoire par des procédés purement individuels. Dans cette société, l'étroit struggle for life darwinien domine, c'est son esprit qui gouverne chaque homme, et il est tacitement reconnu que le triomphe doit appartenir au plus fort, à celui qui est le mieux organisé, dont l'esprit et le corps sont plus parfaitement adaptés aux conditions sociales d'existence. Tout l'effort de solidarité, d'union, d'entente, se fait en dehors de cette classe, dont les historiens, les philosophes, les économistes n'admettent que l'effort individuel, et la bourgeoisie capitaliste et possédante ne retrouve cet instinct de solidarité que contre les ennemis communs à tous ses membres, contre le prolétariat et contre ceux qui attaquent le capital. Supposez, dans ces organisations égoïstes, des collectivités fortement agencées, des citoyens dotés depuis des siècles de l'esprit d'association, chez qui a été développé par les âges le sentiment de l'union et qui savent ataviquement et pratiquement, tous les avantages qu'ils peuvent retirer de cette union, il est certain que ces fédérations seront, si elles exercent leur activité dans le même sens que les individus séparés et désunis qui les entourent, dans des conditions meilleures et qui pourront leur assurer une plus facile victoire. Or, c'est exactement la situation des bourgeois juifs dans les états modernes. Ils veulent conquérir les mêmes biens que le bourgeois chrétien, ils évoluent dans le même champ d'action, ils ont les mêmes ambitions, ils sont tout aussi âpres, tout aussi avides, tout aussi désireux de jouir, tout aussi étrangers à la justice qui n'est pas la justice de caste et la justice de défense contre les classes dominées, ils sont enfin aussi profondément immoraux, en ce sens qu'ils ne considèrent que les avantages qu'ils peuvent se procurer, et que leur seule règle de vie est la conquête des biens matériels, au maximum desquels chacun prétend et aspire. Mais, dans cette quotidienne bataille, le Juif qui est déjà individuellement mieux doué, comme nous l'avons vu, unit ses vertus semblables, accroît ses forces en les formant en faisceaux, et fatalement il doit arriver avant ses rivaux au but poursuivi. Au milieu de la bourgeoisie désunie, dont les membres sont en lutte perpétuelle, les Juifs sont des êtres solidaires, voici le secret de leur triomphe. Cette solidarité est chez eux d'autant plus forte [184] qu'elle est plus ancienne; on l'a niée souvent, et cependant elle est indéniable; les anneaux en ont été soudés au cours des âges, depuis des siècles, et la pratique a fini par en devenir inconsciente. Il est bon de voir comment elle s'est formée et comment elle s'est perpétuée.
C'est de la dispersion que date la solidarité juive. Les Juifs immigrants et colons, qui arrivaient en pays étrangers, se groupaient dans des quartiers spéciaux et, partout où ils abordaient, ils constituaient une société. Leurs communautés étaient réunies autour des maisons de prière qu'ils avaient bâties dans chaque ville où ils avaient formé un noyau; elles avaient52 de nombreux et importants privilèges. Les Juifs dispersés avaient été les aides précieux des Grecs dans l'oeuvre de colonisation orientale et, chose étrange, ces Juifs qui s'hellénisèrent contribuèrent à helléniser l'Orient; en retour, ils obtinrent partout à Alexandrie, à Antioche, dans l'Asie Mineure, dans les villes grecques de l'Ionie, de garder leur autonomie nationale et de s'administrer; formèrent dans presque toutes les villes des associations corporatives à la tête desquelles était placé un ethnarque ou un patriarche qui exerçait sur eux, avec l'aide d'un collège d'anciens et d'un tribunal particulier, l'autorité civile et la justice. Les synagogues furent de "vraies petites républiques53", elles furent de plus un centre de vie religieuse et publique. Les Juifs se réunissaient dans leurs oratoires non seulement pour y écouter la lecture de la loi, mais encore pour causer de leurs affaires, pour échanger leurs vues pratiques. Toutes les synagogues étaient reliées les unes aux autres, en une vaste association fédérative qui étendit son réseau sur le monde antique, à partir de l'expansion macédonienne et hellénique; elles s'envoyaient réciproquement des messagers, se tenaient mutuellement au courant des événements dont la connaissance leur était utile, elles se conseillaient et s'entraidaient. En même temps, elles étaient unies par un puissant lien religieux: elles gardaient leur indépendance, mais elles se sentaient soeurs; elles tournaient chacune leurs regards vers Jérusalem et vers le temple à qui elles envoyaient leur tribut annuel, et l'amour qu'elles ressentaient pour la cité sainte, l'attachement qu'elles avaient pour le culte, leur rappelaient leur commune origine et cimentaient leur alliance. Ces petites synagogues des cités grecques et ces puissantes colonies d'Antioche ou d'Alexandrie créèrent la solidarité locale et cosmopolite d'Israël. Dans chaque cité, le Juif était aidé par la communauté, il était accueilli fraternellement lorsqu'il arrivait comme immigrant et colon, on le secourait et on le secondait. On lui permettait de s'établir et il bénéficiait du travail de l'association qui mettait à sa disposition toutes ses ressources; il n'arrivait pas comme un étranger qui va entreprendre une difficile conquête, mais comme un homme bien armé, ayant à côté de lui des protecteurs, des amis et des frères. Par toute l'Asie Mineure, par les Iles par la Cyrénaïque par l'Egypte, le Juif pouvait voyager en sécurité, il était en tout lieu traité en hôte, et il venait droit à la maison de prière où il trouvait un accueil bienveillant. Les Juifs Esséniens ne procédaient pas autrement dans leur propagande. Ils avaient eux aussi créé de petits centres [185] solidaires, de petites sociétés au sein même des communautés, et ainsi ils allaient de ville en ville, en vagabonds sûrs du lendemain.
A Rome, où leur nombre fut considérable54, les Juifs étaient aussi unis, aussi attachés que dans les cités d'Orient. "Ils sont liés les uns aux autres par un attachement invincible, une commisération très active", dit Tacite55. Grâce à cette union, ils avaient acquis, comme à Alexandrie, une puissance, à tel point que les partis s'appuyaient sur eux et les redoutaient. "Tu sais, dit Cicéron56, quelle est la multitude de ces Juifs, quelle est leur union, leur entente, leur savoir-faire et leur empire sur la foule des assemblées."
