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L'Holocauste des âmes

Grégoire Dumitresco

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Chapitre V

La porte se referme derrière nous.

Le long des murs court une suite de pricis dont les couvertures sont faites de bouts d'étoffes entrecroisés, les mêmes que l'année dernière. Il y a beaucoup trop de place pour nous. Je reste un moment appuyé contre le prici vide à ma gauche. Quelques groupes de prisonniers nous attendent. Je ne connais personne. Ils sont une quinzaine. La chambre-hôpital numéro 4 est si lumineuse!

 

Je choisis une place à côté de la fenêtre qui donne à l'ouest. Dinu Georgesco s'installe à ma droite. En face se superposent deux paires de lits en fer, avec à côté, deux lits simples, collés l'un contre l'autre. Au milieu de la chambre, une table longue de trois mètres. Je fais une promenade: trente pas jusqu'aux lits du côté est. Je vois, à près de cinq cents mètres, la petite gare et, plus loin, le bocage étendu de la rivière Arges. Il y a un peu de neige et le ciel est clair.

 

La porte s'ouvre devant le gardien Mindruta, qui amène vingt-cinq autres prisonniers. Nous devons être soixante-cinq au total. Chacun cherche un bout de prici...

Le milieu de la chambre forme un vrai boulevard en miniature, avec des groupes de deux ou trois qui se promènent en discutant.

Nous voilà installés plus humainement... De la place pour la promenade, de la lumière et la vue sur l'extérieur. Je retrouve Balanisco, le chef des Fraternités de la Croix (24) de Moldavie. Nous nous sommes connus ici l'an passé. Balanisco était considéré comme le meilleur étudiant en mathématiques du professeur Avramesco, à Cluj. Il s'était voué à la logique mathématique. On se serre les mains, on discute un peu. Je lui demande où sont les autres du groupe de Cluj.

-- Ils sont tous ici, dans diverses cellules. De Maniu, je ne sais plus rien. Ils l'ont sorti d'ici et emmené à l'infirmerie. Il était au dernier degré de sa tuberculose. Il n'avait que vingt-six ans. J'ai peur qu'il ne soit mort.

Balanisco sourit amèrement et se dirige à petits pas vers son prici. Il arrange un peu ses affaires. Maigre et courbé, il porte l'inquiétude sur son pâle visage. On dirait qu'il appréhende quelque chose.

Je me souviens de Maniu et des autres. C'était en octobre 1948... A mon entrée dans cette chambre, j'avais trouvé beaucoup d'hommes entassés sur les pricis et j'étais resté désorienté devant quatre-vingts regards pointés sur moi. Comment pouvais-je trouver une place ici? Partout sur les pricis il y avait des hommes allongés ou assis en tailleur. Têtes rasées, la figure creuse, la peau cadavérique. J'avais reculé d'un pas, saisi par cette première impression. La prise de contact avait quelque chose de répugnant. J'avais dû me faire une place parmi ces cadavres vivants dont seuls les yeux bougeaient au fond des orbites. Ils avaient deviné ma pensée.

-- Nous ne sommes pas attirants, n'est-ce pas? Il faut que tu t'habitues toi aussi, et vite, à ta nouvelle situation. Autant le dire dès maintenant, après six ou sept mois tu auras le même aspect.

On me fit de la place à côté de la fenêtre. J'appris que tous les présents venaient du pénitencier de Cluj -- un groupe de trois cents prisonniers. Les autres étaient répartis dans diverses pièces. Ils relevaient du Centre légionnaire de Cluj et on les avait arrêtés le 15 mai 1948. Tous étaient étudiants. Ils appartenaient au groupe Nicolas Patrasco (25); seuls cinq ou six étaient du groupe Radu Mironovici (26). J'appris aussi que la prison était surpeuplée. Dans une cellule pour deux on trouvait sept à huit personnes. Cette pièce porte le nom d'hôpital parce que, voici un an, elle abritait l'hôpital de la prison. A l'autre bout de la pièce se trouvait Maniu. Il était le chef du groupe. Son corps restait immobile, mais je voyais à sa figure qu'il était conscient de son état. Je le regardai et un frisson me parcourut. Ce que je voyais, ce n'était plus un homme; c'était la mort, l'impitoyable mort! Il tendit la main vers moi et l'effort qu'il fit pour parler déforma son visage au teint jaune. Ses lèvres livides laissèrent échapper deux mots:

-- Nouvel arrêté?

Les gens autour de lui le regardaient avec inquiétude.

-- Nous lui donnons de notre nourriture parce que l'administration de la prison ne lui a accordé comme supplément qu'une tasse de lait par jour.

Au bout de quelques jours, Maniu fut transféré à l'infirmerie. Pour ce qui est de l'administration, je sais désormais à quoi je dois m'attendre.

Silencieux, les légionnaires regardent leur camarade avec tendresse. Derrière lui, quatre-vingts personnes se signent. Non seulement pour affirmer leur foi, mais pour manifester leur volonté de résistance...

 

Ce matin, dans cette chambre-hôpital No 4, je me sens mieux. La misère vécue depuis plus d'un an s'efface: l'obscurité des cellules de la Securitate, les murs de Jilava, la pièce 8, la tanière dans laquelle je suis resté six mois, la pièce du sous-sol que j'ai quittée il y a une heure, tout cela est derrière moi.

Au bout du prici, à côté de la fenêtre, se tient mon nouveau voisin. Il fait partie du groupe d'une quinzaine de personnes que j'ai trouvé ici. Il n'est pas très grand, il a la tête ovale, un nez trop fin et des yeux noisette mélancoliques. On a l'impression d'avoir devant soi un élève de lycée qui aurait passé la plus grande partie de sa vie dans un internat. Arrêté six mois avant moi, il a écopé de vingt ans de prison. Il est totalement découragé. Sa maigreur m'impressionne. J'apprends qu'il est légionnaire et qu'il a été recruté dans les Fraternités de la Croix en 1940. Il a seulement vingt-six ans. Il regarde, l'air absent, par la fenêtre. Un rayon de soleil fait ressortir sa souffrance. Mon autre voisin se présente:

-- Je m'appelle Ion Popesco et je suis de Craiova.

Je remarque qu'il bouge difficilement la main droite et quand il le fait la douleur se lit sur son visage. Cela me rappelle les hurlements qui viennent d'ici. Je le questionne, en affectant l'indifférence:

-- Qu'est-ce que tu as à la main? J'ai l'impression que tu ne peux pas la bouger.

Il sursaute, un peu surpris par la question. Au bout de quelques secondes il me répond avec assurance:

-- Rien de grave, j'ai glissé et je suis tombé sur la main. Elle est seulement luxée.

Je suis sûr qu'il m'a menti. Après une longue hésitation, je me décide à lui demander:

-- Quand est-ce qu'ils t'ont amené dans cette chambre?

Popesco me répond d'un air triste et sans me regarder:

-- Il y a six semaines.

Il ne parle pas beaucoup et j'insiste pour qu'il se livre. C'est le moment d'en savoir plus sur ce qui me tracasse depuis un certain temps.

-- En bas, au sous-sol, on a entendu, à deux reprises, des hurlements. Ils étaient si horribles que j'étais effrayé. J'ai l'impression qu'ils venaient d'ici.

Popesco cligne des yeux avant de me répondre.

-- Des hurlements?

Il hoche la tête en signe d'incompréhension.

Je n'ai jamais entendu une chose pareille.

Puis, il tourne la tête vers la fenêtre.

Je cherche ceux qui sont venus avec moi du sous-sol. Ils sont disséminés dans la chambre. Miulesco, Matasaru et Burcea ont rencontré un ami de Bucarest. Fuchs, les mains dans le dos, arpente la chambre. Dinu Georgesco vient vers moi et me dit discrètement:

-- D'autres ont entendu les hurlements. Quelques-uns, amenés après nous, viennent de me le dire. Ils ont eu la même impression: les hurlements venaient bien d'ici!

Je le regarde avec attention tout en me demandant comment il peut se faire que Popesco, qui est ici depuis six semaines, n'en sache rien. Au moment où je veux raconter à Georgesco ma discussion avec Popesco, le gardien paraît à la porte et fait signe à un détenu, comme s'il le connaissait depuis longtemps. Ils tirent ensemble le baquet de bouillie de farine à l'intérieur. En regardant plus attentivement le détenu qui parle avec le gardien, je me dis qu'il doit être le chef de chambre.

Des minutes interminables passent avant qu'ils ne commencent à distribuer la bouillie. La distribution est faite par le chef de chambre. Nous faisons la queue, les gamelles à la main. Le gardien est toujours à côté de la porte. Arrivé à côté du baquet, je reçois ma portion et en plus le gardien me sourit. Quelques minutes plus tard, il sort. Nous mangeons tranquilles, chacun à sa place.

Cinq prisonniers et le chef de la chambre mangent debout, appuyés contre la table. Nous rinçons les gamelles pour qu'aucune trace ne reste, avant de les laver avec un peu d'eau au-dessus d'une serpillière qui se trouve sous un prici.

On a l'impression que l'administration de la prison est tolérante avec ceux d'ici puisque le chef de la chambre entre et sort sans permission. Il l'a fait plusieurs fois. Sur le seuil, la porte entrouverte, il parle même avec le directeur de la prison, le même que l'année dernière, Dumitresco (27). Incroyable! Quelle différence avec l'isolement du sous-sol! Le chef de chambre entre et ferme la porte derrière lui.

Dans la chambre on bouge beaucoup, on discute à deux, à trois, certains se promènent, d'autres regardent par la fenêtre. Moi, je reste silencieux à ma place. Je regarde le bleu du ciel qui me rappelle la liberté... Je rêve...

Soudain, je suis ramené à la réalité par une voix métallique dont le ton haineux me fait sursauter.

-- Que personne ne bouge!

L'ordre à été donné avec une telle force et de façon si catégorique que personne ne bouge plus. Nous restons pétrifiés, comme au cinéma quand il y a arrêt sur image.

Je suis perturbé. J'essaie de comprendre. A côté de la porte, le chef de chambre quitte un groupe de cinq personnes et se dirige vers le milieu de la pièce. L'air sombre, il regarde tout le monde, serre les lèvres et, de la même voix forte et haineuse, il crie:

-- Chacun à sa place!

En quelques secondes et sans objections, l'ordre est exécuté.

Nous sommes étonnés par le brusque changement de situation. Je vois que le chef de chambre se prépare à nous dire autre chose, plus calmement, cette fois.

-- A partir de maintenant personne n'a le droit de parler ou de faire un signe. Il est interdit de bouger, même les paupières. La tête doit rester droite et vous devez fixer du regard le ciment à un mètre devant vous.

J'essaye, quand même, de voir ce que les autres font. Je jette un coup d'oeil vers le prici d'en face. Baleano et Fuchs respectent scrupuleusement l'ordre.

Nouvel essai. Je risque un coup d'oeil vers la droite et je me rends compte, grâce aux éraflures des vitres peintes de la porte, que nous sommes surveillés. Il ne pouvait en être autrement. Et d'ailleurs personne n'en doute. Dinu Georgesco, à côté de moi, est comme une statue.

Une constatation m'étonne: Popesco n'est pas à sa place. Il est avec ceux que nous avons trouvés dans la chambre quand nous sommes venus. Tous sont autour du chef de chambre, qui leur parle très bas. C'est un homme grand et athlétique. Il n'est pas maigre comme nous autres. Il a un nez en pied de marmite, des lèvres minces et toujours humides. Il porte une casquette grise, un veston et des pantalons de ski de la même couleur. Je lui donne dans les vingt-sept ans.

Il quitte le groupe et se dirige vers mon prici. Mon coeur bat très fort. Il s'arrête devant quelqu'un que je ne peux pas voir et lui dit, menaçant:

-- Toi, pourquoi tu bouges la tête?

Il a l'accent moldave. Au moins je sais de quelle région il vient.

Celui qui a bougé la tête ne peut plus donner d'explication: les cinq hommes qui étaient avec le chef lui ont sauté dessus. Ils le tirent par terre et en quelques secondes il s'accroupit sous les coups de poings et de pieds. Il crie de douleur mais un des cogneurs lui envoie son poing sur la bouche. Il reçoit une bonne vingtaine de coups de pieds...

Le chef de chambre ordonne:

-- Assez!

L'homme est laissé sur le ciment. Il est toujours accroupi. Il gémit. L'un des cogneurs le tire par l'épaule vers le haut et lui maintient les mains dans le dos. Le chef dit calmement, à voix basse:

-- Penche-toi en avant.

L'homme exécute l'ordre. Le chef s'approche à un mètre devant lui et lui envoie un violent coup de pied dans la poitrine. Le détenu est soulevé de quelques centimètres puis tombe par terre de tout son poids. Après quoi, il est traîné à sa place sur le prici.

 

Je tremble. D'indignation plus que de peur. J'essaie d'analyser la situation mais le pouvoir de discernement n'y est pas. Par les manques de peinture de la porte vitrée je distingue les yeux de l'ennemi. Il est là, dans le couloir, tandis qu'ici, à l'intérieur, il y a seulement son outil, le chef de chambre, lequel ne peut mener une telle action qu'à son initiative.

Je ne sais pas comment, mais un nom me revient brusquement en mémoire: Sile Constantinesco. Si celui qui est devant moi avait douze ans de plus...

Je ne sais pas si c'était vrai mais à Jilava j'ai appris par plusieurs personnes que l'étudiant en chimie Sile Constantinesco, tueur de ses propres parents en 1937, aurait reçu après le 23 août 1944 une mission à caractère éducatif dans les prisons. J'avais alors refusé de croire qu'un dégénéré qui a coupé ses parents en morceaux pour les mettre en conserve dans les tonneaux de la cave puisse éduquer les autres.

Pourtant devant moi se trouve bien un dégénéré (les autres cogneurs le font par peur), inutile d'être un fin connaisseur de la physionomie humaine pour s'en rendre compte. La façon dont ses yeux brillent, ses lèvres humides, la concavité de son nez donnent l'impression d'un malade atteint de syphilis congénitale.

Une question me travaille: est-ce que ce dégénéré est un détenu politique, un droit commun, ou une brute sortie de la racaille dans laquelle le parti communiste recrute? Mes pensées sont interrompues: l'équipe de cogneurs entre de nouveau en action.

