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Le discours de la dernière chance

Paul Rassinier

1953

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CHAPITRE II

Un problème millénaire

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DANS les milieux officiels, personne ne parla de paix absolue. Il ne peut avoir échappé que le plus exigeant de ceux qui eurent à formuler un avis susceptible d'être pris en considération, Jean Longuet lui-même, n'ambitionnait qu'une paix meilleure, plus juste et plus durable1. C'était précisément là les qualités que Clemenceau et Tardieu revendiquaient en faveur de leur thèse. A partir du moment où il n'était plus question que d'un degré de justice et de bonté, le meilleur et le plus juste s'identifièrent avec ce qui paraissait le plus durable et, sur le plan de la raison, les deux thèses étaient à égalité de chances. Le ressentiment considéré comme juste, du vainqueur contre le vaincu, fit pencher la balance en faveur de celle de Clemenceau et de Tardieu. Cette thèse prévoyait le recours à la force, c'est-à-dire la guerre à temps que l'autre n'écartait pas. C'est ainsi que, conçue par tout le monde dans le cadre des structures traditionnelles - provisoires pour les uns, définitives pour les autres - la paix de 1919 ne pouvait être que relative.

[58]

Il faut dire que cette relativité était inscrite dans les structures traditionnelles am le plan de l'Histoire et que Versailles, Saint-Germain-en-Laye -et Trianon ne firent que l'y confirmer. Rien ne le saurait mieux mettre en évidence que la juxtaposition de deux textes publies à vingt années de distance et empruntés, l'un à L. Emery 2 l'autre au syndicaliste anglais J.-F. Horrabin 3.

Le premier est une hypothèse de travail :

Il semble, dit L. Emery, que l'Europe, depuis plusieurs siècles, ait tendance à se définir par une division tripartite. A l'Ouest, sur les rivages atlantiques, il faut qu'existe une puissance maritime formant liaison avec les autres continents ; à son contact et plus à l'Est, on voit se former, mourir, renaître, un empire continental qui cherche son équilibre du Tibre à la Flandre, de la Seine à l'Elbe ; enfin, et plus à l'Est encore, se heurte à un vaste et confus Etat eurasiatique [qui, en toute rigueur, ne fait pas partie de l'Europe, puisqu'il ne participa point à ses décisives expériences culturelles et ignore, en ses profondeurs, l'essentiel de nos traditions] 4.
L'Histoire , familière entre toutes, de Napoléon Ier, permet ici d'abréger . On sait comment il constitua un Empire composite où les Etats satellites, assimilés par la conquête, formaient ceinture autour de la [59] France, et comment il fut enfin vaincu par la double résistance, de la mer britannique et de la steppe russe. Plus près de nous, l'Empire bismarckien , habilement construit au prix de guerres limitées, et qui se flattait de transférer de Paris à Berlin le centre de gravité de l'Europe, put durer et même s'arroger un rôle arbitral tant qu'il évita soigneusement de se heurter à la Russie et à l'Angleterre, mais, dès que l'Allemagne wilhelmienne voulut se lancer à son tour clans la grande compétition navale et coloniale, elle fit resurgir la conjonction qui avait détruit l'oeuvre napoléonienne et, à son tour, succomba. La tentative de Hitler donne au retour des événements un caractère fatidique vraiment hallucinant. Sa signification historique vient, en effet, de ce que Hitler voulut interjeter appel contré les décisions du sort qu'il s'obstinait à expliquer, non par des causes profondes, mais par la trahison et l'impéritie. Il voulut réaliser un miracle de la volonté., violenter les hommes, les choses et le rythme du temps ; il créa, lui aussi, par l'intrigue, la diplomatie et la conquête, un empire médian qui, pour quelques mois, s'étendit de l'Atlantique à la Volga. Mais, après avoir juré qu'il ne retomberait pas dans les erreurs de ses devanciers, il ne put éviter d'être pris et broyé entre les deux mâchoires de l'étau. Assistons-nous donc à une tragédie eschylienne ?

Cette tragédie eschylienne, que L. Emery ramène à l'échelle de l'Europe, est, à l'échelle du monde, celle des migrations humaines et du déplacement des centres de la Civilisation. C'est le problème éternellement évoqué et toujours obscur, des invasions qui se faisaient, jadis, en ordre dispersé et qui se font maintenant, en ordre concerté, à partir de bases d'appui qui sont des Etats ou des groupes d'Etats solidement organisés, suivant une technique minutieusement mise au point...

