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Contre l'antisémitisme (histoire d'une polémique)

par Bernard Lazare

[réédité par La Vieille Taupe en 1983]

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TABLE DES MATIERES


AVANT PROPOS..................................

ANTISÉMITISME ET RÉVOLUTION, par Bernard Lazare

CONTRE L'ANTISÉMITISME (HISTOIRE D'UNE POLÉMIQUE), par Bernard Lazare ..................

Préface ....................................

Histoire d'une polémique ....................

I.--Contre l'antisémitisme ..........

II.--Réponse à M. Drumont. ..........

III.--Ce que veut l'antisémitisme ......

IV.--La quatrième à M. Drumont ......

V.--Les réponses de M. Drumont ....

Conclusion ...............................

LE PORTRAIT DE BERNARD LAZARE, par Charles Péguy

BERNARD LAZARE DANS L'AFFAIRE DREYFUS, par P.-V. Stock ......................................

ANNEXE: Le testament de Bernard Lazare ........



 BERNARD LAZARE

 

Contre l'antisémitisme

Histoire d'une polémique


 


LE PUITS ET LE PENDULE


AUX ÉDITIONS DE LA DIFFÉRENCE


@ LE SPHINX (1983), 22, rue Rambuteau, 75003 PARIS.

ISBN 2-729141134 t


AVANT PROPOS


Ce livre constitue le complément naturel et nécessaire au livre fondamental de Bernard Lazare: L'Antisémitisme, son histoire et ses causes, publié dans la même collection.

Il contient deux textes essentiels de Bernard Lazare qui sont sa participation à la polémique déclenchée par la publication, en 1894, de cette histoire controversée de l'antisémitisme. Divers documents sont joints, dont "Le portrait de Bernard Lazare" par Charles Péguy, qui permettent de préciser le contexte et donneront au lecteur la possibilité d'apprécier tout à la fois la controverse de l'époque et la polémique subalterne que la réédition de 1982 a suscitée dans la presse.

La publication en janvier 1982 de L'Antisémitisme, son histoire et ses causes a provoqué une violente réaction dans la presse. M. Alain Finkielkraut dans Le Monde (19 février 1982), M. Arnold Mandel dans Information juive (mars 1982), M. Paul Giniewski dans Le Figaro-Magazine (30 avril 1982), M. Pierre Vidal-Naquet dans Esprit (juin 1982) ont contesté jusqu'au bien-fondé de cette réédition.

Ces quatre diatribes ont en commun, outre une absence de gentillesse, de prétendre que Bernard Lazare aurait renié son oeuvre soit par ses engagements ultérieurs dans l'affaire [8] Dreyfus puis dans la défense des Juifs orientaux, et finalement dans le sionisme, soit par des textes explicites. Des quatre commentateurs, c'est M. Finkielkraut qui est le plus précis et le plus concis. Voici donc ce qu'il écrivait exactement dans l'article susmentionné du Monde: "En devenant le premier des dreyfusards et en participant au mouvement sioniste, Bernard Lazare démentira son propre livre. Dans ses écrits suivants, il cessera d'imputer aux Juifs la responsabilité (même partielle) de l'antisémitisme et ne verra plus celui-ci comme un mouvement fragile et moribond. Aussi laissera-t-il des instructions pour que ce livre ne soit republié que précédé de l'avertissement: "Les idées de l'auteur s'étaient modifiées sur bien des points." Exigence à laquelle l'éditeur actuel s'est empressé de ne pas souscrire."

Les quelques recherches sur Bernard Lazare que j'avais effectuées préalablement à la réédition de ce livre ne m'avaient pas permis de soupçonner l'existence de telles instructions. La deuxième édition de L'Antisémitisme, réalisée et préfacée par Fontainas en 1934, du vivant de Mme Bernard Lazare, aux éditions Crès, ne comportait aucune mention de ces prétendues instructions. La phrase citée entre guillemets par M. Finkielkraut était d'un contenu si vague et si abstraitement général qu'elle semblait en contradiction avec l'existence même d'INSTRUCTIONS qui n'auraient pas manqué de préciser les critiques ou repentirs de l'auteur. De plus, la forme grammaticale de la phrase citée, le style indirect, impliquait que Bernard Lazare n'ait pas même donné lui-même la forme définitive à la formule qu'il aurait souhaité voir figurer en tête d'une éventuelle réédition de son ouvrage. Ce simple fait laissait planer un doute sur l'existence même de ce "document libérateur".

Une première lettre au Monde, où je priais M. Finkielkraut de bien vouloir communiquer le document ou les références de sa source, restait sans réponse. Parallèlement, les recherches effectuées à la bibliothèque de l'Alliance israélite universelle, dépositaire des archives Bernard Lazare, restaient infructueuses. La bibliothécaire se révélait incapable de me fournir le document en question ou de m'indiquer la référence.

[9]

Elle suggérait aimablement de consulter le livre de Mme Nelly Wilson "qui fait autorité en la matière". Je connaissais ce livre (Bernard Lazare, Cambridge University Press, 1978) qui semble bien être la source commune de mes quatre contempteurs peu gentils et que seul M. Vidal-Naquet cite explicitement. S'il se révélait également qu'il était bien la seule source de M. Finkielkraut, il devenait évident que les prétendues INSTRUCTIONS de Bernard Lazare n'avaient d'existence que mythique. En effet, page 108 de son livre, Mme Nelly Wilson parle bien d'instructions laissées par Bernard Lazare et cite la phrase: "Les idées de l'auteur s'étaient modifiées sur bien des points", mais elle l'attribue à Mme Bernard Lazare qui l'aurait dite plus de trente ans après la mort de l'auteur, et donne comme source (note 47) l'Alliance israélite universelle.

Effectivement, lors d'une conversation téléphonique avec M. Michet Contat, journaliste du Monde, responsable des pages où était paru l'article de M. Finkielkraut, et auprès de qui je protestais de l'absence de réponse à ma demande d'information, il me précisait oralement que M. Finkielkraut lui avait invoqué le livre de Mme Wilson. Ma demande de confirmation écrite restait également sans suite mais finalement la direction du Monde, se rendant à l'évidence, acceptait de publier ma mise au point, sur conseil de son avocat (Le Monde du 30 avril 1982, p. 24).

L'incident était donc clos et la cause entendue. La fable des prétendues INSTRUCTIONS de Bernard Lazare n'était pas sans rappeler la célèbre fable de la dent d'or racontée par Fontenelle. Les choses auraient pu en rester là, d'autant plus que les protagonistes de la fable pouvaient sans crainte s'attendre à ce que sa réfutation matérielle due au travail de l'orfèvre, ne l'empêche ni de prospérer ni même de triompher. Cependant, alors que la préparation du présent livre était presque terminée, l'éditeur obtenait communication du testament de Bernard Lazare dans des conditions dont j'épargnerai la narration au lecteur, mais qui confirment que, lorsqu'un mythe s'effondre, ses protagonistes manifestent plus le désir de punir les hérétiques que d'argumenter et recourent immanquablement a l'autorité pour conforter leurs certitudes vacillantes. Ce tes[10]tament, qui n'avait jamais été publié et que nous donnons en annexe de ce livre (p. 123) permet de préciser et de déconstruire les mécanismes et les circonstances de la constitution du mythe.

Bernard Lazare ne renia jamais son histoire de l'antisémitisme. Il écrivit une seule fois publiquement (Contre l'antisémitisme, ci-dessous, p. 58) que certains passages nécessitaient d'être modifiés et que l'ouvrage méritait d'être complété. Les vues auxquelles il était parvenu ultérieurement n'avaient fait que confirmer certaines des idées essentielles exprimées dans ce livre, sa première récusation sérieuse de l'antisémitisme et sa première proposition formelle d'une solution à la question juive. Il s'obstina à défendre son oeuvre de jeunesse dont il reconnaissait les intentions parfaitement explicites, sans doute parce qu'il était habituel de l'attaquer et de le harceler à ce sujet. Il précisa dans son testament, de façon explicite et positive, à l'usage de son épouse (qu'il instituait sa seule héritière), qu'il autorisait la réédition de son livre, précision insolite qui ne s'explique que par la connaissance qu'il avait des pressions dont elle serait l'objet du fait de la rumeur quasi universelle parmi ses amis et la communauté juive qui lui attribuaient faussement le désir inverse. Et c'est précisément pour aller au-devant des critiques dont cette réédition ne manquerait pas d'être la cible et pour détourner de son épouse les attaques dont elle ne manquerait pas d'être l'objet, pour lui permettre d'y faire face à moindre frais, pour maintenir aussi une ouverture et une possibilité de dialogue posthume avec ses frères juifs à qui son livre est particulièrement destiné, qu'il conseille: "on mettrait cependant en tête que sur bien des points mon opinion s'était modifiée". Replacée dans le contexte de son testament et dans l'ambiance de l'époque, la phrase authentique de Bernard Lazare: "une édition peut en être refaite, on mettrait cependant en tête que sur beaucoup de points mon opinion s'était modifiée" n'a pas du tout la lourde signification que prête à une phrase similaire M. Finkielkraut, à la suite de Mme Wilson, en prétendant l'extraire de mythiques INSTRUCTlONS et en introduisant un conditionnel négatif là où l'auteur parle au présent de l'indicatif.

[11]

Il est d'ailleurs remarquable que Mme Wilson ne se réfère pas au testament de Bernard Lazare mais à des regrets manifestés par son épouse dans un document qu'il serait intéressant de connaître in extenso.

La foi commence par déplacer des virgules et des guillemets et finit par déplacer des montagnes, jusqu'à pouvoir imputer à crime à un éditeur le fait de rééditer un texte selon les voeux de l'auteur!

Plusieurs faits viennent confirmer mon analyse. On imaginera le harcèlement auquel a pu être soumise l'épouse de Bernard Lazare et son véritable ami, André Fontainas, par le fait que la réédition appelée par l'auteur n'a été effectuée que trente ans après sa mort, que la préface de Fontainas (édition Crès, 1934) doit s'appliquer à justifier longuement le bien-fondé de cette réédition (déjà!) et qu'on peut déduire, toujours de cette page 108 de Mme Wilson, qu'il fut fait reproche à Mme Bernard Lazare et à André Fontainas ne n'avoir pas fait figurer la fameuse phrase au point que, toujours d'après Mme Wilson, elle en aurait manifesté le regret alors même qu'André Fontainas dans sa préface citait la phrase beaucoup plus explicite et précise, écrite publiquement dans Contre l'antisémitisme! Significatif aussi le fait qu'alors que Bernard Lazare avait précisé dans son testament: "En ce qui me concerne, je désire si je meurs être enterré sans aucune cérémonie religieuse et le plus simplement possible, la dernière classe, sans fleurs et sans couronnes. Je veux que nul ne prononce de discours sur moi", deux rabbins prononcèrent les prières rituelles sur sa tombe, au cimetière Montparnasse, sans que quiconque protestât contre cette profanation. Et le 4 octobre 1908, à Nîmes, fut inauguré un buste de Bernard Lazare par le parti dreyfusard qui n'avait plus que bien peu de rapport avec l'idéal de justice que Bernard Lazare avait cru défendre. Dernière anecdote, en 1933, une commission créée pour célébrer le trentième anniversaire de la mort du "prophète" dut se dissoudre faute de parvenir à un accord, preuve que les querelles d'interprétation étaient très vives.

Il reste à un éditeur naïf, qui ne l'est plus, à s'excuser auprès du lecteur de ces développements qui ne sont cependant [12] pas étrangers à l'affaire, puisque la caractéristique des discussions autour de la personnalité de Bernard Lazare, c'est de fuir le fond et le texte.

Si je devais risquer ma propre interprétation je dirais ceci: "Toute l'oeuvre et la vie de Bernard Lazare tend à dire que la lutte contre l'antisémitisme est inséparable d'une critique de l'exclusivisme juif et du judéocentrisme." C'est cela que personne ne veut entendre.

L'article de M. Finkielkraut dans Le Monde s'intitulait: "Le détournement d'un prophète". J'ai maintenant conscience qu'en procédant effectivement au détournement de l'oeuvre de Bernard Lazare des mains de ses interprètes captieux et de ces héritiers abusifs, je l'ai rendu à lui-même et à ses lecteurs.

Bernard Lazare et son oeuvre dérangent1. Et dans son oeuvre, plus que tout autre texte, L'Antisémitisme, son histoire et ses causes. Ce texte dérange d'abord les antisémites contre lesquels il fut écrit, puisqu'il constitue d'abord et avant tout une réfutation de La France juive d'Edouard Drumont, paru en 1886. Il contient certes des critiques féroces de certains aspects du judaïsme et l'affirmation que certains comportements et certaines prétentions idéologiques fréquentes à l'intérieur de la communauté juive constituent des provocations à l'antisémitisme; mais, du même mouvement, Lazare pulvérise la vision antisémite du monde. A aucun moment on ne trouvera chez lui la moindre interprétation raciale ou raciste, la moindre interprétation essentialiste. Tout au contraire, il [13] essaye de remonter aux causes historiques, économiques et sociologiques de ces comportements, exactement comme il le fait pour les idéologies et les comportements antisémites.

Lazare dérangera plus encore dans les années suivantes l'antisémitisme et les antisémites par sa campagne acharnée et victorieuse pour la révision du procès Dreyfus, campagne dont il fut l'animateur infatigable, même si, comme le raconte Péguy ("Le portrait de Bernard Lazare", Cahiers de la quinzaine, juillet 1910), le parti dreyfusard, dès la victoire acquise, entreprit efficacement de renvoyer Lazare et ses idées sulfureuses aux oubliettes, ce que confirme P.-V. Stock, son éditeur, dans ses mémoires (Mémorandum d'un éditeur, 3e série: l'Affaire Dreyfus anecdotique, 1938).

Lazare dérange aussi les Juifs, ou plus exactement les judéolâtres et les philosémites, c'est-à-dire tous ceux qui partagent une vision judéocentrique de l'histoire. Mais ce texte dérange plus spécifiquement l'hagiographie sioniste, compte tenu du rôle central qu'y joue l'affaire Dreyfus, comme l'a encore rappelé Begin à Mitterrand lors de la visite de ce dernier en Israël. Comment admettre, comment expliquer que le personnage central de la révision du procès Dreyfus ait pu commettre un tel texte? Et c'est cette nécessité d'expliquer qui a donné naissance au mythe réducteur. D'après ce mythe, auquel la répétition profane et pseudo-savante a donné le statut de vérité historique, Lazare, Juif assimilé et déjudaïsé, aurait découvert l'antisémitisme à travers l'affaire Dreyfus, ce qui l'aurait conduit à se ressaisir, à redécouvrir sa judéité profonde et à adhérer au sionisme. Son livre serait donc une erreur de jeunesse que l'expérience l'aurait conduit à renier.

C'est logique, c'est cohérent, c'est explicatif, au point que l'excellence du raisonnement semble dispenser d'en vérifier les prémisses... Mais c'est entièrement faux.

Il est d'abord totalement faux que Lazare ait découvert l'antisémitisme à travers l'affaire Dreyfus. Le livre de Toussenel, Les Juifs, rois de l'époque, date de 1845. La France juive de Drumont de 1886. La campagne antisémite avait largement pris son essor dans les années 1880. Et c'est précisément pour répondre à cette campagne et au livre de Drumont que Lazare [14] écrivait. Quant à l'idée selon laquelle il aurait été déjudaïsé, elle achoppe sur le texte même de son livre, qui fait preuve d'une érudition et d'une bonne connaissance de l'histoire et des textes juifs. Contrairement à la croyance que répète, entre autres, Paul Giniewski, il n'existe aucun texte et pas le moindre indice qui permette d'écrire: "il avoue s'être lourdement trompé". Il existe par contre des textes postérieurs où Lazare confirme la permanence de ses thèses, et lorsqu'il est conduit à réviser certains points, ce ne sont pas ceux que l'on aurait généralement souhaité qu'il révisât.

De même Giniewski dénature-t-il les faits lorsqu'il écrit: "Bernard Lazare, l'anarchisant et le socialisant, se transforme en nationaliste juif, participe en 1898 au deuxième congrès sioniste, devient membre du comité d'action sioniste et finit par se battre en duel avec Drumont." Le duel avec Drumont, que Giniewski présente comme le symbole et le terme d'une évolution, s'inscrit au contraire dans la polémique avec Drumont née autour de son livre. Il a lieu en 1896, avant l'éclatement de l'affaire Dreyfus. C'est entre 1894, sortie de son livre, et 1896, où se clôt la polémique, que se précise définitivement la pensée de Lazare, et il n'existe aucune indication qui permette de penser qu'il en aurait changé avant sa mort en 1903.

Lazare publie successivement Antisémitisme et révolution et Contre l'antisémitisme (1896). A travers cette polémique contre Drumont, on note effectivement une évolution par rapport à l'optimisme de son livre. Il renonce à l'espoir de voir l'antisémitisme déboucher sur une critique globale du capitalisme; il constate qu'au contraire l'antisémitisme évolue vers le nationalisme et vers une défense du capitalisme qui le manipule à son profit. Ainsi perçoit-il dès 1896 la logique de l'exacerbation réactionnaire du nationalisme lié à l'antisémitisme capitaliste qui sera à l'oeuvre dans le nazisme.

Reste l'adhésion, très temporaire, de Lazare au sionisme. Ce ne sont ni la situation des Juifs occidentaux, ni le développement de l'antisémitisme qui le conduisirent à se rallier à l'idée d'une implantation juive en Palestine, implantation qu'il n'a jamais envisagée pour lui-même ni pour les Juifs occidentaux, c'est la situation des Juifs en Roumanie, dans la Russie [15] tzariste, en Perse, etc., "où on les met hors la loi et où on les oblige à se renfermer dans un ghetto qui leur crée un exclusivisme intellectuel et moral".

Mais Lazare, qui constate l'évidence de l'existence d'un peuple juif, n'en devient pas pour autant un nationaliste et ne renonce nullement à ses conceptions anarchisantes et socialistes. Le sionisme auquel il se rallie en 1898 n'a pas encore acquis les traits qu'on lui connaît depuis. C'est un sionisme utopique stricto sensu. Lazare est athée, antimilitariste, pacifiste, il rêve de l'implantation en Palestine d'une société sans classes et refuse la création d'un État parmi d'autres États. Il voit dans l'implantation de masses juives misérables dans leurs pays d'origine la possibilité d'un dépassement de l'étatisme et du nationalisme, prélude au dépassement de tous les nationalismes et à la disparition de tous les États. Il croyait, comme beaucoup de Juifs de gauche, que l'expérience historique trans-nationale des communautés juives favoriserait une évolution internationaliste, qu'il souhaitait; espoir déçu puisque le sionisme réel n'est parvenu qu'à donner une caricature de tous les nationalismes, espoir devenu une escroquerie de la part des sionistes de gauche et de certains Juifs, lorsque leur "internationalisme" se borne à critiquer le nationalisme des autres.

Lazare a quitté le mouvement sioniste moins d'un an après s'y être rallié, parce qu'il refusait la création d'une banque destinée à favoriser l'immigration, puis il rompit personnellement avec Theodor Herzl, à qui il reprochait très précisément sa politique d'Etat et sa diplomatie bourgeoise.

Ainsi Lazare n'a jamais renié une seule phrase ni une seule thèse de son oeuvre maîtresse. Il l'a critiquée une seule fois non pour ce qui s'y trouvait écrit, mais pour ce qui y manquait. Il s'en est expliqué longuement lui-même dans Contre l'antisémitisme, et notamment dans cette phrase souvent tronquée: "Je récrirais aujourd'hui ce livre que j'aurais sans doute bien des choses à y changer, bien des choses à y ajouter, mais si je me fais un reproche, c'est justement de n'avoir pas précisé les causes religieuses de l'antisémitisme, c'est de n'avoir [16] pas suffisamment montré combien elles servent les intérêts économiques de certains capitalistes."

Il existe parallèlement de nombreuses indications que Lazare souhaitait la réédition de son livre, et la souhaitait telle quelle. Il n'a jamais laissé la moindre indication d'une correction à y apporter.

Certes, chacun est en droit d'estimer que Lazare s'est lourdement trompé, que ses espoirs ont été déçus et que l'histoire n'a pas donné raison à ses perspectives, comme elle n'a pas jusqu'ici donné raison à une quelconque perspective optimiste. Le nationalisme et le militarisme ont tout emporté, pour culminer dans la Première Guerre mondiale et ses suites. Il s'est lourdement trompé dans les espoirs qu'il a quelque temps placés dans le sionisme comme moment d'un messianisme internationaliste universel, comme il s'était trompé dans l'espoir également messianique que l'antisémitisme transcroîtrait en anticapitalisme socialiste universel.

Dès 1902, dans son Rapport de la délégation sibérienne, Trotski (et bien d'autres) avait décelé la logique interne du bolchevisme et son devenir inéluctable. Dès 1902, Bernard Lazare (et bien d'autres) avait décelé la logique interne du sionisme et son devenir inéluctable. La déconstruction des délires léniniste et sioniste s'effectue selon des mécanismes analogues, et les zélateurs intéressés manifestent la même propension à dénaturer et à cacher les textes qui révèlent que non seulement ils ont fait les clowns, mais que le scénario était écrit.

Au moins peut-on considérer maintenant les réalités sans illusion et sans espérance messianique. Le nationalisme et la xénophobie ont triomphé partout avec les effets que l'on sait. Faudrait-il s'en réjouir? Il est des victoires pires que des défaites et des défaites qui préservent l'avenir.


Pierre GUILLAUME,

Directeur de Collection.


ANTISÉMITISME ET RÉVOLUTION

par

Bernard Lazare


Première édition: Lettres prolétariennes, numéro unique, Arcis-sur-Aube, 1895. Deuxième édition, Paris, Éditions Stock, 1898.


LETTRE DE JEAN MOUTON A SON AMI JACQUES


MON CHER JACQUES,


Depuis longtemps je ne t'ai pas écrit; la besogne a été dure depuis quelques mois, et je rentrais le soir si harassé que je n'avais pas le courage de lire; je gagnais mon lit et je dormais comme une brute, jusqu'au moment de reprendre la chaîne. J'avoue même que pendant ces jours de rude travail j'enviais ton sort, et lorsque je suais devant les fourneaux je te voyais paisiblement debout devant ta casse en train de composer quelque bouquin que tu liras.

Enfin, depuis une quinzaine nous avons un peu de répit, j'ai repris mes lectures et j'ai naturellement besoin de tes conseils. Benoît le libraire, tu le connais je crois, c'est le petit vieux qui a sa boutique au coin de notre rue et de la rue Neuve, m'a prêté La France juive, de Drumont, et je viens d'achever le premier volume. Ce livre m'a laissé perplexe et je vais franchement t'avouer pourquoi.

