AAARGH

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VERBUM CARO, Vol. 1, Août 1947 N° 3

 

Note sur

le Procès de

Nuremberg

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Jacques Ellul

 

Note de l'AAARGH : nous rappelons à nos lecteurs qu'ils peuvent consulter sur notre site le texte intégral de l'acte d'accusation et du jugement de Nuremberg, ainsi que le livre de Rassinier, Les responsables de la seconde guerre mondiale, consacré à l'exposition des crimes contre la paix de tous les belligérants.


La littérature juridique sur le procès de Nuremberg est. extrêmement pauvre. Il y eut d'abondants articles de journaux au moment du verdict, une littérature passagère, et teintée de politique, mais rien juridiquement solide n'existe à ma connaissance 1. Et il faut bien reconnaître que malgré l'imagination et la bonne volonté des juges les procureurs, le procès de Nuremberg était insoutenable juridiquement. Ce qui le manifeste plus que tout c'est la substitution, dans toutes les Revues qui lui ont consacré une étude, d'indignations vengeresses à des raisons juridiques. Nous essaierons ici de déterminer la portée et la valeur de ce procès, son fondement et aussi sa signication.

I. L'aspect juridique du procès

Trois chefs principaux d'accusation ont été retenus : les crimes de guerre, les crimes contre la paix, les crimes contre l'humanité. Il s'agit pour nous d'abord de savoir ce que valent ces qualifications, et cela point de vue juridique. Que l'on ne proteste pas en refusant l'analyse juridique - ce n'est pas nous qui avons choisi ce terrain, mais les juges. Puisque l'on a fait une construction juridique, il est avant tout nécessaire de savoir ce qu'elle vaut juridiquement.

Les crimes de guerre : ici nous retrouvons une notion habituelle du droit international. Il s'agit de la violation des «lois et coutumes de la guerre ». Il s'agit d'une guerre menée « sans respect des usages établis, des exigences de la conscience publique et des lois de l'humanité » (Convention de la Haye 1907). Mais ces lois de la guerre évoluent avec les procédés techniques. Évidemment il est prévu que l'on ne doit pas bombarder les populations civiles ; mais comment respecter ceci avec les V 1, V 2, ou simplement les raids massifs d'aviation sur les centres industriels ? Cette notion de lois de la guerre est absolument mouvante d'autant plus que ces lois n'ont guère été fixées que dans [98] des conventions déjà anciennes de la Haye et de Genève. Mais en admettant même que ces lois puissent concrètement s'appliquer à notre temps, elles ne constituent pas un droit dans la mesure où elles ne sont pas appuyées sur la force publique. Le Droit international public n'a pas dépassé le stade de la morale puisque son application dépendait en définitive de la bonne volonté des assujettis. Il est impossibie de condamner au nom de ce qui n'est pas un droit, mais une simple indication que l'on suit lorsque l'on a les mêmes habitudes et préjugés. Enfin en acceptant même que ces conventions soient appliquées par une puissance constituée pour l'occasion, comme le Tribunal de Nuremberg, nous nous heurtons à une troisième difficulté juridique il n'y a pas de sanction prévue pour le crime de guerre. Le juge se trouve donc livré à l'arbitraire, et il n'a aucune indication préalable pour punir le crime de guerre. Pour ces trois raisons, il est impossible de construire une accusation solide sur la notion de crime de guerre. Les juges de Nuremberg ont d'ailleurs manifesté leur extrême embarras en renonçant partiellement aux condamnations pour crime de guerre.

Le crime contre la paix : le contenu de celui-ci semble complet. L'on peut retenir au moins deux éléments : la violation des traités et la préparation de la guerre. En ce qui concerne la violation des traités on parle essentiellement du pacte Briand-Kellogg. Mais alors une grave objection : un gouvernement peut-il se considérer comme tenu par des traités passés par un gouvernement antérieur appartenant à un régime renversé par une révolution ? Il est de constatation courante que lorsqu'il y a un changement de régime, le nouveau régime ne respecte pas les traités passés par l'ancien. On peut difficilement exiger de l'Allemagne hitlérienne une fidélité aux traités que la Russie communiste n'a pas eue envers les traités tsaristes, et bien des gouvernements français envers les traités des gouvernements précédents ! Mais il y a d'autres traités passés par Hitler et violés par lui : le 11 juillet 1936, il reconnaît la souveraineté de l'Autriche, et l'envahit dix-huit mois après. Le 27 septembre 1938, il reconnaît la souveraineté de la Tchécoslovaquie , et l'envahit quatre jours après. Seulement quelle est la sa sanction pour la violation des traités ? Il s'agit toujours d'une sanction politique et non personnelle. Exactement, il s'agit de la guerre. La sanction de ces violations successives a été la guerre déclarée à l'Allemagne par la France et la Grande-Bretagne en septembre 1939 *.

Quant à la préparation de la guerre, comme l'on s'est bien gardé de préciser le sens de ces termes ! S'agit-il du plan d'attaque des pays voisins ? de la mise au point d'une tactique nouvelle ? du développement de l'industrie lourde ? etc. Mais aucune nation n'est exempte de ce crime. Qu'il s'agisse de la France avec le plan d'offensive la Belgique, du conseil de la guerre en 1936, qu'il s'agisse de l'U.R.S.S. avec le « plan quinquennal de l'armée rouge »... quel État ne prépare pas la guerre ? S'agit-il de la volonté de puissance et de la théorie [99] du lebensraum ? Mais ici encore il est très difficile d'en faire un crime spécifique du nazisme, car il y a une certaine analogie avec le pangermanisme ancien, le panslavisme, ou le panaméricanisme ! Nous retombons dans l'insoluble problème de la guerre juste ! Et d'autre part, il est incontestable que l'on peut en faire un grief d'Etat, mais ceci peut difficilement être le fondement d'une condamnation personnelle. Le crime contre la paix est un mot qui caractérise l'attitude de tous les Etats, de tous les gouvernements, et il apparaît absolument inouï de l'imputer aux représentants d'un seul d'entre eux. Il est exact que celui-ci a été l'occasion de la dernière guerre, mais d'autres n'en portent-ils pas aussi la responsabilité ? La Tchécoslovaquie et la Yougoslavie refusant de voter les sanctions de la S. d. N. contre l'Italie fasciste ; la France boycottant les sanctions avec Laval et faisant la non-intervention avec Blum ; l'Angleterre concluant Munich et la Russie s'alliant avec Hitler pour dépecer la Pologne... ! Et actuellement, sous nos yeux, ne voyons-nous pas les gouvernements mêmes qui ont condamné les représentants de l'Etat hitlérien à Nuremberg pour ce crime contre la paix, le commettre à leur tour !

