AAARGH
Les Juifs agents révolutionnaires -- Le Juif du Moyen Age
et l'incrédulité -- Le rationalisme juif et la foi
chrétienne -- Les Juifs et les sociétés secrètes
-- Les Juifs dans la Révolution française et dans
les révolutions du siècle -- Les Juifs et le socialisme
-- Les transformations politiques, sociales et religieuses de
la société contemporaine -- Les griefs des conservateurs
et l'antisémitisme -- Le Juif perturbateur et dissolvant
-- La judaïsation des peuples chretiens et l'affaiblissement
de la foi -- Le Juif est-il encore antichrétien? -- La
persistance des préjugés contre les Juifs -- Le
meurtre rituel -- Les Juifs et le Talmud -- La Synagogue et l'indifference
religieuse chez les Juifs -- Les Juifs émancipés
-- Les Juifs, le libéralisme et l'anticléricalisme
--Le Judaïsme et l'Etat chrétien -- La lutte moderne
-- Esprit conservateur et esprit révolutionnaire -- Tradition
et transformation -- L'âge de transition et l'antisémitisme
-- Le Juif dans la société.
Ainsi, le grief des antisémites paraît fondé:
le Juif a l'esprit révolutionnaire, conscient ou non, il
est un agent de révolution. Toutefois le grief se complique,
car l'antisémitisme accuse les Juifs d'être la cause
des révolutions. Examinons ce que vaut cette accusation.
Tel qu'il était, avec ses dispositions, avec ses tendances,
il était inévitable que le Juif jouât un rôle
dans les révolutions: il l'a joué. Dire, avec la
plupart des adversaires d'Israël, que toute perturbation,
toute révolte, tout bouleversement vient du Juif, a été
causé, provoqué par le Juif et que si les gouvernements
changent et se transforment, c'est parce que le Juif a préparé
ces changements et ces transformations dans ses conseils mystérieux,
cela est excessif. Affirmer une telle chose, c'est méconnaître
les plus élémentaires des lois historiques, c'est
attribuer à un élément infime une part injustifiée,
c'est ne voir qu'une des plus minimes faces de l'histoire tout
en en négligeant les mille côtés. Le dernier
Juif fût mort en défendant les remparts de Sion,
que la destinée des sociétés n'eût
pas été changée; dans cette prodigieuse résultante
qui est le progrès, la composante juive eût pu manquer,
l'état social eût évolué quand même;
d'autres facteurs eussent [163] remplacé le facteur juif
et accompli son oeuvre économique. La Bible restant et
le christianisme aussi, l'oeuvre intellectuelle et morale du Juif
se fût faite sans lui. Le Juif n'est donc pas le moteur
du monde, l'hélice grâce à laquelle nous marchons
vers une rénovation; toutefois ceux qui, par prudence,
nous le montrent comme étant sans importance aucune, et
ceux qui, allant plus loin encore, affirment le conservatisme
du Juif, commettent une erreur aussi grave que l'erreur des antisémites.
Le Juif est conservateur, dit-on. Il faut encore expliquer dans
quel sens et de quelle manière. Il est conservateur vis-à-vis
de lui-même, conservateur de ses traditions, de ses rites,
de ses coutumes, à tel point conservateur qu'il s'est immobilisé
et que nous pourrions revivre la vie du Moyen Age dans les juiveries
de Galicie, de Pologne et de Russie. Mais c'est en réalité
moins le Juif que le Talmudisme qui est conservateur. Nous venons
de le voir, c'est seulement le Talmud qui peut vaincre le Juif,
dompter ses instincts de révolte, et l'étude du
Talmud, étude exclusive, obligatoire, le détourna
de puiser dans la Bible: les docteurs tuèrent les prophètes.
Cependant il ne faut pas oublier que les Talmudistes furent à
un moment des philosophes et des philosophes rationalistes1. Au Xe siècle,
les Rabbanites, que les Karaïtes avaient d'ailleurs précédé
dans cette voie, voulurent soutenir la religion par la philosophie.
Saadia, gaon de Sora, soutint qu'à côté "de
l'autorité de l'écriture et de la tradition"
il y avait l'autorité de la raison et il proclama "non
seulement le droit, mais aussi le devoir, d'examiner la croyance
religieuse2".
Au XIe siècle, Ibn Gebirol, l'Avicebron des scolastiques,
donna par sa Source de vie une impulsion à la philosophie
arabe, et j'ai parlé de Maïmonide et de son oeuvre.
Ce sont ces rationalistes et ces philosophes qui, du Xe au XVe
siècle, jusqu'à la Renaissance, furent les auxiliaires
de ce qu'on pourrait appeler la révolution générale
dans l'humanité. Ils aidèrent, en une certaine mesure,
l'homme à se débarrasser des liens religieux et,
s'ils n'eurent peut-être pas, aux débuts de cette
période, la conscience très nette de leur oeuvre,
ils ne l'accomplirent pas moins. En ce temps où le catholicisme
et la foi chrétienne étaient le fondement des états,
les combattre ou fournir des armes à ceux qui les attaquaient,
c'était faire oeuvre de révolutionnaire. Or, des
théologiens qui en appelaient à la raison pour soutenir
des dogmes ne pouvaient aboutir qu'au contrôle de ces dogmes,
et par conséquent à leur ébranlement. L'exégèse,
le libre examen sont fatalement destructeurs, et ce sont les Juifs
qui ont créé l'exégèse biblique, ce
sont eux qui, les premiers, ont critiqué les symboles et
les croyances chrétiennes. Déjà, les Juifs
palestiniens avaient réprouvé l'incarnation qu'ils
regardaient comme une déchéance divine, par conséquent
impossible, idée reprise plus tard par Spinoza dans son
Traité théologico-politique. La polémique
juive antichrétienne se basa là-dessus et sur des
arguments positivistes si je puis dire. Nous avons un modèle
de ces derniers dans le Contre Celse [164] d'Origène;
or nous savons que Celse avait emprunté ses objections
rationalistes aux Juifs de son temps, et j'ai montré dans
ce livre3
l'importance de la littérature des controversistes du Moyen
Age. Si on les étudiait de près. on trouverait chez
eux toutes les critiques des exégètes de notre époque.
On pourrait toutefois faire observer, pour contester le rôle
révolutionnaire des Juifs, que la plus grande partie de
leur exégèse ne pouvait s'adresser qu'aux Juifs
et que, par conséquent elle n'était pas perturbatrice,
d'autant que l'Israélite savait la concilier avec la minutie
de ses pratiques et l'intégrité de sa foi. Ceci
n'est point toutefois exact, et les doctrines juives sortirent
de la synagogue de deux façons différentes, d'abord
les Juifs purent, grâce aux controverses publiques, exposer
à tous leurs idées; ensuite ils furent les propagateurs
de la philosophie arabe et, au XIIe siècle, ses commentateurs
lorsqu'on condamna dans les mosquées Al Farabi et Ibn Sina,
et lorsque les sectes musulmanes orthodoxes livrèrent au
bûcher les écrits des Aristotéliciens arabes.
Les Juifs dès lors traduisirent en hébreu les traités
des Arabes et ceux d'Aristote, et ce sont ces traductions, à
leur tour traduites en latin, qui permirent aux scolastiques,
dont les plus renommés "tels qu'Albert le Grand et
saint Thomas d'Aquin, étudièrent les oeuvres d'Aristote
dans les versions latines faites de l'hébreu4" de connaître la pensée
grecque.
Les Juifs ne se bornèrent pas là. Ils appuyèrent
le matérialisme arabe qui ébranla si fortement la
foi chrétienne et répandit l'incrédulité,
à ce point qu'on affirma l'existence d'une société
secrète ayant juré la destruction du christianisme5. Pendant ce
XIIIe siècle, où s'élabora la Renaissance
humaniste, sceptique et païenne, où les Hofenstaufen
soutinrent la science aux dépens du dogme et encouragèrent
l'épicuréisme, les Israélites furent au premier
rang des exégètes, des rationalistes. A cette cour
de l'Empereur Frédéric II, "centre d'indifférence
religieuse", ils furent choyés, bien accueillis et
écoutés. C'est eux, ainsi que l'a montré
Renan6, qui
créèrent L'Averroïsme, c'est eux qui firent
la célébrité de cet Ibn-Roschd, cet Averroës
dont l'influence fut si grande, et sans doute contribuèrent-ils
à répandre les "blasphèmes" des
impies arabes, blasphèmes qu'encourageait l'Empereur. amoureux
de science et de philosophie, que les théologiens symbolisèrent
par le blasphème des Trois Imposteurs: Moïse, Jésus
et Mahomet, et que concrétisèrent ces paroles des
Soufis arabes
"Qu'importe la caaba du Musulman, la synagogue du Juif ou
le couvent du chrétien", et M. Darmesteter a eu raison
d'écrire: "Le Juif a été le docteur
de l'incrédule, tous les révoltés de l'esprit
sont venus a lui, dans l'ombre ou à ciel ouvert. Il a été
à l'oeuvre dans l'immense atelier de blasphème du
grand empereur Frédéric et des princes de Souabe
ou d'Aragon7."
Chose digne de remarque, si d'une part les Juifs averroïstes,
incrédules, sceptiques et blasphémateurs sapèrent
le christianisme en répan[165]dant le matérialisme
et le rationalisme, ils générèrent cet autre
ennemi des dogmes catholiques: le panthéisme. En effet,
le Fons vitae d'Avicebron fut la source où puisèrent
de nombreux hérétiques. Il est possible, probable
même, que David de Dinant et Amaury de Chartres aient été
influencés par le Fons vitae, qu'ils connurent d'après
la traduction latine faite au XIIe siècle par l'archidiacre
Dominique Gundissalinus, et assurément Giordano Bruno a
fait des emprunts à cette Source de Vie, d'où
son panthéisme dérive en partie8.
Si donc les Juifs ne furent pas la cause de l'ébranlement
des croyances, de l'affaiblissement de la foi, ils peuvent être
comptés parmi ceux qui amenèrent cette décrépitude
et les changements qui s'ensuivirent. Ils n'eussent pas existé
que les Arabes et les théologiens hétérodoxes
les eussent remplacés, mais ils existèrent, et existant,
ils ne furent pas inactifs. D'ailleurs, leur esprit travaillait
au-dessus d'eux, et la Bible devint l'utile servante du libre
examen. La Bible fut l'âme de la réforme, elle fut
l'âme de la révolution religieuse et politique anglaise;
c'est la Bible à la main que Luther et les révoltés
anglais préparèrent la liberté, c'est par
la Bible que Luther, Mélanchton et d'autres encore vainquirent
le joug de la théocratie romaine, et la tyrannie dogmatique;
ils les vainquirent aussi par l'exégèse juive que
Nicolas de Lyra avait transmise au monde chrétien. Si
Lyra non Lyrasset, Lutherus non saltasset, disait-on, et Lyra
était l'élève des Juifs; il était
tellement pénétré de leur science exégétique
qu'on l'a cru Juif lui-même. Là encore, les Juifs
ne furent pas la cause de ]a Réforme, et il serait absurde
de le soutenir, mais ils en furent les auxiliaires. Voilà
ce qui doit séparer l'historien impartial de l'antisémite.
L'antisémite dit: le Juif est le "préparateur,
le machinateur, l'ingénieur en chef des révolutions9"; l'historien
se borne à étudier la part que le Juif, étant
donné son esprit, son caractère, la nature de sa
philosophie et de sa religion, a pu prendre au procès et
aux mouvements révolutionnaires. J'entends par procès
révolutionnaire la marche idéologique de la révolution,
ou plutôt de ce que les conservateurs appellent la révolution,
et qui peut se représenter d'un côté par la
destruction lente de l'état chrétien et l'affaiblissement
de l'autorité religieuse, d'un autre côté
par une évolution économique. Je viens d'indiquer
très brièvement quel avait été le
rôle idéologique du Juif pendant le Moyen Age, au
moment de la Réforme et pendant la Renaissance italienne
où des Juifs averroïstes, comme Elie del Medigo, professèrent
à cette université de Padoue, dernier refuge de
la philosophie arabe10.
On pourrait le poursuivre en montrant par exemple ce que Montaigne,
ce demi-juif, doit à ses origines, et s'il n'en tira pas
son scepticisme et son incrédulité.
Il faudrait encore étudier le rationalisme exégétique
de Spinoza et [166] ses rapports avec la critique chrétienne
des livres sacrés; il faudrait montrer quels sont les éléments
juifs de la métaphysique de celui que ses contemporains
présentèrent comme le prince des athées11 et qui fut,
selon Schleiermacher, ivre de Dieu, il faudrait enfin suivre l'influence
du spinosisme dans la philosophie, surtout à la fin du
XVIIIe siècle et au commencement du XIXe siècle,
quand ce petit Hébreu rachitique, polisseur de verres,
devint le maître et le "refuge ordinaire" de Goethe12, le saint
qu'adorèrent Novalis et Schleiermacher, l'inspirateur des
premiers romantiques et des métaphysiciens allemands.
De même, dans tout le terrible antichristianisme du XVIIIe
siècle, il importerait d'examiner quel fut l'apport, je
ne dis pas du Juif, mais de l'esprit juif. Il ne faut pas oublier
qu'au XVIIe siècle, les savants, les érudits comme
Wagenseil, comme Bartolocci, comme Buxtorf, comme Wolf, firent
sortir de l'oubli les vieux livres de polémique hébraïque,
ceux qui attaquaient la trinité, l'incarnation, tous les
dogmes et tous les symboles, avec l'âpreté judaïque,
et la subtilité que possédèrent ces incomparables
logiciens que forma le Talmud. Non seulement ils publièrent
les traités dogmatiques et critiques, les Nizzachon et
les Chizuk Emuna13,
mais encore ils traduisirent les libelles blasphématoires,
les vies de Jésus, comme le Toledot Jeschu et le
XVIIIe siècle répéta sur Jésus et
sur la Vierge les fables et les légendes irrespectueuses
des pharisiens du IIe siècle, qu'on retrouve à la
fois dans Voltaire et dans Parny, et dont l'ironie rationaliste,
âcre et positive, revit dans Heine, dans Boerne et dans
Disraëli, comme la puissance de raisonnement des docteurs
renaît dans Karl Marx et la fougue libertaire des révoltés
hébraïques dans l'enthousiaste Ferdinand Lassale.