Quand tomba l'empire romain et que les barbares envahirent le vieux monde, quand le catholicisme triomphant se répandit, les communautés juives ne varièrent pas. Elles étaient des organismes très vivaces, et avaient une vie collective extrêmement active qui leur permit de résister. De plus au milieu du bouleversement général, elles gardèrent cette unité religieuse et cette unité sociale inséparables l'une de l'autre, auxquelles elles furent redevables de leur prospérité. Tous ces membres des synagogues juives s'accrochèrent plus étroitement encore. Ils durent à ce mutuel appui de ne point souffrir des changements extérieurs, et, lorsque les royaumes goths et germains se furent assis, les communautés juives conservèrent quelque temps encore une certaine autonomie, elles jouirent d'une juridiction spéciale, et dans ces organisations nouvelles, elles constituèrent des groupements commerciaux, dans lesquels se perpétua encore la séculaire solidarité. A mesure que les peuples devinrent plus hostiles aux Israélites, à mesure que s'aggravèrent pour eux les législations, à mesure que la persécution grandit, cette solidarité augmenta. Les procès parallèles, l'un extérieur, l'autre intérieur, qui aboutirent à parquer Israël dans l'étroite enceinte de ses juiveries, renforcèrent son esprit d'association. Retirés du monde, les Juifs augmentèrent la force des liens qui les unissaient, la vie commune accrut leur désir et leur besoin de fraternité: les ghettos développèrent l'associationnisme juif. D'ailleurs les synagogues avaient gardé leur autorité. Si les Juifs étaient soumis aux dures lois édictées par les royaumes et les empires, ils avaient un gouvernement propre, des conseils d'anciens, des tribunaux aux décisions desquels ils se soumettaient, et leurs synodes généraux défendaient même, sous peine d'anathème, à un Israélite de traduire un coreligionnaire devant un tribunal chrétien57. Tout les poussa à s'unir pendant ces siècles du Moyen Age, si atroces et si épouvantables pour eux. Isolés, ils eussent souffert davantage; en s'aidant mutuellement, ils purent se défendre plus facilement, ils purent éviter les calamités qui les menaçaient sans cesse; dans cette vie que leur rendaient si pénible les réglementations qu'on leur imposait, l'aide frater[186]nelle leur permit souvent de se soustraire aux mille charges qui les accablaient. De même, ils avaient gardé, de synagogue à synagogue, les relations coutumières et ainsi le cosmopolitisme des Juifs se rattache à leur solidarité. Les communautés s'entraidaient, elles se soutenaient et se secouraient, et les exemples de cette entente abondent, tels que celui, si caractéristique, des Juifs levantins qui, après le martyre des Juifs d'Ancône, s'entendirent pour cesser toute relation avec cette ville et pour diriger le mouvement commercial vers Pesaro où Guido Ubaldo avait accueilli les fugitifs d'Ancône. Les docteurs, les rabbins encouragèrent cette solidarité, que l'exclusivisme talmudique augmenta.
ils engagèrent et ils contraignirent leurs fidèles à ménager leurs intérêts respectifs. Au XIe siècle le synode rabbinique de Worms défendit à un propriétaire israélite de louer "à un non-israélite, ou à un israélite, une maison occupée par un coreligionnaire, sans le consentement de ce dernier58" et un synode du XIIe siècle interdit à un Juif, sous peine d'anathème, de traduire un coreligionnaire devant un tribunal chrétien. La communauté juive, le Kahal, était armée contre ceux qui manquaient au devoir de la solidarité; elle les frappait d'anathème et prononçait contre eux le Cherem-Hakahal59. Cette excommunication atteignait tous ceux qui se dérobaient à leurs obligations envers la collectivité: ceux qui refusaient d'avouer leur avoir pour échapper à la contribution que devait payer la synagogue, ceux qui, passant un acte avec un coreligionnaire, ne faisaient pas signer cet acte par le notaire de la communauté, ceux qui ne voulaient pas se soumettre à la décision que le Kahal avait prise dans l'intérêt commun60, ceux enfin qui attaquaient par leurs écrits la Bible et le Talmud et travaillaient à la destruction de l'unité d'lsraël; Mardochée Kolkos, Uriel Acosta, Spinoza furent parmi ces derniers.
Les siècles, l'action des lois hostiles, l'influence des prescriptions religieuses, le besoin de la défense individuelle, accrurent donc, chez les Juifs, le sentiment de la solidarité. De nos jours encore, dans les pays où les Juifs sont sous un régime d'exception, l'organisation puissante du Kahal subsiste. Quand aux Juifs émancipés, ils ont rompu les cadres étroits des anciennes synagogues, ils ont abandonné la législation des communautés d'antan, mais ils n'ont pas désappris la solidarité61. Après en avoir acquis le sens, après l'avoir conservé par l'habitude, ils n'ont pu le perdre même en perdant la foi, car c'était devenu chez eux un instinct social, et les instincts sociaux, lentement formés, sont lents à disparaître. Il faut aussi remarquer que, s'ils étaient entrés dans les nations avec des droits égaux à ceux des nationaux, ils étaient cependant une minorité. Or, le développement de l'associationnisme dans les minorités est une loi, une loi qui peut se ramener à celle de la conservation. Tout groupe, en présence d'une masse, [187] comprend que, s'il veut subsister à l'état de groupe, il doit unir toutes ses forces; pour résister à la pression extérieure, qui menace de le désagréger, il faut qu'il forme un tout compact, en un mot qu'il devienne une minorité organisée. La minorité juive est une minorité organisée; non pas qu'elle ait des chefs, des princes théocratiques, un gouvernement et des lois, mais parce qu'elle est une association de petits groupes, groupes fortement assemblés, et se soutenant mutuellement. Tout Juif trouvera, lorsqu'il la demandera, cette assistance de ses coreligionnaires, à condition qu'on le sente dévoué à la collectivité juive, car, s'il paraît hostile, il ne recueillera que l'hostilité. Le Juif, même lorsqu'il a quitté la synagogue, fait encore partie de la franc-maçonnerie juive62, de la coterie juive, si l'on veut.
