AAARGH
**************
Le discours
de la dernière chance
Paul Rassinier
1953
***************
CHAPITRE II
Un problème
millénaire
*****
DANS les milieux officiels, personne ne
parla de paix absolue. Il ne peut avoir échappé
que le plus exigeant de ceux qui eurent à formuler un avis
susceptible d'être pris en considération, Jean Longuet
lui-même, n'ambitionnait qu'une paix meilleure, plus juste
et plus durable1. C'était précisément là
les qualités que Clemenceau et Tardieu revendiquaient en
faveur de leur thèse. A partir du moment où il n'était
plus question que d'un degré de justice et de bonté,
le meilleur et le plus juste s'identifièrent avec ce qui
paraissait le plus durable et, sur le plan de la raison, les deux
thèses étaient à égalité de
chances. Le ressentiment considéré comme juste,
du vainqueur contre le vaincu, fit pencher la balance en faveur
de celle de Clemenceau et de Tardieu. Cette thèse prévoyait
le recours à la force, c'est-à-dire la guerre à
temps que l'autre n'écartait pas. C'est ainsi que, conçue
par tout le monde dans le cadre des structures traditionnelles
- provisoires pour les uns, définitives pour les autres
- la paix de 1919 ne pouvait être que relative.
[58]
Il faut dire que cette relativité
était inscrite dans les structures traditionnelles am le
plan de l'Histoire et que Versailles, Saint-Germain-en-Laye -et
Trianon ne firent que l'y confirmer. Rien ne le saurait mieux
mettre en évidence que la juxtaposition de deux textes
publies à vingt années de distance et empruntés,
l'un à L. Emery 2 l'autre au syndicaliste anglais J.-F. Horrabin 3.
Le premier est une hypothèse de
travail :
- Il semble, dit
L. Emery, que l'Europe, depuis plusieurs
siècles, ait tendance à se définir par une
division tripartite. A l'Ouest, sur les
rivages atlantiques, il faut qu'existe
une puissance maritime formant liaison avec les autres continents
; à son contact et plus à l'Est, on voit se former,
mourir, renaître, un empire continental qui cherche son
équilibre du Tibre à la Flandre, de la Seine à
l'Elbe ; enfin, et plus à l'Est encore, se heurte à
un vaste et confus Etat eurasiatique [qui, en toute rigueur,
ne fait pas partie de l'Europe, puisqu'il ne participa point
à ses décisives expériences culturelles
et ignore, en ses profondeurs, l'essentiel de nos traditions] 4.
- L'Histoire , familière entre toutes,
de Napoléon Ier, permet ici d'abréger . On sait
comment il constitua un Empire composite où les Etats
satellites, assimilés par la conquête, formaient
ceinture autour de la [59]
France, et comment il fut enfin vaincu
par la double résistance, de la mer britannique et de
la steppe russe. Plus près de nous, l'Empire bismarckien
, habilement construit au prix de guerres limitées, et
qui se flattait de transférer de Paris à Berlin
le centre de gravité de l'Europe, put durer et même
s'arroger un rôle arbitral tant qu'il évita soigneusement
de se heurter à la Russie et à l'Angleterre, mais,
dès que l'Allemagne wilhelmienne voulut se lancer à
son tour clans la grande compétition navale et coloniale,
elle fit resurgir la conjonction qui avait détruit l'oeuvre
napoléonienne et, à son tour, succomba. La tentative
de Hitler donne au retour des événements un caractère
fatidique vraiment hallucinant. Sa signification historique vient,
en effet, de ce que Hitler voulut interjeter appel contré
les décisions du sort qu'il s'obstinait à expliquer,
non par des causes profondes, mais par la trahison et l'impéritie.
Il voulut réaliser un miracle de la volonté., violenter
les hommes, les choses et le rythme du temps ; il créa,
lui aussi, par l'intrigue, la diplomatie et la conquête,
un empire médian qui, pour quelques mois, s'étendit
de l'Atlantique à la Volga. Mais, après avoir juré
qu'il ne retomberait pas dans les erreurs de ses devanciers,
il ne put éviter d'être pris et broyé entre
les deux mâchoires de l'étau. Assistons-nous donc
à une tragédie eschylienne ?
Cette tragédie eschylienne, que
L. Emery ramène à l'échelle de l'Europe,
est, à l'échelle du monde, celle des migrations
humaines et du déplacement des centres de la Civilisation.