Enfin l'on a retenu comme crime, les crimes contre l'humanité : de même que le crime contre la paix, celui-ci n'a jamais été prévu par aucune loi, ni décision internationale ; c'est une nouveauté. C'est un acte grave que de condamner pour des faits qui n'étaient pas défendus auparavant par la loi, c'est un acte qui va à l'encontre d'un des principes les plus essentiels du droit criminel : Nullum crimen, nulla poena, sine lege **. C'est ce principe qui différencie le droit criminel juste du droit arbitraire et de la violence. C'est une grave décision que de renoncer à cette règle pour punir, sans règle juridique, celui que l'on tient en main. On a créé pour y arriver, le délit, nouveau, que l'on appelle le « génocide » ; la loi, nouvelle aussi : la charte du 8 août 1945 ; le tribunal, celui de Nuremberg. Il ne s'agit pas d'innocenter les nazis ; les crimes existaient moralement, mais ils n'étaient pas jusqu'ici prévus par le droit et sanctionnés : organiser la loi et le tribunal à l'occasion de ces faits nouveaux, c'est punir un homme pour un acte qui, juridiquement, n'était pas un crime lorsqu'il l'a fait. D'autre part, la création de ce délit nouveau entraîne un profond bouleversement politique : en créant des responsabilités d'Etat on s'attaque, pour atteindre des personnes physiques, aux immunités de la personne publique, dans l'exercice de la souveraineté. Autrement dit, les gouvernants risquent désormais toujours d'être jugés pour des actes qualifiés de crimes contre l'humanité ; et jugés par des gouvernements étrangers pour des faits accomplis sur le territoire national (puisque l'on englobe dans cette qualification les actes faits par Hitler contre les Allemands) ! En somme, on en vient à menacer de mort les gouvernants, alors que théoriquement les nations sont encore souveraines, et qu'il n'y a aucune organisation juridique internationale qui limite [100] cette souveraineté, et aucun tribunal international qui présente quelque garantie de permanence et d'impartialité ***! Ici encore, les juges se sont sentis sur un terrain juridique bien mouvant. Ils ont pratiquement reculé devant l'énormité de la chose et ils se sont bornés à rattacher le crime contre l'humanité au crime de guerre. L'arrêt dit en effet « Pour constituer des crimes contre l'humanité, il faut que les actes cette nature, perpétrés avant la guerre, soient l'exécution d'un complot en vue de déclencher et de conduire une guerre d'agression (...) Or, le tribunal n'estime pas que la preuve de cette relation a été faite, et, si révoltants et si atroces que fussent parfois les actes dont il s'agit. Il ne peut donc déclarer d'une manière générale que ces faits [É] constituent des crimes contre l'humanité. » Cette décision signifie que, précisément on veut sauvegarder la souveraineté des nations, et que le crime contre l'humanité ne peut être qu'international . C'est exactement l'inverse de ce qu'il eût fallu pour que cela ouvre un espoir.

Ces trois chefs d'accusation ont été assortis de deux théories destinées à appuyer juridiquement cette oeuvre chancelante. La première est l'idée du complot ou de la conspiration. L'extrême difficulté juridique où l'on se trouvait était en effet de condamner à la fois des hommes et un régime. On a voulu « faire justice » du régime même temps que châtier des individus personnellement coup. Comment arriver au double résultat ? Il est évident que condamner Goering pour ses crimes personnels n'entraîne pas le moins du monde ni la mise hors la loi du système hitlérien, et vice versa faire le procès global du système n'entraînait pas la culpabilité de chacun, qui toujours dire : « Je n'étais qu'un instrument ! » On a fait appel à l'idée de conspiration : celle-ci est « le fait d'individus isolés, son existence permet de les inculper en bloc ». L'avènement du régime nazi, et son maintien au pouvoir jusqu'à la guerre, serait le fruit d'une conspiration. Conspiration contre quoi ? On ne le précise pas. Sans aucun doute, acte criminel comme toute conspiration. Seulement, comment prendre au sérieux cette construction lorsque, quand même, on ne doit pas oublier que le régime nazi a été reconnu par tous peuples qui l'ont ensuite condamné après la déclaration de guerre. Comment peut-on croire à l'idée d'une conspiration lorsque conclut des traités avec l'Etat issu de cette conspiration ? Cette remarque s'applique d'ailleurs aussi bien à l'accusation de viol des traités jusqu'en 1939, ou d'actes contre l'humanité d'avant, commis en Allemagne par les nazis : ces violations et ces actes pas empêché les U. S. A., l'Angleterre et la France d'avoir les relations diplomatiques normales avec le Ille Reich. Ils n'ont pas empêché la Russie soviétique de s'allier en août 1939 avec l'Allemagne. Ces reconnaissances, relations, alliances couvrent au point de vue juri[101]dique les délits politiques du nazisme avant 1939. Ce n'était qu'un manteau de Noé, mais suffisant juridiquement.