Mais je n'ai esquissé là, à gros traits,
que la fonction du Juif dans le développement de certaines
idées qui contribuèrent à la révolution
générale; je n'ai pas dit comment il se montra dans
l'action révolutionnaire et de quelle façon il y
aida. Qu'il ait été un ferment d'évolution
économique, je pense l'avoir déjà montré
à plusieurs reprises14;
fut-il aussi ce que les conservateurs l'accusent d'avoir été;
c'est-à-dire un agent de désordre: l'ordre et l'harmonie
étant représentés par la monarchie chrétienne.
S'il en fallait croire Barruel, Crétineau-Joly, Gougenot
des Mousseaux, Dom Deschamps, Claudio Jannet, tous ceux qui ne
voient dans l'histoire que l'oeuvre des sociétés
secrètes, l'importance des Juifs dans les révolutions
et les bouleversements sociaux serait capitale. Or il est impossible
d'admettre cette conception pseudohistorique. Assurément,
pendant les dernières années du XVIIIe siècle,
les associations clandestines prirent une grande importance; si
elles ne [167] furent pas les élaboratrices des théories
humanitaires, rationalistes et antiautoritaires, elles les propagèrent
merveilleusement, et en outre elles furent de grandes agitatrices.
On ne peut nier que l'illuminisme et le martinisme n'aient été
de puissants préparateurs de révolutions, mais ils
ne prirent précisément de l'importance que lorsque
dominèrent les théories qu'ils représentaient
et loin d'être les causes de cet état d'esprit qui
fonda la Révolution, ils en furent un des effets, effet
qui retentit à son tour sur la marche des événements.
Quels furent maintenant les rapports des Juifs et de ces sociétés
secrètes? Voilà qui n'est pas facile à élucider,
car les documents sérieux nous manquent. Évidemment
ils ne dominèrent pas dans ces associations, comme le prétendent
les écrivains que je viens de nommer, ils ne furent pas
"nécessairement l'âme, le chef, le grand-maître
de la maçonnerie" ainsi que l'affirme Gougenot des
Mousseaux15.
Il est certain cependant qu'il y eut des Juifs au berceau même
de la franc-maçonnerie, des Juifs kabbalistes, ainsi que
le prouvent certains rites conservés; très probablement,
pendant les années qui précédèrent
la Révolution française, ils entrèrent en
plus grand nombre encore dans les conseils de cette société,
et fondèrent eux-mêmes des sociétés
secrètes. Il y eut des Juifs autour de Weishaupt, et Martinez
de Pasqualis, un Juif d'origine portugaise, organisa de nombreux
groupes illuministes en France et recruta beaucoup d'adeptes16 qu'il initiait
au dogme de la réintégration. Les loges martinezistes
furent mystiques, tandis que les autres ordres de la franc-maçonnerie
étaient plutôt rationalistes; ce qui peut permettre
de dire que les sociétés secrètes représentèrent
les deux côtés de l'esprit juif: le rationalisme
pratique et le panthéisme, ce panthéisme qui, reflet
métaphysique de la croyance au dieu un, aboutit parfois
à la théurgie kabbalistique. On montrerait facilement
l'accord de ces deux tendances, l'alliance de Cuzotte, de Cagliostro17, de Martinez,
de Saint-Martin, du comte de Saint-Germain, d'Eckartshausen, avec
les encyclopédistes et les jacobins, et la façon
dont, malgré leur opposition, ils arrivèrent au
même résultat, c'est-à-dire l'affaiblissement
du christianisme. Cela, encore une fois, servirait uniquement
à prouver que les Juifs purent être les bons agents
des sociétés secrètes, parce que les doctrines
de ces sociétés secrètes s'accordaient avec
leurs propres doctrines, mais non qu'ils en furent les initiateurs.
Le cas de Martinez de Pasqualis est tout à fait spécial,
et toutefois il ne faut pas oublier qu'avant d'organiser ses loges,
Martinez était déjà initié aux mystères
de l'illuminisme de la Rose-Croix.
Pendant la période révolutionnaire, les Juifs ne
restèrent pas inactifs. Étant donné leur
petit nombre à Paris, on les voit occuper une place considérable,
comme électeurs de section, officiers de légion
ou assesseurs, etc. Ils ne sont pas moins de dix-huit à
Paris, et il faudrait dépouiller les archives de province
pour déterminer leur rôle général.
Parmi ces dix-huit, quelques-uns même méritent d'être
signalés. Ainsi le chirurgien Joseph Ravel, membre du conseil
général de la Commune, [168] qui fut exécuté
après le Neuf Thermidor, Isaac Calmer, président
du comité de surveillance de Clichy, exécuté
le 29 messidor an Il; enfin Jacob Pereyra, ancien commissaire
du pouvoir exécutif de la Belgique auprès de Dumouriez,
et qui, membre du parti des Hébertistes, fut jugé
et condamné en même temps qu'Hébert et exécuté
le 4 germinal an II18.
Nous avons vu comment, groupés autour du Saint-Simonisme,
ils achevèrent la révolution économique dont
1789 avait été une étape19 et quelle fut l'importance dans l'école
d'Olinde Rodrigues, de d'Eichtal et d'Isaac Péreire. Pendant
la seconde période révolutionnaire, celle qui part
de 1830, ils montrèrent plus d'ardeur encore que pendant
la première. Ils y étaient d'ailleurs directement
intéressés, car, dans la plupart des États
de l'Europe, ils ne jouissaient pas encore de la plénitude
de leurs droits. Ceux-là mêmes d'entre eux qui n'étaient
pas révolutionnaires par raisonnement et tempérament
le furent par intérêt; en travaillant pour le triomphe
du libéralisme, ils travaillaient pour eux. Il est hors
de doute que par leur or, par leur énergie, par leur talent,
ils soutinrent et secondèrent la révolution européenne.
Durant ces années, leurs banquiers, leurs industriels,
leurs poètes, leurs écrivains, leurs tribuns, mus
par des idées bien différentes d'ailleurs, concoururent
au même but. "On les vit, dit Crétineau-Joly20, barbe inculte
et le dos voûté, l'oeil ardent, parcourir en tous
sens ces malheureuses contrées. Ce n'était pas la
soif du luxe qui, contrairement à leurs habitudes, leur
prêtait une pareille activité. Ils s'imaginaient
que le christianisme ne résisterait pas aux innombrables
attaques auxquelles la société se trouvait en butte
et ils accouraient demander à la croix du Calvaire une
réparation de 1840 années de souffrance méritées."
Ce n'était pourtant pas ce sentiment qui poussait Moses
Hess, Gabriel Riesser, Heine et Boerne en Allemagne, Manin en
Italie, Jellinek en Autriche, Lubliner en Pologne, bien d'autres
encore, qui combattirent pour la liberté, et voir dans
cette universelle agitation, qui secoua l'Europe jusqu'après
1848, l'oeuvre de quelques Juifs désireux de se venger
du Galiléen est une conception étrange; mais quelle
que soit la fin poursuivie, fin intéressée ou fin
idéale, les Juifs furent à cette époque parmi
les plus actifs, les plus infatigables propagandistes. On les
trouve mêlés au mouvement de la Jeune Allemagne;
ils furent en nombre dans les sociétés secrètes
qui formèrent l'armée combattante révolutionnaire,
dans les loges maçonniques, dans les groupes de la Charbonnerie,
dans la Haute Vente romaine, partout, en France, en Allemagne,
en Suisse, en Autriche, en Italie.
Quant à leur action et à leur influence dans le
socialisme contemporain, elle fut et elle est, on le sait, fort
grande, on peut dire que les Juifs sont aux deux pôles de
la société contemporaine. Ils ont été
parmi les fondateurs du capitalisme industriel et financier et
ils ont [169] protesté avec la véhémence
la plus extrême contre ce capital. A Rothschild correspondent
Marx et Lassale; au combat pour l'argent, le combat contre l'argent,
et le cosmopolitisme de l'agioteur devient l'internationalisme
prolétarien et révolutionnaire. C'est Marx qui donna
l'impulsion à l'Internationale par le manifeste de 1847,
rédigé par lui et Engels, non qu'on puisse dire
qu'il "fonda" l'Internationale, ainsi que l'ont affirmé
ceux qui considèrent toujours l'Internationale comme une
société secrète dont les Juifs furent les
chefs, car bien des causes amenèrent la constitution de
l'Internationale, mais Marx fut l'inspirateur du meeting ouvrier
tenu à Londres en 1864, et d'où sortit l'association.
Les Juifs y furent nombreux, et dans le conseil général
seulement on trouve Karl Marx, secrétaire pour l'Allemagne
et pour la Russie, et James Cohen, secrétaire pour le Danemark21. Beaucoup
de Juifs affiliés à l'Internationale jouèrent
plus tard un rôle pendant la Commune22 où ils retrouvèrent
d'autres coreligionnaires.
Quant à l'organisation du parti socialiste, les Juifs y
contribuèrent puissamment. Marx et Lassalle en Allemagne23, Aaron Libermann
et Adler en Autriche, Dobrojanu Ghérea en Roumanie, Gompers,
Kahn et de Lion aux Etats-Unis d'Amérique, en furent ou
en sont encore les directeurs ou les initiateurs. Les Juifs russes
doivent occuper une place à part dans ce bref résumé.
Les jeunes étudiants, à peine évadés
du ghetto, participèrent à l'agitation nihiliste;
quelques-uns -- parmi lesquels des femmes -- sacrifièrent
leur vie à la cause émancipatrice, et à côté
de ces médecins et de ces avocats israélites, il
faut placer la masse considérable des réfugiés
artisans qui ont fondé à Londres et à New
York d'importantes agglomérations ouvrières, centres
de propagande socialiste et même communiste anarchiste24.
J'ai donc très brièvement esquissé l'histoire
révolutionnaire des Juifs, ou du moins ai-je tenté
d'indiquer comment on pourrait l'entreprendre; j'ai fait voir
comment ils procédèrent idéologiquement et
activement, comment ils furent de ceux qui préparent la
révolution par la pensée, et de ceux qui la traduisent
en acte. On m'objectera qu'en devenant [170] révolutionnaire,
le Juif devient le plus souvent athée et qu'ainsi il cesse
d'être juif. Ce n'est que d'une certaine façon, en
ce sens surtout que les enfants du Juif révolutionnaire
se fondent dans la population qui les entoure, et que, par conséquent,
les Juifs révolutionnaires s'assimilent plus facilement;
mais en général les Juifs, même révolutionnaires,
ont gardé l'esprit juif, et s'ils ont abandonné
toute religion et toute foi, ils n'en ont pas moins subi, ataviquement
et éducativement, l'influence nationale juive. Cela est
surtout vrai pour les révolutionnaires israélites
qui vécurent dans la première moitié de ce
siècle, et dont Henri Heine et Karl Marx nous offrent deux
bons modèles.
Heine, que l'on considéra en France comme un Allemand,
et à qui en Allemagne, on reprocha d'être Français,
fut avant tout Juif. C'est parce qu'il fut Juif qu'il célébra
Napoléon et qu'il eut pour le César l'enthousiasme
des Israélites allemands, libérés par la
volonté impériale. Son ironie, son désenchantement
sont semblables au désenchantement et à l'ironie
de l'Ecclésiaste; il a, comme le Kohélet, l'amour
de la vie et des joies de la terre, et, avant d'être abattu
par la maladie et la douleur, il tenait la mort pour le pire des
maux. Le mysticisme de Heine vient de l'antique Job, et la seule
philosophie qui l'attira jamais réellement fut le panthéisme,
la doctrine naturelle au Juif métaphysicien qui spécule
sur l'unité de Dieu et la transforme en l'unité
de substance. Enfin son sensualisme, ce sensualisme triste et
voluptueux de l'Intermezzo, est purement oriental, et on en trouverait
les origines dans le Cantique des Cantiques. Il en est de même
pour Marx. Ce descendant d'une lignée de rabbins et de
docteurs hérita de toute la force logique de ses ancêtres;
il fut un talmudiste lucide et clair, que n'embarrassèrent
pas les minuties niaises de la pratique, un talmudiste qui fit
de la sociologie et appliqua ses qualités natives d'exégète
à la critique de l'économie politique. Il fut animé
de ce vieux matérialisme hébraïque qui rêva
perpétuellement d'un paradis réalisé sur
la terre et repoussa toujours la lointaine et problématique
espérance d'un éden après la mort; mais il
ne fut pas qu'un logicien, il fut aussi un révolté,
un agitateur, un âpre polémiste, et il prit son don
du sarcasme et de l'invective, là où Heine l'avait
pris: aux sources juives.
On pourrait encore montrer ce que Boerne, ce que Lassalle, ce
que Moses Hess et Robert Blum tinrent de leur origine hébraïque,
de même pour Disraéli, et ainsi on aurait la preuve
de la persistance chez les penseurs, de l'esprit juif, cet esprit
juif que nous avons signalé déjà chez Montaigne
et chez Spinoza. Mais si les écrivains, les savants, les
poètes, les philosophes et les sociologues israélites,
ont conservé cet esprit, en est-il de même de cette
masse qui, actuellement, vient au socialisme ou à l'anarchie?
Ici, il faut distinguer. Ceux dont je parle, ces Juifs de Londres,
des Etats-Unis d'Amérique, de Hollande, d'Allemagne, d'Australie,
acceptent les doctrines révolutionnaires parce qu'ils sont
des prolétaires, parce qu'ils appartiennent à la
classe désormais en lutte avec le capital et, s'ils s'attachent
à la révolution, ils le font en vertu des lois sociales
qui les poussent. Ainsi, ils ne provoquent pas la révolution,
ils y adhèrent, ils la suivent et ne la génèrent
pas, et cependant ces groupements ouvriers, détachés
de la foi ancienne, ayant abandonné toute religion, toute
croyance même, n'étant plus Juifs au sens religieux
du mot, sont Juifs au sens national. Ceux de Londres et [171]
des Etats-Unis qui ont abandonné leur pays d'origine, fuyant
la Pologne et surtout la Russie où ils sont persécutés,
se sont fédérés entre eux; ils ont formé
des groupes qui se font représenter aux congrès
ouvriers sous le nom de "groupes de langue juive"; ils
parlent un jargon allemand mêlé d'hébreu et,
non seulement ils le parlent, mais encore ils publient leurs journaux
de propagande en cet idiome et ils les impriment en caractères
hébraïques25.