Constitués en un corps solidaire, les Juifs se font place plus facilement dans la société actuelle, relâchée et désunie. Les millions de chrétiens par lesquels ils sont entourés pratiqueraient l'appui mutuel au lieu de la lutte égoïste, que l'influence du Juif serait immédiatement anéantie, mais ils ne la pratiquent pas et le Juif doit, sinon dominer, c'est le terme des antisémites, avoir le maximum des avantages sociaux, et exercer cette sorte de suprématie contre laquelle proteste l'antisémitisme, sans pouvoir, pour cela, l'abolir, car elle dépend non seulement de la classe bourgeoise juive, mais aussi de la classe bourgeoise chrétienne.
Lorsque le capitaliste chrétien se voit évincer ou supplanter par le capitaliste juif, il en résulte une animosité violente, et cette animosité se traduit par les griefs déjà énumérés; toutefois, ces griefs ne sont pas le fondement réel de l'antisémitisme économique, fondement que je viens d'établir.
Si on a toujours présents à l'esprit cette idée de la solidarité juive et ce fait que les Juifs sont une minorité organisée, on en concluera que l'antisémitisme est en partie une lutte entre les riches, un combat entre les détenteurs du capital. C'est en effet le chrétien riche, le capitaliste, le commerçant, l'industriel, le financier qui sont lésés par les Juifs, et non les prolétaires, qui ne subissent pas le patronat juif plus durement que le patronat catholique, au contraire, car là, c'est le nombre des patrons qui importe, et ce ne sont pas les Juifs qui sont le nombre. Voilà ce qui explique pourquoi l'antisémitisme est une opinion bourgeoise, et pourquoi il est si peu répandu, sinon à l'état de vague préjugé, dans le peuple et dans la classe ouvrière.
Cette guerre capitaliste ne se manifeste pas de la même façon partout; elle présente deux aspects selon qu'elle provient d'une opposition entre deux formes du capital, ou de la concurrence entre les possesseurs du capital industriel et financier.
Le capital foncier, dans sa lutte contre le capital industriel, est devenu antisémite, parce que le Juif est pour le propriétaire territorial le représentant le plus typique du capitalisme commercial et industriel. Ainsi, en Allemagne, les agrariens protectionnistes sont hostiles aux Juifs qui sont au premier rang des libres-échangistes. Les [188] Juifs sont opposés par essence et par intérêt à la théorie physiocratique qui attribue la souveraineté politique aux possesseurs de la terre, et ils soutiennent la théorie industrielle qui fait du pouvoir l'apanage de l'industrie. Certes, Juifs et agrariens sont peut-être, individuellement, inconscients du rôle qu'ils jouent dans cette bataille économique, mais leur animosité réciproque n'en vient pas moins de là.
Le petit bourgeois, le menu commerçant que l'agio dévore a une plus nette conscience des raisons de son antisémitisme. Il sait que la spéculation effrénée et que les krachs successifs l'ont ruiné, et pour lui encore les plus terribles accapareurs du capital financier et agioteur sont les Juifs, ce qui est d'ailleurs fort exact. Ceux-là mêmes dont la ruine n'est pas venue de la participation à des spéculations dans lesquelles ils auraient été vaincus attribuent quand même leur décadence à l'agio qui a éliminé une grande partie du capital commercial et du capital industriel. Seulement, comme toujours, ils rendent le Juif responsable d'un état de choses dont il est loin d'être l'unique cause.
Quant à l'autre forme de l'antisémitisme économique, elle est plus simple: elle est provoquée par la concurrence directe entre les manieurs d'argent, les commerçants et les industriels juifs et chrétiens. Les capitalistes chrétiens, isolés généralement, se trouvent en face des capitalistes Juifs unis, sinon associés, dans un état de manifeste infériorité, et dans le combat journalier ils sont très fréquemment vaincus par eux. Ils ont donc à souffrir directement du développement de l'industrie et du grand commerce juif, de là, chez eux, une animosité extrême et le désir de réduire la puissance de leurs rivaux heureux. C'est la manifestation la plus violente de l'antisémitisme, la plus âpre, la plus rude, parce qu'elle est l'expression de la défense des intérêts immédiats et égoïstes.
On pourrait voir aussi un signe de l'antisémitisme par suite de la concurrence immédiate et directe, dans les manifestations ouvrières contre les Juifs de Londres ou de New York, mais ce ne serait pas rigoureusement exact. L'émigration russe et polonaise en Angleterre et aux Etats-Unis, émigration qui a amené dans les centres industriels et manufacturiers un nombre considérable d'artisans, a eu pour conséquence un abaissement extrême des salaires, et une application plus dure de Sweating système dans les ateliers et les usines de l'East-End londonien ou de New York. Il en est résulté un mouvement contre les prolétaires juifs, surtout contre les ouvriers tailleurs qui sont en majorité parmi les immigrants, mais ce mouvement n'a rien de spécialement anti-juif, il est analogue à tous les mouvements dirigés par les travailleurs nationaux contre les travailleurs étrangers, par exemple en France contre les ouvriers italiens et belges, que le patronat embauche à des conditions plus avantageuses pour lui63. Il en est de [189] même pour la concurrence bourgeoise. Si elle est nettement antijuive, ce n'est pas seulement parce que les Juifs forment une franc-maçonnerie, une minorité trop bien outillée. En effet, les protestants aussi sont organisés de semblable façon, et cependant, sauf quelques rares cas l'antiprotestantisme ne sévit pas en France, non plus que l'anticatholicisme en Allemagne, où, à leur tour, les catholiques sont une puissante minorité.
