Libération, 3 mars 1998
Il y a quelques semaines éclatait une nouvelle "affaire". Tous les ingrédients d'un vrai scandale étaient réunis: le thème -- le négationnisme, le lieu -- l'Allemagne, le cadre -- le Centre Marc-Bloch, unité de recherche sous la double tutelle du CNRS et du ministère des Affaires étrangères, le découvreur -- un journaliste d'investigation. En l'occurrence l'accusé, Gabor Rittersporn, est un chercheur du CNRS, spécialiste de l'URSS.
A y regarder d'un peu près, la réalité est bien différente:
Premier temps: Gabor Rittersporn est affecté au Centre Marc-Bloch de Berlin en 1997. Second temps: le directeur du Centre Marc-Bloch reçoit à l'automne un courrier en provenance d'un "cercle Marc-Bloch" de Lyon, dénonçant Rittersporn comme négationniste. Sans doute parce que la direction du Centre ne donne pas les suites attendues, ce cercle contacte un journaliste du Berliner-Zeitung.
Troisième temps: ce journaliste sollicite un entretien que Gabor Rittersporn accepte de donner à la demande du directeur du Centre.
Quatrième temps: le Berliner-Zeitung publie un entretien qui prête au chercheur des propos négationnistes. Deux grands journaux français se font l'écho de ces accusations, titres sans appel à l'appui.
Cinquième temps: malgré un démenti publié aussitôt par le chercheur, l'ambassade de France exige son rappel immédiat à Paris. Ce qui fut fait sans autre forme de procès: il importait peu que la teneur des propos fût confirmée ou non.
Sixième temps: la justice allemande impose en référé au journaliste et au journal allemands de ne pas reprendre les allégations concernées. Peu après elle exige la publication du droit de réponse qui avait été envoyé sans suite.
Il y a déjà de quoi dénoncer la légèreté des accusations portées et de la procédure engagée:
1. Gabor Rittersporn nie vigoureusement les faits tels qu'ils furent rapportés par le journaliste. Sa mise au point publique est sans aucune équivoque, comme le montre l'extrait suivant: "Je n'ai jamais nié et je ne nie aucunement l'existence des chambres d gaz et, plus généralement, l'entreprise industrielle d'extermination des juifs d'Europe menée par les nazis. Je condamne les thèses "négationnistes" et "révisionnistes"".
2. En 1980,il a eu le très grand tort de considérer que les thèses de Faurisson étaient affaire d'historien et s'était alors fourvoyé dans le comité éditorial d'un ouvrage qui servit de référence aux négationnistes. Il affirme sans ambiguïté, dans la mise au point publique transmise aux journaux, qu'il avait fait là une grave erreur: "J'ai vite compris l'erreur que j'ai faite alors et regrette que cette prise de position ait contribué à accréditer les idées négationnistes."
3. Depuis 1980, il n'a jamais écrit ou proclamé quoi que ce soit ou cautionné une quelconque entreprise qui relève du négationnisme. Le CNRS lui en avait rendu acte en l'acceptant par exemple au centre Marc-Bloch de Berlin.
Cette affaire concerne toute la communauté scientifique. Montée de toutes pièces, elle relève d'une véritable "chasse aux sorcières". En lieu et place d'une nécessaire vigilance contre le négationnisme, une traque est organisée qui vise une personne ayant, une fois, dans sa vie, fréquenté ce réseau sans en avoir en aucune façon soutenu les thèses; d'autres sont même suspects de compter dans leurs connaissances quiconque aurait fréquenté ce réseau. Gare donc à ce militantisme de la traque qui dissout l'exigence de connaissance dans un pseudo-devoir de mémoire et le militantisme politique dans le procès en sorcellerie. Ces démarches rappellent les procès staliniens qui sont, du reste, l'un des objets d'étude de Gabor Rittersporn, un historien de l'URSS internationalement reconnu.
Nous demandons solennellement aux instances du CNRS d'assumer la défense du chercheur mis en cause et de tous ses intérêts moraux et matériels. Elles doivent affirmer officiellement que dans l'attente d'une décision de justice elles ne peuvent suivre les allégations qui ne sont fondées que sur l'affirmation d'un journaliste et que contredisent formellement les déclarations de la victime.