L'on objectera que chassés de leur patrie et arrivant en
un pays dont ils ignoraient la langue, ils ont été
obligés de s'unir et qu'ils continuaient tout naturellement
à se servir de l'hébraco-germain qui leur était
familier; cette objection est très juste, mais il faut
observer qu'en d'autres contrées, ainsi en Hollande, en
Galicie, les Juifs ouvriers nationaux forment aussi des associations
spéciales26.
Donc le Juif prend part à la révolution et il y
prend part en tant que Juif, c'est-à-dire tout en restant
Juif. Est-ce pour cela que les conservateurs chrétiens
sont antisémites, et cette aptitude révolutionnaire
des Juifs est-elle une cause d'antisémitisme? Disons d'abord
que la majorité des conservateurs ignore cette action historique
et idéologique du Juif; elle n'est connue, et encore très
approximativement, que des théoriciens et des littérateurs
antisémites. Aussi l'animosité contre Israël
ne vient pas de ce qu'il a aidé à préparer
la Terreur, ni de ce que Manin a délivré Venise
et Marx organisé l'Internationale. L'antisémite
-- antisémite conservateur et chrétien -- dit: "Si
la société contemporaine est si différente
de la société anté-révolutionnaire,
si la foi religieuse a diminué, si le régime politique
s'est transformé, si l'agio, la spéculation, le
capital industriel, financier et cosmopolite dominent désormais,
la faute en est au Juif." Ici il faut préciser. Le
Juif est depuis des siècles dans ces nations, qui meurent
de lui, affirme-t-on; pourquoi le poison a-t-il mis si longtemps
à évoluer? Parce que jadis le Juif était
hors la société, qu'on le tenait soigneusement à
l'écart. Telle est la réponse habituelle. Depuis
que le Juif est entré dans les sociétés,
il a été perturbateur et il a travaillé comme
une taupe à la destruction des séculaires assises
sur lesquelles reposaient les états chrétiens. Ainsi
s'explique la décrépitude des peuples, leur décadence,
leur abaissement intellectuel et moral: ils sont comme le corps
humain qui souffre de l'indigestion des corps étrangers,
et chez qui la présence de ces corps provoque des convulsions
et des maladies. Le Juif agit par sa seule présence, à
la façon d'un dissolvant; il détruit, il perturbe,
il provoque les réactions les plus terribles. L'introduction
du Juif dans les nations est funeste à ces nations; elles
meurent de l'avoir accueilli. Telle est la vue simpliste que les
antisémites conservateurs ont des changements sociaux.
Pour eux, il n'y a pas de variations économiques, pas de
transformation du capital, pas de [172] modifications de la conscience
humaine; il n'y a que deux choses qu'ils mettent en présence:
jadis était une société florissante et prospère,
établie sur de solides principes moraux, politiques et
religieux, désormais cette société a bouleversé
les anciennes conceptions éthiques. elle n'a plus les idées
salutaires et bonnes sur l'autorité et sur la hiérarchie
nécessaires pour sauvegarder les associations humaines;
or, dans l'ancienne société, le Juif n'était
pas admis, il est au contraire largement accueilli dans la seconde.
On a vu là un rapport de cause à effet, et l'on
a attribué aux Juifs l'oeuvre des âges, l'oeuvre
des mille efforts qui concourent à modifier chaque nation.
On ne s'est pas borné à cette accusation. Le Juif
n'est pas seulement un destructeur, a-t-on affirmé, c'est
un bâtisseur aussi; orgueilleux, ambitieux, autoritaire,
il cherche à ramener tout à lui. Il ne se contente
pas de déchristianiser, il judaïse; il détruit
la foi catholique ou protestante, il provoque à l'indifférence,
mais il impose à ceux dont il ruine les croyances sa conception
du monde, de la morale et de la vie; il travaille à son
oeuvre séculaire: l'anéantissement de la religion
du Christ .
Les antisémites chrétiens ont-ils raison ou se trompent-ils;
le Juif est-il toujours haineusement antichrétien -- je
dis haineusement, car il est antichrétien par définition
et parce qu'il est Juif, comme il est antimusulman, comme il s'oppose
à tout ce qui n'est pas son principe -- a-t-il gardé
ses antiques sentiments? Il les a gardés partout où,
précisément, il est en dehors de la société,
partout où il vit à part, dans des ghettos, sous
la direction de ses docteurs qui font alliance avec les gouvernements
pour l'empécher de voir la lumière, partout où
domine le Talmud; dans cet orient de l'Europe où règne
encore l'antisémitisme légal. Dans l'Europe occidentale,
où le Talmud est désormais ignoré, où
le héder juif a été remplacé par l'école,
cette haine a disparu, dans les mêmes proportions qu'a disparu
la haine du chrétien contre le Juif. Car il ne faut pas
l'oublier, si l'on parle souvent de l'animosité du Juif
contre le chrétien, on parle rarement de cette animosité
du chrétien contre le Juif, animosité qui persiste
toujours. Le préjugé, ou pour mieux dire les préjugés
contre les Juifs, ne sont pas morts. On croit encore à
l'odeur juive, un antisémite allemand a même déclaré
que le pape Pie IX était juif, et qu'il l'avait reconnu
en flairant la pantoufle que le pontife lui donnait à baiser.
Certains ont gardé confusément la croyance aux infirmités
spéciales des Juifs; à côté d'une médecine
antisémite, se vouant à la recherche des maladies
juives, il y a des écrivains qui dissertent gravement sur
les types des tribus juives27.
On retrouve dans les livres antisémites toutes les assertions
des pamphlets du Moyen Age, que déjà le XVIIe siècle
avait repris, assertions que corroborent encore des croyances
populaires. Mais le préjugé le plus vivace, celui
qui symbolise le mieux le séculaire combat du judaïsme
contre le christianisme, c'est le préjugé du meurtre
rituel. Le Juif a [173] besoin de sang chrétien pour célébrer
sa pâque, dit-on encore. Quelle est l'origine de cette accusation,
qui date du XIIe siècle28?
On voit nettement comment naquit l'identique accusation que les
Romains portèrent contre les premiers chrétiens:
elle provint d'une conception réaliste de la Cène,
d'une interprétation littérale des paroles consacrées
sur la chair et le sang de Jésus29. Mais comment les Juifs, dont les
livres mosaïstes protestent de l'horreur du sang, ont-ils
eu à pâtir et pâtissent-ils encore d'une telle
croyance? La question demanderait à être discutée
à fond. Il faudrait examiner les théories de ceux
qui prétendent que les sacrifices humains sont d'origine
sémitique, tandis qu'en réalité on les trouve
dans tous les peuples, à un certain stade de civilisation30; il faudrait
montrer, comme l'a fait M. Delitzch en Allemagne, que nul livre
hébraïque, talmudique ou kabbalistique, ne contient
la prescription du meurtre rituel31, ce que fit déjà Wagenseil32. On prouverait
ainsi et on a prouvé que la religion juive ne demande pas
de sang, mais aura-t-on prouvé ainsi que jamais aucun Juif
n'en versa? Non certes, et assurément, pendant le Moyen
Age, il dut y avoir des Juifs meurtriers, des Juifs que les avanies,
les persécutions poussaient à la vengeance et à
l'assassinat de leurs persécuteurs ou de leurs enfants
même. Cependant cela ne nous donne pas l'explication de
la légende populaire. Elle est née d'abord de cette
idée répandue que le Juif était fatalement
poussé, chaque année, à reproduire figurativement,
à la même époque, le meurtre du Christ; c'est
pour cela que dans les actes légendaires des enfants martyrs,
on montre toujours la victime crucifiée et subissant le
supplice de Jésus, parfois même, on la représente
couronnée d'epines et le flanc percé. A cette croyance
générale s'ajoutèrent les préventions,
souvent justifiées, contre les Juifs adonnés aux
pratiques magiques. En effet, au Moyen Age, le Juif fut [174]
considéré par le peuple comme le magicien par excellence,
en réalité, certains Juifs se livrèrent à
la magie; on trouve beaucoup de formules d'exorcisme dans le Talmud,
et la démonologie talmudique et kabbalistique est très
compliquée33.
Or, on sait la place que le sang occupa toujours dans les opérations
de sorcellerie. Dans la magie chaldéenne il eut une importance
capitale; en Perse, il était rédempteur et délivrait
ceux qui se soumettaient aux pratiques du Taurobole et du Kriobole34. Le Moyen
Age fut hanté par le sang comme il fut hanté par
l'or. Pour les alchimistes, pour les goëtes, le sang était
le véhicule de la lumière astrale. Les élémentaires,
disaient les mages, s'emparent du sang perdu pour s'en faire un
corps, et c'est dans ce sens que Paracelse dit que le sang que
perdent les hommes crée des fantômes et des larves.
On attribuait au sang, surtout au sang vierge, des vertus inouïes
le sang était guérisseur, évocateur, préservateur,
il pouvait servir à la recherche de la pierre philosophale,
à la composition des philtres et des enchantements35. Or, il est fort probable, certain
même, que des Juifs magiciens durent immoler des enfants;
de là, la formation de la légende du sacrifice rituel.
On établit une relation entre les actes isolés de
certains goëtes et leur qualité de Juif, on déclara
que la religion juive, qui approuvait la mise en croix du Christ,
recommandait en outre de répandre le sang chrétien,
et on chercha obstinément des textes talmudiques et kabbalistiques
qui puissent justifier de telles assertions. Or, ces recherches
n'ont abouti que par suite de fausses interprétations,
comme au Moyen Age, ou de falsifications semblables à celles
récentes du docteur Rohling que M. Delitzch a démenties36. Donc quels
que soient les faits énoncés, ils ne peuvent prouver
que chez les Juifs, le meurtre des enfants ait été
ou soit encore rituel, pas plus que les actes du maréchal
de Retz et des prêtres sacrilèges qui [175] célèbrent
la messe noire ne signifient que l'Eglise recommande dans ses
livres l'assassinat et les sacrifices humains. Existe-t-il encore,
dans des pays orientaux, quelques sectes où l'on pratique
de telles coutumes? C'est possible37; des Juifs font-ils partie de semblables
associations? rien ne permet de l'affirmer; mais le préjugé
général du meurtre rituel n'en reste pas moins sans
fondement; on ne peut attribuer les meurtres d'enfants, je parle
des meurtres démontrés, et ils sont fort rares38, qu'à
la vengeance ou aux préoccupations de magiciens, préoccupations
qui ne sont pas plus spécialement juives que chrétiennes.
La persistance de ces préjugés est significative,
car elle montre quel vieux levain de la défiance gît
dans les âmes contre les déicides. Assurément,
l'antisémite chrétien ne croit pas que le Juif qu'il
coudoie journellement, le Juif moderne, celui qui a abandonné
ses moeurs séculaires, se serve du sang des petits enfants
à époques fixes et pour faire son salut, mais il
croit qu'il appartient à une race qui, par haine du nom
de Jésus, a recommandé ces sacrifices rituels, et
il déclare volontiers que si le Juif civilisé a
délaissé ces abominables et surannées coutumes,
il a gardé ses sentiments. Il ne perce plus les hosties
pour en recueillir le sang39,
mais il attaque le Christ dans son église, il complote
perpétuellement la ruine de la foi, il sème le désordre
et perturbe les esprits. Quelle part de vérité y
a-t-il dans ces affirmations? Il n'est pas niable que le Juif
croyant ait des préventions contre les chrétiens,
mais ces préventions les chrétiens les ont contre
lui, bien plus, les catholiques les témoignent aux protestants
et réciproquement. Or, précisément le Juif
croyant est un conservateur; M. Anatole Leroy-Beaulieu a eu raison
de dire: "Est-ce le Juif polonais, le Juif de Russie ou de
Roumanie qui vous semble un artisan de nouveautés? Regardez-le
bien. Est-ce lui ou ses pareils qui ont pu pousser le monde moderne
dans des routes non frayées? Est-ce lui que nous soupçonnons
de mettre en péril la civilisation chrétienne? Le
malheureux! il est pour cela trop abaissé, il est trop
pauvre, il est trop ignorant, il est trop indifférent à
nos querelles religieuses ou politiques. Interrogez-le: il ne
vous entendra point. Mais ce n'est pas tout; il est pour cela
trop Juif, trop religieux, trop dévot, trop traditionnel,
trop conservateur en un mot40.
" Dans nos pays occidentaux, le Juif pratiquant témoigne
[176] aussi de ce conservatisme, il tient aux lois, aux règles
de la société, il sait concilier son judaïsme
avec un patriotisme, un chauvinisme même, qui est excessif
parfois et, comme nous venons de le voir, c'est une minorité
de Juifs émancipés qui travaille à la Révolution.
Ces Juifs émancipés, s'ils abandonnèrent
leur croyances, ne purent, malgré cela, disparaître
en tant que Juifs. Comment d'ailleurs l'auraient-ils pu? En se
convertissant, dira-t-on, ce que quelques-uns ont fait, mais la
plupart ont répugné à ce qui n'aurait été
qu'une hypocrisie de leur part, car les Juifs émancipés
arrivent rapidement à l'irréligion absolue. Ils
sont donc restés Juifs indifférents; néanmoins,
tous ces révolutionnaires, dans la première moitié
de ce siècle, furent élevés à la juive,
et s'ils furent déjudaïsés en ce sens qu'ils
ne pratiquèrent plus, ils ne le furent pas en ce sens qu'ils
gardèrent l'esprit de leur nation.