Il y a donc une autre cause. Oui, et cette cause est capitale. Les Juifs sont bien une minorité, comme les protestants français, comme les catholiques allemands, mais les protestants en France et les catholiques en Allemagne sont une minorité nationale, tandis que les Juifs sont considérés comme une minorité étrangère et nous ne nous trouvons pas uniquement en présence d'une lutte entre les formes du capital, d'une concurrence entre les possesseurs capitalistes, mais encore nous assistons à une lutte entre le capital national et un capital regardé comme étranger. C'est la permanence de la séculaire lutte. Elle a commencé dans l'antiquité, alors que les villes ioniennes "voulurent obliger les Juifs établis dans leurs murs à renier leur foi ou à supporter le poids des charges publiques64", elle s'est perpétuée pendant tout le Moyen Age, alors que les Juifs apparurent dans les sociétés naissantes comme un peuple qui avait crucifié Dieu, et quand on s'aperçut que cette tribu étrangère avait capté le capital. Lorsque naquit le commerce chrétien, il voulut, lui aussi, écarter un concurrent qui lui semblait d'autant plus dangereux qu'il n'était pas "autochtone"; il y arriva en partie par la constitution des jurandes, des corporations, des maîtrises, c'est-à-dire par l'organisation chrétienne du capital.
Aujourd'hui subsiste encore cette prévention contre les Juifs, prévention secrète, non avouée toujours, instinctive plutôt que raisonnée, atavique et non récemment acquise. On ressent toujours contre les déicides cette acrimonie qui faisait considérer leur richesse d'un mauvais oeil, car on n'estimait pas que cette tribu de mécréants, de meurtriers et de damnés pût légitimement posséder; on croyait qu'elle ne pouvait pas acquérir sans dérober le bien de ceux qui étaient les fils du sol -- tout détenteur du sol s'en considérant comme le fils-- et si l'antisémitisme économique doit être regardé comme une expression des luttes intestines du capital, il ne faut pas perdre de vue qu'il est aussi une manifestation de l'opposition du capital national et du capital étranger.

CHAPITRE XV


LES DESTINÉES DE L'ANTISÉMITISME



Les causes de l'antisemitisme -- L'antisémitisme actuel et l'antijudaïsme d'autrefois -- La cause permanente -- Le Juif étranger et les manifestations de l'antisémitisme -- Le Juif et l'assimilation -- Le Juif et les milieux -- Les modifications du type juif -- La disparition des constantes extérieures -- La disparition des constantes intérieures -- L'état religieux de la synagogue contemporaine -- L'extinction et la ruine du Talmudisme -- Le Juif est un élément absorbé -- La disparition du préjugé religieux contre le Juif -- L'affaiblissement du particularisme et de l'exclusivisme national -- Les progrès du cosmopolitisme -- L'antisémitisme et les transformations économiques -- La lutte contre le capital -- L'union des capitalistes -- Le capital et la révolution -- Les antisémites auxiliaires de la révolution -- La fin de l'antisémitisme.

Telles que nous venons de les étudier, les causes de l'antisémitisme moderne sont nationales, religieuses, politiques et économiques; ce sont des causes profondes qui dépendent non seulement des Juifs, non seulement de ceux qui les entourent, mais encore et surtout de l'état social. Ignorants des véritables origines de leurs sentiments, ceux qui professent l'antisémitisme expliquent leur état d'esprit par des griefs qui ne concordent pas avec les causes que nous avons trouvées; griefs ethniques, griefs religieux, griefs politiques, griefs économiques, tous ces décors de l'antisémitisme ne sont pas fondés. Les uns, comme les griefs ethniques, proviennent d'une fausse conception des races; les autres, comme les griefs religieux et les griefs politiques, sont nés d'une idée incomplète et étroite de l'évolution historique; les derniers enfin. comme les griefs économiques, ont été produits par le besoin de voiler une des luttes du capital. Ni ceux-ci ni ceux-là ne sont justifiés. Il n'est pas exact que le Juif soit un pur Sémite, pas plus que les peuples européens ne sont de purs Aryens. La notion même de Sémite et d'Aryen, impliquant une inégalité respective, ne peut en rien se légitimer; nous avons vu que au sens que l'on attribue à ce mot, il n'y a pas de race, c'est-à-dire pas de collectivité humaine descendant de deux ancêtres primitifs et s'étant développée sans admettre l'intrusion étrangère. L'idée de la pureté de sang, comme fondement de l'unité dans l'association, si elle a eu sa raison d'être alors que l'humanité était composée de minuscules hordes hétérogènes, n'a plus été soutenable dès que ces hordes se sont agrégées pour former des cités. Elle s'est cependant [191] perpétuée, elle est devenue une fiction ethnologique, que les villes antiques ont embellie de légendes, en rapportant la vie de leurs héros fondateurs, fiction qui s'est transformée lorsque se sont fédérées les villes, lorsque se sont formées les nations, mais qui a persisté tout de même, qui a donné naissance à ces généalogies interminables, dont le but était toujours d'établir une filiation commune pour les membres d'un même état.
S'il n'est pas vrai que les Juifs soient une race, il n'est pas juste non plus de les considérer comme la cause des transformations modernes. C'est leur donner une trop haute place, si haute, qu'en réalité les antisémites font plutôt oeuvre de philosémites. Faire d'lsraël le centre du monde, le ferment des peuples, l'agitateur des nations, cela est absurde: c'est cependant ainsi que procèdent les amis et les ennemis des Juifs. Ils leur attribuent, qu'ils s'appellent Bossuet ou qu'ils se nomment Drumont, une importance excessive que la vanité du Juif, cette vanité sauvage et caractéristique, a d'ailleurs acceptée. Il faut cependant en rabattre. Si des monarchies et des empires se sont écroulés, si l'Eglise toute-puissante a vu décroître son autorité que tous les efforts de la bourgeoisie agonisante ne feront pas revivre, si l'indifférence religieuse s'accroît au contraire en même temps que marche la révolution, la faute n'en est pas aux fils de Jacob. Les Juifs n'ont certainement pas créé à eux seuls l'état actuel, seulement ils y sont mieux adaptés, en vertu de qualités ataviques et séculaires, que tous autres. Ils n'ont pas fondé cette société capitaliste, financière, agioteuse, commerciale et industrielle, que tant de causes ont contribué à établir; ils en ont, nonobstant, bénéficié plus que chacun; ils en ont tiré de très précieux, très nombreux et très considérables avantages, et cela, non parce qu'ils ont usé de procédés particulièrement déloyaux ou malhonnêtes, comme les en ont accusés leurs adversaires, mais parce que les siècles, les lois restrictives, les prescriptions religieuses, les conditions politiques et sociales, dans lesquelles ils avaient vécu, les avaient préparés au milieu contemporain et les avaient armés pour la lutte quotidienne d'armes meilleures.
