AAARGH
[10]
[11]
Dans une lettre récente commentant mon article: «Le judaïsme et le fantasme collectif du martyre: le paradoxe psychodynamique de la survie à travers la persécution» 1, Lewis Brandon posait la question:
Ma communication tentera de répondre à cette question pertinente de Brandon. Mes remarques sont fondées sur une décennie de recherche psychohistorique/anthropologique sur l'ethnicité, le nationalisme, les cultures américaine et judaïque 2.
[12]
Mon point de départ est l'observation simple que, entre 1933 et 1945, se sont produites en Europe des choses particulièrement terribles - pour tout le monde. C'est cependant une autre affaire que de voir cette époque sordide tout entière par les yeux d'un seul groupe - les juifs - et d'accepter cette interprétation comme la seule valide. Pourtant l'essence même de l'«histoire» est son ethnocentrisme 3. Une fonction et une intention omniprésente de l'attribution d'un sens, à la fois individuel et collectif, à l'histoire est de remplacer la réalité du présent et du passé par un mythe défensif du passé, filtre déformant à travers lequel nous percevons le passé. Si l'on n'avait pas besoin de falsifier rétrospectivement en déformant, nous n'aurions pas besoin maintenant d'une «révision» des orthodoxies historiques sacrées. Ce n'est qu'en sortant de l'ignorance trompeuse de nos cavernes tribales que l'on acquiert cette perspective qui nous pousse à réviser nos erreurs chéries. Si nous nous demandons pourquoi l'«Holocauste» est exclu du débat intellectuel ouvert sauf en ce qui concerne ces discussions «sages» dans les bornes permises il suffit de noter que la violation de tout tabou dans une société «primitive» est suivie de censure, ostracisme, punition ou mort. L'«Histoire» est une connaissance socialement sacrée. On a le devoir de révérer, de ne jamais remettre en question, cette connaissance.
Mais cela nous amène à d'autres questions. Que choisit chaque collectivité pour l'ensevelir dans un mystère ineffable? Pourquoi, pour les juifs, l'Holocauste? Qu'est-ce que les juifs, en sanctifiant l'Holocauste, veulent ne pas savoir à propos de ces âges farouches? Quels que soient les «faits» de l'Holocauste, celui-ci est vécu comme une nécessité, comme partie d'un modèle historique récurrent. On doit faire concorder la réalité avec le fantasme. Quoi qu'il fût arrivé pendant l'Holocauste, on doit le rendre conforme au fantasme collectif de ce qui aurait dû arriver. Pour les juifs, le terme «Holocauste» ne représente [13] pas une seule époque catastrophique de l'histoire, mais c'est une métaphore effrayante pour le sens de l'histoire juive. L'«Holocauste» est au coeur de l'expérience juive du temps lui-même. On est toujours en train d'attendre anxieusement la persécution, de subir la persécution, de s'en remettre ou de vivre une période de sursis temporaire.
L'«Holocauste» est donc la trame intemporelle dans laquelle est tissée la période 1933-1945. L'esclavage en Égypte sous le pharaon Ramsès II, les deux exils aux temps bibliques, la poursuite par les Amalecites dans le désert pendant le voyage vers la Terre promise, les croisades médiévales, l'expulsion d'Espagne au cours de la reconquête chrétienne sur les Maures, le soulèvement des paysans polonais et ukrainiens en 1648 sous Bogdan Chmielnicki, tous sont des parties inséparables de cette chaîne dans l'histoire juive dans la perspective de laquelle est perçue la période nationale-socialiste. Ainsi, la «réalité» de l'Holocauste est une partie inextricable du mythe dans lequel elle est tissée mythe pour lequel elle sert de nouvelle confirmation du thème juif intemporel que le monde est une conspiration pour les anéantir, d'une façon ou d'une autre, au moins au bout du compte.
L'écrivain tourmenté et fantasmagorique Franz Kafka est peut-être dans ce siècle la plus pure distillation du monde de persécution des juifs. «Tout obstacle m'écrase», écrit-il à Max Brod. Son monde est gouverné par un «Haut Commandement» inaccessible, implacable; sa théologie est une théologie sans dieu, de Dieux-pères, personnifiés par la Bureaucratie, qui sont lointains, impitoyables, accablants, capricieux, formidables. Il n'y a Pas de Sortie de l'histoire; il n'y a Pas de Répit. Philip Rahv écrit ces mots obsédants:
Ici, l'«art» est à la fois histoire et prophétie de ce que deviendrait l'histoire pendant la deuxième guerre mondiale.