Tu sais que si je suis devenu autre chose qu'une [20] bête de somme, c'est à toi que je le dois, tu m'as éduqué, tu m'as enseigné un peu d'histoire, trop peu hélas! Tu m'as fait connaître les oeuvres de ceux qui ont été les amis du peuple, tu m'as appris que c'était un peu de nous-mêmes, prolétaires, que dépendrait notre bien-être futur, enfin tu m'as montré quels étaient nos ennemis, comment nous étions domestiqués par le capital et ce qu'il faudrait faire pour échapper au joug qui nous abrutit. Or, est-ce parce que depuis longtemps je ne t'ai vu, ou que tu ne m'as plus soutenu de tes lettres, mais j'ai trouvé que Drumont, qui cependant ne s'accorderait pas avec toi sur bien des points, dit des choses très justes et très bonnes. Je laisse de côté ses prétentions religieuses et son désir avoué de nous replacer sous la domination de la bonne mère Église dont nous sommes à peine délivrés, mais cela mis à part, il m'a semblé qu'il ne faisait pas mauvaise besogne. Il a l'air d'en savoir long sur l'histoire de France et même sur la vieille histoire, et ce doit être un gaillard très instruit, il n'est pas toujours d'accord avec le petit manuel que tu m'as envoyé mais je ne suis pas sûr que ce soit ce petit manuel qui ait raison, car il ne parle pas des Juifs, et Drumont fait bien voir que ce sont les Juifs qui ont toujours amené la misère des pauvres bougres en les exploitant de toutes les façons; la preuve en est qu'on les massacrait, et on avait ses motifs pour ça. Or, d'après ce que dit Drumont, la misère autrefois était bien moins grande, et je le crois sans peine, car je vois tous les malheureux qui sont autour de nous; il a donc peut-être raison lorsqu'il assure que si la détresse et le désespoir ont augmenté, c'est parce qu'on a permis aux Juifs de vivre libres, qu'on ne leur a plus fait rendre gorge, qu'on les a laissé piller et voler tout à leur aise, qu'on leur a permis de mettre la main sur la finance, sur le commerce, sur l'industrie, de telle façon qu'aujourd'hui ils sont les [21] maîtres de la France, qu'ils possèdent tout et sont la cause de la misère du prolétaire. C'est eux aussi qui ont corrompu les moeurs, ils ont fait de l'argent le dieu moderne, ils ont sollicité les consciences, ils les ont achetées et ils ont démoralisé les Aryens.

Comment ne m'as-tu jamais parlé de tout cela? J'en suis fort surpris. Trouverais-tu que ces idées ne sont pas justes, et que les affirmations de Drumont sont exagérées? Je tiens à ce que tu me donnes ton avis là-dessus, mais jusqu'à ce que tu m'aies prouvé le contraire, je suis très disposé à croire que si, selon le conseil de Drumont on instituait une chambre de justice chargée de faire rendre gorge aux financiers, et si l'on prenait des mesures pour empêcher les Juifs de nous envahir et de nous gruger, tout irait bien mieux. D'ailleurs, nous n'allons pas dans leur Jérusalem, pourquoi donc viennent-ils chez nous?

Réponds-moi bien vite, mon cher Jacques, car cette question m'intéresse beaucoup. J'en cause tous les jours avec Benoît qui est très antisémite, et, ma foi, il faut bien que je te le dise, c'est lui qui m'a un peu converti Or, si Benoît a tort, j'aurais grand besoin de tes arguments pour lui prouver qu'il se trompe. Distingue-toi parce que je lui montrerai ta lettre.

Je te serre la main, ton ami


JEAN.


RÉPONSE DE JACQUES A SON AMI JEAN MOUTON


MON CHER JEAN,


Laisse-moi te dire d'abord que j'ai été très content de recevoir ta lettre, car je craignais que tu ne fusses malade. Tu vas bien, le travail marche, il n'y a pas de chômage, les petits peuvent avoir les pieds chauds et l'estomac plein, voilà qui est excellent; je voudrais que tous les camarades fussent comme toi, qu'ils aient l'esprit tranquille et puissent s'occuper à lire et à discuter pour se former des idées. Ton épître m'a fait plaisir, j'ai vu par elle que tu avais toujours autant d'ardeur à t'instruire et je me suis souvenu de nos entretiens d'il y a quatre ans. Tu n'as pas changé depuis ce temps, mon bon Jean, tu es toujours le même: le meilleur des prosélytes, et tu te laisses vite gagner. Allons, ne fais pas ta moue, tu sais bien que j'ai raison, mon gros, et qu'on te prend facilement; assieds-toi donc à califourchon sur la chaise, prends ta tête à deux mains et écoute-moi, nous allons causer un peu de ce qui t'intéresse.

Alors tu crois que ces gredins de Juifs ont conquis [23] la France et même le monde, qu'ils nous ont infectés de tous les péchés, de tous les vices, qu'ils sont nos maîtres, qu'ils nous gouvernent en même temps qu'ils nous pourrissent, et tu penses que si on les supprimait l'âge d'or renaîtrait sur la terre parce que la France serait aux Français, l'Allemagne aux Allemands, la Russie aux Russes, etc. Quand je dis que tu crois cela, je veux dire que Benoît te l'a fait croire, et c'est Drumont qui l'a fait croire à Benoît. C'est donc à Drumont qu'il faut répondre. Je vais, si tu veux, résumer en quelques lignes la théorie antisémite:

"Les Juifs, dit Drumont, et d'autres encore, sont des Asiatiques, des Orientaux, des étrangers, de race et de constitution différentes de la nôtre. Ils ne peuvent comprendre nos idées et nos sentiments. Ils contribuent à altérer l'esprit français, ils sont immoraux et n'ont pas la notion du juste; ils corrompent les chrétiens qui sans eux auraient toutes les vertus; c'est à eux enfin que nous devons les excès du régime capitaliste. Ils sont la cause de "l'agonie de la nation" qui est "mise à la glèbe par une minorité infime". Grâce à ce "corps étranger, introduit dans un organisme resté sain jusque-là", grâce à lui, "l'argent auquel le monde chrétien n'attachait qu'une importance secondaire et n'assignait qu'un rôle subalterne" --exemple, la conquête du Nouveau Monde, par la plus chrétienne de toutes les nations-- "est devenu tout-puissant". On serait entre Aryens que tout se passerait bien mieux. "Nous sommes enjuivés."

Vois-tu, mon bon Jean, Drumont, dont tu as reconnu les phrases, voit aussi juste là que lorsqu'il écrit, que "le duc de La Rochefoucauld et le prince Kropotkine ont à peu près les mêmes idées sur la propriété" et que "la notion du bien et du mal est également oblitérée chez eux". Laissons de côté la question aryenne et sémite, [24] j'y reviendrai, nous en causerons ensemble et tu verras qu'il n'y a ni peuples aryas, ni peuples sémitiques et que toutes ces belles phrases qui opposent le noble aryen au vil sémite sont des phrases vides et qui prouvent seulement la complète ignorance de ceux qui les écrivent.

En réalité, les antisémites sont tous des esprits simplistes, un peu naïfs et souvent peu instruits. Ils procèdent à peu près comme les sauvages qui ne voient pas très nettement les véritables causes des événements, et qui prennent un phénomène pour la cause d'un autre, simplement parce que ces deux phénomènes se produisent en même temps. Suppose cependant que le jour même où une maison a brûlé on ait constaté qu'elle venait d'être envahie par les rats, diras-tu que les rats ont provoqué l'incendie, ou qu'ils en sont la cause? Non, n'est-ce pas. C'est cependant là la façon de raisonner des antisémites.

Ils se trouvent en présence d'une organisation fort complexe, résultat d'une évolution économique lente, dont le règne du capital, le triomphe de l'argent, la royauté industrielle et financière ne sont que le dernier terme. Ils ne considèrent que le présent et ils attribuent aux Juifs ce qui est le produit de milliers de causes ayant agi pendant des siècles. Mais les antisémites ignorent le séculaire travail qui a préparé la domination capitaliste actuelle. Ils ne savent pas que pour amener la prépondérance de la bourgeoisie contemporaine il a fallu ces deux grands mouvements d'expansion qui s'appellent d'abord les Croisades -- moment où l'Orient a commencé à civiliser l'Occident brutal et barbare -- et ensuite la découverte de l'Amérique; il a fallu les multiples colonisations de l'Espagne, du Portugal, de l'Angleterre, de la Hollande, de la France, et tout l'effort du régime commercial; il a fallu l'établissement du crédit public et l'exten[25]sion des grandes banques; il a fallu le développement des industries manufacturières, les progrès scientifiques qui ont amené la création et le perfectionnement du machinisme; il a fallu toute l'élaboration législative concernant le salariat jusqu'au moment où, sous la Révolution française, la bourgeoisie enleva même aux prolétaires le droit d'association et celui de coalition; il a fallu encore bien d'autres causes, des causes morales, historiques et religieuses pour créer la société bourgeoise. Et l'on vient te dire que ce sont les Juifs qui ont fait tout cela! Allons donc! ceux qui affirment pareille chose mentent sciemment, ou ils sont d'une absolue et stupéfiante ignorance. Ils n'ont pas le choix.

Je sais bien que beaucoup d'antisémites disent imperturbablement: "Tout allait mieux dans la vieille France, sur la terre des lys, fidèle à son Dieu et à son roi. On y avait le respect de l'autorité et celui des choses saintes, on y pratiquait l'altruisme, on chérissait les monarques pères du peuple et la noblesse qui était prête à défendre les petits; c'est qu'alors il n'y avait pas de Juifs, on était entre Français et on s'entend toujours quand on est en famille. "

C'est pour cela qu'après des années d'ignominies et de misère, le peuple couvrait de boue et d'insultes le cercueil de Louis XIV; c'est pour cela que l'histoire de France pourrait se faire par l'histoire des révoltes du peuple malheureux et opprimé par ceux qui étaient alors les capitalistes, capitalistes terriens aussi durs que les capitalistes agioteurs: la noblesse et le clergé auxquels se joignit la bourgeoisie dès qu'elle le put.

On te raconte que c'est aujourd'hui seulement que les financiers tiennent le haut du pavé et qu'ils vivent sur le pré du pauvre, on te raconte que seulement aujourd'hui la corruption est la maîtresse et que ce sont les [26] Juifs qui ont perverti les descendants des preux et les fils des Gaulois. Ce sont des mensonges, mon pauvre Jean; sous Louis XIII et sous Louis XIV --je ne veux pas remonter plus haut-- les traitants étaient déjà les maîtres. Si tu lisais les Mémoires du temps, ceux de Tallemant des Réaux par exemple, tu verrais quelle était leur rapacité, comment ils faisaient fortune, comment ils tenaient le haut du pavé et comment la noblesse, tout en se moquant d'eux, épousait leurs filles et vivait à leurs crochets. La cupidité était alors aussi effroyable qu'aujourd'hui et elle se montra pleinement lorsque, sous la régence du duc d'Orléans, l'Ecossais Law vint appliquer son système, fonda sa banque et sa compagnie des Indes. Tout le monde alors spéculait, avait soif de l'argent, voulait en avoir par tous les moyens; les duchesses étaient aux genoux de Law, elles lui baisaient la main pour tirer de lui quelques actions, ce qui faisait dire à la mère du régent: "Si les duchesses agissent ainsi que lui baiseront donc les autres femmes." Le nonce du pape assistait aux fêtes données par l'Ecossais, des ducs et des princes demandaient à épouser sa fille qui avait alors huit ans; les marquis et les comtes prenaient pour beaux-pères les plus notoirement tarés des spéculateurs; ils se contentèrent de lâcher leurs femmes quand ils eurent mangé la dot et que le système s'écroula. Alors, lorsque tout parut compromis, les grands agioteurs réalisèrent leurs mauvais papiers en bonnes valeurs marchandes: ils accaparèrent les subsistances. C'était le temps où le duc de La Force, pair de France, président du Conseil des finances et du commerce, accaparait pour plusieurs millions d'épicerie et de vivres, avec la complicité des moines du couvent des Grands-Augustins. Le duc d'Antin, le duc de Guiche, le maréchal d'Estrées en agissaient de même et les couvents étaient leurs entrepôts. Pour faire un exemple, c'est-à-dire obligé par la clameur et la colère [27] du peuple, le gouvernement fit condamner aux galères... l'intendant du duc de La Force.

En même temps le père La Valette, un jésuite, supérieur des missions de la Martinique et grand commerçant, faisait une banqueroute de trois millions, mais se trouvait dépassé par un autre banqueroutier célèbre: le prince de Guéménée. Quant au clergé, il se tirait d'affaire, après la chute de Law, par une escroquerie: il se faisait autoriser à payer ses dettes avec des billets qui n'avaient plus de valeur. Mais, me diras-tu, il y avait les hautes cours de justice; de temps en temps on forçait les sangsues à dégorger. Oui, quand on avait dilapidé le trésor à tel point qu'il était vide, on faisait remplir la caisse par quelques financiers choisis pour le dilapider de nouveau. Parlons-en des hautes cours de justice. En 1716, la noblesse ruinée souleva le peuple contre les financiers, elle s'enrichit aux dépens des traitants, laissant ses alliés gros Jean comme devant. Le peuple dansait devant le buffet, pendant ce temps les gens de cour et les juges remplissaient leurs poches, et le duc de Saint-Simon pouvait dire de celui qui présidait la Chambre de justice, Lamoignon: "Il y gagna beaucoup d'argent et s'y déshonora." Le déshonneur était médiocre, car tous faisaient comme lui. Les courtisans faisaient commerce de leur influence, ils touchaient des pots-de-vin pour arrêter les poursuites et faisaient chanter les récalcitrants.

Trouves-tu ces moeurs bien différentes de celles d'aujourd'hui? Non, n'est-ce pas, eh bien, en ce temps les Juifs n'étaient rien, et sais-tu combien il y en avait à Paris, à cette époque: cent dix, dont quatre étaient banquiers, les autres marchands, brocanteurs ou graveurs sur métaux et sur pierres.

Penses-tu que ce soient ces cent dix Juifs qui aient [28] amené cette corruption? Non, cette décrépitude était le signe de la fin d'un régime. De même aujourd'hui. Quand les antisémites parlent de l'agonie de la France, ils se trompent, il ne s'agit que de l'agonie de la bourgeoisie, et cette agonie, ce ne sont pas les quatre-vingt mille Juifs de France qui l'ont amenée, ce ne sont pas davantage les huit millions de Juifs du globe qui causent la mort de la société capitaliste: pense un peu à ce que peuvent faire huit millions de Juifs parmi les 1500 millions d'hommes qui vivent sur le globe, ou si tu veux ne considérer que les nations de race blanche, parmi 507 millions d'individus.

L'antisémitisme, mon pauvre Jean, c'est bon pour les curés, les réactionnaires et les bourgeois, car ce sont les seuls qui peuvent --ou qui espèrent-- en tirer quelque chose; ils comptent, grâce à lui, échapper aux coups dont ils sont menacés, et renforcer leur puissance. En entretenant, en fomentant, en propageant l'antisémitisme, les curés pensent détourner l'anticléricalisme, la réaction, étrangler la république et rebâtir le trône, la bourgeoisie, chrétienne ou voltairienne, sauver la caisse. Quant à toi et moi, pauvres bougres et prolétaires, qu'avons-nous à attendre de ce mouvement? Rien du tout, mon ami, et notre situation n'en serait pas changée.

Remarque qu'un grand nombre d'antisémites --et Drumont est du nombre--te disent que la Révolution française est une abomination parce qu'elle a renversé le vieil État chrétien, et ils t'affirment sans rire que c'est le Juif qui a fait la Révolution, en haine de Jésus-Christ. Renvoie-les donc à l'école et demande-leur s'ils veulent te faire prendre des vessies pour des lanternes. La Révolution c'est notre oeuvre à nous et si les Juifs y ont participé, je ne leur en veux pas de mal, pas plus que je n'en veux à Karl Marx, ou à Lassalle, qui étaient israélites, [29] au contraire. J'aime mieux ces Juifs que Drumont qui au fond, avec tout l'antisémitisme chrétien, a la haine de l'esprit moderne et voit le salut dans la religion et dans la foi, c'est-à-dire dans l'oppression intellectuelle et morale et dans l'imbécillité. Méfie-toi de ces gaillards-là, Jean, ils voudraient réaliser le règne de Dieu et le règne de Dieu, vois-tu, c'est le règne de la barbarie, de la sottise de l'ignorance et de la tyrannie.

Tous les antisémites ne sont pas religieux, me diras-tu. C'est vrai; à côté des antisémites catholiques et protestants qui te disent que le Juif est dangereux parce qu'il est antichrétien, il y a les antisémites patriotes. Ceux-là t'annoncent gravement que la France est la reine des nations, que tous les autres peuples lui sont inférieurs, que de cette divinité nationale il ne peut rien sortir de mauvais. Si donc le mal existe en France, s'il y a des exploiteurs de pauvre monde, des spéculateurs malhonnêtes, des pots-de-viniers, des maîtres chanteurs, la faute en est aux étrangers qui corrompent les nobles Gaulois (?), et, naturellement, aux Juifs. C'est une conception de vaniteux bébête, que le chauvin français partage avec le chauvin allemand, avec le chauvin italien, avec tous les chauvins. Béhanzin ne se faisait-il pas appeler le roi des rois et ne tenait-il pas le peuple dahoméen pour le plus parfait des peuples? Tout ça c'est des mots, et il n'y aurait aucun étranger en France que tu serais obligé quand même de travailler tes douze heures par jour pour gagner maigrement ta vie. Méfie-toi de cet égoïsme patriotique, de ce protectionnisme national, il te coûtera cher un jour, c'est avec ça qu'on te tirera le meilleur de ton sang. Méfie-toi des pseudo-socialistes qui te déclarent que si les salaires sont bas, la faute en est aux ouvriers étrangers et aux Juifs, et que tu seras plus heureux lorsqu'on aura chassé les uns et les autres. Comme le bourgeois [30] rirait s'il pouvait te pousser contre tes frères de misère, contre tes compagnons de chaîne et préserver ainsi sa peau.

Mais revenons aux Juifs. Crois-tu que tu serais bien avancé, le jour où tu aurais chassé de France ou massacré le petit Jacob, mon voisin que tu connais, qui est ouvrier tapissier et gagne cinq francs par jour quand il ne chôme pas, ce qui lui arrive cent journées par an? Aurais-tu résolu la question sociale lorsque le petit Jacob aura disparu? Ton voisin Jacob est une exception, me répondras-tu, mais, mon pauvre ami, sur huit millions de Juifs, il y en a sept qui sont dans la situation du petit Jacob ou dans une situation pire. En Russie, en Galicie, en Roumanie, en Serbie, en Turquie, à Londres, à New York, dans certains quartiers de Paris leur misère est affreuse. Ils sont pour la plupart des artisans et en cette qualité ils pâtissent de l'état social. Ils sont même parmi les prolétaires les plus déshérités, parmi ceux dont les salaires sont les plus bas, je te démontrerai ça tout au long un jour, si la chose t'intéresse.

Il reste donc un million de Juifs capitalistes dans le monde entier, eh bien, le jour où l'on viendra te raconter que ce million d'hommes en opprime des centaines de millions, tiens-toi les côtes de rire, envoie ton antisémite apprendre ce qu'il ne sait pas, et sois assuré que, quand bien même tu supprimerais ce million de Juifs et les autres par-dessus le marché, la société capitaliste resterait la même. De même qu'il est faux de dire que les Juifs ont constitué la société telle qu'elle est, il est faux de dire que leur suppression amènerait un changement.

Sais-tu le résultat que cela aurait? D'abord il n'y aurait plus de fonctionnaires juifs. Mais, dis-moi un peu, qu'est-ce que cela peut te faire qu'il y ait beaucoup de Juifs dans les administrations, dans les ministères, dans [31] les préfectures, etc.? Si on les chassait, comme le veut ce bon M. Denis et autres excellents bourgeois qui ont une progéniture à caser, tu n'aurais que l'avantage médiocre de nourrir des budgétivores chrétiens au lieu de budgétivores juifs. Quelle joie serait la tienne, n'est-ce pas?

Le second avantage que tu retirerais de la suppression des Juifs serait de n'avoir que des patrons chrétiens! Eh bien, crois-tu que ce soient seulement les Juifs qui veulent restreindre ton droit de coalition; sont-ce eux qui ont préparé la nouvelle loi sur les syndicats et les grèves, sont-ce eux qui sont cause du chômage, de la baisse des salaires; sont-ce les Juifs seuls qui refusent d'accepter la journée de huit heures et qui repoussent systématiquement toutes nos revendications? Tu as vu ce qui se passait alors qu'il n'y avait pas de Juifs. Enlève les enfants d'Israël de ce monde et tu verras si les associations financières, les unions patronales, les trusts, les syndicats capitalistes ne subsisteront pas, tu verras si quand même, lorsqu'on le pourra, on ne pratiquera pas le Sweating System, comme disent les Anglais, c'est-à-dire l'art de faire suer le prolétaire et de le faire crever à la tâche.

Au fond, et tu dois le comprendre maintenant, l'antisémite te dit simplement et naïvement qu'il vaut mieux être dévoré par des Français de France que par des fils d'Abraham. A quelle sauce aimes-tu mieux être mangé, toi? A aucune, n'est-ce pas mon vieux, alors moque-toi de ceux qui te disent: Il ne faut supprimer que les Juifs.

L'antisémitisme t'importe peu à toi prolétaire, et il me laisse indifférent. Cependant, diras-tu, il a une cause; oui, pour les bourgeois, mais, quant à toi, tu n'as aucune raison d'être antisémite. Le Juif ne te lèse pas toi, il ne peut léser que le capitaliste, et l'antisémitisme est une lutte [32] de riches, un combat entre des détenteurs de capital. C'est le commerçant, le financier, l'industriel chrétien qui peuvent avoir à se plaindre du Juif. Le petit bourgeois dévoré par l'agio rend le Juif responsable de cet état de choses dont il n'est qu'une des moindres causes -- et je parle du Juif financier; c'est-à-dire, d'environ six mille individus en France --; mais la véritable raison de l'antisémitisme bourgeois, c'est la concurrence, la concurrence directe entre les manieurs d'argent, entre les négociants et les fabricants juifs et chrétiens. Mais nous, nous ne subissons pas plus le patronat juif que le patronat protestant et catholique, au contraire, car là c'est le nombre des patrons qui importe, et ce ne sont pas les Juifs qui sont le nombre. Expulse Rothschild, et les bagnes de Schneider, de Lebaudy et de Sommier seront quand même debout.

L'antisémitisme, crois-moi, c'est le paratonnerre de la bourgeoisie capitaliste. Tiens, laisse-moi te donner un exemple. Tu as entendu raconter l'histoire de voyageurs poursuivis dans la neige par les loups. Ils sont sur leur traîneau, bien emmitouflés de fourrures, et la meute les poursuit; alors, pour retarder l'assaut, ou pour y échapper tout à fait, ils jettent aux poursuivants les provisions de route, et finissent par sacrifier un de leurs chevaux, autour duquel les loups se disputent comme des sots en laissant fuir l'attelage. Aux malheureux qui souffrent, aux prolétaires qui peinent, la bourgeoisie voudrait sacrifier une poignée de Juifs et sauver ainsi son traîneau chargé de butin.

