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Après le signal du coucher je m'installe sous le prici. Burcea, l'homme qui doit être démasqué, vient aussi. Mais je pense que Lévynski veut me démasquer d'abord. En d'autres termes, Lévynski est sûr que je vais informer Burcea de son plan... Pour lui, l'insincère, c'est moi.
Il n'y a plus de temps à perdre. Dans quelques instants tout mouvement va cesser et le silence gagnera la cellule.
-- Ecoute moi, Burcea, dis-je à voix basse.
Je le regarde attentivement. Il me fait signe de parler doucement puis, penchant la tête et fronçant les sourcils, il m'écoute. Je lui dis de quoi il s'agit. Dans la demi-obscurité, je distingue son regard fixe et effrayé. Sa main me prend l'épaule et la serre tandis qu'il me parle d'un ton plein d'angoisse.
-- Il veut me démasquer, que dois-je faire?
Sa bouche crispée laisse voir des dents saines mais sales.
-- Ecoute, Burcea, ne t'affole pas. C'est très simple. Le matin, tu vas chez Lévynski et tu me démasques, autrement dit, tu lui racontes que je t'ai dévoilé le secret avec le billet. Tu paraîtras alors sincère à ses yeux. Il ne peut pas savoir, ou plutôt il ne peut pas découvrir, que je t'ai mis au courant. Ainsi, au moins pour le moment, nous sommes sauvés. Tu es sincère en me démasquant et moi, à mon tour, je suis sincère en exécutant ses ordres.
Nous retrouvons notre calme. Que se passera-t-il dans une ou deux semaines? Nous verrons bien! Ici on vit au jour le jour.
Après quelques instants de réflexion, Burcea me chuchote:
-- C'est la seule solution pour sortir de l'impasse.
Soulagés, nous plaquons nos pauvres dos sur le sol.
Le matin, dès le signal du réveil, nous sortons tout de suite de sous le prici. Pendant la nuit j'ai très bien dormi. J'étais soulagé, j'avais accompli ma mission.
Comme nous sommes tombés d'accord, Burcea n'a pas attendu qu'on aille aux toilettes et il a informé Lévynski tout de suite. Il a cet air tranquille que donne la conscience d'accomplir une haute mission. On le croirait sur une scène. Je me dis qu'il joue bien son rôle.
Il se retire avec Lévynski dans le coin à côté de la porte et ils s'assoient tous les deux en tailleur sur le sol.
A mon tour, j'essaye de paraître content de moi. J'ai comme l'air absent.
Cri de Lévynski:
-- Ouvrez la fenêtre!
D'où je suis, je tends le cou pour voir le maximum de hauteur du mur qui se dresse devant la fenêtre. Encore quelques centimètres et j'arriverai à voir un morceau de ciel bleu. J'aspire dans mes poumons l'air frais du printemps. Nous sommes à la fin du mois de mars.
C'est le plus doux matin que nous ayons connu depuis que je me trouve dans cette cellule. Le morceau de ciel bleu parcouru par un rayon de soleil m'annonce que la journée sera belle.
Dans le coin, Lévynski et Burcea parlent en chuchotant. Pendant quelques instants, ils s'arrêtent et tiennent le regard fixe, signe de réflexion profonde. Je risque un coup d'oeil vers Burcea et je reconnais un complice, mais aussi un homme qui lutte pour sauver sa peau.
En un quart d'heure ils ont fini. Burcea regagne sa place. Lévynski nous dit de nous préparer pour aller aux toilettes.
J'attends la sortie pour les W-C: vingt pas pour aller et vingt pour revenir. C'est le seul mouvement durant vingt-quatre heures.
De retour dans la chambre, je constate avec inquiétude que Lévynski ne se donne plus la peine de me regarder, pas même un instant. Si c'est bien moi qu'il a voulu démasquer en premier, pourquoi ne me prête-t-il aucune attention?
Les séances d'autocritique continuent. Encore quatre à cinq heures d'écoute attentive, jusqu'au repas de midi.
C'est Matei qui doit mentir aujourd'hui. Il est petit, la tête ronde, les yeux vitreux. Quand il parle, ses joues tressautent. Ainsi, trahit-il l'effort que lui impose le mensonge.
Il est "pourri", ses parents de même, comme ses frères et sa soeur. Son coquin de père avait un moulin et il volait aux paysans la farine de mais qu'ils économisaient à grand peine. Sa soeur faisait la pute, sans retenue pour ses parents.
J'écoute un certain temps, après quoi mes pensées me portent au loin, dans un autre univers. Il y a tant de mensonge ici! Je me persuade parfois que l'on ne peut plus changer quoi que ce soit et qu'il ne me reste rien d'autre à faire que d'attendre ma fin, qui lentement s'approche.
La journée se passe sans que je rencontre au moins une fois le regard de Lévynski. Cette indifférence m'exaspère.
Le soir, Matei a été battu, parce que non-sincère. Personne ne doute que ses parents étaient malhonnêtes, que sa soeur était une pute, mais lui, Matei, a trop insisté sur ces détails; il l'a fait dans le seul souci d'éviter le dévoilement de faits beaucoup plus importants. Il va falloir qu'il analyse sérieusement son passé et, dans quelques semaines, quand il fera à nouveau son "autobiographie", il devra mettre en évidence d'autres faits touchant la vie de sa famille.
Maintenant, il est assis par terre et gémit à côté de la porte. Ses mains sont couvertes de sang et son corps tremble. Il est terrorisé.
Avant qu'on se couche, Lévynski prononce quelques mots qui ont de quoi m'inquiéter:
-- Il ne convient pas que ces deux dorment sous le prici. J'ai fait une erreur. Vous voyez, même au fond de moi, il y a encore des restes de pensées bourgeoises. Pourquoi devraient-ils dormir sous le lit? Est-ce qu'ils ne sont pas nos égaux?
Je suis comme paralysé. Je rentre en titubant sous le prici et je prends ma couverture, que je remets à sa place dessus. Burcea fait de même.
Les jours passent.
Confessions et coups.
J'attends mon tour mais il ne vient pas. Lévynski trouve ainsi le moyen de me terroriser. Il m'arrive d'être indifférent à ce qui doit suivre.
Un autre changement survient. Nuti Patrascanu est sorti de la cellule. Le gardien a ouvert la porte et l'a appelé:
-- Prends tes bagages et sors dans le couloir.
Le robot s'est hâté d'exécuter l'ordre. On lisait l'inquiétude sur son visage. Il se demandait où on allait le conduire...
La vie ici est de plus en plus dure. Les coups se prolongent tard le soir. Chacun mène avec le sinistre robot Lévynski une lutte dont il sort toujours vaincu.
Une chose m'inquiète. A nous trois, qui sommes venus de la chambre-hôpital numéro 4, on ne nous demande pas de faire notre autobiographie. Que nous réserve-t-on? Peut-être attendent-ils que nos ressources, physiques et morales, soient épuisées. Ils passeront ensuite à la destruction de notre personnalité.
Depuis quelques jours la terreur ne se limite plus aux coups sur le dos avec la ceinture ou avec le bâton.
Pârvu, démasqué pour avoir caché une aiguille sous le prici entre les planches, a été déshabillé et étendu sur le sol. Après quoi, sur un signal de Lévynski, huit prisonniers se sont assis sur lui.
Il l'a ordonné aussi à Dinu Georgesco:
-- Toi aussi, assieds toi!
Il était le neuvième. Tremblant, très pâle, se sentant comme en faute vis-à-vis de Pârvu, il a exécuté l'ordre. Un instant, nos regards se sont croisés et j'ai lu le désespoir dans ses yeux. Au huitième homme, Pârvu avait déféqué.
Lévynski lui a fait ramasser ses excréments avec les mains pour les mettre dans sa gamelle.
Au repas du soir il a pu vider sa gamelle dans les toilettes mais Lévynski l'a empêché de la laver. Il a mangé sa soupe comme cela...
Je suis obligé, jour après jour, de lutter avec cette sinistre terreur. Ma faiblesse est extrême, mais je sens qu'il me reste encore des forces. Je dois les mettre à profit pour lutter et sauver mes sens. Je suis devenu partiellement insensible à la douleur. Celle des autres, et même la mienne.
L'ambiance a un effet désastreux sur le moral. Hier soir, avant l'heure de dormir, à un certain moment, nous étions tous comme des statues de pierre. Même Lévynski était immobile. Les visages creusés, les yeux enfoncés dans les orbites, les paupières mi-closes, la lumière pâle, tout cela m'a donné l'impression de me trouver dans une morgue où vingt-cinq cadavres attendraient d'être disséqués.
Devant le spectre de la mort, tous mes sens se sont révoltés. A coup sûr, le monde dans lequel j'ai vécu hier n'est plus celui dans lequel je vis aujourd'hui.
Mais il faut à tout prix garder la tête froide afin de lutter contre cette entreprise de déshumanisation. Ils veulent que nous en arrivions à avoir en nous comme un germe de glace qui puisse détruire tout projet, toute initiative. De là il n'y a qu'un pas à faire pour aboutir au robot. Alors quand ils diront frappe, le robot frappera, quand ils diront tue, le robot tuera.
Nous vivons une journée exceptionnelle.
Le gardien ouvre la porte brusquement. Le regard oblique, il nous dit:
-- Soyez prêts dans dix minutes, pour une promenade dans la cour.
Je n'en crois pas mes oreilles. Un rapide calcul me révèle que je n'ai pas vu le ciel depuis le 21 décembre de l'année dernière, quand j'ai été amené ici.
Nous sommes nerveux et attendons le signal du gardien.
Lévynski nous met en garde:
-- Dans la cour il est interdit de regarder vers les fenêtres du haut et vers celles du sous-sol. Les yeux doivent fixer le dos de celui qui marche devant.
Le gardien ouvre la porte:
-- Dans le couloir!
Un autre gardien apparaît.
Ils nous comptent par trois, comme des animaux. Puis, ils nous dirigent vers le couloir principal. Nous descendons plusieurs marches et, passé un tunnel, nous entrons dans une des trois cours intérieures de la prison. C'est un matin comme presque tous les matins du mois de mars. Les nuages gonflés donnent l'impression que le ciel bas est en train de bouger. Ils ne s'intéressent pas aux menus événements d'ici. Le vent souffle sur les remparts; il tourbillonne et frappe les murs de la prison.
A pas lent, le regard fixé sur le dos de celui qui précède, nous pensons à nous-mêmes, ignorant le ciel et la faible lumière ennuée de mars. Après un quart d'heure de cette promenade monotone, je me sens accablé par le manque d'horizon. La faiblesse physique est mise à l'épreuve. Comme depuis dix semaines je n'ai jamais fait plus de vingt mètres, l'effort est pénible.
Les deux gardiens nous surveillent sans cesse. Ils ne veulent même pas nous laisser réfléchir. Réfléchir à quoi? A l'action de déshumanisation qu'ils mènent avec tant de brutalité?
On nous ordonne de rentrer dans le bâtiment. On nous compte dans le couloir. Nous revoici enfin dans la chambre, qui me paraît plus grande et plus hostile. Chacun reprend sa place.
L'arrachage des masquescontinue. A côté de la porte, Lévynski hurle:
-- Fumiers, vous avez regardé vers les fenêtres. Je vous ai eus constamment à l'oeil.
Il se jette sur nous. Dans la main gauche il a la ceinture et dans la droite un bâton. Il frappe au hasard. Avec la ceinture il frappe la tête et avec le bâton le corps. Il frappe avec une telle furie qu'instinctivement on se retire vers le mur.
Comme toujours, le robot s'arrête de temps en temps pour une courte pause après laquelle il se jette à nouveau sur nous. C'est ainsi que la matinée a passé. Il s'est arrêté de frapper quand la soupe est arrivée.