Le second texte, celui de J.-F. Horrabin, reconstitue, en un abrégé succinct, les conditions de la naissance, du développement et de l'évolution de l'empire européen des mers. Il montre comment l'Angleterre devint rapidement et presque fatalement le centre nerveux de cette sorte de thalassocratie et il dégage les raisons de son comportement, identique à [60] lui-même en toutes circonstances, de tout temps, et devant tous les problèmes européens ou mondiaux. Accessoirement, il met en lumière l'absence die perspectives historiques des responsables de 1919, leur manque de discernement, voire de conscience et, donnant les raisons d'ensemble d'a peu près toutes les guerres, depuis celle de Cent Ans, il caractérise remarquablement le moment qui s'inscrivît dans l'Histoire sous les espèces de la guerre de 1939-45.

Écoutons plutôt J.-F. Horrabin :

I.-HISTOIRE DE LA THALASSOCRATIE
 
Pendant des milliers d'années, I'Histoire eut pour axe la Mer Méditerranée *. Les pays qui entourent cette mer faisaient alors les progrès les plus considérables dans les domaines technique, économique et social. Aussi longtemps qu'il en fut ainsi, la situation géographique de la Grande-Bretagne fut un désavantage pour ses habitants. Située au-delà des lisières du monde du commerce, très éloignée des routes principales et des centres, elle n'avait pas de place dans le monde connu. Elle resta dans cet état jusqu'à l'arrivée des Phéniciens, puis des Romains. Et lorsque la puissance romaine s'évanouit, la Grande-Bretagne se retrouva pour un autre bail de mille ans, parmi les pays perdus. Mais un moment vint où le commerce des cités méditerranéennes s'étendit vers le Nord par la vallée du Rhin, et où les marchands de la Ligue hanséatique firent de la Mer du Nord et de la Baltique une nouvelle Méditerranée. La Grande-Bretagne, quoique toujours fort loin, se trouva alors en contact plus étroit avec le reste du monde. Elle fut le terminus Nord-Ouest des grandes routes commerciales qui traversaient le continent à partir de la Méditerranée. Mais elle n'était toujours qu'un terminus, elle n'était pas une base pour elle-même. Finalement vint la conquête de l'Atlantique et la découverte du nouveau monde qui est à l'ouest de cet Océan. Alors, les pays du nord-ouest de l'Europe, les pays qui avaient des côtes atlantiques et [204] des côtes méditerranéennes se trouvèrent dans la plus désirable des positions, face aux côtes du nouveau continent.
C'est alors, et seulement alors que la position de la Grande-Bretagne tourne à son avantage. Et c'est de cette époque que date le commencement de la suprématie britannique en Europe et finalement dans le monde. Jusque là, I'Angleterre s'était trouvée dans une ruelle écartée. Maintenant, elle occupait le plus bel emplacement sur la rue principale **.
Les découvertes maritimes déplacèrent les centres de l'Europe. Elles les enlevèrent aux mers fermées pour les porter sur les rives de l'Atlantique. Venise et Gênes firent place à Bristol et à Lagos. L'actif mais étroit commerce de la Baltique qui, du XIIe au XVIe siècle fit la richesse et la prééminence historique des villes hanséatiques, perdit sa relative importance lorsque l'Atlantique devint le champ maritime de l'histoire. La prééminence se déplaça vers l'Ouest, passa de Lubek et Stralsund à Amsterdam et à Bristol.