Qu'arriverait-il si on confisquait les biens des capitalistes juifs? Les capitalistes chrétiens se partageraient les dépouilles naturellement, et il n'y aurait plus de borne à leur puissance puisqu'ils auraient supprimé une concurrence dangereuse. Ils seraient alors les seuls maîtres, et [33] nous aurions la joie d'être exclusivement dévorés par des gens que Drumont reconnaîtrait pour de bons Français et qui auraient été soigneusement baptisés.

Les antisémites ne sont pas des partageux, mon pauvre Jean, ils aiment le potage, et ils veulent le manger en famille, mais ils ne sont pas nos parents et ils voudraient encore moins partager avec nous qu'avec les Juifs.

Ne te laisse donc pas prendre à des phrases vides. Regarde de près ce qu'ils sont, les antisémites: ils sont les ennemis de tout ce que nous chérissons. Mais Drumont, diras-tu, tape cependant sur tous les riches. Assurément et s'il pouvait réfléchir il reconnaîtrait que c'est moi qui ai raison et que ses idées sont fausses, étroites, incomplètes et injustes, il avouerait qu'il a fait en partie une mauvaise oeuvre. Il s'est trop avancé maintenant pour oser reconnaître la médiocrité de sa conception; d'ailleurs il est perturbé par l'hystérie religieuse et d'autre part s'il fait illusion avec de gros fatras, il est sur bien des points ignorant comme une carpe et sa façon d'écrire l'histoire vaut bien celle du père Loriquet.

N'a-t-il pas fait de bien, cependant, pourras-tu me demander? Si, incontestablement, puisqu'il est un démolisseur. En laissant de côté l'historien et le sociologue qui sont inférieurs et négligeables, il reste que Drumont est un destructeur, un agent de désordre, un élément de révolution, et mon ami Nathan, qui est Juif, l'aime beaucoup, à cause des rudes coups qu'il a portés au capital, et à la société, car c'est là l'ironie des choses, ce représentant du passé aura servi à préparer un avenir qui ferait horreur à son âme chrétienne s'il le pouvait concevoir tel qu'il sera.

Mais à côté de Drumont qui est un vaillant polémiste, un ardent écrivain, il y a des sots qui mangent leur Juif [34] quotidien, les bourgeois qui pensent préserver leurs coffres-forts, les parasites sociaux qui veulent être nommés sous-préfet à la place de M. Abraham, et percepteur à la place de M. Nephtali, il y a enfin nos pires ennemis: le troupeau des sacristains qui veut nous ramener dans le giron de l'Eglise romaine d'où nous avons eu tant de mal à nous évader.

Laisse donc cette bande de bourgeois parler de Sémites et d'Aryens, de conceptions aryennes et de corruptions sémitiques, de noblesse aryenne et d'abjection sémitique, de morale aryenne et de morale sémitique. Ce sont de grands mots qui n'ont pas de sens; ne te laisse pas troubler la cervelle par eux: ils ne veulent rien dire. Il n'y a pas d'Aryens, il n'y a pas de Sémites: il y a des pauvres et des riches, des exploiteurs et des exploités. Il n'y a pas de morale aryenne et de morale sémitique, l'une admirable et l'autre ignoble: il y a une morale universelle et laïque, large et libre, et il y a des morales religieuses, étroites, intolérantes, particulières à quelques groupes d'hommes abêtis par une foi irraisonnée. Quant aux religions sémitiques dont on t'a dépeint avec raison tout l'horreur, je n'en connais plus qu'une de vivante aujourd'hui: c'est la religion catholique qu'un grand nombre d'antisémites veulent restaurer.

Ces explications te suffisent-elles, mon brave Jean? Si elles peuvent te convaincre, ce que j'espère, communique-les à ton ami Benoît et dis-lui d'en faire son profit lui aussi. A ceux qui viendront désormais te vanter l'antisémitisme, réponds que l'antisémitisme tend simplement à mettre des préjugés religieux au service des intérêts commerciaux et industriels privés, de la concurrence entre deux catégories de capitalistes, et de l'égoïsme chauvin qui est une des formes de cette concurrence.

A ceux qui dénonceront devant toi le péril juif, ré[35]ponds en attaquant le capital quel qu'il soit, juif ou chrétien: le capital sans qualificatif. A ceux qui t'engagent à crier à bas Israël, réponds encore à bas le capital, à bas la propriété et ne sors pas de là, ne te laisse pas détourner de ta route par ceux qui veulent t'engager dans une impasse qui ne te conduira à rien. Va, la finance, l'agio, le capital, la propriété, tous tes ennemis en un mot, ne sont pas juifs, ils sont universels, ils sont chrétiens, ils sont musulmans, ils sont bouddhistes. Prends garde de ne pas les aider et de compromettre ta cause en soutenant inconsciemment la leur. Ils se riraient de toi après que tu leur aurais servi sottement d'auxiliaire et profiteraient de leur victoire pour mieux t'asservir. Au revoir, mon cher Jean; si tu as encore quelques questions à me poser ne te gêne pas; j'ai du temps le soir pour te répondre.

Bonnes poignées de mains de ton ami

JACQUES.



CONTRE L'ANTISÉMITISME

(Histoire d'une polémique)

par Bernard Lazare


Publié à Paris, Éditions Stock, 1896.



PRÉFACE


Il m'a paru bon de réunir les articles que j'ai publiés dans le Voltaire sur l'antisémitisme et sur celui qui prétend en être le chef. J'ai rappelé en même temps les circonstances qui ont provoqué la polémique dont on connaît l'issue. En lisant cela, on verra comment un Juif a entendu la discussion, et comment un Français de France, catholique, a su y répondre. L'opinion publique jugera. Elle dira de quel côté a été la courtoisie, l'urbanité, le respect de soi-même, la logique et la raison. Si toutefois on trouve légitime que les injures soient la seule réplique à des arguments, je ne m'inclinerai pas devant un tel verdict. Je protesterai toujours contre des moeurs, qui tendent à rendre impossibles, entre adversaires, tous rapports, autres que des rapports brutaux, et contre des procédés que je n'estime dignes ni de penseurs, ni d'écrivains.

Je pourrais me borner à ces déclarations préliminaires et les considérer comme une suffisante préface aux articles dont je viens de parler, mais le titre que j'ai donné à cette brochure me fait un devoir d'exposer [40] d'une façon plus précise ma pensée sur l'antisémitisme.

Je l'ai dit, M. Drumont n'est pas tout l'antisémitisme. Quelques-uns considèrent qu'il en a écrit l'évangile, mettons donc qu'il en soit le Marc ou le Luc, mais il n'en est pas la cause, il en est "un écho et peut-être un instrument". Le combattre personnellement est insuffisant, d'autant plus insuffisant que cet homme à vue courte ignore les vraies raisons et les mobiles réels du mouvement qu'il prétend représenter. Pour moi, la personnalité de l'apôtre antisémite n'a pas l'importance qu'il s'attribue lui-même et que les autres lui accordent. Il disparaîtrait demain que l'antisémitisme ne disparaîtrait pas avec lui. Les multiples Croix, les nombreux journaux catholiques continueraient leur oeuvre, oeuvre qu'on n'a ni assez vue, ni assez appréciée, et ils exerceraient encore leur action, action plus puissante, plus sûre, plus efficace, plus étendue, plus sournoise, que l'action de La Libre Parole qui bataille plus franchement, comme doit batailler l'enfant terrible du parti catholique.

On ne saurait trop le dire, on ne saurait trop le répéter, l'histoire de l'antisémitisme en France, n'est qu'un coin de l'histoire du parti clérical. A cette affirmation on répondra que ceux qui attaquent les Juifs ne se placent pas sur le terrain confessionnel mais sur le terrain économique. Je n'en disconviens pas, je n'en maintiens pas moins mon affirmation et, pour l'expliquer, j'ajoute que le cléricalisme a su exploiter avec une habileté remarquable les intérêts économiques d'une catégorie d'individus.

Les causes de l'antisémitisme sont multiples. Évidemment à la base, il faut mettre la raison permanente et séculaire, l'antique, l'indéracinable préjugé, la vieille haine plus ou moins avouée, contre la nation déicide, chassée de la terre des aïeux, poussée de l'Orient à [41] l'Occident, du midi au septentrion, la nation qui, pendant des siècles, fut, comme au soir de la sortie d'Egypte, les reins ceints de la corde, la main armée du bâton, prête à fuir par les routes inhospitalières à la recherche d'un sol ami, d'un abri accueillant, d'une pierre où pouvoir poser sa tête. C'est là le mobile qui a supporté les autres, c'est là le sentiment constant qui a permis à d'autres sentiments de s'éveiller, de se développer, de grandir. Sur ce fonds stable qui existera tant qu'il y aura des Juifs, ou tout au moins tant qu'il y aura des chrétiens, on a bâti et, selon les siècles, selon les pays, selon les moeurs on a bâti d'une façon différente, je veux dire qu'on a justifié autrement la guerre aux Juifs. De même, selon les moeurs, selon les pays, selon les siècles, les causes efficientes de l'antisémitisme ont varié.

En France où, depuis 1789 jusqu'à ces dernières années, l'antisémitisme avait été sporadique, opinion scripturaire sans écho, sans contre-coup, sans action il a fallu deux choses pour faire renaître les animosités d'autrefois. D'abord, et c'est là une raison grave et profonde, le triomphe de l'Etat laïque sur l'Etat chrétien. L'Eglise a rendu les Juifs et les hérétiques responsables de sa défaite, elle s'est retournée contre eux, et elle a commencé par attaquer Israël; maintenant plus aguerrie, rendue audacieuse par l'inaction même de ses adversaires, elle ose plus et c'est contre le franc-maçon, contre le libre penseur, contre le protestant qu'elle se dresse. La démocratie a laissé grandir l'antisémitisme sans protester contre lui. Au contraire, par dilettantisme, par snobisme ou bien par lâcheté, elle a laissé faire. Demain peut-être elle comprendra le danger, elle verra le filet dont elle s'est laissée entourer. Il sera trop tard et c'est par des années de réaction cléricale qu'elle paiera son inertie et son aveuglement.

[42]

Venons maintenant à la cause occasionnelle de l'antisémitisme, celle qui a déterminé le choc. C'est le krach de l'Union générale. La défaite de l'Union générale a été la défaite du capital et de la spéculation catholique. On a rendu la finance juive responsable de ce résultat et la campagne antijuive a été inaugurée en guise de représailles. Le capital catholique s'est rué à l'assaut du capital israélite et l'histoire de cette période sera, pour l'historien futur, intéressante comme un épisode de la lutte entre capitalistes, et même de la lutte entre deux formes du capital.

L'antisémitisme s'est donc manifesté tout d'abord sous la forme d'une guerre contre la finance cosmopolite et, pendant longtemps, ses champions et ses théoriciens ont affecté de rester sur ce terrain. Ils prétendent, aujourd'hui encore, s'y tenir et feignent d'être exclusivement les ennemis de l'agiotage et des manieurs d'argent.

Mais, je le répète, les théoriciens ne sont rien, ils ne représentent rien; c'est à côté d'eux qu'il faut regarder, et, si l'on regarde, on verra que c'est par la plus grossière des équivoques qu'on présente l'antisémitisme comme un mouvement de réaction contre le règne de l'argent. En réalité, sous le couvert du Juif financier et agioteur, on attaque tous les Juifs. Jadis on leur reprochait d'être uniquement des usuriers. Aujourd'hui, on leur reproche de ne pas se confiner dans le rôle de prêteur, d'argentier, et on veut frapper sur eux parce qu'ils prétendent ne rester étrangers à rien et participer à toutes les manifestations de l'activité sociale.

Ce n'est pas seulement le Juif banquier que l'on condamne, c'est le Juif commerçant, c'est le Juif dans le barreau, dans la médecine, dans l'armée, dans l'art, dans les lettres, dans la science: c'est le Juif tout court, le Juif auquel on conteste ses droits d'homme et de ci[43]toyen, sans que cette contestation soulève dans ce pays de démocratie et de liberté -- sauf de rares et honorables exceptions-- la moindre protestation.

Hier, on spécifiait avec affectation que, sous le nom de Juif, on désignait le loup-cervier de la Bourse, le financier louche, le courtier marron, celui qui vivait de l'agio et de la prédation, sans distinction d'origine et de culte. Il s'en trouvait qui s'excusaient presque de se servir du mot juif, mot, disait-on, consacré par l'usage et dont les Israélites honnêtes auraient eu tort de se montrer froissés. Maintenant, l'heure est passée de la dissimulation; on ne fait plus de différence, on n'établit plus de catégories. Pourquoi se cacherait-on? Les Juifs, fidèles à d'antiques traditions d'humilité, et par pusillanimité atavique, ne se défendent pas. Ils eussent dû se lever, se grouper, ne pas permettre qu'on discutât une minute leur droit absolu de vivre, en gardant leur personnalité, dans les pays dont ils sont citoyens. Ils ne l'ont pas fait. Ils ont préféré courber la tête, ainsi qu'ils le faisaient autrefois, quand le vent des persécutions, passant sur les ghettos sinistres, ranimant la flamme des bûchers fumants, faisait se ployer les échines et se recroqueviller les faibles et tremblantes âmes. Ils se sont dit: tout cela passera, laissons s'apaiser la tempête et feignons de ne pas entendre; si nous ne répondons pas, on croira que nous ne sommes plus là et on nous oubliera.

Pauvres esprits et pauvres cervelles, aveugles et sourds, sans intelligence, sans compréhension, sans courage et sans énergie!

Je ne veux pas insister; la puissance de l'assaut réveillera peut-être des volontés hésitantes et ranimera des coeurs débiles. Ce que je voudrais qu'on comprît maintenant, c'est l'étendue de ce mouvement qu'on a dédaigné jusqu'à aujourd'hui, je voudrais que les clairvoyants, s'il [44] y en a, se rendissent compte que l'on ne s'arrêtera pas aux Juifs. Il est vrai que quelques-uns le voient et, pour se préserver de l'orage, des francs-maçons candides se font antisémites; ils aident à forger le fer qui les frappera bientôt.

"Pour l'honneur et le salut de la France, affichent les ligueurs antisémites, n'achetez rien aux Juifs. Pour l'honneur et le salut de la France, disent les congrès catholiques de Reims et de Paris, n'achetez rien aux Juifs et francs-maçons. Pour l'honneur et le salut de la France, dit en chaire l'évêque de Nancy, n'achetez qu'aux catholiques." Comme elle est réconfortante cette levée des aunes, quelle noble cause défendent ces épiciers enrichis, ces bonnetiers, tous ces marchands qui identifient la gloire d'une nation avec la prospérité de leurs comptoirs. Quelle belle et joyeuse forme du "struggle for life", et ne voit-on pas que tous ces croisés sont les dignes fils d'un peuple qui, le premier, par le monde, a semé l'égalité et la liberté.

Quand les antisémites affirmaient qu'ils ne voulaient travailler que pour le bien du peuple, lorsqu'ils prétendaient combattre l'exploitation de l'homme par l'homme, je leur ai répondu que, comme ils voulaient supprimer seulement le Juif riche en laissant subsister le régime capitaliste, ils n'arriveraient à rien et que la situation du pauvre et du prolétaire serait la même après qu'avant.

J'étais fort naïf en ce temps-là. Mieux éclairé, mieux averti, j'ai affirmé, et j'affirme encore que les antisémites sont les défenseurs du capital chrétien, je veux dire du capital catholique, et je les défie toujours de prouver le contraire. J'élargis cette affirmation. Les antisémites combattent non seulement pour défendre le capital catholique, mais encore pour conquérir pour les citoyens catholiques, aux dépens des autres citoyens, des [45] avantages, des privilèges et des prébendes. Ils rêvent la reconstitution de l'Etat chrétien, celui qui ne conférera des avantages qu'aux fils soumis de l'Eglise. Quel antisémite osera le nier? Aucun. Je proteste donc maintenant contre l'antisémitisme, au nom de la liberté, au nom du droit, au nom de la justice. Serai-je seul à élever la voix? J'espère que non.


HISTOIRE D'UNE POLÉMIQUE


Le Figaro du 16 mai publia sous le titre de "Pour les Juifs" un très brave, très courageux, très noble article de M. Emile Zola.

"Depuis quelques années, disait M. Zola, je suis la campagne qu'on essaye de faire en France contre les Juifs, avec une surprise et un dégoût croissants. Cela m'a l'air d'une monstruosité, je veux dire une chose en dehors de tout bon sens, de toute vérité et de toute justice, une chose sotte et aveugle qui nous ramènerait à des siècles en arrière, une chose enfin qui aboutirait à la pire des abominations, une persécution religieuse ensanglantant toutes les patries. Et je veux le dire."

Je n'ai pas à analyser ici cet article. Chacun l'a lu. Dans La Libre Parole du 18 mai, M. Edouard Drumont répondit à M. Emile Zola. Il me mettait en cause en débutant, fort aimablement d'ailleurs, disant que j'étais un adversaire "redoutable et subtil"... La réponse de M. Drumont ne m'ayant pas paru décisive, je crus devoir le dire, et je publiai dans le Voltaire du 20 mai l'article qui suit.

[47]

I.- CONTRE L'ANTISEMITISME


M. Emile Zola vient de commettre une action abominable. Il a défendu les Juifs ou plutôt il a attaqué l'antisémitisme. Qu'attendre d'un homme qui a du sang italien dans les veines? Un Français de France n'eût point osé faire chose semblable. Sarcey lui-même a renoncé à intervenir en faveur de cette tribu de déicides qui, chacun le sait, dévore les petits enfants chrétiens, tombe en des convulsions de rage au saint nom de Jésus-Christ, un des rares Juifs qui ne soient pas maltraités par les antisémites, et dispose d'une puissance si formidable qu'elle écraserait en un jour l'antisémitisme si elle le voulait, ce dont chacun s'aperçoit.

Drumont n'a pas laissé passer cette algarade de l'auteur de Rome sans lui dire son fait, et il a ouvert son mandement par quelques paroles à mon adresse, si aimables qu'il m'en voudrait de ne pas lui dire que son article n'était pas bon. Il fera bien à l'avenir, et c'est là un conseil [48] désintéressé, de surveiller son argumentation, de choisir ses raisonnements et de soigner sa logique. Sa réponse est vraiment un peu embrouillée: Coppée, Halévy, les prophètes, Enguerrand de Marigny, Swedenborg et Rouanet, Carlyle et le baron de Hirsch, le centenaire de Tolbiac et les pauvres religieux que les francs-maçons traquent "comme des Outlaw", le couvent des Oiseaux et Fourmis se rencontrent au long des trois colonnes de La Libre Parole, dans le plus joyeux pêle-mêle. Jamais le bon public antisémite ne se reconnaîtra là-dedans. Mais enfin ce n'est pas là mon affaire et Drumont doit savoir mieux que moi ce qu'il lui faut et quels sont les plaisirs, artistiques ou autres, qu'il sait goûter.

Mais je ne veux pas faire de critique littéraire, et ce que je dis là est pour constater une fois de plus l'art infini que met Drumont à ne jamais répondre.

Zola lui dit que l'antisémitisme est une conception barbare, médiocre, inférieure, il riposte en blâmant les gens du monde qui lisent Germinal -- et oublient sans doute, pendant ce temps, de méditer sur la France juive. Il ne s'agit pas de cela, et le geste de la Mouquette n'a rien à voir avec la guerre aux juifs. J'ai, quant à moi, souvent demandé à M. Drumont de s'expliquer sur certains points obscurs de sa doctrine. Je n'en ai jamais su tirer que des renseignements sur sa famille et sur ses débuts dans le journalisme, et encore ne m'a-t-il pas tout dit et il m'a laissé apprendre indirectement bien des choses.

Cependant aujourd'hui il a glissé dans son réquisitoire quelques phrases qui m'ont tout l'air d'un programme précis. Il faut donc les reproduire.

"Les antisémites, dit-il, se sont proposé de délivrer les travailleurs écrasés par tous les monopoles juifs, exploités de toutes les façons par des entrepreneurs de [49] ventes à crédit, dépouillés des quelques économies qu'ils ont pu parfois réaliser à grand-peine, par des flibustiers sans vergogne." Est-ce tout? Et bien, vraiment, voilà qui n'est pas brillant, surtout pour un sociologue. Comment, Drumont, vous avez fait tant de livres, écrit tant d'articles--dont quelques-uns étaient bons--uniquement pour faire supprimer les établissements de vente à crédit juifs, les monopoleurs juifs et les exploiteurs juifs? Et les monopoleurs, les exploiteurs, les entrepreneurs chrétiens qu'en ferez-vous? Vous les supprimerez aussi? Alors pourquoi êtes-vous seulement antisémite? Vous les garderez? Alors votre sociologie devient inférieure. Vous allez protester par quelques périodes ronflantes. Je vous connais, vous êtes capable, pour la circonstance, de sortir quelque citation de Voltaire ou de Proudhon. Il y a aussi quelques phrases de Fourier que je vous signale et quelques autres de Marx que je pourrais vous donner; ça nous changera un peu de "l'enfer excrémentiel" de Swedenborg qui ne peut pas toujours servir et des aphorismes du baron de Billing qui manquent un peu de notoriété.

Cependant je vous avertis que cela ne saura pas m'émouvoir. Ecoutez-moi, Drumont, vous ne connaissez pas les Juifs, ou du moins vous ne les connaissez pas tous. Il y en a un grand nombre qui ont gardé des persécutions anciennes une déplorable habitude: celle de recevoir des coups et de ne pas protester, de plier l'échine, d'attendre que l'orage passe et de faire les morts pour ne pas attirer la foudre. J'en sais qui ont des conceptions différentes. Je suis de ceux-là et je ne suis pas le seul. J'en sais bien d'autres, et dans ce journal même, qui sont partisans de moins de mansuétude. Ceux-là en ont assez de l'antisémitisme, ils sont fatigués des injures, des calomnies et des mensonges, des dissertations sur Cornéliuz [50] Herz et des prosopopées sur le baron de Reinach. Et demain ils seront légion, et s'ils m'en croyaient, ils se ligueraient ouvertement, bravement contre vous, Drumont, contre les vôtres, contre vos doctrines; non contents de se défendre, ils vous attaqueraient, et vous n'êtes pas invulnérables, ni vous, ni vos amis.

Vous allez rire et me répondre que nous ne sommes pas près de voir se fonder une association de Juifs contre l'antisémitisme. C'est possible, mais en attendant vous ne douterez pas si je vous dis que, à deux ou trois seulement, il serait possible de vous empêcher de vous dérober.

Il y a des Juifs, mon bon Drumont, qui gagnent quarante sous par jour et les Rothschild ne les invitent pas au mariage de leurs filles, ils préfèrent y convier les papas des bons jeunes gens des cercles catholiques et de l'Union nationale que vous haranguez du haut de votre balcon.

Je vous le demande, croyez-vous que les travailleurs de France, dont le sort vous préoccupe tant, seront plus heureux quand ils seront sous la coupe des industriels qui font patronner leur établissement par Notre-Dame de l'Usine? Donnez-moi donc une fois votre avis sur le capital chrétien et dites-moi si sincèrement vous ignorez que l'antisémitisme sert uniquement les intérêts des capitalistes catholiques, des petits bourgeois catholiques et que le dernier de ses soucis est précisément le sort du prolétariat?