Je n'en crois pas mes yeux. Ils se sont précipités sur un détenu qui se trouve en face de moi. Je vois une figure pâle et un corps accroupi sur le ciment. Brusquement la victime sort un cri, qu'une serviette étouffe aussitôt. Certains ont dans leurs mains des bâtons, d'autres des ceintures. La victime est bâillonnée avec la serviette nouée sur la nuque. Celui qui est brutalisé doit être un officier de marine, d'après sa tunique. Il est transformé en un véritable sac d'entraînement pour cinq boxeurs. Il reçoit sous les côtes des coups qui lui coupent la respiration. Le malheureux gémit dans sa serviette. Les coups pleuvent de tous les côtés. Il tombe sur le ciment. Les cogneurs lui marchent dessus. L'un d'eux cherche le ventre du bout du brodequin et lui envoie le dernier coup. L'ex-officier de marine est allongé par terre.

Le dégénéré ricane!

Les cogneurs soufflent lourdement, ils sont fatigués.

Pendant une seconde, j'ai Popesco devant les yeux. Lui et d'autres n'ont pas frappé. Il y a tant de douleur dans son regard et tant de tristesse sur son visage que je me rends compte tout de suite qu'il a été introduit de force dans le groupe de cogneurs. Ce doit être affreux, d'être contraint de faire partie d'une telle équipe!

Le dégénéré a le pied sur la victime qu'il regarde avec une satisfaction démoniaque. Il se penche sur lui et le tire par le col de la veste. Ses lèvres humides laissent tomber un seul mot:

-- Salopard!

Au bout d'un instant il ajoute:

-- Comment as-tu osé juger le marxisme? Une nouvelle théorie sur le marxisme! Tu te rends compte que si t'avais pas eu la chance de te trouver ici, la classe ouvrière t'aurait écrasé comme une merde? Tu crois que les travailleurs et le parti communiste auraient demandé l'avis d'un mec comme toi sur le marxisme?

Il recule et lui donne une gifle qui l'envoie deux mètres plus loin sur le ciment. Je me demande quand va finir cette folie durant laquelle les secondes paraissent des heures. La tête toujours en avant, dans la mesure du possible, je suis les autres. Comment oublier l'épouvante inscrite sur leurs visages? Les hurlements de mort venus d'ici et qu'on a entendus jusqu'au sous-sol accroissent la peur, cette peur que tout mon corps ne cesse d'approuver. Pour la première fois j'éprouve la sensation de la mort. Aujourd'hui, plus que jamais, je sens que je suis chrétien. Avec ma langue, bouche fermée, je fais le signe de la croix...



Chapitre VI

Nous avons fini la soupe de midi. J'ai remarqué que, cette fois, le baquet n'a été tiré à l'intérieur que par le dégénéré. Le gardien ne se montre plus. Nous sommes sur le bord des pricis, presque collés les uns aux autres, ainsi que l'ordre en a été donné. Il faut regarder le ciment à un mètre devant soi, sans bouger ni parler.

Le dégénéré se repose. Il est allongé sur son lit de fer, devant moi. La main droite sous la tête il fixe un point du plafond.

Dans le lit voisin se trouve celui qui a donné le dernier coup dans le ventre de l'officier de marine. Quelques cogneurs du groupe de terreur restent appuyés contre la table. Ils parlent à voix basse, je ne comprends rien. Quatre autres nous surveillent. Deux à l'est et deux à l'ouest de la chambre. Ils se promènent à petits pas et ont sans cesse les yeux sur nous. Devant moi, à un mètre, passe Popesco. Je risque un rapide coup d'oeil. Nos regards se rencontrent. Il ferme les yeux en signe de douleur de l'âme.

Je réfléchis sur ce qui se passe ici. Cinquante prisonniers se retrouvent dans cette chambre pour être terrorisés par quinze des leurs. A l'exception du dégénéré et peut-être encore de deux ou trois, les autres sont recrutés volens nolens parmi les prisonniers eux-mêmes. Il y a eu d'autres prisonniers qui sont passés par cette chambre. Tout se passe conformément à un plan fort bien établi par le Ministère de l'Intérieur. Je me demande quel en est le but.

La seule explication que je puisse donner pour le moment est celle-ci: comme dans les prisons il y a des discussions interminables sur la situation politique intérieure et internationale, les dirigeants veulent y mettre fin par cette méthode de terreur...

Je me rappelle la période entre le Nouvel An et le mois de mai de l'année dernière. Je me trouvais dans une chambre au rez-de-chaussée à la queue du "T" que forme la prison de Pitesti. On était vingt-cinq prisonniers, tous, comme je l'ai dit, des légionnaires du groupe de Cluj, sauf moi et quatre autres personnes. Parmi eux se trouvait Balanisco, le chef des Fraternités de la Croix de Moldavie. (Je jette un coup d'oeil vers lui, il est sur le prici vis-à-vis de moi, pas loin de l'officier de marine).

Il y avait aussi Dragos Hoinic, l'agent de liaison de Horia Sima (28), qui a fait maintes fois le chemin Roumanie-Vienne, entre la tête du Mouvement Légionnaire et ses troupes. Je me souviens aussi de Pop Cornel de la Faculté de Médecine de Cluj et d'autres, tous de Transylvanie. Plus tard, Constantin Oprisan, le chef des Fraternités de la Croix de Roumanie, homme d'une vaste culture et poète, avait été amené dans notre pièce. Il ne comprenait pas pourquoi on l'avait conduit à Pitesti alors qu'il n'était plus étudiant.

Ça discutait beaucoup: on avait la force de le faire puisqu'on recevait régulièrement de la maison un colis de trois kilos d'aliments et on se lavait une semaine sur deux. On savait tout ce qui se passait dans le monde, le monde occidental particulièrement, monde dans lequel les légionnaires n'avaient pas beaucoup de confiance. Ils étaient loin de partager mon enthousiasme quant à la croisade des Américains pour la liberté des pauvres gens et la démocratie. Nous recevions des informations de l'extérieur. Chaque après-midi, vers trois heures, le groupe de quarante prisonniers tenus au secret dans les cellules qui se trouvaient au-dessus de nous sortaient en file indienne pour une promenade d'une demi-heure. Ils étaient accompagnés par deux gardiens, un en tête et l'autre en queue. La promenade finie, ils montaient les marches qui se trouvaient sous la fenêtre de notre chambre. Quand le premier gardien entrait dans le bâtiment, le deuxième n'en avait pas encore dépassé le coin.

Le sixième de la file était un ancien officier d'aviation. Parvenu sur les marches, il échappait à l'oeil des gardiens et il en profitait pour nous jeter à travers les barreaux le paquet de messages gros comme le poing, que j'attrapais au vol. Quelquefois, en deux secondes, on avait le temps d'échanger quelques paroles.

-- Comment vous procurez-vous les informations?

Il voulait me répondre mais il n'avait pas le temps. Le jour suivant, à la même heure:

-- Nous les recevons par des signes faits d'une maison qui se trouve en face.

L'explication était peut-être la bonne. Parmi les quarante il y avait l'Amiral Macelariu, qui pouvait utiliser des transmissions de marine. Les messages avaient une écriture ordonnée, avec des lettres parfaitement régulières. Ils étaient très courts:

"Bruxelles -- Hier se sont réunis dans la capitale les ministres des affaires extérieures des pays qui doivent signer le Pacte du Traité de l'Atlantique Nord".

"New-York -- Le président des Etats-Unis, Truman, a déclaré hier dans une conférence de presse que l'Amérique a soutenu et soutiendra toujours les pays opprimés".

Souvent, la nouvelle était suivie d'un commentaire: "Par la création de l'Organisation des Nations Unies nous verrons bientôt les avions Libérators américains passer dans le ciel des Pays de l'Est".

Derrière mes barreaux, le jour suivant, je fis à l'officier d'aviation des signes qui exprimaient une grande confiance dans les Libérators. Il me répondit d'un signe qui montrait la même confiance sans limites. Il avait eu le temps de me dire:

-- Faites un petit paquet de nourriture pour Monsieur le Ministre Romniceanu, car nous n'en avons pas le droit. Il est le quatrième après moi. Ne le laissez pas tomber.

Nous avions fait un paquet: 150 grammes de lardon, un morceau de saucisse de 10 cm, un petit morceau de fromage. Le jour suivant, après la promenade, je m'étais installé à la fenêtre avec le paquet. L'officier est passé et m'a fait signe avec quatre doigts. Derrière lui, le quatrième était un vieux qui traînait péniblement les pieds. Je ne connaissais pas son âge mais j'avais l'impression qu'il était très vieux. J'avais sorti le paquet à travers les barreaux pour attirer discrètement son attention et je le lui avais lancé. Il l'avait attrapé difficilement. Il eut juste le temps de me dire:

-- Je vous remercie de tout mon coeur...

 

* * * * *

Je suis revenu à la réalité car le dégénéré quitte son lit et va au milieu de la chambre. Il jette un regard sur nous et dit:

-- Vous allez vous asseoir sur les lits. Vous ne devez pas être à côté de ceux qui étaient dans la même organisation, ni à côté de ceux que vous avez connus à l'extérieur.

Mais d'abord vous allez vider vos poches. Il est interdit d'avoir des objets coupants, des clous ou des aiguilles. Vous aller regarder avec beaucoup d'attention vos chaussures. Si les semelles ont des petits clous, vous les extrayez tout de suite. Exécution!"

Au moins à cette occasion je peux bouger un peu, frotter ma peau où le besoin s'en fait sentir. J'ai pris la dernière douche au mois d'août, à Jilava et nous sommes aujourd'hui le 21 janvier (29), c'était donc il y a cinq mois. Nous sommes le 21 janvier! S'agit-il d'un hasard?

Je cherche dans mes poches, je sors ce que j'ai à sortir. Je repense à cette date du 21 janvier: c'est la journée de la "rébellion", quand a commencé la stigmatisation des légionnaires. Parmi ceux qui étions au sous-sol il n'y avait aucun légionnaire, mais ce peut-être le cas des autres vingt-cinq amenés après nous ou des quinze, que nous avons trouvés ici. Qui sont-ils, ces gens? Le seul dont je sais qu'il est légionnaire c'est Popesco, qui exécute une condamnation de vingt ans. Il est parfaitement inoffensif et vraiment marqué de ce qui se passe ici. Coup d'oeil vers Balanisco. Si la journée du 21 janvier a été choisie pour le commencement de la terreur, ce n'est pas une coincidence.

Qu'est que l'on va faire subir au chef des Fraternités de la Croix de Moldavie? Sera-t-il terrorisé comme les autres ou différemment? Faudra-t-il mourir ici?

Qui a hurlé la veille de Noël?

Etait-ce Constantin Oprisan ou Dragos Hoinic?

Nous en finissons avec les recherches dans les poches et l'extraction des semences plantées dans les semelles. En ce qui me concerne, j'avais enfoncé dans mes chaussures deux très petites punaises. Je me dis que, comme ce ne sont pas vraiment des punaises, je pourrais les laisser là où elles sont. Mais le petit du loup est lui aussi un loup. Prenant un air naif, je demande l'avis d'un de ceux qui nous gardent:

-- Dois-je aussi enlever ces deux punaises...?

Le dégénéré m'entend. Il se précipite vers moi, il me prend par le col et me donne une gifle. Je m'envoie sur le ciment en laissant l'impression que j'y ai été jeté (la gifle n'a pas été si forte), après quoi je me roule par terre. Dans de pareils cas il vaut mieux donner satisfaction. Une première constatation: il n'a pas la main lourde. Plus tard, ce sera autre chose, on le verra! Le matériel interdit est ramassé et mis sur la table. Le dégénéré commence notre répartition sur les lits. Moi je suis en tête.

-- Eh, l'homme aux punaises, de quelle couleur es-tu?

Faire le naif ne marche plus.

-- Parti paysan, dis-je.

-- Et toi, d'où es tu? demande-t-il à Dinu Georgesco.

-- Même chose.

-- Dégage!

L'opération a duré environ une heure. Dinu Georgesco est en face. A côté de moi, de part et d'autre il y a deux légionnaires. D'après les questions posées par le dégénéré j'ai appris que dans les vingt-cinq amenés après nous se trouvent au moins vingt légionnaires. Je ne sais plus comment ils s'appellent, quels âges ils ont, à combien d'années ils sont condamnés, ni de quelle université ils viennent. Je ne peux même pas les regarder, puisque la tête doit être maintenue toujours fixe, vers l'avant. Nous sommes en quinconce: un au bord du prici et l'autre appuyé contre le mur, assis en tailleur. Quant à moi, je suis au bord du lit et je me dis que j'aurais préféré être contre le mur, pour pouvoir m'appuyer.

La chambre est silencieuse. Le dégénéré explique quelque chose à voix basse à l'équipe de tortionnaires. Mon Dieu, que nous réservent-ils? Ici, on ne peut plus faire de pronostics... On a peur d'imaginer la seconde suivante!

Le conciliabule prend fin. Le dégénéré donne l'ordre à vingt personnes qui se trouvent sur les pricis d'en face de se mettre en rang, comme pour un exercice de gymnastique. On leur montre la figure qu'il faut exécuter: les mains droites en haut et faire des flexions de jambes.

Les vingt, parmi lesquels Dinu Georgesco, commencent l'exercice. Devant eux se trouvent six cogneurs et autant derrière. Après vingt-cinq mouvements certains commencent à chanceler. Le chef, qui se trouve sur la table, crie:

-- Ne le laisse pas, Puscasu.

Le dénommé Puscasu (haute taille, grosse tête inexpressive, mouvements mal contrôlés) envoie des coups de pied dans la poitrine de la victime qui tombe. Le cogneur de derrière frappe à la tête avec une ceinture. La victime recommence l'exercice au prix d'efforts pénibles pour l'exécuter parfaitement. Sept autres chancellent et les coups recommencent, devant et derrière, avec une brutalité accrue.

Cri du dégénéré:

-- Bravo Steiner!

Steiner est de taille moyenne, il a la tête ronde, des joues pleines, des taches de rousseur et de grandes oreilles. Il donne des coups de pieds et frappe aussi avec un bâton qu'il a sorti de dessous son lit. Le spectacle me coupe la respiration. Les yeux sont écarquillés par la peur, les visages déformés par la douleur. Tous, les vingt, sont par terre après avoir fait cinquante mouvements! Steiner et Gherman se montrent les plus féroces. Ils ont des brodequins à bouts métalliques. Ils frappent n'importe où. Ceux qui sont par terre se pelotonnent et protègent leurs têtes avec les mains. Patrascanu tient dans la main droite un bâton et dans la gauche une ceinture. Il frappe lui aussi sans pitié. Les autres frappent beaucoup moins fort. Leurs visages expriment la douleur. Un d'eux, même quand il cogne, ferme les yeux. Je suis face à la porte. Dehors, plusieurs personnes suivent le spectacle. Vient ensuite la deuxième série, le même spectacle de terreur. Il y en a encore deux qui font très bien leur travail de cogneurs: Rosca, petit mais rapide de mouvements, et Oprea, un grand aux mains longues. Je ne peux plus regarder. Mon coeur bat très fort. Les minutes passent trop vite. Bientôt ce sera mon tour...