Ce Juif émancipé n'étant plus retenu par
la foi des ancêtres, n'ayant aucune attache avec les vieilles
formes d'une société, au milieu de laquelle il avait
vécu en paria, est devenu, dans les collectivités
modernes, un bon ferment de révolution. Or, le Juif émancipé
s'est sensiblement rapproché du chrétien indifférent,
et, au lieu de considérer que ce chrétien ne s'est
allié à ce Juif que parce qu'il était, lui-même,
devenu irréligieux, les antisémites conservateurs
croient que le Juif a par son contact déchristianisé
les chrétiens qui l'ont approché. On rend les Juifs
responsables de l'effacement des croyances -- car l'antisémite
ne fait jamais le départ entre le Juif pratiquant et le
Juif émancipé -- de l'affaiblissement général
de la foi, de la disparition de la religiosité. Cependant,
pour tout observateur impartial, ce n'est pas le Juif qui détruit
le christianisme. La religion chrétienne disparaît
comme la religion juive, comme toutes les religions, dont nous
voyons la très lente agonie. Elle meurt sous les coups
de la raison et de la science, elle meurt tout naturellement parce
qu'elle a répondu à une période de civilisation
et que, plus nous marchons, moins elle y correspond. Nous perdons
de jour en jour le sens et le besoin de l'absurde par conséquent
le besoin religieux, surtout le besoin pratique, et ceux qui croient
encore à la divinité ne croient plus à la
nécessité, ni surtout à l'efficacité
du culte.
Le Juif a-t-il participé à cette éclosion
de l'esprit moderne? certes oui; mais il n'en est pas le créateur,
ni le responsable, et il n'a apporté qu'une faible pierre
à l'édifice qu'ont bâti des siècles;
supprimez maintenant le Juif, le catholicisme ou le protestantisme
n'en seront pas moins en décrépitude. Si le Juif
fait ainsi illusion, c'est que, dans l'histoire du libéralisme
moderne en Allemagne, en Autriche, en France, en Italie, il a
joué un grand rôle, et que le libéralisme
a marché de pair avec l'anticléricalisme. Le Juif
a été certainement anticlérical; il a poussé
au Kulturkampf en Allemagne, il a approuvé les lois
Ferry en France, et l'on a cru que son libéralisme venait
de son antichristianisme, tandis que le contraire était
vrai. A ce point de vue, il est juste de dire que les Juifs libéraux
ont déchristianisé, ou du moins qu'ils ont été
les alliés de ceux qui poussèrent à la déchristianisation,
et pour les antisémites conservateurs, déchristianiser
c'est dénationaliser. Il y a là de la part des antisémites
une confusion: ils confondent nation et état. Le libéralisme
anticlérical ne dénationalise pas: il tue le vieil
état [177] chrétien. Or notre siècle aura
vu le dernier effort de cet état chrétien pour garder
la domination. Cette conception de l'état féodal
reposant sur la communauté des croyances, l'unité
de la foi, et aux avantages duquel hérétiques et
incrédules ne peuvent participer, est en opposition avec
la notion de l'état neutre et laïque, sur lequel se
sont fondés la plupart des sociétés contemporaines.
L'antisémitisme représente un côté
de la lutte entre les deux formes d'état dont nous venons
de parler.
Le Juif est le vivant témoignage de la disparition de cet
état qui avait à sa base des principes théologiques,
état dont les antisémites chrétiens rêvent
la reconstitution. Le jour où le Juif a occupé une
fonction civile, l'état chrétien a été
en péril; cela est exact, et les antisémites qui
disent que les Juifs ont détruit la notion de l'état
pourraient plus justement dire que l'entrée des Juifs dans
la société a symbolisé la destruction de
l'état, de l'état chrétien bien entendu.
Aux yeux des conservateurs, rien, en effet, n'est aussi significatif
que la situation du Juif dans les collectivités modernes
et, par une transposition fréquente, de ce qui n'est qu'un
effet, ils font une cause, parce que cet effet, à son tour,
agit, il est vrai comme cause.
Tels sont donc résumés les mobiles de l'antisémitisme
politique et religieux. D'abord des répugnances et des
préjugés ataviques fondamentaux puis, grâce
à ces préjugés, une conception exagérée
du rôle que les Juifs ont rempli dans l'élaboration
et l'établissement des sociétés contemporaines,
conception qui en fait les représentants de l'esprit révolutionnaire
en face de l'esprit conservateur, de la transformation en face
de la tradition, et qui, dans cet âge de transition, les
rend responsables de la chute des anciennes organisations et du
discrédit des antiques principes.
L'antisémitisme économique -- Les griefs -- Le grief
moral -- La malhonnêteté juive -- L'astuce et la
mauvaise foi du Juif -- La corruption talmudique -- Les mesures
restrictives et la fourberie juive -- La dégradation par
le mercantilisme et l'usure -- L'or et l'abaissement moral --
Le grief économique -- Le Juif et l'état social
actuel -- La part du Juif dans la constitution de la société
capitaliste -- Le Juif agioteur et industriel -- Le Juif détenteur
du capital -- Comment le Juif pâtit de l'état actuel
-- Les Juifs prolétaires, en Europe et en Amérique
-- Les Juifs dans la classe bourgeoise -- La suprématie
relative du Juif -- Les causes de cette suprématie -- L'appui
mutuel et l'individualisme bourgeois -- La solidarité juive
-- Comment elle naquit dans l'Antiquité -- Les synagogues
-- Le Moyen Age -- Les ghettos -- Les temps modernes -- Le Kahal
des pays d'Orient -- Les minorités de l'Occident et la
solidarité de classes -- L'opposition des formes du capital
et l'antisémitisme -- Capital agricole et capital industriel
-- L'agio juif et la petite bourgeoisie commerçante --
La concurrence et l'antisémitisme -- Concurrence capitaliste
et concurrence ouvrière -- Les préventions contre
les Juifs et l'antisémitisme économique -- L'antisémitisme
et les luttes intestines du capital.
Après avoir attaqué le Juif comme sémite,
comme étranger, comme révolutionnaire et comme antichrétien,
on l'a attaqué comme agent économique. De tous temps
d'ailleurs il en a été ainsi, depuis la dispersion.
Déjà, avant notre ère, les Romains et les
Grecs enviaient les privilèges qui permettaient aux Juifs
d'exercer leur commerce dans des conditions meilleures que les
nationaux41,
et, pendant le Moyen Age, l'usurier fut haï tout autant,
sinon plus, que le déicide42. Si la situation des Juifs a changé
à la fin du XVIIIe siècle, elle a changé
d'une façon qui leur était trop favorable pour que
les sentiments qu'on éprouvait à leur égard
puissent sensiblement se modifier, au contraire. Aujourd'hui l'antisémitisme
économique existe plus fort que jamais, parce que, plus
que jamais, le Juif apparaît puissant et riche. Jadis, on
ne le voyait pas, il restait enfermé dans son ghetto, loin
des yeux chrétiens, et il n'avait qu'un souci: cacher son
or, cet or dont la tradition et la [179] législation même
le regardaient comme le collecteur et non comme le propriétaire.
Du jour où il fut délivré, lorsque les entraves
mises à son activité tombèrent, le Juif se
montra; il se montra même avec ostentation. Il voulut, après
les siècles de carcère, après les ans d'outrage,
paraître un homme, et il eut une vanité naïve
de sauvage; ce fut sa façon de réagir contre les
séculaires humiliations. On l'avait quitté à
la veille de 1789 humble, minable, objet de mépris pour
tous, offert aux insultes et aux avanies; on le retrouva après
la tempête affranchi, libéré de toute contrainte
et, d'esclave, devenu maître. Cette rapide ascension choqua;
on fut offusqué par cette richesse que le Juif avait acquis
le droit d'étaler, et on se souvient du vieux grief des
pères, du grief de l'antijudaïsme social: l'or du
Juif est conquis sur le chrétien; il est conquis par le
dol, la fraude, la déprédation, par tous les moyens
et principalement par les moyens condamnables. C'est ce que j'appellerai
le grief moral de l'antisémitisme, il se résume
ainsi: le Juif est plus malhonnête que le chrétien;
il est dépourvu de tous scrupules, étranger à
la loyauté et à la franchise.
Ce grief est-il fondé? Il l'a été et il l'est
encore dans tous les pays où le Juif est maintenu hors
de la société, où il reçoit exclusivement
l'éducation talmudique, où il est en butte aux persécutions,
aux insultes, aux outrages, où l'on méconnaît
en lui la dignité et l'autonomie de l'être humain.
L'état moral du Juif a été fait par lui-même
et par les circonstances extérieures, son âme a été
pétrie par la loi qu'il s'est donnée et par la loi
qu'on lui imposa. Or, il fut doublement esclave pendant des siècles:
il fut le serf de la thorah et le serf de tous. Il fut un paria,
mais un paria que ses docteurs et ses guides maintinrent dans
une servitude plus étroite que l'antique servitude d'Egypte.
Au-dehors, mille restrictions entravèrent sa marche, arrêtèrent
son expansion, s'opposèrent à son activité;
il rencontra devant lui des codes ennemis, des réglementations
dures; au-dedans il se heurta à tout un système
compliqué de défenses. Hors du ghetto il trouva
la contrainte légale, dans le ghetto il trouva la contrainte
talmudique. S'il tentait d'échapper à l'une, mille
châtiments l'attendaient; s'il voulait se soustraire à
l'autre, il s'exposait au hérem, à l'excommunication
redoutable qui le laissait seul au monde. Il ne fallait pas songer
à attaquer de front ces deux puissances, aussi le Juif
essaya-t-il de triompher d'elles par la ruse et l'une et l'autre
développèrent en lui l'instinct de cautèle.
Il devint d'une ingéniosité rare, d'une peu commune
subtilité; sa finesse naturelle s'accrut, mais elle fut
employée bassement: à tromper un dieu rigoriste
et d'inflexibles souverains. Le Talmud et les législations
antijuives corrompirent profondément le Juif. Conduit par
ses docteurs d'une part, par les légistes étrangers
de l'autre, par maintes causes sociales aussi43, à l'exclusive pratique du
commerce et de l'usure, le Juif fut avili; la recherche de l'or,
recherche poursuivie sans trêve, le dégrada, elle
affaiblit en lui la conscience, elle l'abaissa, elle lui donna
des habitudes de fourberie. Dans cette guerre que, pour vivre,
il dut livrer au monde et à la loi civile et religieuse,
il ne put sortir vainqueur que par l'intrigue, et ce misérable,
voué aux humiliations, aux insultes, obligé de baisser
la tête sous les coups, sous les avanies, sous les invec[180]tives
ne put se venger de ses ennemis, de ses tortureurs, de ses bourreaux,
que par l'astuce. Pour lui, le vol, la mauvaise foi devinrent
des armes, les seules armes dont il lui fut possible de se servir;
aussi il s'ingénia à les aiguiser, à les
compliquer et à les dissimuler.
Quand les murailles de ses ghettos s'écroulèrent,
ce Juif, tel que l'avaient fait le Talmud et les conditions civiles,
législatives et sociales, ne changea pas brusquement. Au
lendemain de la révolution, il vécut absolument
comme la veille, il ne modifia pas ses coutumes, ses habitudes,
et surtout son esprit, aussi promptement qu'on modifia sa situation,
Affranchi, il garda son âme d'esclave, cette âme qu'il
perd tous les jours, en même temps que s'effacent un à
un les souvenirs de son abjection. Aujourd'hui, pour trouver le
Juif que nous représentent les antisémites, il faut
aller en Russie, en Roumanie, en Pologne où sévissent
les lois d'exception, en Hongrie, en Galicie, en Bohême,
où dominent les écoles exclusivement hébraïques.
Dans l'Europe occidentale, si, par atavisme, les Juifs d'une certaine
catégorie, les Juifs marchands et les Juifs agioteurs,
sont encore cauteleux, roués, enclins à la tromperie,
ils ne le sont pas sensiblement plus que les agioteurs et les
marchands chrétiens rendus peu scrupuleux par l'habitude
du trafic.
En présence de cette assertion, les antisémites
ont une réponse toute prête: les Juifs ont perverti
les chrétiens; si l'on constate, chez la classe possédante,
exploitante et trafiquante, la dureté, la rapacité,
l'avarice, la déloyauté envers l'exploité,
la faute en est aux Juifs qui sont responsables de l'état
social actuel, mieux encore qui en sont la cause et voici le grief
économique proprement dit.
Là encore les antisémites sont victimes d'une illusion.
Le Juif n'est pas la cause de l'état actuel qui est le
résultat d'une longue évolution. Il a contribué
à la révolution économique, dont l'avènement
de la bourgeoisie a été le couronnement, mais il
ne l'a pas provoquée; il a été un des facteurs
de cette transformation, mais non le facteur unique ni même
le facteur principal44.
Certes, je l'ai montré déjà45, la bourgeoisie trouva dans le Juif,
au cours des âges, un auxiliaire merveilleux et puissamment
doué. Pendant quelques siècles, dans la société
barbare du Moyen Age, le Juif, déjà vieux trafiquant,
mieux armé, d'une culture supérieure, en possession
d'une séculaire expérience, fut le représentant
du capital commercial et du capital usuraire, où il aida
à leur constitution; toutefois, ces modes capitalistes
n'arrivèrent au pouvoir que lorsque le travail des siècles
eut préparé leur domination et les eut transformés
en capital industriel et capital agioteur. Pour cela, il fallut
ces deux grands mouvements d'expansion des Croisades et de la
découverte de l'Amérique, que complétèrent
les multiples colonisations de l'Espagne, du Portugal, de la Hollande,
de l'Angleterre et de la France, et tout l'effort du régime
commercial; il fallut l'établissement du crédit
public et l'extension des grandes banques; il fallut le développement
des industries manufacturières, les progrès scientifiques
qui amènent la création et le perfectionnement du
machinisme; il fallut toute l'élaboration législative
concernant le salariat, jusqu'au moment où les prolétaires
furent dépouillés même du droit d'associa[181]tion
et de coalition; il fallut tout cela et bien d'autres causes encore,
causes historiques, religieuses ou morales, pour faire la société
actuelle. Ceux qui présentent les Juifs comme les créateurs
de cet état ne parviennent qu'à prouver leur absolue
et stupéfiante ignorance.
Cependant, nous venons de le dire, le rôle des Israélites
fut considérable, mais il est peu connu ou du moins trop
imparfaitement, surtout des antisémites, et ce n'est pas
à cette connaissance très rudimentaire de l'histoire
économique du judaïsme qu'il faut attribuer l'antisémitisme.
On sait mieux comment les Juifs agirent depuis leur émancipation.
