PARTIE I
L'UNION SOVIÉTIQUE ET LES JUIFS DE L'EST
PREMIER CHAPITRE
Les mythes on la vie longue, mais certains mythes historiques deviennent parfois des ‘faits’. Il est souvent difficile de les réfuter de façon convainquante simplement parce que ceux-ci contiennent un ingrédient qui manqué souvent aux faits réels: Les gens veulent les croire – souvent pour des raisons contradictoires. L’un de ces mythes qui a eu un impact sur notre compréhension et notre jugement de certains événements historiques concerne la fertilité des juifs d’Europe de l’Est.
S’il y a une caractéristique des juifs d’Europe de l’Est sur laquelle les sionistes et les nazis s’entendaient, c’était la propension de ceux-ci à se multiplier rapidement. Ce que les uns considéraient comme une menace était vu par les autres comme une source d’espoir.
Les juifs d’Europe de l’Est, qui était fermement attachés à l’orthodoxie et aux traditions, parvinrent à un taux de croissance naturelle remarquablement élevé au siècle dernier. Les raisons sont faciles à découvrir : Leur haut niveau d’instruction leur permit de réduire leur taux de mortalité beaucoup plus tôt et beaucoup plus rapidement que les populations parmi lesquelles ils vivaient. Mais leurs croyances religieuses, leurs valeurs traditionnelles et le fort attachement qu’ils portaient à la famille n’en souffrit pas pour autant et ils continuèrent d’avoir des familles nombreuses.
Cependant, alors qu’une prise de conscience politique voyait le jour et que l’avènement de la société industrielle accroissait la sécularisation, la société traditionnelle commença à s’émietter, parfois même à la vitesse de la lumière. Certaines caractéristiques de celle-ci disparurent en un laps de temps relativement court. De surcroît, les remous engendrés par la première guerre mondiale laissèrent des traces indélébiles dans la société juive des pays d’Europe de l’Est. La rapidité de ces changements ne fut à peu près pas remarquée par les sionistes.
Dans ce chapitre nous allons montrer que la société juive d’Europe de l’Est des années 30 avait changé fondamentalement depuis le début du siècle et surtout depuis la première guerre mondiale. A l’extérieur de l’URSS les 2/3 des juifs d’Europe de l’Est vivaient en Pologne à la fin des années 20 aussi allons nous choisir ce groupe spécifique pour étudier les caractéristiques démographiques de ceux-ci en général.
Selon le comité anglo-américain sur les juifs d’Europe et de Palestine (Anglo-American Committee) la population juive de Pologne s’élevait à 3,351,000 au début de la seconde guerre mondiale. L’auteur juif Gerald Reitlinger mentionne cependant que le recensement polonais du 9 décembre 1931 ne trouve que 2,732,600 juifs (critère de race)[1]. Mais un accroissement de population de 620,000 lors des huit années qui suivent est impossible : Ceci équivaudrait à un taux de croissance annuel de 2,6 % qui excéderait de beaucoup le taux de croissance de la population polonaise ou ukrainienne. L’Encyclopédie Juive Universelle (Universal Jewish Encyclopedia ou ‘Universal’) rejette cette possibilité catégoriquement et une immigration juive vers la Pologne antisémite est à exclure[2].
Le Statesman's Yearbook 1944 relate que ce recensement comportait deux catégories pour classifier les juifs de ces pays : Une basée sur la langue et l’autre basée sur la religion.[3] La première correspond à la catégorie ‘raciale’ que Reitlinger utilise. Concernant la confession religieuse le Statesman's Yearbook dit que 3,113,900 de personnes résidant en Pologne étaient de religion mosaïque. La différence résultante de 237,000 (3,351,000 moins 3,113,900) pourrait bien représenter la croissance naturelle d’un groupe très fertile de juifs d’Europe de l’Est entre 1931 et 1939.
Aussi, l’Universal rapporte que le nombre moyen de naissances parmi les juifs polonais entre 1930 et 1935 était de 85,000 par année[4], un chiffre qui représente 2.8% d’une population d’environ 3 millions de personnes. Si le chiffre de 40,000 décès annuels tel que donné par la même source est exact, [5] le surplus de naissance par rapport aux décès serait de 45,000 par an pendant cette période. En effectuant une projection pour la période de 1932 à 1939 on obtiendrait un accroissement total de 360,000, soit 3,5 millions de juifs lors du déclenchement de la guerre. Ce chiffre est souvent mentionné dans la littérature d’après-guerre.
Malgré tout les remarques données montrent que la taille de la population juive au moment du déclenchement des hostilités est loin d’être certaine; les sources juives comportent des différences substantielles quant à cette évaluation, lorsqu’elles ne sont pas carrément contradictoires. Afin d’éliminer, ou à tout le moins de réduire cette imprécision il est nécessaire de retracer la structure de la société juive d’Europe de l’Est et les développements qu’elle a connus en utilisant des sources de base ; alors seulement pourra-t-on dresser un tableau plus adéquat de la population juive d’Europe de l’Est.
Le recensement polonais du 9 décembre 1931 trouve que 3,113,933 des 31,915,779 habitants (en excluant les forces armées) appartiennent à la foi mosaïque[6] ce qui représente environ 9.8% de la population totale. Si on compare ceux-ci au reste de la population les juifs présentaient des caractéristiques distinctes en ce qui a trait à la distribution géographique, la concentration urbaine, la profession, l’accroissement naturel et le taux d’émigration.