Quand vous aurez répondu à cette question, je pourrai vous en poser d'autres et nous ne sommes pas encore au bout.

[51]

En réponse aux questions que je posais, M. Drumont publia dans La Libre Parole du 22 mai, un article auquel il voulut bien donner pour titre: "Un émule de Zola". Cet article commençait ainsi:

"Pour une fois que j'ai eu la faiblesse de dire quelque chose d'aimable à un Juif, je n'ai vraiment pas eu de chance. J'avoue que j'avais trouvé dans L 'Antisémitisme, son histoire et ses causes de Bernard Lazare, quelques pages empreintes d'une certaine impartialité2. Je l'ai dit, et M. Bernard Lazare en profite aujourd'hui pour m'être désagréable à propos de l'article de Zola. Que voulez-vous? La race est comme cela..."

Dans le Voltaire du 24 mai, je répondis à M. Drumont.


[52]

II.- RÉPONSE A M. DRUMONT


Je demandais, il y a quelques jours, à M. Drumont, de me répondre. Il faut à mon tour que je réponde à M. Drumont. Je lui ai posé quelques questions précises, il les a éludées en cherchant à me mettre en contradiction avec moi-même. Je les lui poserai une fois encore, le laissant libre de croire qu'en lui demandant une explication nette, je désire simplement avoir un peu de la notoriété qui s'attache à tout ce qui vient de lui. Je n'avais pas encore vu M. Drumont dans ce rôle de dispensateur de gloire, et il me sera permis de dire que je n'avais pas fait fonds sur lui pour recueillir un peu de cette renommée qu'il aime.

Avant tout je dois reconnaître que M. Drumont a souvent écrit que je n'étais pas un sot et qu'il m'a attribué du talent. C'était, dit-il, pour être aimable envers moi et il regrette maintenant d'avoir eu cette faiblesse. Je croyais qu'il n'avait fait qu'exprimer une conviction sin[53]cère sur mon compte. Je me serai donc trompé, et à l'avenir peut-être M. Drumont me jugera-t-il plus mal qu'il ne l'a fait jusqu'à présent. Je le regretterai pour lui. Il paraît qu'aujourd'hui je profite de son amabilité pour lui être "désagréable" à propos de son article sur Zola et il ajoute: "Que voulez-vous? La race est comme cela..." J'avoue que je ne comprends pas. Qu'est-ce que M. Drumont attendait de moi, et quel service m'a-t-il rendu qui dût contraindre ma reconnaissance à m'abstenir de toute critique à son égard?

D'abord quelle raison aurais-je d'être agréable à M. Drumont? Je suis Juif et, en tant que Juif, il désire me renfermer dans un ghetto, me priver de mes droits d'homme et refaire de moi un paria. Pense-t-il donc me consoler ou m'adoucir en me disant: "Mon ami, vous ne manquez pas de talent"? Cela serait vraiment insuffisant.

Mais si je n'ai aucun motif pour être agréable à M. Drumont, je n'en ai pas non plus pour lui être désagréable. Il me fera peut-être l'honneur de croire que ce sont des mobiles plus hauts et plus graves qui me poussent.

Je n'ai jamais varié d'opinion sur M. Drumont. Dans mon livre sur L 'Antisémitisme, son histoire et ses causes3-- dans lequel il avait trouvé quelques pages qui lui semblaient "empreintes d'une certaine impartialité" --j'ai écrit (page 241)4: "M. Drumont est le type de l'antisémite assimilateur qui a fleuri ces dernières années en France et qui a pullulé en Allemagne. Polémiste de talent, vigoureux journaliste et satiriste plein de verve, M. Drumont est un historien mal documenté, un sociologue et surtout un philosophe médiocre." J'ajoutais en parlant de quelques historiens, économistes et philosophes qui professaient l'antisémitisme: "Il ne peut, sous aucun rapport être comparé à des hommes de la valeur de H. de Treitschke, d'Adolphe Wagner et d'Eugène Duhring." A cette époque, M. Drumont me répondit qu'il ne connaissait aucun de ceux dont je parlais.-- Cela ne me surprit pas et il y a bien d'autres choses encore qu'il ignore.-- Il voulut bien, néanmoins, me dire que malgré cela, il les aimait, parce qu'ils détestaient les Juifs, mais qu'il leur était certainement supérieur puisqu'il était Français.

Avec un raisonnement semblable, on en arrive facilement à considérer Meilhac comme supérieur à Shakespeare, et Jean Aicard à Goethe.

Ce que je disais dans mon livre, je l'ai redit dans une brochure qui s'appelait Antisémitisme et Révolution5, j'écrivais là: M. Drumont est "perturbé par l'hystérie religieuse et, d'autre part, s'il fait illusion avec de gros fatras, il est sur bien des points ignorant comme une carpe, et sa façon d'écrire l'histoire vaut bien celle du père Loriquet6". Ces diverses appréciations n'avaient pas altéré la bienveillance de M. Drumont à mon égard, et j'ignore vraiment pourquoi mon dernier article me l'a fait perdre. Qu'importe, je m'en consolerai, mais je ne pourrai, malgré tout, que maintenir les jugements que j'ai portés sur lui. Pas plus aujourd'hui qu'hier je ne croirai à sa science, à sa sociologie et à sa gloire immortelle. Veut-il me dire qui étaient Lampon et Isidore, qui étaient Eisenmenger et Wagenseil? Les deux premiers [55] agitèrent Alexandrie et firent se ruer la populace grecque contre les Juifs. Les deux seconds ont écrit contre les Juifs des livres plus gros que La France juive et plus savants. Leur nom n'est même pas connu des antisémites; c'est peut-être encore moi qui les leur apprendrai. L'oubli dans lequel ils sont tombés pourrait servir à Drumont de sujet de méditation. Je le lui affirme: il y aura encore des Juifs dans le monde que son nom aussi sera oublié, à moins qu'un Josèphe ne le conserve comme fut conservé le nom d'Appion.

Mais c'est assez sur ce sujet et je veux reprendre les pseudo-réponses de M. Drumont: "Une autre facétie, écrit-il, à laquelle se livre volontiers M. Lazare, c'est de soutenir que je veux faire massacrer le petit Juif qui gagne quarante sous par jour. Or, en admettant que le petit Juif qui gagne quarante sous par jour ne soit pas un mythe, je n'ai jamais nourri contre lui les noirs desseins que me prête M. Lazare, et M. Lazare serait bien en peine de me montrer la page où j'ai poussé à l'égorgement de ce petit Juif."

Je passerai sur le doute qu'émet M. Edouard Drumont touchant la situation économique de certains Juifs7.

De deux choses l'une: ou il est mal renseigné et il n'en a pas le droit, puisqu'il s'occupe des Juifs, ou l'aveu de la misère des sept huitièmes des Juifs du monde gênerait ses polémiques et sa doctrine et il affecte d'ignorer cette misère. Venons au reste. Je n'ai pas écrit que M. Drumont excitait directement à l'égorgement des petits Juifs, mais j'aurais pu l'écrire et j'aurais eu raison, même [56] en ne citant pas de lui une page où il ait poussé d'une façon formelle à cet égorgement. Lorsque son journal injurie tous ceux dont le nom est sémite, lorsque ses amis, qu'il approuve et félicite en les haranguant, crient "Mort aux Juifs!", ils ne me paraissent pas s'adresser uniquement aux financiers cosmopolites. Est-ce contre les financiers cosmopolites qu'ils manifestaient, dimanche dernier, devant la porte de quelques commerçants juifs? Est-ce contre ces financiers que se forment, soutenues par le clergé, ces ligues de Lyon, de Valenciennes et de Lille dont le mot d'ordre est: "N'achetez rien aux Juifs!" Quand on prend comme devise: "Guerre aux Juifs", il devient de mauvaise foi de soutenir qu'on ne s'attaque qu'à une certaine catégorie d'entre eux, et qui est dans la vérité, vous, Drumont, qui affirmez ne pas vouloir de mal à ceux d'entre les Israélites qui n'appartiennent pas à la finance, ou moi qui soutiens qu'avec votre système on laisserait en paix les capitalistes chrétiens en se ruant sur tous les Juifs indistinctement, puisque le signe qui distingue, de votre propre aveu, vos ennemis, est non pas une fortune disproportionnée, mais un nez crochu?

"Je ne me suis pas placé sur le terrain confessionnel, poursuivez-vous, et M. Bernard Lazare sait mieux que personne que l'antisémitisme n'est pas une question religieuse, puisque les Arabes, qui adorent Mahomet, ont plus de haine encore pour les Juifs que les chrétiens qui adorent Jésus." Si M. Drumont connaissait les Arabes, il ne dirait pas, d'abord, qu'ils adorent Mahomet, il ne soutiendrait pas ensuite que les raisons de leur haine contre les Juifs, de même que les mobiles de leur haine contre les chrétiens, ne sont pas religieux. Je me permets de renvoyer M. Drumont à mon livre qu'il a sans doute mal lu. S'il l'avait bien lu, en effet, il ne ferait pas de moi un de ses auxiliaires, même temporaire.

[57]

C'est ici, d'ailleurs, le point important, pour M. Drumont, de son article. D'un ouvrage de 400 pages, il extrait trente-six lignes et, en les isolant, il dénature toute ma pensée. J'ai écrit qu'il y avait à l'antisémitisme universel des raisons profondes et sérieuses. Je le dis encore et pas plus aujourd'hui qu'hier je ne soutiens que Drumont l'a inventé. Drumont n'a rien inventé. J'ai écrit qu'il ne fallait pas croire que les manifestations antisémites furent, dans le passé, simplement dues à une guerre de religion. Je le maintiens encore. J'ai écrit que la raison de l'antisémitisme dans l'histoire fut que "partout et jusqu'à nos jours le Juif fut un être insociable". Je le dis toujours. Mais à la suite de cette constatation qui se trouve dans le premier chapitre de mon livre, je déclarais que mon but était d'examiner "si ces causes générales persistent encore et si ce n'est pas ailleurs qu'il nous faudra chercher les raisons de l'antisémitisme moderne". Ces raisons je les ai étudiées minutieusement. J'ai constaté que le Juif n'était insociable que dans les pays comme la Roumanie, la Russie, la Perse, etc., où on le met hors la loi et où on l'oblige à se renfermer dans un ghetto qui lui crée un exclusivisme intellectuel et moral. J'ai établi que le reproche que fait l'antisémitisme moderne aux Juifs modernes, ce n'est pas d'être insociables, mais d'être trop sociables; ce n'est pas de se livrer uniquement à l'usure ou à la finance, mais au contraire de porter leur activité sur d'autres points et de se mêler à toutes les manifestations de la vie contemporaine. Enfin, en terminant ce livre j'ai écrit (pages 389 et 390)8: "Les causes de l'antisémitisme sont nationales, religieuses, politiques et économiques, ce sont des causes profondes qui dépendent non seulement des Juifs, non seulement de ceux qui les entourent mais encore et surtout de l'état social."

Je récrirais aujourd'hui ce livre que j'aurais sans doute bien des choses à y changer, bien des choses à y ajouter, mais si je me fais un reproche, c'est justement de n'avoir pas précisé les causes religieuses de l'antisémitisme, c'est de n'avoir pas suffisamment montré combien elles servent les intérêts économiques de certains capitalistes.

Aujourd'hui comme hier j'affirme que la lutte contre le Juif est un épisode de la "lutte intestine entre détenteurs du capital" une forme de la concurrence; en voyant ce combat commercial contre le Juif, se compliquer d'un combat contre le Franc-Maçon et le Protestant, je ne changerai pas d'avis.

Aujourd'hui comme hier, je prétends que l'antisémitisme sert uniquement le capital chrétien ou plutôt catholique. J'ai dit que je défiais Drumont de me prouver le contraire, je l'en défie une fois encore. J'ai déclaré que je ne le laisserais pas se dérober, je le déclare encore. Le débat sur la question juive ne doit pas être un débat sur ma personnalité. M. Drumont voudrait-il en faire un débat sur la sienne? Je suis persuadé qu'il n'y tient pas.

Je maintiens donc toutes mes affirmations. Je pose de nouveau toutes mes questions, car ce sont celles auxquelles M. Drumont s'obstine à ne pas répondre et je répète:

"Croyez-vous que les travailleurs de France, dont le sort vous préoccupe tant, seront plus heureux quand ils seront sous la coupe des industriels qui font patronner leurs établissements par Notre-Dame de l'Usine? Donnez-moi donc une fois votre avis sur le capital chrétien et dites-moi si sincèrement vous ignorez que l'antisémitisme sert uniquement les intérêts des capitalistes catholiques, des petits bourgeois catholiques et que le dernier de ses soucis est précisément le sort du prolétariat?"

[59]

Je ne sortirai pas de là et je saurai prouver une fois encore ce que j'ai si souvent avancé, même dans ce livre sur lequel M. Drumont veut faire porter sa polémique: l'antisémitisme est une forme du protectionnisme et il ne sert que les intérêts d'une fraction de la bourgeoisie.

M. Edouard Drumont ne crut pas devoir me répondre. N'avait-il pas d'ailleurs écrit dans l'article auquel je répliquais: "On peut répondre une fois pour causer satisfaction à un confrère, fût-il sémite, on ne peut le faire continuellement."

Malgré cela j'écrivis dans le Voltaire du 31 mai, les lignes qui suivent:


III.- CE QUE VEUT L'ANTISEMITISME


Décidément, M. Drumont est un sociologue qui n'aime pas à discuter sociologie. C'est un homme prudent, il connaît sa faiblesse, et quand on lui pose des questions qui l'embarrassent, il préfère garder le silence. Vous lui demandez si l'association antisémite et cléricale des négociants et industriels, dont la devise est: "N'achetez rien aux francs-maçons et aux Juifs", a pour but de sauver la France ou de faire de meilleures affaires. Il vous répond qu'on a ouvert un plébiscite pour savoir s'il appartenait à la race de Sem, et il affirme qu'il a été baptisé, comme Halévy et Erlanger. En quoi veut-il que cela m'intéresse?

Toutefois, puisque mes questions lui déplaisent, je veux bien lui en poser d'autres. Je lui ai dit que nous aurions, s'il le voulait, d'inépuisables sujets de conversation, que je lui adresserai d'innombrables demandes. Sans doute, dans le nombre, quelques-unes l'intéresse[61]ront-elles? J'abandonne donc pour le moment --car j'y reviendrai, non plus pour interroger, mais pour démontrer --la question du capitalisme catholique. Peut-être M. Drumont est-il mal documenté là-dessus et ses tiroirs sont-ils vides, --ce que d'ailleurs j'observe depuis quelque temps.-- Je pourrai un jour lui indiquer des sources sérieuses de renseignements, et il pourra faire un livre très curieux.

Parlons donc de la mission de l'antisémitisme, car l'antisémitisme, qui l'ignore? a une mission. Ses apôtres sont spécialement mandatés par la divinité qui a résolument abandonné son ancien Benjamin. Drumont, l'autre jour, et sans avoir l'air de rien, a indiqué cette mission en quelques lignes contenues dans un article sur le couronnement du tsar, et qui ont failli m'échapper, ce que j'eusse regretté. Reproduisons-les:

"La mission de l'antisémitisme, au fond, c'est de refaire un cerveau neuf, une mentalité nouvelle aux Français, de les faire rentrer dans la réalité, de leur enseigner ce qu'ils valent, de leur apprendre à surmonter ces humilités ridicules contrastant avec des déclamations emphatiques et grotesques, ces superstitions, ces adorations d'hommes et de choses qui nous sont tout à fait inférieurs."

Qu'est-ce que M. Drumont entend par un cerveau neuf et une mentalité nouvelle? Sur ce sujet, on peut trouver une réponse dans ses livres et dans ses articles, et je suis tout disposé à reconnaître en ce point leur utilité. La seule chose un peu nette et claire, en effet, dans les gros bouquins, indigestes et confus, du propagateur de l'antisémitisme, -- qui est décidément meilleur journaliste que moraliste, philosophe, historien ou sociologue --c'est un amour puéril et touchant pour l'ancienne France. L'histoire, pour M. Drumont et pour le [62] père Loriquet, a suivi son cours normal jusqu'en 1789. A cette date, le ciel a permis que le vieil édifice de la monarchie s'écroulât, et en même temps il a frappé la France de démence.

Pendant quelques années, Satan a régné sur la terre des lys. M. Drumont est exactement renseigné là-dessus. Il a consciencieusement démarqué l'abbé Barruel, Dom Deschamps et Crétineau-Joly. Il ne les cite pas toujours, mais le souffle de ces maîtres court dans son oeuvre. Là encore je me garderai de dire que M. Drumont a inventé cette théorie, il l'a adoptée. Pour lui comme pour ceux dont je viens de parler, la France, perturbée par une influence diabolique, a perdu il y a plus de cent ans son équilibre; elle cherche vainement à le reconquérir depuis, de là des secousses, des révolutions. Quand aura-t-elle retrouvé son harmonie? Quand elle sera redevenue ce qu'elle était, c'est-à-dire un État chrétien, quand les Français auront retrouvé leur cerveau et leur mentalité d'antan. Et voilà ce que le bon chevalier croisé contre les fils d'Israël appelle refaire un cerveau et une mentalité nouvelle.

Les antisémites vont peut-être me dire que c'est par un paradoxe facile que je leur attribue l'état d'esprit des contemporains de saint Louis. Ils connaissent, disent-ils, les exigences de la pensée moderne, et savent en tenir compte; ils font la part des progrès faits par la science, à tel point qu'ils s'efforcent de mettre la théologie d'accord avec elle. Leur but avoué et caché n'en est pas moins l'unification de la France. Et comment conçoivent-ils cette unification? Ils la conçoivent religieusement. La France, affirment-ils, sera heureuse quand elle sera redevenue une, c'est-à-dire chrétienne, c'est-à-dire catholique. Une preuve? C'est que l'antisémitisme en même temps que le Juif, combat le franc-maçon et le protestant.

Cependant le protestant et le franc-maçon sont bien des Français de France. Ce n'est donc plus uniquement la lutte contre "le Juif étranger" que préconisent M. Drumont et ses amis. Diront-ils encore qu'ils ne font pas de leur antisémitisme, qui est aussi un anti-franc-maçonnisme et un anti-protestantisme, une question religieuse?

Mais ce n'est pas encore là ce que je veux demander aux antisémites. Comment feront-ils pour faire rentrer les Français dans la réalité? Est-ce simplement en constatant, comme l'a fait M. Drumont, que la ruée de la foule dans le logis de Mlle Couédon indique un retour du peuple de France au bon sens? Ce ne peut être suffisant. De quelle façon s'opérera cette homogénéité nouvelle? La doctrine semble confuse. Parfois M. Drumont sort une prophétie de Nostradamus qui était, paraît-il, de la tribu d'Issachar, ce qui donne une grande valeur à ses vaticinations. D'après Nostradamus qui, étant Juif, n'avait aucun intérêt à affirmer une chose semblable, tout sera arrangé par un justicier qui sera "le grand Celtique". J'ai cru remarquer que M. Drumont se considérait quelquefois comme ce "grand Celtique". Je ne le chicanerai pas là-dessus et je veux bien le croire. Cependant, cette solution ne semble pas toujours satisfaisante à l'érudit auteur de la France juive. Il cite alors les propres paroles de Notre-Dame de la Salette; il apprend à ceux qui l'ignorent que l'Antéchrist naîtra bientôt d'un évêque et d'une Juive, et qu'après quelques horrifiques combats l'ordre renaîtra en Gaule. L'évêque est, paraît-il, tout désigné: ce serait Mgr Fuzet, de Beauvais, si je ne me trompe.

Le rôle de l'antisémitisme doit être sans doute de préparer la venue de tous ces combattants. Je voudrais savoir comment il procédera. Je manque de données précises là-dessus. Voyons, monsieur Drumont, qu'allez-vous [63] faire des Juifs? Exposez-moi votre programme. J'imagine que vous n'en avez pas, ni vous ni vos disciples. Prouvez-le, direz-vous? Voilà qui est facile. Il y a près d'un an, vous avez ouvert à La Libre Parole un concours sur les moyens de ruiner "la suprématie juive"; j'ai même demandé à faire partie du jury de ce concours et j'attends que l'on me convoque. Mais le concours est renvoyé chaque mois; n'est-ce pas une preuve de la confusion d'idées des antisémites? Il serait temps, cependant, dans l'intérêt même du parti, de dire une bonne fois ce que vous voulez. Je vais encore attendre votre réponse, monsieur Drumont, et si vous ne répondez pas, nous pourrons causer d'autre chose.

Il me faut ici revenir en arrière et donner quelques explications sur le concours auquel je faisais allusion. Le 22 octobre 1895 La Libre Parole mettait au concours le sujet suivant: "Des moyens pratiques d'arriver à l'anéantissement de la puissance juive en France, le danger juif étant considéré au point de vue de la race et non au point de vue religieux."

En annonçant ce concours, M. Drumont disait: "Si un Juif n'appartenant pas au monde de la finance et ayant, par conséquent, quelque autorité dans la question, désirait faire partie du jury, nous serions disposés à lui accorder une place."

J'écrivis aussitôt au directeur de La Libre Parole la lettre ci-dessous, qui parut dans le numéro du 24 octobre précédée des quelques lignes que je reproduis:


"Nous recevons de M. Bernard Lazare la lettre suivante que nous insérons bien volontiers, ainsi qu'il nous en fait la demande, mais en faisant des réserves formelles, toutefois, sur la solution qu'il préconise et qui nous paraît un peu radicale:


"Paris, 23 octobre 1895.


"MONSIEUR LE DIRECTEUR,


"Jusqu'à présent, j'avais toujours reproché à l'antisémitisme de ne donner aucune solution à la question qu'il avait soulevée. A plusieurs reprises même, j'ai demandé, soit à vous, soit aux vôtres, quelles mesures vous préconisiez pour échapper à ce que vous nommez la domination juive, à ce que j'appelle la tyrannie du capital qui n'est pas spécialement juif, mais universel. Je n'ai jamais obtenu de réponse.

"Le concours que vous ouvrez satisfera, je l'espère, ma curiosité, et me fixera sans doute sur la doctrine antisémite. Voulez-vous me permettre de faire partie du jury? Vous pouvez être assuré de mon absolue impartialité, quoique d'avance, je trouve que la seule mesure logique serait le massacre, une nouvelle Saint Barthélemy.

"Si vous acceptez mon offre, je vous serai obligé de vouloir bien insérer cette lettre, qui l'explique.

"Veuillez agréer, monsieur le Directeur, l'assurance de ma haute considération.


"Bernard LAZARE."


Je faisais donc partie du jury de La Libre Parole . A la suite de mon article du 31 mai, je reçus une lettre de M. Drumont, m'expliquant les causes du retard qu'avait [66] subi le concours; je m'empressais de lui répondre et rappelais cette réponse dans l'article que je consacrais encore à l'antisémitisme dans le Voltaire du 7 juin.


