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Printemps 1995. N° 1
Le Passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXe siècle. Paris, Robert Laffont 1995, 580 p.
Nul doute que ce livre ne constitue, pour les années à venir, la référence obligatoire de la pensée respectable concernant l’expérience bolchevique et ses suites, d’une part et sa relation avec “l’idée” communiste, d’autre part. Ces sujets nous ont intéressés et nous intéressent encore. Nous aurons donc à revenir sur ce sujet dans les prochains numéros de La Vieille Taupe, d’autant plus que ce livre constitue une tentative de recomposition de l’idéologie dominante, l’idéologie de la classe dominante, et qu’il est une tentative sérieuse. De ce fait, il contient beaucoup de “vérités” et l’admission de beaucoup d’évidences qui se trouvaient, naguère encore, dispersées dans les œuvres d’honnêtes auteurs, situés dans l’ensemble de l’éventail politique, de l’extrême droite à l’ultra-gauche, en tout cas marginaux, et qui le resteront, car Monsieur François Furet se garde bien de citer ceux qui le gênent, et en particulier ceux qui avaient dénoncé l’expérience bolchevique au nom de l’idée communiste.
La classe dominante, et la pensée à son service, se doit d’être en prise sur la réalité et d’en rendre compte. Elle ne peut durablement se nourrir de chimères ou de galimatias idéologique, mais elle se doit de dominer, c’est à dire de nier et laminer les traditions qui la dérangent. De ce point de vue, le livre de François Furet est un chef d’œuvre. Mais même quand il donne l’impression d’enfoncer des portes ouvertes, “chacun sait que la vérité n’est telle qu’à partir du moment où les grands prêtres autoproclamés de l’intelligentsia ont fini par la découvrir”, (Le Français 27 et 28 janvier 1995 p.10) et l’on doit se réjouir de voir le terrain du débat déblayé des scories faisandées qui l’encombraient.
Mais avant d’aborder l’étude et la critique de ce livre, remarquons que François Furet nous dit, lorsqu’il parle de “l’illusion communiste”, qu’il parle en connaisseur. Il fut lui-même, nous dit-il lors de l’émission de Bernard Pivot, “comme nombre d’autres universitaires de sa génération, séduit par le messianisme communiste”. Il était, en donne-t-il comme preuve, membre actif du Parti “Communiste” “Français”, avec lequel il rompit au moment de Budapest. Fort bien. Mais le P “C” “F” est certainement le dernier endroit où l’on pouvait s’attendre à trouver la plus petite trace d’illusion communiste, fût-elle messianique, et où l’on puisse partager la moindre passion communiste. Que des ouvriers aient pu y trouver une certaine solidarité, une certaine communauté, une certaine culture populaire, comme à d’autres époques dans des partis fascistes, ou des organisations catholiques, avec un résultat social qui n’a jamais, nulle part, été inférieur, c’est possible. Mais ils n’y ont jamais rien trouvé qui ressembla, même de loin, à une pratique ou une perspective communiste. Ils y ont trouvé tout le contraire. A plus forte raison des universitaires ne pouvaient-ils y trouver qu’une pratique politique et idéologique intolérable et déshonorante jusque dans ses détails, et le simple fait qu’ils aient pu participer à ces pratiques plus de vingt-quatre heures, démontre que ce qu’ils venaient chercher là n’avait rien à voir avec une perspective communiste. En dehors même des raisons théoriques générales, liées à la connaissance (il ne faut pas trop demander à des universitaires) le P “C” était une institution concrète, composée d’hommes réels engagés dans des comportements globaux. Une simple réunion de cellule se déroulait d’une certaine manière, avec des participants concrets. Et supporter cela plus de cinq minutes suffit à démontrer que la critique à l’égard de la société dont on est porteur n’a rigoureusement rien à voir avec la critique communiste pour la simple raison que ce sont les tares de l’organisation sociale dominante que l’on y retrouvait, en pire.
Que l’universitaire ait entretenu des illusions, c’est certain. Que la perspective communiste soit une illusion, c’est possible. Mais l’universitaire n’a jamais participé à une illusion communiste, et sa participation au P “C” “F” en est la meilleure preuve… Lorsque René Girard écrit : “N’est-il pas vrai que le prestige du stalinisme a décru (notamment chez les intellectuels occidentaux !) à partir du moment où son degré de violence a baissé, où il a commencé à faire un peu d’autocritique ?…” il est beaucoup plus perspicace que l’universitaire “désillusionné” et il pointe du doigt sur ce que l’universitaire politically correct ne peut pas voir, et il confirme la thèse de la Vieille Taupe, qu’on vérifiera bientôt dans une autre circonstance : On sait maintenant comment l’Esprit vient aux universitaires : L’Esprit vient aux universitaires quand ils ont chaud aux fesses ! Il aura fallu l’insurrection populaire de Budapest, quelques-uns de ses congénères “communistes” pendus aux réverbères, et la mise à sac des locaux du Comité central à Paris, pour que l’universitaire commence à réfléchir… Mieux vaut tard que jamais… et rassurez-vous, on ne tuera pas tous les affreux. !