C'est le problème éternellement évoqué
et toujours obscur, des invasions qui se faisaient, jadis, en
ordre dispersé et qui se font maintenant, en ordre concerté,
à partir de bases d'appui qui sont des Etats ou des groupes
d'Etats solidement organisés, suivant une technique minutieusement
mise au point...
Le second texte, celui de J.-F. Horrabin,
reconstitue, en un abrégé succinct, les conditions
de la naissance, du développement et de l'évolution
de l'empire européen des mers. Il montre comment l'Angleterre
devint rapidement et presque fatalement le centre nerveux de cette
sorte de thalassocratie et il dégage les raisons de son
comportement, identique à [60] lui-même en toutes circonstances, de tout
temps, et devant tous les problèmes européens ou
mondiaux. Accessoirement, il met en lumière l'absence die
perspectives historiques des responsables de 1919, leur manque
de discernement, voire de conscience et, donnant les raisons d'ensemble
d'a peu près toutes les guerres, depuis celle de Cent Ans,
il caractérise remarquablement le moment qui s'inscrivît
dans l'Histoire sous les espèces de la guerre de 1939-45.
Écoutons plutôt J.-F. Horrabin
:
- I.-HISTOIRE
DE LA THALASSOCRATIE
-
- Pendant des milliers d'années,
I'Histoire eut pour axe la Mer Méditerranée *. Les
pays qui entourent cette mer faisaient alors les progrès
les plus considérables dans les domaines technique, économique
et social. Aussi longtemps qu'il en fut ainsi, la situation géographique
de la Grande-Bretagne fut un désavantage pour ses habitants.
Située au-delà des lisières du monde du
commerce, très éloignée des routes principales
et des centres, elle n'avait pas de place dans le monde connu.
Elle resta dans cet état jusqu'à l'arrivée
des Phéniciens, puis des Romains. Et lorsque la puissance
romaine s'évanouit, la Grande-Bretagne se retrouva pour
un autre bail de mille ans, parmi les pays perdus. Mais un moment
vint où le commerce des cités méditerranéennes
s'étendit vers le Nord par la vallée du Rhin, et
où les marchands de la Ligue hanséatique firent
de la Mer du Nord et de la Baltique une nouvelle Méditerranée.
La Grande-Bretagne, quoique toujours fort loin, se trouva alors
en contact plus étroit avec le reste du monde. Elle fut
le terminus Nord-Ouest des grandes routes commerciales qui traversaient
le continent à partir de la Méditerranée.
Mais elle n'était toujours qu'un terminus, elle n'était
pas une base pour elle-même. Finalement vint la conquête
de l'Atlantique et la découverte du nouveau monde qui
est à l'ouest de cet Océan. Alors, les pays du
nord-ouest de l'Europe, les pays qui avaient des côtes
atlantiques et [204] des côtes méditerranéennes
se trouvèrent dans la plus désirable des positions,
face aux côtes du nouveau continent.
- C'est alors, et seulement alors que la
position de la Grande-Bretagne tourne à son avantage.
Et c'est de cette époque que date le commencement de la
suprématie britannique en Europe et finalement dans le
monde. Jusque là, I'Angleterre s'était trouvée
dans une ruelle écartée. Maintenant, elle occupait
le plus bel emplacement sur la rue principale **.
- Les découvertes maritimes déplacèrent
les centres de l'Europe. Elles les enlevèrent aux mers
fermées pour les porter sur les rives de l'Atlantique.
Venise et Gênes firent place à Bristol et à
Lagos. L'actif mais étroit commerce de la Baltique qui,
du XIIe au XVIe siècle fit la richesse et la prééminence
historique des villes hanséatiques, perdit sa relative
importance lorsque l'Atlantique devint le champ maritime de l'histoire.
La prééminence se déplaça vers l'Ouest,
passa de Lubek et Stralsund à Amsterdam et à Bristol.