L'histoire des trois siècles suivants est l'histoire de la lutte pour la suprématie de ces pays du nord-ouest européen. Déjà, deux siècles avant la fin du chapitre méditerranéen, on trouve un traité commercial portugais, signé en I291}, qui révèle un commerce d'une certaine importance le long des côtes de l'Atlantique. Mais l'Espagne et le Portugal arrivaient bonnes premières dans les grandes découvertes. Et quelques semaines après que Colomb fut revenu de son premier voyage, le pape promulguait une bulle allouant l'hémisphère occidental à l'Espagne et l'oriental au Portugal. C'était envoyer coucher dehors les nations nordiques, surtout la Hollande et l'Angleterre. Les navigateurs de ces deux pays se mirent alors, pendant plusieurs années, à chercher des passages vers les Indes par le Nord-Ouest et le Nord-Est, par le Nord de l'Amérique et le Nord de la Sibérie. L'une et l'autre voies se révélèrent impraticables. Les deux pays ne pouvaient donc prendre leur part de la richesse des Indes et de l'Amérique qu'en rompant avec l'édit papal. Aussi, dès avant le milieu du XVIe siècle, avaient-ils tous deux rompu avec le Pape et tourné au protestantisme. Le pouvoir du Pape était considérable. Mais il ne pouvait pas plus modifier les conditions géographiques que l'emprise de ces conditions sur le cerveau des hommes. A la fin du siècle, les Anglais avaient détruit l'Armada de Philippe d'Espagne. Et les Hollandais, après avoir secoué le joug espagnol, s'établissaient dans les Indes Orientales et Occidentales, en différentes régions arrachées aux Espagnols et aux Portugais. Le pouvoir du pape, seigneur de la Méditerranée, s'évanouissait comme déclinait l'importance de la Méditerranée elle-même.
Le siècle suivant voit la grande rivalité des bourgeoisies anglaise et hollandaise pour la maîtrise des routes océaniques, rivalité dans laquelle un troisième pays du nord-ouest de l'Europe, la France, intervenait, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Pour réaliser à quel point [205] les quatre coins de la terre étaient à ce moment liés -- oui liés, littéralement enchaînés -- aux États du nord-ouest de l'Europe, il suffira de lire ce simple passage, avec un atlas à portée de la main
Au zénith de leur pouvoir, quelques années après, c'est-à-dire vers le milieu du XVIIe siècle, les Hollandais régnaient dans les Antilles Ils avaient des établissements au Brésil et en Guyane... Ils possédaient des stations commerciales sur les côtes de Guinée. Ils avaient des établissements à Cape Town ( le Cap de Bonne-Espérance) sur la route des Indes. Ils possédaient les îles de Ceylan et de Maurice (ainsi nommées du nom du prince hollandais Maurice de Nassau). Ils tenaient enfin les clefs de I'Amérique du Nord par leur ville de New Amsterdam (aujourd'hui New-York).-(Fairgrive, p. 151.)
Mais au commencement du XVIIIe siècle, la Grande-Bretagne avait pris la place de la Hollande comme roulier des mers et comme maîtresse des points cruciaux des grandes routes océaniques mondiales. Selon l'orgueilleuse déclaration d'un écrivain, « I'Angleterre se trouva au sortir des guerres, en mesure d'étendre son commerce maritime avec une vigueur accrue. Elle était prête à continuer, tout autour de toutes les mers, l'oeuvre que les Grecs, les Phéniciens et les Vénitiens avaient réalisé le long des côtes de la Méditerranée ». Mais, notons-le ceci n'était pas dû aux bienfaits d'une Providence tirant les Anglais d'une argile supérieure à celle des Français et des Hollandais. Cela résultait en premier lieu de l'avantageuse position géographique de la Grande-Bretagne sur les routes atlantiques ; en second lieu, du fait qu'elle avait, bien plus que ses rivaux, une agriculture et une industrie constituant un substantiel appui pour ses expéditions maritimes ***. La révolution industrielle avait en effet commencé dès avant la fin du siècle. Et dès lors, ses ressources naturelles de fer et de charbon lui furent une cause durable de préséance sur les autres nations. Elles assurèrent définitivement les bases de sa suprématie mondiale au XIXe siècle.

