Enrique Aynat : Les « Protocoles d’Auschwitz » sont-ils une source historique digne de foi ?

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6 La rencontre présumée au monastère de Svaty Jur

Dans son livre publié en 1963, Rudolf Vrba raconte qu’il fut averti par Oskar Krasnansky qu’un rendez-vous l’attendait avec le « nonce du pape en Slovaquie ». L’entrevue devait avoir lieu au monastère de Svaty Jur, près de Bratislava. Vrba a décrit ainsi cet événement :
« Je m’y rendis quelques jours plus tard et fus introduit par un moine dans une grande pièce sobrement meublée où le nonce m’attendait.
C’était un homme grand et élégant d’environ quarante ans, il se leva pour me saluer et je vis qu’il avait mon témoignage à la main. Après un échange de politesses d’usage, il entra dans le vif du sujet et durant six heures il me questionna avec la compétence d’un juge d’instruction. Il éplucha mon rapport ligne par ligne, page par page, revenant souvent en arrière sur certains points précis jusqu’à ce qu’il fut sûr que je ne mentais pas, pas plus que je n’exagérais. Quand nous eûmes fini de disséquer toutes les horreurs que j’avais décrites [le nonce] était en larmes [...]. [165] »
Par l’emploi des verbes et des pronoms personnels à la première personne du singulier (« je m’y rendis », « [je] fus », « m’attendait », « me saluer », « me questionna » et « je ne mentais pas, pas plus que je n’exagérais »), on en déduit que Rudolf Vrba fut le seul visiteur du nonce. Cependant, un an après, lors de sa déposition au cours du procès de Francfort – dans lequel on jugeait d’anciens gardiens d’Auschwitz – Rudolf Vrba déclara qu’il se rendit à l’entrevue en compagnie d’Alfred Wetzler:
« Wetzler et moi fûmes pris séparément pour un interrogatoire contradictoire. Il apparut que nos déclarations coïncidaient avec leurs notes sur le départ des convois. Finalement, nous fûmes conduits dans un couvent et présentés au nonce du pape qui habitait à Bratislava [Schliesslich wurden wir in ein Kloster gebracht und dem päpstlichen Nuntius der in Bratislava residierte vorgestellt]. [166] » [Addition de 1998. En 1996, R. Vrba donnait une troisième version selon laquelle il eut une entrevue le 20 juin 1944 « avec un représentant du Vatican » à laquelle c’est Mordowicz et non Wetzler qui l’accompagnait. Étaient en outre présents Krasnansky et un interprète. Vrba ajoute que, dans son livre I Cannot Forgive, il n’avait pas mentionné Mordowicz car il craignait de lui faire du tort, étant donné que celui-ci vivait dans la Tchécoslovaquie néostalinienne de Novotny [167] et que cela l’aurait compromis avec les autorités tchèques d’avoir un contact avec R. Vrba, un émigrant [168]. Mais R. Vrba n’explique pas pourquoi, à peine un an après avoir écrit I Cannot Forgive, lors du procès de Francfort, cela lui était égal de mentionner le nom d’A. Wetzler qui habitait également en Tchécoslovaquie, où Novotny était toujours au pouvoir.]
De son côté, Oskar Krasnansky a déclaré à Erich Kulka que l’entrevue de Svaty Jur n’avait pas eu lieu avec le « nonce du pape » mais avec un « légat ou messager » du Vatican. À l’entrevue se rendirent Krasnansky lui-même, Rosenberg (Vrba), Mordowicz et un Néerlandais, interprète de français. Selon cette version, Wetzler n’était pas présent. Le représentant du Saint-Siège était un certain « monseigneur Mario ». Krasnansky dit qu’il ne se souvenait pas du nom de famille. La réunion dura six heures. Monseigneur Mario interrogea les deux fugitifs, prit des notes et photographia les numéros des prisonniers gravés sur leur bras [169].
Des années plus tard, John S. Conway identifiera l’envoyé du Saint-Siège comme étant monseigneur Mario Martillotti, « un membre de la nonciature vaticane en Suisse, qui avait été transféré temporairement à Bratislava » [170].
De son côté, Alfred Wetzler a déclaré que c’est lui et son compagnon d’évasion qui avaient parlé avec le « délégué du pape » [171].
C’est la raison pour laquelle, bien que connaissant les versions des participants présumés à l’entrevue, il apparaît impossible de déterminer qui a assisté à la réunion avec une personnalité ecclésiastique catholique dans le monastère de Svaty Jur, si tant est que cette réunion ait réellement eu lieu.