En France, sous la Restauration et sous le Gouvernement de Juillet,
ils furent à la tête de la finance et de l'industrialisme,
ils furent parmi les fondateurs des grandes compagnies, d'assurances,
de chemins de fer, de canaux. En Allemagne, leur action fut énorme;
ils provoquèrent la promulgation de toutes les lois favorables
au commerce de l'or, à l'exercice de l'usure, à
la spéculation. Ce furent eux qui profitèrent de
l'abolition (en 1867) des anciennes lois restrictives du taux
de l'intérêt, ils poussèrent à la loi
de Juin 1870 qui affranchit les sociétés par actions
de la surveillance de l'Etat; après la guerre franco-allemande,
ils furent entre les plus hardis spéculateurs et, dans
la fièvre d'associationnisme qui saisit les capitalistes
allemands, ils agirent comme avaient agi les Juifs français
de 1830 à 184846,
jusqu'après la ruine financière de 1872, époque
où, parmi les hobereaux et les petits bourgeois dépouillés
dans cette Grunder période47, pendant laquelle domina le Juif,
naquit le plus violent antisémitisme: celui qu'engendrent
les intérêts lésés.
Lorsqu'on eut constaté cette action incontestable du Juif,
on en conclut que le Juif était le détenteur par
excellence du capital. Ce fut une cause d'animosité de
plus contre lui. Les Juifs possèdent tout, déclara-t-on;
et juif, après avoir été l'équivalent
de fourbe, de trompeur, d'usurier, devint le synonyme de riche.
Tout Juif est possesseur, voilà la commune croyance. Il
y a là une erreur profonde. L'immense majorité des
Juifs, près des sept huitièmes, sont d'une extrême
pauvreté. En Russie, en Galicie, en Roumanie, en Serbie
en Turquie leur misère est affreuse. Ils sont pour la plupart
des artisans, et, en cette qualité, ils pâtissent
de l'état social actuel, tout comme les salariés
chrétiens. Ils sont même parmi les prolétaires
les plus déshérités. A Londres, dans cette
compacte agglomération juive de l'East End, composée
de réfugiés polonais, les tailleurs juifs occupés
dans les ateliers de confection travaillent douze heures par jour
et gagnent en moyenne 62 centimes par heure, mais la majorité
chôme trois jours par semaine, une partie ne travaille que
deux à trois jours, et, en tout temps, dix à quinze
mille Juifs non embauchés meurent de faim dans une détresse
abominable. A New York, ils sont au nombre de cent mille, et,
avant la fondation de l'Union des Tailleurs, beaucoup étaient
astreints à vingt heures de travail par jour et touchaient
un salaire de cinq à six dollars par semaine; depuis, si
leur salaire n'a pas été augmenté, la durée
de la journée a été réduite [182]
à dix-huit heures et, dans quelques établissements,
à seize heures48.
En Russie, leur condition est pire. A Vilna, des Juives occupées
dans les manufactures de bas tricotés gagnent quarante
kopecks49
par journée de quatorze heures de travail; cinquante kopecks
est le salaire moyen des hommes dans toutes les industries, pour
des journées variant de quatorze à vingt heures;
l'immense majorité des ouvriers entassés dans les
villes du territoire ne trouvent même pas à s'employer50. En Galicie,
la situation pour la population ouvrière n'est pas meilleur:
et il en est de même en Roumanie.
Il reste donc environ deux millions de Juifs qui, soit dans l'Europe
occidentale, soit aux Etats-Unis d'Amérique, appartiennent
à la classe bourgeoise. Or, il est incontestable que si
ces deux millions de Juifs n'étaient rien il y a cent ans,
ils sont beaucoup aujourd'hui. Par leur développement,
par leurs richesses, par leur situation, ils occupent une place
qui paraît peu proportionnée à leur importance
numérique. Comparativement au gros de la population, ils
sont une poignée, et cependant ils tiennent un rang tel
qu'on les aperçoit partout et qu'ils semblent être
légion. Il est vrai qu'il ne faut pas, ce qu'on fait en
général, les comparer à la population totale,
puisqu'ils n'habitent généralement pas les campagnes,
et vivent dans des villes d'une relative importance; si on veut
des éléments exacts de la statistique, il faut les
rapprocher de ceux de leur classe, c'est-à-dire de la bourgeoisie
commerçante, industrielle et financière, mais, même
en réduisant la comparaison à ces deux termes: juifs
et bourgeois, cette comparaison est à l'avantage du Juif51. Pourquoi
cette prépondérance? Quelques Juifs se plaisent
à dire qu'ils doivent leur suprématie économique
à leur supériorité intellectuelle. Cela n'est
pas exact ou, du moins, il faudrait s'entendre sur cette supériorité.
Dans cette société bourgeoise, fondée sur
l'exploitation du capital et sur l'exploitation par le capital,
où la force de l'or est dominante, où l'agio et
la spéculation sont tout-puissants, le Juif est certainement
doué mieux que tout autre pour réussir. S'il a été
dégradé par la pratique du mercantilisme, cette
pratique l'a armé, au cours des âges, de qualités
qui sont devenues prépondérantes dans la nouvelle
organisation. Il est froid et calculateur, énergique et
souple, persévérant et patient, lucide et exact,
et toutes ces qualités, il les a héritées
de ses ancêtres, les manieurs de ducats et les trafiquants.
S'il s'applique au commerce, à la finance, il bénéficie
de son éducation séculaire et atavique, qui ne l'a
pas rendu plus ouvert, comme sa vanité le déclare,
mais plus apte à certaines fonctions.
[183]
Dans la lutte industrielle, il est mieux doué individuellement
-- je parle d'une façon générale -- que ses
concurrents, et, toutes choses égales, il doit réussir
parce que ses armes sont meilleures; il n'a pas besoin d'user
de la fraude, je veux dire d'en user plus que ceux qui l'entourent,
ses capacités spéciales et héréditaires
sont suffisantes pour lui assurer la victoire.
Mais ces dons personnels ne suffisent encore pas à expliquer
la prépondérance juive. Il y a aussi des lignées
de marchands chrétiens; une partie de la bourgeoisie a
reçu en héritage des qualités fort semblables
à celles que possèdent les Juifs, et, ainsi, semble-t-il,
pourrait les mettre en échec. Il est d'autres causes plus
profondes, qui tiennent à la fois au caractère juif
et à la constitution des nations contemporaines.
La société bourgeoise est tout entière fondée
sur la concurrence individualiste; dans le champ des journalières
luttes pour la vie, elle nous offre le spectacle d'individus combattant
âprement les uns contre les autres, d'unités isolées
se disputant avec ardeur la victoire par des procédés
purement individuels. Dans cette société, l'étroit
struggle for life darwinien domine, c'est son esprit qui gouverne
chaque homme, et il est tacitement reconnu que le triomphe doit
appartenir au plus fort, à celui qui est le mieux organisé,
dont l'esprit et le corps sont plus parfaitement adaptés
aux conditions sociales d'existence. Tout l'effort de solidarité,
d'union, d'entente, se fait en dehors de cette classe, dont les
historiens, les philosophes, les économistes n'admettent
que l'effort individuel, et la bourgeoisie capitaliste et possédante
ne retrouve cet instinct de solidarité que contre les ennemis
communs à tous ses membres, contre le prolétariat
et contre ceux qui attaquent le capital. Supposez, dans ces organisations
égoïstes, des collectivités fortement agencées,
des citoyens dotés depuis des siècles de l'esprit
d'association, chez qui a été développé
par les âges le sentiment de l'union et qui savent ataviquement
et pratiquement, tous les avantages qu'ils peuvent retirer de
cette union, il est certain que ces fédérations
seront, si elles exercent leur activité dans le même
sens que les individus séparés et désunis
qui les entourent, dans des conditions meilleures et qui pourront
leur assurer une plus facile victoire. Or, c'est exactement la
situation des bourgeois juifs dans les états modernes.
Ils veulent conquérir les mêmes biens que le bourgeois
chrétien, ils évoluent dans le même champ
d'action, ils ont les mêmes ambitions, ils sont tout aussi
âpres, tout aussi avides, tout aussi désireux de
jouir, tout aussi étrangers à la justice qui n'est
pas la justice de caste et la justice de défense contre
les classes dominées, ils sont enfin aussi profondément
immoraux, en ce sens qu'ils ne considèrent que les avantages
qu'ils peuvent se procurer, et que leur seule règle de
vie est la conquête des biens matériels, au maximum
desquels chacun prétend et aspire. Mais, dans cette quotidienne
bataille, le Juif qui est déjà individuellement
mieux doué, comme nous l'avons vu, unit ses vertus semblables,
accroît ses forces en les formant en faisceaux, et fatalement
il doit arriver avant ses rivaux au but poursuivi. Au milieu de
la bourgeoisie désunie, dont les membres sont en lutte
perpétuelle, les Juifs sont des êtres solidaires,
voici le secret de leur triomphe. Cette solidarité est
chez eux d'autant plus forte [184] qu'elle est plus ancienne;
on l'a niée souvent, et cependant elle est indéniable;
les anneaux en ont été soudés au cours des
âges, depuis des siècles, et la pratique a fini par
en devenir inconsciente. Il est bon de voir comment elle s'est
formée et comment elle s'est perpétuée.
C'est de la dispersion que date la solidarité juive. Les
Juifs immigrants et colons, qui arrivaient en pays étrangers,
se groupaient dans des quartiers spéciaux et, partout où
ils abordaient, ils constituaient une société. Leurs
communautés étaient réunies autour des maisons
de prière qu'ils avaient bâties dans chaque ville
où ils avaient formé un noyau; elles avaient52 de nombreux
et importants privilèges. Les Juifs dispersés avaient
été les aides précieux des Grecs dans l'oeuvre
de colonisation orientale et, chose étrange, ces Juifs
qui s'hellénisèrent contribuèrent à
helléniser l'Orient; en retour, ils obtinrent partout à
Alexandrie, à Antioche, dans l'Asie Mineure, dans les villes
grecques de l'Ionie, de garder leur autonomie nationale et de
s'administrer; formèrent dans presque toutes les villes
des associations corporatives à la tête desquelles
était placé un ethnarque ou un patriarche qui exerçait
sur eux, avec l'aide d'un collège d'anciens et d'un tribunal
particulier, l'autorité civile et la justice. Les synagogues
furent de "vraies petites républiques53", elles furent de plus un centre
de vie religieuse et publique. Les Juifs se réunissaient
dans leurs oratoires non seulement pour y écouter la lecture
de la loi, mais encore pour causer de leurs affaires, pour échanger
leurs vues pratiques. Toutes les synagogues étaient reliées
les unes aux autres, en une vaste association fédérative
qui étendit son réseau sur le monde antique, à
partir de l'expansion macédonienne et hellénique;
elles s'envoyaient réciproquement des messagers, se tenaient
mutuellement au courant des événements dont la connaissance
leur était utile, elles se conseillaient et s'entraidaient.
En même temps, elles étaient unies par un puissant
lien religieux: elles gardaient leur indépendance, mais
elles se sentaient soeurs; elles tournaient chacune leurs regards
vers Jérusalem et vers le temple à qui elles envoyaient
leur tribut annuel, et l'amour qu'elles ressentaient pour la cité
sainte, l'attachement qu'elles avaient pour le culte, leur rappelaient
leur commune origine et cimentaient leur alliance. Ces petites
synagogues des cités grecques et ces puissantes colonies
d'Antioche ou d'Alexandrie créèrent la solidarité
locale et cosmopolite d'Israël. Dans chaque cité,
le Juif était aidé par la communauté, il
était accueilli fraternellement lorsqu'il arrivait comme
immigrant et colon, on le secourait et on le secondait. On lui
permettait de s'établir et il bénéficiait
du travail de l'association qui mettait à sa disposition
toutes ses ressources; il n'arrivait pas comme un étranger
qui va entreprendre une difficile conquête, mais comme un
homme bien armé, ayant à côté de lui
des protecteurs, des amis et des frères. Par toute l'Asie
Mineure, par les Iles par la Cyrénaïque par l'Egypte,
le Juif pouvait voyager en sécurité, il était
en tout lieu traité en hôte, et il venait droit à
la maison de prière où il trouvait un accueil bienveillant.
Les Juifs Esséniens ne procédaient pas autrement
dans leur propagande. Ils avaient eux aussi créé
de petits centres [185] solidaires, de petites sociétés
au sein même des communautés, et ainsi ils allaient
de ville en ville, en vagabonds sûrs du lendemain.
A Rome, où leur nombre fut considérable54, les Juifs étaient aussi unis,
aussi attachés que dans les cités d'Orient. "Ils
sont liés les uns aux autres par un attachement invincible,
une commisération très active", dit Tacite55. Grâce
à cette union, ils avaient acquis, comme à Alexandrie,
une puissance, à tel point que les partis s'appuyaient
sur eux et les redoutaient. "Tu sais, dit Cicéron56, quelle
est la multitude de ces Juifs, quelle est leur union, leur entente,
leur savoir-faire et leur empire sur la foule des assemblées."
Quand tomba l'empire romain et que les barbares envahirent le
vieux monde, quand le catholicisme triomphant se répandit,
les communautés juives ne varièrent pas. Elles étaient
des organismes très vivaces, et avaient une vie collective
extrêmement active qui leur permit de résister. De
plus au milieu du bouleversement général, elles
gardèrent cette unité religieuse et cette unité
sociale inséparables l'une de l'autre, auxquelles elles
furent redevables de leur prospérité. Tous ces membres
des synagogues juives s'accrochèrent plus étroitement
encore. Ils durent à ce mutuel appui de ne point souffrir
des changements extérieurs, et, lorsque les royaumes goths
et germains se furent assis, les communautés juives conservèrent
quelque temps encore une certaine autonomie, elles jouirent d'une
juridiction spéciale, et dans ces organisations nouvelles,
elles constituèrent des groupements commerciaux, dans lesquels
se perpétua encore la séculaire solidarité.