II. HISTOIRE DE L'ANGLETERRE

Le groupe britannique comprend l'empire britannique proprement dit et quelques états dépendants. La première observation fondamentale à faire au sujet de ce groupe est qu'il ne constitue pas une unité géographique comme le sont plus ou moins tous les autres groupes Les dominions et dépendances britanniques sont éparpillés sur toutes les mers. Leur seul lien est l'océan. L'empire britannique est ainsi basé sur la puissance navale ****. Et dans un monde de rivalités impérialistes, il ne pourra demeurer une unité qu'à la condition de conserver la suprématie maritime.
C'est avec l'ouverture des routes océaniques, au XVIe siècle, que l'Angleterre commença à devenir une puissance mondiale... au cours du siècle suivant, elle parvint à s'assurer le monopole des transports commerciaux du monde entier. En chaque partie du monde, elle se mit à établir des comptoirs commerciaux et des ports d'escale. Son but était alors de garantir ses routes commerciales, ses longues lignes maritimes le long desquelles ses navires marchands s'avançaient avec leurs cargaisons. Elle n'avait aucun besoin d'extension territoriale : au contraire... Au XVIIIe siècle, de nombreux membres du monde commercial anglais considéraient que deux petites îles des Petites Antilles, étaient plus importantes que le grand Canada. Ceci venait de ce qu'aux jours de la navigation à voile, ces îles des Antilles commandaient la grande route allant d'Europe aux ports américains. Poussé par les vents alizés, on commençait par faire route du Sud-Ouest jusqu'aux Antilles et, de là, on longeait les côtes, soit vers le nord, soit vers le sud. C'est pourquoi la Jamaïque, les Bermudes et les Barbades furent parmi les premières acquisitions britanniques. Et le cap de Bonne-Espérance, sur une autre route, n'avait d'importance que parce qu'il commandait la route des Indes. Si l'Angleterre acquit, à cette époque, des territoires de quelque étendue, ce fut surtout dans des régions où elle avait besoin de points d'appuis, contre sa rivale la France, comme aux Indes et au Canada, et où pour assurer sa position, elle devait prendre possession de larges espaces. Avec ses colonies nord-américaines - et celles-ci étaient plutôt que des colonies proprement dites, des lieux d'exil pour citoyens indésirables-  importantes, car elle en tirait ses matériaux de construction navale, ces territoires enlevés à la France étaient pratiquement les seules possessions territoriales de la Grande-Bretagne à la fin du XIXe siècle.
 
C'est sur cet ensemble de comptoirs et de ports d'escale, que se développa, au XIXe siècle, l'Empire britannique. De 1800 à 1850,a surface tripla. Et, en 1919, après la grande guerre, il avait de nouveau triplé, atteignant 13 millions 700.000 milles carrés, habités par 475 millions d'humains, plus du quart des terres émergées et de la population du monde. La base de cet énorme accroissement est la grande maîtrise maritime que donna à l'homme l'avènement du navire à vapeur. Les États-Unis et la Russie sont essentiellement des états de voie ferrée. Mais l'empire britannique d'aujourd'hui est, selon le mot de Wells, un empire de bateaux à vapeur. Cependant l'éloignement et l'extrême éparpillement des diverses parties de l'empire amènent une formidable complication dans ses questions intérieures, tant sociales que religieuses, politiques ou commerciales. De plus, un événement ne peut guère se produire en quelque partie du globe sans réagir plus ou moins directement sur quelque intérêt britannique. Et le sort du groupe tout entier dépend de la puissance navale et de la liberté des mers. Tel est son talon d'Achille.
 
