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Henri ROQUES

Les confessions de Kurt Gerstein,

étude comparative des différentes versions

 

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ANNEXES

[1/2]

| ANNEXES 2/2 |

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| Annexe I | Annexe II | Annexe III |

[Ces annexes, rédigées par Henri Roques, ne font pas partie du texte de sa thèse]

[451]

 

Annexe I

 

Von Otter... ou la prudence du diplomate



Après sa courte visite à Belzec et à Treblinka, le soir du 20 août 1942, Gerstein prend le train de Varsovie à Berlin. C'est là qu'il engage la conversation avec un inconnu dont il a probablement su par le contrôleur qu'il s'agissait d'un diplomate suédois, le baron von Otter, secrétaire de la légation de Suède à Berlin.Avec une extrême nervosité, comme le dira plus tard le baron von Otter, Gerstein fait d'emblée ses confidences. A voix haute, sans prendre aucune précaution, il raconte ce qu'il affirme avoir vu au camp de Belzec: les exterminations massives d'hommes, de femmes et d'enfants juifs. Il pleure, il se cache le visage dans les mains, il est au comble d'une exaltation qui semble beaucoup plus inquiéter que convaincre von Otter.Gerstein est-il conscient de cette méfiance? Craint-il de ne pas être pris au sérieux, ou, pire, d'être considéré comme un provoca[453]teur? Toujours est-il qu'il donne comme référence le nom du Dr. Otto Dibelius, ami du pasteur Niem...ller et chef de l'opposition de l'Eglise protestante au nazisme. Il suffira au baron, lui dit-il, de se rendre à l'adresse qu'il lui indique, et le Dr Dibelius lui donnera les renseignements les plus favorables sur Gerstein, qu'il connaît bien...Mais il faut avant tout que von Otter alerte au plus tôt son gouvernement et dénonce auprès des adversaires de l'Allemagne les crimes incroyables qui se produisent dans les camps de concentration. Pour mettre fin à ces horreurs, il faut provoquer un scandale international.Gerstein insiste, il supplie, et cela dure plusieurs heures d'une nuit d'été, dans un couloir de train, puisqu'il n'a, pas plus que von Otter, trouvé de place libre dans un compartiment de wagon-lits.

Von Otter est-il surpris? Il ne le semble pas, car, le 21 décembre 1966, soit plus de vingt et un ans après la fin de la guerre, le diplomate, qui était alors en poste à Londres, a déclaré à Pierre Joffroy, l'auteur d'une hagiographie déjà citée: "J'étais à cette époque très prudent. Je me méfiais des provocateurs... Les révélations [de Gerstein] étaient du reste parallèles à des rumeurs que j'avais entendues sur le massacre" (L'Espion de Dieu, p. 17).Le témoignage de von Otter reproduit par P. Joffroy est très imprécis. On retire l'impression, en le lisant, que von Otter n'a gardé qu'un souvenir vague de son long entretien avec Gerstein. A aucun moment de la conversation le Suédois ne cite le nom de Belzec. L'a-t-il oublié? Il dit que l'officier S.S. lui raconta "une chose effroyable: comment, le convoi arrivé, les gens furent jetés dehors, comment ils se dévêtirent, comment ils prirent la queue devant les chambres à gaz" (op. cit., page 16). N'étaient-ils pas simplement devant une chambre à gaz de désinfection des vêtements dont ils venaient de se dépouiller? Ou devant une salle de douches? "Il m'a probablement aussi parlé du gaz qu'il livrait, du sabotage qu'il faisait", continue von Otter. On remarquera l'adverbe "probablement" (op. cit. page 16).Cette affaire Gerstein ne semble pas avoir été très présente à l'esprit du diplomate suédois entre 1942 et 1966...Von Otter ajoute même qu'il a rencontré par hasard, à l'église suédoise de Berlin, pendant l'automne 1942, le Dr. Otto Dibelius, personnalité donnée comme référence par Gerstein au diplomate.

[454]

Or, ce dernier reconnaît qu'il n'a pas jugé utile de faire part à Dibelius de sa rencontre insolite du mois d'août précédent dans le train Varsovie-Berlin; il précise à Pierre Joffroy, pour justifier sa "discrétion", qu'il avait déjà été convaincu par le récit de Gerstein (sic).

Les "bobards" de guerre les plus insensés et les moins vérifiables abondent dans tous les pays de l'Europe en folie. Les services de propagande anglo-américains, entre autres, ne reculent devant aucun mensonge pour discréditer l'adversaire et ils font souvent preuve d'imagination et de talent. C'est ainsi qu'ils ont notamment démontré leur efficacité en diffusant en Allemagne une lettre qu'ils prétendent avoir été envoyée à un prêtre catholique de Stettin par le colonel Werner M...lders, un héros de l'aviation de chasse allemande, quelques jours avant sa mort accidentelle, le 22 novembre 1941. Dans cette lettre qui lui est attribuée, M...lders, avec une feinte modération qui en rend les termes encore plus persuasifs et véridiques, se présente comme un propagateur du défaitisme et un défenseur de l'idéal chrétien contre le paganisme hitlérien. Le texte était un chef-d'oeuvre de rédaction et eut un grand retentissement en 1942 dans toute l'Allemagne. Protestations et démentis officiels ne servirent à rien: tout le monde crut à l'authenticité de la lettre attribuée à M...lders, jusqu'au jour où, longtemps après la fin de la guerre, Sefton Delmer révéla qu'il en était l'auteur. Or, qui était Sefton Delmer? Un journaliste anglais, d'origine australienne, qui dirigeait la "Section de la guerre psychologique en Allemagne". Il connaissait parfaitement la langue allemande, qu'il avait apprise à Berlin, où il avait longtemps vécu.

Les campagnes d'atrocités font aussi partie de la guerre psychologique: l'ennemi, aux yeux de l'opinion publique, doit passer pour un monstre. Déjà, lors de la guerre de 1914/1918, la fable des enfants belges aux mains coupées par les Barbares teutons eut son heure de gloire et déchaîna des tempêtes d'indignation! Dès 1939, les Alliés renouèrent avec leurs habitudes de la précédente guerre.

Von Otter le sait sans doute, ce qui explique le scepticisme qu'il manifeste devant les "révélations" de Gerstein. Cependant, en diplomate consciencieux, et peut-être impressionné par le fait que [455] son "confident" soit un officier S.S., il informe ses supérieurs. Mais le ministère des Affaires étrangères suédois ne juge pas utile de réagir.