Le mythe engendre véritablement la réalité dans sa propre image. «L'Histoire» est plus qu'une projection mythique collective, un écran sur lequel nous voyons ce que nous avons besoin de voir de façon à ne pas affronter la réalité. Le sens de l'histoire ne détermine pas seulement la perception du passé, mais constitue un modèle pour le futur qui «répétera» le passé. Comme on pouvait s'y attendre, les Israéliens se référent souvent à Yasir Arafat comme à un Hitler-exterminationniste contemporain, à l'Organisation de Libération de la Palestine et à El Fatah comme à des nazis, Chemises Brunes, SS et autres. Si passé, présent et futur se fondent dans une similitude éthérée, aucun changement authentique ne peut être espéré (même s'il peut être souhaité avec ferveur): holocaustes, murs, ghettos, procès, jugements, et le châtiment sont la condition du fantomatique Ahashueras qui est condamné à errer sur terre pour n'être racheté de l'histoire que par la mort. Aujourd'hui comme par le passé se trouveront des partenaires historiques qui ne voudront que trop bien satisfaire les voeux suicidaires des juifs et des Israéliens. La haine de soi projetée revient comme haine provoquée. La politique israélienne officieuse de réinstallation des juifs sur la Rive occidentale; les fanatiques du Gush Emunim (Bloc des Fidèles) qui ont «occupé» avec zèle cette Rive occidentale; la revendication israélienne sur la totalité de Jérusalem; la revendication israélienne fondée sur le droit [15] «historique» (Judée-Samarie selon la Bible on peut manipuler l'histoire de façon à justifier pour ainsi dire n'importe quelle revendication!); et le soutien financier et moral d'outre-mer apporté à ces entreprises par la communauté juive de la diaspora américaine; tout cela n'est que provocations inconscientes contre les Arabes à la guerre d'extermination que les Israéliens non seulement attendent mais cherchent afin que le fantasme masochiste se vérifie. A la fois dans la tradition religieuse juive et dans le nationalisme israélien séculier, toute rédemption et toute résurrection attendues seront annoncées par une ère préliminaire de cataclysme et de privation insondables 5.
Le journaliste Martin Woollacott écrit au sujet des Israéliens: «Un refuge est pris dans le futur, un futur dans lequel de nouvelles explosions d'antisémitisme feront éclater la diaspora.» Un fonctionnaire jeune et compétent, partisan du gouvernement Begin, fiable et même libéral, a dit: «Il y aura un autre désastre pour la communauté juive mondiale. Cela peut venir d'Afrique du Sud. Cela peut venir de l'Amérique elle-même...» 6. Dans le même texte, un autre Israélien est cité quand il dit que «L'Amérique est le foyer national juif... Israël est le cimetière national juif» 7. Ces peurs d'une mort inévitable ne sont pas le produit de voix isolées mais la litanie de la tradition juive qui remonte selon la Bible à la menace prophétique d'un châtiment imminent de Yahweh pour les péchés commis. Mais quels «péchés»? Comme Gonen l'a observé, ces péchés sont en fait les voeux pour la possession de la terre (mère), Sion, qui est la fiancée biblique de Dieu 8. Psychohistoriquement, le sionisme et le nationalisme israélien ont réalisé ce qui est tabou: l'usurpation [16] du pouvoir de Dieu le père, la revendication de la terre mère par le fils. Ce qui reste c'est le fantasme collectif de châtiment dans lequel l'histoire rejoue dans cette troisième Sionade (retour à Sion) le drame de la faute et de la punition juives.