En vérité, la puissance dominante du groupe est, encore aujourd'hui, la Grande-Bretagne.
Après la Révolution industrielle, I'Angleterre ne se contente pas de transporter les marchandises du monde entier. Elle fut elle-même le premier vendeur du monde. Ses navires transportèrent sur les mers son charbon et ses produits manufacturés. Non seulement elle avait de grandes réserves de charbon, mais celles-ci avaient l'avantage d'être situées tout près de la côte. Et, avant l'ère du transport terrestre, cela lui donna une large avance sur les pays à mines continentales. Le zénith de sa puissance est au XIXe siècle. Alors, ses capitalistes, sûrs de la solide possession de ses ressources, de sa flotte, de sa maîtrise de la mer, ne réclamaient que le libre-échange comme condition de l'universelle suprématie britannique.
La population de la Grande-Bretagne se trouvait concentrée dans les régions minières et industrielles. Et elle devint ainsi de plus en plus dépendante des pays d'outre-mer pour son approvisionnement alimentaire. Six pour cent de la population britannique s'occupent de travaux agricoles, alors que la proportion est de quarante pour cent en France et soixante-douze en Russie. Les habitants des îles Britanniques sont serrés en grandes agglomérations. Et leur bien-être est construit avec du charbon, du fer, de l'acier et la liberté des mers »  (d'après Bowmann, The New World).
On peut, d'après Bowmann faire une classification correcte des diverses parties de l'empire britannique. Ce sont :
1·) Les six « Dominions » à gouvernement autonome : Canada, Australie, Sud-Afrique, Nouvelle-Zélande, Irlande et Terre-Neuve. Ce sont tous des États capitalistes. Et leurs intérêts ne sont pas forcément identiques à ceux de la « mère-patrie ». Sauf en Afrique du Sud, les indigènes sont en minorité. Capitalistes et salariés sont également blancs.
2·) Les « Possessions » comme les Indes, le Soudan, l'Est et l'Ouest africains, la Mésopotamie. Certaines sont appelées « Protectorats », d'autres « Dépendances », d'autres « Territoires sous mandat ». L'Angleterre y gouverne des races indigènes à différents stades de civilisation. Aux Indes, cependant, le procès d'industrialisation est allé fort loin et a permis le développement d'une classe capitaliste indépendante. C'est ce groupe qui constitue l'empire à proprement parler  5.
3·) Des « bases navales » et des « clefs stratégiques », telles que Gibraltar, Aden, Singapour et Hong-Kong. A ces parties du groupe britannique il faut ajouter, bien qu'ils ne soient pas politiquement intégrés à l'Empire, certains états indépendants, comme le Portugal et les colonies portugaises. Également l'Argentine. Quant aux Indes néerlandaises, elles sont unies à la Grande-Bretagne par la combinaison Royal-Deutsch-Shell, et leurs points de commandes stratégiques sont Singapour et l'Australie, tous deux britanniques. De même la Norvège et le Danemark sont étroitement unis à la Grande-Bretagne par des intérêts navals, comme par leur situation géographique. La Grèce, enfin, a soutenu les intérêts britanniques en Méditerranée et a reçu, en retour, toutes sortes de traitements de faveur.
Les Dominions britanniques sont largement dispersés. Mais il est une vaste région où se trouvent concentrés les principaux intérêts britanniques : c'est l'océan Indien et la grande route qui l'unit à l'Europe.
Il y a quatre siècles, I'océan Indien était un lac portugais. Maintenant, c'est un lac britannique. Les acquisitions territoriales d'après la guerre ont formé le cercle des possessions britanniques autour de ses rives : toute la côte orientale de l'Afrique est maintenant britannique sauf en deux régions, dont l'une est portugaise. Ensuite viennent Aden, sentinelle à la porte de la mer Rouge, puis l'Arabie, le golfe Persique qui conduit en Mésopotamie. Ensuite, c'est l'Inde elle-même, joyau sans prix, parmi toutes les autres possessions, puis la Birmanie et les établissements des détroits, qui conduisent à Hong-Kong et en Indonésie, et enfin en Australie.
Voici donc, tout autour d'un océan, un groupe de territoires qui constituerait à lui seul un empire de premier ordre pour une puissance industrielle, étant donné sa richesse en matières premières et son pouvoir d'absorption de produits industriels. Les avantages que constitue cette concentration des intérêts britanniques sont chose évidente tant au point de vue de la sécurité navale qu'à d'autres points de vue. D'autre part, cette concentration est encouragée par la rivalité croissante de l'Amérique dans les sphères atlantique et pacifique. Dans l'océan Indien, au moins, I'Angleterre possède un monopole de fait. Cependant, il est un désavantage évident : c'est la situation de ces territoires à des milliers de milles marins de l'Angleterre, centre industriel et financier du groupe. Le seul lien entre eux est une longue route maritime, dont la maîtrise est d'importance vitale pour l'Angleterre.
Cette voie maritime passe par la Méditerranée, Suez et la mer Rouge. Après quatre siècles d'éclipse, grâce au développement technique qui permet à l'homme * de couper l'isthme de Suez, la Méditerranée vient au premier plan de la scène du monde. Et quiconque a saisi l'importance de cette route comprend aisément les grandes lignes directrices de la politique internationale de l'Angleterre. C'est cette route que menaçait le projet allemand d'un chemin de fer Berlin-Bagdad. Ce chemin de fer aurait été une route terrestre joignant le Nord-Ouest de l'Europe aux rives de l'Océan Indien. Aussi, après la [209] guerre, le « règlement » de l'Europe fût-il en partie dicté par le désir de l'Angleterre de chasser un tel projet de la sphère des possibilités politiques. (De là l'agrandissement de la Grèce et le découpage de l'Autriche et de la Turquie en multiples petits états). Tout autant que le pétrole de Perse et de Mésopotamie, c'est le désir de sauvegarder cette route qui fait l'intérêt vital de la Grande-Bretagne, dans toutes les questions du Proche-Orient. Directement ou non, les pays en bordure de cette route doivent être amenés et maintenus sous le contrôle britannique. Qui occupera Constantinople ? C'est une question d'intérêt britannique, puisque Constantinople est l'une des portes de la Méditerranée et que « la voie britannique » passe par cette mer. Et surtout, une indépendance réelle de l'Égypte est chose hors de question, car l'Égypte commande Suez, clef de la route. Et si la Grande-Bretagne permettait à quelque puissance de s'établir en Égypte, ce serait comme si les États-Unis laissaient le Japon s'établir sur une rive du canal de Panama **. Dans le monde moderne, les peuples qui aspirent à l'indépendance devraient prendre soin de ne pas vivre en des régions qui commandent les grandes routes commerciales.