A mesure que les peuples devinrent plus hostiles aux Israélites,
à mesure que s'aggravèrent pour eux les législations,
à mesure que la persécution grandit, cette solidarité
augmenta. Les procès parallèles, l'un extérieur,
l'autre intérieur, qui aboutirent à parquer Israël
dans l'étroite enceinte de ses juiveries, renforcèrent
son esprit d'association. Retirés du monde, les Juifs augmentèrent
la force des liens qui les unissaient, la vie commune accrut leur
désir et leur besoin de fraternité: les ghettos
développèrent l'associationnisme juif. D'ailleurs
les synagogues avaient gardé leur autorité. Si les
Juifs étaient soumis aux dures lois édictées
par les royaumes et les empires, ils avaient un gouvernement propre,
des conseils d'anciens, des tribunaux aux décisions desquels
ils se soumettaient, et leurs synodes généraux défendaient
même, sous peine d'anathème, à un Israélite
de traduire un coreligionnaire devant un tribunal chrétien57. Tout les
poussa à s'unir pendant ces siècles du Moyen Age,
si atroces et si épouvantables pour eux. Isolés,
ils eussent souffert davantage; en s'aidant mutuellement, ils
purent se défendre plus facilement, ils purent éviter
les calamités qui les menaçaient sans cesse; dans
cette vie que leur rendaient si pénible les réglementations
qu'on leur imposait, l'aide frater[186]nelle leur permit souvent
de se soustraire aux mille charges qui les accablaient. De même,
ils avaient gardé, de synagogue à synagogue, les
relations coutumières et ainsi le cosmopolitisme des Juifs
se rattache à leur solidarité. Les communautés
s'entraidaient, elles se soutenaient et se secouraient, et les
exemples de cette entente abondent, tels que celui, si caractéristique,
des Juifs levantins qui, après le martyre des Juifs d'Ancône,
s'entendirent pour cesser toute relation avec cette ville et pour
diriger le mouvement commercial vers Pesaro où Guido Ubaldo
avait accueilli les fugitifs d'Ancône. Les docteurs, les
rabbins encouragèrent cette solidarité, que l'exclusivisme
talmudique augmenta.
ils engagèrent et ils contraignirent leurs fidèles
à ménager leurs intérêts respectifs.
Au XIe siècle le synode rabbinique de Worms défendit
à un propriétaire israélite de louer "à
un non-israélite, ou à un israélite, une
maison occupée par un coreligionnaire, sans le consentement
de ce dernier58"
et un synode du XIIe siècle interdit à un Juif,
sous peine d'anathème, de traduire un coreligionnaire devant
un tribunal chrétien. La communauté juive, le Kahal,
était armée contre ceux qui manquaient au devoir
de la solidarité; elle les frappait d'anathème et
prononçait contre eux le Cherem-Hakahal59. Cette excommunication atteignait
tous ceux qui se dérobaient à leurs obligations
envers la collectivité: ceux qui refusaient d'avouer leur
avoir pour échapper à la contribution que devait
payer la synagogue, ceux qui, passant un acte avec un coreligionnaire,
ne faisaient pas signer cet acte par le notaire de la communauté,
ceux qui ne voulaient pas se soumettre à la décision
que le Kahal avait prise dans l'intérêt commun60, ceux enfin
qui attaquaient par leurs écrits la Bible et le Talmud
et travaillaient à la destruction de l'unité d'lsraël;
Mardochée Kolkos, Uriel Acosta, Spinoza furent parmi ces
derniers.
Les siècles, l'action des lois hostiles, l'influence des
prescriptions religieuses, le besoin de la défense individuelle,
accrurent donc, chez les Juifs, le sentiment de la solidarité.
De nos jours encore, dans les pays où les Juifs sont sous
un régime d'exception, l'organisation puissante du Kahal
subsiste. Quand aux Juifs émancipés, ils ont rompu
les cadres étroits des anciennes synagogues, ils ont abandonné
la législation des communautés d'antan, mais ils
n'ont pas désappris la solidarité61. Après en avoir acquis le sens,
après l'avoir conservé par l'habitude, ils n'ont
pu le perdre même en perdant la foi, car c'était
devenu chez eux un instinct social, et les instincts sociaux,
lentement formés, sont lents à disparaître.
Il faut aussi remarquer que, s'ils étaient entrés
dans les nations avec des droits égaux à ceux des
nationaux, ils étaient cependant une minorité. Or,
le développement de l'associationnisme dans les minorités
est une loi, une loi qui peut se ramener à celle de la
conservation. Tout groupe, en présence d'une masse, [187]
comprend que, s'il veut subsister à l'état de groupe,
il doit unir toutes ses forces; pour résister à
la pression extérieure, qui menace de le désagréger,
il faut qu'il forme un tout compact, en un mot qu'il devienne
une minorité organisée. La minorité juive
est une minorité organisée; non pas qu'elle ait
des chefs, des princes théocratiques, un gouvernement et
des lois, mais parce qu'elle est une association de petits groupes,
groupes fortement assemblés, et se soutenant mutuellement.
Tout Juif trouvera, lorsqu'il la demandera, cette assistance de
ses coreligionnaires, à condition qu'on le sente dévoué
à la collectivité juive, car, s'il paraît
hostile, il ne recueillera que l'hostilité. Le Juif, même
lorsqu'il a quitté la synagogue, fait encore partie de
la franc-maçonnerie juive62, de la coterie juive, si l'on veut.
Constitués en un corps solidaire, les Juifs se font place
plus facilement dans la société actuelle, relâchée
et désunie. Les millions de chrétiens par lesquels
ils sont entourés pratiqueraient l'appui mutuel au lieu
de la lutte égoïste, que l'influence du Juif serait
immédiatement anéantie, mais ils ne la pratiquent
pas et le Juif doit, sinon dominer, c'est le terme des antisémites,
avoir le maximum des avantages sociaux, et exercer cette sorte
de suprématie contre laquelle proteste l'antisémitisme,
sans pouvoir, pour cela, l'abolir, car elle dépend non
seulement de la classe bourgeoise juive, mais aussi de la classe
bourgeoise chrétienne.
Lorsque le capitaliste chrétien se voit évincer
ou supplanter par le capitaliste juif, il en résulte une
animosité violente, et cette animosité se traduit
par les griefs déjà énumérés;
toutefois, ces griefs ne sont pas le fondement réel de
l'antisémitisme économique, fondement que je viens
d'établir.
Si on a toujours présents à l'esprit cette idée
de la solidarité juive et ce fait que les Juifs sont une
minorité organisée, on en concluera que l'antisémitisme
est en partie une lutte entre les riches, un combat entre les
détenteurs du capital. C'est en effet le chrétien
riche, le capitaliste, le commerçant, l'industriel, le
financier qui sont lésés par les Juifs, et non les
prolétaires, qui ne subissent pas le patronat juif plus
durement que le patronat catholique, au contraire, car là,
c'est le nombre des patrons qui importe, et ce ne sont pas les
Juifs qui sont le nombre. Voilà ce qui explique pourquoi
l'antisémitisme est une opinion bourgeoise, et pourquoi
il est si peu répandu, sinon à l'état de
vague préjugé, dans le peuple et dans la classe
ouvrière.
Cette guerre capitaliste ne se manifeste pas de la même
façon partout; elle présente deux aspects selon
qu'elle provient d'une opposition entre deux formes du capital,
ou de la concurrence entre les possesseurs du capital industriel
et financier.
Le capital foncier, dans sa lutte contre le capital industriel,
est devenu antisémite, parce que le Juif est pour le propriétaire
territorial le représentant le plus typique du capitalisme
commercial et industriel. Ainsi, en Allemagne, les agrariens protectionnistes
sont hostiles aux Juifs qui sont au premier rang des libres-échangistes.
Les [188] Juifs sont opposés par essence et par intérêt
à la théorie physiocratique qui attribue la souveraineté
politique aux possesseurs de la terre, et ils soutiennent la théorie
industrielle qui fait du pouvoir l'apanage de l'industrie. Certes,
Juifs et agrariens sont peut-être, individuellement, inconscients
du rôle qu'ils jouent dans cette bataille économique,
mais leur animosité réciproque n'en vient pas moins
de là.
Le petit bourgeois, le menu commerçant que l'agio dévore
a une plus nette conscience des raisons de son antisémitisme.
Il sait que la spéculation effrénée et que
les krachs successifs l'ont ruiné, et pour lui encore les
plus terribles accapareurs du capital financier et agioteur sont
les Juifs, ce qui est d'ailleurs fort exact. Ceux-là mêmes
dont la ruine n'est pas venue de la participation à des
spéculations dans lesquelles ils auraient été
vaincus attribuent quand même leur décadence à
l'agio qui a éliminé une grande partie du capital
commercial et du capital industriel. Seulement, comme toujours,
ils rendent le Juif responsable d'un état de choses dont
il est loin d'être l'unique cause.
Quant à l'autre forme de l'antisémitisme économique,
elle est plus simple: elle est provoquée par la concurrence
directe entre les manieurs d'argent, les commerçants et
les industriels juifs et chrétiens. Les capitalistes chrétiens,
isolés généralement, se trouvent en face
des capitalistes Juifs unis, sinon associés, dans un état
de manifeste infériorité, et dans le combat journalier
ils sont très fréquemment vaincus par eux. Ils ont
donc à souffrir directement du développement de
l'industrie et du grand commerce juif, de là, chez eux,
une animosité extrême et le désir de réduire
la puissance de leurs rivaux heureux. C'est la manifestation la
plus violente de l'antisémitisme, la plus âpre, la
plus rude, parce qu'elle est l'expression de la défense
des intérêts immédiats et égoïstes.
On pourrait voir aussi un signe de l'antisémitisme par
suite de la concurrence immédiate et directe, dans les
manifestations ouvrières contre les Juifs de Londres ou
de New York, mais ce ne serait pas rigoureusement exact. L'émigration
russe et polonaise en Angleterre et aux Etats-Unis, émigration
qui a amené dans les centres industriels et manufacturiers
un nombre considérable d'artisans, a eu pour conséquence
un abaissement extrême des salaires, et une application
plus dure de Sweating système dans les ateliers et les
usines de l'East-End londonien ou de New York. Il en est résulté
un mouvement contre les prolétaires juifs, surtout contre
les ouvriers tailleurs qui sont en majorité parmi les immigrants,
mais ce mouvement n'a rien de spécialement anti-juif, il
est analogue à tous les mouvements dirigés par les
travailleurs nationaux contre les travailleurs étrangers,
par exemple en France contre les ouvriers italiens et belges,
que le patronat embauche à des conditions plus avantageuses
pour lui63.
Il en est de [189] même pour la concurrence bourgeoise.
Si elle est nettement antijuive, ce n'est pas seulement parce
que les Juifs forment une franc-maçonnerie, une minorité
trop bien outillée. En effet, les protestants aussi sont
organisés de semblable façon, et cependant, sauf
quelques rares cas l'antiprotestantisme ne sévit pas en
France, non plus que l'anticatholicisme en Allemagne, où,
à leur tour, les catholiques sont une puissante minorité.
Il y a donc une autre cause. Oui, et cette cause est capitale.
Les Juifs sont bien une minorité, comme les protestants
français, comme les catholiques allemands, mais les protestants
en France et les catholiques en Allemagne sont une minorité
nationale, tandis que les Juifs sont considérés
comme une minorité étrangère et nous ne nous
trouvons pas uniquement en présence d'une lutte entre les
formes du capital, d'une concurrence entre les possesseurs capitalistes,
mais encore nous assistons à une lutte entre le capital
national et un capital regardé comme étranger. C'est
la permanence de la séculaire lutte. Elle a commencé
dans l'antiquité, alors que les villes ioniennes "voulurent
obliger les Juifs établis dans leurs murs à renier
leur foi ou à supporter le poids des charges publiques64", elle
s'est perpétuée pendant tout le Moyen Age, alors
que les Juifs apparurent dans les sociétés naissantes
comme un peuple qui avait crucifié Dieu, et quand on s'aperçut
que cette tribu étrangère avait capté le
capital. Lorsque naquit le commerce chrétien, il voulut,
lui aussi, écarter un concurrent qui lui semblait d'autant
plus dangereux qu'il n'était pas "autochtone";
il y arriva en partie par la constitution des jurandes, des corporations,
des maîtrises, c'est-à-dire par l'organisation chrétienne
du capital.
Aujourd'hui subsiste encore cette prévention contre les
Juifs, prévention secrète, non avouée toujours,
instinctive plutôt que raisonnée, atavique et non
récemment acquise. On ressent toujours contre les déicides
cette acrimonie qui faisait considérer leur richesse d'un
mauvais oeil, car on n'estimait pas que cette tribu de mécréants,
de meurtriers et de damnés pût légitimement
posséder; on croyait qu'elle ne pouvait pas acquérir
sans dérober le bien de ceux qui étaient les fils
du sol -- tout détenteur du sol s'en considérant
comme le fils-- et si l'antisémitisme économique
doit être regardé comme une expression des luttes
intestines du capital, il ne faut pas perdre de vue qu'il est
aussi une manifestation de l'opposition du capital national et
du capital étranger.
Les causes de l'antisemitisme -- L'antisémitisme actuel
et l'antijudaïsme d'autrefois -- La cause permanente -- Le
Juif étranger et les manifestations de l'antisémitisme
-- Le Juif et l'assimilation -- Le Juif et les milieux -- Les
modifications du type juif -- La disparition des constantes extérieures
-- La disparition des constantes intérieures -- L'état
religieux de la synagogue contemporaine -- L'extinction et la
ruine du Talmudisme -- Le Juif est un élément absorbé
-- La disparition du préjugé religieux contre le
Juif -- L'affaiblissement du particularisme et de l'exclusivisme
national -- Les progrès du cosmopolitisme -- L'antisémitisme
et les transformations économiques -- La lutte contre le
capital -- L'union des capitalistes -- Le capital et la révolution
-- Les antisémites auxiliaires de la révolution
-- La fin de l'antisémitisme.
Telles que nous venons de les étudier, les causes de l'antisémitisme
moderne sont nationales, religieuses, politiques et économiques;
ce sont des causes profondes qui dépendent non seulement
des Juifs, non seulement de ceux qui les entourent, mais encore
et surtout de l'état social. Ignorants des véritables
origines de leurs sentiments, ceux qui professent l'antisémitisme
expliquent leur état d'esprit par des griefs qui ne concordent
pas avec les causes que nous avons trouvées; griefs ethniques,
griefs religieux, griefs politiques, griefs économiques,
tous ces décors de l'antisémitisme ne sont pas fondés.