- L'histoire des trois siècles suivants
est l'histoire de la lutte pour la suprématie de ces pays
du nord-ouest européen. Déjà, deux siècles
avant la fin du chapitre méditerranéen, on trouve
un traité commercial portugais, signé en I291},
qui révèle un commerce d'une certaine importance
le long des côtes de l'Atlantique. Mais l'Espagne et le
Portugal arrivaient bonnes premières dans les grandes
découvertes. Et quelques semaines après que Colomb
fut revenu de son premier voyage, le pape promulguait une bulle
allouant l'hémisphère occidental à l'Espagne
et l'oriental au Portugal. C'était envoyer coucher dehors
les nations nordiques, surtout la Hollande et l'Angleterre. Les
navigateurs de ces deux pays se mirent alors, pendant plusieurs
années, à chercher des passages vers les Indes
par le Nord-Ouest et le Nord-Est, par le Nord de l'Amérique
et le Nord de la Sibérie. L'une et l'autre voies se révélèrent
impraticables. Les deux pays ne pouvaient donc prendre leur part
de la richesse des Indes et de l'Amérique qu'en rompant
avec l'édit papal. Aussi, dès avant le milieu du
XVIe siècle, avaient-ils tous deux rompu avec le Pape
et tourné au protestantisme. Le pouvoir du Pape était
considérable. Mais il ne pouvait pas plus modifier les
conditions géographiques que l'emprise de ces conditions
sur le cerveau des hommes. A la fin du siècle, les Anglais
avaient détruit l'Armada de Philippe d'Espagne. Et les
Hollandais, après avoir secoué le joug espagnol,
s'établissaient dans les Indes Orientales et Occidentales,
en différentes régions arrachées aux Espagnols
et aux Portugais. Le pouvoir du pape, seigneur de la Méditerranée,
s'évanouissait comme déclinait l'importance de
la Méditerranée elle-même.
- Le siècle suivant voit la grande
rivalité des bourgeoisies anglaise et hollandaise pour
la maîtrise des routes océaniques, rivalité
dans laquelle un troisième pays du nord-ouest de l'Europe,
la France, intervenait, tantôt d'un côté,
tantôt de l'autre. Pour réaliser à quel point
[205] les quatre coins de la terre étaient à ce
moment liés -- oui liés, littéralement enchaînés
-- aux États du nord-ouest de l'Europe, il suffira de
lire ce simple passage, avec un atlas à portée
de la main
- Au zénith de leur pouvoir, quelques
années après, c'est-à-dire vers le milieu
du XVIIe siècle, les Hollandais régnaient dans
les Antilles Ils avaient des établissements au Brésil
et en Guyane... Ils possédaient des stations commerciales
sur les côtes de Guinée. Ils avaient des établissements
à Cape Town ( le Cap de Bonne-Espérance) sur
la route des Indes. Ils possédaient les îles de
Ceylan et de Maurice (ainsi nommées du nom du prince hollandais
Maurice de Nassau). Ils tenaient enfin les clefs de I'Amérique
du Nord par leur ville de New Amsterdam (aujourd'hui New-York).-(Fairgrive,
p. 151.)
- Mais au commencement du XVIIIe siècle,
la Grande-Bretagne avait pris la place de la Hollande comme roulier
des mers et comme maîtresse des points cruciaux des grandes
routes océaniques mondiales. Selon l'orgueilleuse déclaration
d'un écrivain, « I'Angleterre se trouva au
sortir des guerres, en mesure d'étendre son commerce maritime
avec une vigueur accrue. Elle était prête à
continuer, tout autour de toutes les mers, l'oeuvre que les Grecs,
les Phéniciens et les Vénitiens avaient réalisé
le long des côtes de la Méditerranée ».
Mais, notons-le ceci n'était pas dû aux bienfaits
d'une Providence tirant les Anglais d'une argile supérieure
à celle des Français et des Hollandais. Cela résultait
en premier lieu de l'avantageuse position géographique
de la Grande-Bretagne sur les routes atlantiques ; en second
lieu, du fait qu'elle avait, bien plus que ses rivaux, une agriculture
et une industrie constituant un substantiel appui pour ses expéditions
maritimes ***.
La révolution industrielle avait en effet commencé
dès avant la fin du siècle. Et dès lors,
ses ressources naturelles de fer et de charbon lui furent une
cause durable de préséance sur les autres nations.
Elles assurèrent définitivement les bases de sa
suprématie mondiale au XIXe siècle.
- II.
HISTOIRE DE L'ANGLETERRE
- Le groupe britannique comprend l'empire
britannique proprement dit et quelques états dépendants.
La première observation fondamentale à faire au
sujet de ce groupe est qu'il ne constitue pas une unité
géographique comme le sont plus ou moins tous les autres
groupes Les dominions et dépendances britanniques sont
éparpillés sur toutes les mers. Leur seul lien
est l'océan. L'empire britannique est ainsi basé
sur la puissance navale ****. Et dans un monde de rivalités
impérialistes, il ne pourra demeurer une unité
qu'à la condition de conserver la suprématie maritime.