La lecture des travaux des auteurs qui ont étudié cette question non seulement n’apporte aucune lumière mais, au contraire, ne fait qu’ajouter à la confusion.
Dans une première version des faits, Ota Kraus et Erich Kulka ont indiqué que c’est Vrba et Wetzler qui s’étaient réunis avec le nonce du Saint-Siège : « Ce n’est qu’en juin que les deux fugitifs d’Oswiecim [Vrba et Wetzler] eurent l’occasion de communiquer leur rapport officiel à un diplomate occidental. Le nonce du pape prit personnellement possession de leur protocole d’une soixantaine de pages. Ils se réunirent dans le monastère de Svaty Jur en Slovaquie [Papezsky nuncius osobne prevzal jejich asi sedesátistránkovy protokol. Setkali se s ním v klastere ve Sv. Jury na Slovensku]. [172] » Erich Kulka a en revanche indiqué dans un autre ouvrage qu’à l’entrevue de Svaty Jur, qui eut lieu le 20 juin 1944, avaient assisté Oskar Krasniansky, Rosenberg (Vrba), Mordowicz, un interprète de français et monseigneur Martillotti, le diplomate du Saint-Siège [173]. Selon cette nouvelle version Wetzler n’était donc pas présent. De son côté, l’historien Martin Gilbert a indiqué qu’un exemplaire du Protocole 1 « fut remis à monseigneur Giuseppe Burzio, le chargé d’affaires du pape à Bratislava, qui le fit suivre au Vatican le 22 mai [1944], après avoir interrogé lui-même les deux évadés [after himself questioning the two escapees] » [174].
Par conséquent, selon la version de Gilbert, l’entrevue n’eut pas lieu le 20 juin, mais avant le 22 mai ; Wetzler y assista mais pas Mordowicz ; et le représentant du Saint-Siège présent était monseigneur Burzio, et non monseigneur Martillotti.
En définitive, les spécialistes de la question n’ont pas non plus été capables de s’accorder sur ce point précis. Trente-cinq ans après les faits, Kulka et Gilbert ne sont pas même d’accord sur l’identification des participants à la réunion avec le prélat catholique. Ils vont jusqu’à diverger quant à la personne de ce prélat.
Ce qu’il importe le plus de souligner c’est que, bien que l’entrevue présumée avec Martillotti (ou avec Burzio) ait duré six heures, bien que le représentant du Saint-Siège ait pris des notes et photographié les numéros matricules des détenus et bien que cet ecclésiastique ait été impressionné au point de finir en larmes, il n’y a pas de trace de cette importante rencontre dans les archives du Vatican. Les éditeurs des documents du Saint-Siège sur la seconde guerre mondiale l’ont reconnu expressément : « Nous ne trouvons pas trace d’un rapport qui aurait été apporté de Slovaquie par Mgr Mario Martillotti, de la nonciature de Berne, après une interrogation des témoins. [175] »
De notre coté, nous nous sommes adressé à la Bibliothèque apostolique vaticane pour demander des informations sur monseigneur Martillotti. Nous voulions savoir plus précisément si ce prélat avait effectivement réalisé une missions diplomatique en Slovaquie au printemps ou à l’été 1944. La Bibliothèque vaticane n’a pas satisfait à notre demande en invoquant des raisons de temps et de personnel. Elle s’est bornée à nous conseiller la consultation de l’ouvrage Actes et Documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale [176], auquel appartient le volume cité dans la note 175.
Néanmoins, Roswell McClelland, représentant à Berne de l’agence américaine War Refugee Board durant la guerre déclara connaître un prélat qui avait parlé avec les fugitifs d’Auschwitz. Dans sa lettre du 12 octobre 1944 à ses supérieurs, McClelland dit : « J’ai eu l’occasion de parler ici à Berne avec un membre de la nonciature papale de Bratislava qui s’est entretenu personnellement avec ces deux jeunes hommes et a déclaré que l’impression qu’ils avaient produite en racontant leur histoire était entièrement convaincante » (I had occasion to speak here in Bern with a member of the Bratislava Papal Nonciature who had personally interviewed these two young men and declared the impression they created in telling their story to be thoroughly convincing) [177]. Nous ne sommes pas sûr que McClelland ait mentionné par la suite un quelconque détail de sa conversation avec le diplomate du Vatican ni même qu’il ait identifié ce dernier [178].