D'ailleurs, les conséquences de cette idée de conspiration ont été désastreuses : on s'est embrouillé indéfiniment dans les deux grands thèmes de la condamnation du régime et de la condamnation personnelle. On est passé sans aucun ordre d'une idée à l'autre, et l'on a seulement réussi à faciliter le jeu de l'accusation qui pouvait toujours abandonner un chef de discussion au profit de l'autre quand elle ne se sentait pas assez sûre de ses preuves. Mais le procès n'y a pas gagné, ni en clarté, ni en sûreté juridique.

Enfin la dernière théorie avancée est celle de Me Dubost dans son réquisitoire. Il cherche à parer à une autre difficulté en ce qui concerne la responsabilité personnelle : il est bien évident que tous les accusés pouvaient dire qu'ils n'avaient jamais perpétré individuellement les actes dont on les accuse. Ils ne les ont pas matériellement commis, ils les ont seulement ordonnés. Ceci pose alors deux questions : une, profonde, que nous retrouverons : celle de la responsabilité ; une, juridique, qu'il nous faut examiner rapidement. Si l'on conserve la qualification habituelle du droit pour les actes accomplis au cours de la guerre et englobés sous le nom de crimes contre l'humanité, ces actes sont des meurtres, vols, pillages, etc. Mais alors ceux qui les ont ordonnés sont seulement des complices. Or, il était évidemment bien difficile d'accepter que les chefs de l'Etat nazi soient considérés comme des complices, au sens technique du mot. Il était aussi bien difficile de prononcer contre eux, en qualité de complices, la peine de mort ! Il fallait donc transformer le caractère de ces crimes, et en faire des actes publics parce qu'il fallait considérer les accusés non comme des criminels de droit commun, mais comme des criminels politiques ! Ainsi il fallait considérer ces accusés non pas comme des responsables de certains actes, mais comme des participants de l'Etat allemand qui, lui, était criminel. « C'est dans la vie politique des accusés que se situent tous leurs crimes, car ce crime est celui de l'Empire allemand et tous les accusés ont concouru à le commettre. » Cette thèse, évidemment forte et conduisant à confondre les politiques avec leur Etat permettait de prendre tous les accusés comme coupables principaux. Mais la faiblesse de l'argument paraît tout de suite si l'on envisage ses conséquences juridiques : du moment que le crime est le crime de l'Etat allemand, en tant que corps politique, du moment que la responsabilité des accusés de Nuremberg est d'avoir participé à ce crime, du moment que pour participer à ce crime, il suffisait évidemment de participer à l'Etat, il n'y a plus aucune échelle de peine possible. Le crime est identique pour tous puisqu'il n'est sur chacun que le reflet du crime unique du Ille Reich. Dès lors il était impossible de ne pas condamner à mort tous les accusés, mais en plus, Il serait nécessaire, si on appliquait cette théorie, de condamner à [102] mort tous les fonctionnaires de l'Etat nazi, et tous les membres du N. S. D. A. P. !

Et sur un autre terrain, à quoi bon le procès ? Les faits reprochés à l'Etat étaient connus, évidents, patents. Il était inutile d'accumuler des dossiers et des photos ; le rôle joué dans l'Etat par Goering, Frick ou Hess était connu, évident, patent. A quoi bon rechercher des preuves pertinentes ? Le simple fait du procès montre que, quoi qu'elle ait été théoriquement admise par le Tribunal de Nuremberg, l'interprétation de Me Dubost était en réalité redoutée. Elle paraissait insoutenable dans ses conséquences extrêmes. Elle paraissait beaucoup trop dangereuse dans le domaine politique. Par conséquent les deux théories - soutiens du système - sont aussi fragiles juridiquement que tout le reste. Il est inutile d'aller beaucoup plus loin. Nous pourrions signaler encore plusieurs critiques dans le domaine du droit. Nous nous bornerons à deux indications générales : le 6 août 1942, le gouvernement britannique spécifiait au Comité interallié pour Ia répression des crimes de guerre « ... au regard des criminels de guerre devant quelque cour que ce soit il sera fait application des lois existantes, sans qu'aucune loi spéciale ad hoc soit promulguée. » Malgré cette déclaration, tout le procès a été régi, quant au tribunal, à procédure, aux crimes, aux sanctions, précisément par une loi ad hoc, la charte du 8 août 1945, signée à Londres par l'Angleterre, les U.S.A. , l'U.R.S.S., la France. [texte intégral sur le site]

La procédure choisie a été la procédure anglo-saxonne, c'est-à-dire la plus défavorable aux accusés, celle où ils sont réduits au silence, où les documents de la défense peuvent être rejetés arbitrairement comme « irrelevants », par la cour, où l'accusation a toute une défense très paralysée (cf. J. Pouillon : Temps modernes, n° 10, p. 49). Ce n'est pas sans un certain malaise que l'on constate ce choix, que l'on a constaté le silence, lors des interrogatoires, des « grands » de l'Empire allemand. On a parlé d'hypocrisie à l'occasion de ce choix de procédure. Par suite de ce choix, il n'était pas nécessaire d'être à la hauteur des accusés pour les condamner. Il n'y avait pas de défense totale possible. Ceci est grave quand on prétend représenter la justice.

Ainsi de quelque côté que l'on se trouve, sur le terrain juridique on ne constate que vanité, incertitudes, incohérence. On ne peut attribuer aucun fondement juridique valable à ce procès, aucune valeur de droit à la condamnation.