Le lendemain, nous n'avons pas plutôt fini la tisane, que le gardien ouvre la porte et, sans nous regarder, les yeux sur une liste, s'écrie:
-- A l'appel de son nom, on sort dans le couloir.
Un frisson glacial parcourt ma colonne vertébrale et s'arrête sur les tempes. Je ne veux pas être amené à nouveau dans la chambre-hôpital numéro 4! A peine ai-je le temps de réfléchir que j'entends mon nom. Dinu Georgesco, Burcea, Lupasco et Pop sont aussi appelés.
Dans le couloir nous sommes dix. Nous avons tous à l'esprit la chambre-hôpital 4. Les autres doivent y penser, je le vois sur leurs visages. Nous n'osons pas en parler entre nous, mais Dinu Georgesco me jette un regard plein de sous-entendus.
Le gardien nous mène dans le couloir principal, puis en haut sur l'escalier. Mon coeur bat très fort. Les mots de Lévynski me reviennent: vous êtes pourris. Donc, un retour dans la chambre-hôpital 4 est possible!
Au premier étage, arrêt devant une porte. Nous attendons. Pendant quelques minutes je parviens à être calme.
Irai-je à nouveau dans la chambre-hôpital 4? Non, cela ne doit pas se reproduire! Le gardien a une liste et appelle deux personnes, Burcea et moi.
Il ouvre la porte et nous fait signe d'entrer. Surprise! Devant nous se trouve une vraie commission. Cinq à six personnes, dont le directeur de la prison, Dumitresco.
A une table transformée en bureau se trouvent assis deux hommes, probablement les plus hauts en grade, le nez dans les dossiers. Les autres sont debout. Le directeur me regarde d'un air glacial, de haut en bas, puis il me demande mon nom. Je le lui dis. Un des deux qui sont assis me regarde pendant un instant et me demande:
-- Tu veux travailler au canal Danube-Mer Noire?
Je lui réponds sans hésiter.
-- Oui!
Un de ceux qui sont debout m'examine de face, puis de dos.
-- Tu as mal quelque part? me demande-t-il en me regardant fixement dans les yeux.
-- Absolument pas, dis-je de façon qu'il n'ait pas de doutes sur mon état de santé.
Un autre me fait signe de venir vers lui et me montre une liste. Je cherche mon nom et je signe sans attendre l'invitation. A ses yeux, ma signature est une preuve que je suis d'accord pour travailler au canal, mais pour moi elle représente l'évasion hors de l'arrachage des masques.
Je sors immédiatement de la chambre. Dans le couloir, le gardien me fait mettre de côté. A l'évidence, je dois attendre que tous donnent leur consentement et passent la visite médicale.
Nous avons presque tous sur la figure les traces des coups de ceinture de Lévynski. Les deux du Ministère de l'Intérieur ne les voient pas. Ils sont trop occupés avec les dossiers qui se trouvent sur le bureau. Le devoir leur demande de rester le nez dedans.
La journée d'aujourd'hui, peut-être le 1er avril 1950, me donne un immense espoir. Il est impossible de pratiquer la déshumanisation par arrachages de masques au Canal. Une telle action ne peut pas être menée au milieu de dizaines de milliers de prisonniers.
Après un quart d'heure d'attente nous regagnons la cellule. Dans l'escalier, Lupasco, le bonheur dans les yeux, nous dit doucement:
-- Ces deux sont les inspecteurs Dülberger et Zeller, du Ministère de l'Intérieur. Je les connais depuis l'an dernier.
Dans la cellule personne n'ose nous demander où nous avons été. C'est le silence. Nous restons le regard perdu. Ceux qu'on a recrutés pour le canal essaient de cacher leur bonheur. Les autres cachent le souci de ne pas avoir été appelés. Ils supposent, bien sûr, la raison pour laquelle nous l'avons été.
Lévynski finit par rompre le silence:
-- On vous a demandé si vous vouliez travailler au Canal?
Nous répondons presque tous à la fois par l'affirmative.
Regardant un point au milieu du plafond, il continue:
-- Vous voyez combien la classe ouvrière est généreuse et tolérante avec nous: elle nous accorde le droit de travailler au canal. Et vous, salopards, vous êtes toujours pourris!
Une pensée me passe par la tête. Je constate que les robots, ou du moins la plupart d'entre eux, ne partiront pas pour le Canal. La prison de Pitesti est l'école de déshumanisation des prisonniers. On se livre ici à une expérience qu'on ne peut pas faire sans robots possédés par le démon. Ils vont donc rester ici pour continuer à terroriser les condamnés à plus de dix ans, qui représentent soixante pour cent des prisonniers. Terrible sort! Vivre la terreur d'ici encore un, deux ou trois ans...
Lévynski a fini son réquisitoire contre nous mais aussi les louanges envers la classe ouvrière. Le monstre a l'air plus dur que jamais. Il nous scrute des yeux un par un, avec mépris. Soudain, il me regarde fixement. Et longuement. Il n'y a pas à douter, d'après son regard, que mon intérieur est pourri. Il sait que je n'ai pas rempli avec sincérité ma mission auprès de Burcea.
Au bout d'un moment, Lévynski s'écrie:
-- Vous êtes tellement pourris que vous devez changer la façon de faire les autobiographies.
Nous le regardons tous attentivement. Il s'arrête net de parler et fronce les sourcils d'un air scrutateur.
Quelques instants plus tard, il continue:
-- Le mieux est d'arrêter les autobiographies pour le moment. Vous êtes beaucoup trop insincères. Vous avez besoin d'une pause pour pouvoir réfléchir sur vous-même plus profondément. Il faut repartir à zéro. Pour l'heure, le bâton va vous tenir éveillés.
Il parle comme s'il ne l'avait pas encore utilisé!
A l'avenir nous devrons regarder fixement devant nous, sans bouger du tout. Parler sera strictement interdit.
Nous attendons le début du nouveau programme: volée de coups et volée de coups.
Mais Lévynski ne nous laisse pas beaucoup attendre et se jette sur nous. Il est toujours armé du bâton et de la ceinture. Il frappe comme toujours au hasard. Après les pauses habituelles, il recommence l'attaque. Nous, la tête entre les bras, nous attendons que passent les minutes, puis les heures. Avec quelle difficulté...
C'est ainsi que les jours s'écoulent. La volée de coups générale a lieu le matin et l'après midi. Elle dure trois ou quatre heures par jour. Personne n'est plus battu individuellement. Les gamelles, on ne les lave plus et de temps en temps nous devons manger comme les cochons. Ici, par contre, à la différence de la chambre-hôpital numéro 4, on nous laisse avaler tranquillement notre soupe, sans que personne nous enfonce la tête dans la gamelle. Ceci parce que sur le sol il n'y a pas assez de place. Nous faisons nos révérences devant les gamelles sur le prici, là où chacun dort.
Contraints de regarder fixement devant nous, sans bouger ni parler, nous avons l'impression d'être des étrangers l'un pour l'autre. Je ne peux que croiser de temps en temps le regard de celui qui me fait face. On n'échange plus de signes. La méfiance entre nous est totale. Chacun ne vit que pour soi-même. Seule la terreur à laquelle nous sommes soumis nous est commune.
Par un après-midi de la fin du mois de mai, le robot nous annonce qu'il va falloir quand même continuer les "autobiographies". Il dit aux derniers arrivés de la chambre-hôpital 4 de prendre des notes sur des morceaux de savons pour préparer l'arrachage des masques intérieurs.
Je ne sais pas ce que les autres pensent, mais, en ce qui me concerne, je me sens tellement épuisé que je suis devenu indifférent à ce qui va suivre.
Le lendemain, un prisonnier commence son autocritique dans le plus grand désordre d'idées. Il passe de ses parents (le père est prêtre, insatiable et sans pitié envers les pauvres), à l'entrée des Russes dans le pays ( ils nous ont apporté le progrès, mais nous ne pouvions pas le voir), à sa soeur (qui ne fait pas honneur à la maison), enfin à lui-même (prêt à faire n'importe quoi pour parvenir).
Tout au long du jour, je feins d'être attentif à ces déballages, mais la rêverie m'emporte: je me vois parmi des dizaines de milliers de prisonniers défoncer la terre du Canal Danube-Mer Noire. Nous travaillons sous le soleil brûlant de la Dobroudja, sans être terrorisés par la faim, sans "autobiographies" ni arrachage de masques, sans les volées de coups. Et puis le canal se creuse de plus en plus, la terre s'amoncelle et là, loin de ce qui se passe par ici, je me vois comme un pygmée perdu dans l'immensité des montagnes. Cette évasion hors de la terreur des autocritiques a pris fin le soir où celui qui s'y livrait fut battu jusqu'au sang. Ce soir-là on l'a démasqué. La soeur qui a fait honte à toute la famille est imaginaire. Tandis que trois types l'enserrent, Lévynski lui enfonce une aiguille dans les semelles. Le tourmenté reste étendu sur le prici. Des spasmes intermittents le secouent.
Quoi de plus révoltant que de voir des gens sans défense battus au sang et délirant de souffrance. Bien des fois j'ai souhaité, sous l'effet de ces horribles spectacles, l'arrivée ici même de ceux qui tiennent dans leurs mains le destin des peuples. Je pense aux criminels qui nous ont livrés à l'Union Soviétique, les criminels de Yalta. Mais ne parlons plus de cela. On ne peut pas demander des sentiments humains à ceux qui en sont dépourvus.
Une nouvelle nuit passe. Je suis tellement fatigué que les cinq ou six heures de sommeil semblent n'avoir pas existé. C'est comme si la nuit n'avait duré qu'une seconde, tant je suis hanté par l'écoeurement que cause le retour quotidien des arrachages de masques.
Lévynski en surprend deux qui se seraient fait des signes avec les yeux. L'un est Pârvu, démasqué il y a quelques semaines pour avoir prétendument caché son aiguille sous le lit, l'autre est une de ses connaissances, originaire de la même ville. Ils sont battus l'un après l'autre. Tout a été inutile, car ils n'avaient rien à cacher. Après la pause on les bat à nouveau et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus bouger. On les allonge tous les deux à côté de la porte.
Lévynski est si fatigué qu'il a le souffle lourd. Il aurait bien voulu passer à une autre attaque mais le bruit des baquets de soupe se fait entendre dans le couloir.
Le robot se décide à arrêter son activité.
Comme je me trouve en tête de prici, appuyé contre le mur, je vois Lévynski qui me regarde fixement. Je pâlis. Il reste longtemps les yeux braqués sur moi.
Le bruit à la porte détourne finalement son attention et il cesse de me terroriser. Dans la cellule, on entend les bruits caractéristiques qui précèdent la distribution de la soupe. Lévynski vient vers moi. Il me parle rapidement, à voix basse.
-- Et avec toi, salopard, je discuterai dans l'après midi, en tête-à-tête.
La vie s'arrête autour de moi. Ma tête tourne. Mon coeur bat à tout rompre. Voilà que l'inévitable se produit! Je vais être battu jusqu'à ce que je reconnaisse que je n'ai pas été sincère dans la mission dont il m'a chargé...
Lévynski commence la distribution de la soupe. Quand j'arrive devant lui, je fais un effort pour ne pas montrer la peur qui m'envahit. Je me montre sûr de moi.
La soupe me reste dans la gorge. J'essaye de prolonger mon repas. Je dois être le dernier, sinon que vais-je faire si je finis trop tôt? Il va fixer à nouveau son regard sur moi. Ainsi, au moins, ai-je les yeux dans la gamelle.
