Commentaires majuscules de Quasimodo
Le Monde, 21 juin 1996
Archevêque de Paris, le cardinal Lustiger s'exprime pour la première fois sur "l'affaire abbé Pierre-Roger Garaudy". Pour ce faire, il a choisi l'hebdomadaire Tribune juive, dans sa livraison du 20 juin. Pour l'archevêque de Paris, les positions de l'abbé Pierre obéissent à une lecture anti-israélienne du message biblique qui ne correspond plus du tout aux interprétations chrétiennes depuis le concile Vatican II.
Le divorce est cette fois consommé. Si l'abbé Pierre espérait encore, non pas une caution officielle au sein de l'Église, mais une aide pour sortir de l'impasse dans laquelle il s'est placé, il ressentira comme un coup de massue l'entretien donné par le cardinal Lustiger à l'hebdomadaire Tribune juive, daté du jeudi 20 juin. Les deux hommes s'estiment depuis fort longtemps: l'abbé Pierre par déférence hiérarchique et par respect pour le parcours personnel de l'archevêque de Paris; le cardinal Lustiger par admiration pour les intuitions et la combativité du fondateur d'Emmaüs.
A distance, les deux hommes ont vécu douloureusement cette polémique à rebondissements, née il y a deux mois du soutien de l'abbé Pierre au livre de Roger Garaudy sur Les Mythes fondateurs de la politique israélienne. Ils souffrent l'un et l'autre de n'avoir pu se joindre et s'expliquer, au fond, sur un sujet sur lequel la compétence théologique, historique et politique de l'archevêque de Paris n'est pas discutée.
Que l'abbé Pierre n'ait pas répondu aux appels du cardinal Lustiger reste, pour ce dernier, mystérieux.
Sauf à mettre en cause ce que l'archevêché de Paris ne manque pas de faire un entourage méfiant et un jeu de pressions au sein duquel on retrouve inévitablement l'"ami" Garaudy.
Mgr Lustiger a longuement mûri sa décision d'exprimer un blâme public à l'abbé Pierre. Interrogé, dans son entretien au Monde daté 26-27 mai, sur les déclarations du fondateur d'Emmaüs, l'archevêque de Paris avait éludé la question. Et la publication de son texte à Tribune juive pour un auditoire bien déterminé, a également traîné un mois.
Comme si le cardinal Lustiger avait espéré jusqu'au bout un retour en arrière. Jusqu'à cette extrémité à laquelle le vieux prêtre, prisonnier de sa propre surenchère verbale, semble acculé.
L'entretien d'aujourd'hui est donc plus important par sa signature que par son contenu, puisqu'il reprend, parfois mot à mot, le communiqué publié le 30 avril par le comité épiscopal pour les relations avec le judaïsme.
" Pour le crédit de l'abbé Pierre, j'ai vécu cette polémique comme un immense gâchis, affirme Mgr Lustiger; et pour la vérité historique, comme l'appui moral indu apporté à une tentative renouvelée de grossir la mystification".
Le texte du 30 avril, qui dégageait déjà la responsabilité de l'Église, soulignait dans les mêmes termes l'enjeu de cette polémique: "N'estil pas immoral de prêter une tribune à des auteurs qui refusent les plus fermes conclusions de la communauté scientifique internationale ?"
L'archevêque de Paris ajoute un argument, qui est bien dans son tempérament: l'habileté des régimes totalitaires à défigurer l'histoire. Et il a ce coup de patte: "L'abbé Pierre a oublié les stratégies et tactiques communistes que son passé politique lui avait fait découvrir, au temps où il a lié amitié avec le brillant député communiste qu'était alors Roger Garaudy."
"Mouvement irréversible"
On est là au coeur de l'interprétation donnée à cette polémique par les personnalités catholiques les plus attachées au dialogue avec le judaïsme: il s'agit d'une lecture biaisée de l'histoire et de la Bible pour "délégitimer" le retour du peuple d'Israël sur sa terre d'origine.
Au besoin en jetant le doute, comme le fait une fois de plus l'abbé Pierre en Suisse sur les chiffres de la Shoah, et l'opprobre sur les "sionistes", qualifiés de "racistes ".
"En réalité, ce qui est en jeu, souligne Mgr Lustiger dans Tribunejuive, c'est une attaque contre la politique israélienne et, dans la foulée, contre le sionisme et les juifs en général. "
Aussi met-il en cause la lecture "fondamentaliste " de la Bible par un abbé Pierre qui, d'évidence, n'a pas assimilé les leçons du dernier concile (1962-1965), ni l'enseignement des papes depuis trente ans: " Sa lecture du livre de Josué [NDLR: texte rapportant les massacres qui ont suivi l'adoration du Veau d'or, et qui permet à l'abbé Pierre de retourner contre le peuple juif l'accusation de "génocide "] est naïve et fondamentaliste. Elle peut cautionner tous les fanatismes. Elle ignore l'exégèse, aussi bien spirituelle qu'historique de la tradition juive comme du christianisme. "
Ce faisant, Mgr Lustiger souligne le décalage entre cette position isolée et la vision du judaïsme désormais dominante dans le catholicisme. Ainsi, "cette affaire n'a rien à voir avec les positions de l'Eglise, assure-t-il. II faut redire avec force que, parmi les chrétiens, l'évolution positive est constante depuis Vatican II. II n'existe aucun retour en arrière doctrinal, bien au contraire !La réalité spirituelle du judaïsme est désormais largement reconnue et estimée par les chrétiens, tout comme se manifestent le respect mutuel et l'amitié entre juifs et chrétiens. Ce mouvement est irréversible."
Le message est on ne peut plus clair. Pour retrouver la paix avec lui-même, I'abbé Pierre n'a plus qu'à se soumettre à la loi commune de son Église. Ainsi mis au pied du mur, peut-il encore se dérober à une rencontre avec l'archevêque de Paris ?
Henri Tincq (Le Monde, 21 juin 1996)
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