 

* * * * *

Je penche la tête sur la poitrine. Voilà un quart d'heure que je me suis traîné à ma place. Je reste tranquille. La séance est finie. Après les premiers coups, je me suis pelotonné par terre, la tête entre les mains. Je demeure ainsi jusqu'à la fin.

* * * * *

La soupe est arrivée plus tard aujourd'hui, une demi-heure après la fin de "l'exercice de gymnastique". Le repas expédié, nous sommes allés aux toilettes, par groupes de dix, chaque groupe sous la surveillance de cinq cogneurs. Là-bas il faut tenir les bras en l'air et les portes restent entrouvertes. Le gardien de la section ne s'est pas montré. C'est comme si la prison n'avait pas de gardiens! Devant moi, le dégénéré, dans son lit, prend sa position préférée: sur le dos, la main droite sous la nuque, le regard vers le plafond. Dans le lit contigu, se trouve Steiner, assis à côté du chef. Patrascanu et Gherman ont deux lits en fer, le premier à l'étage, l'autre en bas. Deux lits semblables sont occupés par Puscasu et Oprea. Les autres cogneurs sont sur les pricis à côté de la porte, à gauche, donc séparés de nous. Il est environ neuf heures du soir. Cette interminable journée m'a à ce point fatigué que je ne suis plus capable d'apprécier ce qui se passe dans la prison. La position dans laquelle je dois rester, sans bouger, la tête toujours en avant, me donne une sensation de défaillance. Je tourne les yeux un peu vers la droite. Une sorte d'excitation me pousse à regarder ce que font les autres...

Mon Dieu, qu'ai-je fait? Mon regard croise celui du dégénéré. Il a les yeux fixés sur moi. Mon coeur bat violemment. Une idée me passe par la tête: rester impassible.

L'homme au regard fixe ne me laisse pas. Toujours sur le dos, il tend la main vers moi et dit:

-- Dis donc, toi, où est-ce que tu regardes?

Je reste indifférent.

Il se lève, nerveux, et crie:

-- Eh, toi! Qui est-ce que tu voulais regarder?

Je joue le naif:

-- Je n'ai regardé personne, peut-être que c'était un mouvement involontaire.

Le tortionnaire appelle trois cogneurs:

-- Rosca, Oprea, Puscasu!

Les trois se pressent autour du chef. Il se retirent et parlent à voix basse. Mon coeur palpite très fort. Puscasu vient vers moi, me tire par le col à deux mètres du dégénéré. Il passe derrière moi. Le chef, qui est de nouveau sur son lit, fait un signe de la main. Puscasu tire très fortement mes mains en arrière. Elles sont tellement serrées que je ne peux pas les bouger. Dans la chambre règne un silence d'enterrement. J'attends, le regard dans le vide... Devant moi se sont postés Oprea et Rosca. Le dégénéré fait un signe de la tête. Oprea, avec ses longues mains me gifle: une fois à droite, une fois à gauche. Il se retire et fait place à Rosca qui me lance un coup de pied dans la poitrine: j'en suis encore à me demander comment il peut lever la jambe si haut. Je compte, chaque fois: deux gifles et un coup de pied qui alternent, mais à partir de quatorze je cesse de compter...

-- Ça suffit, dit le dégénéré au bout d'un certain temps.

Puscasu libère mes mains. Epuisé, je reviens à ma place. Toutes mes articulations tremblent. Je ne sens plus la douleur des coups mais les joues et la poitrine me brûlent terriblement... Peu après on nous ordonne de nous coucher sur un côté, la tête en bas. Les cogneurs se couchent aussi, sauf deux qui nous surveillent. Dans la chambre, la lumière reste allumée en permanence.



Chapitre VII

Je me réveille. Je ne sais pas l'heure qu'il est, mais dehors il fait noir. Je reste toujours étendu. Comment pourrais-je oser me lever? Je bouge un peu et je ressens des douleurs dans tout le corps. Ma poitrine n'est qu'une blessure. Je ne peux plus bouger la mâchoire. Mes jambes sont ankylosées. Les soixante flexions ont aussi endolori tous mes muscles.

Jusqu'à présent, le dégénéré a réussi pleinement dans son action. Nous sommes à ce point diminués qu'il pourra, les jours suivants, faire de nous ce qu'il veut. D'après les pas que j'entends sur le ciment, nous sommes surveillés par deux gardiens. Dehors, il fait toujours noir. Vu la date, 22 janvier, je pense qu'il doit être six heures du matin. Je ne doute pas un instant, d'après ce qui s'est passé hier, que ceux qui ont planifié la terreur veulent détruire nos nerfs, nous épuiser, nous démoraliser. La chambre-hôpital No4 est le purgatoire dans lequel nous avons été envoyés par le Ministère de l'Intérieur. Songer que dans une ou deux heures il va falloir passer de nouveau par les lourdes épreuves d'hier me fait défaillir. Je refuse de prévoir ce que le lendemain va nous apporter! Les yeux fixés sur la paillasse qui tient lieu de matelas, je sens mes espoirs décliner de plus en plus, jusqu'à disparaître. Je me représente l'avenir comme un sarcophage dans lequel sont définitivement enterrés mes rêves...

 

Je me plonge dans le passé et je revis l'entrée des Russes en Roumanie, quand, malgré le désastre, quelques espoirs me donnaient encore du courage.

Cela s'était passé comme une rupture de digue...Portés par un enthousiasme délirant, ils déferlaient vers l'Ouest, division après division. Les premiers journaux, passé le 23 août, parlaient d'armées libératrices. Personne ne le croyait. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui les considérât de la sorte. Malgré l'armistice, des régiments entiers de l'armée roumaine étaient faits prisonniers. Les "libérateurs" montraient leur vrai visage...

Les premiers chars soviétiques étaient entrés dans la capitale. En guise d'enthousiasme de masse et contrairement à ce qu'annonçaient les journaux, les "libérateurs" avaient été accueillis par deux mille personnes seulement, chiffre infime pour la population de Bucarest, qui dépasse le million d'habitants. C'est tout ce qu'ils avaient pu rassembler des banlieues de la capitale!

C'était un mois de septembre torride. L'été ne voulait pas céder. Les champs étaient déserts. Les paysans n'avaient même pas envie de cueillir le mais ou d'enlever aux pommiers le lourd poids de leurs fruits.

Ensuite, ce fut la panique. On entendait dire que là où passaient les "libérateurs" c'était le désastre. Ils prenaient tout ce qu'ils trouvaient: des chevaux, des chariots, des fiacres, des voitures, quel qu'en soit l'état. Ils vidaient les boutiques en rien de temps, dépeçaient un veau seulement pour quelques tranches de viande, cassaient un tonneau pour quelques litres de vin, saccageaient les maisons pour trouver d'éventuels objets de valeur...

Je les attendais, voulant voir de mes yeux si tout cela était vrai. Dans les principales rues de la ville des gens guettaient avec impatience!

Voila qu'au coin d'une rue apparut à cheval le premier "libérateur". Le coursier, la bouche écumante, galopait sur l'asphalte, comme s'il venait directement des steppes de Russie.

 

Mon coeur battait fort, non par peur du Mongol assis maladroitement sur la selle, mais à l'idée que le splendide coursier roumain pouvait glisser et se rompre les jambes. Vinrent ensuite des chariots où s'entassaient des gens de diverses origines, Russes, Mongols, Tatars, puis des camions, des pièces d'artillerie de gros calibre, des voitures décapotables, des fiacres, des cabriolets. Tous à grande vitesse et dans le plus total désordre. La saleté des "libérateurs" (leurs barbes n'avaient pas été rasées depuis des semaines, peut-être des mois), la ressemblance entre les uniformes des officiers et des soldats, tout donnait l'impression d'invasions barbares se dirigeant vers l'Ouest. Incapable de me contenir, j'avais dit à un de mes voisins:

-- Regardez ce qui nous arrive dans le pays. A quoi peut-on s'attendre de ces barbares?

-- Taisez-vous, me dit le voisin, faussement inquiet.

-- Pourquoi se taire? Vous avez peur qu'ils nous comprennent?

Et, toujours avec précaution:

-- De toutes façons, il faudra bien s'en accommoder...

Je m'en allai, laissant derrière moi le premier spécimen de collabo rencontré après la "libération".

Désormais, les routes sont vides, personne n'ose plus sortir. Les magasins sont vidés à la vitesse de l'éclair et restent d'ailleurs les rideaux tirés. L'armée soviétique s'écoule sans cesse, jour et nuit, dans son débordement vers le coeur de l'Europe. Les Russes s'empressent d'apporter aux autres peuples d'Europe la même "libération" qu'en Roumanie.

Parfois, tard dans la nuit, j'entendais chanter des centaines, peut-être des milliers de Russes. J'avais l'impression que dans ce délire ils voulaient atteindre plus vite leur cible.

En ce qui me concernait, je devais faire un effort pour ne pas me sentir un étranger en terre roumaine.

Hésitant et plein d'angoisse, je sortis dans la rue, non pour les accueillir, mais pour sonder leurs pensées. Seul sur la route menant vers les Carpates, j'attendais. Je scrutais des yeux la route jusqu'à l'horizon. Au bout d'un certain temps apparut un véhicule tiré par des chevaux. C'était une sorte de carriole. Elle mit plusieurs minutes pour arriver à ma hauteur. Le soldat qui se trouvait sur le siège retint lentement les rênes. Les chevaux s'arrêtèrent. Ils étaient aussi fatigués que le conducteur.

Je tressaillis en voyant trois militaires soviétiques à l'intérieur. Le soldat qui occupait le siège à côté du cocher vint vers moi, pistolet automatique au poing.

Je regrettai un instant d'être sorti sur la route.

Du fond du véhicule, un officier supérieur me sourit et leva la main en signe de salut. Je lui répondis avec politesse, mais discrètement. Vu ses épaulettes, je pensais qu'il était général.

Le militaire armé d'un pistolet était toujours devant moi.

Nous attendions tous les deux! Le Soviétique devait s'étonner de mon silence car il pensait vraisemblablement que j'allais lui souhaiter la bienvenue. Quelques secondes passèrent. Je m'entêtais dans mon silence, voulant lui montrer que je me sentais maître dans mon pays. Le général approchait les soixante ans. Il avait une figure agréable et des yeux intelligents. Il parla. Le soldat se retourna et l'écouta. Je ne comprenais pas leur langue. Le soldat revint me parler en bon roumain, comme s'il avait vécu toute sa vie en Roumanie.

-- Camarade, le Général demande si c'est bien la route de Sibiu.

Etonné qu'un soldat soviétique me parlât en roumain, et quelque peu hésitant, je fournis les renseignements désirés.

Après traduction dans un russe aussi bon, me sembla-t-il, que son roumain, le soldat me dit en me regardant dans les yeux:

-- Le Camarade Général veut que tu viennes avec nous pour nous montrer la route de Sibiu.

La respiration coupée, je regardai le général et je me rendis compte que lui n'avait pas demandé cela. Je répondis:

-- Partir..., sans prévenir personne? Il n'est pas si difficile de trouver le chemin de Sibiu.

Nouveau colloque des Soviétiques entre eux; puis le soldat me dit:

--Bien, le camarade Général n'insiste pas pour que tu viennes avec nous.

Au moment où il s'en retournait vers la carriole, je n'ai pus m'empêcher de lui demander:

-- Comment se fait-il que vous parlez si bien le roumain?

Sans hésitation il me répondit:

-- Je suis Roumain.

Il se retourna brusquement et en un clin d'oeil il fut sur le siège.

Je saluais le général. Les chevaux se remirent en route.

A la réflexion, je doutai que l'homme en uniforme de l'Armée Rouge fut Roumain. Je préférais plutôt penser que les Russes étaient capables de former des gens pour qu'ils puissent parler parfaitement les langues des pays "libérés".

Quelques instants plus tard, à pas lents, s'approcha de moi un autre véhicule tiré par un cheval très fatigué lui aussi. Tout était roumain: le cheval, le harnachement la voiture. Décidément, les Russes étaient partis conquérir l'Europe en charrette, en fiacre ou à vélo! L'unique passager arrêta sa haridelle. Il fit mine de venir vers moi armé de son automatique, mais, s'étant ravisé, il rengaina.

Le jugeant pacifique, je l'accueillis d'un sourire et d'un signe de la main.

Le Russe, couvert de poussière, mal rasé, la tunique et les pantalons crasseux, me tendit nonchalamment la main, comme s'il avait envie de bavarder.

Il m'adressa quelques mots mais je lui indiquai par gestes que je ne comprenais rien. Il fit de même. Mon mouvement de mains signifiait: -- Où allez-vous? Ivan (30) comprit:

-- London, London.

Je crus à une confusion et m'empressais de corriger::

-- Pas Berlin?.

La réponse fut immédiate: Il hocha la tête et dit:

-- London!

Je marquai mon étonnement.

Le Soviétique se tourna vers l'Ouest et agitant l'index comme s'il s'adressait à un enfant dissipé:

-- Capitaliste, capitaliste!

Je suis frappé par l'objectif du Russe qui se trouve devant moi. Je me rends compte une fois de plus que le monde capitaliste contre lequel Ivan est fâché a fait l'alliance la plus illogique de toute l'histoire du monde, en aidant un ennemi mortel. S'il a combattu la formidable armée de l'Allemagne nazie, qu'est-ce qui l'a empêché de faire obstacle au torrent soviétique en Europe? Sans l'aide des Américains et sans les bombardements des "forteresses volantes" les Russes n'auraient pas pu sortir de leurs frontières. Un débarquement américain sur la côte de la Mer Noire aurait été très bien vu par les pays riverains qui regardaient avec inquiétude l'avance de l'Armée soviétique.

En aidant les troupes soviétiques à entrer en Europe, les Américains qui se prennent pour des "libérateurs" ne méritent pas ce nom. Il faudrait que leur conception de la liberté présente plus de cohérence. Les coches, les fiacres, les chariots qui transportaient l'Armée soviétique vers l'Occident, pouvaient être arrêtés.