IV.- LA QUATRIEME A M. DRUMONT


Il faut savoir reconnaître ses erreurs. J'avais dit dans mon dernier article que sans doute le concours organisé par La Libre Parole sur les moyens "d'anéantir la puissance juive" était indéfiniment remis. Je m'étais trompé. Le concours aura lieu. M. Edouard Drumont a bien voulu me le faire savoir, et il m'a écrit que je faisais toujours partie du jury. Je l'en ai remercié, lui déclarant que j'étais fort heureux de cela, et que j'espérais trouver dans les travaux qui me seront soumis une réponse aux questions que je pose.

Je vois, en effet, que je ne dois pas compter pour cela sur M. Drumont lui-même. Je ne lui en veux pas. Peut-être a-t-il des préoccupations plus pressantes que celle de discuter sur la doctrine ou le but même de l'antisémitisme. J'aime mieux penser cela que de le croire gêné par mes demandes. Un homme qui a consacré sa vie à une cause ne doit évidemment pas être embarrassé [68] par les interrogations d'un Juif assez indiscret pour demander ce que l'on veut faire de lui. S'il ne répond pas, c'est qu'il a ses raisons. Je ferai bien de ne pas m'obstiner. Quelques personnes me l'ont conseillé. Les unes m'ont dit: Comment, vous qui êtes un révolutionnaire, un socialiste, pouvez-vous vous occuper de ce problème si restreint de l'antisémitisme, qui sera résolu le jour où on résoudra tous les autres? J'examinerai cette objection quelque jour -- chaque chose doit avoir son temps -- je me justifierai aux yeux de ces sincères doctrinaires et leur prouverai que les Juifs ne peuvent pas cependant se laisser manger en souhaitant uniquement l'âge d'or où tous les hommes seront frères. D'autres ont ajouté: Vous qui êtes un athée, qu'allez-vous faire dans cette galère, cela ne vous est-il pas indifférent de voir attaquer les Juifs? A cela j'ai répliqué qu'il m'était absolument indifférent d'entendre attaquer la religion juive, mais que les bons antisémites, le jour où ils m'enlèveront mes droits de citoyen et d'homme ne me demanderont pas si je pratique ou non les rites du judaïsme. Alors, que voulez-vous que je fasse? Je ne puis pas me convertir, puisque je trouve toute confession absurde quand elle n'est pas abjecte, et d'ailleurs les amis de Drumont me diraient que cette palinodie basse ne peut servir à rien et ils me considéreraient comme faisant toujours partie de la tribu d'Israël. Je dois donc défendre mes prérogatives d'individu. Je suis Juif, étant né tel. Il ne me plaît ni de changer de nom, ni de m'affilier à une église, ou à un temple, ou à une mosquée. J'ai le droit de rester tel et je soutiendrai ce droit. Qui peut me donner tort?

Mais tout cela m'éloigne de M. Drumont. J'y reviens. Je constate qu'il n'a jamais répondu aux questions que j'ai posées. Il pourra protester et dire: J'ai écrit là-dessus dix livres et mille articles; je répliquerai qu'il n'a [69] pas répondu en mille articles et dix livres et nous ne serons pas plus avancés qu'avant.

La vérité est sans doute que tout ce que j'ai écrit ne l'intéresse pas. Assurément, s'il prenait un intérêt à ce dont je parle, il aurait voulu rétorquer mes erreurs et m'éclairer en même temps qu'éclairer ses disciples. J'ai lu attentivement La Libre Parole depuis une quinzaine pour savoir ce qui pouvait intéresser M. Drumont. De quoi veut-il donc que je lui parle?

De Karl Marx? Il ne l'a jamais lu. Des mauvais amis de Champrosay, de M. Jacques Lebaudy et de Marx même ou du malheureux M. de Cesti que ses familiers ont abandonné? Tout cela me laisse très froid et je cède volontiers à d'autres le soin d'en disserter. Aimerait-il mieux que je contasse des anecdotes? Sur ma famille ou sur mes débuts dans les lettres? Comme a dit Drumont, je ne suis pas encore assez célèbre. Je le deviendrai peut-être; mais, en attendant, je ne puis passer mon temps à parler des débuts de mes confrères. Cela n'a aucun attrait pour moi. Je ne sais pas dire les historiettes, et ce n'est pas la renommée d'un Tallemant que j'ambitionne. A chacun son oeuvre. Les chroniqueurs de menus faits ne manqueront pas, je ne suis pas du nombre.

Ainsi, il faut que je cesse d'interpeller M. Drumont; que d'autres continuent s'ils le veulent. Pour moi, la question antisémite ne peut se réduire à un dialogue avec le directeur du journal officiel de ce parti, encore moins à un monologue que je débiterais devant lui. M. Drumont n'est pas la cause de l'antisémitisme; il n'en est pas même un facteur réel; il en est un écho et peut-être un instrument. Quel peut être désormais mon but? Il doit être de montrer les origines multiples de ce mouvement, d'en faire voir les moteurs cachés, d'exposer les intérêts qu'il sert, de faire comparaître les individualités ou les [70] groupes dont il émane. Derrière le décor antisémite, derrière les théories pseudo-scientifiques de l'aryanisme et du sémitisme, il importe de trouver les causes réelles. Il faut exposer les vrais mobiles de la nouvelle croisade, celle qui était dirigée hier contre les Juifs seuls, qui est dirigée en même temps aujourd'hui contre les libres penseurs, les francs-maçons et les protestants. Je ne m'adresserai plus, par conséquent, aux antisémites; j'ai reconnu la vanité de cette tentative et la difficulté de causer avec des gens qui sont décidés à rester muets et à se dérober quand on les met au pied du mur. Je parlerai à ceux qui ont des oreilles pour entendre et, qui sait, je pourrai délier bien des langues.

Le lendemain même de la publication de cet article je recevais de M. Edouard Drumont une lettre m'informant que la réunion du jury aurait lieu le mercredi 10 juin. J'ai assisté à cette réunion et j'ai siégé lors de la première séance de ce jury, dont M. Drumont ne fait pas partie. Je n'ai pas cru que le fait d'avoir franchi la porte de La Libre Parole devait enchaîner ma liberté et me mettre dans l'obligation de cesser une polémique courtoise, engagée depuis plus de trois semaines. Il importait d'ailleurs pour moi d'apprécier une controverse engagée entre M. Jaurès et M. Drumont sur l'antisémitisme; je publiai donc dans le Voltaire du 14 juin, toujours sur la même question, un cinquième article que voici:


V.- LES RÉPONSES DE M. DRUMONT


J'avais dit que je ne m'adresserais plus à M. Drumont. Non que les sujets de conversation entre nous fussent épuisés, car il sait journellement les faire naître, mais parce que je ne puis m'entêter à parler avec un muet. Puis, en sa qualité de psychologue, Drumont dirait encore que je ne le provoque à la discussion que pour voir mon nom imprimé dans La Libre Parole, ce qui me ferait, chacun le sait, une publicité considérable. J'aime mieux me taire, et quand j'aurai des explications à demander au chevalier de l'antisémitisme, j'irai les lui demander au journal. La très aimable façon dont il m'a reçu l'autre jour, quand je suis allé assister à la première réunion du jury du concours organisé par La Libre Parole m'y encourage. A propos de ce concours je demanderai à Drumont l'autorisation d'en parler librement et de donner sur lui et sur ses travaux mon appréciation, bien entendu quand on aura attribué la médaille. D'ailleurs, pour l'instant, je suis plongé dans la lecture des [72] manuscrits qu'on m'a confiés, et je ne veux même pas dire, par discrétion, comment je les trouve. Mais, quittons ce sujet. Il faut que j'explique pourquoi je parle encore à Drumont, après avoir dit que je ne lui demanderais plus rien. C'est que s'il ne m'a pas encore répondu, il a répondu à d'autres. Jaurès lui ayant, dans La Petite République, posé quelques questions, il a donné la réplique.

Eh bien, je ne voudrais pas fâcher un adversaire, mais vraiment cette réplique est absolument inférieure. Drumont va prétendre une fois de plus que je dis cela uniquement pour lui être désagréable; il aura tort, et j'affirme que, seule, la vérité m'y pousse, comme disait le Barberousse des Burgraves. Mais il faut justifier mon assertion:

"Que dirait M. Drumont, qui accuse le socialisme d'être un truquage juif, si nous lui répondions que l'antisémitisme est un truquage capitaliste destiné à sauvegarder l'ensemble de la classe banquière, industrielle et propriétaire par une petite opération sagement limitée. Le capital se laisserait circoncire de son prépuce juif pour opérer avec plus de garanties." Ainsi écrivait Jaurès. Je ne puis analyser complètement son article, mais le passage que je cite est le plus important. Il formulait une fois de plus la question que je n'ai cessé de poser aux antisémites, celle que je leur poserai toujours. Savez-vous ou ne savez-vous pas que votre oeuvre consiste uniquement à défendre une catégorie de capitalistes: les capitalistes catholiques? Jamais je n'ai pu obtenir une réponse. Quand j'ai eu lu l'article de Jaurès, je me suis dit: sans doute Jaurès sera plus heureux. Il est député, il a une influence que je n'ai pas, une importance à laquelle je ne veux prétendre, Drumont se croira sans doute obligé de soigner un peu sa riposte. Je me suis trompé, [73] et pour qu'on ne m'accuse pas de partialité, je vais exposer les arguments de l'apôtre antisémite.

Il se lave d'abord d'un reproche sanglant. Jaurès l'avait accusé de parler du socialisme de la même façon dont en parle Joseph Reinach, qui voit dans le mouvement français un reflet du mouvement allemand. Drumont ne peut accepter une semblable assimilation et il rectifie, il a dit simplement, chacun comprendra la différence, que d'ailleurs je n'ai pas saisie: "Le socialisme français se traîne à la remorque du marxisme." Je corrige, il est vrai, ce jugement en disant à Jaurés que s'il a une action c'est qu'il est "à son insu, peut-être, le représentant de ce vieux socialisme français qui n'a rien de commun avec celui de KarI Marx". Il le complète en insinuant que Jaurès n'a a probablement jamais compris le système de Karl Marx "qui ne s'est peut-être jamais compris lui-même".

Je voudrais -- et ceci est tout à fait désintéressé de ma part -- que Drumont comprît combien il fait hausser les épaules à tous lorsqu'il écrit des fadaises semblables. Il ne peut prouver ainsi que son ignorance absolue de toutes choses. Il n'est pas obligé d'avoir lu les socialistes français, ni même Marx; il n'est pas tenu par conséquent de savoir quels liens unissent leurs doctrines, il peut même ignorer que les marxistes ne sont qu'une fraction dans le parti révolutionnaire, mais alors qu'il ne parle pas de ce qu'il ne sait pas.

C'est vraiment un homme étrange. Il se refuse énergiquement à discuter sur ce qu'il devrait connaître, et il se perd en divagations sur des choses qu'il ignore. Continuons toutefois à lire son article. Il critique vivement, et non sans justesse, le rôle parlementaire des socialistes et leur attitude sous le dernier ministère. Il affirme qu'il n'y aura de changement que par une révo[74]lution sociale (et ce n'est pas moi qui le contredirai sur ce point). Mais que sera cette révolution? Voilà! pour le comprendre il faut, paraît-il, se rendre compte du mouvement antisémite. Il y a, dit Drumont, dans tous les coins de la France, des millions d'êtres qui se disent:

"Les antisémites ont raison. Si nous souffrons de toutes les manières, si nous ne vendons pas notre blé ce qu'il nous coûte; si cette terre, si riche, ne peut plus arriver à nourrir ses enfants, c'est parce qu'une poignée d'écumeurs d'outre-Rhin et de financiers véreux s'est ruée sur notre pays, c'est parce que ces gens-là veulent avoir des centaines de millions à eux seuls, habiter les plus beaux châteaux de la vieille France, posséder des hôtels princiers, des chasses magnifiques."

Évidemment, mon bon Drumont, je suis de votre avis. Il y a en France des milliers de gogos, de sots ou de gens malins qui se disent tout cela. Il y en a aussi qui ajoutent avec vous:

"Le jour où cette idée aura pris possession de tous les cerveaux, le jour où elle s'incarnera dans un homme d'action, dans un soldat intelligent, on n'aura pas besoin d'aller demander à Karl Marx les moyens de mettre de l'ordre dans notre France. C'en sera fait, pour longtemps, de ce système qui, sans doute, n'est pas exclusivement pratiqué par les Juifs, nous l'avons reconnu cent fois, qui compte parmi ses plus dangereux affiliés beaucoup d'individus d'origine chrétienne, mais qui est manifestement inspiré par l'esprit juif, qui se résume dans ce mot que le peuple comprend très bien: "la Juiverie"."

Mais il ne s'agit pas de tout cela, ce n'est pas ce qu'on vous demande. On vous dit que, quand même vous supprimeriez les "exploiteurs" juifs ou les "écumeurs d'outre-Rhin", il en resterait de bons chrétiens et d'excellents Français qui rempliraient leur office. On [75] vous dit que vous n'apportez de solution ni à la question juive, ni à la question sociale. On vous dit que vous n'avez aucune doctrine, que vous êtes un sociologue à qui la sociologie surtout est étrangère, un historien qui ignorez surtout l'histoire. On vous dit que, consciemment, ou inconsciemment, vous faites le jeu d'une catégorie de capitalistes qui s'enrichiraient des dépouilles des Juifs et des "gros financiers judaïsants", comme la noblesse d'autrefois s'enrichissait des dépouilles des traitants que confisquait la monarchie, tandis que le bon peuple continuait à mourir de faim. Voilà ce qu'on vous dit et vous n'y répondrez jamais et vous ne pouvez y répondre.

Je comprends d'ailleurs très bien cette impuissance de Drumont. C'est un esprit qui manque de culture scientifique; c'est un passionné, un instinctif, mais ce n'est ni un logicien, ni un dialecticien, ni un philosophe. Il a besoin de voir les choses, d'avoir en sa présence des êtres de chair et d'os, de discuter sur des faits précis. Il faut qu'il travaille sur des documents, et quand ses tiroirs sont vides sa cervelle est vide aussi. Il est incapable de concevoir une idée, d'en saisir la portée, les conséquences et même le contenu. Ce Français de France manque essentiellement des qualités françaises: l'ordre, la clarté, la précision. Quand il commence un article, il ne sait jamais comment il le finira; il ignore où il va, il bat la campagne et divague. Autant il est à l'aise pour parler d'un individu, en suivant des notes exactes, autant il est gêné pour exposer une pensée, une théorie abstraite. C'est un polémiste, ce n'est pas un penseur. Y en a-t-il un parmi les antisémites? Je serais bien aise de le savoir et de pouvoir un peu discuter avec lui.


CONCLUSION


A la suite de ces appréciations et de ces critiques, M. Edouard Drumont dans un article: "Le Concours de La Libre Parole", paru dans son journal du mardi 16 juin, a cru devoir se départir de la courtoisie qu'il avait jusqu'alors observée à mon égard, et que j'avais toujours gardée vis-à-vis de lui.

Il m'a attribué l'intention de rendre publiques les conversations, les discours et les opinions des membres du jury. J'ai à peine besoin de me justifier de cette imputation, je n'ai jamais eu le goût des papotages, des commérages et l'anecdote n'est pas mon fort, je pense avoir montré au cours de cette polémique que je ne m'en servais pas. Je n'ai donc jamais divulgué, ni voulu divulguer, le secret des séances et des jugements; j'ai simplement dit que j'apprécierais, quand le jury les aurait rendues publiques par son verdict, les idées exprimées par ceux qui concouraient. C'était, je crois, mon droit absolu, les concurrents n'ayant jamais eu, je pense, l'intention de tenir éternellement leurs travaux cachés.

Je n'ai pas voulu, sur le moment, m'expliquer ainsi, le langage qu'avait tenu M. Edouard Drumont me paraissant demander une autre explication. Je ne considère cependant pas une rencontre comme une sanction, ni surtout comme une solution à un débat. Un duel est un incident et n'est pas une réponse; aujourd'hui, comme hier, j'ai le droit de clore cette polémique en affirmant une fois de plus que M. Drumont n'a pas répondu aux questions que je lui ai posées.

Que le lecteur juge.


LE PORTRAIT DE BERNARD LAZARE

par

Charles Péguy


Notre jeunesse, Cahiers de la Quinzaine, douzième Cahier de la onzième série, 17 juillet 1910.


Le prophète, en cette grande crise d'Israël et du monde [l'Affaire Dreyfus], fut Bernard Lazare. Saluons ici l'un des plus grands noms des temps modernes, et après Darmesteter l'un des plus grands parmi les prophètes d'Israël. Pour moi, si la vie m'en laisse l'espace, je considérerai comme une des plus grandes récompenses de ma vieillesse de pouvoir enfin fixer, restituer le portrait de cet homme extraordinaire.

J'avais commencé d'écrire un portrait de Bernard Lazare. Mais pour ces hommes de cinquante siècles il faut bien peut-être un recul de cinquante ans. D'énormes quantités d'imbéciles, et en Israël et en Chrétienté, croient encore que Bernard Lazare fut un jeune homme, un homme jeune, on ne sait pas bien, un jeune écrivain, venu à Paris comme tant d'autres, pour s'y pousser, pour y faire sa fortune, dans les lettres, comme on disait encore alors, dans le théâtre, dans les contes, dans les nouvelles, dans le livre, dans la nouvelle, dans le recueil, dans le conte, dans le fatras, dans le journal, dans la politique, dans toute la misère temporelle, venu au Quartier, comme tous les jeunes gens de ces pays-là, un jeune Juif du Midi, d'Avignon et de Vaucluse, ou des Bouches-du-Rhône, ou plutôt du Gard et de l'Hérault. Un jeune Juif de Nîmes ou de Montpellier. Je ne serais pas sur[ 82]pris, j'ai même la certitude que le jeune Bernard Lazare le croyait lui-même. Le prophète d'abord ne se connaît point. On trouverait encore des gens qui feraient tout un travail sur Bernard Lazare symboliste et jeune poète ou ami des symbolistes ou ennemi des symbolistes. On ne sait plus. Et dans l'affaire Dreyfus même je ne serais pas surpris que l'état-major dreyfusiste, l'entourage de Dreyfus, la famille de Dreyfus et Dreyfus lui-même aient toujours considéré Bernard Lazare comme un agent, que l'on payait, comme une sorte de conseil juridique, ou judiciaire, non pas seulement dans les matières juridiques, comme un faiseur de mémoires, salarié, comme un publiciste, comme un pamphlétaire, à gages, comme un polémiste et un polémiqueur, comme un journaliste sans journal, comme un avocat officieux, honoré, comme un officieux, comme un avocat non plaidant... Par conséquent comme un homme que l'on méprise. Comme un homme à la suite. Peut-être comme un agent d'exécution. Israël passe à côté du Juste, et le méprise. Israël passe à côté du Prophète, le suit, et ne le voit pas.

La méconnaissance des prophètes par Israël et pourtant la conduite d'Israël par les prophètes, c'est toute l'histoire d'Israël.

La méconnaissance des saints par les pécheurs et pourtant le salut des pécheurs par les saints, c'est toute l'histoire chrétienne...

La méconnaissance des prophètes par Israël n'a d'égale, n'a de comparable, bien que fort différente, que la méconnaissance des saints par les pécheurs.

On peut même dire que la méconnaissance des prophètes par Israël est une figure de la méconnaissance des saints par les pécheurs.

L'un des documents les plus effrayants de l'ingra[83 ]titude humaine (ici ce fut particulièrement de l'ingratitude juive, mais généralement aussi ce fut l'ingratitude de tant d'autres, sinon la nôtre, une ingratitude commune) fut la situation faite à Bernard Lazare aussitôt après le déclenchement et le triomphe apparent, le faux triomphe de l'affaire Dreyfus. La méconnaissance totale, l'ignorance même, la solitude, l'oubli, le mépris où on le laissa tomber, où on le fit tomber, où on le fit périr. Où on le fit mourir.


-- C'est de sa faute aussi s'il est mort, disent-ils dans leur incroyable, dans leur incurable bassesse, dans leur grossière promiscuité révoltante. Il ne faut jamais mourir. On a toujours tort de mourir.--Il faut donc dire, il faut donc écrire, il faut donc publier que comme il avait vécu pour eux, littéralement il est mort par eux et pour eux. Oui, oui, je sais, il est mort de ceci. Et de cela. On meurt toujours de quelque chose. Mais le mal terrible dont il est mort lui eût laissé un délai, dix, quinze, vingt ans de répit sans l'effroyable surmenage que'il avait assumé pour sauver Dreyfus. Tension nerveuse effrayante et qui dura des années. Effroyable surmenage de corps et de tête. Surmenage de coeur, le pire de tous. Surmenage de tout...

Je ferai le portrait de Bernard Lazare. Il avait, indéniablement, des parties de saint, de sainteté. Et quand je parle de saint, je ne suis pas suspect de parler par métaphore. Il avait une douceur, une bonté, une tendresse mystique, une égalité d'humeur, une expérience de l'amertume et de l'ingratitude, une digestion parfaite de l'amertume et de l'ingratitude, une sorte de bonté à qui on n'en remontrait point, une sorte de bonté parfaitement renseignée et parfaitement apprise d'une profondeur incroyable. Comme une bonté à revendre. Il vécut et mou[84 ]rut pour eux comme un martyr. Il fut un prophète. Il était donc juste qu'on l'ensevelît prématurément dans le silence et dans l'oubli. Dans un silence fait. Dans un oubli concerté.

Il ne faut pas lui alléguer sa mort. Car sa mort même fut pour eux. Il ne faut pas lui reprocher sa mort.

On lui en voulait surtout, les Juifs lui en voulaient surtout, le méprisaient surtout parce qu'il n'était pas riche. Je crois même que'on disait qu'il était dépensier. Cela voulait dire qu'on n'avait plus besoin de lui, ou que l'on croyait que l'on n'avait plus besoin de lui. Peut-être en effet leur coûtait-il un peu; leur avait-il coûté un peu plus. C'était un homme qui avait la main ouverte.

Seulement il faudrait peut-être considérer qu'il était sans prix.

Car il était mort avant d'être mort. Israël une fois de plus, Israël poursuivait ses destinées temporellement éternelles. Il est extrêmement remarquable que le seul journal où on ait jamais traité dignement notre ami, je veux dire selon sa dignité, selon sa grandeur, selon sa mesure, dans son ordre de grandeur, où on l'ait traité en ennemi sans doute, violemment, âprement, comme un ennemi, mais enfin à sa mesure, où on l'ait considéré à la mesure de sa grandeur, où on ait dit, en termes ennemis, mais enfin où on ait dit combien il aimait Israël et combien il était grand fut La Libre Parole , et que le seul homme qui l'ait dit fut M. Edouard Drumont. C'est une honte pour nous que le nom de Bernard Lazare, depuis cinq ans, sept ans qu'il est mort, n'ait jamais figuré que dans un journal ennemi. Je ne parle pas des Cahiers, dont il demeure l'ami intérieur, l'inspirateur secret, je dirai très volontiers, et très exactement, le patron. En dehors de nous, je dis très limitativement, comme on dit dans [85 ] le droit, en dehors de nous, des cahiers, il n'y a que M. Edouard Drumont qui ait su parler de Bernard Lazare, qui ait voulu en parler, qui lui ait fait sa mesure.