Les uns, comme les griefs ethniques, proviennent d'une fausse
conception des races; les autres, comme les griefs religieux et
les griefs politiques, sont nés d'une idée incomplète
et étroite de l'évolution historique; les derniers
enfin. comme les griefs économiques, ont été
produits par le besoin de voiler une des luttes du capital. Ni
ceux-ci ni ceux-là ne sont justifiés. Il n'est pas
exact que le Juif soit un pur Sémite, pas plus que les
peuples européens ne sont de purs Aryens. La notion même
de Sémite et d'Aryen, impliquant une inégalité
respective, ne peut en rien se légitimer; nous avons vu
que au sens que l'on attribue à ce mot, il n'y a pas de
race, c'est-à-dire pas de collectivité humaine descendant
de deux ancêtres primitifs et s'étant développée
sans admettre l'intrusion étrangère. L'idée
de la pureté de sang, comme fondement de l'unité
dans l'association, si elle a eu sa raison d'être alors
que l'humanité était composée de minuscules
hordes hétérogènes, n'a plus été
soutenable dès que ces hordes se sont agrégées
pour former des cités. Elle s'est cependant [191] perpétuée,
elle est devenue une fiction ethnologique, que les villes antiques
ont embellie de légendes, en rapportant la vie de leurs
héros fondateurs, fiction qui s'est transformée
lorsque se sont fédérées les villes, lorsque
se sont formées les nations, mais qui a persisté
tout de même, qui a donné naissance à ces
généalogies interminables, dont le but était
toujours d'établir une filiation commune pour les membres
d'un même état.
S'il n'est pas vrai que les Juifs soient une race, il n'est pas
juste non plus de les considérer comme la cause des transformations
modernes. C'est leur donner une trop haute place, si haute, qu'en
réalité les antisémites font plutôt
oeuvre de philosémites. Faire d'lsraël le centre du
monde, le ferment des peuples, l'agitateur des nations, cela est
absurde: c'est cependant ainsi que procèdent les amis et
les ennemis des Juifs. Ils leur attribuent, qu'ils s'appellent
Bossuet ou qu'ils se nomment Drumont, une importance excessive
que la vanité du Juif, cette vanité sauvage et caractéristique,
a d'ailleurs acceptée. Il faut cependant en rabattre. Si
des monarchies et des empires se sont écroulés,
si l'Eglise toute-puissante a vu décroître son autorité
que tous les efforts de la bourgeoisie agonisante ne feront pas
revivre, si l'indifférence religieuse s'accroît au
contraire en même temps que marche la révolution,
la faute n'en est pas aux fils de Jacob. Les Juifs n'ont certainement
pas créé à eux seuls l'état actuel,
seulement ils y sont mieux adaptés, en vertu de qualités
ataviques et séculaires, que tous autres. Ils n'ont pas
fondé cette société capitaliste, financière,
agioteuse, commerciale et industrielle, que tant de causes ont
contribué à établir; ils en ont, nonobstant,
bénéficié plus que chacun; ils en ont tiré
de très précieux, très nombreux et très
considérables avantages, et cela, non parce qu'ils ont
usé de procédés particulièrement déloyaux
ou malhonnêtes, comme les en ont accusés leurs adversaires,
mais parce que les siècles, les lois restrictives, les
prescriptions religieuses, les conditions politiques et sociales,
dans lesquelles ils avaient vécu, les avaient préparés
au milieu contemporain et les avaient armés pour la lutte
quotidienne d'armes meilleures.
Néanmoins si les Juifs ne sont pas une race, ils ont été
jusqu'à nos jours une nation. Ils se sont perpétués
avec leurs caractéristiques propres, leur type confessionnel,
leur code théologique qui fut en même temps un code
social. S'ils ne détruisirent pas le christianisme, s'ils
n'organisèrent pas une ténébreuse conspiration
contre Jésus, ils donnèrent des armes à ceux
qui le combattirent et, dans les assauts donnés à
l'Eglise, ils se trouvèrent toujours au premier rang. De
même, s'ils ne sapèrent pas -- formés en une
vaste société secrète qui aurait durant des
siècles poursuivi ses desseins -- les trônes monarchiques,
ils fournirent un appoint considérable à la révolution.
Ils furent en ce siècle parmi les plus ardents soutiens
des partis libéraux, révolutionnaires et socialistes;
ils leur apportèrent des hommes comme Lasker et comme Disraeli,
comme Crémieux, comme Marx et Lassalle65, sans compter le troupeau obscur des
propagandistes; ils les soutinrent par leurs capitaux. Enfin,
nous venons de [192] le dire, s'ils n'ont pas, sur les ruines
de l'ancien régime, dressé à eux seuls le
trône de la bourgeoisie capitaliste triomphante, ils ont
aidé à son établissement. Ainsi sont-ils
aux deux pôles des sociétés contemporaines.
D'un côté ils collaborent activement à cette
centralisation extrême des capitaux qui facilitera sans
doute leur socialisation, de l'autre ils sont parmi les plus ardents
adversaires du capital. Au Juif draineur d'or, produit de l'exil,
du Talmudisme, des législations et des persécutions,
s'oppose le Juif révolutionnaire, fils de la tradition
biblique et prophétique, cette tradition qui anima les
anabaptistes libertaires allemands du XVIe siècle et les
puritains de Cromwell. Au milieu de toutes les transformations
qui ont marqué ce siècle, ils ne sont donc pas restés
inactifs, au contraire, et c'est leur activité qui a, non
pas provoqué, mais perpétué l'antisémitisme,
car l'antisémitisme moderne est l'héritier de l'antijudaïsme
du Moyen Age. Jadis aussi, en Espagne, en combattant les Morisques
et les Marranes on tenta de réduire les éléments
étrangers de la nation espagnole; jadis les Juifs furent
considérés comme une tribu étrangère,
une horde de déicides, voulant par le prosélytisme
insuffler son esprit aux chrétiens, et, de plus, cherchant
à saisir cet or dont l'importance commença à
apparaître pendant les premières années du
Moyen Age. Les manifestations de l'antisémitisme actuel
sont, du moins dans l'Europe occidentale66, différentes des manifestations
d'autrefois, les griefs ont varié, c'est-à-dire
qu'on les a exprimés d'une autre façon, qu'on les
a soutenus par des théories scientifiques, anthropologiques
et ethnologiques, mais les causes n'ont pas sensiblement changé
et l'antisémitisme contemporain ne diffère de l'antijudaïsme
d'antan que parce qu'il est moins inconscient, plus raisonneur,
plus dogmatique, moins impulsif et plus réfléchi.
A la base de l'antisémitisme de nos jours, comme à
la base de l'antijudaïsme du XIIIe siècle, se trouvent
l'horreur et la haine de l'étranger. C'est là la
cause fondamentale de tout antisémitisme, c'est là
le motif permanent, celui qu'on trouve à Alexandrie sous
les Ptolémée, à Rome au temps de Cicéron,
dans les villes grecques de l'Ionie, à Antioche et dans
la Cyrénaïque, dans l'Europe féodale et dans
les États contemporains que le principe des nationalités
anime.
Maintenant, laissons le vieil antijudaisme et ne nous occupons
que de l'antisémitisme moderne. Produit d'une action de
l'exclusivisme national et d'une réaction de l'esprit conservateur
contre les tendances issues de la Révolution, toutes les
causes qui l'ont amené ou conservé peuvent se ramener
à une seule: les Juifs ne sont pas encore assimilés,
c'est-à-dire qu'ils croient encore à leur nationalité.
Ils continuent, par la circoncision, par des règles prophylactiques
spéciales, par des prescriptions alimentaires, à
se différencier de ceux qui les entourent; ils persistent
en tant que Juifs, non pas qu'ils ne soient susceptibles de patriotisme,
-- les Juifs en certains pays comme en Allemagne ont contribué
plus que personne à réaliser l'unité [193]
nationales -- mais ils résolvent le problème qui
parait insoluble de faire partie intégrante de deux nationalités;
s'ils sont Français et s'ils sont Allemands67, ils sont aussi Juifs, et si on leur
sait un gré médiocre d'être Allemands et d'être
Français, on leur reproche vivement d'être Juifs.
On les considère dans tous les États comme les Américains
considèrent les Chinois, ainsi qu'une tribu d'étrangers
ayant conquis les mêmes privilèges que les autochtones,
et ayant refusé de disparaître. On les sent encore
différents, et plus les nations s'homogénéisent
plus ces différences apparaissent. Dans ce grand mouvement
qui conduit chaque peuple à l'harmonie des éléments
qui le composent, les Juifs sont des réfractaires, ils
sont toujours la nation au cou raide contre laquelle le Législateur
lançait ses anathèmes; ils se rattachent à
des formes sociales abolies et dont l'autonomie est depuis longtemps
détruite. En une certaine mesure, ils sont une nation qui
survit à sa nationalité, et depuis des siècles,
ils résistent à la mort.
Pourquoi? Parce que tout a contribué de maintenir leurs
caractères de peuple; parce qu'ils ont possédé
une religion nationale qui eut sa parfaite raison d'être
lorsqu'ils formaient un peuple, cessa d'être satisfaisante
après la dispersion, mais les maintint à l'écart;
parce qu'ils ont fondé dans toute l'Europe des colonies
jalouses de leurs prérogatives, attachées à
leurs coutumes, à leurs rites, à leurs moeurs; parce
qu'ils ont vécu, durant des années, sous la domination
d'un code théologique qui les a immobilisés; parce
que les lois des pays multiples où ils ont planté
leur tente, les préjugés et les persécutions
les empêchèrent de se mêler; parce que, depuis
le second exode, depuis leur départ de la terre palestinienne,
ils ont élevé, et on a élevé autour
d'eux d'infranchissables et rigides barrières. Tels qu'ils
sont, on les a créés lentement et ils se sont créés,
on a fait leur être intellectuel et moral, on s'est appliqué
à les différencier et ils s'y sont appliqués
de même. Ils craignirent la souillure et on craignit d'être
souillé par eux; leurs docteurs refusèrent de les
laisser s'unir aux chrétiens et les légistes chrétiens
interdirent toute union avec les Juifs; ils s'adonnèrent
au trafic de l'or et on leur défendit d'exercer d'autres
professions; ils s'éloignèrent du monde et on les
contraignit à rester dans des ghettos.
Ils étaient ainsi différents de ceux qui vivaient
à leurs côtés, mais, avant leur émancipation,
ils échappaient aux regards; ils se tenaient à part,
nul n'avait de contact avec eux, on leur avait tracé leur
domaine, assigné leur lot, et ils vivaient en marge des
sociétés sans gêner en rien la marche générale,
car ils ne faisaient pas partie du corps social. Lorsqu'ils furent
libérés, ils se répandirent partout, et ils
apparurent tels que les âges les avaient faits. On eut devant
eux l'impression que l'on ressentirait si l'on voyait soudain
les Tziganes du monde se rallier à la civilisation et réclamer
leur place. Car on avait changé les conditions dans lesquelles
depuis si longtemps les [194] Juifs vivaient, mais on ne les avait
pas modifiés eux-mêmes, et il fallait pour une telle
oeuvre autre chose que la décision de l'Assemblée
nationale. Produit d'une religion et d'une loi, les Israélites
ne pouvaient se transformer que si cette loi et cette religion
se transformaient.
Ici nous nous trouvons en face d'une objection capitale. Les antisémites
ne se bornent pas à dire que le Juif appartient à
une race différente, qu'il est un étranger; ils
affirment qu'il est un élément inassimilable et
irréductible, et si quelques-uns admettent que le Juif
peut entrer dans la composition des peuples, ils prétendent
que c'est au détriment de ces peuples et que le sémite
tue et perd l'aryen, ce qui est d'ailleurs en contradiction avec
la théorie antisémitique d'après laquelle
toute race supérieure doit subjuguer la race inférieure
sans pouvoir être entamée par elle. Les Juifs sont-ils
réellement incapables de s'assimiler? Pas le moins du monde,
et toute leur histoire prouve le contraire. Elle nous a montré68 combien
de Juifs avaient pénétré dans les nations
par le baptême, combien nombreuses avaient été
les conversions au Moyen Age, combien enfin de Juifs avaient disparu,
absorbés par ceux qui les entouraient, venant volontairement
au Christ ou ondoyés de force par des moines ou des rois
fanatiques, Juifs dont on ne peut pas plus aujourd'hui retrouver
des vestiges, qu'on ne peut par exemple trouver trace des Goths,
des Alamans, des Suèves, qui, amalgamés à
d'autres peuplades encore, ont contribué à former
le Français. De tous temps, le Juif, comme tous les sémites,
s'est uni à l'aryen, de tous temps il y a eu pénétration
réciproque de ces deux races, et rien n'est plus propre
à prouver combien l'assimilation est possible. Du reste,
pour démontrer que les Juifs ne sont pas assimilables,
il faudrait démontrer qu'ils ne sont pas modifiables, car
tout être incapable de se modifier ne peut être fondu
dans une agglomération humaine, de même que tout
aliment réfractaire ne peut entrer dans l'économie
du corps. Or, ils ont été constamment transformés
par les milieux. Si on trouve entre un Juif espagnol et un Juif
russe69
des ressemblances, on trouve aussi des différences, et
ces différences n'ont pas été seulement produites
par l'adjonction de peuplades étrangères attirées
et converties par les Juifs, elles ont été produites
aussi par le milieu naturel, par le milieu social et par le milieu
moral et intellectuel. Le type juif n'a pas seulement varié
dans l'espace, il a varié dans le temps; c'est un truisme
de dire que le Juif du ghetto de Rome n'était pas le même
que le Juif des troupes de Barkokeba; de même que le Juif
de nos grandes capitales européennes n'est point semblable
au Juif du Moyen Age. Cependant ces dissemblances que je signale
entre Juifs de divers pays et de divers âges sont moins
saillantes que les ressemblances; cela prouve que le milieu artificiel
dans lequel on a fait vivre le Juif a été plus fort
que le milieu naturel; c'est toujours ce qui arrive pour l'homme,
car il est moins sensible aux milieux climatériques, contre
lesquels il réagit sans cesse qu'aux milieux sociaux. Le
Juif n'a pu échapper à cette règle humaine,
et ce ne sont pas les neiges de Pologne ou les torrides soleils
d'Espa[195]gne qui ont été ses modeleurs principaux.