 

* * * * *

La deuxième journée dans la chambre-hôpital 4 commence sous le signe de l'humiliation. Nous sommes tirés du prici avec une brutalité destinée à prévenir tout geste de défense. Les invectives fusent tandis que pleuvent les coups de bâtons. Autour de moi, je ressens le désarroi des autres. En ce qui me concerne, ce début de journée est encore plus difficile. J'éprouve de grandes douleurs dans la poitrine, les mâchoires sont coincées et j'ai beaucoup de peine à remuer les jambes. Nous sommes aux places qui nous ont été assignées hier. Pas de toilette ce matin!

Au milieu de la chambre, le dégénéré, entouré de Gherman, Steiner et Puscasu, laisse planer son regard sur nous. Il a l'air content de lui. Mais ce qu'il a fait jusqu'ici ne lui suffit pas. Il va continuer. Enigmatique, il parle à voix basse avec son entourage. Mon voisin de droite me jette un très rapide coup d'oeil. Une fraction de seconde m'a suffi pour voir la peur inscrite sur son visage. Mon coeur commence à battre très fort, d'où de violentes douleurs dans la poitrine. Toute l'équipe entoure le dégénéré. A peine ai-je le temps de m'en rendre compte, qu'ils sont tous les quinze sur nous. La volée de coups est générale. Ils frappent à droite et à gauche avec des bâtons et des ceintures. Je peux toutefois observer qu'ils évitent, si possible, de nous frapper à la tête.

Nous nous cachons, comme nous pouvons, la figure dans les mains et nous recroquevillons. Je prends des coups de bâtons sur le dos et sur les jambes. Les cogneurs courent d'un endroit à l'autre sans chercher à savoir si les coups sont équitablement répartis. A chacun sa chance!

De temps en temps, le dégénéré stimule ses hommes:

-- Frappe-le, Gherman! Celui de droite, Puscasu! Steiner, frappe sur les jambes. Le bâton, pas la ceinture!

La volée de coups dure une heure, avec quelques petites pauses pour que les cogneurs récupèrent. Enfin, d'une voix calme, le chef de l'équipe exprime sa satisfaction:

-- Ça suffit.

La première heure du matin a été si déprimante que je n'ose plus penser à ce qui peut suivre dans les douze ou treize heures qui viennent... Je me sens brisé par la fatigue, vidé de mon énergie. Les autres ont perdu eux aussi toute capacité de résistance. Je les sens accablés par la tristesse. Nous vivons ici dans le monde du mal, de la souffrance et de la mort...

Une fois absorbée la bouille de mais, nous sommes allés aux toilettes, comme hier, par groupes de dix. Nous revenons à nos places, toujours dans la même position.

Le dégénéré, au milieu de la chambre, a l'air nerveux. Il se frotte les mains, fait quelques pas, s'arrête et regarde fixement certains d'entre nous en serrant les lèvres.

Puis, il fait signe à l'un de nous de venir. Le malheureux, à cinq mètres sur ma droite, se lève et d'un pas qui trahit des douleurs intenses, il va se tenir devant le tortionnaire. C'est Gica Serbanesco, étudiant en médecine. Il est venu de Jilava avec moi. Grand, élancé, les traits plutôt féminins, il me semble vraiment pas fait pour résister aux rigueurs de la vie d'ici.

A peine ai-je le temps de réfléchir que d'une seule gifle, Serbanesco est projeté à quelques mètres sur le ciment. Steiner et Gherman lui donnent des coups de pieds. Il est traîné jusqu'au dégénéré qui, d'une autre gifle, l'expédie à terre, et on le ramène brutalement à sa place.

Le tourmenteur tourne à nouveau les yeux vers nous et jette son dévolu sur un autre, pour lui appliquer le même traitement...

Mon tour arrive au bout d'une heure et demie. Il faut garder les mains dans le dos. La gifle du dégénéré m'envoie à quelques mètres. Je me recroqueville pour protéger les parties de mon corps sensibles aux coups de pieds. Les douleurs de poitrine commencent à m'inquiéter.

Maintenant, se tient devant le dégénéré un prisonnier que je ne connais pas. Il est petit, figure ronde. Après avoir subi le même traitement, il veut aller sur son prici, mais le dégénéré lui crie:

-- Eh, pourquoi tu portes une culotte turque?

-- Je n'ai pas eu le temps de me changer ce matin, bégaie-t-il.

-- Comment t'appelles-tu? demande le dégénéré en ricanant.

-- Mohamed, monsieur.

Une cascade de rires me serre le coeur.

-- Eh bien, Turc, comment t'es arrivé ici, demande le tourmenteur.

-- J'ai voulu fuir en Turquie et j'ai été attrapé à la frontière, répond-il la peur dans les yeux.

Le dégénéré s'approche du Turc, il l'attrape par son fond de culotte et le lève à un mètre de haut. Puis, se retournant vers les autres, il leur apporte sa proie, qu'il jette sur le ciment:

-- Chargez-vous-en, dit-il.

Mohamed reçoit d'abord des gifles, de Puscasu, puis de Gherman et Steiner. Il est jeté dans les bras d'un autre qui, d'un coup de pied dans le dos, l'envoie quelques mètres plus loin. Et ainsi de suite...

Le Turc retrouve finalement sa place sur le prici, où il reste, le regard fixe, comme dans l'attente d'une explication. Au bout de quelques instants, il commence à trembler de tous ses membres. On dirait un louveteau cerné par des chiens. Toute la journée se passe ainsi.

Comment décrire les sentiments qui m'accablent? La crainte fait battre mon coeur. Je pense que les cogneurs ont été terrorisés à un point tel qu'ils sont eux-mêmes devenus des brutes insignes. Leurs sentiments ont été détruits. Ils se conduisent comme des robots. Sur un signe, ils passent à l'attaque.

Ceux qui ont mis au point cette terreur font certainement partie, soit du Ministère de l'Intérieur, soit du Comité Central du Parti Communiste. Peut-être sont-ils à Moscou. Ils doivent être animés par une haine sans égale contre ceux qui ne partagent pas leurs idées. Ils ont inventé la méthode la plus démoniaque pour liquider l'adversaire politique: l'amener à l'état d'animal. Ceux qui sont terrorisés ici doivent être dépouillés de tout caractère humain. Je me trouve dans ce laboratoire de destruction de l'âme, où des hommes sont amenés à l'état de robots. L'idée m'épouvante qu'ils vont m'appliquer cette méthode à moi aussi. Méthode qui peut conduire à la mort. Les hurlements que nous avons entendus au sous-sol ont été émis par des hommes qui ont vu la mort...

 

C'est avec ces pensées que s'achève cette nouvelle journée dans la chambre-hôpital 4. Le soir, tard, quand nous sommes enfin libres de nous étendre sur le prici, j'essaye de ne pas m'endormir, pour pouvoir anticiper ainsi l'arrivée du jour suivant. Mais, brisé par la fatigue, je cède au sommeil.

Je suis réveillé le matin suivant par les cogneurs, qui me houspillent. Je reste ensuite à ma place pendant une autre journée...

 

* * * * *

Voilà cinq jours que nous nous trouvons dans la chambre-hôpital 4.

Il est plus de sept heures du soir. Nous avons reçu la soupe de gruau vers cinq heures et nous nous sommes figés à nos places. Je n'ose plus détacher mon regard du mètre carré de ciment.

Des douleurs, toujours dans la poitrine, mais les jambes sont un peu moins engourdies. Des démangeaisons aussi, mais je n'ose pas me gratter, même légèrement, avec les coudes. La volée de coups a eu lieu aujourd'hui entre trois et quatre heures. J'ai eu de la chance parce que c'est Popesco qui est tombé sur moi la première fois. Les yeux empreints de tristesse, il faisait seulement semblant de me frapper. Un autre, ensuite, a pris sa place et celui-là m'a frappé seulement avec la ceinture sur le dos, le bâton qu'il avait dans l'autre main ne lui a pas servi. Une fois la volée de coups terminée, le dégénéré a quitté la chambre. Il est resté absent plus d'une heure. Ainsi, avons-nous eu droit à un peu de tranquillité. Il était sorti, bien sûr, pour prendre des instructions sur la façon de continuer le programme de déshumanisation.

Les cogneurs de garde ont fait leur promenade sans porter les yeux sur nous. Les autres cogneurs ont discuté entre eux, préoccupés par d'autres problèmes que de nous torturer. C'est la première soirée où ils nous laissent tranquilles. A chacun ses pensées! Mais voilà que, retourné dans la chambre, le tourmenteur coupe le silence:

-- J'ai à vous dire quelques mots.

Cinquante têtes soumises, désespérées, se tournent vers lui. Sur certaines je vois s'inscrire l'espoir. Il nous regarde attentivement et continue:

-- Vous êtes là depuis cinq jours. Vous vous êtes demandé sûrement pourquoi vous êtes battus, pourquoi il vous est interdit de bouger sur le prici, pourquoi vous devez dormir seulement sur un côté et pourquoi vous êtes tenus de garder le silence.

Pour comprendre ce qui vous arrive, il est bon en premier lieu que vous sachiez qui je suis et quel est mon but dans la vie. Je m'appelle Eugène Turcanu. J'ai étudié le Droit à Iassy. Je suis condamné à sept ans de prison pour non-dénonciation. J'ai été puni parce que je savais que certaines de mes connaissances avaient des activités légionnaires, parmi elles des amis à moi, et je ne les ai pas dénoncées à la Securitate. Dans le passé j'ai été moi aussi légionnaire.

 

En 1944 je me suis inscrit à l'Union des Jeunes Communistes et j'ai eu une activité fructueuse. On m'a envoyé comme chef d'une brigade communiste à Sofia, en 1945. J'ai été profondément impressionné par la croyance dans le communisme et la détermination de cette jeunesse à édifier une vie heureuse pour tous les hommes.

En Bulgarie, je croyais en avoir fini avec mon passé d'ennemi du peuple et de la classe ouvrière, avec mon passé fasciste.

Mais je me trompais! Il y avait toujours en moi des sentiments qui m'empêchaient de dénoncer ceux qui ont conspiré contre la classe ouvrière, dont je faisais partie. Je ne les ai pas dénoncés parce qu'ils étaient mes amis...

J'ai été en prison et je ne le regrette pas du tout. Ici, je me suis rendu compte que j'étais rongé de l'intérieur par la pourriture d'un passé mauvais et d'une éducation criminelle. C'était ce pourrissement qui m'empêchait de dénoncer mes amis. Et j'ai décidé de m'en sortir. Il n'est pas facile de se débarrasser de tant de mal, mais j'y suis parvenu.

L'administration de la prison m'a aidé en me faisant faire certains travaux dans ce domaine. Je lui en serai reconnaissant toute ma vie. Cela se passait à la prison de Suceava en 1948.

Une fois que j'ai réussi à me nettoyer intérieurement de toute la saleté d'une éducation bourgeoise et capitaliste reçue à l'école, à l'université, à l'église, je me suis proposé comme but suprême dans la vie d'amener les autres sur le bon chemin.

Je me suis adressé à la direction de la prison en montrant sincèrement ce que je voulais. J'ai été compris, aidé et conseillé. J'ai compris qu'ils n'avaient rien contre le fait d'amener les prisonniers à une vie saine, contre l'éradication du pourrissement qui leur pervertissait la conscience. Je me suis mis au travail. A mes côtés est venu un ami. Il s'appelle Alexandre Bogdanovici. Mais après quelques mois, je me suis rendu compte que mon ami était un criminel. Il s'est attaché à cette action de nettoyage du corps avec des pensées cachées. Pour lui, la rééducation dont il me parlait, était seulement un moyen d'échapper à la prison. Je l'ai démasqué! Il est là, sur le prici. Regardez-le! Il tend sa main vers le prici qui se trouve en face de moi et son regard insistant, plein de haine, me fait frémir.

Bogdanovici est un homme de haute taille, pour autant que je puisse voir, bien qu'il soit assis en tailleur sur son prici. La tête appuyée sur la poitrine, le regard fixé sur le morceau de prici d'en face, il est animé en permanence d'un léger tremblement du corps qui a quelque chose d'effrayant. Il me donne l'impression d'un homme tombé dans une résignation totale et qui attend irrévocablement sa condamnation.

Eugène Turcanu fait quelques pas vers le prici où tremble Bogdanovici. Après d'interminables secondes, il dit d'une voie menaçante:

-- Tu vas mourir de mes propres mains, salopard!

Je fais un effort pour arrêter le tremblement violent de mon corps.

Dans la chambre règne un silence sépulcral. Au milieu du plafond, la lampe électrique diffuse une lumière pâle sur cinquante figures déformées par le spectre de la mort. Seuls les pas rares et appuyés du gardien sur le ciment, derrière la porte, rappellent que la vie continue de l'autre côté, selon d'autres rythmes que la nôtre. C'est la garde sans pitié de ce purgatoire où le dégénéré n'est que l'exécutant d'un plan démoniaque.

Turcanu continue:

-- Ici, vous allez arracher vos masques extérieurs. Cela signifie que vous devez tout dire sur vous et les autres, toutes vos actions ou celles des autres, qui ont été haineuses vis-à-vis de la classe ouvrière. Absolument tout! Vous allez fournir des déclarations écrites qui commenceront par les mots suivants: moi, le soussigné salopard,... je déclare...

L'arrachage du masque extérieur sera suivi, plus tard, par l'arrachage du masque intérieur. Ce qui signifie que vous ferez une autobiographie orale, verbale, devant les autres, dans la chambre ou dans la cellule où vous vous trouverez. Vous allez fouiller votre passé depuis le plus jeune âge. Il va falloir renier tout ce qui a été criminel en vous. C'est seulement quand vous serez propres que la classe ouvrière vous laissera vous approprier la doctrine marxiste. C'est un travail difficile, qui pourra prendre des années...

 

Je reste abasourdi. Je ne sais plus quoi penser. Je me demande où Turcanu a arraché ses masques et devant qui il a renié tout ce qui a été criminel en lui. De ce que j'ai pu comprendre, l'arrachage de ses masques, le nettoyage de sa pourriture a duré pour lui seulement quelques semaines, trois mois tout au plus. Pour nous, il faut que cela dure des années...après quoi, tu sors fou d'ici.

Comment pourrais-je qualifier ceux qui ont inventé ce plan démoniaque et l'ont laissé entre les mains de la classe ouvrière?

Eux-mêmes ne sont autre chose que des démons...