C'est avec l'ouverture des routes océaniques, au XVIe
siècle, que l'Angleterre commença à devenir
une puissance mondiale... au cours du siècle suivant,
elle parvint à s'assurer le monopole des transports commerciaux
du monde entier. En chaque partie du monde, elle se mit à
établir des comptoirs commerciaux et des ports d'escale.
Son but était alors de garantir ses routes commerciales,
ses longues lignes maritimes le long desquelles ses navires marchands
s'avançaient avec leurs cargaisons. Elle n'avait aucun
besoin d'extension territoriale : au contraire... Au XVIIIe
siècle, de nombreux membres du monde commercial anglais
considéraient que deux petites îles des Petites
Antilles, étaient plus importantes que le grand Canada.
Ceci venait de ce qu'aux jours de la navigation à voile,
ces îles des Antilles commandaient la grande route allant
d'Europe aux ports américains. Poussé par les vents
alizés, on commençait par faire route du Sud-Ouest
jusqu'aux Antilles et, de là, on longeait les côtes,
soit vers le nord, soit vers le sud. C'est pourquoi la Jamaïque,
les Bermudes et les Barbades furent parmi les premières
acquisitions britanniques. Et le cap de Bonne-Espérance,
sur une autre route, n'avait d'importance que parce qu'il commandait
la route des Indes. Si l'Angleterre acquit, à cette époque,
des territoires de quelque étendue, ce fut surtout dans
des régions où elle avait besoin de points d'appuis,
contre sa rivale la France, comme aux Indes et au Canada, et
où pour assurer sa position, elle devait prendre possession
de larges espaces. Avec ses colonies nord-américaines
- et celles-ci étaient plutôt que des colonies
proprement dites, des lieux d'exil pour citoyens indésirables-
importantes, car elle en tirait ses matériaux de construction
navale, ces territoires enlevés à la France étaient
pratiquement les seules possessions territoriales de la Grande-Bretagne
à la fin du XIXe siècle.
-
- C'est sur cet ensemble de comptoirs et
de ports d'escale, que se développa, au XIXe siècle,
l'Empire britannique. De 1800 à 1850,a surface tripla.
Et, en 1919, après la grande guerre, il avait de nouveau
triplé, atteignant 13 millions 700.000 milles carrés,
habités par 475 millions d'humains, plus du quart des
terres émergées et de la population du monde. La
base de cet énorme accroissement est la grande maîtrise
maritime que donna à l'homme l'avènement du navire
à vapeur. Les États-Unis et la Russie sont essentiellement
des états de voie ferrée. Mais l'empire britannique
d'aujourd'hui est, selon le mot de Wells, un empire de bateaux
à vapeur. Cependant l'éloignement et l'extrême
éparpillement des diverses parties de l'empire amènent
une formidable complication dans ses questions intérieures,
tant sociales que religieuses, politiques ou commerciales. De
plus, un événement ne peut guère se produire
en quelque partie du globe sans réagir plus ou moins directement
sur quelque intérêt britannique. Et le sort du groupe
tout entier dépend de la puissance navale et de la liberté
des mers. Tel est son talon d'Achille.
-
- En vérité, la puissance
dominante du groupe est, encore aujourd'hui, la Grande-Bretagne.
- Après la Révolution industrielle,
I'Angleterre ne se contente pas de transporter les marchandises
du monde entier. Elle fut elle-même le premier vendeur
du monde. Ses navires transportèrent sur les mers son
charbon et ses produits manufacturés. Non seulement elle
avait de grandes réserves de charbon, mais celles-ci avaient
l'avantage d'être situées tout près de la
côte. Et, avant l'ère du transport terrestre, cela
lui donna une large avance sur les pays à mines continentales.
Le zénith de sa puissance est au XIXe siècle. Alors,
ses capitalistes, sûrs de la solide possession de ses ressources,
de sa flotte, de sa maîtrise de la mer, ne réclamaient
que le libre-échange comme condition de l'universelle
suprématie britannique.
- La population de la Grande-Bretagne se
trouvait concentrée dans les régions minières
et industrielles. Et elle devint ainsi de plus en plus dépendante
des pays d'outre-mer pour son approvisionnement alimentaire.
Six pour cent de la population britannique s'occupent de travaux
agricoles, alors que la proportion est de quarante pour cent
en France et soixante-douze en Russie. Les habitants des îles
Britanniques sont serrés en grandes agglomérations.
Et leur bien-être est construit avec du charbon, du fer,
de l'acier et la liberté des mers » (d'après
Bowmann, The New World).
