L'ANGLETERRE DANS LA GUERRE CIVILE EUROPÉENNE
Denis Hill
Denis Hill vit à Brighton (Grande-Bretagne). Avant, pendant et après la seconde guerre mondiale, il a milité dans les rangs du parti communiste britannique qu'il a quitté pour joindre les Verts. Il a consacré de nombreuses années de sa vie à l'activité syndicale sur le plan national et sur la scène internationale. Mobilisé dans la Royal Air Force, il a fait partie des forces d'occupation au Japon. Il a vécu en Union soviétique, aux États-Unis, en Allemagne et, assez longuement en Tchécoslovaquie où il s'est lié d'amitié avec Jiri Pelikan. Il a une licence de sciences sociales et une maîtrise d'histoire. Il est notamment l'auteur de Seeing Red/Being Green (Je vois rouge, je suis vert), publié en 1989.
De ce livre, nous publions deux extraits relatifs à la seconde guerre mondiale. Les vues de Denis Hill sur ce sujet, comme sur bien d'autres, témoignent d'une indépendance d'esprit qui semble être l'apanage de certains intellectuels anglais ; libres de s'exprimer comme ils l'entendent, ils ne se soucient pas outre mesure de la réputation qu'on peut leur forger.
Le premier extrait est constitué par le chapitre VI (p. 78-99) intitulé : «Perceptions : Une nouvelle vision de la guerre civile européenne». Le second extrait est constitué par deux fragments consécutifs du chapitre XV (p. 212-217) intitulés, l'un, «La nation paria» et l'autre, «La reconstruction de la patrie» : on y voit un Britannique s'efforcer de comprendre une nation ennemie : l'Allemagne. [Denis Hill, Seeing Red/Being Green (The Life and Times of a Southern Rebel), Iconoclast Press (P.O. Box n° 1090, Brighton, GB-BN1 5QG), 1989, 588 p.]
Premier extrait :
PERCEPTIONS : UNE NOUVELLE VISION DE LA GUERRE CIVILE EUROPÉENNE
J'ai appelé ce chapitre «Perceptions», et si je l'ai fait,
c'est pour la simple raison que je considère depuis longtemps que ce qui est le
plus important dans la vie, ce n'est pas la réalité, mais ce que les gens perçoivent
de la réalité. Bien souvent, ce n'est pas du tout la même chose.
Interrogez la plupart des gens et ils vous diront : «La Grande-Bretagne s'est
battue pour défendre la Pologne». Ou : «La guerre était inévitable parce
que l'Allemagne voulait détruire la Grande-Bretagne…». Aucune de ces
affirmations n'est totalement exacte. J'essaierai d'expliquer pourquoi, à mon
avis, la Grande-Bretagne a fait une guerre inutile et s'est détruite par la
même occasion. Une telle approche conduit à heurter de front l'opinion de
presque tout le monde. Je vous demande un peu de patience. Comme Willie Whitelaw
l'a dit si brillamment un jour, «C'est une erreur de préjuger le passé».
La célébration du «Jour de la Victoire» eut lieu le 8 mai 1945. Le peuple
eut droit à deux jours fériés. Les cafés ne désemplirent pas ; on dansa
(littéralement) dans les rues ; on alluma des feux de joie ; des spectacles
furent organisés pour les enfants dans les rues, et ainsi de suite. Je me
souviens m'être promené en ville au cours de la nuit de la Victoire ; on
voyait partout des foules de gens surexcités et ivres de bonheur, des taxis et
des voitures circulant en tous sens dans un concert d'avertisseurs, des gens
accoudés à leurs fenêtres, qui chantaient et poussaient des cris de joie.
C'était la folie. L'espace d'une nuit, on eut l'impression que «tout était
possible».
A peine quelques années plus tard, j'eus l'occasion de beaucoup voyager en
Europe. Contemplant les immenses zones dévastées du continent et voyant le
genre d'Europe que la guerre avait finalement produite, on ne pouvait
s'empêcher de se demander si tout cela avait bien été nécessaire. Ces
voyages en Allemagne et dans les pays voisins éveillèrent mon intérêt pour
l'histoire récente. Inévitablement, une question surgit.
A savoir : comment deux peuples, si semblables et si doués, comme le sont les
peuples anglais et allemand, pouvaient-ils en être venus à s'entre-déchirer ?
Nous avons nous-mêmes une forte dose de sang germanique (qui nous vient des
Saxons) et notre langue est elle-même dérivée à 50 % de l'allemand. En un
sens, le conflit européen et, plus spécialement, le conflit anglo-allemand fut
une guerre civile. Comme dans toutes les querelles de familles, une guerre
civile engendre une plus grande amertume que n'importe quel conflit entre
étrangers.
La première victime de la guerre est la vérité. Les mensonges du pouvoir
s'ajoutent à ceux que nous forgeons. Il ressort de tout cela que les gens ont
quelquefois une image définitive (et pas forcément correcte) d'événements
révolus. D'habitude, les gens se cramponnent farouchement à leurs perceptions
premières et ont tendance à s'offusquer de toute autre interprétation.
Pourtant, je pense que la tentative mérite d'être faite. Si je peux m'exprimer
ainsi, pour comprendre le présent il faut regarder le passé.
L'Allemagne a mené deux guerres bien distinctes — à l'est et à l'ouest.
Elles furent menées de façon différente et pour des motifs différents. La
campagne de l'est fut intentionnelle. La guerre contre l'Angleterre fut menée
à contre-cœur. A l'ouest, la guerre fut menée, plus ou moins, selon les
règles de Queensbury, c'est-à-dire en observant généralement la Convention
de Genève, abstraction faite des bombardements des populations civiles.
L'Allemagne avait un but. Toutes les autres actions, conflits et campagnes
furent accessoires. Quel était ce but ? Il était de se constituer une colonie
dans la Russie européenne. Après coup s'ajouta l'idée de coloniser la
Pologne. Là est le fin mot de l'intention allemande. Dans la tentative de
parvenir à cette fin, une guerre mondiale se développa, qui ne fut pas du
choix d'Hitler. Ce rêve allemand d'un empire européen n'était pas nouveau ;
il était apparu au grand jour pendant la guerre de 1914-1918 et même plus
tôt, mais le régime national-socialiste y avait greffé une «Weltanschauung»
[conception du monde] spécifique à dimensions raciales et il s'était lancé
à la conquête de cet empire avec beaucoup d'énergie.
Si je me retourne sur le passé, je dois formuler deux principales observations
qui sont toutes deux susceptibles de déplaire. Je crois néanmoins qu'après un
demi-siècle nous devrions, aujourd'hui, porter un regard plus détendu sur tous
ces événements. Si, cependant, les gens sont encore inhibés par des souvenirs
personnels ou, dans le cas de plus jeunes lecteurs, par des idées faussées de
l'histoire, je me réfugie fermement derrière le dicton latin :
Fiat justitia et ruant cœli … (Que justice soit faite,
les cieux dussent-ils en crouler)
William Watson,
Débats sur la Religion et l'État, 1602
UNE GUERRE APPRÉCIÉE ?…
La première hérésie que je veux énoncer, c'est que, quoi
qu'on prétende, je crois fermement qu'en vérité beaucoup d'Anglais ont
trouvé du plaisir à cette guerre et furent vraiment désolés quand elle se
termina. Elle leur offrait, réellement, un centre d'intérêt et un but à leur
vie, une excitation qui faisait défaut dans un monde terne, un sentiment
d'unité et de camaraderie ainsi qu'un bien meilleur revenu pour beaucoup de
gens qui avaient été opprimés avant septembre 1939.
La pénurie de main-d'œuvre signifiait que la capacité de trouver un autre
travail (à condition que celui-ci aille dans le sens des efforts de guerre)
renforçait les atouts des travailleurs et affaiblissait le pouvoir arbitraire
et terrorisant des employeurs d'avant-guerre. En outre, il existait une crainte
largement répandue que l'arrivée de la paix n'entraîne rapidement de nouveau
un chômage généralisé. Outre qu'elle assurait la sécurité de l'emploi, la
guerre donnait aussi à la société entière un véritable coup de fouet.
Un grand nombre de gens découvraient une vie nouvelle en vivant dans une
région différente de leur pays ; beaucoup étaient obligés d'essayer des
métiers complètement différents, que ce fût dans l'industrie, dans
l'agriculture ou dans les services de l'armée. Nombre de femmes étaient
libérées des tâches domestiques et de l'étroitesse de leur vie de
célibataires ou de femmes mariées d'avant-guerre. Ainsi, pour tout un ensemble
de raisons, les sentiments d'un grand nombre de gens furent extrêmement ambigus
le Jour de la Victoire. Puisque le terme même de «guerre» est considéré
généralement comme un mot tabou, il est naturel qu'il existe une certaine
répugnance à admettre ce genre de réalités.
Il ne s'ensuit pas qu'il n'y ait pas eu beaucoup de difficultés. Il y eut, en
effet, parfois, des moments de panique généralisée et de nombreuses familles
britanniques eurent leur vie perturbée. Pour ceux qui furent tués, mutilés ou
endeuillés la guerre fut naturellement comme la quintessence du mal. On doit
respecter ce point de vue. Cependant, la plupart des gens installés sur le
front intérieur [Home Front] (ainsi que bon nombre de membres du personnel de
l'armée) ne furent pas affectés aussi durement que cela et leur opinion
devrait être, également, prise en considération. …
OU UNE GUERRE NÉCESSAIRE ?
La seconde hérésie que je veux formuler est la suivante :
on peut se demander si, en premier lieu, nous avions un intérêt quelconque à
nous engager dans la guerre de 1939. Il ne s'agit pas là d'un point de vue
pacifiste ni féministe et encore moins néo-nazi ; il s'agit simplement d'un
point de vue tout à fait prosaïque. Considérez le bilan et regardez les
profits et les pertes pour la Grande-Bretagne. Nous avons choisi de ne pas
rester neutres et, par là, nous avons contribué à transformer en un conflit
global ce qui aurait été une guerre purement germano-soviétique.
La plupart des gens croient qu'il n'y a pas lieu de discuter du déclenchement
de la guerre et que les causes en sont claires et incontestables. En d'autres
termes, que c'est une affaire classée. La vérité n'est pas aussi simple. Les
historiens professionnels sont encore divisés et la discussion sur «les
origines» de la guerre se poursuit avec rage depuis 29 ans. En ce qui me
concerne, je penche pour ce qu'on appelle, chez les historiens, «la Thèse de
la Guerre de Trente Ans» [1914-1945].
Cette thèse consiste à tenir la seconde guerre essentiellement pour une
continuation de la première, ce qui n'est pas la façon dont la plupart des
gens de gauche l'ont vue jusqu'à présent. Pour beaucoup, la première guerre
fut un conflit impérialiste qu'il fallait condamner tandis que le second
conflit fut «une guerre noble pour la liberté». La thèse des «Trente Ans»
implique, par ailleurs, une lutte anglo-allemande permanente de 1914 à 1945.
Etaient considérées comme grandes puissances en 1939 : la Grande-Bretagne, la
France, l'Italie, l'Allemagne et le Japon. La plus grande de toutes était la
Grande-Bretagne, centre d'un empire de presque un milliard de personnes et
couvrant un quart de la surface du globe. Il est vrai que cette puissance
britannique avait déjà été gravement affaiblie par la première guerre
mondiale, mais en général on n'avait pas pris conscience de cette réalité,
masquée par le fait que la Grande-Bretagne possédait encore de vastes colonies
et qu'elle s'était, après tout, retrouvée du côté des vainqueurs en 1918.
Au cours de la seconde guerre, l'Italie allait vite trahir sa fragilité, tandis
que la France cessa rapidement de jouer un vrai rôle dans le conflit.
LES ANNÉES D' APAISEMENT
L'attitude britannique se caractérisa par un mélange de
culpabilité et de peur. Nous savions que nous nous étions mal comportés
vis-à-vis de l'Allemagne en 1919 et tout le monde était conscient qu'un jour
l'Allemagne finirait par chercher sa revanche quand elle aurait enfin recouvré
ses forces. Et puis nous nous étions clairement alignés contre l'Allemagne aux
côtés de la France, son ennemie traditionnelle.
A l'intérieur, le gouvernement britannique était soumis à de fortes pressions
de la part des antifascistes et du lobby juif qui disposait d'une énorme
influence financière. Le conflit qui menaçait semblait avoir un caractère
inéluctable, mais le pays avait encore des illusions sur sa puissance
impériale. En un sens, l'Angleterre «se préparait à la pensée» de faire la
guerre une nouvelle fois. Un tel sentiment n'avait pas forcément un rapport
direct avec l'arrivée du régime nazi.