Par exemple 15% de la population chrétienne vivait dans les provinces de l’Ouest (Poznan, Poméranie et Silésie), mais seulement 1% des juifs y vivaient. Les 85% de chrétiens restants se divisaient plutôt également entre les provinces de l’Est et les provinces centrales. Etant donné le nombre considérable de juifs qui habitaient Varsovie –un juif sur neuf vivait dans la capitale en 1931 – les provinces centrales contenaient plus que la moitié de la population juive totale alors qu’un peu plus de 40% se trouvaient dans les provinces de l’Est (Table I).
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Table 1:Pourcentage de la distribution des juifs et des non juifs en Pologne par provinces au 9 décembre 1931 | ||
| Provinces |
Juifs |
Autres |
|
| ||
| Bialystok |
6,34 |
5,02 |
| Wilna |
3.56 |
4,05 |
| Nowogrodek |
2,66 |
3,38 |
| Polesie |
3,66 |
3,53 |
| Wolhynien |
6,67 |
6,52 |
| Lvov |
11,00 |
9,67 |
| Stanislav |
4,49 |
4,65 |
| Tarnopol |
4,31 |
5,09 |
|
| ||
| Pologne de l'Est |
42.68 |
41,92 |
|
| ||
| Ville de Varsovie |
11,33 |
2,84 |
| Province de Varsovie |
7,04 |
8,02 |
| Lodz |
12,16 |
7,82 |
| Kielce |
10,18 |
9,09 |
| Lublin |
10,09 |
7,47 |
| Cracovie |
5,58 |
7,38 |
|
| ||
| Pologne Centrale |
56.37 |
42,62 |
|
| ||
| Poznan |
0,23 |
7,29 |
| Silésie |
0,61 |
4,43 |
| Pomméranie |
0,11 |
3,74 |
|
| ||
| Pologne de l'Ouest |
0,95 |
15,46 |
|
| ||
| Pologne Total |
100,00 |
100,00 |
|
Source: Drugi Powszechny Spis Ludno9ci Z Dn. 9.XII 1931 R.; Mieszkania 1 Gospodarstwa Domowe, Ludno§é, Stosunki, Zawodowe; Polska (Dane Skrôcone); Glowny Urzqd Statystyczny Rzeczypospolitej Polskiej, Statystyka Polski, Seria C, Zeszyt 62 (Deuxième Recensement Général de la Population du 9 Décembre 1931; Logements et Ménages, Population, Professions; Pologne - Données Abrégées -), Varsovie, 1937. | ||
Dans les provinces centrales et celles de l’Est les juifs ne représentaient "que" un habitant sur huit ou un sur dix, mais cette proportion était beaucoup plus forte dans les villes. Là, les juifs formaient 31 et 37% de la population respectivement (Table 2). Les villes comptant plus de 50% de juifs n’étaient pas rares, spécialement dans les petites villes de l’est de la Pologne.
|
Table 2:
Population juive en Pologne par provinces | ||
|
| ||
| Provinces |
Total |
Villes |
|
| ||
| Bialystok |
12,01 |
38,40 |
| Wilna |
8,68 |
29,17 |
| Nowogrodek |
7,84 |
42,55 |
| Polesie |
10,07 |
49,14 |
| Wolhynia |
9,96 |
49,12 |
| Lvov |
10,95 |
33,23 |
| Stanislav |
9,44 |
34,83 |
| Tarnopol |
8.38 |
34,68 |
|
| ||
| Pologne de l'Est |
9,92 |
36,90 |
|
| ||
| Ville de Varsovie |
30,01 |
30,01 |
| Province de Varsovie |
8,66 |
29,70 |
| Lodz |
14,38 |
31,24 |
| Kielce |
10,80 |
30.17 |
| Lublin |
12.75 |
43,71 |
| Cracovie |
7,56 |
24,77 |
|
| ||
| Pologne Centrale |
12,51 |
30,94 |
|
| ||
| Posnan |
0.34 |
0,81 |
| Silésie |
1,46 |
3,90 |
| Poméranie |
0,27 |
0,85 |
|
| ||
| Pologne de l'Ouest |
0,66 |
1,62 |
|
| ||
| Pologne Total |
9,76 |
27,26 |
|
Source: Même que pour la Table 1. | ||
Dans les zones rurales ceux-ci étaient beaucoup moins nombreux. On comptait 108 juifs pour 1,000 non juifs en Pologne au total, soit 375 pour 1000 dans les villes et 33 pour 1,000 dans les campagnes (Table 3).
A peine un quart des non juifs habitaient les villes, alors que les trois quarts des juifs y vivaient. On doit dire aussi que les statistiques tendent à surévaluer la portion de juifs ‘ruraux’ de façon considérable. Plusieurs juifs de l’Est vivaient souvent dans des petites ‘villes’ appelées " shtetls " qui étaient en fait des sortes de centres de commerce pour les paysans des alentours. Ces " shtelts " n’étaient en rien comparables à des " villages " (au sens européen du terme) puisque la vaste majorité de la population juive qui y vivait n’était engagée dans aucune activité agricole.