III. LE MONDE APRÈS 1919

Les réalités politiques du monde d'après-guerre ne sont pas les États nationaux, mais des groupes d'États dont chacun est dominé par une grande puissance industrielle et qui comprennent chacun un plus ou moins grand nombre de colonies ou de petits États vassaux, dont certains sont indépendants « de jure » mais qui, au point de vue économique, c'est-à-dire « de facto », sont tous également dépendants de la grande puissance.
Et chacun des grands groupes cherche à se suffire à soi-même, c'est-à-dire à s'assurer la jouissance, directe ou non :
1·) De quantités suffisantes de toutes les matières premières essentielles : charbon, fer, cuivre, pétrole, caoutchouc, coton, blé, etc.;
2·) De « débouchés commerciaux et de territoires non développés » propres à l'exportation des capitaux ;
3·) Des voies maritimes et terrestres nécessaires au transport et à la répartition des matières premières et des produits.

 

 
Nous rappelant que le partage (du monde) n'est pas terminé et qu'il y a encore diverses contrées mineures, nominalement indépendantes, non encore définitivement incorporées à l'un des groupes ; nous rappelant que les limites de chacun des groupes ne sont pas toujours parfaitement nettes et qu'il y a sur leurs lisières un certain nombre de « no man's land », nous pouvons évaluer à cinq le nombre des groupes. Ce sont :
[210]
- Le groupe américain ;
- l'empire britannique ;
- le groupe extrême-oriental (Chine et Japon) ;
- le groupe russe ;
- le groupe français (avec l'Europe centrale et l'Afrique du Nord)
 
Le gouvernement réel de chacun de ces groupes d'États, la Russie exceptée, est un groupe de capitalistes 6.
 
Ce n'est pas constamment le même groupe, mais c'est à tout moment un groupe de capitalistes qui possède l'influence sur toute la machine gouvernementale, y compris les politiciens qui sont nominalement à la tête des affaires. Ainsi quand nous disons Washington ou le gouvernement des États-Unis nous désignons en réalité la Standard Oil Cy ou le groupe Pierpont Morgan, ou quelque autre partie de Wall Street qui se trouve au moment considéré suffisamment forte ou suffisamment intéressée à une gestion donnée pour dicter la politique de l'Amérique. Ainsi, quand nous parlons de sa politique étrangère, au lieu de dire la France, nous devrions dire le Comité des Forges. Quant au gouvernement britannique, il est, suivant le temps, soit la Royal-Dutch-Shell, soit les grands maîtres de forge, soit les cinq grandes banques et les financiers.