En fait, les sonnettes d'alarme avaient retenti à Whitehall [siège du
gouvernement britannique] bien avant qu'Hitler eût frappé à la porte
du pouvoir. Dès le printemps 1931, le C.I.G.S. [Chief of the Imperial General
Staff — chef de l'État-major général de l'Empire] anglais, Sir George Milne,
annonçait au Comité de la Défense impériale que «rien n'était plus clair […]
que la lente émergence d'un bloc de puissances révisionnistes comprenant les
états ex-ennemis et l'Italie». Il disait cela à un moment où la
République de Weimar existait encore et aurait encore pu survivre (voy.
Basil Collier, The Defence of the United Kingdom [La défense du Royaume
Uni], HMSO, 1957, p. 25-26).
Après la nomination (par le président Hindenburg) d'Hitler à la fonction de
chancelier dans des conditions tout à fait légales et constitutionnelles, en
1933, l'aile radicale des S.A. exigea ce qu'elle appelait «la seconde
révolution», parce qu'elle considérait qu'Hitler avait «tout vendu»,
c'est-à-dire qu'il avait fait sa paix avec l'Établissement allemand et
freinait à présent l'application du programme national-socialiste.
Les S.A. (les sections d'assaut, la force paramilitaire nazie, les «chemises
brunes»), qui comprenaient de nombreux anciens combattants de rue socialistes
et communistes, dépassaient largement l'armée allemande encore minuscule avec
ses 100 000 hommes. La possibilité d'une guerre civile en Allemagne ne pouvait
pas être exclue. Jusqu'en juin 1934, la position d'Hitler au pouvoir resta
précaire. Il présidait un cabinet de coalition et un réel danger subsistait
qu'il se fît renverser par les éléments révolutionnaires au sein des
sections d'assaut contestataires, ces éléments étant alors au nombre de deux
millions.
Ce qu'il faut bien comprendre ici, c'est que pendant longtemps le nouveau
régime national-socialiste ne représenta pas une menace pour qui que ce fût
à l'extérieur de l'Allemagne. A mon avis, tout nouveau pouvoir allemand
— qu'il eût été catholique, social-démocrate ou communiste — aurait
été également considéré par Whitehall comme une menace, simplement parce
qu'il signifiait que l'Allemagne se ressaisissait.
Même à cette époque, les Anglais envisageaient l'éventualité d'une
confrontation. En février 1934, le Comité pour les Besoins de la
Défense soumit un rapport au cabinet britannique qui concluait que «l'ultime
ennemi potentiel est l'Allemagne» (voy. Basil Collier, op. cit., p. 24).
Ainsi donc, ce rapport fut rédigé avant qu'il eût existé la moindre preuve
que le nouveau pouvoir allemand allait peut-être représenter une menace et au
moment où le régime d'Hitler était loin d'être consolidé.
Considérées à la lumière de la croyance britannique en la force écrasante
de l'Allemagne, les politiques d'apaisement des années 1930 se comprennent
beaucoup mieux que les critiques ne l'admettaient à l'époque. Il est courant
de présenter Neville Chamberlain comme un homme hautain et suffisant, facile à
duper et qui rechercha la paix à tout prix. Cette image ne s'accorde pas avec
les actes réels de Chamberlain. Ce fut lui qui réussit à imposer le plus
grand programme de réarmement que l'Angleterre eût jamais connu. Cela se
passait en 1937 et précédait de loin les crises autrichienne et tchèque, sans
parler de la question polonaise.
Ce programme d'armement était infiniment plus complet que tout ce que les
Allemands engagèrent et il était programmé sur une durée de cinq ans pour
être mené à bien. Il s'agissait d'un réarmement «en profondeur»,
contrairement à l'effort allemand quelque peu superficiel, et il comprenait la
fabrication de défenses radar, d'usines d'aviation «clandestines», la
construction de bombardiers à long rayon d'action, le développement du «Spitfire»
et la commande d'un grand nombre d'avions de chasse livrables en 1940.
Ce fut ce programme qui permit à l'Angleterre de survivre à l'effondrement
français en 1940 et qui fit de la Grande-Bretagne le pays le plus complètement
mobilisé de l'ensemble des nations belligérantes. Il est clair que, pour
l'Angleterre, le jeu consistait à gagner du temps et à retarder l'épreuve de
force aussi longtemps que possible. Le programme de guerre britannique, aux
alentours de 1938, n'avait pas beaucoup progressé dans bon nombre de domaines
importants.
En 1938, les défenses aériennes n'étaient pas encore achevées et l'armée
manquait encore d'une grande quantité de matériel important. L'armée
française était d'une qualité douteuse et, en tout cas, la volonté de se
battre lui faisait défaut. A ce propos, l'opinion britannique était, elle
aussi, encore loin d'être prête à affronter une guerre. Les décideurs
britanniques avaient besoin de tenir compte de tous ces éléments. C'était une
situation inconfortable.
Ce que tout cela signifie, c'est que Chamberlain n'était pas entièrement libre
de ses choix. Il lui fallait jouer avec les cartes qu'on lui avait données,
mais ses actes, à cette époque, ne le font pas vraiment apparaître comme
quelqu'un de naïf. Assurément, il éviterait la guerre, s'il pouvait
contraindre Hitler à abandonner les ambitions des Allemands. Pourtant, crut-il
vraiment avoir rapporté «la paix pour notre époque» quand il revint de cette
conférence au sommet avec Hitler ? Toujours est-il que la première
chose qu'il fit à son retour, ce fut d'accélérer les préparatifs de guerre.
Ce qui n'apparaît pas comme l'action d'un homme qui aurait mis tous ses œufs
dans un même panier, celui de l'apaisement. Cela indique plutôt que
Chamberlain «amusait la galerie» devant l'opinion britannique, tout en étant
conscient d'avoir simplement retardé la confrontation finale.
Si retarder la confrontation était essentiel pour l'Angleterre, la prétendue
«politique d'apaisement» (par laquelle Hitler était «autorisé» à
s'approprier l'Autriche et la Tchécoslovaquie) apparaît, à présent, sous un
éclairage différent. Je ne pense pas que nous ayons eu raison de faire la
guerre contre l'Allemagne mais, si nous considérons que c'était là un but
nécessaire, Chamberlain a bien servi son pays. L'Histoire et la Gauche ont
beaucoup calomnié Neville Chamberlain, qui est mort brisé par le chagrin.
Les détracteurs de Munich ont affirmé que ce fut une trahison vis-à-vis de la
Tchécoslovaquie. C'est incontestable : les accords de Munich (imposés à une
Tchécoslovaquie non représentée) constituaient un total abandon des
Tchèques. Pourtant, existait-il une autre solution ? Les dirigeants français
et anglais croyaient sincèrement qu'Hitler bénéficiait d'une écrasante
supériorité militaire. Ils se trompaient, mais il est bon de rappeler qu'une
Allemagne qui n'était que partiellement préparée pour la guerre fut capable
d'écraser la France en 1940.
Il ne fait absolument aucun doute qu'un très grand nombre de personnes, d'un
bout à l'autre de l'échiquier politique, et toutes de bonne foi, furent
réellement scandalisées par ce qui leur sembla être une honteuse capitulation
à Munich. En un sens, elles avaient raison : il est possible, mais possible
seulement, qu'une épreuve de force avec Hitler à ce moment-là l'aurait forcé
à s'arrêter. Dans le pire des cas, une guerre immédiate aurait pu vaincre
l'Allemagne. On ne peut pas le prouver et, comme je l'ai fait remarquer dans
l'alinéa ci-dessus, une Allemagne qui n'était guère mieux préparée qu'en
1938 fut capable d'expédier la machine de guerre française avec une relative
facilité. Encore qu'il est parfaitement exact que de nombreux généraux
allemands doutaient de leur propre capacité à le faire.
Les détracteurs de Munich déclarèrent que Munich avait fait bon marché des
fortifications tchèques qui auraient tenu les Allemands en échec. En fait, ces
forteresses faisaient face uniquement à l'Allemagne de 1937. Au début de
l'année 1938, l'Autriche avait été rattachée à l'Allemagne et le territoire
allemand enveloppait alors les Tchèques sur trois côtés. La frontière
autrichienne était faiblement défendue et l'armée allemande n'aurait eu
aucune difficulté à attaquer en direction de Prague et de Pilsen à partir du
sud. Après l'Anschluss, l'une des premières mesures qu'Hitler ordonna fut de
consolider les routes, les ponts et les chemins de fer d'Autriche en direction
de la frontière austro-tchécoslovaque.
Il n'est pas difficile de comprendre l'obsession allemande vis-à-vis de la
Tchécoslovaquie. Il y avait quelques millions de citoyens tchèques
germanophones et ces derniers désiraient clairement être rattachés au Reich
unifié. Mais, au-delà de la question des Sudètes (territoires germaniques),
se posait aussi la question de «régler ses comptes» avec les Tchèques.
L'animosité remontait à l'époque des Habsbourg.
En outre, il y avait aussi une bonne raison stratégique d'occuper la Bohême.
Il faut pour cela regarder la carte européenne telle qu'elle se présentait
dans les années 1938-1939. La frontière polonaise avec l'Allemagne se trouvait
à plusieurs centaines de kilomètres plus à l'est qu'elle ne l'est
actuellement. L'Allemagne elle-même n'était pas divisée, comme elle l'est en
ce moment [1988], en deux républiques, mais formait un seul pays. Le
«têtard» tchèque était comme une lance plantée dans le cœur de
l'Allemagne. Faucher ce territoire intrus se justifiait tout à fait d'un point
de vue strictement militaire. La Tchécoslovaquie n'était pas seulement une
solide alliée militaire de la France, mais elle était aussi entrée en
pourparlers avec l'Union soviétique à propos de l'autorisation accordée aux
forces aériennes soviétiques d'utiliser les terrains d'aviation tchèques.
Certains détracteurs de la politique d'apaisement prétendirent que tout cela
était un complot de la part des capitalistes, que le but réel était de
dresser Hitler contre l'Union soviétique. L'explication est d'une absurdité
puérile. Ces mêmes détracteurs qualifièrent plus tard la guerre
anglo-allemande de conflit entre des impérialismes rivaux. Si cela est vrai,
quel intérêt le capitalisme anglo-français aurait-il trouvé à encourager
Hitler à attaquer d'abord l'Union soviétique ?
Tous les «experts», aussi bien britanniques qu'allemands, s'attendaient à ce
que la Russie s'effondrât si elle était attaquée par l'Allemagne. Si cela
s'était produit, l'Allemagne aurait été considérablement renforcée par
l'acquisition des énormes réserves en matières premières de la Russie, par
ses industries en expansion et peut-être aussi par l'exploitation de
l'abondante main-d'œuvre russe. «L'impérialisme» allemand aurait alors
constitué une plus grande menace encore pour «l'impérialisme britannique».
Il n'est pas pensable que, en dépit d'une si piètre opinion des capacités
soviétiques, l'équipe de Chamberlain ait souhaité voir l'Allemagne renforcée
par les ressources russes.
Il ne fait aucun doute que, bien avant la reconstitution par Hitler des forces
armées de l'Allemagne (et la suppression des S.A.), il y avait des gens
influents en Angleterre qui songeaient à rejouer la première guerre mondiale
sous la forme d'une nouvelle manche. On ne peut vraiment exciper du
rééquipement et de l'accroissement de l'armée allemande par Hitler ni de
l'introduction de la conscription en Allemagne en 1936. Ces événements ne se
produisirent qu'après qu'Hitler fut solidement installé au pouvoir et, à ce
moment-là, il ne négligeait pas les menaces étrangères d'une guerre
préventive contre l'Allemagne par la France, la Russie ou même la Pologne. Il
semble qu'il n'ait pas envisagé la possibilité que l'Angleterre fût parmi les
agresseurs.
Les détracteurs de Munich ont pu avoir raison ou non d'exiger une guerre
immédiate. Cela aurait été un grand coup de poker sans avoir la garantie
d'une défaite de l'Allemagne. Ces détracteurs devraient le reconnaître. En
même temps, ils devraient aussi admettre de bonne grâce que Chamberlain adopta
la politique qui fut la sienne, non par malice ou par stupidité, ou avec de
noirs desseins, mais parce que, selon lui, l'Allemagne était trop puissante
pour qu'on pût lui résister, vu le point où en était le réarmement de la
Grande-Bretagne.