|
Table 3:
Urbanisation en Pologne : | |||||
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| |||||
|
|
Population |
Juifs par milliers de non juifs | |||
|
|
Juifs |
(%) |
Non juifs |
(%) | |
|
| |||||
| Campagne |
733.858 |
(23,6) |
22.450.874 |
(77,9) |
33 |
| Villes |
2.380.075 |
(76,4) |
6.350.972 |
(22,1) |
375 |
| villes de moins de 20,000 habitants |
929.852 |
(29,9) |
2.301.566 |
( 8,0) |
404 |
| Parmi celles-ci: Villes de plus de 20,000 habitants |
1.450.223 |
(46,6) |
4.049.406 |
(14,1) |
358 |
|
| |||||
| Total |
3.113.933 |
(100) |
28.801.846 |
(100) |
108 |
|
Source: Même que pour la Table 1. | |||||
Seuls 125,123 des 3.1 millions de juifs étaient classifiés comme paysans. En assumant que les deux tiers de ces paysans vivaient dans les provinces de l’Est, seuls 20% des 400,000 juifs "ruraux" de l’est de la Pologne peuvent être comptés comme paysans. Pour cette raison le degré d’urbanisation de la population juive en Pologne approchait les 90% en 1931. Dans le cas des non juifs le contraire était vrai : Des 22.5 millions de ruraux de ce groupe 19.2 million, ou 85% étaient engagés dans l’agriculture.
Malheureusement, les données du recensement sont quelque peu déficientes lorsqu’on veut savoir combien de juifs vivaient dans chaque ville. Pour les provinces de l’Est, qui sont d’un intérêt considérable dans cette étude, les chiffres de la population juive ne sont disponibles que pour 23 villes. Dans deux villes on trouve 56 et 63% de juifs, dans onze autres villes leur proportion varie entre 40 et 49%, dans sept autres villes entre 31 et 36% et dans trois autres entre 27 et 28 %! En d’autres mots, aucune ville ne comptait moins de 25% de juifs. (Table 4).
La représentation insignifiante des juifs dans l’agriculture a été mentionnée plus tôt. Il est donc clair que les juifs jouaient un rôle très important en dehors de celle-ci et ce en terme absolu et relatif. Pour chaque juif dans le domaine de l’industrie, l’artisanat, le commerce et d’autres professions non agricoles on retrouvait à peine trois non juifs même si les juifs représentaient moins de 10% de la population.
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Table 4:
Villes de l’est de la Pologne : | ||||
| Provinces | Villes |
Population |
Population |
Proportion de |
|
| ||||
| Wilna | Wilna |
195.071 |
55.006 |
28 |
| Nowogrodek | Baranowicze |
22.818 |
9.680 |
42 |
| Bialystok | Bialystok |
91.101 |
39.165 |
43 |
|
|
Grodno |
49.669 |
21.159 |
43 |
|
|
Lomza |
25.022 |
8.912 |
36 |
|
|
Suwalki |
21.826 |
5.811 |
27 |
| Polesie | Brest |
48.385 |
21.440 |
44 |
|
|
Pinsk |
31.912 |
20.220 |
63 |
| Wolhynia | Kovel |
27.677 |
12.842 |
46 |
|
|
Rovno |
40.612 |
22.737 |
56 |
|
|
Lutsk |
35.554 |
17.366 |
49 |
|
|
Wlodzimierz |
24.591 |
10.665 |
43 |
| Lvov | Lvov |
312.231 |
99.595 |
32 |
|
|
Boryslaw |
41.496 |
12.996 |
31 |
|
|
Drohobycz |
32.261 |
12.931 |
40 |
|
|
Jaroslav |
22.195 |
6.272 |
28 |
|
|
Przemysl |
51.038 |
17.326 |
34 |
|
|
Rzeszov |
26.902 |
11.228 |
42 |
|
|
Sambor |
21.923 |
6.274 |
29 |
| Stanislau | Kolomyja |
33.788 |
14.332 |
42 |
|
|
Stanislav |
59.960 |
24.823 |
41 |
|
|
Stryj |
30.491 |
10.869 |
36 |
| Tarnopol | Tarnopol |
35.644 |
13.999 |
39 |
|
| ||||
|
|
23 Villes |
1.282.167 |
475.648 |
37 |
|
| ||||
| Groupes | Villes |
Population Totale |
Population juive |
Proportion de juifs-% |
|
| ||||
| 50-63 % | 2 villes |
72.524 |
42.957 |
59 |
| 40-49 % | 11 villes |
452.706 |
195.631 |
43 |
| 30-39 % | 7 villes |
517.845 |
169.971 |
33 |
| 27-29 % | 3 villes |
239.092 |
67.089 |
28 |
|
| ||||
| 27-63 % | 23 villes |
1.282.167 |
475.648 |
37 |
|
|
Autres villes |
1.221.809 |
448.364 |
37 |
|
| ||||
|
|
Toutes les villes |
2.503.976 |
924.012 |
37 |
|
|
Campagne |
10.898.567 |
405.069 |
4 |
|
| ||||
|
|
Pologne de l'Est |
13.402.543 |
1.329.081 |
10 |
|
Source: Même que Table 1, mais Zeszyt 48 (Miasto Wilno); 58 (M. Lwów); 65 (Województwo Stanisławowskie); 68 (W. Lwowskie); 70 (W. Wołyńskie); 71 (W. Nowogródzkie); 78 (W. Tarnopolskie); 83 (W. Białostockie); 87 (W. Poleskie). | ||||
Il n’est pas sans intérêt de noter que pour la catégorie des entrepreneurs, i.e. les marchands, artisans, médecins, avocats, etc. on trouvait un juif pour chaque non juif. Etant donné le faible représentation des juifs dans les provinces de l’Ouest –qui, étant plus développées, comportaient une proportion considérable d’entrepreneurs – l’influence énorme des juifs dans les secteurs secondaires et tertiaires dans les provinces centrales et de l’Est devient claire. Parmi les juifs on trouvait sept fois plus d’entrepreneurs que parmi les non juifs; parmi les salariés la proportion de juifs est encore 50% plus importante que ce que leur nombre ne laisse prévoir et c’est seulement parmi les cols bleus qu’on ne trouve aucune différence relative entre les deux groupes (Table 5)
Comme on pourrait s’y attendre, cette différence socio-économique entraîne également une différence d’accroissement naturel entre les juifs et les non juifs. Pour une population de 3.1 millions d’individus la proportion d’enfants de moins d’un an n’était que de 1.7% parmi les juifs (soit 52,305) alors qu’au sein de la population non juive celle-ci était de 2.6%. Etonnamment ce gouffre énorme entre les deux indices de fertilité ne s’est développé qu’après la première guerre mondiale. Jusqu’au début des années 1920 le pourcentage de juifs était environ de 12% bien qu’une lente érosion de 13 à 11% était en cours; après 1924 cependant, la tendance était fortement à la baisse (voir le Graphe 1). Finalement il n’y avait plus que 7 naissances juives pour 100 naissances non juives en 1931 !