IV. LA RIVALITÉ FRANCO-ALLEMANDE
 
 
La base de la puissance de l'Allemagne était en ses grandes réserves de fer et de charbon. Or, le traité de paix céda le fer à la France, au moins pour la plus grande part. Et le besoin incessant de la politique française après la paix fut de s'assurer le contrôle du charbon indispensable au traitement du minerai de fer. Avant la guerre, les grandes mines de Lorraine se trouvaient partagées entre la France et l'Allemagne . L'Allemagne tirait de sa part lorraine, les 75 % de sa production de fer. Elles sont maintenant entièrement françaises. « La France contrôle maintenant le minerai de fer le meilleur marché qui soit en Europe ou qui soit utilisé en Europe. »
Le fait capital de la France de l'après-guerre est que le groupe capitaliste le plus puissant y est le groupe de l'industrie lourde. Ainsi que l'ont répété des écrivains sans nombre, la France d'avant la guerre était surtout une nation de petits propriétaires paysans. Elle se suffisait pratiquement à elle-même, excepté pour le charbon. Pour les Affaires étrangères, elle était surtout une nation prêteuse d'argent. Sous forme d'emprunts, elle répandait sur les gouvernements étran[211]gers comme celui du tsar, les économies de ses paysans et de sa petite bourgeoisie. Mais, la nouvelle France, comme la nouvelle Allemagne, est bâtie sur le fondement plus moderne du fer et de l'acier. La politique de la France est aujourd'hui dirigée par les maîtres du fer et de l'acier, par le Comité des Forges et les financiers qui sont derrière. Ces hommes se sont emparés des rênes du pouvoir. L'acquisition de la Lorraine, leur en donna les moyens et l'occasion fut la nécessaire reconstruction du système économique français après l'ébranlement et la dislocation de la guerre. Leur instrument est le militarisme français. Et la passion française de la « sécurité » est le sentiment sur lequel ils se fondent pour obtenir que le peuple soutienne leur principale revendication : l'affaiblissement permanent de l'Allemagne.
Le développement industriel de la France, au sens le plus moderne est une chose qui ne date que d'hier. Il a été retardé par le manque de charbon. Le développement industriel de la France dépendait de la même cause que celui de l'Allemagne. Il a commencé au même moment que ce dernier, au milieu du XlXe siècle. Comme lui, il date du début de la construction des voies ferrées. Mais alors que l'Allemagne e avait beaucoup de charbon, la France en avait peu. Et, à l'exception des gisements du Nord-Est, près de la frontière belge, le peu qu'avait la France était divisé en petites mines répandues en diverses parties du pays.
Ces conditions ne permettaient pas le développement d'une industrie étroitement groupée, basée sur l'utilisation lourde du charbon. Mais elles devaient pousser à un éparpillement des manufactures locales, jamais très grandes, surtout dans les industries où l'on n'use que de petites quantités de combustible. Et c'est ce qui arriva effectivement. La France devint le meilleur exemple de pays à industrie largement éparse, alors que l'Angleterre, l'Allemagne et l'Amérique étaient des pays à industrie hautement concentrée, groupée autour des mines de charbon. (D'après Eckel).
Dans la partie de la Lorraine qui lui fut laissée en 1871, la France possédait de larges réserves de fer. Elle extrayait le minerai en quantités toujours croissantes. Mais elle devait l'exporter, n'ayant pas de coke pour le traiter elle-même. En 1913, elle était le plus grand exportateur de minerai de fer du monde. De sorte que, pour l'industrie de base des temps modernes, elle était vis-à-vis de l'Angleterre, de l'Amérique et de l'Allemagne, comme une simple colonie une simple source de matières premières.
Mais le traité de paix de 1919 fit plus que doubler les réserves de minerai de fer de la France. Allait-elle donc continuer à être un simple exportateur de matières premières ? Ou ses capitalistes allaient-ils s'engager dans une voie plus profitable, traiter et manufacturer eux-mêmes le fer ? La réponse à cette question dépendait entièrement de la quantité de charbon que la France pourrait contrôler. Et c'est ce [212] facteur qui provoqua la montée d'une vague de pur et simple impérialisme sur le sol européen. Ce furent la saisie de territoires et l'exploitation - au moins la tentative d'exploitation - de leurs ressources sans aucune considération de la volonté de leurs habitants. Le Traité de Versailles avait donné à la France les mines de charbon de la Sarre. Mais la Sarre ne produisait que 15 % du coke qu'employait l'Allemagne pour traiter les minerais de Lorraine. C'est de la Ruhr que venait le gros de ce coke, environ les deux tiers. Et voici la considération vitale qui poussait les maîtres des forges français à saisir ce territoire. C'est qu'il faut plusieurs tonnes de charbon pour traiter une seule tonne de minerai. Il est donc plus économique d'amener le fer au contact du charbon que le charbon au contact du fer. Ainsi d une part, le fer de Lorraine était presque sans utilité en dehors du coke de la Ruhr. les deux régions sont reliées par des moyens de transport nombreux et bon marché, par voie et par canal. La frontière politique qui les séparait était un anachronisme.
Pour envahir la Ruhr, la France donna comme excuse le désir qu'elle avait de faire pression sur l'Allemagne pour l'amener à payer ses dettes des « Réparations ». Mais l'occupation avait évidemment besoin d'une base plus permanente. D'où le projet d'une République rhénane. État tampon « indépendant » qui devait comprendre les régions les plus hautement industrialisées de l'Allemagne, et qui aurait été, à la vérité, aussi indépendant de la France que la République de Panama peut l'être des États-Unis d'Amérique. Maîtres du minerai de Lorraine et du coke de la Ruhr, les maîtres de Forges français devaient ainsi apparaître comme les véritables vainqueurs de la grande guerre. Mais ce plan ne put être réalisé. L'Angleterre et l'Amérique derniers alliés de la France, n'étaient pas décidés à voir une si large part des dépouilles de la victoire aller aux maîtres de l'industrie lourde française. Ils intervinrent et imposèrent à l'Allemagne un joug économique connu sous le nom de plan Dawes et de plan Young. Ces plans devaient leur assurer, tout aussi bien qu'à la France, le paiement d'un tribut, ce qui entraînait dans une certaine mesure l'encouragement de I'industrie allemande. Dès lors, la politique française fut d'exiger que l'Allemagne paie jusqu'au dernier gramme de sa « livre de chair » et de l'empêcher par mille manières de se développer librement et pleinement comme un état indépendant.
[...]
 