Bien que les décideurs britanniques eussent depuis longtemps conclu que la
guerre avec l'Allemagne était inévitable, les préparatifs à cet effet
s'étaient effectués à un rythme beaucoup trop tranquille. Quand il apparut
clairement, en 1938, qu'une guerre prématurée était possible, ce fut la
panique. Les forces britanniques étaient loin d'être prêtes pour une épreuve
de force. Il était nécessaire de gagner du temps, même au prix le plus fort.
D'où les accords de Munich et l'abandon des Tchèques.
Quelques mois seulement après les accords de Munich (qui cédaient les Sudètes
au Reich), le reste de la Bohême fut absorbé par l'Allemagne en mars 1939.
Quand il devint clair que l'Allemagne pourrait aussi absorber la Pologne, la
stratégie que se proposait l'Angleterre fut réduite à néant. Tout blocus
anglais, désormais, devait prendre en compte que l'Allemagne disposerait de
vastes zones de production alimentaire en Bohême et en Pologne, plus un
potentiel industriel accru grâce aux industries tchèques et à la Silésie
polonaise.
La Bohême elle-même était devenue un protectorat, formant effectivement
partie d'un Reich agrandi. Les Slovaques, qui avaient été également fort mal
traités par la majorité des Tchèques, firent sécession et se déclarèrent
une république slovaque distincte. Pour avoir formé des alliances avec la
Hongrie et avec l'État slovaque nouvellement indépendant, l'Allemagne avait,
désormais aussi, un lien territorial direct avec la Roumanie et, par
conséquent, avec le pétrole roumain. Il est important de se souvenir qu'à
cette époque seulement une quantité limitée de pétrole était produite en
Europe : une faible production en Hongrie, mais un rendement substantiel en
Roumanie. Le point d'approvisionnement suivant le plus proche, bien que se
situant hors de l'Europe, se trouvait dans le Caucase soviétique.
Grâce à la carence des services secrets britanniques et aux exagérations
ampoulées des nationaux-socialistes sur la puissance militaire de l'Allemagne,
bon nombre de gens pensaient, au milieu des années trente, que l'Allemagne
était beaucoup plus forte qu'elle n'était en réalité. Il est difficile
d'expliquer pourquoi il en était ainsi — où se trouvaient donc nos services
secrets si réputés ? En vérité, toutes les archives de l'époque indiquent
que les hommes d'état britanniques étaient hypnotisés par le mythe de la
supériorité allemande.
Les généraux allemands connaissaient la vérité et redoutaient énormément
une intervention franco-britannique, à tel point que des complots visant à
renverser Hitler commencèrent à se développer. Dans leur ignorance de ces
faits, les nations occidentales étaient hypnotisées par la force apparente de
la nouvelle Allemagne. Cette croyance engendra une profonde inquiétude à
Whitehall. Il apparut impératif de différer un conflit et, si possible,
jusqu'en 1942. Même après le déclenchement de la guerre, on continua à ne
pas vouloir s'engager réellement dans le combat avant 1942, parce que c'était
à ce moment-là qu'il était prévu que le programme d'armement britannique
atteindrait son plein rendement. C'est là l'explication de la période qu'on a
appelée «la drôle de guerre».
CHÈQUE EN BLANC POUR LA POLOGNE
En 1939, Londres décida apparemment qu'il n'était plus
nécessaire de différer la guerre. A plus d'un titre, l'action de l'Angleterre,
pendant cette période, est mystérieuse. Le raisonnement qui se cache derrière
l'apparent changement de tactique britannique au printemps 1939 n'a jamais été
éclairci. On a suggéré que la garantie accordée à la Pologne avait été un
geste quelque peu impulsif de la part d'un Chamberlain «naïf», scandalisé
par le mépris de l'Allemagne pour les accords de Munich quand elle occupa le
reste de la Bohême. Cette explication ne me semble pas très probable. Comme je
l'ai déjà fait remarquer, ce fut Chamberlain qui lança le programme
d'armements de 1937 et qui en accéléra la mise en œuvre après Munich.
La décision britannique peut, cependant, être liée à l'information, reçue
tardivement, selon laquelle des généraux allemands dissidents avaient
envisagé d'organiser un coup d'état si Hitler faisait la guerre à propos de
la Tchécoslovaquie. Participant à la lutte des classes à l'intérieur même
de l'Allemagne, certains membres du corps des officiers, Junkers et
aristocrates, maintenaient un contact clandestin et déloyal avec des milieux de
l'Établissement britannique. Il est possible que les Britanniques aient
espéré alors qu'il se produirait un coup d'état si Hitler donnait l'ordre
d'envahir la Pologne.
L'explication la plus vraisemblable est que la garantie offerte par Chamberlain
à la Pologne fut un coup de bluff destiné à freiner les ambitions d'Hitler et
à ralentir son calendrier. Ce qui entrait dans le plan d'ensemble visant à
gagner encore plus de temps. Le rugissement du lion impérial était censé
intimider l'étranger insolent. On avait calculé qu'Hitler ne se risquerait pas
à la légère dans une épreuve de force avec le puissant empire britannique.
Si tel était le raisonnement, il sous-estimait profondément les rancœurs
germaniques et la détermination allemande à régler le problème des régions
germanophones opprimées alors par les Polonais. De plus, l'Allemagne n'avait le
choix qu'entre deux options. Si elle voulait, en définitive, combattre la
Russie, elle devait soit gagner l'alliance de la Pologne (comme cela s'était
passé avec les Slovaques), soit l'occuper. Les Polonais refusèrent de faire
des concessions et repoussèrent une alliance. C'est pourquoi une guerre contre
la Pologne était la seule voie ouverte à l'Allemagne si son intention était
toujours d'attaquer la Russie.
Abandonner l'objectif russe aurait rendu absurde l'ensemble de la stratégie
d'Hitler et de son credo politique et, aux yeux d'Hitler, aurait exposé
l'Allemagne à la menace mortelle d'un chantage anglo-français. Il était
persuadé que l'Allemagne ne pourrait pas résister à un blocus si elle n'avait
pas accès aux espaces russes.
Pour expliquer la déclaration de guerre britannique, les défenseurs de la
thèse officielle s'appuient sur le légalisme diplomatique selon lequel la
Grande-Bretagne avait «garanti» l'indépendance polonaise. Le pays à propos
duquel, officiellement, nous entrâmes en guerre était, en fait, une dictature
militaire qui opprimait elle-même quelques millions d'Ukrainiens, de juifs et
d'Allemands. La «garantie» britannique ne fut jamais qu'un prétexte pour
faire la guerre. La réalité brutale est que, tandis que notre protégée, la
Pologne, se faisait envahir puis occuper, nous ne levâmes pas le petit doigt
pour lui venir en aide.
L'Angleterre revint sans cesse, jusqu'à la nausée, sur cette garantie publique
à la Pologne au cours du printemps 1939. Pourquoi cela, et quelles sont les
autres raisons pour lesquelles l'Angleterre entra en guerre ? L'un des facteurs
à prendre en considération était un reste de sentiment antiallemand datant de
1918. Du plus loin que je remonte dans mon enfance, je me souviens que les gens
revenaient sans cesse sur «la Grande Guerre» (c'est-à-dire celle de
1914-1918) et chaque enfant avait dans la tête une image stéréotypée des
Allemands comme de «l'ennemi» par excellence. Lorsque les enfants jouaient à
la guerre, c'étaient bien souvent les Allemands qui tenaient le rôle des
«méchants».
Quand j'étais à l'école Saint-Joseph, de temps en temps, l'un des prêtres de
l'église qui se trouvait de l'autre côté de la route passait nous voir. L'un
d'eux, un gai luron, nous faisait chanter. Il faisait chanter à une classe
«Pack up your troubles» [Laissez tomber vos soucis], tandis qu'il enseignait
à une autre «Tipperary». Quelquefois, on faisait glisser la cloison pour
mélanger les deux classes et il lançait alors les deux groupes dans une sorte
de compétition mutuelle en les forçant à chanter en même temps leurs chants
respectifs. Cela produisait une belle cacophonie. Il s'agissait de chansons de
la première guerre mondiale, mais je n'arrive pas à situer l'époque à
laquelle on nous les apprenait. Les paroles ne nous semblaient pas avoir un
grand intérêt, mais peut-être que tout cela était fait pour nous
conditionner à la guerre.
La Grande-Bretagne avait perdu un million de jeunes hommes dans les tranchées,
une génération entière avait été effacée. Cela eut pour conséquences dans
l'Angleterre d'après 1918 de déséquilibrer la pyramide des âges.
Ces pertes eurent des répercussions sur la force du travail de la nation, sur
le taux futur des naissances ainsi que sur la défense future du pays. Cela
signifiait aussi, entre autres conséquences, que des centaines de milliers de
jeunes filles ne seraient jamais en mesure de trouver un compagnon. L'amertume
ne se cantonnait pas uniquement chez les gens simples. Lisez ce passage
révélateur de la récente biographie du premier ministre de l'après-guerre,
Harold Macmillan, écrite par Alistair Horne :
Comme bon nombre de personnes de sa génération, il ne surmonterait jamais sa méfiance et son aversion à la fois pour les Allemands et pour tous ceux qui les soutenaient.
Macmillan, dans les années 1930, n'était qu'un obscur
député [back-bencher]. On pourrait, bien sûr, citer l'ultrabelliciste
en personne, Winston Churchill. Ce dernier, financé par les sionistes, poussait
le pays à la surenchère dans le but de miner Chamberlain, car Churchill
possédait un appétit insatiable pour le pouvoir. Selon l'historien A.J.P.
Taylor, ce fut ce même Chamberlain tant décrié qui fit plus que quiconque
pour réarmer la Grande-Bretagne et la préparer à la guerre. C'est son
dynamisme qui permit de réaliser jusqu'au bout le programme d'armement de 1937.
Cela n'empêcha pas Churchill d'agiter «l'épouvantail» allemand pour
favoriser ses propres ambitions et chercher à déloger Chamberlain. Par ses
discours et ses articles de presse, Churchill en appela, ouvertement et
constamment, à une nouvelle guerre. C'est ainsi qu'il déclara à Ribbentrop,
au cours d'un dîner en 1937 : «Si l'Allemagne se sent trop à l'étroit dans
ses bottes, elle recevra une nouvelle correction» (cité dans La Guerre de
Churchill, de David Irving). Une fois au pouvoir, Churchill continua à
utiliser la menace allemande de toutes ses forces.
En tout cas, une «garantie» britannique fut donnée publiquement, de façon
inopinée, à l'intransigeante dictature militaire polonaise. Il se peut que le
fait d'avoir donné cette garantie ait encouragé les Polonais à refuser tout
compromis à propos de Danzig et des problèmes du corridor polonais. On
pourrait considérer que le «chèque en blanc» offert par l'Angleterre aux
colonels polonais détruisit toute chance que la Pologne adopte une attitude
moins belliciste. Les accords de Munich donnèrent à l'Angleterre un répit de
douze mois, mais ils eurent pour conséquences l'abandon des démocrates
tchèques et l'engagement dans une guerre pour une sordide dictature militaire
polonaise.
Pendant ce temps, en Grande-Bretagne, un programme d'urgence fut immédiatement
mis en œuvre pour édifier l'armée britannique jusqu'alors négligée.
L'effort arrivait trop tard. Contre leur volonté, et parce qu'elles s'étaient
engagées trop vite et publiquement, l'Angleterre et la France se sentirent
obligées de déclarer la guerre en septembre quand l'Allemagne attaqua la
Pologne. Elles ne pouvaient pas faire marche arrière sans perdre complètement
la face.
La perte des divisions de l'armée tchèque au cours de l'année précédente
(1938) n'était pas vitale ; le genre de guerre que l'Angleterre avait espéré
mener consistait à faire tenir la Ligne Maginot par l'énorme armée française
pendant que les forces aériennes et navales britanniques imposeraient un blocus
à l'Allemagne et forceraient celle-ci à se soumettre. Le programme de
réarmement britannique était, en réalité, beaucoup plus complet que l'effort
allemand, mais il avait besoin de temps pour porter ses fruits. En outre, la
part du lion allait au renforcement de la Marine et de la Force aérienne.
C'était logique, puisque l'Angleterre entendait mener une guerre exerçant un
blocus contre l'Allemagne.