Mais le taux de croissance de la population non juive en Pologne montrait déjà des signes d’essoufflement. Les deux groupes ont souffert d’une réduction des naissances pendant la première guerre mondiale et tous deux ont également connu un accroissement soudain de celles-ci à la fin des hostilités. Ainsi la population non juive ne vit plus son nombre de naissances augmenter comme auparavant, mais celles-ci restèrent quand même élevées : 730,000 par an à partir du début des années 20, un taux qui se maintint. Les juifs par contre, après un pic de 74,875 naissances en 1925, connurent un déclin par la suite de sorte que le nombre de naissances n’était plus que de 52,305 en 1931 (Graphe 2).
|
Table 5:
Professions en Pologne pour les juifs et les | |||||
| Secteur économique |
[1] |
[2] |
Sur et sous représentation des juifs | ||
|
Juifs |
(%) |
Non juifs |
(%) | ||
|
| |||||
| Agriculture |
125.123 |
( 4) |
19.221.825 |
(67) |
- 94 % |
| Secteurs
non agricoles |
2.988.810 |
(96) |
9.580.021 |
(33) |
+ 189 % |
| de ceci: | |||||
| Entrepreneurs |
699.244 |
(22) |
763.617 |
( 3) |
+ 747 % |
| Cols blancs |
91.970 |
( 3) |
555.274 |
( 2) |
+ 53 % |
| Cols bleus |
277.555 |
( 9) |
2.473.344 |
( 9) |
+ 4 % |
| Autres |
54.256 |
(17) |
420.206 |
(15) |
+ 19 % |
| Non employés |
1.865.785 |
(60) |
5.367.580 |
(19) |
+ 222 % |
|
| |||||
| Total |
3.113.933 |
(100) |
28.801.846 |
(100) |
|
|
Source: Drugi Powszechny Spis Ludności Z Dit. 9.XII 1931 R. Polska: Stosunki Zawodowe - Ludność Poza Rolnictwern (Cześć 11); Głowny Urząd Statystyczny Rzeczypospolitej Polskiej; Statystyka Polski, Seria C, Zeszyt 94d (Deuxième Recensement Général de la Population du 9 Décembre 1931, Pologne: Professions - Population hors l'Agriculture - II Partie; Office Central de Statistique de la Republique Polonaise, Statistique de la Pologne), Varsovie, 1939. | |||||
Donc, bien que le nombre de non juifs nés en 1931 fut à peu près le double de ce qu’il était en 1917 ou au début du siècle, -30 ou 35 ans plus tôt – le nombre de juifs nés la même année était à peine un peu plus élevé que 15 ou 30 ans plus tôt. L’Universal mentionne de façon tout à fait pertinente que : "Mais même en Europe de l’Est le taux de natalité chutait et se rapprochait de plus en plus du taux observé en Europe de l’Ouest." [7]
On ne connaît pas de statistiques officielles concernant le taux de mortalité des juifs polonais avant la guerre. Si on accepte les chiffres de l’’Universal qui mentionnent en moyenne 40,000 décès par an pour la période 1930 à 1935 – pour les juifs soviétiques dont le nombre voisinait celui des Polonais un taux de mortalité de 43,000 personnes par an est indiqué – alors les juifs auraient eu un surplus de naissances d’environ 12,000 en 1931 (52,305 moins 40,000), ou une croissance de 0.4% !
De toute évidence la vague d’émigration importante des juifs polonais avant et après la première guerre mondiale a influencé ce taux de croissance de façon très négative puisque se sont les groupes d’âge jeunes et fertiles qui décident de partir en général. Les gens âgés ont souvent des racines trop profondes dans le pays où ils sont nés. Un exemple frappant de cette absence de mobilité des personnes âgées peut se trouver dans l’histoire de l’émigration des juifs allemands au cours des années 1930.