Poser maintenir l'Allemagne en état de faiblesse, il fallait entre autres choses l'entourer d'États hostiles et unis eux-mêmes à la France par des liens économiques et politiques aussi étroits que possible. Sur la frontière est de l'Allemagne, il y a la Pologne occupant de larges surfaces du territoire allemand d'avant-guerre. Elle devint très rapi[213]dement une sphère d'influence française. La France conclut des traités avec la Tchécoslovaquie en 1924, avec la Roumanie en 1927, et avec la Yougoslavie la même année. Elle combattit amèrement la proposition d'unir l'Autriche à l'Allemagne, et ses financiers ont, depuis lors, fait de l'Autriche un état à peu près vassal. La barrière autour de l'Allemagne est ainsi complète et une chaîne d'alliances assure la domination de la France sur la plus grande part de l'Europe centrale, de la Baltique à l'Adriatique.

Et J.-F. Horrabin ajoute ceci, qui était prophétique à l'époque :

 
 La Belgique aussi fait partie du groupe français. Par ses réserves de charbon, elle en est une part fort importante. Aussi longtemps que l'Europe consista en une demi-douzaine de puissances rivales, approximativement égales, la Belgique s'assura une sorte d'indépendance en se consacrant à la neutralité permanente. Mais, lorsque, comme aujourd'hui, le développement économique a conduit à l'hégémonie une seule puissance, un État comme la Belgique est obligé de devenir satellite de cette puissance, surtout quand elle est son plus proche voisin.

 

Dans cette suite d'une impeccable logique, les traités de Versailles, de Saint-Germain-en-Laye et de Trianon se sont inscrits comme une sorte de Land-Act dont le but était de porter l'Angleterre au sommet de sa puissance et de la consacrer dans la situation, et le rôle capital de la Thalassocratie moderne. Mais l'Histoire ignore ces petites ruses ou, s'il arrive qu'elle en connaisse, passe dédaigneusement outre. Les événements qui ont suivi la paix de 1919 et qui en ont été la conséquence, s' inscrivent, eux, dans l'Histoire de l'Angleterre s'évertuant à jouer le rôle qu'elle avait réussi a se faire attribuer et s'agrippant désespérément au sommet de sa puissance. La guerre de 1939-45 ne fut que la sublimation des premiers syndromes de son déclin. Ainsi s'expliquent les circonstances de sa déclaration et de son dérouIement, la suspension localisée et probablement provisoire des hostilités...

Un empire est en train de mourir. Le monde entier, qui a été contaminé par toutes les maladies de sa croissance, est actuellement menacé de celles de sa vieillesse.

Et c'est de ce grand et lamentable drame que les hommes de notre temps ne réussissent pas à prendre conscience.

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