Il se trouve que dans l'histoire collective, juste comme dans l'histoire individuelle, une peur exubérante camoufle un souhait sous-jacent (un fait établi par Freud il y a huit décennies). Wim Van Leer, un industriel israélien retraité lucide, écrit: «La haine est devenue un soutien indispensable au maintien de l'identité et de la cohésion juives, car chaque fois que l'oeil froid de l'ostracisme s'adoucissait d'une oeillade gentille, chaque fois que l'humanisme et le libéralisme élevaient leurs têtes laides, l'identité juive fondait dans le bain chaud de l'assimilation» 9. De plus, «La provocation de cette haine envers Israël est l'un des quelques domaines dans lesquels le gouvernement du premier ministre Menachem Begin a eu un succès retentissant. Le Gush Emunim a été un outil utile ... Nous nous révélons dans notre ostracisme et, au lieu d'avancer des arguments pour justifier nos actes, nous répliquons à la critique par des actes encore plus provocants et oppressifs» 10. L'article de Van Leer utilise de façon répété les mots de «provocation», «méfiance», «fanatisme», «déterminisme dogmatique» et «intransigeance» pour caractériser les actes israéliens qui encore une fois font des juifs un peuple isolé, émotionnelle ment ghettoïsé» et qui de nouveau provoqueront le (prochain) Holocauste lui même qui est autant attendu que craint. Nous sommes alors face à face avec cette terrible vérité psychohistorique que les juifs doivent survivre afin d'être persécutés. La discipline scientifique de l'histoire en fait, de toute science du comportement devrait en principe s'occuper de la recherche des «faits». Corriger les faits est une chose. Mais comprendre le besoin insurmontable de rédiger la réalité et par là déformer les faits est un sujet tout aussi important. Le mythe historique est un genre de [17] «fait» qui doit être décodé autant que courageusement mis en doute. Car, comme nous ne le savons que trop bien, le mythe de l'Holocauste a été pendant quarante ans plus contraignant, et pas seulement pour les juifs, que la réalité. C'est cette résistance à mettre la réalité à l'épreuve et à l'accepter que nous devons aussi expliquer.
Donc, tandis que nous nous battons constamment pour séparer le mythe du fait, nous devons aussi accepter le fait que les gens restent obstinément attachés à leurs visions mythiques du monde afin de ne pas être contraints de se retrouver face au monde tel qu'il est et au monde refoulé de leur enfance. Collectivement comme individuellement, nous nous souvenons afin d'oublier. Dans le processus, nos défenses nous éloignent de plus en plus de la réalité de telle sorte que le monde auquel nous nous adaptons est embrouillé sans espoir par nos projections et nos déformations. Les juifs s'accrochent à leur histoire de persécution pour ne pas avoir besoin de considérer leur propre rôle dans le processus (à la fois l'acte de persécution et la perception de l'acte). Pour simplifier grandement ce que j'ai écrit en détails ailleurs 11, cela signifie que l'holocauste est tellement le centre dans ce concentré d'histoire, folklore, mythe, vision du monde, etc. juifs qu'il est inimaginable d'être un juif (ou même un Israélien idéologiquement «anti-juif») sans cela. J'irai jusqu'à dire que celui qui comprend le sens juif de l'holocauste (et j'embrasse là quelque cinq mille ans) a compris l'expérience juive de la vie: peur du châtiment, attente du châtiment, fatalité du châtiment, et, finalement, conviction inconsciente que le châtiment est mérité (de Yahweh à travers Hitler, à travers Arafat). Bien sûr, contre tout cela on se défend massivement curieusement, en déplaçant et projetant le désir et la peur sur des sources extérieures de rejet et d'extermination, et en déformant la réalité de l'histoire pour la faire se conformer au mythe de l'histoire. C'est tout à fait catastrophique pour la mise à l'épreuve de la réalité quand un mythe collectif, attisé par un traumatisme narcissique de l'enfance, de la famille et du passé non [18] résolu, trouve une «confirmation» dans les événements courants pour s'y refléter.
C'est précisément sur ce point que l'holocauste comme symbole sacré se heurte à l'approche scientifique de l'holocauste comme fait à analyser. La magie des «nombres» a longtemps joué un rôle presque hypnotique dans toute discussion sur la période 1933-1945. Pour la plupart des juifs, et pour beaucoup de non-juifs, l'holocauste est défini exclusivement en termes des «six millions» de juifs qui périrent. On mentionne peu les peuples slaves non-juifs ou les peuples d'Europe occidentale hors de l'Axe qui périrent. Pour les juifs, l'holocauste, il ne faut pas l'oublier, entre-tisse deux éléments de la doctrine de l'Élection: (a) élection comme supériorité morale, et (b) élection pour souffrir. Ce que la manie de persécution ethnocentrique réussit à faire, c'est de négliger la souffrance des victimes non-juives. Cela signifie en substance: «Notre souffrance a plus de signification que la vôtre».