L'armée britannique n'était pas bien équipée. Avant d'être
reconduite hors de France, on s'aperçut qu'elle avait des effectifs trop
minces, des chars mal conçus, une artillerie peu performante et presque pas de
canons antichars. Les troupes étaient de médiocre qualité et mal
entraînées. Les officiers britanniques, dans leur ensemble, étaient
incompétents et se référaient encore à la guerre des tranchées de 1914,
malgré les leçons qu'ils auraient dû tirer de la mobilité de la campagne
éclair (le «Blitzkrieg») contre la Pologne, qui avait eu un immense
retentissement, sept mois plus tôt. Les excellents films d'actualité allemands
sur la guerre faisaient grand cas de l'emploi combiné de blindés, de
bombardiers en piqué et d'infanterie motorisée de la Wehrmacht. Pourquoi ne se
trouva-t-il personne du côté des Alliés pour les étudier ?
Pendant que la Pologne se faisait envahir, l'action de la Grande-Bretagne se
réduisit à lâcher des tracts au-dessus de l'Allemagne. La prétendue
toute-puissante armée française était installée derrière la Ligne Maginot
et ne faisait rien, permettant à l'Allemagne de ne laisser qu'une force
symbolique pour protéger son Mur occidental [la «ligne Siegfried»]. Et quand,
en 1944, les forces russes entrèrent en Pologne, à la poursuite des Allemands
qui battaient en retraite, et installèrent un régime à leurs ordres,
l'Angleterre jeta par la fenêtre la «garantie» de 1939 et la «Realpolitik»
prit la relève. La prétendue «garantie britannique de l'indépendance
polonaise» se révéla ce qu'elle avait toujours été : une tromperie.
LE DÉCROCHAGE DE LA GAUCHE
Il était naturel que le mouvement communiste, si fortement
infiltré et influencé par des activistes juifs, s'engageât dans une lutte
passionnée contre l'antisémitisme du national-socialisme. (Dans le monde
contemporain, on trouvera aussi des juifs inspirant et soutenant des campagnes
«antiracistes», et pour la même raison : en ligne avancée de défense pour
protéger les intérêts de la communauté juive.) Vu la longue implication du
parti communiste dans la lutte antifasciste et antinazie d'avant-guerre, il
semblait entièrement logique que les communistes, au début, accueillent
favorablement la déclaration de guerre britannique contre l'Allemagne.
Les communistes estimaient que l'Angleterre avait raison de prendre les armes.
Cependant, le parti communiste britannique négligeait le fait qu'entre-temps
l'Union soviétique était devenue une alliée provisoire de l'Allemagne, à la
suite du pacte germano-soviétique d'août 1939. Selon les termes de ce pacte,
l'Union soviétique acceptait de ne pas faire la guerre à l'Allemagne,
acceptait de fournir à l'Allemagne d'énormes quantités de matières
premières et de produits alimentaires de façon permanente (en fait, jusqu'au
21 juin 1941), acceptait de remettre à Hitler un certain nombre de réfugiés
allemands, acceptait le principe d'un partage de la Pologne entre l'Allemagne et
la Russie et recevait l'assurance que les États baltes seraient «considérés
comme partie intégrante de la sphère d'influence russe».
Après l'écrasement de la Pologne et son occupation à la fois par les armées
allemande et soviétique, Molotov publia une déclaration saluant la fin de
«cet état artificiel». La collaboration de Moscou avec les Allemands alla
même plus loin.
De nombreuses années plus tard, Jiri Pelikan, devenu entre-temps mon ami (voy.
les chapitres sur les Tchèques), était interviewé par la New Left Review
[Revue de la nouvelle gauche] britannique en janvier 1972. Pelikan dirigeait le
IUS (The International Union of Students) [Syndicat international des
Étudiants], de mon temps, et était membre du comité central du parti
communiste tchèque. Il fut arrêté par les Allemands pendant la guerre et,
après son évasion, il vécut clandestinement les quatre années suivantes en
Tchécoslovaquie. Voici ce qu'il avait à dire sur la période de 1939 :
Dès le début de l'invasion (c'est-à-dire l'occupation
allemande de la Bohême, en mars 1939 — note de Denis Hill) quand commença
la résistance, la politique russe nous consterna. Par exemple, je me rappelle
parfaitement le cas d'un ami. Il était bien plus âgé que moi et avait été
communiste depuis ses études à l'université en 1933 ; il était également
l'un des membres dirigeants du parti dans notre ville de Moravie. Quand il
reçut des instructions du Komintern, après l'occupation nazie, il fut
particulièrement ébranlé.
Même des messages signés de Gottwald en personne affirmaient que les soldats
allemands qui avaient envahi la Tchécoslovaquie étaient, en fait, des
prolétaires sous l'uniforme militaire et donc, en aucune façon, des ennemis de
classe ! Les véritables ennemis étaient la bourgeoisie tchèque dirigée par
Bénès et les ploutocrates américains et anglais. C'était la ligne officielle
du Komintern à l'époque. Je me souviens que mon ami refusa de transmettre ces
instructions aux membres du Parti.
Gottwald était le chef du parti tchèque, exilé à Moscou.
Après la guerre, il rentra dans son pays pour diriger les communistes tchèques
et, par la suite, devint le premier président communiste de la
Tchécoslovaquie. J'aurai l'occasion de reparler de Pelikan quand j'aborderai
les chapitres consacrés à la Tchécoslovaquie.
Au début de l'année 1940, l'Union soviétique annexa par la force les
républiques indépendantes de Lettonie, de Lituanie et d'Estonie. A peu près
au même moment, les Soviétiques s'emparèrent d'un gros morceau de la Roumanie
et y établirent la république soviétique de Moldavie. Vers la fin de 1940,
Molotov (en visite officielle à Berlin) consentit même à rapporter à Moscou
une proposition selon laquelle l'Union soviétique devrait rejoindre l'Axe ! Il
faut ajouter que le Kremlin déclina, par la suite, l'invitation.
Pendant la visite de Molotov à Berlin, interrompue par un raid aérien
britannique, Ribbentrop déploya tous ses efforts pour le persuader de rejoindre
l'Axe et de reconnaître que l'Angleterre était finie. Selon Staline, qui
répéta l'incident à Churchill, Molotov répliqua : «Si tel est le cas,
pourquoi sommes-nous dans cet abri et à qui appartiennent ces bombes qui
tombent sur nous ?»
En raison de la nouvelle politique soviétique de coopération avec le IIIe
Reich, la position d'avant-guerre des communistes anglais se retourna en
quelques semaines et, le 7 octobre 1939, le comité central du parti (qui se
nomme, à présent, le «Bureau national») publia une déclaration qui
affirmait : «La continuation de cette guerre n'est pas dans l'intérêt des
peuples d'Angleterre, de France et d'Allemagne […]. Cette guerre est un combat
entre des puissances impérialistes qui se disputent des profits, des colonies
et la domination du monde» (voy. appendice à 1939 — Le PC et la guerre
et, pour les détails, la bibliographie).
Ainsi, après une bévue initiale, les communistes parvinrent-ils à une
évaluation correcte de la guerre, celle d'un conflit impérialiste. Ils
voyaient juste, mais avec de fausses raisons. Le changement de politique
ne se produisit pas parce que les membres du parti s'étaient aperçus de leur
erreur. (On se rendrait compte par la suite que le seul membre qui s'opposa à
cette ligne, dès le début, fut l'Anglo-Indien Palme Dutt.) Le fait est que le
parti britannique reçut du Komintern, c'est-à-dire du parti communiste
soviétique, c'est-à-dire de Staline, l'instruction de changer de cap.
Cette interprétation est parfaitement corroborée par le parti communiste
britannique lui-même dans un rapport établi quarante ans plus tard, au cours
d'un congrès sur l'Histoire organisé par le parti communiste au sujet de la
volte-face de 1939 et publié sous le titre susmentionné. A partir de ce
document, il est évident qu'à cette époque le parti communiste n'était pas
un parti politique réellement indépendant. Au cours de la période
d'après-guerre et post-stalinienne, la plupart des communistes britanniques ont
pris leurs distances vis-à-vis de Moscou et peuvent prétendre jusqu'à un
certain point être un parti patriotique qui s'efforce d'inventer une conception
marxiste du monde propre à leur pays. Hélas, ce n'était pas le cas en 1939.
A deux reprises (en octobre 1939 et en juillet 1940), Hitler en appela
publiquement aux Britanniques pour arrêter la guerre sans que cela entraînât
de frais pour l'Angleterre. Une minorité d'Anglais, comprenant des communistes,
se prononcèrent en faveur d'une paix négociée. Vers la fin de l'année 1940,
la cellule de regroupement des renseignements (Mass Observation) [Institut de
sondage] du ministère de l'Intérieur donna sa conclusion : «La population ne
s'est jamais passionnée pour cette guerre avant son déclenchement et n'a
jamais atteint un haut niveau d'enthousiasme à aucun moment depuis son
déclenchement…» (M.O., dossier FR 568).
On a beaucoup critiqué la lenteur britannique pendant la période de la drôle
de guerre. L'administration n'arrangeait pas les choses : le style et le contenu
de la propagande du gouvernement avant l'accession au pouvoir de Churchill
étaient pathétiques. Certains efforts furent déployés par les milieux de
l'opposition pour promouvoir une campagne contre la guerre. Du début des
hostilités jusqu'à l'attaque allemande contre la Russie, il exista un
mouvement semi-légal contre la guerre. Le peuple britannique ne nourrissait
aucune querelle légitime contre la nation allemande. En raison du lavage de
cerveau (comme toujours) de l'ensemble de la population, c'est là un point de
vue qui est encore minoritaire.
Les communistes participèrent grandement au mouvement contre la guerre et ils
n'étaient pas seuls. Par exemple, quelque soixante-dix fédérations locales du
parti travailliste affichaient publiquement leur opposition à la guerre. Dans
les jours fiévreux de 1940, de nombreux députés travaillistes rebelles
faisaient circuler des notes proposant un moyen de sortir de la guerre. Certains
éléments de la droite s'activaient également pour proposer un règlement
négocié, car l'aile droite n'était, en aucune façon, unie dans la lutte
contre l'Allemagne. Une autre personnalité éminente était opposée à la
guerre et voulait l'empêcher de se poursuivre : c'était Lloyd George, qui
avait été premier ministre pendant la première guerre mondiale. Au Parlement,
il affirma que les offres de paix d'Hitler devaient être examinées
sérieusement.
En mars 1940, les communistes du Sussex tinrent un congrès du comté. A cette
occasion, Ernie Trory, l'organisateur local permanent, déclara : «Depuis plus
de six mois, les impérialismes rivaux d'Angleterre et de France, d'un côté,
et de l'Allemagne, de l'autre, se sont enfermés dans une lutte pour la
domination des marchés et des sphères d'influence…»
Plus loin dans son discours, M. Trory se mit à dresser la liste des
fédérations locales qui s'étaient déclarées contre la poursuite de la
guerre : les fédérations du parti travailliste d'Eastbourne et de Chichester,
les sociétés coopératives de Brighton et d'Eastbourne, le syndicat des
vendeurs et le «General & Municipal» de Brighton, les agents du CIS de
Brighton, le NUC (National Union of Clerks) [Syndicat national des employés de
banques] de Brighton et toute une gamme d'autres organisations telles que les
guildes coopératives, sans compter des branches syndicales plus petites à
travers le comté. On essaya d'obtenir le revirement de la Chambre de commerce
de Brighton contre la guerre, mais ce fut un échec.
Tout cela se produisit avant l'effondrement de la France qui aboutit à
l'expulsion des forces britanniques de l'Europe continentale. La chute de la
France et l'isolement de la Grande-Bretagne qui s'ensuivit ne firent rien pour
convaincre les gens de gauche que la guerre était justifiée. Le 21 juin
(1940), le parti communiste publia en hâte un tract national intitulé «Le
peuple doit agir». J'ai jeté un coup d'œil à ce texte aux archives de la
M.O. et la lecture en vaut la peine.
Ce tract exigeait le renvoi de Churchill et la formation d'un gouvernement
populaire pour négocier une fin à la guerre. Dans le numéro de novembre
(1940) du Labour Monthly [Le Mensuel travailliste], nous trouvons le
texte suivant de Palme Dutt :
Le mouvement grandissant de ceux qui s'opposent à la guerre s'exprime pour la première fois pour exiger la paix, la fin immédiate de la guerre et la convocation d'une conférence pour la paix…
Au printemps 1940, il y eut une vague d'arrestations massives
lorsque les étrangers furent rassemblés et internés. On procéda parfois avec
beaucoup de brutalité et nombre d'entre ces personnes furent détenues dans de
dures conditions. Rien de tout cela ne pouvait être publié à cette époque,
mais un livre, après la guerre, a décrit ces événements avec précision (voy.
Collar The Lot ! [Attrapez-les tous !], page de bibliographie). En même
temps, les autorités lancèrent une série d'actions contre ce qu'elles
appelaient «la peur et le découragement», dont la propagation devint un
délit.