Cependant, pour en terminer avec les questions juridiques, nous signalerons deux éléments juridiquement valables, dont l'un n'a, à ma connaissance, été indiqué nulle part, et l'autre soutenu par un anonyme dans la revue Monde Nouveau (fév. 1946). Tout d'abord il y a un élément de fondement juridique dans le fait que le gouvernement nazi a été prévenu des poursuites criminelles [103] qui seraient intentées contre les chefs : au terme de la conférence de Moscou, le 30 octobre 1943, une déclaration solennelle est adressée au peuple allemand : « Les trois puissances alliées (...) font à titre d'avertissement formel la déclaration solennelle suivante : (...) les officiers (...) et membres du parti nazi qui ont été responsables de ces atrocités, massacres et exécutions ou qui auront consenti à y prendre part (...) seront jugés et punis (...) », etc. Par conséquent il y a eu un avertissement qui fait que la façon d'agir des Alliés à Nuremberg n'est pas un simple acte arbitraire et inattendu pour les nazis ; ils ne peuvent se défendre en prétextant de leur ignorance des intentions et des règles de conduite des Alliés : cet avertissement est le seul élément sur lequel on puisse fonder une condamnation juridiquement valable du point de vue international. Encore ne faut-il pas en exagérer la portée. Particulièrement, toute la procédure visée dans cette déclaration est inadéquate, et fut abandonnée à la fin de la guerre. Ensuite nous rencontrons l'idée que les règles juridiques et les principes sont valables pour une société cohérente et organisée avec un droit stable et formé. Il est certain que la discussion juridique ne peut avoir lieu que lorsque le droit existe. Or, nous sommes en présence, dit-on, d'un « droit en cours d'élaboration ». Il n'y a donc pas de règles et de principes juridiques à appliquer, « puisque dans un tel état du droit, c'est le juge qui forme et dit le droit en même temps qu'il rend la sentence. Or c'est bien le cas du droit pénal international, en formation par excellence. Le procès de Nuremberg est sans précédent historique » (ceci a été dit plusieurs fois et en particulier par le juge Jackson, qui a affirmé que cela ne le gênait pas). En somme, puisque l'on est devant un droit encore à faire, il est naturel qu'il ne puisse y avoir une structure juridique impeccable.

Ceci est vrai. Mais l'admettre, c'est d'abord admettre précisément la conclusion à laquelle nous sommes arrivés : il n'y avait pas de droit au nom duquel condamner les accusés de Nuremberg. Il n'y avait aucun cadre, aucun principe, aucun fondement juridique dans tout le procès. Dans toute cette affaire, il n'y a rien de juridique, sinon peut-être, un point de départ. Mais alors pourquoi avoir joué toute cette parade ? Pourquoi avoir voulu justifier la procédure et la sentence précisément par des arguments juridiques ? Pourquoi avoir voulu élaborer une théorie de ce procès ? Pourquoi avoir déclaré que tout cela n'était pas arbitraire, mais fondé en droit ? Pourquoi avoir accumulé toutes ces preuves, inutiles hors d'un régime de droit ? Pourquoi ces faux semblants et cette comédie de juridiction régulière, de plaidoiries et de réquisitoires ? Une seule réponse, qui est dure ; c'est un symbole de l'hypocrisie où s'enlisent les démocraties. Il fallait jouer le jeu apparent de la justice pour que les peuples soient bien assurés de l'immense différence qui existe entre les dictatures arbitraires et les démocraties dont tous les actes sont fondés sur le droit.

[104]

II. Signification du procès

 

Mais ce procès va plus loin que la technique. Si l'on veut regarder sainement les choses, nous sommes simplement en présence de vaincus exécutés par le vainqueur. Il ne s'agit nullement de la civilisation condamnant le crime ou la guerre, comme on l'a écrit, mais seulement du plus fort qui fait ce qu'il veut du plus faible. Ce qu'il veut... car il a jugé les actes du vaincu d'après sa morale et ses valeurs. Et nous pouvons être assurés, aussi bien, que les démocrates, juifs et communistes étant aux yeux des nazis « le Mal », si les nazis avaient été vainqueurs, ils auraient exécuté les chefs ennemis en les condamnant d'après leur morale et cette échelle de valeur. Ce jugement fait apparaître deux phénomènes : un simple rapport de force d'abord (ce que l'on a voulu camoufler en rapport juridique !) et la lutte entre deux échelles de valeurs, deux morales, au nom desquelles chacun s'estime justifié en condamnant son adversaire.

C'est pourquoi on ne peut absolument pas parler d'une séparation entre bons et méchants, mais entre vainqueurs et vaincus. Etait-il possible que cette relation entre vainqueurs et vaincus devienne juste, et que cette condamnation soit un élément de création de justice ?

C'est là tout le vrai problème du procès de Nuremberg.

Que cette condamnation soit politiquement utile, c'est l'évidence même, puisqu'il s'agit de se débarrasser d'hommes qui, vivants, pouvaient toujours être dangereux pour les voisins ; et d'une idéologie que l'on jugeait néfaste. Que cette condamnation soit une réponse aux exigences de l'opinion publique, c'est encore l'évidence, opinion publique des pays anglo-saxons dont la sentimentalité moralisante a été scandalisée par les actes de la politique nazie ; opinion publique des pays européens occupés par les Allemands, et qui exigeait vengeance. Ainsi cette condamnation est véritablement sous son meilleur aspect un acte de vengeance, sans aucun doute légitime, accompli, au nom de ceux qui ont réellement souffert de la conquête. Et cette attitude de vengeance, qui s'exprime dans l'exécution sommaire de Mussolini, ou dans la protestation des représentants de la Russie contre les acquittements et peines de prison prononcés à Nuremberg semble parfaitement normale. C'est incontestablement ce qu'il y a de plus vrai, de plus authentique dans tout ce procès. C'est le même élément que l'on retrouve dans tous les procès de membres de la Gestapo et du personnel des camps de concentration. Et c'est pourquoi ici, il nous semble radicalement vain de vouloir établir une responsabilité personnelle et une qualification juridique des délits. Lorsque l'on est l'instrument d'une vengeance, on ne saurait y introduire un disecernement juridique. Nous ne voulons évidemment pas dire que cela suffit, qu'il faut s'arrêter à la vengeance, ne pas aller plus loin. Mais [105] simplement ceci : si Nuremberg n'est pas un acte de vengeance, il ne signifie plus rien du tout ; si l'on veut se cacher la réalité des situations, on est condamné à construire du vide sur du vide ; si l'on néglige l'élément vivant, brutal, aucun droit ne saurait être efficace.

