AAARGH
Extrait de Pierre Vidal-Naquet, Mémoires, 2, Le trouble et la lumière 1955-1998, Paris, Éditions du seuil, La Découverte
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[…] Hélas, dans une seule affaire j'obtins un résultat, mais celle-ci se révéla mauvaise, puisqu'il s'agit de Luc Tangorre, arrêté pour viol à Marseille en avril 1981. J'entendis pour la première fois prononcer le nom de ce jeune homme pendant l'été 1983 par mon neveu Guy Cayol, fils de la sœur de Geneviève, Alice. Celui-ci ne pouvait pas comprendre qu'un de ses camarades d'études, Luc Tangorre, garçon fort sympathique doté d'une petite amie charmante, ait pu se livrer à toute une série de viols dans les quartiers sud de Marseille, ce pour quoi il fut condamné à quinze ans de réclusion criminelle par la cour d'assises d'Aix-en-Provence.
Luc Tangorre avait des avocats convaincus de son innocence. Une jeune femme, Gisèle Tichané, chercheur au CNRS, avait pris cette cause en main -avec une sincérité évidente. Malade du cœur, elle risqua sa vie dans cette affaire et la perdit en 1989.
J'étudiai le dossier avec, il est vrai, un préjugé favorable pour le condamné. Il était à la fois accablant et inquiétant, accablant parce que nombre de jeunes femmes violées avaient formellement reconnu leur agresseur, inquiétant parce que le juge avait mené l'instruction à charge et jamais à décharge, que, dans plusieurs affaires, Luc avait des alibis solides, qu'il n'avait pas un seul instant cessé de proclamer son innocence, qu'il avait même hurlé cette innocence devant la cour d'assises. Un comité de soutien fort actif s'était formé à Marseille. Je me convainquis peu à peu de l'innocence complète de Luc Tangorre. Et comme j'étais convaincu, je me préoccupai de faire partager cette conviction. Le dossier, transmis par Jérôme Lindon, emporta, par exemple, l'adhésion de Jacques Derogy qui mena campagne contre le «spectre de l'erreur judiciaire» dans L'Express.
Je trouvai à Luc deux nouveaux avocats. L'un était mon frère François qui alla voir ce garçon en prison et dit à sa sortie: «Ou bien il est innocent, ou bien il faut l'engager tout de suite à la Comédie-Française!»
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A l'automne 1983, Jean-Denis Bredin publia L'Affaire (Julliard), et m'en envoya un exemplaire. Je lui répondis qu'il était très bon de continuer à défendre Dreyfus, mais qu'un jeune homme, innocent des crimes pour lesquels il avait été condamné, était en prison. Il me répondit le 27 octobre que ce que je lui disais d'un innocent de vingt-deux ans condamné le bouleversait et qu'il était prêt à m'aider si j'avais la conviction de son innocence. Je l'avais, et Jean-Denis Bredin entra aussitôt dans l'affaire et rédigea un impeccable mémoire qui me parut détruire entièrement l'accusation.
Je me battis sur tous les terrains. Robert Badinter était ministre et j'allai le voir. François Mitterrand occupait l'Élysée. Le chef de son secrétariat, Paulette Decraene, était la mère d'un de mes anciens élèves, Jean-Philippe Decraene. Je la convainquis elle aussi et obtins par son intermédiaire un rendez-vous avec le président de la République. J'en parlai aussi à Danielle Mitterrand. J'écrivis des articles, fis publier un manifeste sur le thème: «Le viol est un crime, l'erreur judiciaire est un autre crime.» J'aidai Gisèle Tichané à rédiger un livre, Coupable à tout prix, que publia François Gèze à La Découverte, convaincu lui aussi, en 1984. J'avais muni ce livre d'une postface que je croyais bien argumentée.
Sur le plan judiciaire, Robert Badinter, qui n'était pas convaincu quant au fond, jugea tout de même nécessaire que l'affaire fût révisée. Il déposa un pourvoi devant la Cour de cassation après avoir fait étudier le dossier par l'ancien président de la Chambre criminelle, André Braunschweig, celui-là même qui m'avait entendu comme inculpé en 1960. Le pourvoi fut rejeté le 9 octobre 1986. Il ne restait plus qu'une issue: une grâce présidentielle. Je fis tout pour l'obtenir. J'allai, pour mieux me convaincre, voir Luc dans sa prison. Il bénéficia d'une permission de quelques jours et vint nous voir à Marseille. Ma femme, qui avait toujours été un peu réticente, s'inquiéta de son regard dont avaient parlé les victimes. Paule Dayan, conseillère juridique de François Mitterrand, freinait [367] des quatre fers. Si Tangorre était coupable, disait-elle, et si le président le graciait, son image en serait atteinte. Sur ce point, elle n'avait pas tort, même si beaucoup d'autres affaires ont obscurci l'image du président de la République. Je ne participai pas à l'hallali qui retentit pendant la fin du règne, pour cette raison et aussi parce que cette campagne me dégoûtait un peu. En fin de compte, François Mitterrand accorda une grâce partielle, contresignée par Jacques Chirac et Albin Chalandon, et Luc Tangorre sortit de la prison de Toulouse le 15 février 1988, paraissant décidé à obtenir la révision complète de son procès.
Il vint nous voir à Paris et je me promis de l'aider. Hélas, quelques mois après, on apprit que, le 29 mai 1988, un garçon dont le moins qu'on puisse dire est qu'il lui ressemblait comme un frère jumeau avait violé deux étudiantes américaines. Mon frère fit jusqu'au bout son devoir d'avocat avec l'assistance de plusieurs confrères dont Mes Jean-Louis Pelletier et Paul Lombard. Luc Tangorre fut condamné à dix-huit ans de réclusion criminelle. J'ai tenté quelque temps de me convaincre que là aussi il y avait maldonne. Je ne pus y parvenir. Peu après le verdict, Le Monde publia en première page, le 15 février 1992, mon article: «Luc Tangorre et notre erreur.» J'y faisais l'historique de l'affaire telle que je l'avais menée en me trompant. Du fond de ses prisons successives, Luc continua à protester de son innocence. Il a trouvé des fidèles qui ont publié d'autres livres pour le défendre. De cette innocence, je ne suis plus, pour ma part, convaincu.
Dans cette affaire, j'ai donc joué et perdu. Si j'avais le besoin de me convaincre qu'un récit historique n'a de valeur que provisoire et qu'il peut être remplacé par un autre récit, l'affaire Tangorre aurait été pour moi une terrible leçon de choses
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