Sur environ 500,000 juifs qui vivaient en Allemagne en 1933 environ 160,000 étaient âgés de 50 ans ou plus. En août 1939, la population juive allemande avait chuté à 272,000 ; parmi ceux-ci on retrouvait 140,000 personnes âgées de plus de 50 ans. Ainsi les juifs âgés de moins de 50 ans ont vu leur nombre chuter des deux tiers (de 340,000 à 130,000) alors que les juifs de plus de 50 ans n’ont connu une baisse que du un huitième soit de 160,000 à 140,000.[8]
Des données statistiques similaires n’existent pas pour la Pologne mais les données du recensement de 1931 indiquent qu’une tendance semblable existait étant donné la forte diminution du nombre de naissances. Le ratio hommes/femmes pour le groupe d’âge de ceux qui sont nés entre 1917 et 1931 – enfants de moins de 14 ans – était de 102.9 pour 100 en ce qui concerne les juifs et de 102.5 pour 100 pour les autres. Le ratio pour le groupe d’âge 15-29 ans par contre (nés entre 1902 et 1916) diffère de façon marquée et est de 85.7/100 et 93/100 respectivement.[9]
Il est normal que la supériorité numérique des hommes change et que les femmes les dépassent légèrement en nombre après un certain temps. Mais une chute aussi drastique du nombre d’hommes en temps de paix doit être causée ou bien par une émigration importante de jeunes hommes ou bien être due – le recensement polonais excluant les membres des forces armées (191,473) - au service militaire, ou encore les deux. Si nous supposons, fautes d’avoir les données en main, que les trois quarts de ces militaires étaient âgés de moins de 30 ans et que les juifs constituaient 10% des soldats, soit leur proportion en Pologne, alors nous avons 14,361 jeunes juifs que nous pouvons ajouter à ces 424,575 juifs âgés de 15 à 29 ans. En comparant avec les 495,405 juives de ce groupe d’âge, le ratio obtenu est de 88.6/100 ; pour le même groupe d’âge chez les non juifs on obtient 96/100.
Graphe I

Pour vérifier, on peut examiner le groupe d’âge né avant 1902 et voir que celui-ci montre aussi une forte majorité de femmes, mais on doit s’attendre à ceci étant donné l’espérance de vie plus élevée de celles-ci et surtout étant donné les pertes essuyées par les hommes durant la première guerre mondiale. Le ratio hommes/femmes pour le groupe d’âge 1872-1901, ceux qui furent astreints au service militaire durant la grande guerre, était le même pour les juifs et les non juifs, c’est à dire 88/100. Il est donc étonnant de voir le groupe d’âge "1902-1916 " chez les juifs offrir un ratio hommes/femmes de 88.6/1000. Il y a donc certainement eu un nombre élevé de jeunes juifs célibataires qui ont quitté la Pologne dans les années vingt[10]. Leur nombre peut être grossièrement estimé par la différence entre les hommes et les femmes de ce groupe d’âge : Environ 56,000 !
Les statistiques officielles polonaises pourtant ne mentionnent qu’un taux d’émigration faible pour les juifs. Mais se baser sur ces statistiques serait aussi ridicule que de se baser sur les statistiques mexicaines sur l’émigration pour affirmer que peu de Mexicains ont franchi la frontière et se sont installés aux Etats-Unis après la deuxième guerre mondiale. L’immigration clandestine ne peut s’estimer à l’aide de statistiques officielles, en tout cas pas de façon directe.
Les statistiques polonaises mentionnent 294,139 émigrants juifs pour la période 1921-1931.[11] En déduisant les 56,000 juifs célibataires (hommes) sans enfants il reste 238,000 personnes qui ont quitté le pays avec leur famille. Sur la base de 5 personnes par famille on obtient moins de 48,000 ménages.
La misère des juifs de Pologne suite à la grande guerre se devine en constatant le nombre important de ces jeunes, souvent très jeunes gens qui sont partis en quête d’une vie meilleure dans un autre pays. Si l’on considère le nombre important de familles juives qui ont fui l’URSS durant la guerre civile qui suivit la révolution bolchevique, qui ont perdu leur propriété durant la première guerre mondiale et la guerre russo-polonaise subséquente et qui n’ont vu aucune autre solution que de s’installer dans une Pologne réputée comme antisémite, il semble ridicule de placer le nombre de familles émigrantes à un niveau inférieur à celui des jeunes juifs célibataires, surtout que la plupart des juifs d’Europe de l’Est avaient des parents ou des cousins vivant en Amérique du Nord. Il n’y a qu’une conclusion possible : Les statistiques polonaises sur l’émigration sont sans valeur.
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Graphe 2: Pyramide d'âge
pour les juifs et les non juifs en Pologne | |
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Source: même que pour Graphe 1 |
Les statistiques polonaises ne mentionnent que 75,527 émigrants juifs pour la période 1934-1937.[12] On peut réaliser jusqu’à quel point ces chiffres sont loin de la réalité en considérant l’énorme flot d’immigrants juifs dans les pays de l’Ouest et la Palestine tout juste avant la deuxième guerre, vu le fait que la vaste majorité des juifs en dehors d’URSS vivaient en Pologne (jusqu’à 1939) et qu’aucun pays n’a traité ses juifs de façon aussi pire que la Pologne, du moins jusqu’en 1938. Les Polonais on tenté de se débarrasser de leurs juifs par tous les moyens possibles ; d’un autre côté les pays de l’Ouest refusaient ces immigrants en général. Il était donc dans l’intérêt polonais de ne pas attirer l’attention du monde sur l’ampleur réel de cette émigration.