Nous n'avons pas à nous scandaliser de cette affirmation qu'à Nuremberg il n'y a qu'un rapport de force, et que l'expression d'une vengeance, car c'est là la situation qui est primaire dans tout droit. Nous avons à nous scandaliser de la comédie qui consiste à dire : « Voilà la justice », là où il y a violence, « voilà le droit », là où il y a vengeance. Mais cette situation de violence et de vengeance doit être dépassée ; il faut nous considérer comme étant à l'origine du droit. Mais alors on doit se demander quelles sont les conditions pour que ce droit soit élaboré, si les conditions nécessaires sont actuellement réunies, si cette exigence du droit ne va pas terriblement loin, ne remet pas en question bien plus encore que la guerre et la paix, ne pose pas une question décisive à l'homme, en l'acculant dans une impasse.

Une première constatation c'est évidemment que ce tribunal international est frappé d'un vice profond : il est « inter-national », c'est-à-dire organisé par des nations qui s'entendent pour que le tribunal soit leur émanation. Ceci est la négation même de toute possibilité d'établissement d'un droit. Tant que les nations seront souveraines et conçues sur le type nationaliste, il ne saurait y avoir que des relations de violence et d'injustice. Que le tribunal ait été composé par l'Allemagne, l'Italie et le Japon, la sentence eût été autre. Que le tribunal, demain, au cas d'un conflit entre l'U.R.S.S. et les U.S.A., se partage et soit formé, par exemple, des U. S. A. et de la Grande-Bretagne, ou bien de l'U. R. S. S., de la Pologne et de la Yougoslavie, peut-on dire qu'il serait un organe de justice ? Le problème n'est pas de fondre les nations les unes dans les autres, car il n'y a pas plus d'espoir avec deux, trois ou quatre « blocs » continentaux qu'avec les nations. Ce n'est pas en faisant des supernations, nommées Amérique, Europe, Islam, République soviétique, que l'on aboutira à créer un organisme judiciaire mondial. Le nationalisme quelle que soit son échelle (et qui est à la fois une mentalité et une organisation) se servira toujours de ce tribunal à son profit, et cela n'avancera nullement le règne du droit. Or, si j'insiste sur ce problème du tribunal, c'est qu'il ne peut y avoir de droit sans tribunal et sans sanctions réelles appliquées par ce tribunal. C'est pourquoi lorsque l'on me dit en parlant de Nuremberg que nous sommes à l'origine du droit nouveau, que l'on entre dans la réalisation du pacte Briand-Kellogg, que la guerre est devenue un crime au sens juridique du mot (Jaspers, rev. Aufbau, 15 novembre 1946), je me permets d'être sceptique et de poser la question : « Quel est le tribunal ? »

[106]

Tant que ce tribunal n'est pas arraché aux nationalismes, est encore le jouet des variations politiques, se trouve être dans la détention du plus fort militairement parmi des égaux politiques, il n'y a pas de constitution d'un droit possible. Aujourd'hui la guerre est un crime tant que ne triomphera pas l'idéologie qui fait de la guerre une vertu, etc. Ce n'est ni la formation du tribunal, ni ses actuelles déclarations qui comptent, c'est son degré plus ou moins grand de dépendance des nations. Or, que l'on tourne et retourne le problème autant que l'on voudra, on ne trouvera pas la solution par des combinaisons où l'on fera entrer les nations. Ce n'est ni la totalité des nations, ni la majorité, ni la supernation, ni les nations démocratiques qui aboutiront à un organisme judiciaire. Il faut arriver à un pouvoir politique de qualité différente, mais il ne semble pas que les temps soient mûrs. L'assimilation des temps actuels du nationalisme avec le féodalisme médiéval est une stupidité historique, car précisément, la paix entre seigneuries, l'organisation des seigneuries n'a pas été le fait d'une seigneurie, ou d'une agglomération de seigneuries el mais de l'apparition d'un pouvoir politique qualitativement différent de la seigneurie, et qui n'est pas issu des théories juridiques. Cela ne s'invente pas. Actuellement, nous ne voyons que les nations et nul pouvoir qualitativement différent. Par rapport à l'évolution médiévale, nous en sommes au XIle siècle (où les ligues de seigneurs et d'évêques essayaient de faire régner l'ordre et la justice sans y parvenir) et non au XlVe siècle (où la monarchie crée un système nouveau).

Ce n'est pas dans des livres et des pactes et d'arbitraires décisions de justice que nous inventerons cela. On ne peut faire marcher l'histoire plus vite qu'elle ne va. Nous en sommes toujours à l'époque des nationalismes, quelle que soit leur taille, et non à celle du tri de justice suprême, ainsi nous nous heurtons à un fait qu'il est vain de vouloir dissimuler sous des phrases et des sentiments, pour se rassurer.

Il convient de faire un pas de plus. Il nous faut revenir à ce qui a été qualifié crime contre l'humanité : l'abomination des camps de concentration, des tortures, des fusillades d'otages, des déportations, des bombardements de population, de guerre totale, de pillage des peuples vaincus... tout cela est bien connu. Mais qu'est-ce que représente exactement ? Il est un peu trop simpliste d'y voir conséquence de la dictature (quoique ce soit également vrai), un déchaînement des vices et de la cruauté de l'homme, un sadisme particulier ou national, etc *. Ce qui fait la grandeur de l'affaire, c'est qu'il ne s'agit justement pas d'un épisode conditionné par la politique ou la guerre. Ce n'est pas la même signification que pouvaient avoir les mêmes faits lors des guerres chaldéennes, par exemple. Et toute cette activité meurtrière a pour fondement une doctrine et une [107] conception du monde, mais cette doctrine, elle, est issue directement des données de notre civilisation.

L'homme n'est que matière, qui donc le nie, dans notre temps, sans hypocrisie et sans recevoir un démenti scientifique ? Mais alors pourquoi avoir plus de respect pour cette matière que pour une autre ? On prend des lapins et des grenouilles pour des expériences scientifiques, pourquoi ne pas prendre ce qui n'est pas plus : l'homme ?