Nous sommes sortis pour les toilettes. Les deux qui ont été battus restent étendus sur le prici. Au fond du couloir, à la fenêtre, le gardien regarde ailleurs, comme s'il avait autre chose à faire que nous surveiller.
Serrés dans les toilettes, nous nous confrontons à l'éternelle alternative: se laver les mains ou faire la queue aux W-C. Je suis dans un état épouvantable, je ne me supporte plus. Je ne peux plus suivre mes propres idées. Lévynski est à côté de moi. La méchanceté se lit sur ses lèvres, le triomphe dans ses yeux. Il tourne la tête et me regarde fixement, longuement. Ma décision est prise: je dois mettre fin à cette terreur. Je ne peux pas penser continuellement à la torture. Sans hésiter plus longtemps, je m'approche de lui et lui dis à voix basse:
-- J'avais tout dit, absolument tout, à Burcea.
-- Je le savais, salopard, répond-il.
Le gardien, à la porte des toilettes, nous fait signe d'aller vite. A petits pas, nous entrons dans la chambre. Le gardien disparaît derrière la porte qui se referme. J'ai vu en lui une sorte de dernière chance! J'attends, en proie au désespoir.
Lévynski ne tarde pas. Il va jusqu'à Burcea, puis il se retourne pour nous parler à tous:
-- Ce salopard, dit-il en montrant Burcea, avec cet autre salopard, et il me montre, ont essayé de me tromper, de me faire croire qu'ils étaient sincères tous les deux. En réalité ce sont des ennemis de l'action menée ici. Ils sont tellement pourris que pour un certain temps il ne peut plus être question pour eux de faire leur autobiographie. On va les isoler.
Il ne donne pas plus de détails, afin de pouvoir réutiliser la méthode plus tard. Nous sommes déshabillés et allongés sur le prici, l'un à côté de l'autre. Les coups pleuvent, avec quelques intermittences, presque tout l'après midi. Nous sommes battus en alternance, sur le dos et sur la plante des pieds. A partir d'un certain moment j'ai cessé de sentir la douleur mais j'avais l'impression que mon corps était en feu.
Ensuite on nous a jetés sur le sol.
Après le repas du soir, auquel nous n'avons pu toucher, on nous dit qu'à partir de maintenant, nous dormirons par terre, à côté de la porte. Lévynski veut que personne ne nous parle et que nous ne parlions à personne.
Le sang s'est coagulé sur mon dos et sur mes jambes. Les douleurs vont commencer plus tard, dans la nuit.
Nous n'avons dormi que sur le ventre et durant tout le lendemain nous sommes restés dans la même position...
Les autocritiques continuent. Le soir viennent les coups. Quant à nous, nous sommes, grâce à Dieu, épargnés pour un temps. Quelques jours passent encore.
Dans cette situation d'isolé je me sens beaucoup mieux. Le temps passe, bien sûr très difficilement, mais ainsi, toujours étendu sur le sol, sans être obligé de suivre l'arrachage de masques, je peux penser à ma guise.
Parfois, quand l'occasion se présente, je fais un signe à Dinu Georgesco. Je ferme brusquement les yeux et fronce les sourcils. Aussitôt, il fait de même. Et c'est tout. Nous nous sommes salués en nous montrant notre confiance dans l'avenir.
Lorsque, feignant la rêverie, j'appuie
ma tête contre le mur, j'essaye d'entendre ce qui se passe
dans la chambre voisine. Je n'ai pas besoin de beaucoup de perspicacité
pour comprendre qu'il s'agit de coups de bâton et de gémissements.
Ainsi, toujours allongés sur le sol, dispensés pour le moment des autocritiques et des coups, indifférents même à une prochaine reprise d'arrachage des masques, nous profitons de cette pause. Je me demande si cet isolement n'est pas dans la stratégie du robot. Certains coup d'oeil jetés sur les autres me révèlent qu'ils sont jaloux. Parce que nous ne participons plus aux "activités" de la chambre et que nous ne sommes plus torturés. Notre situation pourra donc être considérée par Lévynski comme une sorte de tricherie. On a découvert notre manque total de sincérité, on nous a battus une après-midi entière, mais à présent nous sommes "en vacances". Nous avons tout joué sur une carte. Les réflexes du robot étant formés par le Ministère de l'Intérieur, il voit en nous les ennemis de la classe ouvrière. Ainsi, on peut recevoir le coup de grâce, en recommençant dès le début l'arrachage des masques, c'est-à-dire en retournant dans la chambre-hôpital numéro 4. Arrivé à ce point de réflexion, je reste des heures entières accablé par le désespoir et la peur. Mais quand mon regard croise à nouveau celui de Dinu Georgesco, je me reprends. Lui a toujours une expression d'optimisme sur le visage.
Un matin, vers la fin du mois de mai, après la tisane, la porte s'ouvre brusquement. Sur le seuil paraît le gardien-chef Ciobanu. Il jette sur nous un rapide coup d'oeil et dit:
-- Celui qui entend son nom prend son bagage et sort immédiatement.
Mon coeur bat très vite et, à cause de la tension, je n'entends plus très bien. Ciobanu en appelle certains sur une liste. Soudain Lévynski me crie:
-- Toi, tu n'entends pas que Monsieur le Gardien-chef t'appelle?
En un clin d'oeil, tout ce qui m'appartient est dans mes bras.
Depuis le seuil, je jette un dernier regard sur la chambre. Quel désespoir je laisse derrière moi! Cela n'a duré qu'une seconde, mais ma pensée est allée à tous ces torturés d'ici et des autres chambres, qui vont continuer, au long d'une nuit sans fin, le calvaire de ce processus de déshumanisation.
Dans le couloir il en arrive d'autres. Tous ont le bonheur dans les yeux. Nous sommes environ trente à partir pour le Canal. Ciobanu nous compte, puis nous ordonne de le suivre. Nous sortons dans le couloir principal et descendons au sous-sol. On nous introduit dans une chambre où nous nous retrouverons une dizaine. Derrière nous il en arrive d'autres, des groupes de six ou sept. La chambre se remplit jusqu'à contenir quatre-vingts prisonniers.
Après un coup d'oeil jeté sur les nouveaux arrivés, je me livre à un premier constat. Les robots les plus dangereux ne se trouvent pas parmi nous. A part Gherman et Steiner, je ne vois pas d'autres robots de la chambre-hôpital numéro 4. Mais d'après certains comportements, je suppose qu'il y en a quand même ici quelques-uns. Je le vois à la façon dont ils s'imposent, donnant même des ordres.
Une heure plus tard, on nous apporte des gamelles et des cuillères et on nous distribue la soupe de midi. Nous avons deux portions de pain en supplément. L'une d'elle est pour le repas du soir. Après l'appel, nous sortons en colonne dans la cour de la prison, sous un soleil brûlant et un ciel sans nuages.
Il y a tant de verdure dans la cour et les corolles des fleurs sont si colorées que, pour un instant, la beauté de la nature me fait oublier la terreur subie pendant plus de quatre mois. Mon coeur palpite de plaisir. Tout est beau autour de moi, c'est comme un rêve. Mais on ne nous laisse pas rêver longtemps à regarder le ciel et sentir l'odeur des fleurs. Les gardiens nous embarquent dans un fourgon cellulaire où nous nous retrouvons à l'étroit.
Le fourgon se met à rouler, je ramasse toutes mes affaires et je les mets dans mon manteau doublé de fourrure. Au bout de quelques minutes, le fourgon s'arrête et nous descendons à la halte de chemins de fer de derrière la prison. Un wagon cellulaire nous attend.
Des gardiens nous encadrent, équipés d'armes automatiques prêtes à entrer en action. Nous sommes conduits jusqu'au wagon, sans même avoir le temps de réfléchir ni de regarder en arrière. Réfléchir à quoi, d'ailleurs? Aux gémissements de douleur étouffés entre les murs de la prison? Aux appels muets des prisonniers pour qu'ils soient arrachés des griffes des destructeurs d'âmes? Depuis le marchepied du wagon, je laisse encore aller mon regard. J'aperçois les deux grandes fenêtres de la chambre-hôpital numéro 4.
Des vibrations me réveillent. Je me demande où nous sommes. Le soleil se glisse par les fentes des volets. Le wagon ne bouge plus. Serait-ce le terminus? Réveillés les uns après les autres et curieux de savoir ce que la journée va nous apporter, nous attendons. Ce sera probablement le Canal. J'apprends que c'est aujourd'hui le vendredi 26 mai. L'attente dure deux heures.
Dinu Georgesco est à côté de moi. Burcea est resté à Pitesti. J'espère qu'il viendra par le transport suivant. Dans la demi-obscurité, je tente d'observer notre groupe. Nous avons une barbe de plusieurs mois. Ceux qui m'accompagnent se sont rasés en février! Les vêtements sont fripés et les chaussures n'ont pas vu le cirage depuis un an ou deux...
La porte s'ouvre enfin et deux personnages apparaissent. Ce ne sont plus les gardiens habituels de la prison. C'est la Securitate. On nous demande sur un ton assez poli de descendre de voiture.
Devant nous se déroule le paysage de la Dobroudja. Je le reconnais: des collines stériles, de la terre sèche. Nous sommes à cent mètres d'une petite station de chemin de fer. Nous formons une colonne gardée par six sécuristes. L'horloge de la petite gare indique dix heures.
Sous un soleil déjà très chaud, nous empruntons un chemin couvert d'une poussière dans laquelle les pieds s'enfoncent jusqu'aux chevilles. Le regard s'arrête sur un horizon désolant de collines stériles.
Nous ne parlons pas entre nous. Nous marchons lentement, selon le rythme fixé par la garde militaire. Nous passons à côté de quelques petits étangs, peut-être des eaux résiduelles venues du Danube, dans lesquelles se désaltèrent quelques buffles. A des centaines de mètres sur la gauche, le fleuve se laisse apercevoir.
La terreur des démasquages a beau être loin derrière moi, je me sens envahi de tristesse.
Les hommes que nous rencontrons sur le chemin restent indifférents. Ils ont forcément l'habitude de voir des colonnes de prisonniers. Nous marchons ainsi pendant une demi-heure. Sur la droite, quelques baraques coiffent une colline. Ce doit être le camp.
Une route en lacets nous conduit en haut de la côte, devant le camp, que cernent trois rangs de barbelés avec des miradors aux quatre coins.
Deux sentinelles nous arrêtent. Le sécuriste en tête de colonne leur montre un papier, sur lequel nos noms doivent être inscrits ainsi que le nom de la prison d'où nous venons.
La porte livre une inscription en lettres capitales:
Passée l'entrée de la "Colonie" (nous préférons ce nom à celui de camp pour ne pas commencer le travail avec des idées préconçues), les sécuristes nous arrêtent au milieu d'un escalier d'accès, puis s'en vont.
Nous attendons et ne voyant arriver personne, nous nous asseyons à même la terre séchée. Le soleil tape sans pitié sur la nuque.
Les baraques sont neuves; elles doivent remonter à quelques mois. Sur notre droite, l'une d'elles est couverte d'un toit reposant sur six piliers. C'est la cuisine. Six prisonniers s'y affairent.
La Colonie est vide. Les hommes doivent être sur le chantier du Canal.
Au bout d'une demi-heure, paraît un type en civil. Il porte des pantalons clairs d'été et une chemise satinée bleu marine. Sa tête ovale présente des cheveux parfaitement ondulés, un front étroit, des traits réguliers. Je lui donne une trentaine d'années. Il se met devant nous et fait quelques pas vers l'arrière pour monter sur un talus. Il nous regarde très attentivement avant de s'éclaircir la voix.