Le rapport de von Otter fut-il écrit ou oral? Ce point important ne fut tiré au clair que très récemment. Pendant des années, on a pu lire dans des livres ou des journaux que le diplomate von Otter avait remis un rapport au ministère suédois des Affaires étrangères. Friedlander et Joffroy, entre autres, ont été affirmatifs à ce sujet dans leurs ouvrages. Plus récemment, Walter Laqueur reconnaissait qu'il n'avait pas trouvé de rapport écrit dans les archives suédoises.C'est seulement en mars 1983 que la question fut nettement posée à von Otter, au cours d'une émission télévisée de l'historien Alain Decaux (diffusée parAntenne 2 le 24 mars 1983). Reproduisons le texte de l'interview, tel qu'on peut le lire dans le livre d'Alain Decaux (L'Histoire en Question-2):

-- "Avez-vous fait part [des révélations de Gerstein] à votre gouvernement? Est-ce que vous l'avez fait par écrit ou oralement?

-- Alors, je suis rentré à ma légation à Berlin et, tout d'abord,j'avais commencé de faire un rapport le lendemain parce que j'étais naturellement assez bouleversé par mon expérience. J'ai fait mon rapport à l'ambassadeur assez en détail, demandant si je devais faire un rapport écrit. Alors, il m'a dit que je ne devais pas faire un rapport écrit, mais rapporter les événements pendant une visite à Stockholm, ce que j'ai fait quelques semaines plus tard.

-- Et le gouvernement suédois n'a pas gardé de traces de votre rapport oral à cette époque-là?

-- Non, non.

-- Vous avez fait, après, un rapport écrit?

-- Non, non.

-- Jamais?

-- Non. A ma souvenance, je n'ai jamais fait un rapport ou même un mémorandum sur cet épisode. Et je me suis demandé [456] plusieurs fois pourquoi. Et je crois que c'est parce que j'ai eu connaissance à cette époque que les mêmes choses ont été racontées par notre consul à Stettin et, par une coincidence curieuse, son rapport écrit est arrivé à Berlin le même jour que j'avais rencontré Gerstein. Le rapport du consul de Stettin se trouve dans les archives à Stockholm. Je ne l'avais pas vu à Berlin, mais je l'ai vu l'année dernière, ici, à Stockholm."

Nous possédons les photocopies des archives de Stockholm; le rapport du consul de Stettin existe. Il est assez long et ne consacre qu'un court paragraphe à une information selon laquelle 40.000 Juifs auraient été gazés, sous prétexte d'un épouillage, dans la région de Lublin. Aucune précision complémentaire n'est donnée. Manifestement, le consul suédois se borne à faire état d'une rumeur persistante mais invérifiable. Les archives suédoises prouvent que le baron von Otter, probablement peu convaincu lui-même, n'a pas réussi à convaincre ses supérieurs de l'importance exceptionnelle des informations fournies par l'Obersturmfuehrer. Peut-être a-t-on pensé à Stockholm que Gerstein était manipulé et, selon une méthode courante, qu'il "prêchait le faux pour savoir le vrai".

Mais ces mêmes archives suédoises apportent également la preuve que von Otter n'aurait pas parlé de ses entretiens avec Gerstein, après la guerre, s'il n'avait été sollicité avec insistance par l'un de ses collègues en poste à Londres en 1945.

Ce collègue, le baron Lagerfelt, qui était aussi un ami personnel de von Otter, a été informé par la Commission des Crimes de Guerre auprès des Nations-Unies qu'il existait un "rapport" Gerstein dans lequel von Otter était cité comme témoin capital.

Von Otter, en poste à Helsinki à cette époque, a été prié par son ami de confirmer d'urgence l'essentiel de ce que Gerstein disait dans son rapport. Von Otter s'est exécuté dans les derniers jours de juillet 1945. Lagerfelt a pu, dans ces conditions, rédiger un aide-mémoire daté du 7 août 1945 1; ce document confirme les entretiens de Gerstein avec "un diplomate étranger d'un pays neutre" en poste à Berlin. Il n'est pas sans intérêt de remarquer que, dans cet aide-mémoire, le nom du diplomate suédois n'apparaît pas plus que celui du pays neutre. La prudence diplomatique n'est pas une expression dénuée de sens!

[457]

En fait, von Otter semble surtout avoir été troublé par le comportement extravagant de Gerstein, dans le couloir du train de Varsovie à Berlin. Nous déduisons des confidences faites par von Otter à ceux qui l'interrogèrent après 1945 que le diplomate n'a pas cherché à revoir l'officier S.S., qui lui avait pourtant donné son adresse berlinoise. C'est Gerstein qui est allé rôder aux abords de la légation de Suède à Berlin, dans l'espoir de rencontrer à nouveau von Otter. Il se trouva, un jour, devant lui, dans une rue proche de la légation. Von Otter a précisé que son interlocuteur était dans un état d'agitation qui laissait prévoir une dépression imminente. "Il était à peine en mesure de formuler une phrase", a-t-il même déclaré.Gerstein voulait savoir si le gouvernement suédois avait été informé et ce qu'il envisageait de faire à la suite de ses révélations. Von Otter lui dispensa quelques paroles apaisantes et l'étrange Obersturmfuhrer disparut, sans plus donner de ses nouvelles.A ce propos, une contradiction peut-être mineure, mais tout de même significative, apparaît entre les déclarations de Gerstein et celles de von Otter. Dans les versions II, III, V et VI de ses "confessions", Gerstein prétend avoir revu le diplomate suédois deux fois. Von Otter ne se rappelle l'avoir revu qu'une seule fois (selon sa déclaration du 29 mai 1981 devant le tribunal de Paris). Le troisième entretien a-t-il été imaginé par Gerstein pour renforcer l'intensité dramatique de son récit?

Faut-il considérer von Otter comme un témoin capital attestant la véracité du récit de Gerstein? On veut nous le faire croire, mais la réalité nous paraît très différente.

En 1942, le jeune diplomate suédois en poste à Berlin était habitué à entendre des bobards de guerre; il a dit lui-même que les propos de Gerstein ne contenaient rien de neuf. Von Otter fut donc incrédule et peu enclin à revoir ce singulier officier S.S., dont le comportement l'inquiétait.

Dans les mois qui ont suivi la capitulation allemande, la propagande alliée tournait à plein régime et avait pour thème presque unique les atrocités, vraies ou supposées, des camps de concentration nazis. Von Otter fut sollicité de contribuer à cette entreprise en confirmant la véracité du récit de Gerstein. Le Suédois s'exécuta de bonne grâce, apportant en quelque sorte un témoignage de moralité au "bon S.S." qu'il avait connu et qui pouvait, à l'époque, se trouver en situation difficile. [458]

On lit en effet dans l'aide-mémoire du 7 août 1945: "Son chagrin et son indignation contre les faits commis dans les camps d'extermination semblaient être aussi véritables que profonds, et son souhait d'en faire partager la connaissance au monde extérieur de façon à pouvoir y mettre fin paraissait suffisamment sincère". On remarquera l'emploi des verbes restrictifs "sembler" et "paraître" pour qualifier l'attitude de Gerstein. Le langage diplomatique est empreint de nuances...