Les autres, les nôtres se taisaient dès avant sa mort, se sont tus depuis avec un soin, honteux, avec une perfection, avec une patience, avec une réussite extraordinaire.

Et il était mort avant d'être mort.

Ils avaient comme honte de lui. Mais en réalité c'étaient eux qui avaient honte d'eux devant lui.

C'étaient les politiciens, c'était la politique même qui avait honte de soi devant la mystique...

Combien de fois n'ai-je point monté, dans les jours douloureux, jusqu'à cette rue de Florence. Jours douloureux pour lui et pour moi, ensemble également, car nous sentions ensemble, également, que tout était perdu, que la politique, notre politique (je veux dire la politique des nôtres), commençait à dévorer notre mystique. Lui le sentait si je puis dire avec plus de renseignement, je le sentais avec plus d'innocence. Mais il avait encore une innocence désarmante. Et j'avais déjà beaucoup de renseignement.

Je puis dire, pour qu'il n'y ait aucun malentendu, je dois dire que pendant ces dernières années, pendant cette dernière période de sa vie je fus son seul ami. Son dernier et son seul ami. Son dernier et son seul confident. A moi seul il disait alors ce qu'il pensait, ce qu'il sentait, ce qu'il savait enfin. Je le rapporterai quelque jour.

Je suis forcé d'y insister, je fus son seul ami et son seul confident. J'y insiste parce que quelques amis de [86] contrebande qu'il avait, ou plutôt qu'il avait eus, des amis littéraires enfin, entreprenaient de se faire croire, et de faire croire au monde, qu'ils étaient restés ses amis, même après qu'ils avaient saboté, dénaturé, méconnu, inconnu, empolitiqué sa mystique.

Des amis de Quartier enfin, d'anciens amis d'étudiants, peut-être de Sorbonne. Des amis qui tutoient.

Et lui il était si bon que par cette incurable, par cette inépuisable bonté il le leur laissait croire aussi, et il le laissait croire au monde. Mais il m'en parlait tout autrement, parce que j'étais son seul confident, parce qu'il me confiait tous les secrets, tout le secret de sa pensée.

Il avait de l'amitié non pas une idée mystique seulement, mais un sentiment mystique, mais une expérience d'une incroyable profondeur, une épreuve, une expérience, une connaissance mystique. Il avait cet attachement mystique à la fidélité qui est au Coeur de l'amitié. Il faisait un exercice mystique de cette fidélité qui est au Coeur de l'amitié. Ainsi naquit entre lui et nous cette amitié, cette fidélité éternelle, cette amitié que nulle mort ne devait rompre, entre amitié parfaitement échangée, parfaitement mutuelle, parfaitement parfaite, nourrie de la désillusion de toutes les autres, du désabusement de toutes les infidélités. Cette amitié que nulle mort ne rompra. Il avait au plus haut degré, au plus profond, cette morale de bande, qui est peut-être la seule morale. Or pour sa mystique même il avait cette fidélité mystique, cette amitié mystique. Cette amitié, cette morale de bande...

On peut dire que ses dernières joies, tant qu'il marchait, tant qu'il allait encore, furent de venir comme se réchauffer parmi nous aux jeudis des Cahiers, ou, [87] pour parler plus exactement, le jeudi aux Cahiers. Il aimait beaucoup deviser avec M. Sorel. Je dois dire que leurs propos étaient généralement empreints d'un grand désabusement.

Il avait un goût secret, très marqué, très profond, et presque très violent, pour M. Sorel. Un goût commun de désabusement; de gens à qui on n'en contait point. Quand ils riaient ensemble, quand ils éclataient, au même moment, car tous les deux avaient le rire jailli, c'était avec une profondeur d'accord, une complicité incroyable. Cet accord saisissant de l'esprit, du rire, qui n'attend pas, qui ne calcule pas, qui d'un coup atteint au plus profond, au dernier point, éclate et révèle. Qui d'un mot atteint au dernier mot. Tout ce que disait M. Sorel le frappait tellement qu'il m'en parlait encore tous les autres matins de la semaine. Ils étaient comme deux grands complices. Deux grands enfants terribles. Deux grands enfants complices qui eussent très bien connu les hommes.

L'amitié qu'il avait pour ces Cahiers naissants, pour moi, avait quelque chose de désarmant. C'était toute la sollicitude, toute la tendresse, tout le renseignement, tout l'avertissement d'un grand frère aîné qui en a beaucoup vu. Qui a été très éprouvé par la vie. Par l'existence.

Dès lors il était suspect. Dès lors il était isolé. L'honneur d'avoir fait l'affaire Dreyfus lui collait aux épaules comme une chape inexpiable. Suspect surtout, solitaire surtout dans son propre parti. Pas un journal, pas une revue n'acceptait, ne tolérait sa signature. On eut pris peut-être à la rigueur un peu de sa copie, en la maquillant, en l'avachissant, en la sucrant. Surtout en enlevant, en effaçant cette diablesse de signature. Il revenait naturellement vers nous. Il n'y avait plus qu'aux cahiers qu'il pût parler, écrire, publier -- causer même.

Quand on faisait des pourparlers pour créer un grand quotidien (dans ce temps-là on pourparlait pour créer un grand nouveau quotidien) et qu'on demandait de l'argent aux Juifs (ils en donnaient alors, ils s'en laissaient arracher beaucoup trop, M. Jaurès en sait quelque chose), les capitalistes, les commanditaires juifs n'y mettaient guère qu'une condition: c'était que Bernard Lazare n'y écrivît pas.

On s'organisait fort proprement de toutes parts pour qu'il mourût tout tranquillement de faim.


Il revenait vers nous comme par sa pente naturelle. Il était comme sacré, c'est-a-dire qu'on le comptait pour son compte, on le mesurait à sa mesure, on le prisait à sa valeur et en même temps et surtout on ne voulait plus entendre parler de lui. Tout le monde le taisait. Ceux qu'il avait sauvés le taisaient plus obstinément, plus silencieusement que tous, l'enfoncaient dans un silence plus sourd, plus obstiné. Quelques-uns, dans la criminelle pénombre de l'arrière-pensée, commençaient à laisser se penser en eux qu'il était peut-être bien heureux, qu'il mourait peut-être juste à temps pour sa gloire. Quelques-uns le pensaient peut-être, quelques-uns le pensaient sans doute. Le fait est, il faut lui rendre cette justice, qu'il mourait opportunément, commodément pour beaucoup. Presque pour tout le monde...

Lui-même il ne se faisait aucune illusion sur les hommes qu'il avait défendus. Il voyait partout les politiques, les hommes politiques, arriver, dévorer tout, dévorer, déshonorer son oeuvre. Je dirai tout ce qu'il m'a dit. Il atteignait, il obtenait une profondeur de sentiments, une profondeur de regret incroyable, il parvenait à ces profondeurs de bonté douce incroyables qui ne peuvent être qu'à base de désabusement.

[89]

Une petite minorité, un petit groupe, une immense majorité de Juifs pauvres (il y en a, beaucoup), de misérables (il y en a, beaucoup), lui demeuraient fidèles, lui étaient attachés d'un attachement, d'un amour fanatique, qu'exaspéraient de jour en jour les approches de la mort. Ceux-là l'aimaient. Nous l'aimions. Les riches ne l'aimaient déjà plus.

Je dirai donc quel fut son enterrement.

Je dirai quelle fut toute sa fin.

Je dirai combien il souffrit.

Je dirai, dans ces confessions, combien il se tut.


Je vois encore sur moi son regard de myope, si intelligent et ensemble si bon, d'une si invincible, si intelligente, si éclairée, si éclairante, si lumineuse douceur, d'une si inlassable, si renseignée, si éclairée, si désabusée, si incurable bonté. Parce qu'un homme porte un binocle bien planté sur son nez gras barrant, vitrant deux bons gros yeux de myope, le moderne ne sait pas reconnaître, il ne sait pas voir le regard, le feu allumé il y a cinquante siècles. Mais moi je l'ai approché. Seul j'ai vécu dans son intimité et dans sa confidence. Il fallait écouter, il fallait voir cet homme qui naturellement se croyait un moderne. Il fallait regarder ce regard, il fallait entendre cette voix. Naturellement il était très sincèrement athée. Ce n'était pas alors la métaphysique dominante seulement, c'était la métaphysique ambiante, celle que l'on respirait, une sorte de métaphysique climatérique, atmosphérique; qui allait de soi, comme d'être bien élevé; et en outre il était entendu, positivement, scientifiquement, victorieusement, que ce n'était pas, qu'elle n'était pas une métaphysique; il était positiviste, scientificiste, intellectuel, moderne, enfin tout ce qu'il faut; surtout il ne voulait pas entendre parler de méta[90]physique(s). Un de ses arguments favoris, celui qu'il me servait toujours, était qu'Israël étant de tous les peuples celui qui croyait le moins en Dieu, c'était évidemment celui qu'il serait le plus facile à débarrasser des anciennes superstitions; et ainsi ce serait celui qui montrerait la route aux autres. L'excellence des Juifs était selon lui, venait de ce qu'ils étaient comme d'avance les plus libres penseurs. Même avec un trait d'union. Et là-dessous, et là-dedans un coeur qui battait à tous les échos du monde, un homme qui sautait sur un journal et qui sur les quatre pages, sur les six, huit, sur les douze pages d'un seul regard comme la foudre saisissait une ligne et dans cette ligne il y avait le mot Juif, un être qui rougissait, pâlissait, un vieux journaliste, un routier du journal(isme) qui blêmissait sur un écho, qu'il trouvait dans ce journal, sur un morceau d'article, sur un filet, sur une dépêche, et dans cet écho, dans ce journal, dans ce morceau d'article, dans ce filet, dans cette dépêche il y avait le mot Juif; un coeur qui saignait dans tous les ghettos du monde, et peut-être encore plus dans les ghettos rompus, dans les ghettos diffus, comme Paris, que dans les ghettos conclus, dans les ghettos forclos; un coeur qui saignait en Roumanie et en Turquie, en Russie et en Algérie, en Amérique et en Hongrie, partout où le Juif est persécuté, c'est-à-dire, en un certain sens, partout; un coeur qui saignait en Orient et en Occident, dans l'islam et en chrétienté; un coeur qui saignait en Judée même, et un homme en même temps qui plaisantait les sionistes; ainsi est le Juif; un tremblement de colère, et c'était pour quelque injure subie dans la vallée du Dniepr. Aussi ce que nos Puissances ne voulaient pas voir, qu'il fût le prophète, le Juif, le chef, -- le dernier colporteur Juif le savait, le voyait, le plus misérable Juif de Roumanie. Un tremblement, une vibra[91]tion perpétuelle. Tout ce qu'il faut pour mourir à quarante ans. Pas un muscle, pas un nerf qui ne fût tendu pour une mission secrète, perpétuellement vibré pour la mission. Jamais homme ne se tint à ce point chef de sa race et de son peuple, responsable pour sa race et pour son peuple. Un être perpétuellement tendu. Une arrière tension, une sous-tension inexpiable. Pas un sentiment, pas une pensée, pas l'ombre d'une passion qui ne fût tendue, qui ne fût commandée par un commandement vieux de cinquante siècles, par le commandement tombé il y a cinquante siècles; toute une race, tout un monde sur les épaules, une race, un monde de cinquante siècles sur les épaules voûtées; sur les épaules rondes, sur les épaules lourdes; un coeur dévoré de feu, du feu de sa race, consumé du feu de son peuple; le feu au coeur, une tête ardente, et le charbon ardent sur la lèvre prophète...


Quand de loin en loin je viens en relations avec quelqu'un de ces anciens adversaires, je lui dis: Vous ne nous connaissez pas. Vous ne nous soupçonnez peut-être pas. Vous en avez le droit. Tant des nôtres ne nous connaissent pas. Nos politiciens ont tout fait pour nous dérober à vous, pour nous masquer à vous, pour nous désavouer, pour nous renier, pour nous trahir, notre mystique et nous. Il est tout naturel que placés en face d'eux dans la bataille vous n'ayez vu que le dessus, la politique, qui se manifestait, et que vous ne nous ayez pas vu, que vous n'ayez pas vu le dessous, les profondeurs, qui nourrissaient. Vous avez vu les manifestations et pendant que nous suivions les règles de notre honneur vous n'avez pas vu les forces. C'est la loi même du combat. Aujourd'hui vous ne pouvez pas tout lire. En arrière, en remontant. Vous ne pouvez pas tout nous connaître. On ne se rattrape pas, on ne se refait pas, on ne se remet pas de dix, douze ou quinze ans. Prenez [92] seulement ceci. Et alors je leur donne ou je leur envoie un exemplaire du III-21, Jean Deck, Pour la Finlande, non point seulement pour qu'ils lisent ce gros et beau travail de notre collaborateur, au moment même où la Finlande, qui avait tout de même un peu résisté à l'autocratie pure, à la bureaucratie autocratique, ne peut plus résister à l'autocratie parlementaire, ne peut plus se défendre contre la bureaucratie autocratique déguisée, masquée d'un vague appareil parlementaire, mais parce qu'à la fin de ce cahier, dans ce désastreux mois d'août de 1902, nous avions dans le désastre et dans le désarroi de notre zèle, dans le deuil de notre désastre, groupé hâtivement à la fin de ce cahier tout ce que nous avions pu grouper hâtivement de dreyfusiste, tout ce que nous avions pu ramasser contre la politique, contre la démagogie de La loi des congrégations. Lisez seulement, leur dis-je, à la fin du cahier, ce dossier de trente ou quarante pages "Pour et contre les congrégations". Lisez même seulement à la fin de ce dossier, cette consultation de Bernard Lazare datée du 6 août 1902, intitulée La loi et les congrégations. Vingt-cinq pages. Les dernières vraiment qu'il ait données. Un an après il était mort ou mourait.

Il faut leur faire cette justice qu'ils sortent de cette lecture généralement stupéfaits. Ils ne soupçonnaient point qui nous étions. Et surtout ils ne soupçonnaient point que nous l'étions dès le principe. Que nous l'avions été depuis si longtemps, depuis le principe. Ils ne soupçonnaient point cette longue, cette initiale, cette impeccable fidélité. Cette fidélité de toute une vie. Notamment, éminemment ils ne soupçonnaient point ce que c'était qu'un homme comme Bernard Lazare.

Il faut penser que dans ce dossier, dans cette consultation, qu'il faut lire, qui n'est pas seulement un admi[93]rable monument mais un monument inoubliable, Bernard Lazare s'opposait de tout ce qu'il avait encore de force à la dégénération, à la déviation du dreyfusisme en politique, en démagogie combiste. Que ceux qui ont succombé, qui ont cédé, si peu que ce fût, à la pire de toutes les démagogies, à la démagogie combiste, fassent des apologies, ou qu'on en fasse pour eux. Mais pour ceux qui ont été inébranlables, pour ceux qui n'ont pas cédé d'une ligne, de grâce, que l'on n'en fasse point. Quand on relit cet admirable mémoire de Bernard Lazare, on est comme choqué, il vient une rougeur à cette idée seulement que l'idée viendrait qu'un tel homme fût englobé, pût être englobé inconsidérément par des tiers, par le public, par les ignorants, dans les grâciés, dans les bénéficiaires d'une apologie...

Il faut penser que, notamment dans cette consultation, qui fut littéralement son testament mystique, il ne s'opposait pas seulement au combisme, qui fut l'abus, la démagogie du système. Il s'était opposé, non moins vigoureusement, au waldeckisme, qui en était censément l'usage et la norme. Il n'était point allé seulement à l'abus, mais il était allé, il était remonté à la racine même de l'usage. Il était allé, il était remonté à la racine, jusqu'à la racine. Naturellement, d'un mouvement, d'une requête, d'une réquisition naturelle, comme tout homme de pensée profonde. Il avait discerné l'effet dans la cause, l'abus dans l'usage. Il faut penser donc qu'il s'était opposé, de toutes ses forces, de tout ce qui lui restait de forces, non point au développement seulement, et aux promesses de développement, mais à l'origine même, au principe de la politique dreyfusiste. Il faut relire ce dossier, cette consultation, cette adjuration éloquente à Jaurès, presque cette mise en demeure, certainement déjà cette menace.

[94]

Il faut penser que c'était un homme, j'ai dit très précisément un prophète, pour qui tout l'appareil des puissances, la raison d'Etat, les puissances temporelles, les puissances politiques, les autorités de tout ordre, politiques, intellectuelles, mentales mêmes ne pesaient pas une once devant une révolte, devant un mouvement de la conscience propre. On ne peut même en avoir aucune idée. Nous autres nous ne pouvons en avoir aucune idée. Quand nous nous révoltons contre une autorité, quand nous marchons contre les autorités, au moins nous les soulevons. Enfin nous en sentons le poids. Au moins en nous. Il faut au moins que nous les soulevions. Nous savons, nous sentons que nous marchons contre elles et que nous les soulevons. Pour lui elles n'existaient pas. Moins que je ne vous dis. Je ne sais même pas comment représenter à quel point il méprisait les autorités, temporelles, comment il méprisait les puissances, comment en donner une idée. Il ne les méprisait même pas. Il les ignorait, et même plus. Il ne les voyait pas, il ne les considérait pas. Il était myope. Elles n'existaient pas pour lui. Elles n'étaient pas de son grade, de son ordre de grandeur, de sa grandeur. Elles lui étaient totalement étrangères. Elles étaient pour lui moins que rien, égales à zéro. Elles étaient comme des dames qui n'étaient point reçues dans son salon. Il avait pour l'autorité, pour le commandement, pour le gouvernement, pour la force, temporelle, pour l'Etat, pour la raison d'Etat, pour les messieurs habillés d'autorité, vêtus de raison d'Etat une telle haine, une telle aversion, un ressentiment constant tel que cette haine les annulait, qu'ils n'entraient point, qu'ils n'avaient point l'honneur d'entrer dans son entenclement. Dans cette affaire des congrégations, de cette loi des congrégations, ou plutôt de ces lois successives et de l'application de cette loi, où il était si évident que le gouvernement de la République, [95] sous le nom de gouvernement Combes, manquait à tous les engagements, et que sous le nom de gouvernement Waldeck il avait pris, dans cette affaire, cette autre affaire, cette nouvelle affaire où il était si évident que le gouvernement faussait la parole d'un gouvernement et par conséquent du gouvernement, faussait enfin la parole de l'Etat, s'il est permis de mettre ces deux mots ensemble, Bernard Lazare avait jugé naturellement qu'il fallait acquitter la parole de la République. Il avait jugé qu'il fallait que la République tînt sa parole. Il avait jugé qu'il fallait appliquer, interpréter la loi comme le gouvernement, les deux Chambres, l'Etat enfin avaient promis de la faire appliquer, s'étaient engagés à l'appliquer, à l'interpréter eux-mêmes. Avaient promis qu'on l'appliquerait. Cela était pour lui l'évidence même. La Cour de cassation, naturellement aussi, n'hésita point à se ranger à l'avis (de ces messieurs) du gouvernement. Je veux dire du deuxième gouvernement. Un ami (comme on dit) vint lui dire, triomphant: Vous voyez, mon cher ami, la Cour de cassation a jugé contre vous. Les dreyfusards devenus combistes crevaient déjà d'orgueil, et de faire les malins, et de la pourriture politicienne. Il faut avoir vu alors son oeil pétillant de malice, mais douce, et de renseignement. Qui n'a pas vu son oeil noir n'a rien vu, son oeil de myope; et le pli de sa lèvre. Un peu grasse. --Mon cher ami, répondit-il doucement, vous vous trompez. C'est moi qui ai jugé autrement que la Cour de cassation. L'idée qu'on pouvait un instant lui comparer, à lui Bernard Lazare, la Cour de cassation, toutes chambres éployées, lui paraissait bouffonne. Comme l'autre était tout de même un peu suffoqué --Mais, mon garçon, lui dit-il très doucement, la Cour de cassation, c'est des hommes. Il avait l'air souverain de parler très doucement, très délicatement comme à un petit imbécile d'élève. Qui n'aurait pas compris. Pensez que c'était le [96] temps où tout dreyfusard politicien cousinait avec la Cour de cassation, disait la Cour de cassation en gonflant les joues, crevait d'orgueil d'avoir été historiquement, juridiquement authentiqué, justifié par la Cour de cassation, roulait des yeux, s'assurait au fond de soi sur la Cour de cassation que Dreyfus était bien innocent. Il était resté gamin, d'une gaminerie invincible, de cette gaminerie qui est la marque même de la grandeur, de cette gaminerie noble, de cette gaminerie aisée qui est la marque de l'aisance dans la grandeur. Et surtout de cette gaminerie homme qui est rigoureusement réservée aux coeurs purs. Non, jamais je n'ai vu une aisance telle, aussi souveraine. Jamais je n'ai vu un spirituel mépriser aussi souverainement, aussi sainement, aussi aisément, aussi également une compagnie temporelle. Jamais je n'ai vu un spirituel annuler ainsi un corps temporel. On sentait très bien que pour lui la Cour de cassation ça ne lui en imposait pas du tout, que pour lui c'étaient des vieux, des vieux bonshommes, que l'idée de les opposer à lui Bernard Lazare comme autorité judiciaire était purement baroque, burlesque, que lui Bernard Lazare était une tout autre autorité judiciaire, et politique et tout. Qu'il avait un tout autre ressort, une tout autre juridiction, qu'il disait un tout autre droit. Qu'il les voyait parfaitement et constamment dévêtus de leur magistrature, dépouillés de tout leur appareil et de ces robes mêmes, qui empêchent de voir l'homme. Qu'il ne pouvait pas les voir autrement. Même en y mettant de la bonne volonté, toute sa bonne volonté. Parce qu'il était bon. Même en s'y efforçant. Qu'il ne concevait même pas qu'on pût les voir autrement. Que lui-même il ne pouvait les voir qu'en vieux singes tout nus. Nullement, comme on pourrait le croire, d'abord, comme un premier examen, superficiel, hâtif, pourrait d'abord le laisser supposer, en vieux singes revêtus de la simarre [97] et de l'hermine. On sentait si bien qu'il savait que lui Bernard Lazare il avait fait marcher ces gens-là, qu'on les ferait marcher encore, cher, que ces gens-là surtout ne le feraient jamais marcher. Qu'il avait temporellement fait marcher tout le monde; et que tout le monde ne le ferait jamais spirituellement marcher. Pour lui ce n'était pas, ce ne serait jamais la plus haute autorité du royaume, la plus haute autorité judiciaire, la plus haute juridiction du royaume, le plus haut magistrat de la République. C'étaient des vieux juges. Et il savait bien ce que c'était qu'un vieux juge. On sentait si bien qu'il savait qu'il avait fait marcher ces gens-là, et qu'ils ne le feraient jamais marcher. Quand l'autre fut parti: Vous l'avez vu, me dit-il en riant. Il était rigolo avec sa Cour de cassation. Notez qu'il était, et très délibérément, contre les lois Waldeck même. Contre la loi Waldeck. Mais enfin, puisqu'il y avait une loi Waldeck, il voulait, il fallait qu'on s'y tînt juridiquement. Et même loyalement. Qu'on l'appliquât, qu'on l'interprétât comme elle était. Il n'aimait pas l'Etat. Mais enfin puisqu'il y avait un État, et qu'on ne pouvait pas faire autrement, il voulait au moins que le même État qui fît une loi fût le même aussi qui l'appliquât. Que l'Etat ne se dérobât point et ne changeât point de nom et de statut entre les deux, qu'il ne fît point ceci sous un nom et qu'il ne le défît point sous un autre, sous un deuxième nom. Il voulait au moins que l'Etat fût, au moins quelques années, constant avec lui-même. L'autre voulait dire évidemment qu'il était d'un très grand prix, d'un prix suprême, d'un prix de cour suprême que la Cour de cassation eût innocenté Dreyfus. Pour lui ce n'était d'aucun prix. Il considérait cette sorte de consécration juridique comme une consécration purement judiciaire, et uniquement comme une victoire temporelle, surtout sans doute comme une victoire de lui Bernard Lazare sur la Cour de cassation. Il [98] ne lui venait point à la pensée qu'une Cour de cassation pût faire ou ne pas faire, fît ou ne fît pas l'innocence de Dreyfus. Mais il sentait, il savait parfaitement que c'était lui Bernard Lazare qui faisait l'autorité d'une Cour de cassation, qui faisait ou ne faisait pas une Cour de cassation même, parce qu'il en faisait la nourriture et la matière et qu'ainsi et en outre il en faisait la forme même. Qu'en un sens, qu'en ce sens il en faisait la magistrature. Ce n'était pas la Cour de cassation qui lui faisait bien de l'honneur. C'était lui qui faisait bien de l'honneur à la Cour de cassation. Jamais je n'ai vu un homme croire, savoir à ce point que les plus grandes puissances temporelles, que les plus grands corps de l'Etat ne tiennent, ne sont que par des puissances spirituelles intérieures. On sait assez qu'il était tout à fait opposé à faire jouer l'article 445 comme on l'a fait jouer (Clemenceau aussi y était opposé), et tous les embarras que nous avons eus du jeu de cet article, les embarras insurmontables qui se sont produits, qui sont résultés du jeu de cet article, ou plutôt de ce jeu de cet article, étaient évités si on lui avait laissé le gouvernement de l'affaire. Il ne fait aucun doute qu'il considérait ce jeu comme une forfaiture, comme un abus, comme un coup de force judiciaire, comme une illégalité. En outre, avec son clair bon sens, bien français, ce Juif, bien parisien, avec son clair regard juridique il prévoyait les difficultés inextricables où elle nous jetterait, qu'elle rouvrirait éternellement l'Affaire ou plutôt qu'elle empêcherait éternellement l'Affaire de se clore. Il me disait: Dreyfus passera devant cinquante conseils de guerre, s'il faut, ou encore: Dreyfus passera devant des conseils de guerre toute sa vie. Mais il faut qu'il soit acquitté comme tout le monde. Le fond de sa pensée était d'ailleurs que Dreyfus était bien sot de se donner tant de mal pour faire consacrer son innocence par les autorités constituées; que ces [99] gens-là ne font rien à l'affaire; que puisqu'on l'avait arraché à une persécution inique le principal était fait, tout était fait; que les revêtements d'autorité, les consécrations judiciaires sont bien superflues, n'existent pas, venant de corps négligeables; que c'est faire beaucoup d'honneur à ces messieurs; qu'on est bien bon, quand on est innocent, en plus de le faire constater. Qu'on apporte ainsi, à ces autorités, une autorité dont elles ont grand besoin. Mais alors, au deuxième degré, si on y avait recours, il fallait y avoir recours droitement, il ne fallait point biaiser, il ne fallait point tricher, surtout sans doute parce que c'était se donner les apparences, et peut-être la réalité, de s'incliner devant elles, de les redouter. Puisqu'on y allait, puisqu'on s'en servait, il fallait s'en servir, et y aller droitement. C'était encore un moyen de leur commander. Si c'était de la politique, il fallait au moins qu'elle fût droite. Il avait un goût incroyable de la droiture, surtout dans ce qu'il n'aimait pas, dans la politique et dans le judiciaire. Il se rattrapait pour ainsi dire ainsi d'y aller malgré lui en y étant droit malgré eux. Je n'ai jamais vu quelqu'un savoir aussi bien garder ses distances, être aussi distant, aussi doucement, aussi savamment, aussi horizontalement pour ainsi dire. Je n'ai jamais vu une puissance spirituelle, quelqu'un qui se sent, qui se sait une puissance spirituelle garder aussi intérieurement pour ainsi dire des distances horizontales aussi méprisantes envers les puissances temporelles. Et donc il avait une affection secrète, une amitié, une affinité profonde avec les autres puissances spirituelles, même avec les catholiques, qu'il combattait délibérément. Mais il ne voulait les combattre que par des armes spirituelles dans des batailles spirituelles. Sa profonde opposition intérieure et manifestée au Waldeckisme même venait ainsi de deux origines. Premièrement, par une sorte d'équilibre, de balancement, [100] d'équité, d'égalité, de justice, de santé politiques, de répartition équitable il ne voulait pas qu'on fît aux autres ce que les autres vous avaient fait, mais qu'on ne voulait pas qu'ils vous fissent. Les cléricaux nous ont embêtés pendant des années, disait-il, et plus énergiquement encore, il ne s'agit pas à présent d'embêter les catholiques. On n'a jamais vu un Juif aussi peu partisan, aussi peu pensant, aussi peu concevant du talion. Il ne voulait pas rendre précisément le bien pour le mal, mais très certainement le juste pour l'injuste. Il avait aussi cette idée que vraiment ça n'était pas malin, qu'il ne fallait guère se sentir fort pour avoir recours à de telles forces. Or il se sentait fort. Qu'il ne fallait guère avoir confiance en soi. Or il avait confiance en soi. Comme tous les véritables forts. Comme tous les véritables forts il n'aimait point employer des armes faciles, avoir des succès faciles, des succès diminués, dégradés, des succès qui ne fussent point du même ordre de grandeur que les combats qu'il voulait soutenir.