Sans paraître réfléchir il nous dit:
-- Je suis heureux de voir que l'on a amené dans cette colonie des jeunes gens vigoureux ayant l'amour du travail. Vous allez constituer, bien sûr, la brigade la plus énergique pour cette grandiose construction du Canal Danube-Mer Noire. Je ne doute pas que vous allez demander à être là où le travail est le plus difficile. Quant à moi, je suis le responsable de cette colonie. Je m'occupe notamment de la répartition du travail par brigade suivant les chantiers et en même temps je note par des appréciations le comportement des colons sur le lieu de travail.
Ici, dans la colonie, vous allez jouir d'une belle vie: travail et santé.
Vous serez bien nourris. Le matin, café ou tisane avec pain et marmelade; à midi, une soupe, un plat de résistance et du pain; le soir, un seul plat sans pain.
Le programme de la journée est le suivant. Réveil à quatre heures et demie. Vous irez tout de suite vous débarbouiller. Pour le moment, l'adduction d'eau n'étant pas encore en service, vous vous laverez avec l'eau que chaque brigade reçoit dans des seaux. Ensuite, gymnastique. A cinq heures dix, on vous servira la tisane ou le café. A cinq heures et demie, ce sera le départ vers le chantier. Le travail commence à six heures. Le repas de midi sera servi sur le lieu de travail. A six heures du soir, vous quitterez le chantier. De retour dans la Colonie, vous vous laverez, vous mangerez et vous irez tout de suite vous coucher dans les confortables baraques que la direction du Canal a mises à votre disposition. Vous dormirez sur le dos -- c'est la règle -- torse bombé et sourire aux lèvres. En été, les fenêtres resteront ouvertes pour que les poumons puissent absorber de l'air frais. Donc, "travail et santé", telle est notre devise.
Un vrai bond vers le Paradis, me dis-je. Je n'avais jamais vu un activiste du parti, mais l'homme qui nous a communiqué le programme "travail et santé" correspond au portrait que l'on m'avait fait, avant-guerre, des activistes communistes de l'Union Soviétique.
Il s'appelle Ghinea, mais son nom n'a pas d' importance. Ils sont tous pareils.
-- Avez-vous reçu de la nourriture froide pour ce midi? demande Ghinea.
Heureusement qu'il lui vient finalement à l'esprit de parler nourriture! Nous lui disons que non, et, presque à l'unisson:
-- On a reçu seulement un quart de pain pour le repas du soir (42).
Le responsable se montre contrarié:
-- Hum, c'est ennuyeux. Je ne sais pas si à cette heure-ci on peut encore faire quelque chose. La nourriture est déjà au chantier. Je vais voir.
Nous gardons tous les yeux fixés sur l'activiste. Il ne lui serait pas si difficile de demander de nous distribuer un quart de pain à chacun!
Il crie vers les prisonniers de la cuisine:
-- Est-ce qu'il reste quelque chose du repas de midi dans les faitouts? On a besoin de quatre-vingts portions.
Un des cuisiniers vient vers nous et, timidement:
-- Vous savez qu'on ne prépare la nourriture que pour l'effectif de la Colonie. Je ne sais pas comment on va faire pour ce soir non plus. Nous avons reçu des aliments comme d'habitude et rien d'autre.
Le responsable veut montrer qu'il prend des initiatives et, surtout, qu'il défend ceux qui travaillent. Il dit avec autorité:
-- Apportez du gruau du dépôt pour quatre-vingts portions et préparez un autre faitout!
Puis se tournant vers nous:
-- On n'a pas le choix. C'est une négligence de la part de l'administration; ils n'ont pas tenu compte de votre arrivée aujourd'hui. Maintenant, au chantier! Ce soir vous mangerez bien et vous vous reposerez. Laissez ici vos affaires parce que pour le moment je ne sais pas quelle baraque vous est attribuée.
Je reste abasourdi, comme si quelqu'un m'avait frappé sur la tête. "Travail et santé", sans le repas du midi! Je n'ai pas le temps de réfléchir à autre chose que six sécuristes sont déjà là.
De nouveau en colonne nous repartons sur le même chemin descendant vers le Danube. Les endroits par où nous passons me paraissent maintenant tellement tristes! Même les buffles que j'ai vus en arrivant ne sont plus là. Peut-être ont-ils fini de brouter et sont-ils en train de ruminer quelque part à l'ombre.
Nous avançons lentement dans une région inconnue et désolée.
Aucune maison, aucun être humain. Même pas le cri d'un canard sauvage sur la lande marécageuse que nous longeons. Et dans cette solitude parfaite le soleil frappe sans pitié.
Brusquement surgit devant nous le lieu de travail.
Au-delà d'une petite colline, nous entrons dans une vallée en pente douce comme un lit de rivière. Il y a ici plus de mille hommes.
La garde qui nous a amenés nous quitte et nous restons sur place en attente d'un ordre. Je jette un regard sur la multitude des prisonniers. Ici un groupe écrase un coin de terre dure, là quelques vieux ramassent des blocs, certains transportent des brouettées tandis que d'autres nivellent le terrain. On en voit qui ne font rien, sinon discuter en s'appuyant sur les manches de pelle. Sur une hauteur, un camion, les roues arrière à moitié enfoncées dans la terre, ronfle, impuissant. La garde militaire est omniprésente.
Les gardiens sont groupés en cercle sur une hauteur et regardent toute cette masse désordonnée en activité.
Un type en civil fait son apparition et nous distribue du travail. Nous devons ramasser des blocs de terre, les mettre dans des brouettes et les transporter un peu plus loin. Nous nous mettons à l'oeuvre. Quelques uns y déploient une énergie suspecte. Je fais partie de l'équipe affectée au ramassage des blocs de terre. Je commence mon travail et peu à peu, avec une lenteur calculée et le regard au sol, je me rapproche d'un groupe de cinq prisonniers appuyés sur leurs pelles.
Après le salut d'usage, je les questionne sur la vie au camp. L'un d'eux me coupe la parole:
-- Vous êtes de ceux qui viennent de Pitesti? Vous avez aussi des fous dans votre brigade? Certains de vos collègues sont venus il y a quelques minutes et ils nous ont dit qu'il fallait travailler dur, sans quoi on consomme en pure perte la nourriture; que la classe ouvrière nous honore en nous faisant travailler au Canal et que la confiance accordée se mérite.
Incapable de donner une réponse, je reste les yeux vagues. Ils me regardent comme s'ils voyaient un autre fou. Toutes sortes de sentiments m'envahissent.
Non, il ne faut plus avoir peur de l'arrachage des masques.
Ici il n'y a plus de Turcanu avec nous, il faut donc que nous reprenions une vie normale, comme avant, comme les autres prisonniers qui nous entourent!
Je me sens seul à côté de ces gens au regard accusateur.
Brusquement, je me décide à parler:
-- Je ne dirais pas qu'ils sont fous; il s'agit d'autre chose.
Puis je tourne le dos, les laissant en plein désarroi.
Oprea, le cogneur de l'Hôpital 4, transformé maintenant en chef d'équipe, me voit et crie:
-- Salopard, mets-toi tout de suite au travail et ne parle plus.
Il se précipite mais tombe sur une brouette, et dévale la butte avec elle. C'est ce qui me sauve.
Un peu plus loin, à ma droite, Steiner montre à un petit groupe comment il faut frapper avec la pioche: fort et vite. Il est trempé de sueur et tire la langue. Et il y en a d'autres parmi nous qui sont pris d'un élan stupide pour construire le Canal Danube-Mer Noire. Je ne sais pas encore comment ils s'appellent, mais ils ont dû perdre en partie leur équilibre mental dans les arrachages de masques de Pitesti. Ils crient et poussent les autres au travail. On entend des menaces comme:
-- Salopards, ne restez pas sans rien faire, travaillez comme il faut, sinon la classe ouvrière vous écrasera!
Comment se fait-il qu'ils ne soient pas torturés par la faim et la fatigue?
D'où leur vient cette énergie alors qu'ils n'ont plus que la peau sur les os?
Les prisonniers des autres brigades nous regardent avec attention. Ils ne peuvent pas comprendre l'origine de cet enthousiasme déplacé. Je me demande si parmi eux se trouve quelqu'un pour leur fournir l'explication d'un tel excès de zèle. Ils ne l'auront pas chez nous! Quand on regarde notre brigade, on est frappé par le rythme anormal des mouvements, les yeux sans repos, le travail hâtif. On croirait à du dopage.
C'est une situation ridicule et je ne vois pas de solution. Que peut-on faire? Avoir le courage de dire aux autres prisonniers qu'ils sont des robots? Ils vont rire et ne pas prendre la chose au sérieux. Nous n'avons pas de preuves. Les morts ne parlent pas, et les vivants ont peur de montrer les traces de coups. Ainsi, on ne peut rien dire. La situation doit nous laisser impassibles.
L'heure de partir est arrivée. L'un après l'autre, les gardes ramènent leurs brigades d'esclaves au camp, par le chemin plein de poussière. Le soleil est à hauteur d'arbre lorsque nous pénétrons dans le Camp. On distribue le repas du soir, une soupe de gruau un peu plus épaisse qu'en prison. Nous, qui venons de Pitesti, avons droit, en sus, à un quart de pain pour le repas de midi que nous avons sauté. Ainsi, personne ne pourra douter que Ghinea est du côté de ceux qui travaillent.
Nous recevons ensuite un paquet contenant des rasoirs, des savons et des lames. Tout a dû être remis au Camp par la garde du fourgon, ce matin à notre arrivée. Nous occupons une baraque avec deux chambres. Enfin, on pourra se laver et se débarbouiller.
Le soir venu, allongés sur les lits de planches, nous nous endormons. Ainsi s'achève notre première journée au Canal.
Le matin, quand toutes les brigades sont parties, nous sommes maintenus sur place pendant quelques minutes, sans aucune explication. Entre-temps, le médecin du camp, le docteur Barbu, détenu lui aussi, nous donne quelques conseils:
-- C'est mon devoir de vous dire que vous devez vous protéger le plus possible les jambes et les bras du soleil, car ici il tape beaucoup plus fort que dans le reste du pays. Il peut s'en suivre des blessures assez douloureuses que je n'ai pas la possibilité de soigner. Tout ce dont je dispose à l'infirmerie c'est de quelques pansements et d'une pommade qui ne pourrait pas vous être utile.
Puis, nous reformons la colonne et partons pour un nouveau chantier.
Nous arrivons au bord du Danube, que nous allons traverser sur un bac. La garde militaire est toujours avec nous. Le bac nous dépose près d'une pile de pont.
On nous donne tout de suite du travail. Ghinea nous a envoyés là où la vigueur de la jeunesse se révèle nécessaire.
Il faut que nous chargions d'énormes pierres, pesant des centaines de kilos chacune, dans des bacs. Ici, on retrouve encore des gens qui prennent des initiatives. Ce sont les mêmes qu'hier: Oprea, Steiner... et un nouveau, Bogdanesco, un grand type aux yeux bleus et au visage attirant. Son physique contraste énormément avec sa façon de hurler et de donner des ordres. Ce genre de comportement donne à croire qu'il a eu, à Pitesti, un rôle très semblable à celui de Lévynski.
Le travail à faire est sans proportions avec nos forces; nous sommes les plus maigres du Camp, si maigres qu'on a l'impression qu'il n'y a plus de chair sur nos os.
Le soleil se lève lentement, la chaleur est de plus en plus accablante. Il nous est interdit d'entrer dans l'eau. Je l'ai fait quand même en faisant semblant de tomber quand j'étais sur la charpente improvisée servant à traîner les pierres. Je me suis rafraîchi mais j'ai aussitôt eu droit à ce que mérite une telle infraction:
-- Fais attention, salopard; ici on respecte les directives de la classe ouvrière!
L'effort physique devient vite épuisant.