Turcanu fait quelques pas bien appuyés. Sur sa figure on ne lit pas le moindre doute quant au succès de l'entreprise de dépersonnalisation. On dirait même que c'est à lui que l'on confiera l'organisation de la rééducation des hommes sur tout le territoire du pays, à la fin de l'expérience de Pitesti. Il a l'air de dire "je suis le créateur de l'homme marxiste".

 

Brusquement, Turcanu tend la main vers un détenu, cinq mètres à ma droite, et il lui dit d'un ton supérieur:

-- Eh, toi, avec la tunique militaire, quelle sorte d'officier as-tu été?

-- Je suis étudiant en médecine, en quatrième année, à l'Institut Médico-Militaire, répond brièvement l'autre.

Les mots on été prononcés par un homme qui est sûr de lui.

Turcanu fronce légèrement les sourcils et dit avec le même air de supériorité:

-- Et quels crimes as-tu commis contre la classe ouvrière pour que tu te trouves ici?

Toujours plein d'assurance, l'étudiant en médecine militaire lui répond:

-- Tout ce que j'ai fait a été éclairci au procès.

La réponse me fait frissonner, car la figure de Turcanu se congestionne, son regard jette des flammes et son corps frémit.

Violemment ému, je le regarde avec la pensée que c'est la première fois de ma vie que je vois une figure si épouvantable.

Il se précipite vers l'étudiant. Comme sur commande, Puscasu, Steiner, Gherman et Patrascanu sont derrière lui. Turcanu tire sa victime jusqu'au milieu de la chambre. L'étudiant est allongé par terre. Le dégénéré l'empoigne par le cou et lui cogne la tête cinq ou six fois sur le ciment. Il se laisse aller de tout son poids sur le cou de la victime. Il l'étrangle. L'étudiant râle et se débat contre la longue étreinte de Turcanu.

Au bout d'un certain temps, il le relâche et le tire vers le haut. Steiner et Gherman maintiennent ses bras pendant que Turcanu lui donne sans pitié des gifles qui le chavirent. Après quoi le dégénéré hurle:

-- Déshabillez-le à peau nue.

Il lui enlève sa tunique, la chemise, le pantalon, les chaussures et les chaussettes.

Six cogneurs s'alignent à une distance d'un mètre l'un de l'autre. Devant eux, à deux mètres, il y en a six autres.

Tous ont en mains des ceintures et des bâtons.

Ils serrent la bouche de la victime avec une serviette bien nouée sur la nuque. Turcanu le pousse sur le couloir formé par les douze cogneurs. Un couloir du désespoir, de la terreur. Je le vois dans les yeux de l'étudiant au-dessus de la serviette bleue sale.

Les coups commencent des deux côtés. Je ferme les yeux, faisant instinctivement le signe de la croix dans ma bouche. Tout tourne avec moi. J'ai l'impression que la vie s'arrête ici. Les battements de mon coeur me suffoquent.

L'arrachage des masques commence dans ce couloir, sur ce chemin du Golgota!

La victime subit avec une patience impressionnante les coups de bâtons et de boucles de ceintures. Il subit silencieusement dans sa serviette. La peau est bientôt déchirée sur le dos et sur les jambes. Le sang ruisselle. Le ciment en est rouge...

Sur un signe de Turcanu les coups s'arrêtent.

A part le râle étouffé de l'étudiant, les spasmes de ses muscles, la chambre-hôpital No 4 est totalement silencieuse, personne ne bouge plus... Une scène de désespoir; une scène digne de l'Enfer, de l'Apocalypse...

Le malheureux est laissé là quelques minutes, puis ils lui remettent sa chemise et le traînent à sa place.

Tout de suite après nous recevons l'ordre de nous coucher. Je suis terriblement fatigué mais je ne peux pas dormir et je ne le veux pas pour prolonger ainsi l'arrivée du jour suivant.... La collaboration entre Turcanu et les initiateurs de cette action de déshumanisation m'effraye. C'est une entreprise d'humiliation de l'être humain et en même temps une vengeance sur des adversaires. Il n'y a aucun doute que les cogneurs ont été eux aussi terrorisés jusqu'à un point qui dépasse le pouvoir de résistance de l'homme à la douleur. La volée de coups qui a eu lieu ici est la preuve incontestable de ce fait. Ensuite, ils ont été amenés, à leur tour, à terroriser les autres prisonniers.

Ils auraient pu le faire eux-mêmes, en bons communistes, mais la souffrance aurait été seulement physique. Or, ils ont eu besoin d'une souffrance morale qui mène à la destruction de l'âme, à la création de l'homme sans âme. C'est la plus diabolique tentative de déformation de l'être humain, créature de Dieu!

Dans la Rome impériale, les Chrétiens ont été déchiquetés par des fauves. Par des fauves, pas par des hommes! Les gladiateurs se sont tués entre eux, mais ils ont eu au moins la possibilité de lutter. Nous, les cinquante-cinq de cette chambre, nous n'avons aucun droit à la défense, nous ne pouvons pas empêcher les cogneurs, des détenus comme nous, de réaliser le plan diabolique dans lequel, volontairement ou non, ils se sont engagés. Nous ne pouvons pas les sortir de cet égarement qui nous accable. Nous ne pouvons pas le faire parce que les balles des gardiens dans le couloir nous en empêcheraient. Et autant les mercenaires derrière la porte sont prêts à nous tuer, autant nous, guidés par l'instinct de conservation, voulons vivre. Puscasu, Gherman, Steiner, Patrascanu, peut-être même Turcanu, sont des êtres déshumanisés, des robots créés par une force qui se trouve quelque part au Comité Central du Parti Communiste ou à Moscou. A partir de ce moment j'entrevois une longue lutte qui va durer peut-être des années après Turcanu. Je ne dois pas perdre mon âme... Il est tard lorsque je finis par m'endormir.

Je me réveille brusquement, étourdi. Il doit être minuit. Devant moi se déroule un spectacle joué comme par des fous. Turcanu tape les corps courbés de quelques-uns, cinq-six mètres à ma droite. Les autres cogneurs se frappent les uns les autres comme s'ils se livraient à un jeu inepte.

J'entends Turcanu crier:

-- Pourquoi, criminels, n'avez-vous pas donné l'alarme quand il s'est coupé les veines?

Les mots me font mal quand je les entends. Mon coeur palpite.

J'arrive à me retrouver. L'un d'entre nous a choisi la mort, plutôt que d'arracher ses masques. Turcanu, les mains croisées sur la poitrine, le regard fixé sur le cadavre, articule avec des mouvements spasmodiques de la bouche:

-- Comment s'appelle-t-il?

Un des plantons, les lèvres tremblantes, balbutie:

-- Serban Gheorghe.

Sans autre question, calmement, Turcanu tire le cadavre du prici plein de sang et, aidé par quelques cogneurs, le traîne vers la porte. Il frappe à la vitre. Plusieurs minutes passent avant que la porte s'ouvre et deux gardiens font leur apparition. Serban Gheorghe disparaît pour toujours.

C'est ainsi qu'on peut, très vite, mettre fin aux arrachages de masques. Mais quelle tristesse pour la mère du détenu!

Mes yeux se voilent. Un cauchemar me montre un chemin noir, long, difficile, au bout duquel se trouve la mort.

Je me sens accablé par les démons!

Des figures que la terreur a épuisées m'environnent. Des regards perdus naissent du même désespoir que celui qui m'accable.

Aucun d'entre nous n'est comme il était cinq jours auparavant. Tous, nous nous rendons compte maintenant que les hurlements entendus au sous-sol provenaient d'hommes qui ont vu la mort de près.

On nous ordonne de nous coucher, mais avec les mains sorties de la couverture qui ne doit pas dépasser la moitié de la poitrine. La garde pendant la nuit est renforcée. Il y a trois plantons au lieu de deux.

C'est le silence. Je reste raide, sans sommeil, sous les yeux vigilants de trois robots...


Chapitre IX

Les gnons des robots me réveillent. J'ai la tête qui tourne à cause de l'insomnie, les douleurs dans la poitrine persistent et mes jambes sont ankylosées.

Nous sommes allés aux toilettes par groupes de dix, toujours les mains en l'air et gardés par cinq robots. Dorénavant, les W-C ne devront pas être utilisés plus de dix secondes. Je ne sais pas quoi faire, utiliser le lavabo pour m'asperger les yeux, me rincer la bouche ou essayer rapidement de me laver les mains avec ce cube couleur café qui ne fait pas de mousse.

Une fois à ma place je prends tout de suite la position imposée. Je constate avec étonnement que Fuchs et Miulesco sont passés dans l'équipe de Turcanu. Je ne vois pas quand ni comment le transfert à été fait. Peut-être pendant les dix minutes que nous avons passées aux toilettes... ou peut-être pendant la nuit, après le suicide de Serban.

Mais je suis tellement préoccupé par mon propre sort et par les surprises que le jour qui vient de commencer peut nous apporter que cette métamorphose passe au second plan. Et pourtant, je ne peux croire que Miulesco, qui a été avec nous à Jilava pendant six mois, qui a lancé ses foudres contre les communistes, ou Fuchs, tel que nous le connaissons depuis cinq semaines, soient passés de l'autre côté...

Turcanu a l'air plus sévère que jamais. Il porte sur nous des regards énigmatiques.

Devant moi Fuchs passe à pas lents, du côté de la fenêtre. Il est planton. Il reste là quelques instants en scrutant l'horizon. Peut-être pense-t-il à son nouveau poste.

Il se retourne. J'ai le courage de lever les yeux vers lui. Nos regards se croisent. Il ferme les yeux comme pour dire de ne pas lui en demander davantage.

De même pour Miulesco, de l'autre côté de la chambre. On dirait qu'il n'ose pas se détacher du lit en fer contre lequel il s'appuie, immobile et les yeux perdus dans le vide. Je me rends compte qu'il est un autre homme que celui d'il y a six jours. Il me semble venu d'un autre monde pour tenir un rôle qu'il n'avait jamais imaginé...

Nous restons toute la matinée, raides sur nos prici, pensifs. Après le repas, nous recevons la volée de coups générale à laquelle Fuchs et Miulesco ne participent pas. Ce doit être une règle d'apprentissage dans le monde des robots.

Le soir, Turcanu, que nous n'avons pas entendu de la journée, nous dit d'une voix grave:

-- Demain, vous allez commencer à vous démasquer extérieurement. Vous allez être emmenés par groupes de huit pour faire vos déclarations écrites dans une autre pièce. N'oubliez pas la formule que la classe ouvrière vous demande: "moi, le soussigné salopard... je déclare..."

Pendant la nuit des cauchemars me réveillent. L'homme qui s'est donné la mort apparaît devant mes yeux ensommeillés. Dans le noir je vois des robots, des figures déformées, des mains sinistres de criminels.

Parfois, dans la nuit, j'entends la voix de Turcanu.

Mais cette fois-ci je ne rêve pas. Il est par terre, au pied du lit. Je me rends compte qu'il tient entre ses mains quelqu'un qui se débat. J'entends clairement sa voix basse:

-- Il faut que tu dises tout, absolument tout, dans l'arrachage du masque! La classe ouvrière te demande de ne rien cacher, sinon tu vas être écrasé comme une punaise.

 

Au bout d'un certain temps la victime se traîne vers sa place à quelques mètres sur ma droite. C'est très clair. L'arrachage du masque a lieu aussi pendant la nuit.

On est réveillé, traîné sur le ciment et là, le cou serré entre les mains de Turcanu, il faut prendre l'engagement de ne rien cacher à la classe ouvrière...

Le matin, huit d'entre nous sortent pour faire leurs déclarations. Ça leur a quasiment pris toute la journée. Turcanu a été tout le jour absent, lui aussi.

Nous n'avons plus été battus, mais la position imposée devait être respectée rigoureusement. Je pense que les déclarations vont durer une semaine, si le rythme actuel continue, et que les risques sont énormes pour ceux qui cachent des choses connues et déclarées par d'autres. Le fait que nous sommes gardés, même pendant la nuit, montre bien qu'on veut nous empêcher de tomber d'accord sur des faits connus par plusieurs. De plus, nous ne pouvons pas savoir ce qu'ont dit ceux qui nous ont précédés, ni ce que vont dire ceux qui viendront après nous.

Pour ma part, je ne me fais pas trop de soucis. Je n'ai personne ici qui partage mes secrets vis-à-vis de la classe ouvrière. Je suis terrifié en pensant aux conséquences d'une découverte de faits cachés par certains d'entre nous... Je refuse d'aller plus loin dans cette réflexion.

Une journée et une nuit s'écoulent. Les robots ont toujours les yeux sur nous pour parfaire ainsi la garde, une garde fort utile pour la Securitate et si ingrate pour eux. Il n'est pas difficile de se rendre compte qu'ils sont des êtres dans une large mesure déshumanisés. Je dis "dans une large mesure" parce que la souffrance est encore inscrite sur leurs visages. Cela dévoile le supplice de leurs âmes, la conscience qui les torture...

 

* * * * *

Tard dans la nuit, je suis réveillé par Steiner et Gherman qui me tirent sur le ciment. L'accoutumance à la terreur est telle, maintenant, que je ne crains plus rien.

Je suis sur le dos, les mains coincées sous les corps des deux robots. Turcanu, agenouillé, est sur moi. Il presse les mains sur mon cou, je vois sa figure crispée dans un effort désespéré pour me convaincre. Il me dit, à voix basse:

-- Demain, tu vas arracher ton masque extérieur, salopard. Ne cache rien si tu ne veux pas mourir de mes propres mains.

Puis, il vrille longtemps son regard dans le mien.

 

* * * * *

Une table et quelques chaises occupent le milieu d'une chambre carrée de quatre mètres sur quatre. Dans le coin, à côté de la fenêtre, une petite table: c'est le bureau de Turcanu. Il a devant lui une pile de déclarations. Ainsi, je peux me rendre compte que beaucoup de prisonniers sont passés avant nous par la chambre-hôpital No 4!

Turcanu lit avec attention les déclarations, mais il fixe de temps en temps son regard sur nous. J'écris tout ce qu'il y a dans mon dossier. Je le fais lentement parce que je suis souvent pris par d'autres pensées. Il y a seulement trois ans et demi, la classe ouvrière, au nom de laquelle nous sommes torturés ici, ne se montrait pas du tout enthousiasmée par le marxisme et elle l'a rejeté avec une écrasante majorité. Ainsi, je me rappelle l'été et l'automne 1946...