Après la réhabilitation de l'Obersturmfuhrer en 1965, von Otter fut sollicité, dans ses différents postes diplomatiques, par les biographes de Gerstein, puis par des journalistes; enfin, son témoignage fut réclamé devant des tribunaux.Il n'est pas impossible que le diplomate suédois ait été peu à peu saisi par le remords. Il avait rencontré "l'espion de Dieu" et ne l'avait pas reconnu. Peut-être se sent-il maintenant confusément coupable, comme devraient se sentir coupables tous ceux qui doutent encore que Gerstein ait dit vrai?

[459]

Document A


Aide-mémoire concernant Kurt Gerstein, ingénieur civil, membre de la SS-Sanitaetsabteilung, Giesebrechtstrasse, né probablement à Braunschweig en 1907 (?), domicilié en 1943 Buelowstrasse 49, à Berlin.

Londres, 7 août 1945

"En août 1942, Gerstein prit contact avec un membre d'une légation neutre à Berlin et raconta ce qui suit. Il revenait d'une courte mission au camp d'extermination de Belsec, près de Lublin. Il rendit compte en détail de ce qui s'y passait (les chambres à gaz, la réaction du personnel SS, la récupération de dents en or, etc.). Il montra également des documents, cartes d'identité et ordres de livraison d'acide cyanhydrique passés par le commandant du camp. Gerstein dit que sa préoccupation était de porter ces événements à la connaissance d'observateurs neutres. Il était fermement convaincu que si la connaissance de cette extermination était répandue parmi la population allemande et si les faits étaient confirmés par des étrangers impartiaux, le peuple allemand ne maintiendrait pas un moment de plus son soutien au régime nazi. Il dit par ailleurs avoir entretenu du problème un haut dignitaire ecclésiastique allemand appartenant à l'opposition, le Superintendant Dibelius (ceci fut par la suite confirmé par Dibelius lui-même, qui se porta garant de la fiabilité de Gerstein).

Des éclaircissements furent donnés plus tard sur les motivations des actions de Gerstein. Gerstein, qui n'avait jamais participé à des activités politiques quelles qu'elles soient et qui n'était pas un nazi, s'était présenté à la SS pour postuler à une affectation dans la Sanitaetsabteilung --la branche spéciale qui organisait les camps d'extermination-- parce qu'il était soucieux d'avoir confirmation de ses suspicions au sujet du taux de mortalité anormal dans les asiles psychiatriques allemands dans les années 1941-42. C'est à cette époque[460] qu'un proche parent de Gerstein, et qu'il aimait beaucoup, était, lui aussi, mort dans un tel asile. Ce qu'il apprit par la suite dans les camps d'extermination le convainquit que ses soupçons n'avaient été que trop bien fondés.Six mois plus tard, Gerstein rendit visite au même diplomate neutre pour lui demander s'il avait été possible de faire quelque chose. Ce fut la dernière fois qu'on eut de ses nouvelles.Son chagrin et son indignation contre les faits commis dans les camps d'extermination semblaient être aussi véritables que profonds, et son souhait d'en faire partager la connaissance au monde extérieur de façon à pouvoir y mettre fin paraissait suffisamment sincère.Signé: Lagerfelt

[461]

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Document B


Londres, 14 août 1945

STRICTEMENT CONFIDENTIEL

Collègue,Suite à ta lettre du 23 juillet 1945 concernant le SS Gerstein, je me permets de t'annoncer qu'après réflexion j'ai remis à mon homologue en grade au Foreign Office un aide-mémoire sur l'affaire (dans lequel ton nom n'est cependant pas mentionné), en demandant que l'on fasse suivre au plus tôt ce document jusqu'au Reconstruction Department 2 du Foreign Office, qui a compétence pour, entre autres, les questions de crimes de guerre. J'espère qu'ainsi on satisfera à la justice.

Signé: Lagerfelt

à M. le premier secrétaire de légation,baron G. von Otter, Helsinki

[462]


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Annexe II



Le cas Pfannenstiel: un témoin réticent, mais "coopératif pour l'essentiel"


Un des nombreux documents de l'United Nations War Crimes Commission (commission des Nations-Unies pour les crimes de guerre), qui date de 1945, contient une liste des principaux coupables recherchés par la délégation française. Les noms de sept "criminels de guerre" y figurent. Ce sont, dans l'ordre suivant:

-Hitler Adolf

-Himmler Heinrich

-Eickmann (Eichmann), haut fonctionnaire au R.S.H.A.

-Guenther, S.S. Sturmbannfuehrer - Employé au R.S.H.A.

-Pfannenstiel - S.S. Obersturmbannfuehrer - Tenait la chaire d'higiène [sic] à l'université de Marburg

-Linden Herbert, Dr. - Conseiller au ministère de l'Intérieur

-Grawitz Dr. - S.S. Gruppenfuehrer, Président de la Croix-Rouge allemande.

[463]

Pfannenstiel, qui figure à la cinquième place dans cette liste, doit cet "honneur" inattendu et totalement injustifié à Gerstein: ce dernier le cite en effet dans ses "confessions", en même temps que Gunther, Linden et Grawitz. Il cite également Eichmann, qu'il orthographie Eickmann. Et c'est là la seule raison pour laquelle les accusateurs français s'intéressent à ces individus dont certains sont des inconnus! L'étonnante composition d'une telle liste de "criminels de guerre" laisse perplexe quant au "sérieux" avec lequel elle a été établie. Que vient faire là le professeur Pfannenstiel, totalement inoffensif, mais qui eut le malheur d'accompagner (par hasard!) Gerstein, lorsque celui-ci se rendit à Lublin et qui, d'après le récit du même Gerstein, aurait assisté là (également par hasard!) à un gazage homicide?

Wilhelm Pfannenstiel est né à Breslau le 12 février 1890. Professeur d'hygiène à l'université de Marburg/Lahn et directeur de l'Institut d'hygiène entre 1930 et 1945, il mourut à Marburg le 1er novembre 1982, dans sa 93e année, après une existence fertile en mésaventures imprévues.

Pfannenstiel, médecin commandant de réserve dans la Wehrmacht, était aussi, depuis 1937, médecin-chef de la S.S. Fin 1939, il est nommé conseiller en hygiène de la Waffen S.S. et obtient le grade de Sturmbannfuehrer, puis enfin d'Obersturmbannfuehrer. Au titre d'inspecteur des installations sanitaires, il voyage beaucoup pendant la guerre: en Pologne, dans les Balkans, en Norvège et en France.Il se rend à Lublin, en Pologne, pour la première fois le 17 août 1942. Ne disposant pas d'automobile pour effectuer le parcours de Berlin à Lublin, il utilise la voiture de Gerstein, qui doit, prétend ce dernier, aller livrer de l'acide cyanhydrique au camp de Belzec, proche de Lublin.Pfannenstiel, commentant la mission de Gerstein, a déclaré le 9 novembre 1959:"Gerstein fut chargé par Globocnik de s'occuper de la désinfection des grandes quantités de vêtements qui se trouvaient à Belzec".

