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LA VIEILLE TAUPE

Organe de critique et d'orientation postmessianique

 

B.P. 98, 75224 PARIS cedex 05

Printemps 1995.                                                          N° 1

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Quand ces choses commenceront…

 

 

 

“Né en 1923, René Girard vit et travaille aux États-Unis depuis 1947. Il a construit ces trente dernières années une œuvre singulière, aux confins de l’analyse littéraire, de l’histoire, de la philosophie et de la théologie. Sa pensée, parfois surprenante ou controversée, connaît depuis ces dix dernières années une audience croissante, attestée notamment par les colloques et numéros spéciaux de revues qui lui sont consacrées.” C’est ainsi que Le Monde (4 octobre 1994 p. 2) présentait René Girard.

Dans Droit et histoire (La Vieille Taupe, Paris 1986) j’avais écrit huit ans plus tôt, sans obtenir, autant que je puisse en juger, la moindre attention de mes lecteurs :

“Quatre livres permettent de cerner l’ensemble des problèmes anthropologiques soulevés par l’affaire Faurisson.

GERBER, Alain : Une Rumeur d’éléphant, Paris, Robert Laffont, 1984, 465 p.

GIRARD, René : La Route antique des hommes pervers, Paris, Grasset 1985, 249 p.

DISPAUX Gilbert : La Logique et le quotidien. Une Analyse des mécanismes d’argumentation, Paris, Éditions de minuit, 1984, 189 p. (notamment les pages 65 à 82).

HERGÉ : Tintin en Amérique, Tournai, Casterman, 1947, 62 p.

 

Nous reviendrons, dans de prochains numéros, sur la pensée et sur les thèses de René Girard, et nous discuterons certaines de ses analyses. Mais nous voudrions éviter d’y rechercher ce que nous pourrions y trouver d’erroné pour rejeter ce que cette pensée peut avoir de juste. Car cette pensée fait l’objet de résistances et de dénégations surprenantes, et cette pensée dérange profondément la Vieille Taupe et nous oblige à remettre en questions certains des postulats que nous croyons les mieux assurés, et certaines des perspectives auxquelles nous sommes le plus viscéralement attachés.

Pour certains, il suffit que René Girard soit chrétien et inscrive explicitement sa pensée dans la perspective chrétienne, pour refuser, d’un haussement d’épaule, de s’y intéresser. Pour d’autres, son manifeste préjugé judéophile suffit à le rendre suspect. Il n’en reste pas moins que René Girard est le seul, dans le désert de la pensée contemporaine, à percevoir certaines réalités sociales et certains mécanismes humains dont nous avons expérimenté la réalité en acte. Cette pensée nous confronte à de vrais problèmes.

C’est ce dont nous voudrions persuader le lecteur par ces quelques citations, avant d’entreprendre une discussion qui prendra du temps.

 

Pierre Guillaume

 

 

René Girard

est professeur de littérature à Stanford University, USA.

 

Il a publié :

Mensonge romantique et vérité romanesque, Grasset, 1961

Dostoïevski : Du double à l’unité, Plon, 1963

La Violence et le sacré, Grasset, 1972

Critique dans un souterrain, L’Age d’Homme, 1976

Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, 1978

To Double Business Bound, Johns Hopkins, 1978, Athlone, 1988

Le Bouc émissaire, Grasset, 1992

La Route antique des hommes pervers, Grasset, 1985

Shakespeare : Les feux de l’envie, Grasset, 1990


Extraits de Quand ces choses commenceront… (entretien avec Michel Tréguer, Paris, Arléa, 1994).

 

… Je n’hésite pas à contredire le texte, de même que nous contredisons les chasseurs de sorcières lorsqu’ils nous assurent que leurs victimes sont coupables. Il faut faire sauter le mythe au sens ou nous faisons sauter les procès de sorcières. Il faut montrer que, derrière le mythe, il  n’y a ni de l’imaginaire pur, ni de l’événement pur mais un compte rendu faussé par l’efficacité même du mécanisme victimaire, mécanisme qu’il nous raconte en toute sincérité mais qui est forcément transfiguré par ses conteurs qui sont les persécuteurs. (page 42)

[…]