Chapitre X

C'était une journée chaude de début juillet. Je me tenais sur le quai à la Gare du Nord de Bucarest. Le train où je devais prendre place avait été pris d'assaut, sûrement depuis qu'il se trouvait au triage. Les voitures affichaient complet, au point que leurs toits eux-mêmes disparaissaient sous l'affluence. On refusait les voyageurs. Sur les marchepieds se livrait une lutte permanente pour la possession d'un point d'appui. Telles étaient les conditions d'un voyage en train l'été 1946.

J'ai eu la chance de rencontrer une connaissance qui m'a informé que je pourrais faire le voyage en draisine une heure plus tard.

J'avais réussi à monter dans ce camion sur rails avec huit voyageurs qui étaient dans la même situation que moi. D'après ce que je compris de la discussion du conducteur avec un cheminot, nous attendions l'arrivée d'un communiste des chemins de fer. C'était peut-être pour lui qu'ils avaient préparé la draisine. J'avais l'impression qu'aux Chemins de Fer Roumains on le redoutait. Je m'en suis rendu compte à la façon de parler du conducteur et de son collègue. C'était comme s'ils l'avaient devant les yeux.

Finalement, il arriva. Il avait une figure ovale avec des sourcils touffus et de petits yeux vifs. Son crâne s'ornait d'une casquette, comme en montrent les photos des communistes de l'Union Soviétique. D'un pied, il sauta sur l'échelle de la draisine puis se jeta sur la plate-forme.

Il avait froncé les sourcils, peut-être à cause des gens qui se trouvaient là. Le conducteur lui expliqua que nous étions des voyageurs munis de billets, qu'il avait l'autorisation de nous prendre, et nous avons démarré. Dix minutes après, la draisine s'arrêtait à la première station. Sur le quai vide il n'y avait que le chef de gare. Il nous attendait, ou plutôt il attendait la draisine avec le communiste.

Dès qu'on se fut arrêté, le communiste apostropha sans autre préambule le chef de gare:

-- Camarade Popesco, j'ai lu le rapport de notre activiste syndical et je dois te dire que je suis totalement mécontent du travail d'éclaircissement que vous menez avec votre personnel. Ici on ne voit aucune activité conforme à la ligne des instructions tracées par le camarade Gheorghe Apostol (31). Si nous-mêmes, les cheminots, ne pouvons pas avoir des syndicats forts pour mener la lutte contre l'exploitation capitaliste, à quoi peut-on s'attendre de la part d'autres secteurs professionnels où la réaction s'infiltre plus facilement? Nous n'avons pas le temps maintenant d'en discuter davantage mais je te le rappelle encore une fois: lutte, vigilance. N'écoute pas les chuchotements de la réaction!

Le chef de gare répondit comme un automate, en bredouillant:

-- Oui..., certainement... nous allons faire ce qui est écrit dans les instructions.

Nous sommes repartis pour nous arrêter aussitôt dans une autre station où se trouvait un autre chef de gare. Il fut tancé avec les mêmes mots et donna la même réponse timorée.

Il en fut ainsi jusqu'à la fin du voyage.

Nous étions au mois de juillet et les élections allaient se dérouler en automne.

Parce que c'est à l'automne que l'on compte les poussins, écrivait Scânteia (32).

Pour moi, comme en témoignaient les reproches faits par un syndicaliste communiste aux cheminots sur plus de cent kilomètres de stations, il n'y avait pas de doutes que le gouvernement communiste installé par Vychinski n'aurait pas beaucoup de poussins à compter. Pendant ce temps, je me posais la question. Ou bien le camarade avec la draisine était tellement bête qu'il dévoilait par ses reproches le manque de communistes aux Chemins de Fer Roumains. Ou bien il lui importait peu de le faire dans la mesure où il était assuré, par la présence des armées soviétiques sur le territoire roumain, de la continuité du gouvernement communiste quel que soit le résultat des élections qu'ils sont assurés de perdre avec un pourcentage d'environ dix pour cent.

C'était le type même du communiste syndiqué, menaçant et sûr de l'avenir radieux de son parti.

Il y avait encore bien d'autres modèles, par exemple le communiste de village, qui pourrait être artisan, couturier, cordonnier ou menuisier. Sa première caractéristique: il ne travaillait plus. Dès le matin, il était à la mairie et ne faisait que passer d'une chaise à l'autre. Vers midi, il allait boire avec tout le monde au bistrot. Plein de bienveillance, il mourait d'amour pour les paysans.

Il y avait aussi le communiste des usines, qui ne travaillait plus du tout. Il portait une chemise rouge ou au moins une cravate écarlate. Il parlait beaucoup et assurait aux travailleurs que le jour où les fabriques appartiendraient à la classe ouvrière était proche.

Un spécimen à part était le communiste des banlieues (spécialement la banlieue de Bucarest). Jusqu'à l'installation de cette démocratie sui generis dans notre pays, il n'avait pas beaucoup travaillé. Maintenant, il ne faisait plus rien du tout. Il tournait autour des sièges du Parti Communiste et de l'Union de la Jeunesse Communiste. Il se plaignait et disait combien on avait été sans pitié avec lui. Mais aujourd'hui que la classe des travailleurs prenait son destin en mains, elle allait lui rendre justice. Il voulait entrer dans la police (il avait eu pas mal affaire à la police capitaliste). Donc, quand il serait commissaire, on aurait enfin une police qui servirait le peuple. Pour le moment, il fréquentait le lycée. Il était inscrit pour les trois premières classes à la fois.

On trouvait encore le communiste qui avait été marchand de frivolités un an auparavant. L'affaire ne marchait plus. Il se voyait déjà avec des pouvoirs dans le commerce d'Etat (le commerce devait exister, même si le commerce privé était fini).

Il y avait enfin le communiste du gouvernement ou du Comité Central. Il n'avait jamais rêvé de conduire un jour la Roumanie, mais, à présent, affirmait haut et fort avoir "lutté pour la justice, pour la démocratie, pour la liberté et souffert dans les prisons pour l'idéal communiste" (il ne disait pas un mot de l'espionnage pour l'Union Soviétique). Ce type de communiste avait une mauvaise habitude: il se séparait de la femme qu'il avait eue pendant "l'illégalité" (33), car elle ne correspondait plus aux normes. Tel était, par exemple, le cas de Constantin Doncea. La place de sa fidèle camarade ouvrière fut prise par une autre camarade, pharmacienne, parente de grands propriétaires fonciers, femme du monde, qui adorait les voitures américaines...

Si le communiste du gouvernement avait un garçon, il devenait obligatoirement ingénieur. S'il avait une fille, elle devait faire du théâtre. Il était sûr qu'elle avait du talent, donc il n'était pas nécessaire de passer par l'Ecole d'Art Dramatique.

Il s'installait dans une villa de plain-pied, pourvue d'un parc et d'un jardinier. Il vivait entre la maison et son ministère. Quand il téléphonait à un directeur, pour lui demander des détails sur des problèmes qu'il ne connaissait en rien, il laissait échapper un "longue vie, Monsieur le directeur".

En été 46, les communistes étaient très peu nombreux. Les anti-communistes se manifestaient si clairement que la plus grande partie des communistes avaient peur de se montrer. Raison pour laquelle furent créés des partis et des formations politiques qu'ils lancèrent sur "le marché", telle une entreprise commerciale qui tente sa dernière chance avant la faillite, en changeant le nom et l'emballage des produits que les consommateurs n'aiment pas. Peine perdue! La classe des travailleurs s'entêtait, elle ne voulait pas entendre parler des communistes!

Devant une telle situation, le parti communiste adopta la tactique de la collaboration. Dès l'année 1945 s'était créé le Bloc des Partis Démocrates, nom du Front Populaire dans sa variante roumaine. Après 1944, bien des gens se découvrirent des vocations "progressistes" ou un passé éminemment "démocrate". Le personnage principal de ce cirque des "démocrates" était Petru Groza. Lors de l'arrivée des Russes dans le pays il était propriétaire foncier, actionnaire dans des entreprises industrielles et président du Front des Laboureurs, parti qui avait une fugitive et obscure activité dans la vie politique roumaine.

Il s'est trouvé des scribes pour écrire que la vie dure du paysan roumain allait être remplacée par l'abondance et le bonheur. La charrue tirée par des boeufs fatigués allait être évincée par des tracteurs, l'essor allait remplacer le désespoir.

Mais rien n'y faisait. Les paysans ne se laissaient pas ensorceler par la propagande du Bloc des Partis Démocratiques. Le Front des Laboureurs, qui en relevait, était le plus vide des partis roumains. Il était tellement vide qu'on disait qu'il ne comprenait que le propriétaire foncier Groza comme président et Zaroni, son cocher de confiance, qui serait bientôt bombardé Ministre de l'Agriculture.

Ion Alexandresco se sépara du Parti National Paysan pour former Le Parti Paysan Démocrate. C'était la rupture définitive avec le Président du parti, Iuliu Maniu, démocrate de toujours.

Les collabos obtinrent quelques avantages. Ici et là leurs hommes devenaient maires. De petits ambitieux arrivaient de tous côtés. C'est ainsi qu'ils réussirent à occuper pendant quelques mois des fonctions pour lesquelles ils s'étaient battus toute leur vie. Il y eut d'autres dissidents du Parti National Paysan, surtout des avocats qui, sous les menaces du Ministre de la Justice, Lucrèce Patrascanu, choisirent de contribuer à l'épuration du barreau.

La collaboration de Gheorghe Tataresco était étonnante. Il avait été, voici vingt ans (en tant que membre du Parti National Libéral), sous-secrétaire d'Etat au Ministère de l'Intérieur. Personnage doué et orateur parfait, il constituait un espoir dans le parti des Bratiano. C'est lui qui avait donné l'ordre de disperser l'invasion des soviétiques à Tatar-Bunari.

Dans ce village du sud de la Bessarabie deux cent quatre-vingts marins soviétiques avaient débarqué. Les habitants, stupéfaits, constatèrent soudainement que la mairie arborait, non plus le drapeau roumain, mais celui de l'U.R.S.S. Le gendarme, le prêtre et le maire furent tués. Les marins soviétiques déclarèrent que le territoire roumain entre Prut et Nistre prendrait le nom de République Soviétique de Bessarabie...

Le sous-secrétaire d'Etat prit immédiatement la décision d'ordonner à la Gendarmerie d'attaquer. Un régiment de calarasi (34) les rejoignit. La population d'origine allemande d'un village voisin les aida également. En quelques heures, il ne restait plus que soixante-dix soviétiques sur deux cent quatre-vingts.

Le 6 mars 1945, Gheorghe Tatarasco était nommé Ministre de l'Extérieur dans le gouvernement imposé par Vychinski. Le président en était le propriétaire foncier ultra-démocrate et progressiste Petru Groza!

Le parti communiste était faible, ses adhérents serrés de près, tout à l'image du Front des Laboureurs, formé, comme nous l'avons déjà dit, par le président, son cocher et quelques membres à mi-temps...

Si les Paysans-Démocrates de Ion Alexandresco se sentaient perdus et timorés une fois détachés du Parti National-Paysan, il n'en allait pas de même pour la dissidence libérale de Gheorghe Tatarasco. A Tatarasco se rallièrent des petits commerçants, des professions libérales, des diplomates, qui voulaient à tout prix continuer leur carrière, fût-ce sous un gouvernement communiste. Il était le seul du Front Populaire qui exerçait encore une certaine attraction.

Les communistes envoyaient des propagandistes sur "le terrain". Ils tournaient en rond sur l'Avenue de la Victoire, devant le Cercle Militaire. Il y en avait un qui sortait devant vous et, d'un ton doux, vous demandait de l'écouter quelques minutes:

-- Je sais que vous êtes pour Iuliu Maniu, j'ai deviné, n'est pas?

-- C'est exact.

-- C'est pour cela que je voudrais qu'on tire au clair quelques problèmes. Vous savez, mon opinion est que beaucoup de monde s'est fait piéger par une propagande très perfide qui a convaincu les gens que le Bloc des Partis Démocratiques signifiait communisme et que Iuliu Maniu signifiait démocratie.

Après quoi il continuait avec un sourire amène:

-- Qui est communiste chez nous? Il n'y en a que quelques-uns, on le sait tous. Pourquoi serais-je communiste? J'ai ma maison, j'ai un morceau de terre. Et puis le BPD est formé par tellement de partis non-communistes: le Parti Social-Démocrate, le Front des Laboureurs, le Parti Paysan Démocratique, le Parti National Populaire. Et n'oubliez pas Tatarasco, Messieurs!

Entre-temps plusieurs auditeurs étaient arrivés, et il continuait son discours incohérent:

-- Si même Tatarasco passe pour un communiste, alors, il faut dire sans ambages que Iuliu Maniu fait une propagande mensongère. Et puis, Messieurs, Maniu est entouré de réactionnaires. Il a à ses côtés Monsieur Mihalache qui a lutté volontairement contre notre grande amie l'Union Soviétique, il a comme Secrétaire Général du Parti National Paysan Monsieur Nicolas Penesco (35), un outil de l'impérialisme américain et qui est soutenu par la grande finance de notre pays... Nous avons besoin de progrès, de démocratie (vraie démocratie), de liberté, donc il faut suivre Tatarasco, pas Maniu. Le Bloc des partis démocratiques c'est la lumière; Maniu ce sont les ténèbres, la réaction.

--Mais, Monsieur, Iuliu Maniu a toujours été démocrate, et pas seulement depuis un an ou deux. Quand tu dis Maniu, tu dis implicitement démocratie, lui répondis-je.

-- Moi j'ai parlé à ce monsieur, pas à vous, me disait le jeune propagandiste énervé, en me montrant une autre personne devant lui.

--Tu lui parles en me regardant, lui dis-je.

-- Ce n'est pas vrai, je regarde le monsieur, me dit le personnage.

L'instant suivant je me rendis compte qu'il avait raison. Il était bigle. Les gens autour de lui le sifflèrent. Il fut bousculé. Le bigle, énervé, frappait dans ses mains et sautait d'un pied sur l'autre en criant:

--Tatarasco -- lumière, Maniu -- obscurité!

Je ne sais pas si le chef de la dissidence libérale et tous les secrétaires des légations venus de partout savaient qui faisait de la propagande pour leur dissidence, mais une chose était sûre: Gheorghe Tatarasco était très compromis.

En ce qui concernait les sociaux-démocrates, une lutte avait opposé le Président Titel Pertes, qui avait choisi le nationalisme en s'éloignant des communistes, à ceux qui avaient choisi les communistes, comme Lotar Radaceano (36) et Stéfan Voitec.