Néanmoins si les Juifs ne sont pas une race, ils ont été jusqu'à nos jours une nation. Ils se sont perpétués avec leurs caractéristiques propres, leur type confessionnel, leur code théologique qui fut en même temps un code social. S'ils ne détruisirent pas le christianisme, s'ils n'organisèrent pas une ténébreuse conspiration contre Jésus, ils donnèrent des armes à ceux qui le combattirent et, dans les assauts donnés à l'Eglise, ils se trouvèrent toujours au premier rang. De même, s'ils ne sapèrent pas -- formés en une vaste société secrète qui aurait durant des siècles poursuivi ses desseins -- les trônes monarchiques, ils fournirent un appoint considérable à la révolution. Ils furent en ce siècle parmi les plus ardents soutiens des partis libéraux, révolutionnaires et socialistes; ils leur apportèrent des hommes comme Lasker et comme Disraeli, comme Crémieux, comme Marx et Lassalle65, sans compter le troupeau obscur des propagandistes; ils les soutinrent par leurs capitaux. Enfin, nous venons de [192] le dire, s'ils n'ont pas, sur les ruines de l'ancien régime, dressé à eux seuls le trône de la bourgeoisie capitaliste triomphante, ils ont aidé à son établissement. Ainsi sont-ils aux deux pôles des sociétés contemporaines. D'un côté ils collaborent activement à cette centralisation extrême des capitaux qui facilitera sans doute leur socialisation, de l'autre ils sont parmi les plus ardents adversaires du capital. Au Juif draineur d'or, produit de l'exil, du Talmudisme, des législations et des persécutions, s'oppose le Juif révolutionnaire, fils de la tradition biblique et prophétique, cette tradition qui anima les anabaptistes libertaires allemands du XVIe siècle et les puritains de Cromwell. Au milieu de toutes les transformations qui ont marqué ce siècle, ils ne sont donc pas restés inactifs, au contraire, et c'est leur activité qui a, non pas provoqué, mais perpétué l'antisémitisme, car l'antisémitisme moderne est l'héritier de l'antijudaïsme du Moyen Age. Jadis aussi, en Espagne, en combattant les Morisques et les Marranes on tenta de réduire les éléments étrangers de la nation espagnole; jadis les Juifs furent considérés comme une tribu étrangère, une horde de déicides, voulant par le prosélytisme insuffler son esprit aux chrétiens, et, de plus, cherchant à saisir cet or dont l'importance commença à apparaître pendant les premières années du Moyen Age. Les manifestations de l'antisémitisme actuel sont, du moins dans l'Europe occidentale66, différentes des manifestations d'autrefois, les griefs ont varié, c'est-à-dire qu'on les a exprimés d'une autre façon, qu'on les a soutenus par des théories scientifiques, anthropologiques et ethnologiques, mais les causes n'ont pas sensiblement changé et l'antisémitisme contemporain ne diffère de l'antijudaïsme d'antan que parce qu'il est moins inconscient, plus raisonneur, plus dogmatique, moins impulsif et plus réfléchi. A la base de l'antisémitisme de nos jours, comme à la base de l'antijudaïsme du XIIIe siècle, se trouvent l'horreur et la haine de l'étranger. C'est là la cause fondamentale de tout antisémitisme, c'est là le motif permanent, celui qu'on trouve à Alexandrie sous les Ptolémée, à Rome au temps de Cicéron, dans les villes grecques de l'Ionie, à Antioche et dans la Cyrénaïque, dans l'Europe féodale et dans les États contemporains que le principe des nationalités anime.
Maintenant, laissons le vieil antijudaisme et ne nous occupons que de l'antisémitisme moderne. Produit d'une action de l'exclusivisme national et d'une réaction de l'esprit conservateur contre les tendances issues de la Révolution, toutes les causes qui l'ont amené ou conservé peuvent se ramener à une seule: les Juifs ne sont pas encore assimilés, c'est-à-dire qu'ils croient encore à leur nationalité. Ils continuent, par la circoncision, par des règles prophylactiques spéciales, par des prescriptions alimentaires, à se différencier de ceux qui les entourent; ils persistent en tant que Juifs, non pas qu'ils ne soient susceptibles de patriotisme, -- les Juifs en certains pays comme en Allemagne ont contribué plus que personne à réaliser l'unité [193] nationales -- mais ils résolvent le problème qui parait insoluble de faire partie intégrante de deux nationalités; s'ils sont Français et s'ils sont Allemands67, ils sont aussi Juifs, et si on leur sait un gré médiocre d'être Allemands et d'être Français, on leur reproche vivement d'être Juifs. On les considère dans tous les États comme les Américains considèrent les Chinois, ainsi qu'une tribu d'étrangers ayant conquis les mêmes privilèges que les autochtones, et ayant refusé de disparaître. On les sent encore différents, et plus les nations s'homogénéisent plus ces différences apparaissent. Dans ce grand mouvement qui conduit chaque peuple à l'harmonie des éléments qui le composent, les Juifs sont des réfractaires, ils sont toujours la nation au cou raide contre laquelle le Législateur lançait ses anathèmes; ils se rattachent à des formes sociales abolies et dont l'autonomie est depuis longtemps détruite. En une certaine mesure, ils sont une nation qui survit à sa nationalité, et depuis des siècles, ils résistent à la mort.