A présent, on peut remarquer le même processus à
l'oeuvre dans les négociations du Moyen-Orient sur le problème
«palestinien» ou sur le statut politique de Jérusalem.
Ces deux ou trois millions de réfugiés palestiniens
et leurs enfants qui vivent en terre arabe sont, du pur point
de vue des faits, des exilés en aucun sens différents
de ce qu'étaient les juifs en Europe et dans les terres
islamiques qui émigrèrent en Palestine-Israël.
Pourtant, dans l'idéologie nationale israélienne,
religieuse sioniste et séculière, les exilés
arabes sont un problème arabe et non israélien;
deuxièmement, puisque la Palestine-Israël était
dès l'origine envisagée comme un foyer et un état
juifs (Der Judenstaat, publié en 1896, titre du
manifeste de Theodor Herzl), les Arabes devraient soit s'accommoder
de la nouvelle hégémonie ethnonationaliste, soit
partir; enfin, quoique Jérusalem. soit une ville sainte
en même temps pour les fois juive, chrétienne et
islamique, les Israéliens rationalisent leur prétention
au monopole à cause d'un précédent historique
ancien.
[19]
L'auto-préoccupation narcissique ne connaît pas de considération pour les autres hors de soi ou du soi collectif. Cela a été le sort de l'ethnocentrisme primitif comme du nationalisme enragé. «Nous» (juifs) sommes bons; «ils» (Gentils) sont mauvais. De plus, parce que «nous» sommes Élus (sinon par Dieu, du moins par la culpabilité forcée des nations du monde), le destin de notre peuple a de plus grandes conséquences que celui de ceux qui s'opposent à nous. Avec la même arrogance insultante de ceux qu'ils ont fuis en Europe, les Israéliens affirment, en substance, que «L'avenir nous appartient». Ce qui importe, en termes ethnonationalistes, ce n'est pas l'énormité des «nombres», mais qui ils comptent: qui compte et qui peut être décompté. La revendication des juifs et des Israéliens à étendre leur territoire au Moyen-Orient en tant qu'«expiation» exigée du monde pour les injustices historiques qui leur ont été infligées, est une expression puissante du principe narcissique de l'ayant-droit. L'exigence vengeresse de restitution est sous-jacente aux principes contemporains d'apparence réaliste des «droits de l'homme» fondés sur des bases ethniques, nationales ou religieuses.
Poussons le raisonnement un peu plus loin. Si les juifs pensent que leur souffrance est plus significative et plus mémorable historiquement que celle infligée aux victimes non-juives des nazis, que devrions-nous alors faire des souffrances des Allemands pendant la même époque? Comment devons-nous comprendre leur rôle dans l'histoire européenne moderne? Ne nous faut-il pas également «réviser» la grande mythologie de l'Occident (que propage aussi la Russie) qui considère que psychogéographiquement l'Allemagne est l'éternel «mauvais garçon» et la némésis menaçante de l'Occident, un peuple qui doit être gardé sous une vigilante surveillance (mais leur économie assistée!) et qui doit demeurer divisé (symbolisé par ce simple mais sinistre mur de Berlin) de peur que leur mal inhérent ne se déchaîne de nouveau?
Une part du mythe occidental de l'Allemagne est la dénégation des atrocités flagrantes commises contre l'Allemagne au nom de la démocratie. Le célèbre bombardement de Dresde est l'exemple le plus évident en Europe (l'utilisation de la bombe atomique au Japon est le parallèle sur le front asiatique). Dans la guerre il y a in varia[20]blement un double principe: ce que «nous» faisons contre l'ennemi est justifié ce qu'«ils» font contre nous est «criminel», «barbare», et autres qualificatifs du même genre. Ce n'est pas l'acte lui-même, mais qui l'a perpétré, qui fonde notre argument relativiste imbécile! Psychologiquement, le procédé est désarmant de simplicité: nous combattons chez nos ennemis ce que nous haïssons chez nous et que nous situons confortablement chez eux. Nous combattons chez eux une part de nous-mêmes dépossédée; en les tuant en tant qu'incarnations symboliques de notre péché, nous nous lavons de ce péché au moins provisoirement, jusqu'à ce qu'apparaisse le prochain besoin de se purger par la guerre.