Le rôle fixé par Globocnik à Gerstein n'a rien pour nous surprendre puisque la désinfection dans les camps entre dans les fonctions de cet officier affecté à l'Institut d'hygiène de la Waffen-S.S.

[464]

Gerstein a-t-il effectué la désinfection demandée? Il n'en souffle mot dans ses "confessions".

Quant à Pfannenstiel, quel est le but de son voyage? Selon ses déclarations devant la justice allemande, le 9 novembre 1959, il était chargé d'améliorer l'alimentation de Lublin en eau potable et d'assurer une meilleure évacuation des eaux usées.

En matière d'hygiène, la Pologne était un pays fort arriéré et les Allemands craignaient d'autant plus les épidémies qu'ils avaient installé aux portes de Lublin un vaste camp de concentration encore mal pourvu d'installations sanitaires.

Le 18 août 1942, Pfannenstiel se serait trouvé à Belzec avec Gerstein et, selon ce dernier, il aurait été invité à assister à des opérations de gazage "ultra-secrètes", que les bourreaux lui interdisent de divulguer. Mais pourquoi le menacer de mort s'il révèle ce qu'il a vu, alors qu'il suffisait de ne pas l'inviter pour conserver le secret de l'opération?

Pfannenstiel est le seul témoin survivant de l'histoire macabre racontée par Gerstein. Même si son rôle ne fut que celui d'un spectateur, son témoignage, de ce fait, revêt une importance capitale.

Les années passent, et l'épisode de Belzec semble oublié. En octobre 1944, Pfannenstiel est affecté à la VIe armée, comme médecin-conseil en hygiène. Il participe à l'offensive des Ardennes en décembre 1944, puis il est envoyé sur le front de Hongrie. Finalement, il est fait prisonnier en Autriche par les Américains. Une surprise l'attend... Nous avons écrit précédemment que Pfannenstiel figurait à la cinquième place dans la liste des criminels de guerre, sur un document de l'U.N.W.C.C.

Et voilà ces services de recherche qui commencent à s'occuper de Pfannenstiel, à l'interroger en fondant leurs accusations sur les "révélations" de Gerstein. Pfannenstiel est, à cette époque, interné au camp de Darmstadt. Au commencement, il nie tout: cette histoire est absurde et il n'a jamais assisté à un gazage homicide. Interrogé pour la première fois en 1947, il reconnaît être allé à Lublin avec Gerstein, ce qui luisemble anodin. A la question "Connaissez-vous le camp de Belzec?", il répond qu'il en a entendu parler. Quant au camp de Treblinka, il l'ignore: le nom même lui est inconnu. "Avez-vous assisté à la tuerie?" Quelle tuerie? se demande Pfannenstiel? Et il répond par un énergique "Nein!". [465]

Mais il se rend vite compte qu'il a adopté là un très dangereux système de défense. S'il ne veut pas, comme tant d'autres, être livré aux Polonais et finir sur un gibet, il a tout intérêt à se montrer "coopératif" avec les enquêteurs américains et leurs auxiliaires allemands.

Dans le procès-verbal d'interrogatoire du 30 octobre 1947, on peut lire une étrange remarque du juge chargé de l'enquête. Comme Pfannenstiel venait de reconnaître son voyage à Lublin et faisait état de son ignorance concernant l'utilisation de l'acide prussique, le juge lui déclare sans ambages: "Le début de votre histoire est bon, ensuite c'est plus mauvais. Voulez-vous reprendre encore une fois votre récit?"

Il est difficile de dire plus clairement que l'on n'attendait pas de Pfannenstiel des réponses exactes mais des propos uniquement destinés à confirmer les affirmations de Gerstein.

Voici en quels termes Pfannenstiel décrit ses mésaventures, le 9 février 1951, à Marburg, en présence du procureur de l'Etat, un certain Straube:

"Jusqu'à la fin de juin 1947, je suis resté prisonnier dans différents camps, le dernier en date étant celui de Garmisch. C'est là que, sur ordre des Américains, j'ai été envoyé à l'hôpital en tant que détenu politique, avec mise automatique aux arrêts, pour assurer un service de médecin. J'y suis resté jusqu'en septembre 1948. J'ai presque failli être libéré. Comme je l'ai appris lors d'un entretien avec le président de la chambre de dénazification, ma procédure était en bonne voie. Vint alors une demande du chef du bureau de la Santé de Hesse (Prof. von Drygalski) de me transférer à la chambre de dénazification de Hesse, où l'on possédait davantage de charges contre moi. J'ai alors été déplacé au camp de Darmstadt, où j'étais en détention préventive pour la procédure de la chambre de dénazification..."

Finalement, les poursuites judiciaires contre lui sont abandonnées. Le tribunal reconnaît que Gerstein a "exagéré" dans ses déclarations au sujet de Pfannenstiel. Mais ce dernier a perdu six ans de sa vie à cause de ce témoignage douteux!

Le 6 juin 1950, Pfannenstiel, lors d'un nouvel interrogatoire, donne enfin des réponses tout à fait "satisfaisantes", celles que, précisément, l'on attendait de lui. N'est-ce pas la raison pour la[466]quelle il est libéré, cinq semaines plus tard, exactement le 12 juillet 1950, date à laquelle il n'est plus considéré comme criminel de guerre?

En résumé, le destin de Pfannenstiel est comparable à celui que connurent beaucoup de ses compatriotes dans l'Allemagned'après-guerre, victimes d'une épuration démentielle et tragique. Si son cas est, malgré tout, exceptionnel, c'est que le récit extravagant de Gerstein en faisait un témoin "privilégié" des gazages homicides au camp de Belzec.

Rares sont les Allemands qui supportèrent sans dommages ces tracasseries ou ces persécutions exercées avec un zèle presque religieux par les "vainqueurs-justiciers" de 1945. Pfannenstiel fut l'une de ces victimes: il avait une femme et cinq enfants (encore très jeunes) à nourrir. Ce n'était plus un jeune homme: il avait 55 ans à la fin de la guerre. Que faire à cet âge, sinon chercher un arrangement avec le diable? Pour lui, mieux valait tenterd'exercer à nouveau son métier que végéter en prison durant un nombre indéterminé d'années. L'homme était menacé: c'était un membre assez connu de la S.S., et le fait de n'avoir appartenu qu'à la branche scientifique de "l'ordre noir" ne lui garantissait pas l'absolution, tout au contraire. Ajoutons qu'on lui reprochait également d'avoir été plus ou moins complice d'expériences médicales de résistance au froid effectuées sur des détenus du camp de concentration de Dachau par le Dr. Rascher. Il s'en défend, mais, vraie ou fausse, l'accusation peut avoir pour lui de lourdes conséquences.

Alors, il préfère avouer ce qu'on lui demande: Oui, il a assisté avec Gerstein au gazage d'un convoi de Juifs au camp de Belzec: "On introduisit dans le camp, dit-il, plusieurs wagons, dans lesquels se trouvaient environ 500 Juifs, hommes, femmes et enfants" (interrogatoire du 9/11/1959).