L'organisme de sondages sociaux, la «Mass Observation», remit un rapport
secret hebdomadaire au ministère de l'Intérieur. J'ai eu accès à
quelques-uns de ces documents confidentiels. Ces rapports traitent du moral de
la population, de son degré de confiance envers le gouvernement, de ses
réactions devant les efforts de guerre, etc. Le tableau qu'ils révèlent est
sensiblement différent des «histoires radieuses» rapportées par les journaux
de l'époque.
Ce qu'on doit retenir de tout cela, c'est que toute activité politique normale
fut abolie après avril 1940 et la Chambre des communes devint une simple
chambre d'enregistrement destinée à avaliser les actions du gouvernement,
quelles qu'elles fussent. Dans «la guerre pour la démocratie», la démocratie
elle-même était suspendue. Le 9 mai 1940, le gouvernement émit une série d'
«Ordres du Conseil». C'est ce qu'on a appelé par la suite les Règlements de
la Défense.
Selon Ernie Trory, à l'époque organisateur du parti communiste dans le Sussex,
«devint un délit puni par la loi le fait de s'opposer à la guerre et d'en
appeler à la paix, aussi bien par écrit que verbalement, délit passible d'une
peine de sept ans d'emprisonnement. D'après ces règlements, des journaux
pouvaient être supprimés, des imprimeries fermées et même des duplicateurs
saisis» (voy. Imperialist War [La guerre impérialiste], répertorié
dans la bibliographie).
La campagne contre «la peur et le découragement» atteignit parfois des
sommets ridicules et beaucoup de personnes tombèrent sous le coup de cette loi.
Il y eut de nombreuses poursuites. Plusieurs milliers de personnes furent
condamnées à des amendes ou emprisonnées pour «défaitisme» ou
«propagation de rumeurs». A un certain moment, des civils contestataires
furent même menacés d'être traduits devant une cour martiale. Churchill
lui-même se sentit obligé d'écrire au ministre de l'Intérieur pour mettre en
question la sévérité d'une peine de cinq ans d'emprisonnement prononcée
contre une femme qui avait déclaré qu' «Hitler était un meilleur dirigeant
que Churchill» (Martin Gilbert, dans sa biographie de Churchill).
L'aspect le plus important et le plus significatif du mouvement contre la guerre
fut la campagne de la Convention du Peuple. Cette idée prit racine au cours de
l'été 1940 et une vigoureuse campagne fut lancée en vue d'obtenir un soutien
en faveur d'une conférence nationale (qui s'appellerait «La Convention du
Peuple») au mois de janvier suivant (1941). En cet hiver, la population était
lasse et craintive. Personne ne pouvait imaginer la fin des bombardements avant
que chaque ville anglaise ne fût détruite de fond en comble. Dans les abris
antiaériens et dans les usines, les communistes rassemblèrent des milliers de
signatures en faveur de la campagne pour la Convention.
La Convention du Peuple fit campagne pour une «Paix du Peuple». Ce slogan
avait des avantages. Il sauvait la face, car il ne suggérait pas de faire la
paix selon les conditions allemandes. Il restait dans la légalité, car il
affirmait avec insistance qu'il était contre Hitler. En définitive, 2 234
personnes assistèrent à la conférence, malgré la vive hostilité des cadres
du parti travailliste et des syndicats. L'organisme de sondages, le Mass
Observation, envoya une équipe sur les lieux de la conférence. Voici le compte
rendu qu'ils en donnèrent plus tard : «La Convention était pleine à craquer.
Un grand nombre d'individus ont aussi essayé d'y assister, mais il a fallu leur
refuser l'entrée. Le groupe d'âge dominant était de 25 à 35 ans, en grande
majorité d'origine ouvrière.»
La Convention adopta un programme en six points, mais la campagne
complémentaire qui avait été envisagée fut gravement atteinte par
l'interdiction du Daily Worker par le gouvernement. Les efforts des
communistes furent détournés en faveur d'une campagne pour sauver le journal.
Cinq mois plus tard, l'Allemagne envahissait l'Union soviétique et le parti
communiste décida, en définitive, de soutenir la guerre. La Convention
disparut et le mouvement contre la guerre fut trahi.
L'avocat de gauche, D.N. Pritt, en donna très franchement la raison. Il
écrivit plus tard :
Il est clair que la position de la Convention du Peuple a été profondément modifiée par la nouvelle tournure prise par les événements. La guerre tout entière était transformée, car chaque coup porté contre Hitler était un coup porté contre le fascisme … Nous avons rapidement décidé que continuer à travailler à la constitution d'un Gouvernement du Peuple … ne pouvait qu'entraver la victoire contre le fascisme.
Il y a là une logique qui m'a toujours déconcerté. Si
chaque «coup» porté contre Hitler devait être accueilli favorablement,
n'était-ce pas aussi le cas avant juin 1941 ? Si la guerre des Anglais avant
1941 était un conflit lancé par l'impérialisme britannique, cessait-elle de
l'être après juin 1941 ?
Certains communistes voudraient aujourd'hui désavouer la prise de position de
leur parti contre la guerre au cours des deux premières années parce qu'ils
croient que cela entre en contradiction avec le soutien fourni plus tard par le
parti en faveur de l'effort de guerre. Ce soutien fut total et enthousiaste et
il amena les communistes à abandonner la plupart de leurs attaques contre le
gouvernement de Churchill. La passion pour l'unité nationale fut poussée
jusqu'au point de douter de la possibilité d'une victoire travailliste en 1945
et de proposer, à la place, «un gouvernement travailliste et progressiste»,
avec même le soutien de libéraux et de conservateurs de gauche et fondé
principalement sur l'application des accords de Yalta.
C'est au cours de cette époque de soutien sans réserve à la guerre que je me
mis à fréquenter la Ligue des Jeunesses Communistes. Comme je l'ai déjà
signalé, je suis arrivé à la conclusion que la lutte contre l'Allemagne
était contraire aux intérêts vitaux de la nation britannique. Si cela était
vrai avant 1941, cela restait certainement vrai après 1941. Je ne m'en rendais
pas compte à l'époque mais je le comprends clairement aujourd'hui.
LE CHOIX DE LA NEUTRALITÉ
Ce qu'il faut bien comprendre quand on aborde cette question,
c'est que ce n'était pas une guerre que l'Allemagne voulait mener contre
l'Angleterre. Il existe une opinion largement répandue selon laquelle
l'Allemagne complotait la destruction de l'Angleterre et que, par conséquent,
il était absolument nécessaire pour les Anglais de se battre. Les faits
indiquent le contraire. Il est certain que l'Allemagne avait l'intention de
faire la guerre — mais non contre l'Angleterre. Si c'était inévitable, les
Allemands étaient prêts à se battre contre la France afin de protéger les
arrières allemands, mais seulement en guise de préliminaire à la véritable
cible : une campagne de conquête contre la Russie.
Une guerre contre la France n'était pas une fin en soi et, d'ailleurs, pour
l'opinion allemande, on pouvait même l'éviter. Jusque-là, le calcul était
correct. La France ne se serait pas risquée dans une guerre sans le soutien de
la Grande-Bretagne. Par conséquent, la décision britannique de s'y engager
entraîna la France par la même occasion. L'offensive de l'armée allemande
contre la France en 1940 n'était pas un acte de vengeance — elle était
destinée à neutraliser la France. C'est ce qu'elle réussit à faire, de
manière très efficace.
Les Anglais ont une vue plutôt égocentrique et croient pour la plupart que
l'ensemble du conflit 1939-1945 s'est réduit essentiellement à une épreuve de
force entre les Anglais et les Allemands. L'engagement de l'Angleterre avait
certainement d'énormes conséquences, mais, après le milieu de l'année 1941,
il était devenu secondaire dans la politique de guerre allemande, et ce furent
les États-Unis et l'Union soviétique qui fournirent les effectifs qui
écrasèrent l'Allemagne. Formulons les choses autrement : sans les État-Unis,
l'Angleterre aurait-elle pu être davantage qu'un agacement destructeur pour
l'Allemagne ? Il n'est pas du tout concevable que l'Angleterre seule aurait pu
monter une opération comme celle du Débarquement.
Mais sans l'engagement britannique, il n'y aurait certainement pas eu
d'engagement américain. Ne fût-ce que pour une raison d'ordre pratique, à
savoir que les États-Unis n'auraient pas pu combattre l'Allemagne sans utiliser
le Royaume-Uni comme base. Ainsi la Russie se serait-elle battue seule. Il est
tout à fait vraisemblable que la guerre germano-soviétique se serait terminée
dans une impasse et par une paix de compromis, fondée sur la conservation par
l'Allemagne d'une partie, au moins, du territoire soviétique conquis. Il semble
qu'en 1942-1943 Staline ait très sérieusement envisagé une sorte
d'arrangement de paix.
La participation américaine — une garantie de la défaite ultime de
l'Allemagne — ne pouvait que renforcer la résolution soviétique de continuer
à combattre jusqu'à ce que les Anglo-Saxons attirent la force allemande vers
l'Ouest. Le résultat ultime de cette guerre fut d'enlever à l'Angleterre et à
l'Allemagne leur rang de premières puissances et de les remplacer par
l'Amérique et la Russie. C'est pourquoi l'équilibre des forces mondiales a
été complètement modifié par l'engagement britannique dans la guerre.
J'ai dit plus haut que l'Angleterre s'était engagée dans ce qui n'aurait été
autrement qu'«une guerre purement germano-soviétique», et je le dis parce que
l'intention de l'Allemagne, avant tout et toujours, était une épreuve de force
avec l'Union soviétique. Hitler n'avait jamais voulu se battre contre
l'Angleterre et Mein Kampf est parfaitement clair là-dessus. Si son
intention avait été de s'en prendre à la Grande-Bretagne, il ne fait aucun
doute qu'il se serait doté d'une flotte puissante et d'une force aérienne de
longue portée. Il ne fit ni l'un ni l'autre. Il est tout à fait vrai qu'il y
avait certains éléments en Allemagne qui désiraient une guerre avec
l'Angleterre ou qui la jugeaient inévitable, mais ce n'était pas l'opinion
d'Hitler.
Il y a là une merveilleuse ironie. Franklin D. Roosevelt, avec qui Churchill
entretenait une relation servile, était l'ennemi déclaré de l'Empire
britannique. Du début à la fin, Roosevelt s'employa à affaiblir puis à
détruire cet empire. Hitler, au contraire, était un grand admirateur de
l'Empire britannique et, à plusieurs reprises, il offrit l'envoi de troupes
allemandes pour contribuer à son maintien, sur la base de compensations
réciproques. Par là, il laissait entendre que, si l'Angleterre respectait le
droit de l'Allemagne à posséder des colonies russes, alors, lui, Hitler,
accepterait l'énorme empire mondial britannique.
POURQUOI L' ALLEMAGNE SE TOURNA CONTRE L' OUEST
Il me semble que, quels que soient les sentiments,
nationalistes ou antiallemands ou antinazis, du lecteur, une évidence s'impose
: le lancement d'une guerre contre l'Allemagne a constitué une erreur
désastreuse de la part des Anglais. En nous attaquant à l'Allemagne, nous
avons eu les yeux plus gros que le ventre et nous nous sommes fait évincer par
les Russes et les Américains.
Il en est qui soutiennent qu'il était nécessaire de nous opposer à
l'expansion allemande. Pourtant les objectifs de l'Allemagne étaient clairement
orientés vers l'Est et ne menaçaient pas directement le Royaume-Uni. Les
actions allemandes contre l'Europe occidentale furent, à chaque fois, dictées
par le fait que l'alliance franco-anglaise avait déclaré la guerre à
l'Allemagne. L'occupation provisoire de certains pays européens de l'Ouest
était une nécessité du point de vue allemand. Par exemple, la Norvège devait
être occupée pour empêcher les Anglais de le faire.
Les troupes britanniques et françaises débarquèrent en Norvège dans les
heures qui suivirent l'arrivée de l'armée allemande. Il y avait une
explication très simple à cette riposte «rapide». On fit beaucoup de
scandale, hypocritement, à propos du comportement atroce des Allemands qui
violaient la neutralité norvégienne. A l'époque, il ne vint pas à l'esprit
de la plupart des gens de se demander comment l'Angleterre (connue pour être
lente à la détente) avait pu être en mesure de faire débarquer des troupes
aussi rapidement.