- On peut, d'après Bowmann faire
une classification correcte des diverses parties de l'empire
britannique. Ce sont :
- 1·) Les six « Dominions »
à gouvernement autonome : Canada, Australie, Sud-Afrique,
Nouvelle-Zélande, Irlande et Terre-Neuve. Ce sont tous
des États capitalistes. Et leurs intérêts
ne sont pas forcément identiques à ceux de la « mère-patrie ».
Sauf en Afrique du Sud, les indigènes sont en minorité.
Capitalistes et salariés sont également blancs.
- 2·) Les « Possessions »
comme les Indes, le Soudan, l'Est et l'Ouest africains, la Mésopotamie.
Certaines sont appelées « Protectorats »,
d'autres « Dépendances », d'autres
« Territoires sous mandat ». L'Angleterre
y gouverne des races indigènes à différents
stades de civilisation. Aux Indes, cependant, le procès
d'industrialisation est allé fort loin et a permis le
développement d'une classe capitaliste indépendante.
C'est ce groupe qui constitue l'empire à proprement parler 5.
- 3·) Des « bases navales »
et des « clefs stratégiques », telles
que Gibraltar, Aden, Singapour et Hong-Kong. A ces parties du
groupe britannique il faut ajouter, bien qu'ils ne soient pas
politiquement intégrés à l'Empire, certains
états indépendants, comme le Portugal et les colonies
portugaises. Également l'Argentine. Quant aux Indes néerlandaises,
elles sont unies à la Grande-Bretagne par la combinaison
Royal-Deutsch-Shell, et leurs points de commandes stratégiques
sont Singapour et l'Australie, tous deux britanniques. De même
la Norvège et le Danemark sont étroitement unis
à la Grande-Bretagne par des intérêts navals,
comme par leur situation géographique. La Grèce,
enfin, a soutenu les intérêts britanniques en Méditerranée
et a reçu, en retour, toutes sortes de traitements de
faveur.
- Les Dominions britanniques sont largement
dispersés. Mais il est une vaste région où
se trouvent concentrés les principaux intérêts
britanniques : c'est l'océan Indien et la grande
route qui l'unit à l'Europe.
- Il y a quatre siècles, I'océan
Indien était un lac portugais. Maintenant, c'est un lac
britannique. Les acquisitions territoriales d'après la
guerre ont formé le cercle des possessions britanniques
autour de ses rives : toute la côte orientale de l'Afrique
est maintenant britannique sauf en deux régions, dont
l'une est portugaise. Ensuite viennent Aden, sentinelle à
la porte de la mer Rouge, puis l'Arabie, le golfe Persique qui
conduit en Mésopotamie. Ensuite, c'est l'Inde elle-même,
joyau sans prix, parmi toutes les autres possessions, puis la
Birmanie et les établissements des détroits, qui
conduisent à Hong-Kong et en Indonésie, et enfin
en Australie.
- Voici donc, tout autour d'un océan,
un groupe de territoires qui constituerait à lui seul
un empire de premier ordre pour une puissance industrielle, étant
donné sa richesse en matières premières
et son pouvoir d'absorption de produits industriels. Les avantages
que constitue cette concentration des intérêts britanniques
sont chose évidente tant au point de vue de la sécurité
navale qu'à d'autres points de vue. D'autre part, cette
concentration est encouragée par la rivalité croissante
de l'Amérique dans les sphères atlantique et pacifique.
Dans l'océan Indien, au moins, I'Angleterre possède
un monopole de fait. Cependant, il est un désavantage
évident : c'est la situation de ces territoires à
des milliers de milles marins de l'Angleterre, centre industriel
et financier du groupe. Le seul lien entre eux est une longue
route maritime, dont la maîtrise est d'importance vitale
pour l'Angleterre.
- Cette voie maritime passe par la Méditerranée,
Suez et la mer Rouge. Après quatre siècles d'éclipse,
grâce au développement technique qui permet à
l'homme *
de couper l'isthme de Suez, la Méditerranée vient
au premier plan de la scène du monde. Et quiconque a saisi
l'importance de cette route comprend aisément les grandes
lignes directrices de la politique internationale de l'Angleterre.