L'histoire met Titel Petresco du côté de Iuliu Maniu, de Dinu Bratiano, et du peuple roumain, qui repoussaient le communisme, tandis que les dissidents démocratiques, par leur compromission avec le soi-disant Front Populaire, étaient sur le chemin qui y conduit.

L'été s'en allait. Le 19 novembre de l'an 1946 n'était pas loin. Toute la nation était en attente de cette journée pour montrer, par son vote, qu'elle repoussait l'ingérence de l'Union Soviétique dans les affaires intérieures de la Roumanie.

Le gouvernement imposé depuis le 6 mars 1945 était considéré comme communiste, même si beaucoup de ministres ne l'étaient pas. Une fois le gouvernement Groza mis en place, on remplaça les personnes qui détenaient les postes-clefs des ministères par des gens dévoués aux communistes. Le 19 novembre allait voir la volonté du peuple... Le soir, en attendant le vote, c'était comme avant une bataille. Personne ne pouvait rester à la maison.

Les habitants des villes étaient dans les rues comme si chacun avait peur d'être soupçonné de passivité le jour où il fallait montrer que nous voulions vivre libres dans notre pays. Dans les villages, l'ambiance était à la fête, une fête nationale. Sur les routes, des groupes chantaient des chansons du pays... Tout le monde vota. C'était un devoir pour tous les Roumains.

Lorsqu'on ouvrit les urnes, beaucoup ne contenaient qu'un seul bulletin pour le bloc communiste, bien que chaque parti eût deux représentants. Donc, même les alliés des communistes avaient donné leur vote à Iuliu Maniu.

Les scrutateurs communistes fronçaient les sourcils tandis que ceux de leurs alliés, les coupables, jouaient les innocents, et, même les innocents hilares.

La division "Horia, Closca et Crisan" (37) avait été formée par les Russes, à partir de leurs prisonniers roumains, qui, instruits par les commissaires soviétiques, furent amenés après la libération en Roumanie. Même lors du vote dans leur propres casernes, le dépouillement a donné 80% pour l'opposition, c'est-à-dire pour Iuliu Maniu.

On attendait la publication du résultat avec émotion. Aussi les Roumains furent-ils sidérés de lire les titres des journaux célébrant, en première page et en grosses majuscules la brillante victoire de Bloc des Partis Démocratiques.

Le peuple Roumain "avait chassé une fois pour toutes la réaction"...

Après ce "résultat", le visage du pays changea brusquement.

Ce fut, désormais, celui d'un pays de résignés.

Personne ne doutait plus que l'Union Soviétique faisait ce qu'elle voulait chez nous.

Les communistes montraient clairement qu'ils ne tenaient aucun compte des élections et voulaient être les seuls maîtres. Ils donnèrent alors un os à ronger aux collaborateurs.

Pour qu'il ne paraisse pas que d'un seul coup, tout le pays soit du côté des communistes, ils validèrent trente-deux députés Nationaux-Paysans mais aucun National-Libéral ou Social-Démocrate indépendant. Les trente-deux, c'était Petru Groza qui les avait choisis parmi ceux qu'il jugeait sans valeur politique et les plus malléables. Le résultat du suffrage national, arrangé par les dictateurs que Vychinski avait mis en place à Bucarest donnait à penser aussi aux collaborateurs. Les partisans de Tataresco n'avaient point l'allure de gens qui se trouvent sur le chemin de la victoire. La victoire était communiste et elle était totale! Il y avait un seul espoir, les assurances de Madame Tataresco, devenue le porte-parole de son mari: "Tant que mon petit lapin est au Gouvernement, vous n'avez rien à redouter".

Après le truquage des élections, beaucoup de gens renoncèrent à faire de la politique et la plus grande partie refusa de s'inscrire au "Front Populaire", malgré les menaces du gouvernement Groza.

Par contre, les opportunistes sortirent comme champignons après la pluie, une fois le gouvernement Groza installé "légalement". Ils firent comprendre qu'ils n'étaient pas hommes à laisser le fromage leur échapper. Beaucoup s'y prenaient en cachette, ayant honte de s'afficher, tandis que d'autres, au contraire, pratiquaient sans pudeur le double jeu. Ils faisaient partie de ceux qui ne suivaient que leur intérêt personnel. Des égoistes dépourvus de principes. Ceux-là ne peuvent pas comprendre qu'une société doit avoir pour fondement l'honnêteté, la dignité et non de minables petits intérêts.

Si la Roumanie d'après 1944 avait été débarrassée de cette sorte de gens, les communistes étaient tellement peu nombreux que même avec toute l'aide de l'Union Soviétique, ils n'auraient pu gouverner.

Certes, il ne faut pas considérer comme opportunistes les hommes qui s'inscrivirent chez les communistes par souci du pain quotidien ou de la sécurité de leur famille.

Il s'agit ici des arrivistes. Certains d'entre eux ne se rendaient même pas compte à quel point ils étaient abominables.

J'ai vu en 1944 des gens qui saluaient à la façon des SS allemands, pour faire, peu après, le salut communiste, le poing levé.

J'ai vu des spéculateurs ordinaires, pour lesquels l'argent n'a pas d'odeur, qui, après 1944 n'arrêtaient pas de tambouriner sur le progrès social... Il y avait aussi des antisémites notoires pleurant dans les bras des Juifs et des Juifs qui leur serraient la main "en camarade".

Les pires spéculateurs d'hier sont ainsi devenus des progressistes; les admirateurs du nazisme et du fascisme, des communistes et des anti-fascistes.

 

* * * * *

C'est le point final des pensées qui m'ont travaillé aujourd'hui, dans cette chambre de la prison de Pitesti, sous les regards scrutateurs d'Eugène Turcanu.

J'ai arraché un masque, mais pas celui auquel s'intéressait la Securitate. C'est l'arrachage du masque de l'instauration du régime communiste en Roumanie. Les autres l'ont fait silencieusement en même temps que moi; je le vois sur leurs visages....



Chapitre XI

Voilà cinq jours que l'arrachage des masques extérieurs a commencé. C'est presque fini, car il n'en reste que trois ou quatre qui doivent faire leurs déclarations écrites après moi. Ces jours-là ont été plus calmes. Personne n'a été battu de façon particulière. La volée de coups générale avait lieu chaque jour. C'était une sorte d'humiliation, toujours vers trois ou quatre heures de l'après-midi. Elle a été sans doute introduite dans le programme pour nous ronger les nerfs.

Certains d'entre nous sont malades. Ils ont la diarrhée. Ils montrent qu'ils doivent utiliser d'urgence les latrines en levant la main. Nous n'avons pas le droit de parler.

C'est une scène terrible! L'homme s'assoit sur ce W-C improvisé sous les regards perçants de sept ou huit robots. Il serre les dents, la douleur le défigure. Il est fort gêné que ce qui doit être fait de façon intime devienne un spectacle pour soixante-cinq hommes. On peut lire dans ses yeux la timidité qui s'empare de lui dans cette pénible situation. Son regard implore la compréhension des autres; il demande qu'on lui accorde ce petit droit personnel.

Certains gardiens se montrent faussement révoltés. Ils reprochent au malheureux d'empester l'air de la chambre et d'obliger les autres à supporter cette scène. Il reçoit des qualificatifs qu'on donne aux gens mal élevés. On lui dit qu'il a perdu les qualités spécifiques de l'homme, qu'il est inférieur à l'animal.

Le terrorisé a l'air d'accepter tous ces jugements comme définitifs, comme s'il admettait la supériorité de ceux qui l'entourent et qui pour finir le giflent et lui crachent dans les yeux.

Traînant son pantalon et totalement résigné, il se dirige à petits pas vers sa place où il reprend la position obligatoire.

Au fur et à mesure que le temps passe, je me rends compte que le programme que nous subissons veut nous amener de plus en plus vite vers la destruction de notre équilibre intérieur. Je me demande quel cerveau diabolique a pu trouver cette méthode d'anéantissement de l'âme.

Avec les tortionnaires que j'ai devant moi ils en sont arrivés là. Quand Turcanu donne le signal de la volée de coups générale, ils viennent tous, comme s'ils étaient attirés par une force invisible. J'ai parfois l'impression qu'ils agissent comme des chiens entraînés pour la chasse. Je me demande combien de temps a pu durer leur entraînement. Pour qu'ils en arrivent à un tel état, l'opération, qui sûrement n'a pas manqué de cruauté, a dû demander plusieurs semaines.

Ce qui nous arrive me semble un cauchemar, c'est comme une lourde pierre qui pend à mon cou et qui pourrait m'entraîner vers la noyade. Il ne me reste que la croyance en Dieu et en la liberté.

De toute façon, la situation d'ici me fait pas mal réfléchir et me donne à entrevoir un grand nombre de difficultés. D'abord, je me demande combien de temps va durer cette terreur qui n'en est, vraisemblablement, qu'au début. Turcanu nous a dit qu'elle pourrait durer des années! C'est effrayant. Je me dis qu'il faut que j'oublie ce long parcours. Tel qu'il est conçu, nous n'en verrons pas la fin de si tôt. Et puis, des questions me terrorisent sans cesse. Qui est l'initiateur de cette méthode de destruction de l'homme et qui la dirige ici, dans la prison? En liaison avec cette question, la visite de la délégation gouvernementale à Jilava me revient toujours en mémoire. C'est là qu'il faut chercher les initiateurs!

Je revois comme dans un rêve Nikolsky, ce commissaire soviétique chargé d'établir l'ordre bolchévique en terre roumaine. Je n'ai pas bien distingué son visage dans la cour du Réduit à Jilava, mais il m'apparaissait comme le type du commissaire politique soviétique, avec sa grosse tête, ses yeux d'un vert sale et son nez retroussé.

Je revois Ana Pauker, le Ministre des Affaires Etrangères de la République Populaire Roumaine. A une distance de trente à quarante mètres je voyais son corps replet, aux deux mamelles desséchées. Obèse, elle a la peau d'un blanc-jaunâtre et les cheveux coupés court sur les oreilles.

On dit qu'elle n'a qu'une seule oreille. Qui sait? Peut-être faut-il y voir la marque de l'animosité d'un officier roumain fait prisonnier en Union Soviétique... Ana Pauker avait sa villa à côté du camp de prisonniers. C'est là qu'elle avait établi son siège puisqu'elle avait pour mission de former une division avec les prisonniers roumains pour l'envoyer en Roumanie, après la "libération", et propager ainsi des idées "antifascistes".

Je me souviens de ce que m'avait raconté un ancien prisonnier:

-- Ana Pauker visitait chaque jour le camp de prisonniers... Elle avait l'habitude de fixer son regard sur un homme de belle allure... Ainsi la chance, ou la malchance (question strictement personnelle), tombait sur la tête de l'élu. Sans introduction, elle l'invitait, tout simplement, à une partie d'échecs... le soir même. Ils jouaient un certain temps puis le prisonnier était provoqué pour passer à la satisfaction de ses désirs sexuels. Le jour suivant elle en choisissait un autre. Et, ainsi de suite, jusqu'à se faire tous les prisonniers, de belle allure ou pas.

Je pense que Nikolsky et Ana Pauker sont ceux qui ont introduit la méthode pour former des hommes-robots. Ensuite, ils ont dû passer un coup de fil à quelqu'un du Comité Central du Parti Communiste, pour la mettre en application sur les corps et les âmes des prisonniers politiques. A ce propos, je me demande qui sont les hommes qui nous regardent, derrière la porte, par les manques de la peinture qui couvre les vitres.

Ont-ils laissé toute l'opération sur le dos du directeur de la prison et des gardiens-chefs? Compte tenu du fait que les communistes sont des gens qui n'ont pas confiance en leurs subalternes, il est peu probable qu'il en soit ainsi. Le directeur, comme les gardiens-chefs, sont des communistes d'après le 23 août 1944. Les huit cents communistes d'avant cette date ont de tout autres fonctions dans le nouvel état roumain. Ils ne se contentent pas des fonctions de directeur de prison ou de gardien-chef. Un ancien communiste pourrait bien superviser la terreur...

Tout cela repose sur de simples suppositions. Je ne sais rien de sûr et il est actuellement impossible de connaître la vérité. Le temps, peut-être, nous donnera la réponse...

Pour le moment, je réfléchis, raide sur le prici, à mes cals sur les cuisses (il y a un an et demi que je dors sur des planches). La peau me démange sans pitié et je ne peux me gratter qu'à l'occasion de la volée de coups générale. Le pantalon et la chemise que j'ai sur moi ne sont pas lavés depuis le mois d'août, donc depuis cinq mois.

Les douleurs dans la poitrine et au maxillaire, qui datent du jour d'ouverture de la terreur, me rendent la vie beaucoup plus difficile.

Ce soir, un silence total règne dans la chambre-hôpital 4, coupé de temps en temps, par les pas, lents et martelés, de Turcanu. Il se dirige vers la fenêtre ouest de la chambre, il s'arrête et reste le regard dans le vide. Il retourne au milieu de la chambre. La lumière jaunâtre de la lampe électrique, un peu plus forte à cet endroit, le montre habité par une pensée secrète. Il est pensif et paraît nerveux.

Dehors, il fait noir. C'est une nuit sans étoiles.

Turcanu rompt le silence:

-- Couchez-vous.

Puis, vers les surveillants:

-- Ayez-les à l'oeil, qu'ils n'aient pas les mains sous la couverture.

Je suis terriblement fatigué après les quatorze à quinze heures d'immobilité, le regard fixé sur le ciment de la chambre. Couché sur le côté, les yeux fermés, je suis heureux d'échapper partiellement aux regards des surveillants.

Le prisonnier qui est devant moi a de faibles tressaillements du corps. Il pense peut-être à ce que demain va nous apporter. Depuis sept jours qu'il me côtoie, j'ai réussi à voir sa figure pendant quelques secondes, par de très rapides mouvements de tête. Il a dans les vingt-quatre ans, figure ovale, des yeux vifs, un nez droit et des lèvres arquées. Je le crois originaire d'Olténie.

Celui qui se trouve derrière moi a une figure ronde aux yeux méfiants. J'ai souvent surpris l'inquiétude dans son regard. Comme s'il devait traverser tout cela pour rendre compte, le jour venu, de ce qui s'est passé ici. Il a l'air de vouloir dire "c'est là que vous allez savoir à qui vous avez eu affaire". Je suppute qu'il doit être de Vrancea.