La vérité est que les Allemands s'étaient mis en mouvement pour prévenir une
invasion anglo-française de la Norvège. Dans ce but, des troupes
britanniques et françaises étaient chargées à bord de bateaux de transport,
au large de l'Écosse, au moment précis où des unités allemandes
d'avant-garde débarquaient en Norvège. Si les unités alliées étaient
parties 48 heures plus tôt, l'histoire aurait stigmatisé les Alliés comme les
agresseurs et les Allemands auraient été regardés comme des libérateurs.
Plus rapide, l'ennemi devança les Alliés. A ce propos, les Britanniques
avaient aussi envisagé d'envahir la Suède, restée neutre, en vue
d'intercepter les minerais suédois fournis à l'Allemagne. A un moment donné,
on envisagea sérieusement d'envahir et d'occuper la République d'Irlande. Plus
tard dans la guerre, l'Angleterre envahit également et occupa l'Islande,
restée neutre, les Açores (portugaises) restées neutres, la Syrie (française
sous le gouvernement de Vichy), restée neutre, et l'Iran, resté neutre —
pour ce dernier cas, dans le cadre d'une opération en commun avec l'URSS.
Voilà ce qui s'appelle la «morale» et les «droits des petites nations»…
Au cours de la guerre-éclair de mai 1940, l'Allemagne pénétra aux Pays-Bas,
en partie pour contourner la Ligne Maginot et prendre ainsi dans une nasse les
troupes françaises et britanniques en Belgique. Cependant, il y avait une
raison subsidiaire et tout aussi nécessaire qui la forçait à agir ainsi,
c'était la crainte de voir les forces anglo-françaises menacer la Ruhr.
C'était une peur bien fondée ; les responsables militaires anglo-français
avaient bel et bien discuté de la possibilité de pratiquer une percée à
travers la Belgique restée neutre.
En ce qui concerne la Yougoslavie et la Grèce, une action allemande était
nécessaire parce que l'Italie avait impétueusement attaqué la Grèce, à la
grande colère d'Hitler. L'Italie s'enlisa vite, se trouva en difficulté et les
Britanniques s'engagèrent allègrement dans la région. Hitler avait besoin de
faire passer des troupes à travers la Yougoslavie pour atteindre la Grèce. Des
bases aériennes britanniques en Grèce auraient représenté un désastre pour
l'approvisionnement en pétrole de l'Allemagne, depuis la Roumanie toute proche.
Les champs pétrolifères de Ploesti fournissaient la moitié des besoins de
l'Allemagne.
LE SOUTIEN DE L' EUROPE À L'ALLEMAGNE
Une fois la guerre en marche, il est un aspect de la question
que le peuple britannique minimisa : le fait que l'Allemagne réussit à
rassembler une partie substantielle de l'opinion publique européenne autour de
ce qui allait s'appeler la croisade contre le bolchevisme. Cela arrangeait
Whitehall de représenter une Europe en train de gémir sous la botte allemande.
A en croire les films tournés pendant la guerre (et après la guerre), les
peuples occupés furent unanimes dans leur résistance à la tyrannie. Et ainsi
de suite… En réalité, la situation était un peu plus compliquée.
L'antinazisme ne devrait pas nous aveugler au point de ne pas voir que
l'Allemagne réussit à se concilier de larges parties de l'Europe occupée. La
«résistance» dans l'Europe occupée par les Allemands se réduisait à
peut-être 5 % de la population et nous conduisit à ce qu'on appelle
aujourd'hui le «terrorisme», c'est-à-dire à des assassinats, au lancement de
bombes dans les lieux publics, etc. Le langage des forces d'occupation
allemandes employé pour parler de ces terroristes est — constatation gênante
! — presque mot pour mot identique au langage de l'armée britannique au sujet
de l'IRA.
La plupart des populations occupées étaient hostiles aux groupes de
résistance, baissaient la tête et continuaient à se rendre à leur travail et
à collaborer avec les autorités d'occupation. Le feuilleton comique Allo,
Allo [dont l'action se situe en France occupée] n'est pas une pure fiction.
C'était le cas en Belgique, en France, en Hollande, en Norvège, etc. C'était
également le cas en Bohême, où Londres craignit que les Allemands
n'obtiennent une forme de soutien après la mise en œuvre par Heydrich de
certaines réformes sociales. C'est la raison pour laquelle Londres expédia à
Prague une équipe de choc de terroristes pour assassiner Heydrich,
«gouverneur» de Bohême.
Partout en Europe, la fonction publique locale, la poste, les forces de police
locales, les maires et autres dignitaires, ainsi que l'industrie en général
— tout continua à fonctionner normalement. Le Danemark occupé par les
Allemands, par exemple, garda son roi et son parlement et même organisa des
élections générales au milieu de la guerre, en 1943.
A travers l'Europe, les bars et les hôtels faisaient de bonnes affaires, les
filles sortaient avec des soldats allemands et des centaines de milliers
d'hommes s'engagèrent comme volontaires dans la Waffen-SS. Par exemple,
cinquante mille hommes en provenance de la minuscule Hollande, vingt mille de la
France, quarante mille de la Belgique, douze mille des petites populations du
Danemark et de la Norvège, plusieurs milliers de Lettonie, une division
musulmane tout entière de Yougoslavie, etc. Au total, un demi-million de
volontaires en provenance d'un large éventail de pays. On trouvera tous les
détails concernant ces contingents étrangers dans l'ouvrage de David
Littlejohn, The Patriotic Traitors [Les Traîtres patriotes], Heinemann,
1972.
En complément de ceux qui s'engagèrent dans la Waffen-SS, plusieurs milliers
d'autres se portèrent volontaires pour un travail auxiliaire, comme ouvriers du
bâtiment dans «l'Organisation Todt», ou pour renforcer le personnel affecté
à la défense antiaérienne, etc. et des centaines de milliers de Polonais, de
Français, de Lettons, de Slovaques et de Croates entrèrent dans les forces
auxiliaires de la Police. Il ne faudrait pas oublier non plus que deux millions
de citoyens soviétiques choisirent de servir dans la Wehrmacht ou dans des
unités auxiliaires de la Wehrmacht. L'une des erreurs les plus graves commises
par les Allemands fut de se comporter si mal en Russie qu'ils perdirent la
chance de recruter des millions de Russes supplémentaires.
Peu de gens sont conscients qu'il y eut, en fait, plus de non-Allemands que
d'Allemands dans la Waffen-SS. Il se peut que l'idéologie ait joué un rôle
dans la guerre si nous considérons que bon nombre de ces volontaires
s'engagèrent par idéalisme. Sous la pression que constituait la pénurie de
main-d'œuvre en temps de guerre, la Waffen-SS cessa d'être le corps d'élite
allemand d'origine pour devenir, à la place, le prototype d'une armée
européenne. Une étude détaillée de cette question signale ceci :
Au début de la seconde guerre mondiale, le nombre de non-Allemands servant dans les rangs de la Waffen-SS était négligeable ; à la fin, les étrangers étaient bien plus nombreux que les Allemands d'origine. Des 38 divisions SS qui existaient en 1945, aucune n'était composée entièrement d'Allemands d'origine et 19 comprenaient, en majorité, du personnel étranger (George Stein, The Waffen-SS, Cornell U.P.).
Et il ne s'agissait pas simplement là de forces symboliques.
Pour la plupart, ces soldats se battirent vaillamment et correctement, et
obtinrent de nombreuses décorations pour leur bravoure (on trouvera des
détails dans The Patriotic Traitors de David Littlejohn — voy. la
bibliographie).
C'est une erreur courante de croire que l'Allemagne s'est mise à envahir des
pays seulement pour le plaisir de faire le mal, ou parce que cela faisait partie
d'un plan d'ensemble pour dominer l'ensemble de l'Europe. Une école de pensée,
à ce moment-là (et cela continue aujourd'hui), affirmait que l'Allemagne
travaillait à une sorte de projet et de calendrier pour la conquête de
l'Europe.
En fait, dans une large mesure, les Allemands réagirent simplement à une suite
d'événements qui s'enchaînaient les uns aux autres et qu'ils ne maîtrisaient
pas tous. Les différentes invasions et occupations furent, pour la plupart,
décidées en fonction des nécessités du moment. Jouer au jeu de l'histoire
«Que se serait-il passé si ?» est toujours captivant mais toujours impossible
à prouver. Cependant, il paraît extrêmement probable que, si l'Angleterre ne
s'était pas engagée dans la guerre, l'occupation par l'Allemagne de la
Hollande, du Danemark, de la Norvège et de la Grèce n'aurait pas eu lieu.
ENIGMA : L'ULTRA SECRET
Tout au long de la guerre, un cercle limité de gens «au
courant» (et, en tout premier lieu, Churchill lui-même) déchiffrait la
plupart des messages radio allemands. Au moment de la Bataille d'Angleterre,
seuls les signaux de la Luftwaffe pouvaient être déchiffrés, mais, en
l'espace d'un an environ, les Anglais furent également en mesure de déchiffrer
les signaux de l'armée et de la marine allemandes. Ce fait, le code connu sous
le nom d'«Ultra secret» (c'est-à-dire l'interception et le décodage des
codes du système allemand «Enigma») fut caché pendant trente-cinq ans.
L'unité d'interception était basée à Bletchley Park et, se développant
après la guerre, finit par devenir le célèbre «GCHQ» [Grand quartier
général du chiffre] de Cheltenham.
Le «déchiffrage» britannique de nombreuses communications radio codées
allemandes nous mettait au courant des intentions et des possibilités
allemandes. Naturellement, la découverte ne fut pas dévoilée, car elle aurait
renseigné l'ennemi et seul un nombre infime de personnes connaissaient la
vérité. Quant à savoir si ces renseignements inestimables étaient
correctement exploités, c'est une autre question, et il est vraisemblable que
non. Le secret était tel que la plupart des militaires ne furent pas mis au
courant.
Le flot réel de renseignements en provenance d'«Ultra» ne commença à
circuler qu'à partir du milieu de 1940. Même à ce moment-là, il ne révéla
pas l'étourdissante vérité : à savoir que l'Allemagne s'était battue
pendant la première partie de la guerre avec une mobilisation seulement
partielle. Ce ne fut qu'après Stalingrad (au début de 1943) que les Allemands
commencèrent à se mobiliser totalement, mais à ce moment-là il était trop
tard. La production allemande d'armement atteignait réellement son apogée en
[juillet] 1944. Ce n'est qu'à partir du milieu des années soixante-dix que
tout ceci fut révélé (voy. The Ultra Secret, du Group Captain
[Colonel] Winterbotham, dans mes pages de bibliographie). Le résultat de
cette révélation est que toute histoire de la guerre publiée avant 1974 a
probablement besoin d'être révisée.
Cependant, l'honnêteté exige de dire que la connaissance que nous avions
acquise n'était pas toujours complète. Et puis, pour protéger le secret, un
grand nombre de renseignements n'étaient pas communiqués même aux officiers
supérieurs de l'armée. Ainsi, par exemple, les stratèges britanniques
trouvèrent le moyen de faire descendre les parachutistes d'Arnhem au beau
milieu d'une division SS en plein centre de la Hollande, en parfaite ignorance
de l'emplacement de cette division, avec pour résultat de lourdes pertes pour
les Britanniques.
Cependant, il est clairement établi, à présent, que Churchill savait que la
«menace» d'invasion de 1940 n'était pas un événement tout à fait probable,
car il connaissait les multiples difficultés des stratèges allemands. Il
savait également que la condition essentielle pour l'Allemagne, c'était
d'obtenir la suprématie aérienne. Cela ne signifie pas que la peur de
l'invasion n'était pas largement répandue. A la fois le cabinet et les
officiers d'état-major (sans parler des hommes de troupe et des civils)
étaient convaincus que le péril était imminent.
De la même façon, la plupart des militaires allemands s'affairaient aux
préparatifs. Des centaines de barges furent rassemblées à travers l'Europe et
envoyées dans les ports français et belges. De nombreuses compagnies
allemandes participaient à la programmation, à l'entraînement et au
rééquipement. Ils pensaient, eux aussi, que l'invasion devait avoir lieu. Tout
cela constituait une supercherie nécessaire pour tromper les Russes. C'est
pourquoi le projet d'invasion du Royaume-Uni ne fut jamais abandonné
techniquement — officiellement, il ne fut que différé.
Au printemps de 1941, le rassemblement de troupes allemandes en Pologne
commença à être connu des Russes. Il semble que Moscou était persuadé
qu'Hitler allait tenter une invasion de l'Angleterre. Finement, les Allemands
prétendirent que le déplacement de troupes dans le périmètre de l'Europe de
l'Est répondait à un plan fallacieux destiné à abuser les Britanniques.