C'est cette route que menaçait le projet allemand d'un
chemin de fer Berlin-Bagdad. Ce chemin de fer aurait été
une route terrestre joignant le Nord-Ouest de l'Europe aux rives
de l'Océan Indien. Aussi, après la [209] guerre,
le « règlement » de l'Europe fût-il
en partie dicté par le désir de l'Angleterre de
chasser un tel projet de la sphère des possibilités
politiques. (De là l'agrandissement de la Grèce
et le découpage de l'Autriche et de la Turquie en multiples
petits états). Tout autant que le pétrole de Perse
et de Mésopotamie, c'est le désir de sauvegarder
cette route qui fait l'intérêt vital de la Grande-Bretagne,
dans toutes les questions du Proche-Orient. Directement ou non,
les pays en bordure de cette route doivent être amenés
et maintenus sous le contrôle britannique. Qui occupera
Constantinople ? C'est une question d'intérêt
britannique, puisque Constantinople est l'une des portes de la
Méditerranée et que « la voie britannique »
passe par cette mer. Et surtout, une indépendance réelle
de l'Égypte est chose hors de question, car l'Égypte
commande Suez, clef de la route. Et si la Grande-Bretagne permettait
à quelque puissance de s'établir en Égypte,
ce serait comme si les États-Unis laissaient le Japon
s'établir sur une rive du canal de Panama **. Dans le monde moderne, les peuples
qui aspirent à l'indépendance devraient prendre
soin de ne pas vivre en des régions qui commandent les
grandes routes commerciales.
- III.
LE MONDE APRÈS 1919
- Les réalités politiques
du monde d'après-guerre ne sont pas les États nationaux,
mais des groupes d'États dont chacun est dominé
par une grande puissance industrielle et qui comprennent chacun
un plus ou moins grand nombre de colonies ou de petits États
vassaux, dont certains sont indépendants « de
jure » mais qui, au point de vue économique,
c'est-à-dire « de facto »,
sont tous également dépendants de la grande puissance.
- Et chacun des grands groupes cherche
à se suffire à soi-même, c'est-à-dire
à s'assurer la jouissance, directe ou non :
- 1·) De quantités suffisantes
de toutes les matières premières essentielles :
charbon, fer, cuivre, pétrole, caoutchouc, coton, blé,
etc.;
- 2·) De « débouchés
commerciaux et de territoires non développés »
propres à l'exportation des capitaux ;
- 3·) Des voies maritimes et terrestres
nécessaires au transport et à la répartition
des matières premières et des produits.
-
- Nous rappelant que le partage (du monde)
n'est pas terminé et qu'il y a encore diverses contrées
mineures, nominalement indépendantes, non encore définitivement
incorporées à l'un des groupes ; nous rappelant
que les limites de chacun des groupes ne sont pas toujours parfaitement
nettes et qu'il y a sur leurs lisières un certain nombre
de « no man's land », nous pouvons évaluer
à cinq le nombre des groupes. Ce sont :
- [210]
- - Le groupe américain ;
- - l'empire britannique ;
- - le groupe extrême-oriental (Chine
et Japon) ;
- - le groupe russe ;
- - le groupe français (avec l'Europe
centrale et l'Afrique du Nord)
-
- Le gouvernement réel de chacun
de ces groupes d'États, la Russie exceptée, est
un groupe de capitalistes 6.
-
- Ce n'est pas constamment le même
groupe, mais c'est à tout moment un groupe de capitalistes
qui possède l'influence sur toute la machine gouvernementale,
y compris les politiciens qui sont nominalement à la tête
des affaires. Ainsi quand nous disons Washington ou le gouvernement
des États-Unis nous désignons en réalité
la Standard Oil Cy ou le groupe Pierpont Morgan, ou quelque autre
partie de Wall Street qui se trouve au moment considéré
suffisamment forte ou suffisamment intéressée à
une gestion donnée pour dicter la politique de l'Amérique.
Ainsi, quand nous parlons de sa politique étrangère,
au lieu de dire la France, nous devrions dire le Comité
des Forges. Quant au gouvernement britannique, il est, suivant
le temps, soit la Royal-Dutch-Shell, soit les grands maîtres
de forge, soit les cinq grandes banques et les financiers.
- IV.
LA RIVALITÉ FRANCO-ALLEMANDE
-
-
- La base de la puissance de l'Allemagne
était en ses grandes réserves de fer et de charbon.
Or, le traité de paix céda le fer à la France,
au moins pour la plus grande part. Et le besoin incessant de
la politique française après la paix fut de s'assurer
le contrôle du charbon indispensable au traitement du minerai
de fer. Avant la guerre, les grandes mines de Lorraine se trouvaient
partagées entre la France et l'Allemagne . L'Allemagne
tirait de sa part lorraine, les 75 % de sa production de fer.