Il suffit de pousser à ses conséquences normales (et non pas outrageuses) cette affirmation du matérialisme, à la fois scientifique et populaire, pour trouver immédiatement que l'on n'a pas à respecter l'homme. Celui-ci n'est qu'un instrument dont il faut savoir se servir, ne voit pas pourquoi il serait plus scandaleux de détruire des hommes que des plantes. Il suffit d'avoir une raison pour le faire. L'Etat-nation apparaît aux yeux de tous comme la valeur suprême. L'intérêt de l'Etat-nation est placé au premier plan par l'U. R. S. S. par les U. S. A. Tout est permis pourvu que cela ne porte pas atteinte à la nation. C'est un nouveau critère moral qui domine notre temps et la pensée populaire. Dès lors ce qui est en faveur de la nation est bien. Il faut donc tout subordonner à la grandeur et à la réussite de la nation ; tout y compris évidemment ces choses que sont les hommes. Là encore nous avons une conséquence normale d'une idée courante. Au nom de l'Etat-nation, quelle que soit sa forme politique, il sera donc permis de déporter et de massacrer sans que le « respect humain » ait à intervenir puisqu'un peu de matière ne saurait quand même contre-balancer les nécessités plus hautes de l'Etat-nation.

Le réalisme politique apparaît aux yeux de tous comme la seule de normale. Plus d'idéologie, plus de considérations vagues ; des faits. Plus de souci d'un bien fugitif et indiscernable ; des réalisations. On ne fait pas de politique avec des sentiments. Le primat de l'utile est la première vertu politique, etc. Ces affirmations sont aujourd'hui universelles. Ce réalisme sert remarquablement de pont entre les deux premières données, et ce n'est qu'une application rationnelle et rigoureuse du réalisme politique qui conduit au camp de concentration et à la guerre totale. Nous pourrions continuer ces exemples. Il n'est nullement nécessaire de faire appel à l'idéologie spécifiquement nazie pour trouver le fondement des crimes contre l'humanité. Ce n'est ni le nazisme, ni l'espace vital, ni le Führerprinzip qui sont des causes : ils se bornent à colorer les effets quand les causes sont admises en réalité par les démocraties et les soviets comme par les autres. Avec une autre idéologie spécifique, il y aurait seulement un changement de catégories de victimes (qui seront les nègres, les bourgeois, les bossus ou les ivrognes), mais nullement un changement de crimes. En réalité les nazis ont été jusqu'au bout des conséquences contenues dans des principes admis universellement et ils l'ont fait avant les autres. Ce sont là leurs deux « erreurs » politiques. Actuel[108]lement, dans tous les pays où l'on admet les mêmes idées de base, on n'ose pas encore en appliquer les effets complets, on s'arrête en chemin, mais au nom de quoi ? Rien certes de précis et de volontaire. Seulement le fait qu'on n'a pas encore pris conscience clairement de ce qu'impliquaient politiquement les principes généraux de notre monde moderne. Or. il viendra évidemment un moment où ces implications apparaîtront (et le passage du nazisme a déjà « éclairé » bien des Etats sur ces implications !), et lorsqu'une accoutumance suffisante aura eu lieu par voie de presse et autres propagandes, lorsque la nécessité politique sera évidente pour tous, ce qui est aujourd'hui crime contre l'humanité deviendra monnaie courante.

Ce fait, sur lequel on pourrait aisément s'étendre en analysant plus à fond les données de notre civilisation universelle montre donc que, pour que le verdict de Nuremberg soit valable, il devait s'appliquer non pas aux conséquences visibles, au scandale apparent, mais aux causes, il devait remettre en question, non pas les camps de concentration nazis, mais le camp de concentration, y compris ceux de Russie, d'Espagne ou de France non pas l'antisémitisme, mais le racisme, y compris celui de l'Angleterre et des U. S. A... et cela sur toute l'échelle, et en remontant jusqu'aux valeurs de civilisation qui conditionnent ces faits généraux. Il apparaît clairement, sous ce révéIateur que peut être le procès de Nuremberg, que c'est l'attitude spirituelle de l'homme d'aujourd'hui qui a conditionné le crime contre l'humanité et qui est mise en cause directement par la condamnation à mort.

Pour déterminer ce qu'a été ce crime contre l'humanité, on s'est réfugié derrière de grands mots - « actes essentiellement humains », « transgression des lois de l'humanité », car « il existe une morale internationale et des lois de l'humanité qui dérivent de la conscience universelle », « actes qui depuis Caïn sont tenus pour criminels »*, voilà quelles formules, mais qu'est-ce que cela signifie dans la réalité ? Si l'on en reste au stade sentimental, il est évident que pour des Anglo-Saxons et des Européens occidentaux ces mots ont une certaine résonance. Cela est moins sûr pour des Orientaux communistes et des musulmans, pour des raisons différentes. Et si l'on en reste au stade sentimental, on en reste aussi au stade de la vengeance, car c'est ce que le vainqueur a jugé crime contre l'humanité qui pour lui répond à la conscience universelle.

Si l'on veut dépasser cela, on est très embarrassé. Il n'est besoin de profondes analyses pour voir que les « lois de l'humanité », « la conscience universelle », tout ce vocabulaire ressortit à une idéologie précise, l'idéologie progressiste, démocratique, libérale, et que l'on serait bien en peine pour préciser concrètement ce que cela veut dire. Non pas qu'il n'y ait point de lois fixées à la vie de l'homme, non point qu'il ne puisse y avoir une certaine conscience humaine, mais ces [109] données n'ont aujourd'hui aucun contenu. C'est cela le fait grave. Dans le jugement de Nuremberg on a prononcé une sentence en vertu d'une loi de circonstance qui lui donne un fallacieux aspect juridique. Cette loi repose sur une échelle du valeurs humaines qui est présupposée, et qui d'une part n'est pas admise par tous - d'autre part n'est pas du tout claire - et enfin s'oppose directement aux phénomènes constitutifs de notre civilisation. Chez les laudateurs effrénés de de Nuremberg, il y a en arrière-plan la bonne conscience de déterminer la vérité, et, ce qui revient au même, d'être du côté des bons. Mais au nom de quoi juger cette vérité ? Au nom de quoi juger cette bonté ? Malheureusement on ne le dit pas à Nuremberg, et c'est au nom d'une implicite idéologie sommaire et vieillotte que l'on fait triompher une fois de plus la civilisation sur la barbarie, la justice sur le crime.