Entre 1934 et 1937 par exemple, 68,000 immigrants juifs sont arrivés en Palestine en provenance de Pologne.[13] Si les statistiques polonaises sont à prendre au sérieux, 90% des émigrants juifs de ce pays auraient quitté pour la Palestine malgré le fait que beaucoup de juifs polonais bénéficiaient de contacts familiaux aux Etats-Unis et que ce pays était beaucoup plus riche. Nous démontrerons dans le chapitre sept que 400,000 juifs sont entrés aux Etats-Unis entre 1933 et 1943. Seule une faible fraction de ceux-ci provenaient d’Allemagne; même les sources juives maintiennent que jusqu’à la fin de 1940 seuls 26% des juifs allemands qui émigrèrent ailleurs s’installèrent aux Etats-Unis, soit 100,000.[14]
Les autres pays d’Europe Centrale ont aussi connu une vague d’émigration juive de toute évidence, mais la majorité des immigrants juifs arrivant aux Etats-Unis ne pouvait provenir que de la Pologne. Pour la zone géographique englobant la Pologne, les états baltes, la Roumanie, la Hongrie et la Tchécoslovaquie d’avant guerre, on peut dire que sur 4.3 millions de juifs les deux tiers environ vivaient en Pologne. Par conséquent le plus gros contingent d’immigrants juifs en Amérique du Nord ne pouvait provenir que de ce pays.
Au même moment, les pays d’Europe de l’Ouest acceptaient des dizaines de milliers de réfugiés juifs et d’immigrants en provenance d’Allemagne et de l’Est de l’Europe pendant les années 30. A la fin de 1920 un total de 315,000 juifs vivaient en France et dans les pays du Bénélux[15] mais leur nombre atteignait 480,000 au début de la deuxième guerre mondiale[16]. L’accroissement naturel de cette population urbanisée au taux de fertilité relativement bas était minime; cette croissance de 165,000 individus est presque exclusivement due à l’immigration. Mais puisque les sources juives mentionnent que 83% des juifs quittant l’Allemagne se sont dirigés vers l’Amérique du Nord et du Sud, la Palestine, Shanghai et l’Angleterre, [17] le plus gros contingent d’immigrants juifs qui se sont installés en France et au Bénélux ne pouvait provenir que des pays de l’Est, et encore une fois la Pologne fait figure de réservoir principal d’émigration.
Même l’Institut d’Histoire Contemporaine de Munich (Institut für Zeitgeschichte) admet :
La vague d’émigration de juifs allemands ne constituait qu’une fraction – et même pas la plus importante – de la vague d’émigration en provenance de l’Europe Centrale et d’Europe de l’Est. Dans les années qui ont suivi 1933, environ 100,000 juifs ont quitté la Pologne chaque année, en partie à cause des politiques antisémites du gouvernement polonais, mais aussi à cause de l’appauvrissement graduel des juifs polonais. Une tendance similaire se manifestait en Lettonie, en Lituanie, en Roumanie et à un moindre degré en Hongrie.[18]
La situation économique des juifs polonais se détériora dramatiquement pendant les années 1930. Des campagnes systématiques furent organisées pour limiter leur influence économique, le boycott de magasins juifs fut souvent instauré de façon brutale et celui-ci fut sanctionné par l’appareil judiciaire, béni par l’église catholique de Pologne et cautionné par le gouvernement central. Des actes de violence antisémites eurent lieu en maints endroits et firent des victimes. Des persécutions sanglantes prirent place en 1937 à Brest-Litovsk et en Czestochowa.[19]
L’affirmation de l’Institut d’Histoire Contemporaine, dont les crédences pro-sionistes sont excellentes, que la plus grande vague d’émigration ne provenait pas d’Allemagne, est donc tout à fait exacte. Exactes aussi sont ses conclusions selon lesquelles 100,000 juifs de Pologne ont émigré chaque année après 1933. Ceci peut contredire les statistiques polonaises dont la crédibilité est douteuse, mais la vague sans précédent d’immigration en Palestine, aux Etats-Unis, en France, au Bénélux et dans d’autres pays peu avant la seconde guerre mondiale corrobore l’affirmation de l’Institut de Munich.
L’émigration persistante, spécialement de jeunes célibataires qui normalement auraient fondé une famille, et les conditions économiques précaires rendent peu probable un retour en arrière qui aurait infléchi la tendance dénataliste observée avant 1931. Tout porte à croire que le nombre de décès l’emportait sur le nombre de naissances à la fin des années 30. Une croissance annuelle même de 0.2% de la population juive entre 1932 et 1939 semble improbable.[20]
En plaçant le nombre d’émigrants juifs en provenance de Pologne à 500,000 pour la période 1932-1939 – l’Institut d’Histoire Contemporaine de Munich mentionne 100,000 par an après 1933 – la taille de la population juive polonaise peut être estimée à 2,664,000 au déclenchement de la guerre. En soustrayant les 31,216 soldats juifs polonais tués au front lors des combats de septembre 1939[21], le nombre total de juifs en Pologne au moment où les combats ont cessés en septembre 1939 était d’environ 2,633,000. Le chiffre de 3,351,000 tel que donné par l’ Anglo-American Committee est donc surévalué et donne 700,000 personnes de trop !
Les Juifs des autres Pays d’Europe
La plupart des conclusions précédemment faites pour les juifs de Pologne s’appliquent aussi aux juifs des autres pays d’Europe de l’Est. A quelques exceptions près leur taux de natalité était aussi en déclin brutal, parfois même enregistrait-on un solde négatif, et la concentration urbaine de ceux-ci était remarquablement élevée. L’âge moyen auquel ceux-ci se mariaient excédait de beaucoup celui de la population hôte et l’émigration, tout spécialement des jeunes de sexe masculin, était très répandue. Malgré tout il subsiste certaines différences par rapport à la Pologne.