Gerstein, rappelons-le, prétend que les wagons étaient au nombre de quarante-cinq, et qu'ils contenaient 6.700 personnes...

Pfannenstiel précise que ces Juifs furent conduits dans un établissement pourvu de six chambres à gaz, dont quatre seulement furent utilisées, avec 125 personnes en moyenne par chambre. Après le gazage, les cadavres furent jetés, selon lui, dans une grande fosse, où ils furent brûlés (ce qui ne devait pas être facile à réaliser!). Ajoutons que le récit de Gerstein ne mentionne pas cette incinération, mais ne se montre pas plus vraisemblable.

[467]

Pfannenstiel nie avoir prononcé à Belzec certaines phrases qui lui sont généreusement prêtées par Gerstein et qui lui seront reprochées plus tard par ses épurateurs: il n'a pas dit que les Juifs entassés dans les chambres à gaz "pleuraient comme dans une synagogue". Il affirme, contrairement à ce que prétend Gerstein, n'avoir jamais encouragé les S.S. ni à Belzec, ni à Treblinka, à poursuivre leur \uvre "utile", ni évoqué "la beauté" du travail qu'ils accomplissaient.Pfannenstiel estime que le récit de Gerstein est plein d'inexacti-tudes et d'invraisemblances. Ainsi, le chiffre de 25 millions de gazés, qui est avancé par le visionnaire, lui paraît évidemment délirant.Témoin hésitant, réticent, Pfannenstiel donne souvent l'impression d'être peu sûr de lui. Il récite assez mal la leçon qui lui est imposée par ses accusateurs. Il se contredit, sa mémoire lui fait défaut...Toutefois, à maintes reprises cité comme témoin dans les procès de gardiens de camps, il ne cherche pas à accabler les accusés: en juillet 1960, au procès d'un gardien de Belzec, Josef Oberhauser, il déclare: "En toute conscience, je n'ai vu le prévenu ni à Belzec ni ailleurs. En tout cas, il n'est pas le chef du commando de surveillance... Ce dernier différait assez sensiblement du prévenu dans son aspect et dans son être..."Cherchait-il à sauver un compagnon d'infortune, ou disait-il simplement la vérité? Et comment se souvenir d'un visage, aperçu une seule fois plus de dix-huit ans auparavant?Pfannenstiel fut considéré comme un témoin "providentiel" par les tribunaux alliés, puis allemands: il témoigne au procès des dirigeants de l'I.G. Farben, le 30 octobre 1947, à celui de J.Oberhauser à Munich en 1960, à Hambourg en 1963, à Francfort-sur-le-Main en 1966...

Lors des interrogatoires auxquels il est soumis en 1950, 1951, 1959, il répète son mince récit, où ne figure aucun élément décisif sur le problème des chambres à gaz; il est également invité à témoigner devant plusieurs tribunaux allemands à l'occasion de procès en 1960, 1961, 1963, 1965, 1966... En 1970 (à l'âge de 80 ans!), il doit encore effectuer une dernière déposition devant le tribunal de Marburg.Pauvres juges! S'ils font continuellement appel à lui et l'écoutent avec tant de patience, c'est que son témoignage, même atténué,[468] peu probant et d'une spontanéité très discutable, confirme là encore "pour l'essentiel" l'existence (même éphémère) des chambres à gaz homicides. Les accusateurs manquent-ils à ce point de témoins du crime qu'ils dénoncent?

A en croire Pfannenstiel, les gazages n'ont constitué que de déplorables initiatives locales et personnelles, qui n'ont visé qu'un petit nombre de détenus. Si, dans quelques camps, des brutes imaginatives ont procédé à des gazages, il n'existe, selon lui, aucun ordre des autorités supérieures prescrivant de telles opérations. A l'appui de ses dires, il raconte qu'après sa visite au camp de Belzec il a informé le professeur Dr. Grawitz (médecin-chef S.S. du Reich) de ce qu'il y a vu. Indigné, Grawitz lui déclara qu'il allait immédiatement mettre fin à ces gazages. Pfannenstiel affirme que ce fut le cas à partir de novembre 1942, et cela d'une manière définitive.

Tout en étant loin d'être claire, cette version des événements ne peut être rejetée sans examen: elle défie moins la vraisemblance que les "confessions" écrites à Rottweil par un psychopathe, fanatique religieux et mystificateur. Elle est d'ailleurs de plus en plus utilisée pour attester que Gerstein a dit vrai "pour l'essentiel". On laisse entendre perfidement que, si l'indiscutable nazi Pfannenstiel a été contraint de reconnaître la réalité de gazages homicides, même limités, c'est qu'ils ont bien eu lieu. On admet que Gerstein a donné des chiffres invraisemblables, que son caractère le portait aux exagérations, qu'il n'était pas un familier de l'arithmétique (s'appliquant à un ingénieur, l'argument peut surprendre!) et qu'il avait été profondément bouleversé par sa visite à Belzec. Or la visite a eu lieu en 1942, le rapport est de 1945. Gerstein écrivait-il alors toujours sous le coup du bouleversement? Quant à Pfannenstiel, il ne veut pas dire toute la vérité sur les gazages homicides, dont il confirme l'existence mais qui ont été beaucoup plus importants qu'il ne le laisse supposer. Vraiment, Pfannenstiel a, bien malgré lui, rendu un immense service aux adversaires du camp victorieux. Il fallait un homme honorable et sensé pour "confirmer", même très partiellement, l'extravagant récit de Gerstein. Pfannenstiel fut cet homme-là!

Gerstein, Wirth, Globocnik, Guenther sont morts en 1944 et 1945. Mais Pfannenstiel, le dernier témoin, a longtemps survécu: il a même pu retrouver dans la société une place digne de lui. La République fédérale l'a comblé de titres et d'honneurs, probable[469]ment mérités, mais malgré tout surprenants pour un personnage qui fut un dignitaire de la S.S. et que les Alliés inscrivirent, sans que l'on puisse trouver une raison valable à cette initiative, à la cinquième place sur l'une des listes de "criminels de guerre" nazis!

Sa réussite professionnelle en R.F.A. représente-t-elle le prix payé à Pfannenstiel pour le remercier de sa "docilité"? Nous lecroyons.

Transformé en témoin permanent de l'existence des chambres à gaz, peut-être fut-il finalement las du rôle qu'on lui faisait jouer: c'est ce que laisse supposer une lettre qu'il écrivit le 3 août 1963 à Paul Rassinier. Il y déplore que la mention de son nom ait "maintes fois donné lieu à des interprétations totalement injustifiées, qui non seulement sont fausses mais qui m'ont aussi causé de grands torts". Et il ajoute: "Je tiens à éviter toute reprise d'un débat public sur ma personne, qui pourrait provoquer de nouvelles interprétations négatives et des calomnies de la part des médisants".