Mais il est vrai aussi que, dans bien des cas, ce sont des caricatures qui se mettent en place, des exploitations détournées et pathologiques de l’obsession victimaire. Désormais, on ne persécute plus qu’au nom des victimes ! (page 63)

[…]

A l’extrême, la toute-puissance de la victime devient telle dans notre univers qu’elle est peut-être en train de glisser vers un nouveau totalitarisme. (page 64)

[…]

Mais, bon, on ne va pas tout de même ouvrir des camps ou des goulags au nom du «politically correct»?…

 

Eh!…Il y a des manières plus astucieuses que le goulag de se débarrasser des gens. On va peut-être voir ça…

Reviens toujours le temps des procès, fussent-ils d’intention, et des chasses aux sorcières…

Pourquoi l’aveu des victimes, dans toutes les chasses aux sorcières, dans les procès staliniens par exemple, est-il si important ? parce qu’il refait l’unanimité. Lorsqu’il y a transcendance sociale véritable, comme dans une monarchie de droit divin ou dans une démocratie consensuelle fondée sur des principes universels, l’unité de la société n’est pas périodiquement mise en cause par le décès de son représentant. “Le roi est mort, vive le roi !” Mais dans un univers où la vérité découle toujours d’une unanimité menacée, si l’unité se fissure, il faut à chaque fois la refaire sur le dos des victimes. C’est ce qui fait le caractère tragique de ces systèmes.

 

Mais qu’est-ce qui convainc la victime elle-même de  s’avouer coupable, à l’inverse de Job ?

 

La pression mimétique ! Les sorcières avouent toujours, les accusés politiques aussi, par l’effet de cette clôture de la représentation dont nous parlions. Les êtres humains vivent à l’intérieur de certaines formes sociales. Lorsqu’ils voient que tout le monde est contre eux, où puiseraient-ils la force de ne pas avouer, sur quoi se fonderait leur refus ? Les sorcières sont les doubles de leurs juges, elles partagent leurs croyances dans leur propre culpabilité.

 

Vous pensez par exemple que dans un procès stalinien, l’accusé finissait par penser qu’il pouvait bien mourir si ça réconciliait la société sur sa vie ?

 

Pas toujours, mais ça a du arriver… Et puis, il y a ce prestige immense de la violence… N’est-il pas vrai que le prestige du stalinisme a décru (notamment chez les intellectuels occidentaux !) à partir du moment où son degré de violence a baissé, où il a commencé à faire un peu d’autocritique ?…

 

Alors où est la limite entre la juste dénonciation des persécuteurs et l’exagération dérisoire de ce phénomène ?

 

On ne peut pas faire de règles, on ne peut pas donner de recettes. C’est la différence entre ce qui vient de l’amour véritable et le pur ressentiment mimétique. Il ne faut jamais oublier que les persécuteurs, dans les systèmes stables, ne se savent pas persécuteurs; ils ne se reconnaissent pas dans le portrait que leurs victimes donnent d’eux lorsqu’elles commencent à se plaindre.[…] Quand la vérité est dite et redite, une fois qu’elle se trouve dans le domaine public, elle finit toujours par gagner du terrain. Beaucoup plus vite qu’il ne semblait possible, un consensus se fait sur des positions qui, peu d’années auparavant, paraissaient encore révolutionnaires, complètement inadmissible aux conservateurs.

Il y a beaucoup d’abus dans ce qui se passe dans nos sociétés depuis un quart de siècle, mais il y a aussi beaucoup de justice en marche. Il est très difficile de maintenir ces deux vérités ensemble sous le regard et de faire à chacune la part qui lui revient. Les hommes sont ainsi faits, malheureusement, que la correction d’une injustice ne va jamais sans risque de chute dans l’excès inverse. C’est le mimétisme des groupes qui veut cela. Les sociétés modernes ressemblent à d’énormes masses semi-liquides toujours en mouvement. Pour modifier leur direction le moins du monde, il faut des efforts inouïs et une chance extraordinaire. Dès qu’on réussit, l’avalanche mimétique menace de tout emporter. A notre époque le mimétisme est renforcé par la communication instantanée et le sensationnalisme des médiats. D’où l’importance du politique, et presque toujours sa prodigieuse poltronnerie, sa tendance à nager dans le sens du courant, comme Pilate, par soucis électoral, par impuissance à penser seul. Il ne faut surtout pas se figer dans des positions a priori «révolutionnaires» ou «traditionnelles». Vous voyez à quel point je suis modéré… On voit en moi un frénétique, parce que je ne me fais pas d’illusions à la Rousseau sur la bonté naturelle de l’homme, mais rien n’enseigne la modération comme la théorie du péché originel, qui est toujours l’inverse de ce que disent ses critiques. La croyance en la bonté naturelle de l’homme, parce qu’elle est toujours déçue dans la réalité, aboutit toujours à des chasses au bouc émissaire. Sur ce point, d’ailleurs, l’histoire de Rousseau lui-même et son aboutissement paranoïaque sont tout à fait exemplaires. (p. 66 à 69).