Les juifs de Tchécoslovaquie ne peuvent être classifiés dans un seul groupe; les différences observées entre les juifs de Tchéquie, de Slovaquie, de Ruthénie (Carpates) sont beaucoup trop importantes. Celles-ci reflètent le fossé économique existant entre les différentes républiques de ce pays artificiel et hétérogène. Là-bas aussi les jeunes juifs quittaient les régions pauvres de l’Est mais au lieu de quitter le pays ils se déplaçaient le plus souvent vers les zones industrialisées de Bohème et de Moravie. Donc, alors que les juifs ruthenes et slovaques de sexe masculin ne représentaient que 81.3% et 95.1% respectivement des juives pour le groupe d’âge 15-29 ans, la situation était l’inverse en Bohème et en Moravie. Là, les juifs de 15 à 29 ans surpassaient en nombre les juives de cet âge par 23.5% si l’on se fie au recensement de 1930.[22] Cette migration inégale affectait le taux de fertilité des juifs de Slovaquie et de Ruthénie même si un taux de croissance positif existait en Bohème et Moravie.
Dans ces deux dernières provinces, la population juive était en déclin depuis la fin de la première guerre mondiale. En 1930, le groupe d’âge le plus important était constitué par ceux qui étaient nés entre 1906 et 1910 ; ce groupe représentait environ 10% du total ou 2% pour chaque année. Après cette période on note un déclin rapide et la proportion pour chaque année au sein de la pyramide d’âge n’est plus que de 1.35% pour la catégorie 1911-1915 et 0.77% pour la catégorie 1916-1920. Après la première guerre mondiale un petit baby boom permet au groupe 1921-1925 d’atteindre 1.1% par an mais ce taux chute à 0.8% pour la période 1926-1930. Etant donné la tendance qui avait cours pendant cette période, on peut affirmer sans risque que la catégorie des moins de un an en 1930 ne représentait que 0.6% des juifs tchèques. Ce taux très bas signifie que le nombre de décès l’emportait sur le nombre de naissances par 0.5% ou 1% par an.
En Slovaquie, la crise démographique n’en était pas là mais une tendance similaire voyait le jour. Pour les périodes allant de 1906/1910 à 1926/1930 le poids annuel moyen de ces groupes d’âge tomba de 2% à 1.66%. Ceux qui sont nés en 1930 ne constituent probablement que 1.5% des juifs slovaques, ce chiffre étant à peine un peu plus élevé que le taux de mortalité naturel.
C’est seulement en Ruthénie que la famille juive typique de l’Est était encore intacte, mais il semble qu’ici aussi un point tournant avait été atteint. Le groupe d’âge 1926/1930 compte pour 2.9% de la population chaque année en moyenne, alors que celui de 1921/1925 compte pour 2.8%. Un taux de natalité de 2.9%, s’il s’était maintenu, aurait résulté en un accroissement naturel très élevé dans les années 1930, peut-être même de 1.5%. Etant donné la forte migration de jeunes juifs vers la zone tchèque, la crise économique des années trente et la sécularisation grandissante de la Ruthénie avant la deuxième guerre, il est plus probable qu’une baisse des naissances s’est manifestée même si celles-ci sont vraisemblablement restées élevées par rapport à ce qu’elles étaient ailleurs à ce moment. Lorsque la Hongrie, qui s’était emparé de cette région aux dépend de la Tchécoslovaquie entre temps, conduisit un recensement en 1941 on ne trouva que 109,000 juifs dans cette région (voir le chapitre 6) contre 102,545 en 1930. Ceci donne un taux d’accroissement de 0.6% par an entre 1930 et 1941. Ce taux paraît plutôt bas pour cette petite région de l’Est ou les juifs étaient plutôt fertiles et on peut penser que plusieurs jeunes juifs de sexe masculin ont émigré vers la zone tchèque pendant cette période.
Les Juifs Hongrois
Selon le recensement de 1930 il y avait 444,567[23] juifs dans ce pays, la plupart vivant dans les grandes villes. 204,371 ou 46% étaient concentrés dans la capitale, un autre 130,207 vivaient dans le district des grandes plaines à l’est du Danube, 49,252 dans le Nord et seulement 60,737 à l’ouest du Danube. Depuis 1920, la population juive avait décru de 28,788 (elle était originalement de 473,355).[24]
Après 1927 les juifs hongrois ont enregistré un nombre de décès largement supérieur à celui des naissances. Pour la période 1927-1930 la croissance annuelle est négative et de 467 (0.1%) .[25] Ce taux atteignait 0.5% en 1938.[26]
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Croissance naturelle | |
| Année |
Naissances |
Décès |
Balance |
En % de la population juive |
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| 1930 |
5.533 |
5.917 |
- 384 |
-0,1 |
| 1931 |
5.187 |
6.244 |
- 1.057 |
-0,3 |
| ... |
... |
... |
... |
... |
| 1937 |
|
|
-1.574 |
-0,4 |
| 1938 |
|
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- 1.899 |
-0,5 |
De toute évidence les juifs hongrois étaient au milieu d’une phase de déclin démographique sérieuse dans les années 30 avec un nombre de décès probablement supérieur à celui des naissances.