Ce qui pèse lourdement sur toute cette histoire, ce que manifestent précisément aujourd'hui des doctrines comme le nazisme et le communisme, c'est qu'il n'y a plus d'échelles de valeurs, c'est que l'échelle des valeurs bourgeoise, libérale, anglo-saxonne, etc. ne représente plus rien parce qu'elle est en contradiction radicale avec tout le mouvement de notre temps. Un des signes extraordinaires de cette absence complète de hiérarchie des valeurs, est l'appel sans limite qu'aujourd'hui tout le monde fait au « Tribunal de l'histoire ». Ici encore tout le monde est d'accord, Pétain et Hitler, avec Molotov et Roosevelt, et avec le juge Jackson, puisqu'il est convenu que ce sera le Tribunal de l'histoire qui entérinera les décisions du Tribunal de Nuremberg. Mais comment ne pas voir que cet appel à l'histoire, c'est précisément le fait d'hommes qui attendent de la réussite la consécration d'une idée qui n'a pas de valeur par elle-même. La réussite qui est le critère de tout et qui a remplacé la justice et la vérité, car il n'y a plus ni justice, ni vérité absolue, dans notre temps, chacun sait cela. Et l'on cherche alors à créer une justice abstraite et temporaire qui sera sanctionnée par l'histoire - ironie !

Nous sommes lancés dans un système qui a ses lois, indépendantes le la volonté de l'homme, et ce ne sont pas des déclarations comme celles de Nuremberg qui remonteront le courant. Le texte suivant en très caractéristique :

« Il est d'une singulière logique que la bombe atomique n'ait pas été réalisée par l'une des puissances totalitaires : elle s'adaptait parfaitement à leur atmosphère politique. Elle fut l'oeuvre des deux « démocraties », des dernières puissances à porter encore un respect, d'ailleurs platonique, à la tradition humanitaire t.*. Et il était normal que les chefs de ces gouvernements, à -l'époque où la bombe explosa, ce fussent pas Roosevelt et Churchill, deux hommes d'une certaine classe historique et personnelle, mais Attlee et Truman, deux parfaits médiocres, des braves « hommes moyens », hissés aux responsabilités Par le mécanisme du système. Tout ceci démontre abondamment [110] l'automatisme absolu, le manque total de conscience, de raisons d'agir vraiment humaines, où nous a précipités notre civilisation. *» (Dwight Macdonald, Politics.)

On a qualifié les chefs nazis de « criminels ». Mais quel est leur crime ? Les effets de leurs actes sont visibles et effroyables, mais leur responsabilité dans ces actes, leur sentiment, leur volonté ? Il est plus facile d'appuyer sur un bouton de sonnette et de lâcher ainsi une bombe atomique qui tuera cent mille personnes, que d'enfoncer un couteau dans le ventre de son adversaire. Il est plus facile de signer un décret que d'appuyer sur un bouton, une signature entre mille que donne chaque jour un ministre. Ils n'ont guère fait plus. Et dans la prodigieuse abstraction de notre civilisation entière, la vie et la mort sont devenues abstraites. Les décisions étaient abstraites. Il n'y avait plus de problèmes humains, mais des problèmes techniques. Prodigieuse dans ce sens fut la déclaration au procès de Hoess, chef du camp d'Auschwitz, qui n'a pas encore vu qu'il y avait un problème humain. « [...] grâce à ses fours crématoires modèles et à ses chambres à gaz perfectionnées, il a sans cesse amélioré le rendement d'extermination [...] mais il ne cache pas qu'au début l'opération technique était difficile, et qu'il n'arrivait pas à réaliser le programme fixé. Il a eu beaucoup de soucis, mais il pu surmonter toutes les difficultés, c'est un fonctionnaire méticulux qui a exécuté avec ponctualité et zèle les ordres de ses supérieurs »(A.-P. Lentin, Compte rendu du procès.) Abstraction qui est due à l'énorme mécanisme de notre civilisation entière, où le mécanisme détruit toute vision de l'homme. Comment peut-on encore parler de la responsabilité pour une ombre accomplissant des actes fantomatiques, dont elle ne perçoit sous aucun aspect les conséquences horribles ? Certes, ces conséquences sont horribles, mais pour le technicien seule la solution du problème technique compte ; or tous, sans excepter un, n'étaient plus que des techniciens.

Dans cette générale absence de responsabilité que l'on a bien indiquée à Nuremberg, qu'il était impossible de surmonter par des théories juridiques, dans cette incohérence des doctrines et des faits que fait ressortir la sentence, la constatation la plus grave, c'est précisément que l'on ne peut pas déceler, au delà du plan juridique, au nom de quoi on pouvait condamner, au nom de quoi l'acte du vainqueur est un acte de justice. Or, c'est cette raison seule qui précisément est nécessaire pour surmonter l'absence générale de responsabilité et l'incohérence de notre temps, mais cette raison ne saurait être qu'une échelle de valeur, admise par tous les hommes, non par suite de propagande, mais par suite de leur conviction intérieure, de certitude vivante et s'enracinant dans leur façon de vivre et foi. Ainsi le jugement de Nuremberg nous conduit à une impasse, nous place devant une question qu'il est impossible d'éviter. Le seul [111] élément vivant de cette histoire, c'est l'opinion publique qui a exigé condamnation. Il y a une révolte spontanée, un cri de vengeance, qu'on ne peut récuser, car il exprime un sentiment vrai, mais cela pour tuer, non pour juger. Cette conscience publique va pourtant loin, elle exige un droit, elle exige que les choses répondent à certaine justice, elle exige d'être rassurée sur l'acte même qu'elle demande, elle exige de savoir qu'elle a raison. Or, nous avons vu que ce droit exigé est impossible à réaliser par suite de l'absence d'une échelle de valeur stable dans notre monde contemporain.