Avec ce brusque passage de l'immobilité carcérale au transport de lourdes pierres sur des charpentes par un soleil de plomb, et la souffrance permanente de la faim, on peut imaginer facilement ce qu'est le travail au Canal.
A midi la souffrance est au maximum. Le repas n'arrive pas, il faut donc continuer à travailler. On ne fait la pause que pour manger.
Le repas arrive avec deux heures de retard. On nous donne la soupe de gruau. Ensuite c'est du gruau assorti de pruneaux. La déception générale est grande, mais certains se disent néanmoins enchantés par cette nourriture. Tant de veulerie me dégoûte.
Les menaces des collaborateurs fanatiques sont telles qu'au bout de quelques jours de travail certains d'entre nous se dénoncent réciproquement, chacun considérant qu'il travaille plus que les autres et que l'autre est un tricheur qui compromet la brigade.
En quelques jours, nous avons tous la peau qui s'en va et les pieds ne sont qu'une blessure. Les conseils du docteur Barbu sont entrés par une oreille et ressortis par l'autre. Plus les jours passent, plus la vie devient difficile. Il y a aussi le piètre état du moral qui est une conséquence des "arrachages de masques" de Pitesti. Les deux maux se conjuguent.
Si l'un d'entre nous est malade, il n'est pas cru. Si un autre fait une pause de quelques secondes, ceux de son équipe s'estiment dupés et pour peu que la pause se prolonge, il y a toujours un exalté pour le dénoncer. La peur de retourner à Pitesti se lit sur beaucoup de visages.
Je n'aurais pas cru qu'ils pourraient en arriver à une telle haine. Ce n'est plus de la déception, mais de l'écoeurement. Je déteste certains d'entre eux parce qu'ils ne peuvent pas vaincre la décadence.
Après quinze jours au Canal, la terreur de Pitesti commence à se faire sentir ici aussi.
Quand on nous a communiqué que nous pourrions plus tard écrire à la maison pour recevoir des colis avec de la nourriture, les cinq robots de notre brigade, secondés par quelques fanatiques, devinrent furieux. Furieux contre nous, pas contre l'administration du Canal! Parce que nous ne travaillons pas assez bien, et que nous manquons de cet élan demandé par la classe ouvrière.
Alors, ils sont passés à l'attaque. Ils nous frappent.
Les responsables de l'administration
sont parmi nous, ils voient tout mais ne prennent pas position.
Un soir, on nous annonce que, le jour suivant, le bon millier de prisonniers que nous sommes à Cernavoda, va être muté dans le camp Peninsula de Valea Neagra.
J'apprends que ce camp se trouve à l'autre bout de la Dobroudja, près de la Mer Noire.
Le 25 juin 1950 au matin, nous nous regroupons par brigades, prêts à partir.
Le camp nous donne de la nourriture froide pour la journée. Un quart de pain avec de la marmelade pour midi et un autre quart de pain pour le soir. Je suis dans le groupe du dixième camion. Nous devons rester allongés. Deux gardiens sont aux deux coins arrière de la cabine.
Une colonne d'environ trente-cinq camions prend la route qui traverse la Dobroudja du Danube à la Mer Noire. Nous avançons lentement, comme si nous étions tirés par des chevaux, sous une chaleur torride, dans un immense nuage de poussière. Nous sommes privés d'eau pour la simple raison que nous n'avons pas eu de récipients pour la prendre.
Vers cinq heures de l'après-midi, nous arrivons à Valea Neagra, dans le Camp Peninsula. C'est une avancée de terre qui entre dans le lac Siut-Ghiol; d'où son nom.
A Columbia les baraques étaient regroupées. Ici, elles sont alignées, sans régularité apparente, et très espacées. Il est probable qu'ils vont en construire d'autres. Les camions nous ont laissés à quelques centaines de mètres des baraques. Par brigades, nous nous sommes assis sur l'herbe sèche et nous attendons.
Mais voilà que d'autres camions entrent dans le camp. A notre grande surprise, ils amènent un groupe de prisonniers de Pitesti. De loin, je reconnais Burcea. Il y a aussi Lupasco et Moraresco. Je vois tous ceux qui ont quitté Jilava pour Pitesti en même temps que moi: Miulesco, Matasaru, Baleano, Fuchs.
Le coeur serré, je cherche à distinguer Turcanu. Il n'y est pas. Lévynski non plus. Cela me rassure. C'est comme un jugement qui me libérerait d'une condamnation certaine.
Nous nous sommes ainsi retrouvés avec ceux qui viennent de Pitesti. Ils sont eux aussi environ quatre-vingts. Burcea choisit le bon moment pour me dire à voix basse:
-- Nous avons vécu un mois qui a duré un siècle. Les arrachages de masques et les coups ont pris des proportions sinistres. Ceux qui sont restés là-bas, tu peux considérer qu'ils vivent en enfer.
Puis d'un ton qui révèle sa peur:
-- Ne parle absolument de rien. Il y en a un, Tanu Popa, qui dépasse Lévynski en sauvagerie. J'ai peur que les arrachages de masques ne continuent ici. Ce Tanu Popa nous a dit dans le fourgon que nous serions, au camp, séparés des autres prisonniers. D'ici là ne dis plus un seul mot sur les démasquages. Ça pourrait nous renvoyer à Pitesti.
Nous attendons, mais personne ne vient pour nous répartir dans les baraques. Nous constatons que le camp n'a pas d'électricité et que l'eau est distribuée par portions. Les trois tonneaux qui se trouvent à deux cents mètres sont remplis par une citerne. Nous sommes tous affamés. Le quart de pain que nous avons reçu le soir est fini depuis longtemps.
La poussière nous recouvre de la tête aux pieds. Nous en avons dans les yeux, dans les oreilles, dans le nez. Je suis dans un terrible état de crasse.
Des responsables du camp viennent enfin pour nous indiquer les baraques. On nous donne le numéro 13. Ceux qui viennent directement de Pitesti ont eu le numéro 14. Les baraques 13 et 14, dans lesquelles se trouvent donc ceux de Pitesti, sont effectivement isolées au fond du camp.
La déception est grande.
Nous sommes surtout confrontés au manque d'eau. On nous annonce que deux seaux d'eau seront donnés à chaque brigade. Pour se laver on utilisera un tonneau installé à côté de la baraque. Nous recevons chacun deux brocs d'eau que nous utilisons comme nous pouvons pour nous laver un peu le visage, le cou, les oreilles et les mains, mais nous lavons le reste avec le tonneau. Nous rentrons dans les baraques et nous attendons qu'il fasse noir.
Le lever est à quatre heures et demie du matin. Nous sortons en caleçon, la chemise sur l'épaule.
Quelle chaleur pour cette heure matinale! La journée s'annonce caniculaire. Le soleil, levé à hauteur d'arbre, envoie ses rayons pour percer le brouillard. Depuis un mois que je me trouve en Dobroudja, le ciel ne nous a pas envoyé une seule goutte de pluie.
Le plateau où a lieu le départ vers le chantier est désert. Nous sommes parmi les pionniers du nouveau chantier. Les collabos ne nous laissent pas tranquilles. Ils commandent, fixent notre répartition, notre comportement. Nous devons être les meilleurs. C'est ainsi que Tanu Popa en a décidé.
Malgré notre élan, nous avons dû sortir du camp en dernier. Les responsables ont estimé que c'était nécessaire pour la répartition du travail.
Nous allons lentement, selon le rythme fixé par l'escorte militaire. Ici, ce sont les troupes de la Securitate qui s'occupent de la garde.
Nous traversons un champ où croissent des herbes sèches et poussiéreuses, avant de longer une plantation d'abricotiers à moitié secs.
Près d'un abricotier, trois hommes se lèvent et se dirigent vers notre colonne. Ils passent devant les deux soldats qui sont du côté gauche et s'approchent de nous, à quelques mètres. Tous les trois sont des tziganes d'environ trente ans. Ils ont ôté leurs chemises pour profiter du soleil matinal. A coup sûr, il s'agit de responsables sur le chantier. Ils marchent au pas avec nous en nous regardant avec arrogance, un sourire narquois aux lèvres. Quelques instants après nous devons essuyer leurs quolibets.
L'un d'entre eux nous crie d'un ton insultant:
-- Eh, les Manistes!! (43)
Et celui qui est à côté de moi:
-- Eh toi, le vert! (44)
Le troisième dit:
-- Visez comme y sont moches!
Les robots leur font de grands sourires.
Ils voient en eux, bien entendu, tout ce que la classe ouvrière a de meilleur.
L'un des tziganes ne comprend pas leurs sourires et lance:
-- Qu'est-ce que vous avez à ricaner?
Les trois reprennent ensemble:
-- Mais qu'est-ce qu'y sont moches!
Ils marchent encore un moment à côté de nous puis, brusquement, ils tournent à gauche, s'arrêtent à côté d'un tonneau contenant de l'eau couverte de feuilles et s'exposent au soleil. Quand je pense qu'à Pitesti des hommes sont détruits au nom de la classe ouvrière! Comment se fait-il, Turcanu, que tu ne les aies pas entre tes mains, pour sortir la pourriture qu'ils ont en eux?
Nous arrivons enfin au Canal. Nous voici à pied d'oeuvre. D'autres avaient commencé à piocher avant nous. Le Canal a déjà une profondeur d'un mètre sur une longueur de quatre-vingts mètres. Nous apprenons que la profondeur doit atteindre quinze mètres. Du côté de la mer, distante d'une quinzaine de kilomètres, les déblais forment des monticules qui nous empêchent de voir le littoral. Au fond, sur la droite, une autre brigade est déjà au travail.
Nous recevons tous une brouette, une pioche et une pelle. Un responsable nous explique en peu de mots le travail que nous avons à faire. On coupe la terre avec la pioche, on la met dans la brouette et on la transporte à 300 mètres de là sur un petit chemin. La norme est de trois mètres cubes par jour. Vers dix heures, la chaleur est écrasante. Le travail devient un supplice.
D'autant que s'y ajoutent les exhortations des collabos et les menaces des robots.
Tanu Popa est là seulement pour démasquer ceux qui ne se montrent pas dignes de la confiance accordée par la classe des travailleurs. Ainsi, la hantise d'être renvoyé à Pitesti apparaît-elle sur beaucoup de visages.
La soif est de plus en plus difficile à supporter. Après une longue attente, nous recevons finalement un peu d'eau, juste assez pour avoir l'impression d'avoir bu.
Le retard du repas de midi a accru la faim. En guise de pain nous recevons de la mamaliga froide (45); un morceau rectangulaire un peu plus grand que le creux de la main et épais de deux doigts.
La terre est si dure qu'il faut piocher un quart d'heure pour remplir un quart de brouette.
Je vis un court moment de bonheur quand je retourne la brouette au sommet des tas de terre et que, pendant quelques instants, mon regard va vers la mer. Je la vois comme une bande de tissu qui s'efface à l'horizon. Je pense alors à la liberté. Instant fugace mais si riche en sentiments exaltants! Parce qu'ici, dans les camps du Canal, il n'est pas possible de se représenter avec plaisir quoi que ce soit de la vie d'un prisonnier. Penser que la nourriture va être meilleure ce soir? Non, car elle est toujours aussi mauvaise et insuffisante. Penser que demain on pourra peut-être se laver? Non, aucun signe n'indique qu'ils vont apporter assez d'eau. A quelle autre chose pourrait-on penser? A rien, parce que il n'y a plus rien.
Et pourtant voila que dans l'uniformité régnante survient un changement. On nous donne des cartes postales. On nous donne aussi le texte:
"Mes chers,
Je vais bien et je pense à vous. Ici nous avons tout ce qu'il nous faut. Ce serait bien tout de même de recevoir quelques aliments. La nourriture de la colonie peut caler mais ne coupe pas l'appétit pour les bonnes choses. J'ai aussi besoin de quelques vêtements comme..."