On peut excuser cette dérobade: en 1963, il avait 73 ans et sa respectabilité de grand bourgeois de l'Allemagne de l'Ouest à préserver.Récemment, nous avons écrit à Madame Pfannenstiel pour lui demander ce qu'il fallait vraiment penser des témoignages à répétition fournis par son mari qui semblaient authentifier partiellement les affirmations de Gerstein. Sa réponse fut brève: elle souhaite qu'on la laisse en paix avec cette histoire, qui a troublé la vie de son mari et la sienne durant tant d'années...

Une telle attitude est compréhensible, mais elle est de nature à décourager l'historien qui recherche, sinon l'impossible vérité, tout au moins une explication plausible.

 

En marge du cas Pfannenstiel


Un vrai (ou faux) témoin des chambres à gaz reçu par Paul Rassinier en 1963.


En marge du chapitre que nous avons réservé à l'étude du cas Pfannenstiel, il nous paraît utile de conter une étrange histoire survenue en 1963 à Paul Rassinier, qui en fit le récit dans son livre Le drame des Juifs européens.[470]

Rappelons que Rassinier ne croyait pas à l'existence de gazages massifs, méthodiquement ordonnés par les dirigeants du IIIe Reich. Mais il admettait comme possibles certaines initiatives individuelles, prises ici ou là par quelques fous. Puis il avait cherché, à travers toute l'Europe, une preuve unique ou un seul témoin de ces gazages. En vain. Et l'honnête historien, lui-même ancien déporté de Buchenwald et de Dora, évolua vers la négation de tout gazage homicide.

C'est alors qu'en juin 1963 il reçut à son domicile d'Asnières une curieuse visite. Un homme se présenta; il dit qu'il était un Allemand patriote, admirateur des livres de Rassinier, mais qu'il avait décidé de mettre en garde l'historien français contre la tentation de nier toute extermination par les gaz. "J'étais à Belzec avec Gerstein, je suis entré derrière lui dans le bureau de Globocnik", déclara le personnage mystérieux, qui fit promettre à Rassinier de ne pas révéler son identité.

Rassinier écouta cet Allemand qui lui donna du récit de Gerstein une version très proche de celle de Pfannenstiel. D'ailleurs, manifestement, le visiteur chercha à s'identifier à Pfannenstiel. "Il paraissait la soixantaine, nous dit Rassinier, mais j'appris dans la conversation qu'il était beaucoup plus âgé" (Pfannenstiel, à l'époque, avait 73 ans, rappelons-le); il avait eu un grade élevé à la S.S., en qualité de membre d'un important service civil réquisitionné pendant la guerre (titulaire de la chaire d'Hygiène à l'université de Marburg, Pfannenstiel fut assimilé au grade d'Obersturmbannfuehrer, c'est-à-dire lieutenant-colonel); en 1945, il avait échappé de justesse au Tribunal de Nuremberg, et à la fin de la guerre, il avait cinq enfants, tous jeunes, qui avaient besoin de leur père pour les élever et s'occuper de leur éducation (c'était exactement le cas du professeur Pfannenstiel).

Alors, le visiteur inattendu était-il Pfannenstiel? En France, Georges Wellers et Pierre Vidal-Naquet l'ont affirmé; nous-mêmes, nous l'avons cru quelque temps. Jusqu'au jour où nos recherches nous ont permis de découvrir deux lettres de Pfannenstiel à Rassinier, l'une du 3 août 1963, l'autre du 18 septembre 1963 dont les lecteurs trouveront ci-après les reproductions et les traductions.

Nous avons parlé précédemment de celle du 3 septembre, lettre stupéfiante, dont nous avons déjà donné un extrait, dans laquelle on peut encore lire les lignes suivantes:

[471]

"...je serais très heureux de faire votre connaissance. A cette occasion, je vous décrirai volontiers l'impression que j'ai eue de Kurt Gerstein. Vos suppositions quant à l'origine de son rapport, qui est vraiment un colportage hautement incroyable, dans lequel "l'affabulation" dépasse de loin la vérité, ainsi que les circonstances de sa mort, semblent - également à mon avis - justifiées."

Ainsi , il est prouvé que Pfannenstiel n'est pas venu au domicile de Rassinier en juin 1963, puisqu'il déclare, le 3 septembre de la même année, qu'il serait très heureux de faire sa connaissance. En outre, Pfannenstiel confirme ("pour l'essentiel", là encore, serions-nous tentés d'écrire) les suppositions de Rassinier à propos de Gerstein et de son récit.

Or, que pensait l'historien français, à cette époque, à ce sujet? Pour lui, le "rapport" Gerstein était soit un faux soit l'oeuvre d'un fou, que tout homme doté d'un peu de bon sens devait rejeter totalement. Quant à la mort de l'officier S.S., elle lui paraissait suspecte et il ne croyait guère au suicide.

Pfannenstiel, dans sa lettre, semble avoir laissé parler son coeur: nous sommes très loin des témoignages qu'il dut faire au cours des nombreux interrogatoires auxquels il fut soumis de 1947 à 1970.

La seconde lettre de Pfannenstiel, celle qui porte la date du 18 septembre 1963, est manuscrite; elle contient des informations d'ordre pratique pour permettre à Rassinier de venir le voir à Marburg avant le 27 septembre.

Que se dirent les deux hommes? Nous l'ignorons. On peut cependant penser que Pfannenstiel n'a guère pu tenir un langage différent de celui qui lui avait permis d'être libéré le 12 juillet 1950 et de conserver une relative tranquillité depuis cette date, à la condition impérieuse de ne pas varier dans ses déclarations. Quant à Rassinier, qui avait provoqué la rencontre, il put se rendre compte que son visiteur de juin n'était pas son interlocuteur de septembre 1963 (voir les pages 473 et 474).

Mais alors, quel est l'inconnu qui se présenta à Paul Rassinier sous l'apparence troublante du professeur de Marburg? Par qui et pourquoi a-t-il été envoyé? Nous ne le saurons probablement jamais 3.

[472]


Traduction de la première lettre du professeur Pfannenstiel au Professeur Rassinier du 03.08.1963.

Cher Monsieur Rassinier,

Je vous accuse réception de votre lettre du 29 juillet 1963, et vous en remercie.