Il a été pétri par les lois politiques des
nations et par la religion, religion puissante et terrible, comme
toutes les religions rituelles qui remplacent la métaphysique
par une Somme législative. Ces lois et cette religion ont
été toujours les mêmes pour le Juif; en tous
lieux et en tous temps, elles ont été pour lui des
constantes, constantes extérieures et constantes intérieures.
Or, depuis cent ans ces constantes ont varié70. Les lois extérieures qui régissaient
les Juifs ont cessé d'être; la législation
spéciale et uniforme qu'ils subissaient a été
abolie, ils sont désormais soumis aux lois des pays dont
ils sont des citoyens, et ces lois, étant différentes
suivant les latitudes, sont un facteur de différenciation.
Avec les lois ont disparu les coutumes: les Juifs ne vivent plus
à l'écart, ils participent à la vie commune,
ils ne sont plus étrangers aux civilisations qui les ont
accueillis, ils n'ont plus une littérature spéciale,
des moeurs particulières, singulières et caractérisantes;
ils ont accepté les façons de vivre des nations
diverses entre lesquelles ils sont distribués. Comme ces
façons sont différentes, elles différencient
encore les Juifs, et des dissemblances de plus en plus grandes
naissent désormais entre eux. Ils s'éloignent tous
les jours de ce type professionnel et confessionnel qui existe
encore, mais qui, fatalement, nécessairement, tend à
disparaître, et n'est maintenu que par les constantes intérieures
c'est-à-dire par la religion, par les rites et les habitudes
qui en dépendent.
Or, aujourd'hui, les pratiques religieuses des Juifs varient avec
les divers pays. Tandis que, dans la Galicie, par exemple, les
plus minutieuses observances du culte sont pratiquées,
en France, en Angleterre, en Allemagne elles sont réduites
au minimum. Si l'étude du Talmud est toujours en honneur
en Pologne, en Russie, dans certaines parties de l'Allemagne et
de l'Autriche-Hongrie, elle est tombée en complète
désuétude dans tous les autres pays. Entre le Juif
français émancipé et le Juif galicien talmudiste,
le fossé se creuse tous les jours, et encore, de cette
façon, il se crée des différences en Israël,
différences que l'on peut aussi observer entre les Juifs
des synagogues réformées et ceux des synagogues
orthodoxes. Mais, ce qui est plus important, l'esprit talmudique
disparaît lentement; les écoles talmudiques persistantes
se ferment tous les jours dans l'Europe occidentale; le Juif contemporain
ne sait même plus lire l'hébreu. Débarrassée
des liens rabbanites la synagogue ne professe plus qu'une sorte
de déisme cérémonial; chez le Juif moderne,
ce déisme s'affaiblit de plus en plus; tout Juif émancipé
est prêt pour le rationalisme, et ce n'est pas seulement
le talmudisme qui meurt, c'est la religion juive qui agonise.
Elle est la plus vieille des religions existantes, il semble qu'elle
doive être la première à disparaître.
Au contact direct de la société chrétienne,
elle s'est désagrégée. Pendant longtemps
elle avait subsisté, comme subsistent ces corps que l'on
soustrait à la lumière et à [196] l'air;
on a ouvert les fenêtres du caveau dans lequel elle dormait,
le soleil et le vent sont entrés et elle s'est dissoute.
Avec la religion juive s'évanouit l'esprit juif. Cet esprit
anima encore Heine et Boerne, Marx et Lassalle, mais ils avaient
été élevés encore à la juive,
ils avaient été bercés par des traditions
que les jeunes Juifs d'aujourd'hui ignorent et dédaignent,
et maintenant il n'y a plus, ou du moins il tend à ne plus
y avoir, de personnalité juive.
Ainsi, ces Juifs composés de diverses couches dissemblables,
que de semblables conditions de vie extérieure, de semblables
préoccupations intellectuelles, de semblables formes religieuses,
morales et sociales avaient unifiés, ces Juifs retournent
à l'hétérogénéité. Les
constantes qui les avaient formés devenant des variables,
l'artificielle uniformité disparaît, parce que disparaissent
la foi juive, les pratiques juives, l'esprit juif, et avec cet
esprit, ces pratiques, cette foi, les Israélites eux-mêmes
s'évanouissent. Ce que n'ont pu faire les persécutions,
l'affaiblissement des croyances religieuses, partant des croyances
nationales, l'a accompli. Le Juif libéré, soustrait
aux codes exceptionnels et au talmudisme ankylosant, est un élément
absorbé, bien loin que d'être un élément
absorbant. En certains pays, comme aux Etats-Unis, "la distinction
entre Juifs et chrétiens s'efface rapidement71", elle s'effacera de jour en
jour, car de jour en jour les Juifs abandonneront leurs antiques
préjugés, leurs rites séparatistes, leurs
prescriptions prophylactiques et alimentaires. Ils ne se croiront
plus destinés à persister en tant que peuple, ils
n'imagineront plus, imagination touchante peut-être, mais
absurde, qu'ils ont un rôle éternel à remplir.
Un temps viendra où ils seront complètement éliminés,
où ils seront dissous au sein des peuples, comme les Phéniciens
qui, après avoir semé leurs comptoirs à travers
l'Europe, disparurent sans laisser de trace. En ce temps-là
aussi l'antisémitisme aura vécu, mais le moment
n'est pas proche. Encore, le nombre des Juifs judaïsants
est considérable, et, tant qu'ils subsisteront, il semble
que l'antisémitisme devra persister. Cependant l'antisémitisme
n'est pas uniquement provoqué par Israël; il est le
produit de causes religieuses, nationales et économiques,
causes indépendantes des Juifs; ces causes sont susceptibles
elles aussi de se modifier et même de disparaître,
nous pouvons de nos jours constater leur affaiblissement.
Si le judaïsme s'affaiblit, ni le catholicisme ni le protestantisme
ne se fortifient, et l'on peut dire que toute forme positive de
la religion perd de sa puissance. On croit pouvoir affirmer le
contraire pour la religion chrétienne, mais on est d'abord
en cela victime d'une illusion, on est ensuite guidé par
des intérêts particuliers. Comme a dit Guyau72: "La religion a trouvé
des défenseurs sceptiques qui la soutiennent tantôt
au nom de la poésie et de la beauté esthétique
des légendes, tantôt au nom de leur utilité
pratique." Le néomysticisme est un résultat
de ce besoin de poésie et de beauté esthétique
qui croit ne pouvoir se satisfaire que par l'illusion religieuse.
Quant à l'utilité pratique de la religion, nous
la voyons désormais soutenue par la bourgeoisie capitaliste
qui a attaqué les croyances [197] religieuses tant que
celles-ci ont soutenu les partisans des régimes anciens
et qui, désormais, appelle la foi à son secours
pour consolider son pouvoir et défendre ses privilèges.
Mais ce ne sont là que des manifestations artificielles,
et le sentiment religieux positif, déterminé, limité,
s'éteint tous les jours. On marche d'un côté
vers une sorte d'antireligiosisme matérialiste étroit
et sot, de l'autre on aboutit à cette irréligion
philosophique et morale qui sera "un degré supérieur
de la religion et de la civilisation même73". En même temps que ces
tendances s'affirment, les préjugés religieux tendent
à s'éteindre, et le préjugé contre
le Juif, préjugé aussi persistant que le préjugé
du catholique contre le protestant, et du Juif contre le chrétien,
ne peut pas être le seul à permaner. Il va diminuant
d'intensité et, bientôt sans doute on ne tiendra
plus tout Israélite pour responsable des affres de Jésus
sur le Calvaire. Avec l'extinction progressive des préventions
religieuses, une des causes d'antisémitisme s'évanouira
et ainsi l'antisémitisme perdra de sa violence; seulement
il durera tant que dureront les causes nationales et les causes
économiques.
Mais le particularisme et l'égoisme national, si forts,
si puissants qu'ils soient encore, présentent des signes
de décadence. D'autres idées sont nées qui,
tous les jours, acquièrent plus de force; elles imprègnent
les esprits, s'impriment dans les cervelles, engendrent des conceptions
nouvelles, de nouvelles formes de pensées. Si le principe
des nationalités est encore un principe directeur de la
politique, on ne fait plus de la haine contre l'étranger
un dogme brutal et irraisonné74. Il se crée une culture commune
aux peuples civilisés, une culture humaine au-dessus de
la culture française, de la culture allemande, de la culture
anglaise; la science, la littérature, les arts deviennent
internationaux, non qu'ils perdent ces caractéristiques
qui en font le charme et le prix, et qu'ils visent à une
uniformité fâcheuse, mais ils sont animés
d'un même esprit. La fraternelle des peuples, qui était
jadis une chimère inattingible, peut être rêvée
sans folie; le sentiment de la solidarité humaine se fortifie,
le nombre des penseurs et des écrivains qui travaillent
à le renforcer augmente tous les jours; les nations se
rapprochent les unes des autres, elles peuvent mieux se connaître,
mieux s'aimer et s'estimer; la facilité des relations et
des communications favorise le développement du cosmopolitisme;
ce cosmopolitisme unira un jour les races les plus diverses, il
leur permettra de se fédérer en de pacifiques unions:
à l'égoïsme patriotique, il substituera l'altruisme
international. De cette diminution de l'exclusivisme national,
les Juifs bénéficieront encore, d'autant qu'elle
coïncidera avec l'affaiblissement de leurs caractères
distinctifs, et les progrès de l'internationalisme amèneront
la décadence de l'antisémitisme. En même temps
que les Juifs verront décroître les préventions
nationalistes, ils verront les causes économiques de l'antisémitisme
diminuer de puissance. On combat les Juifs parce qu'ils représentent
un capital que l'on dit étranger, on peut donc supposer
que le jour où l'animosité contre l'étranger
aura disparu, le capital juif ne sera [198] plus en butte aux
attaques du capital chrétien. Malgré cela, la concurrence
n'en subsistera pas moins et, toujours. ceux des Juifs qui se
seront maintenus auront à pâtir des sentiments hostiles
que cette concurrence fomentera contre eux.
Mais d'autres événements, d'autres transformations
peuvent amener la disparition de ces causes économiques.
Dans la lutte qui est engagée entre le prolétariat
et la société industrielle et financière,
on verra peut-être les capitalistes juifs et chrétiens
oublier leurs dissentiments et s'unir contre l'ennemi commun.
Toutefois, si les conditions sociales actuelles devaient persister,
il n'y aurait là qu'une trêve, mais de la bataille
qui se livre maintenant, le capital ne paraît pas devoir
sortir vainqueur. Fondée sur le mensonge, sur l'intérêt,
sur l'égoïsme, sur l'injustice et sur le dol, la société
actuelle est destinée à périr. Quelque brillante
qu'elle paraisse, aussi resplendissante qu'elle soit, raffinée,
luxueuse et superbe, elle est frappée à mort; moralement
elle est condamnée. La bourgeoisie qui détient la
force politique, parce qu'elle détient la force économique,
usera vainement de ses pouvoirs, en vain elle fera appel à
toutes les armées qui la défendent, à tous
les tribunaux qui la gardent, à tous les codes qui la protègent,
elle ne pourra résister aux lois inflexibles qui, de jour
en jour, tendent à substituer la propriété
commune à la propriété capitaliste.
Tout concourt à amener ce résultat. De ses propres
mains la classe des possédants se déchire; si une
catégorie de possesseurs veut égoïstement se
défendre, elle combat inconsciemment contre elle-même,
et pour l'avènement de ses ennemis. Toute lutte intestine
des détenteurs du capital ne peut qu'être utile à
la révolution. En dénonçant les capitalistes
juifs, les capitalistes chrétiens se dénoncent eux-mêmes,
et ils contribuent à ruiner les fondements de cet état
dont ils sont les plus ardents défenseurs. Ironie des choses,
l'antisémitisme qui est professé surtout par les
conservateurs, par ceux qui reprochent aux Juifs d'avoir été
les auxiliaires des Jacobins de 89, des libéraux et des
révolutionnaires de ce siècle, l'antisémitisme
se fait l'allié de ces mêmes révolutionnaires;
M. Drumont en France, M. Pattaï en Hongrie, MM. Stoecker
et de Boeckel en Allemagne oeuvrent pour ces démagogues
et ces révoltés qu'ils prétendent combattre.
Ce mouvement, réactionnaire à l'origine, se transforme
au profit de la révolution. L'antisémitisme excite
la classe moyenne, le petit bourgeois, et le paysan quelquefois,
contre les capitalistes juifs, mais ainsi il les mène doucement
au socialisme, il les prépare à l'anarchie, les
conduit à la haine de tous les capitalistes et surtout
du capital.
Ainsi, inconsciemment, l'antisémitisme prépare sa
propre ruine, il porte en lui son germe de destruction, et cela
inévitablement, puisque, en ouvrant la voie au socialisme
et au communisme, il travaille à éliminer non seulement
les causes économiques, mais encore les causes religieuses
et nationales qui l'ont engendré et qui disparaîtront
avec la société actuelle dont elles sont les produits.
Telles sont les destinées probables de l'antisémitisme
contemporain. J'ai tenté de montrer comment il se rattachait
à l'ancien antijudaisme, comment il avait persisté
après l'émancipation des Juifs, comment il avait
grandi et quelles avaient été ses manifestations.
J'ai essayé d'en déterminer les raisons, et après
les avoir établies, j'ai voulu prévoir son avenir.
De toutes façons il me parait destiné à périr,
et il périra pour toutes les raisons que j'ai indiquées:
parce que le Juif se transforme, parce que les conditions religieuses,
politiques, sociales et économiques changent, mais il périra
surtout parce qu'il est une des manifestations persistantes et
dernières du vieil esprit de réaction et d'étroit
conservatisme qui essaie vainement d'arrêter l'évolution
révolutionnaire.
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et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être
inquiété pour ses opinions et celui de chercher,
de recevoir et de répandre, sans considération de
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Déclaration internationale des droits de l'homme,
adoptée par l'Assemblée générale de
l'ONU à Paris, le 10 décembre 1948.