Selon un processus de double langage, les Russes furent amenés à penser que
les Allemands «faisaient semblant» de se mobiliser contre la Russie tandis
qu'en réalité ils se préparaient à donner le coup de grâce à l'Angleterre.
Cette affaire devient confuse, mais pensons-y quelques instants.
A partir de décembre [1940], les services de renseignements de l'armée
britannique étaient capables de déchiffrer les signaux des services de
renseignement de l'armée allemande. Un peu plus tard, par une autre source, les
Britanniques parvinrent à se procurer un double de la directive d'Hitler
intitulée «Opération Barbarossa» (l'invasion de la Russie) émise le 18
décembre et un enregistrement de sa conférence d'état-major du 9 janvier
[1941] au cours de laquelle il exposait plus avant la campagne de Russie en
perspective (pour de plus amples détails sur ces questions, voy. Churchill's
War de David Irving).
Il faut dire, et ceci est un point délicat, que «l'heure de gloire de
l'Angleterre» fut, jusqu'à un certain point, un peu une supercherie. Cette
déclaration contrariera certaines personnes. La légende d'un combat loyal
entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne, dans lequel l'Angleterre résista seule
contre un ennemi beaucoup plus fort, est un souvenir très précieux. Il
possède un charme spécial que le temps ne diminue pas. C'est de là qu'a été
tissée l'étoffe de la légende populaire britannique.
Pourtant, en réalité, ce ne fut pas aussi simple. Les Allemands proposèrent
une solution de paix et ils conduisirent la bataille d'Angleterre avec beaucoup
de graves problèmes qui nuisirent à leur efficacité. Leurs chasseurs
n'avaient du carburant que pendant quelques minutes pour survoler l'Angleterre ;
ils ignoraient le radar ; et leur meilleur chasseur (le ME 109) n'égalait pas
le Spitfire. En définitive, ils ne pouvaient pas détruire la RAF. Aucune
invasion n'était donc possible.
Churchill utilisa la peur largement répandue de l'invasion pour consolider son
pouvoir. Il s'en servit pour essayer d'attirer l'Amérique dans la guerre. Il
repoussa l'offre allemande de faire la paix — rejet qui ne fut pas même
discuté par le cabinet britannique, sans parler du peuple britannique. C'est ce
qu'a clairement établi John Mackintosh, dans son livre The British Cabinet
System [Les mécanismes du cabinet britannique]. Churchill utilisa la peur
de l'invasion pour justifier les attaques de la RAF contre les villes
allemandes. Celles-ci ne furent pas très importantes au début ; elles étaient
menées par un nombre limité de bombardiers ne transportant qu'une cargaison
limitée de bombes.
Cependant, elles portèrent un sérieux coup au prestige d'Hitler. L'espoir
était que cela inciterait la Luftwaffe à détourner ses attaques des cibles
militaires vers le bombardement des villes anglaises en guise de représailles.
La ruse réussit. La Luftwaffe commit l'erreur d'abandonner ses attaques de 1940
sur les radars britanniques, les usines d'aviation et les terrains d'aviation de
la RAF. En réponse à une attaque de la RAF sur Berlin, la Luftwaffe fut
lancée contre Londres. La population se rassembla autour du gouvernement
britannique, c'est-à-dire autour de Churchill.
Pendant la guerre, il s'est raconté beaucoup de mensonges. L'affirmation
d'Hitler selon laquelle «il combattait le bolchevisme» était fausse.
Assurément, Hitler était anticommuniste, mais il se serait de toute façon
battu contre la Russie, même si les Tsars s'étaient encore trouvés sur le
trône, parce qu'il avait besoin de «l'espace vital» russe. Il est vrai que la
guerre avait effectivement des connotations idéologiques. Une invention utile.
En fait, la plupart des gens se battaient simplement «pour leur pays». Pour la
majorité, la guerre était menée pour ce qui apparaissait comme la défense
des intérêts nationaux respectifs. Ni plus ni moins.
J'ai cherché à savoir s'il y avait eu une justification quelconque à faire la
guerre contre Hitler en raison de sa politique étrangère. Pour certaines
personnes, la question est hors de propos. Elles estiment qu'Hitler devait être
combattu pour des raisons allemandes internes. C'est-à-dire qu'elles
considèrent que les affaires intérieures du régime justifiaient une
intervention extérieure. L'insistance des ennemis politiques de gauche du
Reich, les pressions du lobby juif et la politique instinctive traditionnelle du
ministère des Affaires étrangères britannique se combinèrent harmonieusement
pour entraîner l'Angleterre dans une guerre inutile et ruineuse.
Les partisans de la guerre contre l'Allemagne insistaient sur le fait que le
NSDAP était devenu le seul parti politique légal. Ils dénonçaient la
répression contre les opposants. Ils mettaient en lumière le fait que les
syndicats allemands avaient perdu leur indépendance et avaient été absorbés
dans un «Front du travail». Les juifs concentraient leurs critiques sur la
discrimination exercée contre la communauté juive allemande.
Tous ces arguments m'apparaissent éminemment dangereux.
En effet, ils signifient qu'au nom d'un groupe quelconque d'intérêts
particuliers anglais, il est permis de plonger la nation dans une guerre de
destruction suicidaire. Nous serions alors en présence d'un «lobby»
domestique l'emportant sur le bien-être de l'ensemble de la nation.
Ce n'est pas une façon défendable de choisir une politique étrangère. A tout
prendre, l'Allemagne avait le gouvernement qu'elle voulait. Hitler était
extrêmement populaire et le régime national-socialiste bénéficiait d'un
soutien massif : la majorité des suffrages aux élections de 1933 et bien
davantage au cours des années suivantes, comme chaque plébiscite le montra.
Va-t-on vraiment nous raconter que des pays extérieurs (comme l'Angleterre)
avaient le droit de faire la guerre pour abattre un tel régime ? Il ne faut pas
s'étonner si le peuple allemand s'est battu jusqu'au dernier souffle !
N'aurions-nous pas fait de même si un quelconque pays étranger avait essayé
de se mêler de notre gouvernement intérieur ?
Cela signifie que si nous n'approuvons pas les affaires intérieures d'une autre
nation, alors nous pouvons employer la force pour vaincre cette nation. C'est
accepter la doctrine Brejnev, discréditée, de «la souveraineté limitée»,
par laquelle l'Union soviétique revendiqua le droit d'intervenir dans les
affaires tchèques en 1968. De la même façon, nous accepterions le droit pour
l'Oncle Sam de prendre position chaque fois qu'un pays d'Amérique latine
choisit un gouvernement modérément libéral.
Oh, non ! dit le critique libéral ou de gauche. Ce n'est pas du tout ce que je
voulais dire.
Vraiment ?
Je suggère que ceux qui réclament une intervention extérieure (contre un
régime qu'ils désapprouvent) n'en ont pas vraiment mesuré toutes les
implications.
Que se passerait-il si Washington décidait d'intervenir contre un éventuel
État ouvrier en Grande-Bretagne ? Au moment où j'écris [1988], la
Grande-Bretagne est dirigée par une dictature d'une minorité de droite, élue
par le quart de la population et elle a pris des mesures qui divisent gravement
la population et qui indignent profondément l'ensemble de la nation. Même
ainsi, désirons-nous vraiment qu'une intervention extérieure vienne à notre
secours ? De Washington ou de Moscou ?
A ceux qui prétendent que nous avions une obligation morale de combattre un
régime néfaste, c'est-à-dire le système national-socialiste, à ceux-là je
réponds : balivernes. Les nations ne partent pas en guerre parce que les gens
n'aiment pas le système politique de leur voisin. Aucune personne saine
d'esprit ne suggérerait que, si nous n'aimions pas la façon dont le Pakistan,
la Corée ou la Turquie gèrent leurs affaires, nous devrions en conséquence
nous battre contre eux.
L'Angleterre s'est-elle battue pour les droits des petites nations ? Cela ne
sied guère à «l'entreprise Grande-Bretagne», qui avait colonisé une si
grande partie du monde et qui, en 1939-1940, abandonna la Tchécoslovaquie, la
Pologne, la Lituanie, la Lettonie, l'Estonie, et ainsi de suite… Elle
défendrait la démocratie ? Une plaisanterie ! Avant, pendant et après la
guerre, l'Angleterre n'a guère cessé de faire des affaires avec des régimes
fascistes.
Second extrait :
LA NATION PARIA
Il était inévitable que, dès l'instant où je partais à
la découverte de l'Allemagne, je me mette à réfléchir sur le problème
allemand. Pendant les années 1930 la question en a tourmenté beaucoup. Le
problème était celui d'une Allemagne surpeuplée qui avait besoin de
s'étendre, d'une nation aspirant ardemment à unir tous les germanophones. Ce
problème doit se poser avec encore plus d'acuité aujourd'hui. Une partie de
l'Allemagne est enfermée dans les camisoles jumelles que constituent la CEE et
l'OTAN et elle est coupée de ses compatriotes. Les germanophones sont plus
divisés que jamais.
Il existe, à présent [1988], trois États purement germanophones : la
République fédérale (l'Allemagne de l'Ouest), l'Autriche et la République
démocratique allemande (l'Allemagne de l'Est). S'ajoutent à cela quelques
millions d'Allemands échoués en Pologne et en Roumanie, et même un million
environ en Russie. A mon avis, cet état de choses n'est que provisoire. Tôt ou
tard, la question de la réunification de l'Allemagne sera de nouveau
d'actualité. Il existe aussi, mais probablement sans que cela entre en ligne de
compte, le problème de la Suisse qui, elle-même, comprend deux tiers de
germanophones.
Après la première guerre mondiale, tandis que l'Allemagne était faible et
épuisée, les Polonais s'emparèrent de différentes parties du territoire
allemand et un état de guerre non déclarée exista pendant dix ans et plus
entre les deux pays. La frontière allemande était défendue par des «Corps
Francs» volontaires, essentiellement des milices privées, puisque l'armée
officielle allemande avait été limitée par le Traité de Versailles. Les
Polonais, qui étaient expansionnistes, s'emparèrent d'une portion de la
Lituanie et saisirent aussi une grande partie de l'Ukraine après avoir vaincu
la Russie au cours de la guerre de 1920. A l'époque de Munich, en 1938, ils
s'en prirent à leurs voisins prostrés, et slaves comme eux, les Tchèques, et
s'octroyèrent la zone de Teschen de cette malheureuse république sans
défense. En l'espace de vingt ans, la Pologne doubla son territoire.
Pendant des années, l'Allemagne resta faible et prostrée, après l'armistice
de 1918. Les Français en profitèrent à fond. L'Allemagne fut en butte à
d'innombrables affronts, insultes et provocations. Non seulement les Français
insistèrent pour que l'Allemagne reconnût qu'elle était responsable de la
guerre, mais ils organisèrent un boycottage diplomatique de l'Allemagne dont
ils firent une nation paria. Les Français influaient sur un groupe d'États
mineurs : la Pologne (qui s'empara illégalement de la Silésie), la
Tchécoslovaquie, la Lituanie (qui s'empara illégalement de Memel) et la
Belgique (qui s'empara de la zone d'Eupen), pour les inciter à agacer et à
froisser la fierté allemande.
Les troupes françaises d'occupation se conduisirent souvent avec brutalité et,
en de nombreuses occasions, envahirent le territoire allemand bien au-delà de
la zone d'occupation convenue. A une époque ultérieure, elles occupèrent par
la force la totalité du bassin industriel de la Ruhr, paralysant ainsi
l'ensemble de l'économie allemande. Les Allemands répondirent par la
«résistance passive». Les Français ripostèrent par la loi martiale, par des
prises d'otages, par des exécutions sommaires de grévistes et par un règne de
terreur apporté par les troupes coloniales [censuré].
Des mesures françaises furent directement responsables de l'inflation
catastrophique qui détruisit l'économie allemande. Non contents de tout cela,
les Français s'employèrent activement à prendre des mesures pour séparer du
Reich la Sarre, la Rhénanie et même la Bavière. Pendant toutes ces années,
les Français se comportèrent avec stupidité et avec malveillance. Eux-mêmes
peuple [censuré], ils étaient résolus à réduire l'Allemagne à un
niveau de prostration.
D'innombrables exemples ont été avancés par différents historiens,
l'Américain Eugene Davidson entre autres. La plupart de ces incidents sont
inconnus des lecteurs britanniques d'aujourd'hui mais, en les replaçant dans
leur contexte, il n'est pas difficile de comprendre le ressentiment allemand.
Aussi est-il d'autant plus remarquable qu'à la suite de l'armistice français
de 1940 les Allemands traitèrent les Français vaincus avec une relative
indulgence.