Pendant les jours torrides de juillet, un dimanche après midi (le jour du Seigneur est partiellement respecté ici, à partir de midi), un ami me fait part d'une grande nouvelle: la guerre a éclaté en Extrême Orient. Il n'en sait pas plus.
Je garde bien sûr la nouvelle pour moi, puisque l'arrachage des masques a commencé dans notre brigade.
Le premier signe du retour de la terreur s'est manifesté quand Bogdanesco et Tanu Popa nous ont dit qu'il nous était interdit d'entrer en contact avec les autres prisonniers du camp.
Ensuite, quelques-uns d'entre nous ont été battus: ceux qui entravent le travail sur le chantier parce qu'ils ne font pas leur quota. Moi je ne l'ai pas atteint et de loin -- un mètre cube à la place de trois -- mais ces derniers temps j'ai simulé des attaques cardiaques. Je l'ai fait chaque jour vers onze heures, quand la chaleur est la plus forte. Je chargeais un peu plus une brouette et quand j'arrivais avec elle au sommet, là où la terre noire, brillante, m'attire pour que je me rafraîchisse en elle, je tombais sur le dos et soufflais lourdement. Car j'imagine que cela se passe ainsi quand on a une attaque cardiaque. Le risque est grand, mais je le prends quand même.
Le commencement de la guerre en Extrême-Orient me donne du courage. Après beaucoup de réflexions sur le lieu exact et le pourquoi de la guerre, j'en arrive à la conclusion que l'Amérique ne tolère plus les dictatures communistes. Elle a fait tout ce qu'elle pouvait, mais la patience a des limites. L'Amérique ne permet pas que des êtres humains soient opprimés par des tyrans! C'est la liberté qui doit régner en ce monde.
La tyrannie est d'abord attaquée en Extrême-Orient, avant qu'elle ne le soit de la même manière en Europe. Je ne dois pas perdre espoir. L'important est que le pouvoir de la liberté ait commencé à s'en prendre à celui de la violence. Je n'ai jamais douté que la liberté viendrait aussi pour nous. Je ne douterai jamais...
Alors que le Canal épuise nos dernières forces, comme par miracle nos colis arrivent. Le contenu nous en est vidé sur des couvertures: saucisses, oeufs durs, poulets grillés... mais avariés ( la chaleur atteint 45·), fromage à moitié moisi.
Enfin, nous mangeons à notre faim. Mais qui a été aussi capable de se montrer raisonnable? Dans les jours suivants la diarrhée fait des ravages. Au chantier nous nettoyons nos jambes avec de la terre. La nourriture abîmée nous retourne l'estomac. Nous vomissons tout et nous nettoyons toujours avec de la terre...
Le commandant du camp discute avec Tanu Popa et Bogdanesco, à quelque vingt mètres de notre baraque. D'après ce que j'ai entendu dire, il a travaillé au port de Constantza, puis on l'a recruté sur les lieux mêmes comme responsable politique.
De gros problèmes semblent les préoccuper. On ne peut pas savoir ce qu'ils se disent, mais on peut facilement le supposer: nous sommes entre les mains de ces deux robots. Ils peuvent faire de nous tout ce qu'ils veulent. Une demi-heure plus tard, notre crainte se justifie. Une des deux chambres est vidée. Ceux qui l'ont occupée sont venus dans la nôtre. Les prici restent vides.
Une longue table est mise au milieu de la chambre. On pose des rideaux aux fenêtres.
Personne ne doute plus qu'ils viennent d'aménager rapidement une nouvelle chambre-hôpital numéro 4.
Tanu Popa devient plus dur que jamais. Il nous lance des regards soupçonneux. A ses yeux, chacun de nous est un ennemi de la classe ouvrière.
Sur le chantier, la vitesse de travail a augmenté. Beaucoup dépassent la norme de trois mètres cubes. Non seulement ils la dépassent mais ils en font le double, et plus encore: six, sept mètres cubes. Mais il y en a beaucoup d'autres qui ne font pas le quota. Quant à moi, j'utilise toujours le même stratagème: les attaques cardiaques. Je n'y arriverais pas autrement. D'ailleurs, changer du jour au lendemain la façon de travailler, signifierait un arrachage de masque et, peut-être, le retour à Pitesti.
La situation s'aggrave sans cesse.
Le soir, tous ceux qui ne témoignent pas de l'élan demandé par la classe ouvrière, sont amenés dans la nouvelle chambre.
Ils ne demandent plus d'explications.
Ils sont allongés sur la table et les coups commencent, avec les bâtons et des ceintures, comme à la chambre-hôpital numéro 4. Tout est exécuté rapidement et automatiquement. Ici, il n'y a pas de temps à perdre avec les autocritiques, avec des discussions sur le comportement de celui qui est démasqué.
Dans les jours qui suivent, quelques-uns perdent leur équilibre mental. Ils sont à deux doigts de la brutalité des robots. Baleano, qui, à Jilava, voyait en chaque gardien un bourreau, est maintenant méconnaissable. C'est comme s'il venait d'un autre monde. Il fronce les sourcils, nous brutalise et nous donne du "salopards!" Il se montre content de l'hébergement, de la nourriture et de l'hygiène du camp. Toute tentative pour l'arrêter sur le chemin de la déchéance est inutile.
Les arrachages de masques de Pitesti portent leur fruit: la dégradation morale et physique.
Cette déchéance nous fait souffrir dans notre sommeil, au chantier, pendant les repas, partout. Elle domine cette vie dépourvue de la moindre trace de réconfort, toujours douloureuse, âpre, sans pitié.
Nous sommes à la mi-août et nous venons de commencer le travail quand un "responsable" du camp, suivi par un soldat, vient vers nous. Il s'arrête sur notre chantier et, lisant une liste, il cite mon nom. Mon coeur bat à se rompre. Burcea est appelé à son tour. Lui non plus ne fait pas son quota.
Tout tourne autour de moi: on va nous renvoyer à Pitesti! Ici, c'est l'esclavage, mais là-bas c'est l'enfer... Le soldat nous emmène. J'ai a peine le temps de jeter un coup d'oeil vers Dinu Georgesco. Il ne parvient qu'à élever la main à la hauteur de la tête et il reste ainsi, le regard dans le vide...
Le Canal est derrière nous. Quelques pas encore et nous ne le verrons plus. Devant nous se trouvent déjà deux dizaines de prisonniers qui appartiennent à d'autres brigades. Ils sont eux aussi encadrés par des soldats. Quand nous arrivons à leurs côtés je vois la joie sur leurs visages! Peu à peu, je reprends confiance. J'apprends qu'il ne s'agit pas de retourner à Pitesti.
Nous sommes transférés dans un autre camp. La règle veut que ceux qui finissent leur peine soient libérés à partir du camp de Poarta Alba, où l'on peut, en attendant, rester un certain temps; un an, deux, on ne sait pas combien.
Ainsi, l'arrachage de masques s'arrête ici, entre deux dizaines de prisonniers gardés par des soldats.
Sur le chemin du camp mes pensées m'entraînent vers un monde, peut-être âpre, mais sans robots ni démasquages. Je me considère comme libre car jusqu'ici j'avais même peur de penser. A peine sommes-nous entrés, qu'un responsable nous dit:
-- Tout de suite aux baraques pour prendre vos affaires. Je veux vous voir ici dans une demi-heure.
Je cours. Burcea court lui aussi derrière moi. Une fois dans la baraque, en deux secondes j'ai sur les bras tout ce qui m'appartient. Avant de franchir la porte je jette un coup d'oeil sur les pricis vides où nous avons été terrorisés pendant six mois, heure par heure, minute par minute.
Je mets fin immédiatement aux mauvaises pensées. Je dois tirer un trait sur cette période de ma vie. Je chasse la mort. Je cours... Burcea arrive derrière moi.
Une demi-heure plus tard nous sommes allongés dans le camion. Nous parcourons le même chemin plein de poussière, l'un à côté de l'autre, tranquilles, muets, emportés dans un monde qu'à notre guise nous jugeons meilleur.
Je ne suis plus épuisé, je ne suis plus indifférent à l'avenir et à moi-même, je ne suis plus celui qui a cessé de lutter. Libéré de l'arrachage des masques, je lève la tête instinctivement au-dessus de la ridelle du camion pour contempler cette fuite vers l'horizon des collines de la Dobroudja, collines dépouillées mais combien fascinantes.
Trois heures plus tard, nous sommes à la porte du nouveau camp. Deux sentinelles nous laissent entrer et aussitôt un responsable nous prend en charge après la vérification de la liste de noms.
Il est onze heures. Le camp, immense, doit bien contenir plus de cent baraques. Il me semble une oasis après les camps du Canal qui se trouvent entre Cernavoda et la Mer Noire. On voit des robinets devant les baraques, il y a l'électricité et le peu de prisonniers visibles à cette heure ne sont pas sales. Tout paraît, en fin de compte, plus humain. L'enfer est derrière moi.
Libres jusqu'à six heures, nous pouvons retrouver des amis ou des connaissances comme bon nous semble.
Je suis tout seul sur le plateau. Le soleil cogne et la terre sèche accentue encore la chaleur. Je me dirige vers un bâtiment en construction pour chercher un peu d'ombre, quand je m'entends appeler derrière moi. C'est un ami que je n'ai pas vu depuis quelques années et je ne m'attendais pas à le trouver ici. C'est une agréable surprise. Lorsque je me suis retourné, il est resté, en me voyant de face, comme pétrifié. Je me rends compte que c'est mon aspect qui l'impressionne. Il a fait un mouvement involontaire. Je lui explique en quelques mots pourquoi je suis dans cet état. Je ne lui parle pas, bien sûr, de l'arrachage des masques. Il ne pourrait même pas comprendre, comme cela, en quelques mots. La prudence déconseille également toute allusion aux choses tenues pour strictement secrètes. Je me borne à l'entretenir des conditions de travail et d'hébergement au camp Valea Neagra. Lui, à son tour, m'explique rapidement pourquoi il se trouve ici. Il voulait gagner le monde libre par la frontière yougoslave...
Il prend brusquement une décision.
-- Je vais aux bains pour voir si je peux me tremper dans l'eau. Pour cinq cigarettes on arrive parfois à entrer.
Il s'en va rapidement et revient cinq minutes plus tard avec l'approbation. Nous allons vite vers sa baraque. Je l'attends dehors parce que tous ceux de sa brigade dorment. Ils travaillent de nuit.
Il m'apporte une chemise propre, une paire de caleçons, une serviette, un savon, une lame de rasoir, un miroir de poche. Il me donne aussi un morceau de pain et quelques tranches de salami pour manger après la douche. Il a reçu un colis récemment.
Nous arrivons au bain. Coups discrets à la porte. Paraît un colosse vêtu seulement d'un pantalon. Son corps démesuré entre les bras pendants porte une tête aux yeux terribles, aux lèvres minces et sans dents de devant. Mon ami m'a dit en chemin que c'est un détenu de droit commun et qu'il est emprisonné depuis quinze ans.
Il me fait un signe de tête pour me dire d'entrer, puis ferme la porte à clef. Nous restons seuls. J'ai un peu peur. De toute façon, je suis en présence d'un criminel. Par précaution, je lui souris. Il ricane, mais je me rends compte qu'il veut répondre à mon sourire. Il me fait entrer dans une petite chambre où se trouve un robinet d'eau chaude, ainsi qu'un baquet où je peux tenir tout entier. Nous attendons que la "baignoire" se remplisse. Entre-temps, il me dit qu'il est condamné à vingt-cinq ans de travail forcé, mais qu'il espère être gracié dans quatre ans. Je m'habitue peu à peu à sa présence. Il ne me paraît plus si terrible. Je lui demande pourquoi il a été condamné. Il me dit: "J'ai étranglé un mec". Puis il part, me laissant tout seul.