Elles sont maintenant entièrement françaises. « La
France contrôle maintenant le minerai de fer le meilleur
marché qui soit en Europe ou qui soit utilisé en
Europe. »
- Le fait capital de la France de l'après-guerre
est que le groupe capitaliste le plus puissant y est le groupe
de l'industrie lourde. Ainsi que l'ont répété
des écrivains sans nombre, la France d'avant la guerre
était surtout une nation de petits propriétaires
paysans. Elle se suffisait pratiquement à elle-même,
excepté pour le charbon. Pour les Affaires étrangères,
elle était surtout une nation prêteuse d'argent.
Sous forme d'emprunts, elle répandait sur les gouvernements
étran[211]gers comme celui du tsar, les économies
de ses paysans et de sa petite bourgeoisie. Mais, la nouvelle
France, comme la nouvelle Allemagne, est bâtie sur le fondement
plus moderne du fer et de l'acier. La politique de la France
est aujourd'hui dirigée par les maîtres du fer et
de l'acier, par le Comité des Forges et les financiers
qui sont derrière. Ces hommes se sont emparés des
rênes du pouvoir. L'acquisition de la Lorraine, leur en
donna les moyens et l'occasion fut la nécessaire reconstruction
du système économique français après
l'ébranlement et la dislocation de la guerre. Leur instrument
est le militarisme français. Et la passion française
de la « sécurité » est le
sentiment sur lequel ils se fondent pour obtenir que le peuple
soutienne leur principale revendication : l'affaiblissement
permanent de l'Allemagne.
- Le développement industriel de
la France, au sens le plus moderne est une chose qui ne date
que d'hier. Il a été retardé par le manque
de charbon. Le développement industriel de la France dépendait
de la même cause que celui de l'Allemagne. Il a commencé
au même moment que ce dernier, au milieu du XlXe siècle.
Comme lui, il date du début de la construction des voies
ferrées. Mais alors que l'Allemagne e avait beaucoup de
charbon, la France en avait peu. Et, à l'exception des
gisements du Nord-Est, près de la frontière belge,
le peu qu'avait la France était divisé en petites
mines répandues en diverses parties du pays.
- Ces conditions ne permettaient pas le
développement d'une industrie étroitement groupée,
basée sur l'utilisation lourde du charbon. Mais elles
devaient pousser à un éparpillement des manufactures
locales, jamais très grandes, surtout dans les industries
où l'on n'use que de petites quantités de combustible.
Et c'est ce qui arriva effectivement. La France devint le meilleur
exemple de pays à industrie largement éparse, alors
que l'Angleterre, l'Allemagne et l'Amérique étaient
des pays à industrie hautement concentrée, groupée
autour des mines de charbon. (D'après Eckel).
- Dans la partie de la Lorraine qui lui
fut laissée en 1871, la France possédait de larges
réserves de fer. Elle extrayait le minerai en quantités
toujours croissantes. Mais elle devait l'exporter, n'ayant pas
de coke pour le traiter elle-même. En 1913, elle était
le plus grand exportateur de minerai de fer du monde. De sorte
que, pour l'industrie de base des temps modernes, elle était
vis-à-vis de l'Angleterre, de l'Amérique et de
l'Allemagne, comme une simple colonie une simple source de matières
premières.
- Mais le traité de paix de 1919
fit plus que doubler les réserves de minerai de fer de
la France. Allait-elle donc continuer à être un
simple exportateur de matières premières ? Ou ses
capitalistes allaient-ils s'engager dans une voie plus profitable,
traiter et manufacturer eux-mêmes le fer ? La réponse
à cette question dépendait entièrement de
la quantité de charbon que la France pourrait contrôler.
Et c'est ce [212] facteur qui provoqua la montée d'une
vague de pur et simple impérialisme sur le sol européen.
Ce furent la saisie de territoires et l'exploitation - au
moins la tentative d'exploitation - de leurs ressources
sans aucune considération de la volonté de leurs
habitants. Le Traité de Versailles avait donné
à la France les mines de charbon de la Sarre. Mais la
Sarre ne produisait que 15 % du coke qu'employait l'Allemagne
pour traiter les minerais de Lorraine. C'est de la Ruhr que venait
le gros de ce coke, environ les deux tiers. Et voici la considération
vitale qui poussait les maîtres des forges français
à saisir ce territoire. C'est qu'il faut plusieurs tonnes
de charbon pour traiter une seule tonne de minerai. Il est donc
plus économique d'amener le fer au contact du charbon
que le charbon au contact du fer. Ainsi d une part, le fer de
Lorraine était presque sans utilité en dehors du
coke de la Ruhr. les deux régions sont reliées
par des moyens de transport nombreux et bon marché, par
voie et par canal. La frontière politique qui les séparait
était un anachronisme.