Deuxièmement il avait certainement une sympathie secrète, une entente intérieure avec les autres puissances spirituelles. Sa haine de l'Etat, du temporel se retrouvait là tout entière. On ne peut pas poursuivre, disait-il, par des lois, des gens qui s'assemblent pour faire leur prière. Quand même ils s'assembleraient cinq cent mille. Si on trouve qu'ils sont dangereux, qu'ils ont trop d'argent, qu'on les poursuive, qu'on les atteigne par des mesures générales, comme tout le monde (ce même mot, cette même expression, comme tout le monde, dont il se servait toujours, dont il se servait précisément pour Dreyfus), par des lois économiques générales, qui poursuivent, qui atteignent tous ceux qui sont aussi dangereux qu'eux, qui ont de l'argent comme eux. Il n'aimait pas que les partis politiques, que l'Etat, que les Chambres, que le [101] gouvernement lui enlevât la gloire du combat qu'il voulait soutenir, lui déshonorât d'avance son combat.

D'une manière générale, il n'aimait pas, il ne pouvait pas supporter que le temporel se mêlât du spirituel. Tous ces appareils temporels, tous ces organes, tous ces appareils de levage lui paraissaient infiniment trop grossiers pour avoir le droit de mettre leur patte grossière non seulement dans les droits mais même dans les intérêts spirituels. Que des organes aussi grossiers que le gouvernement, la Chambre, l'Etat, le Sénat, aussi étrangers à tout ce qui est spirituel, missent les doigts de la main dans le spirituel, c'était pour lui non pas seulement une profanation grossière, mais plus encore, un exercice de mauvais goût, un abus, l'exercice, l'abus d'une singulière incompétence. Il se sentait au contraire une secrète, une singulière complicité de compétence spirituelle au besoin avec le pape.

Jamais je n'ai vu un homme je ne dis pas croire, je dis savoir à ce point je ne dis pas seulement qu'une conscience est au-dessus de toutes les juridictions, mais qu'elle est, qu'elle exerce elle-même dans la réalité une juridiction, qu'elle est la suprême juridiction, la seule.

Si on l'avait suivi, si on avait au moins suivi son enseignement et son exemple, si on avait continué dans son sens, si on avait seulement suivi le respect que l'on devait à sa mémoire, aujourd'hui la révision même du procès Dreyfus ne serait pas en danger, comme elle l'est. Elle ne serait pas exposée, comme elle l'est.

Aussi nous avons vu son enterrement. Je dirai quel fut son enterrement. Qui nous étions, combien peu dans ce cortège, dans ce convoi, dans cet accompagnement fidèle gris descendant et passant dans Paris. En pleines vacances. Dans ce mois d'août ou plutôt dans ce com[102]mencement de mois de septembre. Quelques-uns, les mêmes forcenés, les mêmes fanatiques, Juifs et chrétiens, quelques Juifs riches, très rares, quelques chrétiens riches, très rares, des Juifs et des chrétiens pauvres et misérables, eux-mêmes en assez petit nombre. Une petite troupe en somme, une très petite troupe. Comme une espèce de compagnie réduite qui traversait Paris. De misérables Juifs étrangers, je veux dire étrangers à la nationalité française, car il n'était pas un Juif roumain, je veux dire un Juif de Roumanie, qui ne le sût prophète, qui ne le tînt pour un véritable prophète. Il était pour tous ces misérables, pour tous ces persécutés, un éclair encore, un rallumage du flambeau qui éternellement ne s'éteindra point. Temporellement éternellement. Et comme toutes ces marques mêmes sont de famille, comme tout ce qui est d'Israël est de race, comme ces choses-là restent dans les familles, comment ne pas se rappeler, comment ne point voir cet ancien enterrement quand on voyait si peu de monde, il y a quelques semaines encore, à l'enterrement de sa mère. Relativement peu de monde. Et pourtant ils connaissaient beaucoup de monde. Je dirai sa mort, et sa longue et sa cruelle maladie, et tout le lent et si prompt acheminement de sa mort. Cette sorte de maladie féroce. Comme acharnée. Comme fanatique. Comme elle-même forcenée. Comme lui. Comme nous. Je ne sais rien de si poignant, de si saisissant, je ne connais rien d'aussi tragique que cet homme qui se raidissant de tout ce qui lui restait de force se mettait en travers de son parti victorieux. Qui dans un effort désespéré, où il se brisait lui-même, essayait, entreprenait, de remonter cet élan, cette vague, ce terrible élan, l'insurmontable élan de la victoire et des abus, de l'abus de la victoire. Le seul élan qu'on ne remontera jamais. L'insurmontable élan de la victoire acquise. De la victoire faite. De l'entraînement de la victoire. L'insurmontable, [103] le mécanique, l'automatique élan du jeu même de la victoire. Je le revois encore dans son lit, cet athée, ce professionnellement athée, cet officiellement athée en qui retentissait, avec une force, avec une douceur incroyable, la parole éternelle; avec une force éternelle; avec une douceur éternelle; que je n'ai jamais retrouvée égale nulle part ailleurs. J'ai encore sur moi, dans mes yeux, l'éternelle bonté de ce regard infiniment doux, cette bonté non pas lancée, mais posée, renseignée. Infiniment désabusée; infiniment renseignée; infiniment insurmontable elle-même. Je le vois encore dans son lit, cet athée ruisselant de la parole de Dieu. Dans la mort même tout le poids de son peuple lui pesait aux épaules. Il ne fallait point lui dire qu'il n'en était point responsable. Je n'ai jamais vu un homme ainsi chargé, aussi chargé d'une charge, d'une responsabilité éternelle. Comme nous sommes, comme nous nous sentons chargés de nos enfants, de nos propres enfants dans notre propre famille, tout autant, exactement autant, exactement ainsi il se sentait chargé de son peuple. Dans les souffrances les plus atroces il n'avait qu'un souci: que ses Juifs de Roumanie ne fussent point omis artificieusement, pour faire réussir le mouvement, dans ce mouvement de réprobation que quelques publicistes européens entreprenaient alors contre les excès des persécutions orientales. Je le vois dans son lit. On montait jusqu'à cette rue de Florence; si rive droite, pour nous, si loin du Quartier. Les autobus ne marchaient pas encore. On montait par la rue de Rome, ou par la rue d'Amsterdam, cour de Rome ou cour d'Amsterdam, je ne sais plus laquelle des deux se nomme laquelle, jusqu'à ce carrefour montant que je vois encore. Cette maison riche, pour le temps, où il vivait pauvre. Il s'excusait de son loyer, disant: J'ai un bail énorme sur le dos. Je ne sais pas si je pourrai sous-louer comme je le voudrais. Quand [104] j'ai pris cet appartement-là, je croyais que je ferais un grand journal et qu'on travaillerait ici. J'avais des plans. Il en était loin, de faire un grand journal. Les journaux des autres se faisaient, des autres mêmes, à condition qu'il n'y fût pas. Je revois encore cette grande chambre, rue de Florence, 5 (ou 7) rue de Florence, la chambre du lit, la chambre de souffrance, la chambre de couchée, la chambre d'héroïsme (la chambre de sainteté), la chambre mortuaire. La chambre du lit d'où il ne se releva point. L'ai-je donc tant oublié moi-même que ce 5 (ou ce 7) ne réponde plus mécaniquement à l'appel de ma mémoire, que ce 5 et ce 7 se battent comme des chiffonniers dans le magasin de ma mémoire, que chacun s'essaye et fasse valoir ses titres. Et pourtant j'y suis allé. Et nous disions familièrement entre nous: Est-ce que tu es allé rue de Florence? Dans la grande chambre rectangulaire, je vois le grand lit rectangulaire. Une, ou deux, ou trois grandes fenêtres rectangulaires donnaient de grands jours de gauche obliques rectangulaires; tombant, descendant lentement; lentement penchés. Le lit venait du fond, non pas du fond opposé aux fenêtres, où étaient les portes, et, je pense, les corridors, mais du fond qu'on avait devant soi quand on avait les fenêtres à gauche. De ce fond le lit venait bien au milieu, bien carrément, la tête au fond, jointe le fond, les pieds vers le milieu de la chambre. Lui-même juste au milieu de son lit, sur le dos, symétrique, comme l'axe de son lit, comme un axe d'équité. Les deux bras bien à gauche et à droite. C'étaient dans les derniers temps. La maladie approchait de sa consommation. Une profonde, une vigilante affection fraternelle, la diligence d'une affection fraternelle pensait déjà à lui faire, à lui préparer une mort qui ne fût point la consommation de cette cruauté, qui fût plus douce, un peu adoucie, qui n'eût point toute la cruauté, toute la barbarie de cette maladie [105] forcenée. Qui ne fût point le couronnement de cette cruauté. On lui avait conté des histoires sur sa maladie, des histoires et des histoires. Qu'en croyait-il? Il faisait, comme tout le monde, semblant de les croire. Qu'en croyait-il, c'est le secret des morts. Morientium ac mortuorum. Dans cette incurable lâcheté du monde moderne, où nous osons tout dire à l'homme, excepté ce qui l'intéresse, où nous n'osons pas dire à l'homme la plus grande nouvelle, la nouvelle de la seule grande échéance, nous avons menti nous-mêmes tant de fois, nous avons tant menti à tant de mourants et à tant de morts qu'il faut bien espérer que quand c'est notre tour nous ne croyons pas nous-mêmes tout à fait aux mensonges que l'on nous fait. Il faisait donc semblant d'y croire. Mais dans ses beaux yeux doux, dans ses grands et gros yeux clairs il était impossible de lire. Ils étaient trop bons. Ils étaient trop doux. Ils étaient trop beaux. Ils étaient trop clairs. Il était impossible de savoir si c'était par un miracle d'espérance (temporelle) (et peut-être plus) qu'il espérait encore ou si c'était par un miracle de charité, pour nous, qu'il faisait semblant d'espérer. Son oeil même, son oeil clair, d'une limpidité d'enfant, était comme un binocle, comme un deuxième verre, comme une deuxième vitre, comme un deuxième binocle de douceur et de bonté, de lumière, de clarté. Impénétrable. Parce qu'on y lisait comme on voulait. C'étaient les derniers temps. Peu de gens pouvaient encore le voir, des parents mêmes. Mais il m'aimait tant qu'il me maintenait sur les dernières listes. J'étais assis au long de son lit à gauche au pied. A sa droite par conséquent. Il parlait de tout comme s'il dût vivre cent ans. Il me demanda comment je venais. Il me dit, avec beaucoup d'orgueil, enfantin, que le métro Amsterdam était ouvert. Ou quelque autre. Il se passionnait ingénument pour tout ce qui était voies et moyens de communication. Tout ce qui était allées et [106] venues, géographiques, topographiques, télégraphiques, téléphoniques, aller et retour, circulations, déplacements, replacements, voyages, exodes et deutéronomes lui causait un amoncellement de joie enfantine inépuisable. Le métro particulièrement lui était une victoire personnelle. Tout ce qui était rapidité, accélération, fièvre de communication, déplacement, circulation rapide l'emplissait d'une joie enfantine, de la vieille joie, d'une joie de cinquante siècles. C'était son affaire, propre. Etre ailleurs, le grand vice de cette race, la grande vertu secrète; la grande vocation de ce peuple. Une remontée de cinquante siècles ne le mettait point en chemin de fer que ce ne fût quelque caravane de cinquante siècles. Toute traversée pour eux est la traversée du désert. Les maisons les plus confortables, les mieux assises, avec des pierres de taille grosses comme les colonnes du temple, les maisons les plus immobilières, les plus immeubles, les immeubles les plus écrasants ne sont jamais pour eux que la tente dans le désert. Le granit remplaça la tente aux murs de toile. Qu'importe ces pierres de taille plus grosses que les colonnes du temple. Ils sont toujours sur le dos des chameaux. Peuple singulier. Combien de fois n'y ai-je point pensé. Pour qui les plus immobilières maisons ne seront jamais que des tentes. Et nous au contraire, qui avons réellement couché sous la tente, sous de vraies tentes, combien de fois n'ai-je point pensé à vous, Lévy, qui n'avez jamais couché sous une tente, autrement que dans la Bible, au bout de quelques heures ces tentes du camp de Cercottes étaient déjà nos maisons. Que vos pavillons sont beaux, ô Jacob; que vos tentes sont belles, ô Israël. Combien de fois n'ai-je point pensé à vous, combien de fois ces mots ne me remontaient-ils pas sourdement comme une remontée d'une gloire de cinquante siècles, comme une grande joie secrète de gloire, dont j'éditais sourdement par un ressouvenir [107] sacré quand nous rentrions au camp, par ces dures nuits de mai. Peuple pour qui la pierre des maisons sera toujours la toile des tentes. Et pour nous au contraire c'est la toile des tentes qui était déjà, qui sera toujours la pierre de nos maisons. Non seulement il n'avait donc pas eu pour le métropolitain cette aversion, cette distance qu'au fond nous lui gardons toujours, même quand il nous rend les plus grands services, parce qu'il nous transporte vite, et au fond qu'il nous rend trop de services, mais au contraire il avait pour lui une affection propre toute orgueilleuse, comme un orgueil d'auteur. On le perçait alors, la ligne numéro 1 seulement je crois était en exploitation. Il avait un orgueil local, un orgueil de quartier, qu'il eût abouti, déjà, jusqu'à lui, un des premiers, qu'il eût percé jusqu'à lui, qu'il eût commencé à monter vers ces hauteurs. Il me l'avait dit, quelques mois auparavant, quand on avait essayé de l'envoyer, comme tout le monde, vers les réparations du Midi. Il était allé d'hôtel en hôtel. Il était heureux comme un enfant. Jusqu'à ce qu'il trouva une espèce de petite maison de paysan; qu'il me présenta dans une lettre comme le paradis réalisé. Et d'où naturellement il revint rapidement, il rentra à Paris. Il me l'avait dit alors, dans un de ces mots qui éclairent un homme, un peuple, une race. Voyez-vous, Péguy, me disait-il, je ne commence à me sentir chez moi que quand j'arrive dans un hôtel. Il le disait en riant, mais c'était vrai tout de même.

En somme, dans l'action, dans la politique, puisqu'il en faut une, puisqu'il fallait y descendre, il était partisan du droit commun. Droit commun dans l'affaire Dreyfus, droit commun dans l'affaire Congrégations. Droit commun pour Dreyfus, droit commun contre les congrégations. Cela n'a l'air de rien, cela peut mener loin. Cela le mena jusqu'à l'isolement dans la mort.

[108]

Il était essentiellement pour la justice, pour l'équité, pour l'égalité (non point naturellement au sens démocratique, mais au sens d'équilibre parfait, d'horizontalité parfaite dans la justice). Il était contre l'exception, contre la loi d'exception, contre la mesure d'exception, qu'elle fût pour ou contre, persécution ou grâce. Il était pour le niveau de la justice.

Je le regardais donc ce matin-là, 7, rue de Florence. Et je l'écoutais. J'étais assis au pied de son lit à gauche comme un disciple fidèle. Tant de douceur, tant de mansuétude dans une si cruelle situation me désarmait, me dépassait. Tant de douceur pour ainsi dire inexpiable. J'écoutais dans une piété, dans un demi-silence respectueux, affectueux, ne lui fournissant que le propos pour se soutenir. Le Beethoven de Romain Rolland venait de paraître. Nos abonnés se rappellent encore quelle soudaine révélation fut ce cahier, quel émoi il souleva d'un bout à l'autre, comme il se répandit soudainement, comme une vague, comme en dessous, pour ainsi dire instantanément, comment il fut soudainement, instantanément, dans une révélation, aux yeux de tous, dans une entente soudaine, dans une commune entente, non point seulement le commencement de la fortune littéraire de Romain Rolland, et de la fortune littéraire des cahiers, mais infiniment plus qu'un commencement de fortune littéraire, une révélation morale, soudaine, un pressentiment dévoilé, révélé, la révélation, l'éclatement, la soudaine communication d'une grande fortune morale. Mais tout ce mouvement se gonflait, n'avait pas encore eu le temps de se manifester. Le cahier, je le répète, venait tout juste de paraître. Bernard Lazare me dit: Ah j'ai lu votre cahier de Romain Rolland. C'est vraiment très beau. Il faut avouer que l'âme juive et l'âme hellénique ont été deux grands morceaux de l'âme universelle.