Pourquoi? Parce que tout a contribué de maintenir leurs caractères de peuple; parce qu'ils ont possédé une religion nationale qui eut sa parfaite raison d'être lorsqu'ils formaient un peuple, cessa d'être satisfaisante après la dispersion, mais les maintint à l'écart; parce qu'ils ont fondé dans toute l'Europe des colonies jalouses de leurs prérogatives, attachées à leurs coutumes, à leurs rites, à leurs moeurs; parce qu'ils ont vécu, durant des années, sous la domination d'un code théologique qui les a immobilisés; parce que les lois des pays multiples où ils ont planté leur tente, les préjugés et les persécutions les empêchèrent de se mêler; parce que, depuis le second exode, depuis leur départ de la terre palestinienne, ils ont élevé, et on a élevé autour d'eux d'infranchissables et rigides barrières. Tels qu'ils sont, on les a créés lentement et ils se sont créés, on a fait leur être intellectuel et moral, on s'est appliqué à les différencier et ils s'y sont appliqués de même. Ils craignirent la souillure et on craignit d'être souillé par eux; leurs docteurs refusèrent de les laisser s'unir aux chrétiens et les légistes chrétiens interdirent toute union avec les Juifs; ils s'adonnèrent au trafic de l'or et on leur défendit d'exercer d'autres professions; ils s'éloignèrent du monde et on les contraignit à rester dans des ghettos.
Ils étaient ainsi différents de ceux qui vivaient à leurs côtés, mais, avant leur émancipation, ils échappaient aux regards; ils se tenaient à part, nul n'avait de contact avec eux, on leur avait tracé leur domaine, assigné leur lot, et ils vivaient en marge des sociétés sans gêner en rien la marche générale, car ils ne faisaient pas partie du corps social. Lorsqu'ils furent libérés, ils se répandirent partout, et ils apparurent tels que les âges les avaient faits. On eut devant eux l'impression que l'on ressentirait si l'on voyait soudain les Tziganes du monde se rallier à la civilisation et réclamer leur place. Car on avait changé les conditions dans lesquelles depuis si longtemps les [194] Juifs vivaient, mais on ne les avait pas modifiés eux-mêmes, et il fallait pour une telle oeuvre autre chose que la décision de l'Assemblée nationale. Produit d'une religion et d'une loi, les Israélites ne pouvaient se transformer que si cette loi et cette religion se transformaient.
Ici nous nous trouvons en face d'une objection capitale. Les antisémites ne se bornent pas à dire que le Juif appartient à une race différente, qu'il est un étranger; ils affirment qu'il est un élément inassimilable et irréductible, et si quelques-uns admettent que le Juif peut entrer dans la composition des peuples, ils prétendent que c'est au détriment de ces peuples et que le sémite tue et perd l'aryen, ce qui est d'ailleurs en contradiction avec la théorie antisémitique d'après laquelle toute race supérieure doit subjuguer la race inférieure sans pouvoir être entamée par elle. Les Juifs sont-ils réellement incapables de s'assimiler? Pas le moins du monde, et toute leur histoire prouve le contraire. Elle nous a montré68 combien de Juifs avaient pénétré dans les nations par le baptême, combien nombreuses avaient été les conversions au Moyen Age, combien enfin de Juifs avaient disparu, absorbés par ceux qui les entouraient, venant volontairement au Christ ou ondoyés de force par des moines ou des rois fanatiques, Juifs dont on ne peut pas plus aujourd'hui retrouver des vestiges, qu'on ne peut par exemple trouver trace des Goths, des Alamans, des Suèves, qui, amalgamés à d'autres peuplades encore, ont contribué à former le Français. De tous temps, le Juif, comme tous les sémites, s'est uni à l'aryen, de tous temps il y a eu pénétration réciproque de ces deux races, et rien n'est plus propre à prouver combien l'assimilation est possible. Du reste, pour démontrer que les Juifs ne sont pas assimilables, il faudrait démontrer qu'ils ne sont pas modifiables, car tout être incapable de se modifier ne peut être fondu dans une agglomération humaine, de même que tout aliment réfractaire ne peut entrer dans l'économie du corps. Or, ils ont été constamment transformés par les milieux. Si on trouve entre un Juif espagnol et un Juif russe69 des ressemblances, on trouve aussi des différences, et ces différences n'ont pas été seulement produites par l'adjonction de peuplades étrangères attirées et converties par les Juifs, elles ont été produites aussi par le milieu naturel, par le milieu social et par le milieu moral et intellectuel. Le type juif n'a pas seulement varié dans l'espace, il a varié dans le temps; c'est un truisme de dire que le Juif du ghetto de Rome n'était pas le même que le Juif des troupes de Barkokeba; de même que le Juif de nos grandes capitales européennes n'est point semblable au Juif du Moyen Age. Cependant ces dissemblances que je signale entre Juifs de divers pays et de divers âges sont moins saillantes que les ressemblances; cela prouve que le milieu artificiel dans lequel on a fait vivre le Juif a été plus fort que le milieu naturel; c'est toujours ce qui arrive pour l'homme, car il est moins sensible aux milieux climatériques, contre lesquels il réagit sans cesse qu'aux milieux sociaux. Le Juif n'a pu échapper à cette règle humaine, et ce ne sont pas les neiges de Pologne ou les torrides soleils d'Espa[195]gne qui ont été ses modeleurs principaux. Il a été pétri par les lois politiques des nations et par la religion, religion puissante et terrible, comme toutes les religions rituelles qui remplacent la métaphysique par une Somme législative. Ces lois et cette religion ont été toujours les mêmes pour le Juif; en tous lieux et en tous temps, elles ont été pour lui des constantes, constantes extérieures et constantes intérieures.
Or, depuis cent ans ces constantes ont varié70. Les lois extérieures qui régissaient les Juifs ont cessé d'être; la législation spéciale et uniforme qu'ils subissaient a été abolie, ils sont désormais soumis aux lois des pays dont ils sont des citoyens, et ces lois, étant différentes suivant les latitudes, sont un facteur de différenciation. Avec les lois ont disparu les coutumes: les Juifs ne vivent plus à l'écart, ils participent à la vie commune, ils ne sont plus étrangers aux civilisations qui les ont accueillis, ils n'ont plus une littérature spéciale, des moeurs particulières, singulières et caractérisantes; ils ont accepté les façons de vivre des nations diverses entre lesquelles ils sont distribués. Comme ces façons sont différentes, elles différencient encore les Juifs, et des dissemblances de plus en plus grandes naissent désormais entre eux. Ils s'éloignent tous les jours de ce type professionnel et confessionnel qui existe encore, mais qui, fatalement, nécessairement, tend à disparaître, et n'est maintenu que par les constantes intérieures c'est-à-dire par la religion, par les rites et les habitudes qui en dépendent.