Ainsi que l'a déjà dit notre ami commun Grabert, je serais très heureux de vous connaître personnellement. A cette occasion, je vous décrirai volontiers l'impression que j'ai eue de Kurt Gerstein.Vos suppositions quant à l'origine de son rapport qui est vraiment un colportage hautement incroyable, dans lequel "l'affabulation" dépasse de loin la réalité, ainsi que les circonstances de sa mort, semblent - également à mon avis - justifiées.Etant donné que la mention de mon nom dans ce récit fantaisiste a eu pour conséquences des conclusions au plus haut point injustifiées, qui non seulement sont fausses, mais m'ont également causé un grave préjudice, vous comprendrez que j'aimerais à tout prix éviter que l'on ravive encore un débat public sur ma personne, lequel pourrait donner lieu à de nouveaux jugements défavorables et autres calomnies de la part de gens médisants.Pour ces raisons, je vous saurais particulièrement gré de me donner votre garantie de traiter mon témoignage avec un maximum de discrétion.Il est vrai que je continue à être encore souvent en déplacement.Malheureusement, il ne se présente pas d'occasion particulière, dans un proche avenir pour moi, de me rendre à Paris ou à proximité de cette magnifique cité que j'ai visitée en novembre de l'année dernière pour la première fois.Si vous avez la possibilité de venir à Marburg, une visite de votre part serait la bienvenue. De mi-août à fin septembre, je serai la plupart du temps à la maison.Ecrivez-moi s'il vous plaît à quelle date approximative je pourrai vous attendre ici. Nous pourrons alors mettre au point un rendez-vous précis.Salutations amicales.

[473]


Traduction de la seconde lettre du professeur Pfannenstiel à Paul Rassinier datée du 18 septembre 1963.


Cher Monsieur Rassinier,

Par retour, je réponds à votre aimable courrier du 18 septembre, pour vous dire que je suis à Marburg à partir d'aujourd'hui jusqu'au 27 septembre. Toute prévision après cette date pour une rencontre à Marburg sera à me proposer.Si vous désirez donc me rencontrer un jour de semaine durant cette période, vous êtes le bienvenu.Votre train quitte Francfort à 15 h 31 et arrive à Marburg à16 h 52. Je vous attendrai à la Gare Centrale le jour que vous voudrez bien m'indiquer.

Dois-je vous faire une réservation pour la nuit, ou bien repartirez-vous le soir même?Je me réjouis beaucoup de faire bientôt votre connaissance.

Salutations amicales...

[474]


****************

Annexe III


Une polémique avec Le Monde Juif


La revue du C.D.J.C. Le Monde Juif s'empare de l'affaire Roques.

Dans son numéro 121 de janvier-mars 1986, Le Monde Juif publie un article de dix pages accompagné de huit appendices. L'auteur, Georges Wellers, directeur de la publication. Le titre: A propos d'une thèse de doctorat "explosive" sur le "rapport Gerstein".

Par souci d'objectivité, l'éditeur du présent livre aurait souhaité reproduire pour nos lecteurs l'intégralité de l'étude critique faite par Georges Wellers; il lui en a fait la demande par écrit. En un premier temps, M. Wellers a donné son autorisation. Puis, il est revenu sur son accord et il a interdit à l'éditeur de reproduire son article. Nous le regrettons. [475]

Nous reproduisons seulement le texte en droit de réponse dont Henri Roques a obtenu la publication dans le numéro 122 d'avril-juin 1986.

Nous soumettons également aux lecteurs une réponse d'Henri Roques à la réplique faite par G. Wellers; il s'agit d'un texte inédit puisque Le Monde Juif, auquel il avait été adressé dans les conditions légales du droit de réponse, a refusé de le publier.

 

Premier texte en droit de réponse


En rédigeant ma thèse sur les différentes versions du récit de Kurt Gerstein, je me suis fixé deux buts principaux:

1. "Offrir aux historiens une base solide à partir de laquelle ils pourront confronter leurs opinions" (tome II, p. 270);

2. Dépassionner un débat qui ne peut progresser à coups d'invectives, mais doit être traité avec le maximum d'objectivité.Peut-être M. Wellers (A propos d'une thèse de doctorat explosive sur le "Rapport Gerstein", Le Monde Juif, janvier-mars 1986, pp. 1-18) admet-il que j'ai atteint mon premier but puisqu'il reconnaît que j'ai accompli un travail qu'il qualifie à la fois de "considérable" et de "minutieux". En revanche, je constate mon échec auprès de M. Wellers pour ce qui concerne le second but que je m'étais fixé. Voici ce que je répondrai aux principales critiques:

I / Les témoignages "concordants"?

a)L'affaire Pfannenstiel.

Il n'y eut pas un témoignage, mais des témoignages de Pfannenstiel devant la justice allemande; en octobre 1947, ce dernier déclara notamment qu'il était allé à Lublin avec Gerstein et qu'il avait simplement entendu parler de Belzec! En juin 1950, après cinq années d'internement, Pfannenstiel, qui n'avait pas revu sa femme et ses cinq enfants depuis 1945, fit un témoignage conforme à celui que reproduit M. Rassinier. Il fut libéré le 12 juillet suivant.

[476]

Quant au visiteur reçu par Rassinier en juin 1963, ce n'était certainement pas Pfannenstiel.

"Circonstance particulièrement heureuse, écrit M. Rassinier, un jour il s'est présenté spontanément à Paul Rassinier (...) avec qui il a eu une conversation amicale dans un endroit et à une date inconnus pour des raisons de "discrétion" exigées par Pfannenstiel et respectées par Rassinier."

En 1977, M. Wellers était mieux informé, puisqu'il avait alors reproduit la phrase suivante de Rassinier: "Un jour du mois de juin 1963, je reçus une étrange visite..." ("La solution finale et la mythologie néo-nazie",Le Monde Juif, avril-juin 1977, p. 59).Donc, le mois et l'année sont connus; l'endroit est le domicile de Rassinier à Asnières; d'ailleurs, la veuve de l'historien a, aujourd'hui encore, un souvenir assez précis de cette visite qui troubla fort son mari.

Le personnage mystérieux a emprunté la personnalité de Pfannenstiel; il a mis son âge en harmonie avec celui du professeur (Rassinier lui donnait la soixantaine, alors que Pfannenstiel avait 73 ans à l'époque); il a parlé de ses cinq enfants, tous en bas âge en 1945 (le professeur avait cinq enfants, dont quatre nés entre 1933 et 1939); il fit état de ses relations personnelles avec le Dr Grawitz, SS-Gruppenfuehrer et Président de la Croix-Rouge allemande (Pfannenstiel a dit qu'il était intervenu auprès de Grawitz après sa visite à Belzec), etc.Après le départ de son visiteur, Rassinier, décidé à tirer l'affaire au clair, s'enquit auprès d'amis allemands de l'adresse du professeur et lui écrivit. La réponse de Pfannenstiel est datée du 3 août 1963. Ce dernier y dit qu'il serait très heureux de faire la connaissance de Rassinier et lui propose une rencontre à sondomicile de Marbourg. Il parle du "colportage hautement incroyable" que constitue le récit de Gerstein et il réclame la plus grande discrétion à son sujet de la part de Rassinier.

Par une lettre manuscrite du 18 septembre 1963, Pfannenstiel donnait à Rassinier des indications pour sa venue à Marbourg. La rencontre eut lieu quelques jours plus tard: Pfannenstiel n'était pas le visiteur du mois de juin.Qui donc était venu sonner à la porte de Rassinier ce jour-là?(Les photocopies des lettres de Pfannenstiel à Rassinier citées ci-dessus sont à votre disposition.)