[109]

Je ne manifestai rien, parce que j'ai dit que quand on va voir un malade on est résolu à ne rien manifester. On est donc gardé par une cuirasse, invincible, par un masque impénétrable. Mais je fus saisi, je me sentis poursuivi jusque dans les vertèbres. Car j'étais venu pour voir, je m'étais attendu à voir les avancées de la mort. Et c'est déjà beaucoup. Et je voyais brusquement les avancées des au-delà de la mort. Pour mesurer la profondeur, la nouveauté d'un tel mot, l'âme éternelle, et même l'âme juive, et l'âme hellénique, il faut savoir à quel point, avec quel scrupule religieux ces hommes, les hommes de cette génération évitaient d'employer le moindre mot du jargon mystique. On parlait alors de recommencer l'affaire Dreyfus, de reprendre l'affaire Dreyfus. Il faut se rappeler qu'entre l'affaire Dreyfus elle-même et la deuxième affaire Dreyfus il y eut un long temps de calme plat, de silence, d'une solitude totale. On ne savait pas alors, du tout, pendant tout ce temps, si l'affaire recommencerait; jamais. Mieux eût valu qu'elle ne recommençât point. Nous n'eussions point été acquittés par la Cour de cassation. Mais nous demeurions ce que nous étions, nous demeurions purs devant le pays et devant l'histoire. Mais tout pantelants de cette grande Affaire, de cette première grande histoire, tout suants et tout bouillants de la bataille, tout déconcertés du repos, du calme, du plat, de la paix fourrée, du repos louche, du traité louche, de l'inaction, de la paix des dupes, tout anxieux de n'avoir point obtenu, atteint tous les résultats temporels que nous espérions, que nous attendions, que nous escomptions, de n'avoir point réalisé le royaume de la justice sur la terre et le royaume de la vérité, tout anxieux surtout de voir notre mystique nous échapper, nous ne pensions dans le secret de nos coeurs qu'à une reprise de l'Affaire, à ce que nous nommions entre nous, comme des conjurés, la reprise. Nous ne prévoyions pas, [110] hélas, que cette reprise n'en serait que la plus basse dégradation, un détournement total, un détournement grossier de la mystique en politique. Nous en parlions. Lui, dans son lit, m'en parlait doucement. Je vis rapidement qu'il m'en parlait comme d'une conjuration, mais comme d'une conjuration étrangère, à laquelle il demeurait étranger. De gré, de force? Je lui dis: Mais enfin qu'est-ce qu'ils vont faire. Ils ne vous ont donc pas demandé conseil? Il me répondit doucement: Ils ont préféré s'adresser à Jaurès. Ils sont si contents de faire quelque chose sans moi.

Ils, c'était tout, c'étaient tous les autres, c'était Dreyfus qu'il aimait comme un jeune frère...

Quoi de plus poignant que ce témoignage, que cette adjuration de Bernard Lazare condamné, de Bernard Lazare destiné, quoi de plus redoutable que ce témoignage, redoutable par sa mesure même. Quand Jaurès, écrivait Bernard Lazare, se présente devant nous pour soutenir une oeuvre qu'il approuve, à laquelle il veut collaborer, il doit, parce qu'il est Jaurès, parce qu'il a été notre compagnon dans une bataille qui n'est pas finie, nous donner d'autres raisons que des raisons théologiques. (Il voyait très nettement combien il y avait de théologie grossière dans Jaurès, dans toute cette mentalité moderne, dans ce radicalisme politique et parlementaire, dans cette pseudo-métaphysique, dans cette pseudophilosophie, dans cette sociologie.) Or c'est une raison théologique que de nous dire (ici je préviens que c'est du Jaurès, cité par Bernard Lazare): "Il y a des crimes politiques et sociaux qui se payent, et le grand crime collectif commis par l'Eglise contre la vérité, contre l'humanité, contre le droit et contre la République, va enfin recevoir son juste salaire. Ce n'est pas en vain qu'elle a révolté les consciences par sa complicité avec le faux, le [111] parjure et la trahison." (Fin du Jaurès, de la citation de Jaurés.) Bernard Lazare disait simplement: On ne peut pas embêter des hommes parce qu'ils font leur prière. Il les avait, celui-là, les moeurs de la liberté. Il avait la liberté dans la peau; dans la moelle et dans le sang; dans les vertèbres. Non point, non plus, une liberté intellectuelle et conceptuelle, une liberté livresque, une liberté toute faite, une liberté de bibliothèque. Une liberté d'enregistrement. Mais une liberté, aussi, de source, une liberté toute organique et vivante. Je n'ai jamais vu un homme croire, à ce point, avoir à ce point la certitude, avoir conscience à ce point qu'une conscience d'homme était un absolu, un invincible, un éternel, un libre, qu'elle s'opposait victorieuse, éternellement triomphante, à toutes les grandeurs de la terre. Il ne faut pas recevoir les justifications semblables, écrivait encore Bernard Lazare, même et surtout quand elles sont données par Jaurès, car, au-dessous, d'autres sont prêts à les interpréter dans un sens pire, à en tirer des conséquences redoutables pour la liberté. Il énumérait, sur quelques exemples éclatants, dans un style éclatant, coupant, bref, quelques-unes de ces antinomies, les capitales, quelques uns de ces antagonismes... Il écrivait en effet, et ces paroles sont claires, elles sont capitales, elles sont actuelles comme au premier jour: Si nous n'y prenons garde, demain on nous mettra en demeure d'applaudir le gendarme français qui prendra l'enfant par le bras pour l'obliger à entrer dans l'école laïque, tandis que nous devrons réprouver le gendarme prussien contraignant l'écolier polonais de Wreschen. Voilà l'homme, voilà l'ami que nous avons perdu. Il écrivait encore, et ces paroles sont à considérer, elles sont à méditer aujourd'hui comme hier, aujourd'hui comme alors, elles seront à méditer toujours, car elles sont d'une hauteur de vues, d'une portée incalculable: "Que demain on nous propose [114] les moyens de résoudre la question de l'enseignement et nous les discuterons. Dès aujourd'hui on peut dire que le monopole universitaire n'en est pas la solution. Nous nous refuserons aussi bien à accepter les dogmes formulés par l'Etat enseignant, que les dogmes formulés par l'Eglise. Nous n'avons pas plus confiance en l'Université qu'en la Congrégation."...

Comment ne pas noter dans les quelques mots que nous avons cités, dans ces quelques phrases seulement que nous avons rapportées, je ne me retiens pas de noter non pas seulement ce sens de la liberté, et cette aisance dans la liberté, dans le maniement de la liberté, mais ce sens beaucoup plus curieux, beaucoup plus imprévu, apparemment plus imprévu, de la théologie, cet avertissement de la théologie. Instantanément il la voyait poindre partout où en effet elle point, elle-même ou quelque imitation, quelque contrefaçon, elle-même ou contrefaite.


Comment ne pas noter aussi son exact, son parfait, son réel internationalisme, Israël excepté, l'exactitude, l'aisance, l'allant de soi de son internationalisme, qui était beaucoup trop simple, beaucoup trop naturel, nullement appris, nullement forcé, nullement livresque, beaucoup trop aisé, beaucoup trop allant de soi pour jamais être un antinationalisme. Quand il parlait des Polonais pour les Bretons, ce n'était point un amusement, un rapprochement piquant. Ce n'était point un jeu d'esprit et pour jouer un bon tour. C'était naturellement qu'il voyait sur le même plan les Bretons et les Polonais. Il voyait vraiment la Chrétienté comme l'Islam, ce que nul de nous, même ceux qui le voudraient le plus, ne peut obtenir. Parce qu'il était bien réellement également en dehors des deux. Vue, angle de regard que nul de nous ne peut obtenir. Au moment où on faisait, même et peut-être [115] surtout autour de lui, tout ce que l'on pouvait humainement pour évincer ses Juifs de Roumanie, par politique pour ne pas compromettre, pour ne pas charger le mouvement arménien, et qu'il y voyait très clair, dans cet assourdissement, un vieil ami de Quartier venait de le quitter. Il me dit doucement, haussant doucement les épaules, comme il faisait, me le montrant pour ainsi dire des épaules, par-dessus le haut de ses épaules: Il veut encore me rouler avec ses Arméniens. C'est toujours la même chose. Ils entreprennent le Grand Turc parce qu'il est Turc et ils ne veulent pas qu'on dise un mot du roi de Roumanie parce qu'il est chrétien. C'est toujours la collusion de la Chrétienté.

Comment ne pas noter enfin comme c'est bien écrit, posé, mesuré, clair, noble, français. Il ne faut pas recevoir des justifications semblables. Une certaine proposition, un certain propos. Une certaine délibération. Un certain ton, une certaine résonance cartésienne même.

Voilà l'homme, voilà l'ami que nous avons perdu. Pour un tel homme nous ne ferons jamais une apologie, nous ne souffrirons jamais qu'on en fasse une.

Ce sont de tels hommes qui comptent et qui comptent seuls. C'est nous qui comptons, seuls. Non seulement les autres n'ont point à parler pour nous. Mais c'est nous qui avons à parler, pour tout.

Il fut un héros et en outre il eut de grandes parties de sainteté. Et avec lui nous fûmes, obscurément, des héros.



BERNARD LAZARE DANS L'AFFAIRE DREYFUS

par

P. V. Stock


Extraits de P.-V. Stock, Mémorandum d'un éditeur, troisième série: L'affaire Dreyfus anecdotique, Paris, Éditions Stock, 1938.


A cette époque9, dans cet état d'esprit, je dis à Bernard Lazare, jeune écrivain libertaire de talent, qui était un familier de ma librairie et mon ami:

-- Je crois bien qu'on est en train de se tromper avec Dreyfus, un de vos coreligionnaires. J'ai entendu des propos catégoriques du commandant Forzinetti qui croit à son innocence et, d'autre part, mes camarades de cercle, des attachés d'ambassade, notamment à celles d'Allemagne, d'Italie et d'Espagne, me disent ignorer complètement Dreyfus. Vous autres Juifs qui vous soutenez tous, vous devriez, vous, Lazare, vous préoccuper de cela.

-- Pourquoi? Je ne connais ni lui, ni les siens. Ah, si c'était un pauvre diable, je m'inquiéterais de lui aussitôt, mais Dreyfus et les siens sont très riches, dit-on, ils sauront bien se débrouiller sans moi, surtout s'il est innocent. [Pages 17-18.]


Après le départ de Dreyfus pour le bagne, une accalmie d'environ deux années se produisit et voici que Ber[118]nard Lazare, un jour, sans qu'entre nous il ait été question de Dreyfus depuis la dégradation, me dit:

--Vous souvenez-vous de vos paroles lors de l'arrestation de Dreyfus? que, peut-être, on commettait une grave erreur en le prenant pour un traître?

--Oui, pourquoi?

--Vous aviez raison de douter de sa culpabilité. J'ai la conviction qu'il est innocent et j'ai de son innocence un commencement de preuve; j'ai surtout la certitude qu'une illégalité a été commise et qu'ainsi on a abusé ses juges; un document faux leur a été soumis secrètement et caché à Dreyfus et à son défenseur Demange. Je vais publier une brochure révélant ces faits, elle paraîtra d'abord en Belgique pour éviter des indiscrétions qui amèneraient peut-être une saisie et la confiscation des exemplaires, ce serait alors l'étouffement. De Belgique, sous enveloppe fermée, cette brochure sera adressée à bon nombre de personnalités françaises: députés, sénateurs, journalistes, écrivains, savants, etc. Si ma brochure n'est pas saisie, voulez-vous la rééditer pour être mise dans le commerce et vendue cinquante centimes? Je modifierai, le cas échéant, mon texte en tenant compte des observations et des critiques qui m'auront été faites.

-- Faites-moi connaître votre travail et, après lecture, je vous donnerai ma réponse.

-- Voici des épreuves, lisez-les sans tarder.

-- Venez demain.

Et le lendemain, je dis à Bernard Lazare:

-- Je marche. Dès que vous le voudrez, je ferai réimprimer votre petite brochure.

Et c'est par ce petit opuscule que je fus "embarqué" dans ce qui allait devenir l'affaire Dreyfus.

[119]

Les bibliophiles remarqueront que cette seconde édition de cette première brochure sur l'Affaire, qui porte mon nom comme éditeur, porte également mon nom (page 95) comme imprimeur, ceci pour donner tout apaisement à l'imprimeur réel qui craignant des poursuites me refusait d'exécuter ce travail.

Bernard Lazare est incontestablement l'initiateur de la révision; l'intelligence, la persévérance et le dévouement dont il a fait preuve pendant les années où il s'est employé à faire reconnaître l'innocence de Dreyfus sont extraordinaires et vraiment méritoires.

Je n'ai su que bien plus tard, après 1901 et par Joseph Reinach: 1) Que le nom de Bernard Lazare, comme défenseur souhaitable, avait été indiqué à Madame Alfred Dreyfus par le directeur de la prison de la Santé, au cours d'une visite qu'elle faisait à son mari après la dégradation et ce nom avait été donné à ce directeur par les anarchistes qui étaient ses prisonniers! Ce directeur, tout comme Forzinetti, n'avait pas tardé à être convaincu de l'innocence du condamné; 2) Que Mathieu Dreyfus s'était abouché avec Bernard Lazare dans le courant de l'année 1895; 3) Que le travail de Bernard Lazare -- La Vérité sur l'affaire Dreyfus -- était terminé à la fin de 1895 et que c'était Mathieu Dreyfus qui l'avait prié d'en retarder l'apparition.

Quelles conditions matérielles sont intervenues entre Bernard Lazare et Mathieu Dreyfus? Je n'en sais rien et je n'ai pas eu l'indiscrétion de le leur demander.

Il tombe sous le sens que Bernard Lazare n'a pu abandonner son travail d'écrivain -- son gagne-pain -- pour consacrer bénévolement tout son temps, pendant cinq années, exclusivement à la cause pour laquelle il s'était enthousiasmé, sans un dédommagement, une mensualité j'imagine, lui permettant de vivre, ce qui me [120] paraît parfaitement logique et équitable. Que de démarches il a faites pour amener à la cause, et les convaincre, des savants, des journalistes, des écrivains, des hommes politiques, etc.; jamais rebuté, malgré de cuisants échecs --que de fois il s'est heurté à l'opinion toute faite: "Dreyfus a été légalement et justement condamné par ses pairs"--; il apportait une ardeur inouïe pour faire des adeptes. J'estime que presque tous ceux qui, depuis, ont publié des ouvrages sur l'Affaire ne lui ont pas accordé la place qu'il mérite au tout premier rang, et n'ont pas assez fait son éloge.

Bernard Lazare, israélite, était un jeune écrivain de talent; d'idées libertaires, il fréquentait assidûment ma librairie, c'était pour moi plus un ami qu'une relation d'éditeur à auteur; son avenir littéraire était grand.

Né à Nîmes en 1865, il fit ses études secondaires au lycée de cette ville et vint à Paris en 1886. Cousin du poète Ephraim Mikhaël, il devint vite le familier, puis l'ami de la plupart des jeunes hommes de lettres d'alors, Henri de Régnier, F. Viélé-Griffin, Paul Adam, Pierre Quillard, Marcel Collière, Stuart Merrill, A.-F. Hérold; en même temps à l'Ecole des hautes études, il s'initiait aux cours de l'abbé Duchesne--directeur en 1903, de l'Ecole de Rome--aux méthodes de la critique historique.

En collaboration avec Ephraim Mikhaël, il écrivit La Fiancée de Corinthe, dont s'inspira plus tard Catulle Mendès pour son opéra de Briséis (musique de Chabrier).


Il mena de front, dès lors, la production d'oeuvres purement littéraires, d'une haute tenue, telles que Le Miroir des légendes, La Porte d'ivoire, Les Porteurs de torches, et de très vives polémiques de critique littéraire et sociale. Il dirigea les Entretiens politiques et littéraires et collabora à La Revue bleue et à plusieurs journaux quo[121]tidiens, à L'Evénement, à L'Echo de Paris, au Journal. En 1893, il donna au Figaro une série de portraits, réunis plus tard sous le titre de Figures contemporaines.

Mais sans abandonner les lettres proprement dites, il travaillait simultanément à une oeuvre historique qui demeura inachevée et dont il donna en 1894 la première esquisse: L'Antisémitisme, son histoire, ses causes, ouvrage qui a obtenu le suffrage de Drumont lui-même, son adversaire et son contradicteur, ouvrage qui a été réimprimé récemment. C'est ainsi qu'en 1896 il se trouva engagé dans une polémique et appelé à se battre en duel avec Edouard Drumont.

Puis, en cette même année 1896, avec un courage, une conscience et une passion de justice qui ne faiblirent pas un instant dans la suite, il commença sa campagne de l'affaire Dreyfus par une première brochure: La Vérité sur l'affaire Dreyfus, qui fut bientôt suivie de Comment on condamne un innocent, et en 1897, d'un considérable Mémoire augmenté d'expertises en écritures: Une erreur judiciaire, l'Affaire Dreyfus, suivi des opuscules: Les Quatre Faces, Contre l'antisémitisme, ces cinq dernières oeuvres éditées par moi.

Pendant toute la durée de l'Affaire, il collabora à L'Aurore. Il avait fait le sacrifice absolu de son présent et de son avenir littéraire à ses idées d'humanité et de justice. Il avait, avant d'être atteint par la maladie qui l'a emporté, publié aux Cahiers de la Quinzaine une étude très complète et très documentée sur les Juifs de Roumanie. D'autres oeuvres restèrent inachevées.

Bernard Lazare, par son entière abnégation, par la parfaite dignité de sa vie, avait obligé à l'estimer et à le respecter des hommes dont il heurtait le plus violemment les sentiments et les préjugés.

[122]

Il est mort à trente-huit ans, le 2 septembre 1903, sans laisser aucune fortune. Je crois qu'un groupe d'amis s'est formé après sa disparition pour assurer une existence matérielle modeste à sa veuve.

Bernard Lazare a succombé à la suite d'une opération chirurgicale: occlusion de l'intestin, me disait-il; cancer de l'intestin, m'a-t-on chuchoté à la clinique où il se trouvait. A ma dernière visite, le 31 août, quelques jours après l'opération, celle-ci ayant réussi, je l'avais cru sauvé.

Il y eut peu de personnes à ses obsèques, le 4 septembre 1903; si Mathieu Dreyfus était parmi les assistants, son frère, en Suisse avec les siens, malade, n'a pu faire le voyage et les journaux hostiles, méconnaissant les raisons de son absence, l'ont commentée de façon désagréable.

A l'instigation de M. Jules Adler, en septembre 1908. une souscription avait été ouverte entre les amis de Bernard Lazare pour lui ériger un buste sur sa tombe, mais Madame Bernard Lazare, sa veuve, d'abord consentante, est revenue sur l'autorisation qu'elle avait donnée.

Cependant en octobre 1908, on a inauguré une statue de Bernard Lazare à Nîmes, sa ville natale. [Pages 27 à 31.]


ANNEXE


9 septembre 1903


Dépôt judiciaire

du testament olographe

de M. Bernard


dit Bernard Lazare


Me ARMAND ARON, NOTAIRE A PARIS

Successeur de Més Goadchaax d P. Vassal

28, avenue de l'Opéra, 28


[125]


Paris, 27 juin 1903.


Je subirai mardi une opération dont l'attente ne me cause aucune appréhension et ne m'anime au contraire que du proche espoir d'une guérison trop attendue. Mais mon plus strict devoir aussi bien vis-à-vis de celle qui m'est chère plus que tout, que de moi-même, est de prévoir une éventualité malheureuse quelqu'improbable qu'elle paraisse.

En ce qui me concerne je désire si je meurs être enterré sans aucune cérémonie religieuse et le plus simplement possible, la dernière classe, sans fleurs et sans couronnes. Je veux que nul ne prononce de discours sur moi. Je possède un titre de concession perpétuelle au cimetière Montparnasse qu'on trouvera dans mon coffre. Je désire qu'il y soit bâti par Cahen le marbrier, un caveau à deux places, où je serai inhumé avec, plus tard, elle.

Je ne laisse aucune fortune, je n'ai pas amassé d'argent. Quand mon terme de juillet et mes contributions auront été payés, il me restera un millier de francs déposés au Crédit Lyonnais. Je n'ai à moi que mon mobilier, ma bibliothèque et la propriété de mes livres. Je prie qu'on mette ma bibliothèque en vente, le montant permettra de payer ce que je puis devoir. Je lègue tout ce que je possède à ma femme bien aimée, celle qui a illuminé, réjoui, embelli et charmé ma vie. Je prie tous les membres de ma famille de renoncer, devant ma volonté formelle, à tous les droits que la loi leur donne. Je connais assez leur affection pour moi pour savoir que mon désir exprimé suffira. Je prie ma chérie de leur donner à chacun un souvenir de moi. Je veux qu'autant soit donné à mon fraternel ami Meyerson.

Les livres dont je laisse la propriété à ma femme sont:

L'Antisémitisme, son histoire et ses causes (Stock, propriétaire du reliquat, une édition peut en être refaite, on mettrait cependant en tête que sur beaucoup de points mon opinion s'était modifiée);

Le Miroir des Légendes (Stock, propriétaire du reliquat);

Mes deux brochures sur l'affaire Dreyfus, quelques brochures de propagande contre l'antisémitisme (Stock, éditeur);

Figures contemporaines (Perrin et Cie, éditeurs);

Les Portes de Torches (A. Colin, éditeur);

La Porte d'lvoire (A. Colin, éditeur).

Il y a dix ans que je travaille à un livre sur les Juifs dont le titre devrait être: Le Fumier de Job. On trouvera toutes mes [126] notes à peu près classées dans mon coffre. Je crois que si un de mes amis voulait reprendre cette classification, il pourrait tirer de là un volume d'observations essentielles sur les Juifs, leur histoire, leur mentalité, leur philosophie. Si Meyerson et Lucien Herr voulaient se charger de cette tâche je les en remercierais et ce serait le meilleur souvenir qu'ils pourraient donner à ma mémoire.

La propriété de ce livre posthume reviendrait également à ma femme.

En terminant, il me reste à recommander à mes amis celle que je laisse sans ressources et sans soutien, sans fortune, mais sans doute avec l'orgueil de mon nom. Je la prie de vivre et d'agir autour d'elle et de prolonger mon action. Si au moment de m'endormir à jamais une pensée encore peut m'effleurer, une image se pencher sur moi, ce sera sa pensée et ce sera son image.

Fait à Paris le 27 juin 1903. (Signé) Bernard Lazare.


Suivent ces mentions:


1) Signé par nous, juge, pour M. le Président du tribunal civil de la Seine.

"Paris, le neuf septembre mil neuf cent trois.

(Signé) René Petit.

2) "Enregistré à Paris, deuxième bureau, le douze septembre mil neuf cent trois, F· 47. Ce 8, vol e 596/a; reçu soixante-onze francs quatre-vingt-huit centimes, décimes compris.

(Signé) Pagès.


Il est ainsi en original du testament olographe de M. Lazare, Marcus, Manessé, Bernard, dit Bernard Lazare, homme de lettres, demeurant à Paris, rue de Florence, n· 7, où il est décédé le premier septembre mil neuf cent trois, époux de Madame Isabelle Grumbach; ledit testament déposé au rang des minutes de M e Armand Aron, notaire à Paris, soussigné, le neuf septembre mil neuf cent trois, en vertu d'une ordonnance de M. le Président du Tribunal civil de première instance de la Seine, contenue en son procès-verbal de description de ce testament, en date du même jour.

 

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Nous nous plaçons sous la protection de l'article 19 de la Déclaration des Droits de l'homme, qui stipule:
ARTICLE 19 <Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontière, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit>
Déclaration internationale des droits de l'homme, adoptée par l'Assemblée générale de l'ONU à Paris, le 10 décembre 1948.


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