Or, aujourd'hui, les pratiques religieuses des Juifs varient avec les divers pays. Tandis que, dans la Galicie, par exemple, les plus minutieuses observances du culte sont pratiquées, en France, en Angleterre, en Allemagne elles sont réduites au minimum. Si l'étude du Talmud est toujours en honneur en Pologne, en Russie, dans certaines parties de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie, elle est tombée en complète désuétude dans tous les autres pays. Entre le Juif français émancipé et le Juif galicien talmudiste, le fossé se creuse tous les jours, et encore, de cette façon, il se crée des différences en Israël, différences que l'on peut aussi observer entre les Juifs des synagogues réformées et ceux des synagogues orthodoxes. Mais, ce qui est plus important, l'esprit talmudique disparaît lentement; les écoles talmudiques persistantes se ferment tous les jours dans l'Europe occidentale; le Juif contemporain ne sait même plus lire l'hébreu. Débarrassée des liens rabbanites la synagogue ne professe plus qu'une sorte de déisme cérémonial; chez le Juif moderne, ce déisme s'affaiblit de plus en plus; tout Juif émancipé est prêt pour le rationalisme, et ce n'est pas seulement le talmudisme qui meurt, c'est la religion juive qui agonise. Elle est la plus vieille des religions existantes, il semble qu'elle doive être la première à disparaître. Au contact direct de la société chrétienne, elle s'est désagrégée. Pendant longtemps elle avait subsisté, comme subsistent ces corps que l'on soustrait à la lumière et à [196] l'air; on a ouvert les fenêtres du caveau dans lequel elle dormait, le soleil et le vent sont entrés et elle s'est dissoute.
Avec la religion juive s'évanouit l'esprit juif. Cet esprit anima encore Heine et Boerne, Marx et Lassalle, mais ils avaient été élevés encore à la juive, ils avaient été bercés par des traditions que les jeunes Juifs d'aujourd'hui ignorent et dédaignent, et maintenant il n'y a plus, ou du moins il tend à ne plus y avoir, de personnalité juive.
Ainsi, ces Juifs composés de diverses couches dissemblables, que de semblables conditions de vie extérieure, de semblables préoccupations intellectuelles, de semblables formes religieuses, morales et sociales avaient unifiés, ces Juifs retournent à l'hétérogénéité. Les constantes qui les avaient formés devenant des variables, l'artificielle uniformité disparaît, parce que disparaissent la foi juive, les pratiques juives, l'esprit juif, et avec cet esprit, ces pratiques, cette foi, les Israélites eux-mêmes s'évanouissent. Ce que n'ont pu faire les persécutions, l'affaiblissement des croyances religieuses, partant des croyances nationales, l'a accompli. Le Juif libéré, soustrait aux codes exceptionnels et au talmudisme ankylosant, est un élément absorbé, bien loin que d'être un élément absorbant. En certains pays, comme aux Etats-Unis, "la distinction entre Juifs et chrétiens s'efface rapidement71", elle s'effacera de jour en jour, car de jour en jour les Juifs abandonneront leurs antiques préjugés, leurs rites séparatistes, leurs prescriptions prophylactiques et alimentaires. Ils ne se croiront plus destinés à persister en tant que peuple, ils n'imagineront plus, imagination touchante peut-être, mais absurde, qu'ils ont un rôle éternel à remplir. Un temps viendra où ils seront complètement éliminés, où ils seront dissous au sein des peuples, comme les Phéniciens qui, après avoir semé leurs comptoirs à travers l'Europe, disparurent sans laisser de trace. En ce temps-là aussi l'antisémitisme aura vécu, mais le moment n'est pas proche. Encore, le nombre des Juifs judaïsants est considérable, et, tant qu'ils subsisteront, il semble que l'antisémitisme devra persister. Cependant l'antisémitisme n'est pas uniquement provoqué par Israël; il est le produit de causes religieuses, nationales et économiques, causes indépendantes des Juifs; ces causes sont susceptibles elles aussi de se modifier et même de disparaître, nous pouvons de nos jours constater leur affaiblissement.
Si le judaïsme s'affaiblit, ni le catholicisme ni le protestantisme ne se fortifient, et l'on peut dire que toute forme positive de la religion perd de sa puissance. On croit pouvoir affirmer le contraire pour la religion chrétienne, mais on est d'abord en cela victime d'une illusion, on est ensuite guidé par des intérêts particuliers. Comme a dit Guyau72: "La religion a trouvé des défenseurs sceptiques qui la soutiennent tantôt au nom de la poésie et de la beauté esthétique des légendes, tantôt au nom de leur utilité pratique." Le néomysticisme est un résultat de ce besoin de poésie et de beauté esthétique qui croit ne pouvoir se satisfaire que par l'illusion religieuse. Quant à l'utilité pratique de la religion, nous la voyons désormais soutenue par la bourgeoisie capitaliste qui a attaqué les croyances [197] religieuses tant que celles-ci ont soutenu les partisans des régimes anciens et qui, désormais, appelle la foi à son secours pour consolider son pouvoir et défendre ses privilèges. Mais ce ne sont là que des manifestations artificielles, et le sentiment religieux positif, déterminé, limité, s'éteint tous les jours. On marche d'un côté vers une sorte d'antireligiosisme matérialiste étroit et sot, de l'autre on aboutit à cette irréligion philosophique et morale qui sera "un degré supérieur de la religion et de la civilisation même73". En même temps que ces tendances s'affirment, les préjugés religieux tendent à s'éteindre, et le préjugé contre le Juif, préjugé aussi persistant que le préjugé du catholique contre le protestant, et du Juif contre le chrétien, ne peut pas être le seul à permaner. Il va diminuant d'intensité et, bientôt sans doute on ne tiendra plus tout Israélite pour responsable des affres de Jésus sur le Calvaire. Avec l'extinction progressive des préventions religieuses, une des causes d'antisémitisme s'évanouira et ainsi l'antisémitisme perdra de sa violence; seulement il durera tant que dureront les causes nationales et les causes économiques.