Je reste ainsi, avec en tête la pensée d'une liberté et d'un jugement à venir, d'une punition des criminels qui se sont trouvé comme occupation la destruction de l'homme tel qu'il a été créé par Dieu, pour le remplacer par un autre qui, d'après Turcanu, sera "l'homme nouveau" marxiste, la créature marxiste...

Je m'endors, mais pas pour longtemps. Des mouvements et des chuchotements bizarres troublent mon sommeil. Sur le ciment, à deux mètres de mon lit, je vois, les paupières à moitié ouvertes, la tête de Turcanu. Il serre entre ses mains le cou de quelqu'un. A côté de lui Puscasu, Gherman et Steiner se penchent de temps en temps sur la victime.

J'entends des râles étouffés et terrorisés. Puis, brusquement, j'entends la tête du détenu qui heurte avec violence le ciment. J'ai froid dans le dos. Je tremble.

J'entends toujours le bruit de la tête frappée contre le ciment.

A l'évidence, ceux qui sont de mon côté éprouvent la même terreur et ont les mêmes frémissements que moi.

Je me redresse un peu et je vois Turcanu en train de relever la tête de sa victime en la tenant par le cou. L'homme a les yeux écarquillés comme à l'approche de la mort et sa bouche est rouge. Au bout de quelque temps Turcanu le secoue violemment. J'entends la voix du tourmenteur, basse et menaçante:

-- Nitule, parle, Nitule! Tu vas mourir de mes mains, salopard, si tu ne reconnais pas!

Turcanu est défiguré. Ses yeux brillent. Il serre les lèvres puis laisse la victime sur le ciment.

C'est le tour de Nitu maintenant, quelqu'un dont j'entends pour le première fois le nom. Sa place est à deux mètres de la mienne.

J'ai vu parfois sa figure, pendant quelques secondes. J'ai l'impression que c'est le plus jeune d'entre nous. Il est légionnaire. Je l'ai appris lorsque nous avons été placés sur les pricis.

Maintenant, je me rends parfaitement compte à quel point les déclarations écrites sont dangereuses. Un secret connu par deux hommes peut apporter la mort de l'un, voire des deux. La position dans laquelle nous sommes obligés de rester ne nous permet pas de tomber d'accord pour cacher certaines choses. Il est possible que Nitu ait tenu secrète une chose connue d'un autre qui n'a pas eu la force de se taire. La pensée que Nitu pourrait mourir ici, entre les mains de Turcanu, m'épouvante.

Le mystère est partiellement dévoilé:

-- Nitule, tu as tué deux soldats soviétiques, et tu ne veux pas reconnaître ton crime. Tu as pris la vie de ceux qui combattaient pour le bien-être et le bonheur de nous tous.

Turcanu frappe de nouveau la tête de Nitu contre le ciment.

J'entends, parmi les bruits sourds, les râles étouffés de Nitu entre les mains du tortionnaire.

Malgré la peur qui m'assaille, j'arrive tout de même à réaliser que, si Nitu a aujourd'hui une vingtaine d'années, il est très peu probable qu'il ait pu tuer, dans les premiers mois après la "libération", des soldats soviétiques. Cinq ans se sont écoulés depuis et à l'époque Nitu avait quinze ans. Bien sûr, des Russes ont pu être tués plus tard dans les années 1947 ou 1948! Pendant les mois qui ont suivi l'assujettissement de la Roumanie j'ai entendu dire que beaucoup de Soviétiques avaient été tués...

On les avait été surpris violant des fillettes de dix ou onze ans ou se moquant, en groupe, de femmes qui avaient passé depuis longtemps l'âge de faire envie. Les pères, les fils ont frappé furieusement, jusqu'à prendre la vie de celui qui a déshonoré leur fille ou leur mère.

Les Soviétiques ont été tués aussi pour d'autres raisons: pillage, dévastation de foyers réalisés après des années et des années de dur travail. Ils ont été tués parce qu'ils ont toujours été considérés comme des ennemis et non comme des libérateurs, parce que, avec les armées soviétiques, a été mis en place un système politique et social étranger à la façon d'être roumaine.

Ils ont été tués à cause des mêmes sentiments que ceux que le peuple roumain à eu envers les armées russes qui envahissaient son territoire (avec le même prétexte de libération) au long des temps passés (tsaristes, puis communistes).

Turcanu a appris, ou il suppose seulement, que Nitu a tué des Russes. Il n'a pas de preuves, car s'il les avaient il les aurait montrées. Et pourtant il considère qu'il faut lui prendre la vie! Pour ce robot, le jugement se fait d'après les lois que lui ont imposées ceux qui lui ont volé son âme... La torture de Nitu continue; il y a plus d'une heure qu'elle a commencé.

Brusquement Nitu pousse un cri en essayant de se libérer de l'étreinte de Turcanu. Puis j'entends sa tête frapper le ciment... Silence, comme si tout était fini! Ce n'est pas vrai, il n'est pas mort! Mais pourquoi n'entend-on plus rien? Après d'interminables minutes, une voix éteinte, sortie d'une poitrine épuisée dit:

-- Non, je ne sais rien.

Vient un silence de tombe. J'entends mon coeur battre violemment.

Seraient-ce ses derniers mots?

Quelqu'un à côté de Turcanu dit d'une voix tremblante:

-- Il est mort. Il ne respire plus.

La tête me tourne, je ne suis plus moi-même. J'ai peur de tout ce que m'entoure.

 

Tout d'un coup, Turcanu fonce sur la porte et frappe à coups redoublés à la vitre. Son regard est fixé sur le loquet. Ses yeux sont largement ouverts, effrayants. Dans le couloir, on entend les pas du gardien qui s'approche. Turcanu frappe impatiemment sur la vitre. Le gardien tourne la clef dans la serrure.

Ils parlent mais je ne comprends rien. Le gardien reste dans le couloir. Il ne veut pas entrer dans la chambre. A moins que ce ne soit la règle. Turcanu et deux autres tirent Nitu dehors. Les pas traînants se perdent dans le couloir... Au bout de quelques minutes, ils reviennent et la porte est de nouveau fermée à clef. Les robots parlent un peu à voix basse puis, fatigués, à pas lents, ils regagnent leur place respective. On dirait que la mort ne les effraye pas. Dans le silence, j'entends mieux la tempête de neige qui frappe les vitres et cela me paraît encore plus terrible la nuit...

Je me réveille très tôt, épuisé. Je vois Turcanu qui parcourt lentement la chambre, tête basse. Les trois surveillants font leur promenade habituelle tout aussi lentement. Ils sont pensifs. En dehors des bruits de pas on n'entend plus rien, même pas la respiration des hommes allongés sur le prici. Il y a toujours cette impression de détachement de la vie. Je reste ainsi une heure, peut-être deux, à méditer. Dans cet isolement total, l'aube de ce début février apparaît à la fenêtre, claire et glaciale. Il doit être sept heures passées.

C'est aujourd'hui le mercredi premier février 1950...

Nous sommes réveillés par les robots-tortionnaires qui nous tirent à bas du prici. Aussitôt, nous restons figés à nos places. Une demi-heure après nous sortons rapidement pour aller au W-C, toujours par groupes de dix, les mains en l'air. Dans des gamelles qui ne sont pas lavées depuis plusieurs jours, nous buvons la tisane par petites gorgées, sous le regard nerveux de Turcanu.

Puis la volée de coups commence. Turcanu, une ceinture à la main, frappe au hasard. Je me cache la tête entre les mains et ainsi, dissimulant mon regard, j'examine le désordre dans lequel nous recevons les coups. Je tâche de préserver ma poitrine, toujours en proie à de fortes douleurs. J'essaie de mettre toute mon habileté à être frappé plutôt sur le dos. Quand l'un des cogneurs me laisse, les minutes passent trop vite avant qu'un autre ne le remplace.

Ils font une pause après laquelle la volée de coups générale recommence. Turcanu a posé ses yeux sur un détenu placé en face de moi, Burcea. Nous étions venus ensemble de Jilava. Turcanu lui relève la tête avec la main gauche, saisit son cou et le frappe de la main droite. Il soutient que Burcea a des yeux d'homme perfide et doit donc être giflé. Je compte plus de trente gifles.

Les autres frappent, eux aussi, toujours, sans se lasser. Ils font une autre pause, puis continuent jusqu'à l'heure du déjeuner. Tout se passe de façon automatique. Les robots fonctionnent comme de vraies machines, avec une brutalité totale, tant ils ont perdu leur caractère humain.

Le baquet à soupe est tiré à l'intérieur par Turcanu, qui nous dit, avant de commencer la distribution:

-- Personne ne mange avant que je l'ordonne.

Suit une longue attente, désolante. Puis il donne un ordre catégorique:

-- Que chacun mette sa gamelle par terre. Mettez-vous à genoux et la tête au-dessus, appuyez-vous sur les mains et bouffez. Exécution!

Je ne peux pas résister à la tentation de jeter un coup d'oeil sur les autres qui sont penchés sur leurs soupes brûlantes. Je les regarde avec émotion. Je n'ai jamais vu de tels visages, aussi ahuris qu'indignés, tandis que la figure de Turcanu exprime le triomphe d'avoir ravalé l'homme au niveau de l'animal.

Il y a de l'agitation sur le ciment de la chambre.... des tentatives pour attraper le liquide brûlant avec la langue, des gémissements provoqués par les lèvres brûlées, des gorgées rapides...

Une semelle de brodequin appuyée sur ma nuque m'enfonce la figure dans la soupe brûlante.

Je crie de douleur.

Autour de moi, le même spectacle a lieu avec tous les autres.

Petit à petit, on s'habitue. La soupe ne brûle plus. Nous sirotons en silence, liquide et graines de gruau.

Nous nettoyons nos figures salies et nous reprenons nos places dans la position imposée.

Le programme des arrachages de masques est de plus en plus difficile. Jusqu'où vont-ils nous avilir et combien d'entre nous pourront garder visage humain?

 

NOTES

24) Organisation de la Garde de Fer pour la Jeunesse, très populaire parmi les élèves des lycées et des écoles secondaires. (N. d. T.)

25) Dernier secrétaire général de la Garde de Fer (1940) et proche collaborateur de Horia Sima. (N. d. T.)

26) L'un des fondateurs de la Garde de Fer, Commandant de la Bonne Nouvelle dans la hiérarchie du Mouvement légionnaire. (N. d. T.)

27) Pure coincidence. Le directeur de la prison porte le même nom que l'auteur. (N. d. T.)

28) Horia Sima (1906-1993) a été le successeur de Corneliu Codreanu à la tête de la Garde de Fer, à partir de septembre 1940. (N. d. T.)

29) Le 21 janvier 1941, le Général Antonesco, qui allait devenir bientôt maréchal, décida de se séparer de la Garde de Fer, qui l'avait porté au pouvoir. Après avoir obtenu l'accord du Führer, lors d'un voyage éclair à Berlin, Antonesco s'arrangea pour présenter son coup d'Etat comme une "rébellion légionnaire". Avec l'appui de nationalistes franc-maçons, de technocrates civils ou militaires et d'autres sympathisants secrets des Alliés, son éviction était devenu un problème d'opportunité, et celle-ci ne tarda pas à se présenter. Les frais en furent payés par Antonesco lui-même et, en fin de compte, par le peuple roumain. (N. d. T.)

30) Ivan est le nom générique par lequel on désigne les Russes dans toute l'Europe orientale et centrale. (N. d. T.)

31) Gheorghe Apostol était à l'époque le secrétaire général de la toute puissante C. G. T. de Roumanie. Son vrai nom était Gerschwin. (N. d. T.)

32) L'étincelle, en roumain. Titre du quotidien officiel du Parti Communiste. (N. d. T.)

33) Terme consacré pour désigner la période (1924-1944) pendant laquelle le Parti Communiste, interdit, agissait clandestinement. A l'arrivée des Soviétiques, les "illégalistes" jouiront de droits spéciaux et bénéficieront d'une retraite dorée. Cela n'étonnera guère les Français qui se souviennent de la multiplication subite, sinon miraculeuse, des résistants après juin 1944. (N. d. T.)

34) Unités traditionnelles de cavalerie, les Calarasi furent emportés par la mécanisation de l'Armée Roumaine. Leur dernière prestation date de la deuxième Guerre mondiale, Cf. Emilian et Marcillac, Les Chevaliers de l'Apocalypse, Editions France Empire. (N. d. T)

35) L'avocat Nicolas Penesco (1895-1982), ancien président de l'Union des Barreaux de Roumanie, dernier secrétaire général du Parti National Paysan (I. Maniu), ministre de l'Intérieur dans le second gouvernement Sanatesco, fut arrêté le 14 juillet 1947, suite à un spectaculaire montage d'évasion mis en scène par la Securitate. Il fut condamné trois fois de suite à cinq, neuf et dix ans de prison et resta incarcéré jusqu'à la dernière fournée, le 31 juillet 1964. En septembre 1968, il arrive à Paris -- conséquence heureuse du rendez-vous historique du général de Gaulle et du Président Ceausescu. A l'époque on parla beaucoup du "bras long" de la Securitate. Le 3 février 1981, N. Penesco est victime d'un attentat au colis piègé dont les séquelles lui seront fatales l'année suivante. Cf. N. Penesco, La Roumanie, de la démocratie au totalitarisme, Paris, Contrepoint, 1981. (N. d. T.)

36) Né Lothar Wurtzel. (N. d. T.)

37) Du nom de trois héros de la résistance transylvaine aux Habsbourg, exécutés en 1786. (N. d. T.)


Ce texte est la deuxième partie de l'Holocauste des âmes, de Grégoire Dumitresco. Il paraît en français, traduit du roumain par Daniel Dimitriu, publié avec le concours de Y. Cauchois, à la Librairie roumaine antitotalitaire, à Paris, en 1997, dans "L'Holocauste démasqué", collection dirigée par Raoul Marin. ©1978, Grigore Dumitrescu, Munich, pour la première édition.. © 1997, Librairie Roumaine Antitotalitaire, pour l'édition française.. ISBN 2-908029-10-3. Il est affiché sur Internet par la LRA et sous sa responsabilité, sur un emplacement aimablement prêté par l'AAARGH en 1998.

L'adresse de la Librairie est 5 rue Malebranche, 75005 Paris, Tél: 01 43 54 22 46 et le fax 01 43 26 07 19. Les lecteurs intéressés sont priés de bien vouloir acheter le livre. Pour que les textes existent, il faut d'abord que les éditeurs publient et vendent les livres.


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