LA RECONSTRUCTION DE LA PATRIE
L'Allemagne, sous Hitler, entama un long processus pour
défaire les conditions du diktat de Versailles. Les objectifs à long terme que
recherchait Hitler étaient clairement définis dans Mein Kampf. Il y
avait trois buts principaux : a) rétablir l'indépendance allemande en
supprimant les restrictions du Traité de Versailles ; b) rassembler en une
seule nation tous les germanophones ; et c) créer un nouvel empire allemand
dans les territoires limitrophes de la Russie.
Hitler rejeta la politique des colonies d'outre-mer préconisée par le Kaiser.
Avant 1914, l'Allemagne avait des colonies en Afrique occidentale, en Afrique
orientale, en Nouvelle-Guinée, en Chine et dans diverses îles du Pacifique.
Hitler fit remarquer à quel point ces possessions avaient été facilement
confisquées à une Allemagne incapable de les protéger. Il préconisait
d'établir dans des territoires voisins des colonies qui ne pourraient pas être
soumises à un blocus extérieur ni à une menace militaire.
Hitler n'était pas le seul à rechercher l'autonomie. On doit toujours juger
les opinions en les replaçant dans le contexte de leur époque. Hitler avait
été profondément marqué par le blocus de l'Allemagne entre 1914 et 1918 ;
celui-ci avait engendré beaucoup de privations, un nombre non négligeable de
pertes civiles ainsi qu'une pénurie de matières premières qui avait paralysé
l'Allemagne.
Après cette guerre, quand la Grande Dépression balaya le monde et que le
commerce international s'effondra, nombre de nations virent leur unique salut
dans l'autarcie ; il s'agissait de devenir autonome et ne plus dépendre des
importations en produits alimentaires ou en matières premières. Hitler devint,
de la même façon, obsédé par cette indépendance et affirma qu'autrement
l'Allemagne ne survivrait pas.
Quand cette peur s'associa à la croyance en la supériorité intrinsèque de sa
race par rapport aux Slaves et aux juifs, il ne devint plus du tout illogique de
préconiser la conquête et la colonisation des territoires slaves de l'Est,
producteurs de céréales et riches en minerais. L'idéologie de la race se
fondit ainsi harmonieusement avec ce qui apparut comme une nécessité
économique.
En ce qui concerne le principe même de la colonisation, la question de
moralité n'entrait pas en ligne de compte. A cette époque, beaucoup d'autres
pays avaient des colonies.
Aucune de ces colonies n'avait été acquise pacifiquement. Il avait été
nécessaire de chasser ou de soumettre les occupants précédents, ce qui est
exactement ce qu'avaient fait l'Angleterre, la France, la Belgique, le Portugal,
la Hollande, l'Italie, la Russie, le Japon et (pour ce qui concernait les
Peaux-Rouges) les États-Unis d'Amérique. Pour l'Allemagne, s'emparer de
l'Ukraine, par exemple, n'était pas intrinsèquement très différent sur le
plan de la morale. Inutile de dire que les habitants de l'Ukraine, de la Russie
et de la Pologne ne partageaient pas le point de vue allemand… et, par
conséquent, la guerre avec les nations slaves devenait inévitable à un moment
ou à un autre. Quant à savoir si la logique économique de l'Allemagne était
saine, c'est une autre question qui demanderait à être discutée ailleurs. Le
point ici est de savoir si tout cela était le moins du monde l'affaire de la
Grande-Bretagne. Je crois que ce n'était pas le cas. Cependant, j'ai appelé
l'attention sur le fait que, traditionnellement, l'Angleterre a toujours
fait la guerre contre une nation forte qui émergeait en Europe.
En ce qui concerne le désir de l'Allemagne de conquérir des colonies, on ne
doit pas voir ces questions à la lumière des comportements des années
1980 vis-à-vis du colonialisme et d'une idéologie à la mode selon laquelle «toutes-les-races-sont-égales».
Il faut évaluer les choses en les replaçant dans le cadre des idées et des
comportements en cours dans les années 1930.
C'est une erreur courante faite par beaucoup de gens que d'essayer d'observer le
passé à travers la façon de penser d'aujourd'hui. De toute façon, en ce qui
concerne les normes établies, il y a des «vogues», qui ne font que passer. Ce
qui était acceptable (ou inacceptable) pour le code moral de l'époque
victorienne était très différent de ce qui était convenu un siècle ou deux
plus tôt.
Aujourd'hui, il existe toute une génération de jeunes qui sont pétris de
toutes les croyances «justes» chéries par le libéralisme à la mode. Vous
voyez ce que je veux dire : ils sont anticolonialistes, antiracistes,
antisexistes et anti je ne sais quoi d'autre encore. N'ayant pas le sens de la
perspective historique, cette génération a atteint sa maturité dans les vingt
dernières années et ne sait que ce que lui ont appris des professeurs «dans
le vent» et «progressistes». C'est pourquoi ces personnes ont une faible
notion de la tradition et des normes du passé et croient que les notions
modernes sont des vérités immuables.
Je pense, pour ma part, qu'il y aura un retour du balancier et que nombre de ces
convictions se révèleront éphémères. Les valeurs de base ont l'habitude de
s'imposer à nouveau d'elles-mêmes et les comportements relatifs au sexe, à la
race et à l'éducation dans les années qui ont précédé les années 60 sont
enracinés dans de nombreux siècles d'expérience.
La proposition selon laquelle un pays surpeuplé pourrait s'emparer d'un
«espace vital» supplémentaire n'était pas incongrue dans les années 1930 et
l'ambition allemande n'était pas du tout inconcevable. Cela ne signifie pas
que, pour moi, l'attaque allemande contre la Russie était justifiée. Si
l'analyse que faisait Hitler du problème de l'Allemagne (son incapacité à
subvenir à ses propres besoins) avait pu être résolue de façons différentes
(comme je le crois possible), il n'y aurait pas eu, à ce moment-là, de raison
légitime de chercher à conquérir des colonies en Ukraine et en Russie
occidentale.
A la fin de la seconde guerre mondiale, la décision des Alliés du temps de
guerre de considérer l'Autriche «comme la première victime de l'agression
allemande» fut une stupidité et ne tenait pas compte de l'enthousiasme de la
plupart des Autrichiens pour leur rattachement à l'Allemagne. Cette politique
consistant à différencier l'Allemagne de l'Autriche fut adoptée par les
Alliés comme une stratégie cynique pour justifier la division permanente des
germanophones.
Il fut interdit à l'Autriche, en vertu des termes de son traité de paix
séparé de 1955, de se rattacher jamais à l'Allemagne proprement dite.
L'intention, en fait, était d'affaiblir définitivement l'Allemagne. En 1955,
les Américains (qui souhaitaient, à ce moment-là, une Allemagne plus forte)
auraient probablement été enclins à abandonner cette clause, mais l'Union
soviétique insista pour qu'elle fût respectée et refusa de retirer ses
troupes d'Autriche sans cette clause.
L'un des nombreux problèmes de l'Allemagne, c'est qu'elle manque de frontières
naturellement et clairement définies. Elle n'a pas de frontière comme les
Français en ont avec les Pyrénées et qui sépare clairement les Français des
Espagnols. A l'ouest, il y a le Rhin et la France a essayé, à de nombreuses
reprises, de faire de ce fleuve la frontière commune, en s'efforçant
d'agrandir le territoire français. Cependant, cette solution laissait des
millions d'Allemands sur la rive occidentale à l'extérieur du Reich et c'est
pourquoi cette frontière ne pouvait pas être acceptable.
Au sud, les Alpes sont partagées avec la Suisse et l'Autriche et les
germanophones de ces trois nations sont désespérément mélangés. A l'est, il
y avait la plaine polonaise sans aucune barrière naturelle. Les Slaves de
l'ouest exerçaient en permanence une poussée vers l'ouest, tandis que les
Allemands (qui avaient commencé avec les Chevaliers Teutoniques) émigraient
constamment vers l'est. Le résultat est une longue histoire de conflits de
frontières entre les Polonais et les Allemands.
Dans un tel contexte, il n'était pas difficile de comprendre le traumatisme que
la division de l'Allemagne d'après-guerre imposa à ses habitants. Il ne fait
aucun doute pour moi qu'un grand nombre de personnes parmi les plus âgées qui
nous entourent ont pu ressentir secrètement de la nostalgie pour la puissante
Allemagne réunifiée de 1938. Tout cela était des impressions que je
ressentais à l'époque, mais elles trouvèrent plus tard une sorte de
confirmation.
Par exemple, dans son étude intitulée The Hitler Myth [Le Mythe Hitler]
(1989), Ian Kershaw cite, aux pages 265-266, différents sondages d'opinions qui
suggèrent que, dans les années 1948-1949, presque la moitié de la population
pensait que le national-socialisme avait été fondamentalement une bonne idée
mais qui n'avait pas été menée à bien correctement. En 1949, les meilleurs
aspects du IIIe Reich étaient cités comme étant : «de bonnes conditions
sociales, de bonnes conditions de vie, le plein emploi, un État et un
gouvernement unifiés, l'ordre et la sécurité». Au cours de l'été 1952 (un
an après ma visite), un quart de la population allemande «avait une bonne
opinion d'Hitler».
Bien qu'il existe une abondante littérature au sujet de l'Allemagne des années
1930 et des années 1940, presque tout de ce qui est écrit est venimeux,
malveillant et hostile. Le «IIIe Reich» a eu une très mauvaise presse,
pourrait-on dire. N'y avait-il donc rien de bon dans ce système ? Il vous
faudra chercher attentivement et longtemps pour trouver des études écrites
sans idées préconçues, et le fait est, avant tout, dû à la question juive
et à l'influence [censuré] et [censuré] de la communauté juive
d'après-guerre. Les [censuré] contrôlent largement ce que vous lisez
et ce que vous voyez sur vos écrans. Pourtant, il importe, pour respecter
l'équilibre, d'étudier comment les Allemands eux-mêmes ont vu leur régime.
Naturellement, on doit admettre que dans toute société l'opinion est très
divisée. Un grand nombre d'anciens hommes de gauche surent résister à
l'attrait du national-socialisme. Ils le firent, non par une opposition ouverte,
mais sous la forme d'une migration mentale intérieure. Ceux qui étaient trop
imprudents pouvaient certainement se faire mal voir des autorités. Des
activistes notoires du mouvement ouvrier furent les premiers à être arrêtés.
En observant les légions de la FDJ (Frei Deutsche Jugend) [Jeunesse
libre allemande] dans leur uniforme bleu, on pouvait si facilement les imaginer
telles qu'elles avaient dû être dix ans plus tôt en tant que H.J. (Hitler
Jugend) [Les Jeunesses hitlériennes]. Je n'ai pas oublié le refrain
entêtant des «Moorsoldaten», que nous connaissons sous le nom de
«soldats des tourbières», le chant des camps de concentration :
A perte de vue
S'étendent la lande et les marais.
L'évasion serait la promesse d'une mort certaine,
Nous ne voyons alentour qu'armes et fil de fer barbelé.
Nous sommes les soldats des tourbières ;
Nous marchons au pas avec nos pelles
Jusqu'au marais !
Hitler, l'Autrichien, n'a pas inventé le
national-socialisme. Il était apparu en Autriche sous les Habsbourg. Il y avait
eu un mouvement semblable en Bohême au tournant du siècle. En Allemagne même,
il y avait eu des associations de sensibilité identique, plus ou moins
rattachées au mouvement «völkisch», qu'il est impossible de traduire
exactement en anglais.
Le mouvement «folk-ish» [des racines nationales] est l'équivalent le plus
proche qui me vienne à l'esprit, mais ce terme ne donne qu'une idée
approximative du concept. Le mot «Volk» se traduit indifféremment par
«national», «populaire» et «racial», selon le traducteur. En fait, aucun
de ces termes ne convient exactement. Par exemple, le terme du IIIe Reich «Volkgenosse»
est traduit indifféremment par «camarade national», «camarade du peuple» et
«camarade racial». Dans le vocabulaire de la RDA, le terme «Volkpolizei»
est habituellement traduit par «police du peuple».
Ce qu'on pourrait appeler le «Volkism» fut un effort pour rétablir le
Germanisme ou la germanité, pour délivrer l'esprit allemand de ce qui était
vu comme une contamination étrangère ; ce fut un mouvement qui se proposait de
purifier et de sauver l'âme allemande.
(Les mots ou les passages qu'il nous a fallu remplacer par «censuré» peuvent s'imprimer librement en Grande-Bretagne.)
Revue d’Histoire révisionniste, n° 4, février-avril 1991, p.51-94
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