Le coeur du Révisionnisme doit être la ré-humanisation de tous les participants à la deuxième guerre mondiale, quel qu'ait été leur rôle. La conséquence sera, je pense, la révélation d'une irrationalité systématique dans laquelle l'Allemagne ne peut être seule blâmée. L'«Holocauste» acquerra une signification bien plus large dans laquelle le drame de la «famille» des nations transcendera toute distinction facile entre les méchants et les victimes. Je citerai un court et poignant exemple fourni par le professeur George Kren:
[21]
Un révisionnisme psychohistorique conduit à une interprétation radicalement neuve non seulement de la conduite internationale pendant la guerre, mais des causes de la guerre elle-même. Le psychohistorien Henry Ebel observe que «le nazisme n'était pas seulement un événement allemand mais un événement mondial et que voir le mouvement nazi entièrement dans le contexte allemand c'est en déformer la signification» 13. Le mythe régnant à l'Occident est que le nationalisme allemand antisémite, expansionniste, paranoïaque, xénophobe, était un événement exclusivement indigène dont l'extension forcenée, cancéreuse devait être arrêtée par les nations «alliées» nations vierges des défauts qui affectaient l'Allemagne pour préserver la liberté.
Ici, de façon tout à fait évidente, la projection sur l'Allemagne joue un rôle dominant dans la création du mythe de l'Allemagne incontrôlable, invincible, etc. Nous combattons les ennemis que nous nous fabriquons d'abord, ennemis dont nous avons besoin afin d'être «complets» à distance. Georges Devereux écrit, en tant que psychanalyste et anthropologue: «Une défense courante contre l'idée d'être psychologiquement dérangé consiste en la tentative de représenter le dérangement comme extérieur à soi» 14. Autrement dit: mon problème c'est vous!
Jusqu'à présent, la plupart de ceux qui ont étudié la deuxième guerre mondiale se sont concentrés sur la projection des Allemands sur les juifs. Remarquablement absentes ont été les études des stéréotypes sur l'Allemagne qui faisaient apparaître les Allemands comme des monstres au-delà des limites de l'humanité. Ce que nous discernons, cependant, c'est un système complémentaire de projection dans la famille internationale, beaucoup plus complexe, dans lequel les juifs étaient un simple sous-système. Ce qui ne pouvait être toléré dans les nations «démocratiques» de l'Occident était placé exclusivement dans [22] un «caractère national» allemand supposé venimeux, qui avait ses racines quinze siècles plus tôt dans l'invasion barbare par les Goths. Si les nations voulaient que l'Allemagne agisse de façon agressive, comment alors pouvait-on s'attendre à ce qu'elles arrêtent l'Allemagne avant que l'Allemagne n'ait d'abord pu s'engager dans la guerre? Dans un processus identique à celui d'une famille dont un membre «dévie» ou est «malade», de même dans la «famille» internationale des nations des membres spécifiques assument des rôles spécifiques qui entraînent des rôles distincts pour tous les autres membres de la famille» 15. En effet, un membre de la «famille» ne peut changer sans menacer la stabilité de la famille tout entière.
Le rôle émotionnel d'«agresseur» que l'Occident a «attribué» à l'Allemagne a été pour la première fois relevé par l'historien britannique A.J.P. Taylor dans Les origines de la deuxième guerre mondiale 16- ouvrage pour lequel il encourut l'odium theologicum de la communauté universitaire, sans parler de l'accusation d'être un sympathisant fasciste. Ce que Taylor, ce «révisionniste» avant la lettre, remarquait, c'était simplement qu'à partir du milieu des années 30, les hommes d'États de l'Occident fournissaient à Hitler des raisons de satisfaire sa folie, lui laissant toute latitude pour s'assouplir les muscles, détournant leur tête tandis qu'il testait continuellement ses limites sans trouver d'obstacles sur son chemin.
Aujourd'hui nous dirions que la pathologie complémentaire de ces nations d'apparence «normale» a été cela même qui a permis à Hitler de s'aventurer toujours plus loin. Ce qui est vrai pour les systèmes familiaux pathologiques est également vrai pour les systèmes (de groupe) internationaux pathologiques 17. Ceux qui sont «normaux» officiellement ne peuvent masquer leur maladie et étayer leur stabilité que parce que ceux qui sont désignés comme ayant dévié commettent leurs méfaits à leur place.