Et ce que nous reprocherons à Nuremberg, c'est précisément d'avoir joué cette comédie et d'avoir trompé la soif de justice que l'on trouvait dans le peuple.

Dans toute cette étude, il n'a pas été question de Dieu, et l'on s'en étonnera peut-être dans une revue de théologie. Il me semble vain de faire intervenir Dieu au dernier acte pour résoudre les questions et dénouer les problèmes. Le dieu de Jésus-Christ n'est pas un deus ex machina. Il me semble vain aussi de faire ressortir que l'impasse où nous sommes arrêtés, nous y avons été conduits par suite de l'oubli de l'ordre de Dieu *. Regrets et souhaits aussi stériles les uns que les autres.

Ce qu'il importe c'est seulement de savoir qu'il y a cette question nous est posée, et nous n'avons pas à utiliser Dieu pour y répondre, mais à prendre nos responsabilités dans la décision devant Dieu. Notre foi n'a pas à nous conduire vers une christianisation extérieure des faits de notre temps, ou vers l'exposé de desiderata très loin de la réalité. Elle nous impose par contre une lucidité dans la compréhension des éléments qui sont pour nous placés dans la sphère du Saint-Esprit et dans la perspective du retour de Jésus-Christ. Elle nous impose un réalisme radical, qui est en fait une iconoclastie, car il suppose que toutes les idoles sont détruites au feu de la Parole, et qu'il ne reste plus que le noyau de réalité nue, que la matière dont Dieu fait l'Histoire. Envisagé par la foi, le verdict de Nuremberg pose l'exigence du peuple, des hommes, pour la création d'un droit. Mais il n'y répond en rien, car nous sommes bien obligés de constater que les conditions de ce droit sont aujourd'hui irréalisables. Et nous sommes dès lors engagés dans la prise de position personnelle et publique qui peut, d'une part, faire entendre la revendication des hommes, d'autre part, ouvrir le long chemin de la réalisation. Hors de cela, hors de cette prise de position à laquelle nous sommes conviés, pris à partie par un événement concret comme ce jugement, compris dans la foi, toute cette histoire, n'est qu'une hypocrisie de . n'est que «bruit et fureur » comme le dit Shakespeare.

Nous n'avons pas d'illusions à avoir. Le chemin ouvert est un long et difficile chemin, tellement long qu'il débouche sur le retour de Jésus-Christ et sa Seigneurie enfin réalisée, mais il ne faut pas se [112] méprendre sur le sens de cette phrase. Il ne s'agit point de préparer par les moyens humains la venue du Royaume de Dieu sur la terre. Il ne s'agit pas, grâce à l'organisation, de remplacer l'intervention dernière de Dieu. Mais il s'agit de conserver ce monde par tous les moyens possibles car « la terre et les cieux d'à présent sont gardés et réservés pour le feu et pour le jugement... » (Il Pierre 3/7) et c'est à cela que nous avons à participer par nos oeuvres, pour que la foi puisse vivre jusqu'au retour du Christ.

Mais alors nous voyons qu'une fois de plus, nous sommes ramenés à l'homme ; une fois de plus, il s'agit de trouver non pas la voie gigantesque et abstraite, mais la voie médiocre et humble de l'homme. Il ne s'agit pas, comme suite au verdict de Nuremberg, de l'organisation d'une « communauté » mondiale, ou d'un tribunal international de justice, il s'agit de la sécurité des hommes en tant que tels, non pas en tant que participants à un groupe, une classe ou une nation. Il aurait mieux valu parler de crimes contre l'homme que de crimes contre l'humanité. Et la seule loi internationale humaine serait celle qui, valable pour tous les pays, assurerait, dans les pays, un minimum de droits à tous les hommes, leur garantissant un minimum de libertés et de sécurité individuelle qui permettrait à chacun de choisir sa destinée et de répondre, par soi-même, oui ou non quand Dieu parle. C'est cela qu'aurait normalement entraîné l'idée de crime contre l'homme, si le verdict ne l'avait immédiatement jugulé, nous l'avons vu. Seulement cela veut dire que les gouvernements ne sont plus les maîtres de leurs sujets, que ceux-ci ne sont plus une matière amorphe, mais que la valeur de l'homme, d'un homme entre des millions prime toutes les nécessités économiques ou politiques. Que cette loi soit établie, imposée à toute nation, alors il y aura, un point stable pour évaluer la responsabilité des gouvernants ; nous serons alors aussi bien près de l'éclatement des nations.

Le crime contre l'homme, ce n'est pas tellement l'assassinat lui-même, que le fait de placer l'homme devant cette possibilité exclusive de la servitude ou de la mort, en le contraignant à choisir entre des valeurs qui ne représentent rien pour lui personnellement. C'est cela qui met en jeu l'avenir de la foi, c'est cela qui ressort maladroitement, inconsidérément, du verdict de Nuremberg. Nous n'avons pas à être optimistes. Nous n'avons pas à croire, comme le font aisément les juristes démocrates occidentaux, que ce jugement est une graine qui lèvera toute seule. Il n'y a pas encore l'ombre d'une réalité acquise en tout cela. Mais ceci s'adresse directement aux chrétiens, car s'ils ne s'en chargent, eux qui savent la gravité de l'aventure, et que dans le monde qui vient les conditions seront telles les élus eux-mêmes risquent d'être séduits (Matth. 24/24), qui le ferait ?

Jacques ELLUL




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