Conclusions :
a. Les versions de l’entrevue au monastère de Svaty Jur que donnent les participants présumés sont inconciliables. Les trois versions de Rudolf Vrba sont inconciliables entre elles et chacune de ces versions est, de plus, inconciliable avec la version d’Oskar Krasniansky. Si l’on tient compte des travaux des historiens, en particulier Erich Kulka et Martin Gilbert, les contradictions et la confusion, loin de se dissiper, s’accentuent. Il existe des contradictions dans presque tous les aspects de la question : depuis l’identité des fugitifs d’Auschwitz qui assistèrent à la rencontre jusqu’à celle du représentant du Vatican, en passant par la date à laquelle eut lieu la réunion.
b. Il n’existe pas de preuve documentaire dans les archives du Vatican qui confirme que la rencontre de Svaty Jur se soit effectivement produite. Il est incroyable qu’un diplomate du Saint-Siège, dont l’une des missions était de tenir informé ses supérieurs, ait omis de remettre au Vatican ne serait-ce qu’une note contenant les révélations brutales des évadés d’Auschwitz. Cela nous conduit à penser que, ou bien la réunion de Svaty Jur n’a jamais eu lieu et n’a existé que dans l’imagination de quelques personnes liées à la gestation des Protocoles, ou bien, si elle s’est tenue, le prélat catholique a considéré qu’elle méritait si peu de crédit qu’il a négligé d’en informer Rome.
Nous estimons par conséquent que la réunion présumée de Svaty Jur ne peut être invoquée comme preuve pour soutenir l’authenticité des Protocoles.


Notes

[165]

Rudolf VRBA & Alan BESTIC, I Cannot Forgive, op. cit., p. 256. [Nous utilisons ici la version française, citée dans une note précédente, Je me suis évadé d’Auschwitz, p. 324. – N.D.T.]

[166]

Hermann LANGBEIN, Der Auschwitz Prozess, op. cit., p. 124.

[167]

[Antonin Novotny (1904-1975), communiste tchèque, président de la Tchécoslovaquie de 1957 à 1968.]

[168]

[Rudolf VRBA, « Die missachtete Warnung », art. cité, p. 14-15.]

[169]

Procès-verbal de la conversation entre Erich Kulka et Oskar Karmil (Krasniansky), Tel Aviv, 8 juin 1964, loc. cit., p. 9-10.

[170]

John S. CONWAY, « Frühe Augenzeugenberichte aus Auschwitz », art. cité, p. 276-277.

[171]

Déposition d’Alfred Wetzler devant un tribunal slovaque de Bratislava en 1946, dans : Livia ROTKIRCHEN, The Destruction of Slovak Jewry, op. cit., p. 163.

[172]

Ota KRAUS & Erich KULKA, Noc a mlha, op. cit., p. 383.

[173]

Erich KULKA, « Escapes of Jewish Prisoners from Auschwitz-Birkenau and their Attempts to Stop the Mass Extermination », art. cité, p. 412.

[174]

Martin GILBERT, Auschwitz and the Allies, op. cit., p. 204.

[175]

Le Saint-Siège et les victimes de la guerre (janvier 1944-juillet 1945), op. cit., p. 281, note 1.

[176]

Lettre à l’auteur, 10 mai 1989.

[177]

FDRL 2, seconde page de la lettre d’introduction.

[178]

Sur la suggestion d’un employé de la Franklin Delano Roosevelt Library de New York, nous avons tenté d’entrer en contact avec R. McClelland par l’intermédiaire du Département d’État américain. Nos démarches n’ont pas donné de résultat pour l’instant.

 


Source: Akribeia, n° 3, octobre 1998, p. 5-208


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