[…]

A mon avis, il n’y a de nouveauté qu’au sein de la tradition. Vous ne pouvez subvertir la tradition que de l’intérieur. A partir du moment où vous êtes extérieur à tout, vous êtes dans le néant et vous y restez ! Je crois qu’aujourd’hui on en est là… Plus on condamne l’imitation, plus on se voue à elle sous un déguisement quelconque. Jamais les modes n’ont été plus contraignantes qu’aujourd’hui. La vie intellectuelle n’est plus qu’une série d’engouements frénétiques, jusqu’au moment où le ressort se casse. (p. 73)

[…]

 


après darwin…

 

Que pensez-vous des  «créationnistes», qui prennent la Bible à la lettre ?

 

Il ont tort, bien sur, mais je ne veux pas dire du mal d’eux… parce qu’ils sont aujourd’hui les boucs émissaires de la culture américaine. Les médiats déforment tout ce qu’ils disent et les traitent comme les derniers des derniers.

 

Mais s’ils ont tort ? Vous parlez de boucs émissaires, mais, que je sache, on ne les mets pas à mort, les créationnistes ?

On les met au ban de la société. On dit que les Américains ne peuvent pas résister aux pressions sociales, et c’est généralement vrai. Voyez l’université, ce vaste troupeau d’individualistes moutonniers; il se croit persécuté, alors qu’ils ne le sont pas. Les créationnistes le sont. Ils résistent à la pression sociale. Chapeau !

 

Mais s’ils ont tort, absolument ? Pour quelqu’un qui a le culte de la vérité, quel qu’en soit le coût, je vous trouve soudain bien indulgent !

 

Et la liberté religieuse, qu’en faites-vous ? En Amérique comme ailleurs, le fondamentalisme résulte de la rupture d’un compromis séculaire entre le religieux et l’humanisme antireligieux. Cette rupture, c’est l’humanisme antireligieux qui en est responsable. Il épouse des doctrines qui commencent par l’avortement, qui se poursuivent par les manipulations génétiques et qui aboutiront demain sans doute à des formes d’euthanasie parfaitement huilées. En quelques décennies tout au plus on aura transformé l’homme en une répugnante petite machine à jouir libérée à jamais de la douleur et même de la mort, c’est à dire tout ce qui encourage chez les hommes, paradoxalement, les aspirations à quoi que ce soit de noblement humain, et pas seulement à la transcendance religieuse.

 

Il n’y a rien de pire que d’essayer de conjurer des périls réels par des croyances fausses ?

 

L’homme n’a jamais fait que ça.

 

Ce n’est pas une raison pour continuer !

 

Les fondamentalistes défendent souvent des thèses que je déplore, mais un reste de santé spirituelle leur fait pressentir l’horrible camp de concentration bien ouaté et duveteux que les bureaucraties bienveillantes nous préparent, et leur révolte me parait plus respectable que notre somnolence. A une époque où tout le monde se gargarise de dissidence et de marginalité, tout en faisant preuve d’une docilité mimétique ahurissante, les fondamentalistes sont d’authentiques dissidents. J’ai refusé récemment de participer à une enquête prétendûment scientifique qui les traite comme des cobayes, sans que les enquêteurs s’interrogent jamais sur le rôle de leur propre idéologie universitaire dans l’engendrement d’un phénomène qu’ils croient étudier objectivement, dans le détachement le plus complet. (p. 164 à 166)



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