[23]
Considérons par exemple très brièvement le rôle de la France à la fin des années 30. D'après le mythe de l'Occident, la France vulnérable fut victime de l'irrésistible Blitzkrieg que Hitler déchaîna impitoyablement en 1939. Pourtant, dans un travail psychohistorique récent, Jacques Szaluta et Stephen Ryan 18 renversent cette interprétation de la chute de la France (de même, David Beisel 19 réinterprète l'«erreur» de Munich comme étant fondée sur la passivité de l'Occident et son refus de la réalité, qui cachaient un encouragement pour l'Allemagne à pousser encore plus loin).
Szaluta et Ryan lient la chute de la France républicaine à la peur et au désir d'abandon des Français, qui s'exprimaient en fantasmes de défaite, de suicide, d'abandon homosexuel, de châtiment et du besoin de payer le plaisir par la peine. Comment une France qui se sentait féminisée aurait-elle bien pu se sentir assez forte pour repousser la pénétration des Allemands? De même, comment le maréchal Pétain, chef du Gouvernement de Vichy, pouvait-il résister aux Allemands alors que ses propres conflits sur l'abandon, aggravés, le conduisaient, comme ses compatriotes qui le suivaient, à abandonner la France à l'Allemagne? Psychologiquement, ce que les Français pensaient mériter, ils permettaient que cela se produise avec leur complicité passive. En d'autres termes, les fantasmes affectaient si puissamment la perception de la réalité qu'ils aidaient à provoquer cette même réalité qui était d'autant plus voulue qu'elle était consciemment rejetée.
Ce fut le fantasme de l'Occident concernant la virilité (masculinité) de Hitler et de l'Allemagne qui donna aux nazis le temps et l'espace et la pratique pour parfaire leur fantasme en réalité. S'il n'y avait eu cette funeste combi[24]naison d'admiration, d'envie, de passivité et de délégation du rôle d'«agresseur», l'Occident n'aurait pas laissé tant de champ à l'impudence des Allemands. Non seulement Hitler croyait à sa propre propagande, mais ses futurs adversaires étaient paralysés par elle parce qu'ils voulaient aussi y croire.
En fait, et non en fantasme, Hitler était mal préparé pour la guerre en septembre 1939. Cependant ce fut le fantasme partagé, complémentaire, qui prévalut, plutôt que la réalité militaire et c'est lui qui permit aux Allemands de traduire leur fantasme collectif (inversion du traumatisme de 1918 ; résurrection du Siegfried «trahi» dans un héroïsme surhumain) dans la réalité. Ebel note que:
Le «Triomphe de la Volonté» fut une aventure commune du vainqueur et du vaincu. Ebel écrit plus loin:
Enfin, dans sa colère, son militarisme, son agressivité et ses rituels de triomphe et de cause nationale, l'Allemagne servait de délégué aux autres [25] nations, en extériorisant des matières que leurs propres citoyens n'étaient pas prêts à reconnaître directement et ouvertement comme étant «les leurs». L'ennemi, comme toujours, était aussi soi-même ....
Dans cette perspective, les Allemands furent en tous points autant victimes à la fois de leur propre psychologie et mythologie nationales et de leur rôle dans la famille internationale que le furent les juifs. Ce fut la symbiose fatale des nations qui résulta en un Holocauste et dans le sillage de son fratricide sans précédent (non réductible «génocide») seule la Mort fut victorieuse. Aussi longtemps que nous persisterons à voir et à discuter de l'«Holocauste» comme si c'était d'abord un événement juif ou juif-allemand, nous passerons à côté de son énormité tragique pour tous ceux qui y ont participé.
Il est donc naturel qu'un article qui a commencé par une discussion sur le mythe juif de l'Holocauste conclue sur la formulation préliminaire d'une révision de tout le mythe occidental de la période 1933-1945. L'examen de la question initiale de Lewis Brandon m'a conduit à l'élargir et donc à la reformuler. Aucun groupe particulier ne peut revendiquer cette période comme sa propriété privée. Dans la première partie de cet article, j'ai rapidement exploré la signification de la revendication juive de l'Holocauste. Dans la dernière partie de l'article, j'ai soutenu que se polariser sur le destin des juifs c'est rejoindre plutôt qu'analyser le fantasme collectif véritablement international de la deuxième guerre mondiale: c'est différer la compréhension de ce qu'a été l'Holocauste pour toute l'humanité.
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