- Pour envahir la Ruhr, la France donna
comme excuse le désir qu'elle avait de faire pression
sur l'Allemagne pour l'amener à payer ses dettes des « Réparations
». Mais l'occupation avait évidemment besoin d'une
base plus permanente. D'où le projet d'une République
rhénane. État tampon « indépendant »
qui devait comprendre les régions les plus hautement industrialisées
de l'Allemagne, et qui aurait été, à la
vérité, aussi indépendant de la France que
la République de Panama peut l'être des États-Unis
d'Amérique. Maîtres du minerai de Lorraine et du
coke de la Ruhr, les maîtres de Forges français
devaient ainsi apparaître comme les véritables vainqueurs
de la grande guerre. Mais ce plan ne put être réalisé.
L'Angleterre et l'Amérique derniers alliés de la
France, n'étaient pas décidés à voir
une si large part des dépouilles de la victoire aller
aux maîtres de l'industrie lourde française. Ils
intervinrent et imposèrent à l'Allemagne un joug
économique connu sous le nom de plan Dawes et de plan
Young. Ces plans devaient leur assurer, tout aussi bien qu'à
la France, le paiement d'un tribut, ce qui entraînait dans
une certaine mesure l'encouragement de I'industrie allemande.
Dès lors, la politique française fut d'exiger que
l'Allemagne paie jusqu'au dernier gramme de sa « livre
de chair » et de l'empêcher par mille manières
de se développer librement et pleinement comme un état
indépendant.
- [...]
-
- Poser maintenir l'Allemagne en état
de faiblesse, il fallait entre autres choses l'entourer d'États
hostiles et unis eux-mêmes à la France par des liens
économiques et politiques aussi étroits que possible.
Sur la frontière est de l'Allemagne, il y a la Pologne
occupant de larges surfaces du territoire allemand d'avant-guerre.
Elle devint très rapi[213]dement une sphère d'influence
française. La France conclut des traités avec la
Tchécoslovaquie en 1924, avec la Roumanie en 1927, et
avec la Yougoslavie la même année. Elle combattit
amèrement la proposition d'unir l'Autriche à l'Allemagne,
et ses financiers ont, depuis lors, fait de l'Autriche un état
à peu près vassal. La barrière autour de
l'Allemagne est ainsi complète et une chaîne d'alliances
assure la domination de la France sur la plus grande part de
l'Europe centrale, de la Baltique à l'Adriatique.
Et J.-F. Horrabin ajoute ceci, qui était prophétique
à l'époque :
-
- La Belgique aussi fait partie du
groupe français. Par ses réserves de charbon, elle
en est une part fort importante. Aussi longtemps que l'Europe
consista en une demi-douzaine de puissances rivales, approximativement
égales, la Belgique s'assura une sorte d'indépendance
en se consacrant à la neutralité permanente. Mais,
lorsque, comme aujourd'hui, le développement économique
a conduit à l'hégémonie une seule puissance,
un État comme la Belgique est obligé de devenir
satellite de cette puissance, surtout quand elle est son plus
proche voisin.
Dans cette suite d'une impeccable logique,
les traités de Versailles, de Saint-Germain-en-Laye et
de Trianon se sont inscrits comme une sorte de Land-Act dont le
but était de porter l'Angleterre au sommet de sa puissance
et de la consacrer dans la situation, et le rôle capital
de la Thalassocratie moderne. Mais l'Histoire ignore ces petites
ruses ou, s'il arrive qu'elle en connaisse, passe dédaigneusement
outre. Les événements qui ont suivi la paix de 1919
et qui en ont été la conséquence, s' inscrivent,
eux, dans l'Histoire de l'Angleterre s'évertuant à
jouer le rôle qu'elle avait réussi a se faire attribuer
et s'agrippant désespérément au sommet de
sa puissance. La guerre de 1939-45 ne fut que la sublimation des
premiers syndromes de son déclin. Ainsi s'expliquent les
circonstances de sa déclaration et de son dérouIement,
la suspension localisée et probablement provisoire des
hostilités...
Un empire est en train de mourir. Le monde
entier, qui a été contaminé par toutes les
maladies de sa croissance, est actuellement menacé de celles
de sa vieillesse.
Et c'est de ce grand et lamentable drame
que les hommes de notre temps ne réussissent pas à
prendre conscience.
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