En 1941, après l’acquisition de territoires voisins comprenant une population juive de 325,000 individus, i.e. un accroissement de 73% par rapport à 1930, le nombre total de naissances (8,380) n’était malgré tout que 50% plus élevé qu’en 1930, mais les décès (10,074) excédaient le chiffre observé en 1930 par 73% aussi. En 1942, les 725,000 juifs hongrois environ ne comptaient que 8,413 naissances et 10,787 décès, ce qui donne par rapport à leur nombre total 1.2% et 1.5% respectivement, une croissance négative de 0.3% par an.[27]
Donc l’ajout de 325,000 juifs dans les territoires annexés (voir chapitre 6) n’apporta aucune amélioration au taux de décroissance observé en dépit du fait que le tiers de ces 325,000 nouveaux juifs provenaient de la région fertile de Ruthénie. De toute évidence les juifs vivant dans les régions nouvellement acquises de Transylvanie du Nord, Banat et de la Slovaquie du Sud enregistrèrent des variations de taux de naissances et de mortalité similaires à celles du " vieux " Trianon-Hongrois, ce qui veut dire que leur taux de croissance démographique était négatif.
En résumé les juifs vivant dans la zone englobant le Trianon-Hongrois, les anciennes régions de Slovaquie, le Banat (Serbie) et le nord de la Transylvanie (Roumanie) ont souffert d’un déclin important à cause du déficit des naissances. Les juifs ruthènes, dont la fertilité a certainement diminuée avant la deuxième guerre, enregistraient malgré tout un taux de croissance positif. Mais ils étaient l’exception dans le monde juif de l’époque. Leur nombre minime ne pouvait affecter réellement le taux global de croissance de la population juive des Balkans et des pays de l’Est.
Concernant la croissance de la population juive roumaine pendant les années 30, le Universal Jewish Encyclopedia (Universal) nous dit ceci :
...en 1932 il [le nombre de naissances] était de 12,586 pour la Roumanie et 10,039 en 1938 alors que le nombre de décès pour la même période s’établissait à 9,891 et 10,250. Donc on est passé d’un surplus de 2,695 en 1932 à un déficit de 213 en 1938. Le taux de natalité décroissait de façon constante.[28]
Le surplus des naissances – en 1932 celui-ci ne donnait qu’un taux de 0.35% - s’est transformé en un déficit en 1938; estimer le taux de croissance pendant cette période à 0.2% est généreux.
En Lettonie, le taux de fertilité de la population est tombé longtemps avant la première guerre mondiale. En 1935, le taux de natalité était en décroissance à 1.67% alors que le taux de mortalité des 5 années précédentes se situait en moyenne à 1.38%. Il en résulte que le taux de croissance de la population était de moins de 0.5% et que celui-ci continuait de baisser. La population juive, - 93,479 selon le recensement de 1935[29] - constituait moins de 5% de la population totale.
Environ 50% des juifs lettons vivaient dans la région de Riga, la capitale. Un autre 30% vivait dans la région est de Latgale. Le taux d’urbanisation des juifs frisait les 93% alors que 34% des non juifs seulement habitaient la ville. Mais vu leur nombre relativement bas les juifs n’étaient pas aussi bien représentés dans les villes si on compare aux autres pays de l’Est. Parmi les grandes villes seules Daugavpils et Rezekne avaient une proportion de juifs atteignant 25%, dans tous les autres centres urbains (incluant Riga) les juifs ne formaient que 11% de la population.[30]
En ce qui concerne le taux de croissance naturel, les juifs lettons montraient des caractéristiques similaires à celles observées pour leurs coreligionnaires de Pologne. Jusqu’à la fin du siècle dernier leur taux de croissance était élevé, mais celui-ci plafonna à l’approche de la première guerre mondiale. La guerre réduisit le nombre de naissances pratiquement par un facteur deux, et celui-ci remonta après la fin des hostilités à un niveau légèrement inférieur à ce qu’il était avant la guerre. Selon le recensement, les juifs de moins d’un an étaient 1,787 en 1924 mais ce nombre n’était plus que de 1,137 en 1935, une baisse de 36%. Le taux de natalité n’était donc plus que de 1.2%.[31] Comme nous l’avons mentionné plus tôt, le taux de mortalité en Lettonie était en moyenne de 1.4% au début des années 1930 ; le taux de mortalité des juifs n’est pas connu mais il est peu probable qu’il a été très différent de celui des autres. Ceci veut dire que déjà en 1935 et durant les quelques années qui précèdent les juifs n’étaient plus en mesure d’assurer leur renouvellement. Comme les conditions économiques se sont aggravées il est probable que le taux de natalité a chuté d’avantage et que le déclin démographique se soit accentué.
Ce bref tableau des communautés juives d ‘Europe de l’Est (hormis l’URSS) nous permet de conclure que contrairement à la croyance populaire ceux-ci n’étaient nullement dans une phase de croissance démographique forte au cours des années 1930 mais plutôt dans une phase de stagnation, voir de déclin. On parle ici d’une population d’environ 4.8 millions d’individus au début des années 1930, soit 93% des Juifs de l’Est en dehors de la Russie. Cette population se concentrait dans une région s’étendant de Riga à Budapest et Bucarest et était entrée dans une phase démographique révolutionnaire. Celle-ci se caractérisait par une concentration urbaine massive, le déclin du yiddish en faveur des langues nationales en vigueur, une émigration à grande échelle des jeunes juifs de sexe masculin, des mariages de moins en moins précoces et des familles de moins en moins nombreuses; seulement dans certaines petites régions peu peuplées comme dans la Ruthénie des Carpates pouvait-on encore observer des exceptions mais celles-ci n’avaient que peu d’impact sur la tendance générale. A la fin des années 1930 dans aucun pays d’Europe de l’Est les juifs n’étaient en mesure d’enregistrer un taux de croissance positif. Dans plusieurs régions le taux de mortalité excédait de beaucoup le taux de natalité. On peut raisonnablement supposer que cette population – en moyenne- a connu un faible déclin démographique entre 1930 et 1939.