Je rentre dans l'eau très chaude et je reste ainsi pendant un certain temps, sans penser ni au passé ni à l'avenir. Quel plaisir! Tout se réduit maintenant à l'heure présente: je me suis libéré de la terreur et j'enlève la crasse qui me recouvre. Comme les minutes passent, les strates de saleté s'amollissent. La peau se libère, les pores s'ouvrent. Je suis en train de devenir un autre homme. Le savon fait des merveilles. Je me rase, puis me regarde dans le miroir. Je n'ai pas vu mon visage depuis un an et demi.
Dieu, que je suis maigre! Les yeux au fond des orbites ont un éclat étrange, les joues sont creuses et les lèvres livides. Je peux compter mes côtes, les hanches sont deux os saillants. Mais j'ai l'impression d'être en bonne santé. Mes sens ne me trompent pas. Une dizaine de médecins ne pourraient pas me convaincre du contraire.
Le chef de bain entre et me dit avec une expression de regret dans ses yeux effrayants que je dois quitter les lieux.
Pendant que je m'essuie il hoche doucement la tête de droite à gauche. Il ne dit rien mais je comprends ce qu'il pense: maigre, si maigre, et, en plus, des traces de coups sur le dos... En partant je veux lui dire au revoir mais il prend ma main, la retourne des deux côtés et la regarde comme un dermatologue expérimenté avant de dire:
-- La saleté est rentrée profondément dans la peau des mains. Elle aura du mal à partir, mais avec une brosse et beaucoup de savon tu y arriveras d'ici quelques semaines.
Je le remercie pour tout, bain et consultation, et je sors sur le plateau en plein soleil d'après-midi.
Aujourd'hui, 18 août 1950, prennent fin sept mois de terreur.
Mais il reste dans ma mémoire le cri d'un homme torturé qui venait de derrière les murs de la prison.
Ce n'était pas un appel à l'aide... C'était un cri de mort.
Le temps a passé. Au camp de Poarta Alba je n'ai plus entendu parler de pourriture à enlever, ni d'arrachages des masques. Ainsi, je me considérais presque comme un homme libre.
Les jours se sont écoulés les uns après les autres toujours aussi tristes, angoissants et désolants.
J'ai été libéré du camp un jour pluvieux et froid de la fin de l'hiver. C'était le 10 mars 1951.
La veille, dans un bureau de l'administration, un officier de la Sécuritate de Constantza s'est employé à dire quelques mots en tête à tête à chaque libérable. Quand mon tour est arrivé, je suis entré dans le bureau. Il m'a regardé fixement, avant de dire, un sourire professionnel aux lèvres:
-- Vous avez vu beaucoup de choses dans
la prison et vous avez été soumis à un régime
qui a pu vous paraître contraire aux lois de la République.
Il n'est pas de ma compétence de juger ce qui est légal
ou illégal. Mon devoir est seulement de vous prévenir
qu'il est interdit de dévoiler ce qui s'est passé
dans les prisons où vous avez vécu.
Plusieurs années s'écoulèrent sans que je sache ce qui advint à Pitesti et à Peninsula après mon départ.
Ce n'est qu'au mois du février 1957 que j'ai rencontré Dinu Georgesco, qui était resté au canal Danube-Mer Noire jusqu'à l'été 1953, quand tous les camps ont été supprimés, puis jusqu'en octobre 1956 au pénitencier de Gherla, d'où il à été libéré. C'est lui qui m'a raconté la suite. Mais on ne sait pas tout, parce que le début de la terreur demeure toujours auréolé de mystère.
Ce qui s'est produit a Pitesti a été mis au point par le général Nikolsky, qui dirigeait le Ministère de l'Intérieur selon les directives de Moscou. Ana Pauker aurait supervisé toute l'opération. La direction de la terreur a été confiée aux inspecteurs des prisons, les colonels Dülberger et Zeller, promus généraux après 1951.
En 1947, Eugène Turcanu fut détenu à la prison de Suceava. Il avait été condamné, comme il nous l'a dit à Pitesti, pour non-dénonciation.
Comment en est-il arrivé là?
En tout état de cause, dès les premiers mois de
l'entrée des Russes en Roumanie, Turcanu se trouvait déjà
dans les rangs communistes. Avec l'enthousiasme et le zèle
des néophytes, il échafaudait de grands plans pour
l'avenir. Il avait réussi à gagner la confiance
des huiles du parti, qui voulaient faire de lui un diplomate.
Toutefois, des années auparavant, Turcanu avait fait partie
des Fraternités de la Croix. Converti au communisme mais
ne connaissant pas les tactiques cachées de son nouveau
parti, il ne se pressa pas de dénoncer ses anciens amis,
frères de la Croix, qui continuaient à l'entretenir
de ce que la Légion avait été et allait encore
être, ainsi que de leur activité présente.
Sur simple dénonciation, les dirigeants communistes de
la région de Suceava l'emprisonnèrent. D'où
la ruine de ses plans. Mais les communistes le connaissaient bien.
Ils savaient qu'il avait trahi et abandonné la doctrine
légionnaire. Ils savaient, surtout, que c'était
un homme prêt à tout pour regagner une position perdue.
Comment et par qui a-t-il été présenté à Nikolsky, qui avait besoin d'un homme de cet acabit pour commencer la terreur à Pitesti, voilà ce qu'il conviendrait d'éclaircir un jour.
Il est certain que des hommes du Ministère de l'Intérieur et peut-être Nikolsky lui-même ont visité souvent et longuement Turcanu à la prison de Suceava. Ils lui exposèrent ce qu'ils attendaient de lui. Turcanu connut ainsi le secret de la rééducation et ce qu'était l'arrachage des masques: l'extirpation de la "pourriture" qui se trouve en l'homme, extirpation qui devait se faire coûte que coûte. Il était bien placé pour comprendre. N'était-ce pas, justement, à cause de cette "pourriture" qu'il avait hésité à dénoncer ses amis. On lui expliqua qu'un communiste foule aux pieds toute amitié quand les intérêts du parti et de la classe ouvrière sont en jeu. Turcanu fut convaincu de ce que la cause de son emprisonnement était la "pourriture" qu'il portait toujours au-dedans de lui. Ni le Parti Communiste, ni la classe ouvrière, mais la "pourriture", rien que la "pourriture". Et il jura de la sortir de lui-même. Il jura également qu'il l'extirperait des autres, surtout des légionnaires, ses anciens camarades et amis. En bon instructeur, Nikolsky comprit parfaitement qu'il pouvait faire confiance à son apprenti. C'est ainsi que Turcanu obtint sa maîtrise.
Une fois la formation terminée, il fallait passer aux actes. La prison de Pitesti fut réservée aux étudiants et l'on transféra les détenus de droit commun dans d'autres prisons. Une partie des gardiens furent mutés et d'autres gardiens, de confiance, prirent leur place. Les hommes de Nikolsky les mirent au courant de la haute mission que le parti leur confiait et du secret de l'opération.
Interné à Pitesti en avril 1949, Turcanu a laissé à Suceava des gens qu'il n'avait pas mouchardés, comme l'exige la qualité de membre du parti communiste. Parmi eux se trouvait Alexandru Bogdanovici, que je devais connaître plus tard dans la chambre-hôpital numéro 4. A l'époque, je n'avais pas compris d'où venait la haine de Turcanu quand il lui disait: "Tu vas mourir de mes propres mains, salopard". Que s'était-il passé à Suceava? Dans le pénitencier de cette ville de Bucovine, Alexandru Bogdanovici avait créé un groupe, avec bien sûr l'accord de la direction de la prison, qui s'appelait O.D.C.C (en clair "Organisation des détenus aux convictions communistes"). Bogdanovici était lui aussi de ceux qui étaient convaincus de la nécessité de "se rééduquer". Pour lui, toutefois, la "rééducation" consistait à lire et à approfondir les textes marxistes. Le conseil lui en avait été donné d'ailleurs par son propre père, membre important du Parti Social Démocrate dissident, qui lui avait dit au parloir: "La seule possibilité de te sauver d'ici est une rééducation, formelle, bien sûr". A côté de Bogdanovici se trouvait un certain Martinus. Turcanu, avant son transfert à Pitesti, lui avait exposé en quelques mots ses projets concernant une rééducation d'un autre type, étant entendu que la rééducation dont se vantait Bogdanovici, n'avait absolument aucune valeur. On devait se montrer honnête vis-à-vis de la classe ouvrière. Il lui avait dit qu'on n'avait pas le droit de faire semblant d'être éduqué comme Bogdanovici le faisait, ajoutant qu'il devait observer un secret absolu sur ce qu'il venait d'entendre.
Une fois arrivé à Pitesti, Turcanu avait tout de suite été présenté au colonel Dülberger et ils étaient immédiatement passés à l'action. Il importait de former au plus vite la première équipe de choc. Turcanu demanda qu'on lui amenât de Suceava les détenus Lévynski et Tanu Popa, parce qu'ils jouissaient de toute sa confiance; qu'ils n'étaient pas hommes à céder d'un pas quand on leur aurait expliqué de quoi il s'agissait. L'équipe de choc devait comprendre dix hommes. Ils choisirent quelques détenus (deux ou trois), qui furent introduits dans une chambre isolée de la prison. Turcanu et des hommes du Ministère de l'Intérieur se jetèrent sur eux. Le directeur de la prison, Dumitresco, était toujours présent. Seule explication: ils étaient des ennemis du peuple et seuls les coups les ramènerait dans le bon chemin. Après qu'ils eurent été frappés plusieurs jours de suite, Turcanu leur aurait expliqué de quoi il s'agissait en réalité.
Combien de temps résistèrent-ils? On l'ignore. Mais la première équipe fut constituée ainsi. Entre-temps, Tanu Popa et Lévynski arrivèrent de Suceava. Comment procédèrent-ils avec eux, on l'ignore également.
Le six décembre 1949, on amena la première fournée de détenus dans la chambre-hôpital numéro 4.
Il semble que Patrascanu a fait partie de la première équipe de choc, créée sous les coups de Turcanu et des hommes du Ministère de l'Intérieur. A leur tour, ceux-là robotisèrent par les coups Gherman, Steiner, Puscasu, Oprea et Rosca. Le 6 décembre, Bogdanovici, qui avait été lui aussi amené de Suceava avec Martinus, alla rejoindre dans la chambre-hôpital numéro 4 la première série. Turcanu lui avait déjà dit qu'il était un salopard qui voulait tromper la classe ouvrière, mais sans lui parler de ce qui allait suivre. Martinus, complètement gagné à Turcanu, était lui aussi présent. Sautant sur Bogdanovici, il le roua de coups avec l'aide de Turcanu. Mais Bogdanovici n'imaginait pas encore ce qui l'attendait. Il dût rester dans la chambre-hôpital 4 avec plusieurs équipes de cogneurs, puis, un jour, Turcanu le tua de ses propres mains, ainsi qu'il l'avait promis.