[477]

b) Le "témoin oculaire" Rudolf Reder.

Un chercheur italien, Carlo Mattogno, a analysé le témoignage rédigé en polonais par Reder. C. Mattogno démontre que ce témoin suit de trop près le récit de Gerstein pour ne pas l'avoir plagié, tout en l'"améliorant". Reder serait arrivé à Belzec le 17 août 1942, c'est-à-dire le même jour que Gerstein; il parle de la panne de moteur, mais précise qu'il s'agissait d'un moteur à essence consommant 80 à 100 litres par jour. Reder est, sur ce point, en contradiction avec Gerstein et Pfannenstiel, qui ont vu un moteur Diesel; ce dernier est très inefficace pour un gazage, puisqu'il dégage essentiellement du gaz carbonique qui n'asphyxie que très lentement (F.B. Berg, The Diesel Gas Chambers: "Myth Within A Myth",Journal of Historical Review, Spring 1984, p. 24). N'ayant pas levé les yeux, il n'a pas vu la montagne de chaussures et de vêtements (35 à 40 mètres, soit dix ou douze étages); mais, les ayant baissés, il a vu trente fosses contenant chacune 100.000 cadavres; au moment de son évasion, fin novembre 1942, les trente fosses étaient combles et auraient donc contenu trois millions de victimes! (C. Mattogno,Il Rapporto Gerstein, Sentinella d'Italia, 1985, p. 136).M. Wellers dit qu'en 1945-1946 le document Gerstein "n'était pas encore connu du grand public". C'est exact, mais il était connu des milieux proches de la Commission des crimes deguerre auprès des Nations-Unies. En France, le 10 novembre 1945, la Direction de la Justice militaire a envoyé le dossier du SS Gerstein au professeur Charles Gros, délégué français à Londres, pour qu'il le fasse suivre aux autorités polonaises. C'est ainsi qu'en Pologne R. Reder a pu avoir connaissance de ce dossier.A la même époque, il y eut plusieurs autres "circonstances heureuses". Outre la publication en polonais de R. Reder, on "découvrit" aux Pays-Bas un texte manuscrit daté du 25 mars 1943 caché dans un poulailler (sic) proche de la maison incendiée d'un résistant; ce document anonyme, rédigé en néerlandais, résumait sommairement le récit de Gerstein; en Allemagne même, à l'hôtel Mohren de Rottweil, où Gerstein séjourna au début de sa captivité, on "découvrit" une version en allemand que l'officier SS aurait laissée à l'intention de sa veuve.

[478]

c)Les témoignages d'un civil polonais et de quatre anciens SS.Sur ces cinq témoignages, on notera d'abord qu'en fait un seul décrit un gazage homicide. Tous les cinq nous reportent à des sources judiciaires et non pas à des sources historiques. Les sources judiciaires, tout comme les témoignages "oculaires" sur les chambres à gaz homicides, ne manquent pas, même pour les camps où personne ne soutient plus que ces chambres existaient. Nous ne citerons qu'un seul témoignage, celui du Dr. Frantz Blaha, ancien directeur d'un hôpital tchèque; ce déporté est l'auteur d'un rapport sous serment qui porte la cote PS-3249 (TMI, XXXII, p. 56-64) et qui fut lu à la barre du TMI-Nuremberg, le 11 janvier 1946 (TMI, V, p. 175): on y constate que ce médecin aurait eu à examiner les premières victimes de la chambre à gaz homicide de Dachau. Or, il est aujourd'hui admis que personne n'a été gazé à Dachau.

II / Les portes de bois des chambres à gaz

J'ai qualifié de sommaires les portes des chambres à gaz de Belzec qui, selon Gerstein et Reder, étaient en bois. "Ridicule!" s'exclame M. Wellers, qui affirme que "dans les chambres à gaz de tous les camps d'extermination, les portes étaient en bois". Or, dans le document hollandais mentionné ci-dessus, les portes sont en fer ("een ijzeren deur"). Au camp de Majdanek également, les portes auraient été en fer ou en acier. On lit, en effet, dans Chambres à gaz, secret d'Etat, p. 219: "Les portes de fer munies de garnitures de caoutchouc (...) furent livrées par la firme Auert de Berlin", et, plus loin, à la même page: "Le tribunal de Duesseldorf (...), dans son arrêt, parle d'au moins trois chambres en béton, munies de portesd'acier étanches".Pour montrer l'incohérence des récits sur Treblinka, j'ai fait état du document de Nuremberg PS-3311, qui établit l'existence dans ce camp de chambres à vapeur et non pas de chambres à gaz. Sur ce point-là, M. Wellers s'en prend vivement à ma thèse et va jusqu'à mettre en cause la compétence des membres du jury. Il dit que le PS-3311 est "un exemple de document fantaisiste inutile" (sur ce point je ne le contredirai pas), signé "d'un certain Tadeusz Cyprian" et "resté dans les archives (de Nuremberg) comme beaucoup d'autres papiers inutilisés".

[479]

La réalité est la suivante: le Dr Tadeusz Cyprian était un personnage officiel: "Polish Deputy Representative on the United Nations War Crimes Commission in London" (TMI, XXXII,p. 154). Son document fut présenté à titre de preuve le 14 décembre 1945 (cote d'audience US-293) par le commandant Walsh, substitut du procureur général US; les phrases suivantes furent lues à Nuremberg devant le TMI: "A la fin d'avril 1942, la construction des trois premières chambres était terminée et des massacres en masse devaient y avoir lieu par la vapeur (...) Quand les chambres étaient complètement remplies, on les fermait hermétiquement et on faisait entrer la vapeur" (TMI, III, p. 570-571). En application de l'article 21 de son statut, le TMI fut tenu de considérer comme preuve authentique le document PS-3311 (TMI, I, p. 17, confirmé par TMI, XXXII, p. 154, où figure, juste avant la signature du Dr Cyprian, suivie de son titre, la formule en anglais qui signifie: "document soumis par le gouvernement polonais au Tribunal Militaire International par le soussigné").M. Wellers exprime les invraisemblances du récit de Gerstein de la façon suivante: Gerstein n'aurait appris les données chiffrées que par "ou"-dire, de seconde main"; il s'agirait "tout au plus de la transmission d'une information dont la source reste inconnue(sic) et reçue par un homme profondément troublé".Nous savions déjà que Gerstein se trompait (ou mentait, ou inventait) quand il affirmait que Hitler et Himmler étaient présents à Belzec le 15 août 1942 pour veiller à l'accélération de l'extermination, ainsi que lorsqu'il relatait la présence de Pfannenstiel à Treblinka où le professeur aurait prononcé une allocution, etc. Si, en plus, le coeur même du récit contient sur des points essentiels la relation de choses apprises par ou"-dire ou de seconde main, que reste-t-il de son témoignage?

C'est la question que je posais dans ma thèse, et c'est à cette question qu'il fallait répondre.

[480]

| ANNEXES 2/2 |

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