Alain Blum, EHESS et INED,
Alexis Berelowitch, Paris IV,
Wladimir Berelowitch, EHESS,
Kristian Feigelson, Université de Paris III,
Marc Ferro, EHESS,
Sheila Fitzpatrick, University of Chicago,
Véronique Garros, EHESS,
Sylvie-Anne Goldberg, EHESS,
J. Arch Getty,University of California, Riverside
Joachim Hösler, Philipps-Universität, Marburg,
Claudio Ingerflom, CNRS,
Hubertus F. Jahn, Université Erlangen,
Tamara Kondratieva, INALCO,
Hiroaki Kuromiya, Indiana University,
Roland Lew, Université Libre de Bruxelles,
Moshe Lewin, Univesiity of Pennsylvania
Muriel Loosfelt, CNRS,
Susan K. Morissey, Université Erlangen,
Denis Peschanski, CNRS,
Stefan Plaggenborg, Friedrich-Schiller-Universität Jena,
Jacques Sapir, EHESS,
Karl Schlögel, Université de Francfort sur l'Oder,
Klaus Segbers, Freie Universität, Berlin,
Lewis H. Siegelbaum, Michigan State University,
Pierre-André Taguieff, CNRS,
Macha Tournié, CNRS,
Jean-Pierre Vernant, Collège de France,
Nicobs Werth, CNRS,
Annette Wieviorka, CNRS.
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NOTRE COMMENTAIRE:
Il est intéressant d'apprendre que GTR a parlé au journaliste provocateur sur la demande du directeur du Centre Marc-Bloch, celui-là même qui va le virer dès parution de l'article. Rittersporn s'est fait berner comme un bleu. Il a fait deux fois la même erreur impardonnable: faire confiance à son directeur, et faire confiance à un journaliste.
Au delà des besoins qu'implique une telle pétition lorsqu'il s'agit de "lisser" quelque peu les faits, nous constatons que la référence de ces signataires, qui sont peu ou prou "soviétologues" -- seule la luguwre Wierviorka étale son incompétence sur des sujets liés au IIIe Reich -- est le stalinisme.
"Ces démarches rappellent les procès staliniens" dit explicitement la pétition, en des termes que nous approuvons (traque, pseudo-devoir de mémoire, procès en sorcellerie, etc.) Mais au lieu de DENONCER le procédé stalinien, les pétitionnaires en acceptent le langage: ils parlent de "réseau" à propos des "négationnistes" et de "nécessaire vigilance", ce qui nous force immédiatement à penser à Boukharine dénonçant les "réseaux" trotzkystes lors des procès de Moscou. "Réseau", ça vous a des allures de complot, qui justifie la "vigilance". Et si les pétitionnaires dénoncent cela, alors ils ne devraient pas soutenir quelqu'un qui a manqué de "vigilance".
Et d'ailleurs franchement, et pour nous limiter aux membres français de cette liste, il nous apparaît qu'ils ont tous plus ou moins manqué de la sacro-sainte vigilance et qu'ils ont, les uns plus, les autres moins, parlé avec, fréquenté des révisionnistes, discuté leurs écrits et même, comme Marc Ferro, quand il présidait aux destinées des Annales, proposé d'organiser des réunions avec les révisionnistes pour aller au fond des choses, pour faire cesser le schisme et abolir les ostracismes. Nous étions sceptiques sur les possibilités d'aboutir à d'aussi iréniques propositions, et la suite nous a donné malheureusement raison. Mais tous ceux qui à la MSH ou ailleurs ont joué un rôle, si petit fût-il, sont malvenus aujourd'hui de jouer les purs. C'est une compétition qui ne favorise que les fanatiques.
S'il avaient deux sous de courage, ils diraient, oui, nous avons parlé avec les révisionnistes, ils ne nous ont pas convaincus et nous n'en sommes pas morts.
Mais il y a plus grave. Au lieu de se ranger résolument derrière Rittersporn pour défendre des droits qui dès lors ne seraient plus seulement les siens mais aussi les leurs, les signataires de cette pétition disent qu'il faut s'en remettre à une décision de justice. Eux qui dénonçaient les procédés staliniens à la ligne d'avant veulent maintenant que ce soient les tribunaux staliniens qui règlent leur conduite. Quand nous disons les tribunaux staliniens, nous commettons une exagération: les lois de l'Union soviétique, ce n'est pas à ces spécialistes que nous l'apprendrons, étaient plus libérales -- en matière de liberté d'opinion historique -- que celles de la France et de l'Allemagne contemporaines. Il n'y avait pas de Loi Gayssot, dont seul George Orwell aurait pu imaginer la bouffonne application. Ces pétitionnaires sont donc une belle bande de dégonflés et de planqués. En fait, ils sont connus comme des amis de Rittersporn et ils défendent leur image et leur valeur marchande de candidats aux colloques universitaires et aux publications. Ils ne défendent aucun principe. Ils mérient ce qui va leur arriver: les épurateurs vont se pencher sur leur cas et vont leur trouver mille peccadiles impardonnables. Ce n'est pas un si ridicule effort de pensée qui va balayer l'atmosphère de procès qui règne chez les intellectuels depuis deux ou trois ans. Les seuls qui s'en foutent copmlètement et qui ne sont pas touchés par cette vague d'épuration, ce sont les révisionnistes qui, étant déjà au ban de la vie sociale, continuent à travailler et à convaincre le vaste monde qui entoure le grotesque microcosme des intellectuels parisiens.
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