Constantin Oprisan connut lui aussi un terrible sort. C'était le chef des Fraternités de la Croix pour tout le pays. Il avait été spécialement amené à Pitesti pour subir l'"arrachage des masques". Conduit à plusieurs reprises dans la même chambre-hôpital 4, il dût passer par le couloir des cogneurs, qui le frappèrent jusqu'au sang; ses blessures une fois refermées, il redevint leur proie. Ils lui prenaient sa nourriture... Le chef des Fraternités finit par céder. Il fit son autocritique et parla de la supériorité du matérialisme sur l'idéalisme. Obligé de se dire convaincu des vérités du marxisme, il était promené de chambre en chambre pour que tous les légionnaires l'entendissent. Après mon départ pour le Canal, la prison de Pitesti était devenue un enfer. Les coups avaient atteint des proportions sinistres. La tête des "démasqués" était frappée contre le ciment. On les battait presqu'à mort et on les contraignait à manger leurs excréments. Leur nourriture était mise dans les W-C. A ce régime, tous furent "démasqués", l'un après l'autre.
Pendant ce temps, au Canal, les tortionnaires-robots avaient été rameutés sur les autres détenus par le directeur du camp, Zamfiresco, et par le commissaire politique Chirion. On les amena dans la nouvelle "chambre-hôpital numéro 4". Des vieillards, d'anciens hommes politiques importants furent battus sur le dos comme les voleurs de chevaux, autrefois. Souvent en présence du directeur du camp.
Le docteur Simionesco, ancien professeur à la Faculté de Médecine de Bucarest, l'un des meilleurs chirurgiens du pays, se trouvait à l'époque au camp de Peninsula. On le mit entre les mains de Bogdanesco, qui le tortura si férocement qu'il finit par se jeter dans les barbelés, où il périt sous le tir de la sentinelle.
Personne ne savait, au Canal, ce qui s'était passé à Pitesti. Il est donc facile de comprendre pourquoi les étudiants de Peninsula étaient considérés comme les plus viles fripouilles que le peuple roumain ait pu engendrer. C'est exactement ce que Nikolsky avait voulu: faire naître la confusion, le désespoir et le dégoût entre les détenus politiques, entre les générations, déstructurer tout un pays et tout un peuple...
Lorsque la terreur atteignit son point
culminant, et que les arrachages de masques intérieurs
ainsi que les autocritiques eurent détruit les derniers
débris de résistance morale, les terroriseurs et
les terrorisés de Pitesti furent transférés
à la prison de Gherla. Cela sur décision de Nikolsky,
qui voulait étendre l'expérience aux autres prisons.
Tanu Popa avait été amené du Canal pour rencontrer
Turcanu à Gherla. Ils se mirent immédiatement au
travail. Dans la chambre numéro 99, au troisième
étage de la prison, la terreur commença; cette fois
elle était dirigée contre les travailleurs et les
paysans, qui formaient la majorité de détenus. On
ne leur a pas appliqué à la lettre le programme
de Pitesti. Ils furent tout simplement torturés en tant
qu'ennemis du peuple. Dès les premiers jours, deux paysans
tentèrent de se suicider. On les sauva in extremis.
Mais voilà que, quelques mois seulement après le début de l'expérience de robotisation à Gherla, Turcanu et les huit autres démons partirent, enchaînés, pour une destination inconnue. Les robots et leurs victimes expliquèrent la chose par les variations de volonté de la classe ouvrière. Du moment qu'on est en prison, on doit être enchaîné. La classe ouvrière avait peut-être demandé à Turcanu d'extirper la pourriture des détenus d'autres prisons. En tout cas, c'en était fini de la terreur à Gherla. Les robots avaient reçu l'ordre de ne plus torturer personne. En revanche, ils devaient rester vigilants. La prison comptait beaucoup d'ennemis de la classe ouvrière et le parti communiste se devait de les connaître. Il fallait les cuisiner, pour connaître leurs plus secrètes pensées.
Au moment même où la bande de Turcanu était appréhendée à Gherla, peu avant Noël 1952, les tortures systématiques cessèrent aussi à Peninsula. Les Brigades 13 et 14 furent dissoutes et les étudiants qui les composaient éparpillés. Il est facile d'imaginer leur réception par les autres détenus si l'on songe qu'ils passaient pour les plus odieux salopards que le peuple roumain ait enfanté. A l'époque, on ne se demandait pas s'ils étaient un authentique produit du peuple roumain! Aucun d'entre eux n'eut le courage d'évoquer les épreuves qu'ils avaient endurées; et parmi ceux qui les jugeaient, personne ne s'est posé la question de savoir pourquoi les plus forts et les plus dignes rejetons du pays étaient devenus les plus faibles et les plus infâmes. Ils se sont contentés de coller l'étiquette: "salopards". Quel aveuglement!
Le désarroi persista dans la conscience des étudiants de Gherla jusqu'en 1953-1954. Tous étaient persuadés que Turcanu et ses démons se trouvaient dans une autre prison -- peut-être Aiud -- pour écouter les autocritiques d'autres catégories de détenus consumant en eux la pourriture...
On finit par apprendre que Turcanu avait été emmené au Ministère de l'Intérieur et qu'il faisait l'objet d'une enquête. Et lorsque tout un groupe d'anciens étudiants terrorisés eut été transféré de Gherla, personne ne douta plus que les séances de démasquage avaient définitivement cessé. On sut également qu'un procès allait avoir lieu et que les terrorisés seraient appelés comme témoins.
Enfin, après trois années d'enquêtes, les démons furent traduits en justice. Quand j'appris la nouvelle, les mots de l'officier de la Securitate de Constantza me revinrent en mémoire: "le régime auquel vous avez été soumis vous a peut-être paru non conforme aux lois de la République".
Du reste, toute l'équipe Pauker, Georgesco, Luca était elle aussi tombée, Ana Pauker ayant représenté en Roumanie la forme achevée du communisme de type stalinien.
En ce qui concerne la terreur de Pitesti, elle avait été mise au point par cette équipe même; il suffit de rappeler, à ce propos, le suicide de Zeller, ce colonel qui, avec son collègue Dülberger, avaient suivi de près le déroulement des tortures, autocritiques et instruction de nouveaux tortionnaires. Dès que l'équipe Pauker-Georgesco (46)-Luca eut perdu le pouvoir, Zeller se tira une balle dans la tête. S'était-il retrouvé tout d'un coup sans aucune défense?
Le procès des robots-tortionnaires se déroula à
huis-clos en novembre 1954. Ils étaient une vingtaine et
les enquêtes durèrent trois ans. Soixante terrorisés
déposèrent comme témoins. Le tribunal était
présidé par le général Petresco, général
de piètre envergure qui prononça plusieurs millions
d'années de peine au nom du communisme et de la classe
ouvrière. L'assistance était composée de
sommités du Parti Communiste et de la Sécuritate.
Les tortionnaires, dans le box des accusés, toujours autour
de Turcanu, se trouvaient dans un état pitoyable. Les trois
années d'enquête, strictement secrète, avaient
durci encore plus leurs visages. Sales et mal rasés, dans
des tenues à rayures crasseuses, tantôt trop amples,
tantôt trop étroites, ils faisaient peine à
voir.
L'appel des témoins mit les torturés face aux tortionnaires. La plupart des accusés laissaient se errer leur regard. Peut-être se demandaient-ils pourquoi ils se trouvaient dans ce box. Parce qu'ils avaient été contraints de terroriser après avoir été terrorisés eux-mêmes?
Quand le procureur arracha les vêtements que portaient les témoins, l'assistance laissa échapper un "oh" à n'en plus finir. Les cicatrices étaient effrayantes, même pour leurs yeux de professionnels. Aucun des accusés n'osa enlever son vêtement pour montrer ses blessures, qui n'auraient pas moins impressionné l'assistance. Pop Cornel avait pourtant le dos sillonné comme un champ, et il se trouvait dans le box des accusés.
Professionnel lui aussi, le procureur
fit quelques pas devant les jurés, s'inclina, puis se prit
la tête entre les mains pour pleurer, comme au théâtre.
Au bout de quelques minutes il se remit et poursuivit sa complainte:
"des atrocités pareilles ont pu avoir lieu au XXe
siècle... dans notre République Populaire"
Et, de nouveau, il y alla de ses larmes de crocodile.
Les accusés n'esquissèrent aucun geste. Ils étaient comme pétrifiés. Ils n'essayèrent pas de se défendre, ni de demander pourquoi certains autres tortionnaires (Gherman, Steiner, Titus Leonida) ne se trouvaient pas dans le box. Ni pourquoi Nikolsky, Zeller, Dülberger, Dumitresco, Ciobanu, Mindruta n'étaient pas à leurs côtés... Ils supposaient, peut-être, qu'eux aussi avaient été arrêtés, à l'exception de Nikolsky. Au reste, ils ne se considéraient pas comme leurs égaux. Parce qu'ils étaient les produits alors que les autres étaient les producteurs?
On leur permit de prendre la parole, mais ils s'abstinrent. Turcanu fut le seul à se défendre, en quelque manière. Il plaida les circonstances atténuantes, soutenant que les crimes commis lui avaient été conseillés par quelques agents de l'Occident qui s'étaient glissés dans la prison, pour compromettre ainsi le parti communiste et la classe ouvrière.
Le général Petresco ne souffla mot, pas plus que le procureur et l'assistance... Ils avaient tous l'air très convaincus de la complicité de l'Occident. Mais on passa rapidement là-dessus. De toute façon, le procès était orchestré. L'était-il par Moscou ou, plutôt, par les partenaires de Yalta?
Le tribunal requit la peine capitale pour les monstres présents dans le box. Le procureur, pensif, avait tiré la conclusion: "Quelle honte pour notre démocratie!".
Les jurés rendirent leur verdict: la mort. Ceux qui se trouvaient dans la salle approuvèrent gravement de la tête. La mort... Après tout, c'était un spectacle essentiellement démocrate.
Les démons condamnés furent ensuite amenés à Jilava, où ils devaient attendre la sentence écrite.
Un jour, de grand matin, on les tira
de leurs cellules. Ils quittèrent le Réduit pour
le célèbre Val des Pêchers, où l'on
exécute, à Jilava, les sentences capitales.
Tout était déjà prêt: le peloton d'exécution, la fosse commune. Les monstres furent alignés devant la fosse. Le commandant du peloton cria "feu!" et tous tombèrent d'un seul coup, Turcanu au milieu.
On les recouvrit de chaux, puis de terre. Les monstres au service de l'Occident pourri venaient tous de finir dans la même fosse...
Dülberger, Dumitresco (le directeur de la prison de Pitesti) et quelques gardiens ont été eux aussi jugés et punis (légèrement) pour "négligence dans le travail", autrement dit pour une faute professionnelle: comment avaient-ils pu ne rien voir, alors que, sous leurs yeux, les Etats-Unis d'Amérique s'employaient à compromettre le parti communiste et la classe ouvrière?
NOTES
42) En règle générale, les repas du soir des prisons roumaines de l'époque ne comprenaient pas de pain. Sauf pour les cas où les détenus devaient être déplacés d'une prison à une autre. En quittant la prison de départ, chacun recevait son quart de pain, pour le compte du repas suivant, parfois pour deux ou trois. Lorsque le voyage durait plus que prévu, tout le monde restait sur sa faim, et ce d'autant plus que les prisonniers n'étaient pris en compte par la nouvelle cantine qu'au lendemain de leur arrivée. (N. d. T.)
43) Partisans de Maniu, chef du Parti National Paysan roumain avant la guerre. (N. d. T.)
44) Les Légionnaires portaient des chemises vertes. (N. d. T.)
45) Support le plus courant et le plus célèbre de la cuisine populaire roumaine. C'est de la bouille de farine de mais dont la consistance, comme l'accompagnement, peut varier à l'infini. (N. d. T.)
46) Teohari Georgesco eut la direction du Ministère de l'Intérieur pendant toute la durée de l'expérimentation sur les cobayes humains de Pitesti. Son vrai nom était Burah Tescovici. (N. d. T.)
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adoptée par l'Assemblée générale de
l'ONU à Paris, le 10 décembre 1948.