Mais le particularisme et l'égoisme national, si forts, si puissants qu'ils soient encore, présentent des signes de décadence. D'autres idées sont nées qui, tous les jours, acquièrent plus de force; elles imprègnent les esprits, s'impriment dans les cervelles, engendrent des conceptions nouvelles, de nouvelles formes de pensées. Si le principe des nationalités est encore un principe directeur de la politique, on ne fait plus de la haine contre l'étranger un dogme brutal et irraisonné74. Il se crée une culture commune aux peuples civilisés, une culture humaine au-dessus de la culture française, de la culture allemande, de la culture anglaise; la science, la littérature, les arts deviennent internationaux, non qu'ils perdent ces caractéristiques qui en font le charme et le prix, et qu'ils visent à une uniformité fâcheuse, mais ils sont animés d'un même esprit. La fraternelle des peuples, qui était jadis une chimère inattingible, peut être rêvée sans folie; le sentiment de la solidarité humaine se fortifie, le nombre des penseurs et des écrivains qui travaillent à le renforcer augmente tous les jours; les nations se rapprochent les unes des autres, elles peuvent mieux se connaître, mieux s'aimer et s'estimer; la facilité des relations et des communications favorise le développement du cosmopolitisme; ce cosmopolitisme unira un jour les races les plus diverses, il leur permettra de se fédérer en de pacifiques unions: à l'égoïsme patriotique, il substituera l'altruisme international. De cette diminution de l'exclusivisme national, les Juifs bénéficieront encore, d'autant qu'elle coïncidera avec l'affaiblissement de leurs caractères distinctifs, et les progrès de l'internationalisme amèneront la décadence de l'antisémitisme. En même temps que les Juifs verront décroître les préventions nationalistes, ils verront les causes économiques de l'antisémitisme diminuer de puissance. On combat les Juifs parce qu'ils représentent un capital que l'on dit étranger, on peut donc supposer que le jour où l'animosité contre l'étranger aura disparu, le capital juif ne sera [198] plus en butte aux attaques du capital chrétien. Malgré cela, la concurrence n'en subsistera pas moins et, toujours. ceux des Juifs qui se seront maintenus auront à pâtir des sentiments hostiles que cette concurrence fomentera contre eux.
Mais d'autres événements, d'autres transformations peuvent amener la disparition de ces causes économiques. Dans la lutte qui est engagée entre le prolétariat et la société industrielle et financière, on verra peut-être les capitalistes juifs et chrétiens oublier leurs dissentiments et s'unir contre l'ennemi commun. Toutefois, si les conditions sociales actuelles devaient persister, il n'y aurait là qu'une trêve, mais de la bataille qui se livre maintenant, le capital ne paraît pas devoir sortir vainqueur. Fondée sur le mensonge, sur l'intérêt, sur l'égoïsme, sur l'injustice et sur le dol, la société actuelle est destinée à périr. Quelque brillante qu'elle paraisse, aussi resplendissante qu'elle soit, raffinée, luxueuse et superbe, elle est frappée à mort; moralement elle est condamnée. La bourgeoisie qui détient la force politique, parce qu'elle détient la force économique, usera vainement de ses pouvoirs, en vain elle fera appel à toutes les armées qui la défendent, à tous les tribunaux qui la gardent, à tous les codes qui la protègent, elle ne pourra résister aux lois inflexibles qui, de jour en jour, tendent à substituer la propriété commune à la propriété capitaliste.
Tout concourt à amener ce résultat. De ses propres mains la classe des possédants se déchire; si une catégorie de possesseurs veut égoïstement se défendre, elle combat inconsciemment contre elle-même, et pour l'avènement de ses ennemis. Toute lutte intestine des détenteurs du capital ne peut qu'être utile à la révolution. En dénonçant les capitalistes juifs, les capitalistes chrétiens se dénoncent eux-mêmes, et ils contribuent à ruiner les fondements de cet état dont ils sont les plus ardents défenseurs. Ironie des choses, l'antisémitisme qui est professé surtout par les conservateurs, par ceux qui reprochent aux Juifs d'avoir été les auxiliaires des Jacobins de 89, des libéraux et des révolutionnaires de ce siècle, l'antisémitisme se fait l'allié de ces mêmes révolutionnaires; M. Drumont en France, M. Pattaï en Hongrie, MM. Stoecker et de Boeckel en Allemagne oeuvrent pour ces démagogues et ces révoltés qu'ils prétendent combattre. Ce mouvement, réactionnaire à l'origine, se transforme au profit de la révolution. L'antisémitisme excite la classe moyenne, le petit bourgeois, et le paysan quelquefois, contre les capitalistes juifs, mais ainsi il les mène doucement au socialisme, il les prépare à l'anarchie, les conduit à la haine de tous les capitalistes et surtout du capital.
Ainsi, inconsciemment, l'antisémitisme prépare sa propre ruine, il porte en lui son germe de destruction, et cela inévitablement, puisque, en ouvrant la voie au socialisme et au communisme, il travaille à éliminer non seulement les causes économiques, mais encore les causes religieuses et nationales qui l'ont engendré et qui disparaîtront avec la société actuelle dont elles sont les produits.
Telles sont les destinées probables de l'antisémitisme contemporain. J'ai tenté de montrer comment il se rattachait à l'ancien antijudaisme, comment il avait persisté après l'émancipation des Juifs, comment il avait grandi et quelles avaient été ses manifestations. J'ai essayé d'en déterminer les raisons, et après les avoir établies, j'ai voulu prévoir son avenir. De toutes façons il me parait destiné à périr, et il périra pour toutes les raisons que j'ai indiquées: parce que le Juif se transforme, parce que les conditions religieuses, politiques, sociales et économiques changent, mais il périra surtout parce qu'il est une des manifestations persistantes et dernières du vieil esprit de réaction et d'étroit conservatisme qui essaie vainement d'arrêter l'évolution révolutionnaire.

 

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