A la même émission de Bernard Pivot, consacrée à la mise sur orbite géostationnaire de la nouvelle star de la pensée, se trouvait un autre intellectuel “désillusionné”, un certain Adler, qui, nous avoua-t-il sans être autrement géné, avait adhéré lui, au Parti “Communiste”, en 1959. Il ne nous a pas indiqué à quelle date s’était produite sa propre désillusion… Mais il nous a asséné à plusieurs reprises des commentaires et professions de foi antifascistes ! On ne sait pas très bien si ce sont ses illusions passées, ou son opportune désillusion, qui le qualifient pour être devenu le spécialiste attitré des médiats pour tout ce qui concerne l’ancienne URSS, et pour distiller dans Libération des leçons de morale au peuple russe, et à tous les autres… Ce sont probablement les deux, et la parfaite soumission aux intérêts du capital, que le synchronisme de ses allégeances successives garantit. Idéologue du capitalisme bureaucratique tant que celui-ci pouvait faire illusion, il s’est converti aux bienfaits du libéralisme au moment même où la nomenklatura y découvrait la meilleure garantie de la perpétuation de ses privilèges, et jetait sa défroque idéologique aux orties, en même temps que les structures économiques surannées et surclassées. On comprend dès lors l’usage de l’antifascisme par cet idéologue de la modernisation du pouvoir et de l’état de fait actuel. L’épouvantail nazi est le dernier rempart de sa légitimité, le seul point sur lequel il aurait jamais eu raison, et l’occasion de jouer au procureur pour éviter le banc des accusés. Et au fur et à mesure que le capitalisme bureaucratique dévoile sa réalité abominable, il devient absolument nécessaire que le nazisme ait été plus abominable encore. C’est pourquoi l’abomination spectaculaire du nazisme ne cesse de croître depuis quelques années.
On aurait pu penser que ce désillusionné, précisément parce qu’il aurait fait l’expérience personnelle de la force des illusions et de l’entraînement collectif dans l’histoire, et ressenti intimement et douloureusement sa relative [ir]-responsabilité quant aux monstruosités commises au nom de l’idéologie à laquelle il adhérait, serait au minimum capable de comprendre qu’il y ait pu avoir dans le camp d’en face des illusionés aussi [peu] coupables que lui-même. C’est tout le contraire qui se passe, et cela suffit à prouver que ces belles âmes sont de mauvaise foi.
Quant à François Furet, qu’il soit désillusionné du stalinisme, soit ! Qu’il réfléchisse sur sa mésaventure… nous ne pourrions que nous en réjouir. Qu’il pense que l’idée même du communisme soit une illusion, nous ne demanderions pas mieux que d’en discuter avec lui, même si, contrairement à ce qu’il prétend, ce n’est pas cette idée-là qu’il a partagée, parce que les communistes ont tout intérêt à confronter leurs idées avec ceux qui ne les partagent pas. Mais sur ce plan Vilfredo Pareto ou Gustave Lebon ou René Girard, nous paraissent des interlocuteurs plus honnêtes, bien qu’ils soient beaucoup plus virulents contre l’idée communiste. Mais justement, les problèmes qu’ils soulèvent sont réels alors que les “repentis” ne nous proposent que les linéaments de leur adaptation au pouvoir actuellement dominant.
Prenons donc acte des impressionnantes révisions de la bonne conscience de gauche à laquelle se livre François Furet, d’autant plus qu’à bien des endroits, l’universitaire sait jusqu’où il ne doit pas aller trop loin pour rester politically correct, mais donne l’impression que lui-même n’est pas dupe de sa propre prudence.
Considérons maintenant le document ci-contre. Il s’agit de la reproduction de la première page. d’une “Invitation” qui en comporte quatre. Quels enseignements tirer de ce document ?
Premièrement que la Vieille Taupe disposait d’une telle invitation. Deuxièmement, page 2, on apprenait qu’une allocution de M. François Furet, intitulée “La Paix, une nécessité historique” clôturait la séance inaugurale, et qu’il présidait en outre deux tables rondes consacrées, l’une à “État des juifs ou État des citoyens”, l’autre à “Nations arabes ou oumma islamique ?” et était chargé d’en présenter la conclusion.
Ce colloque était organisé par Radio Shalom et son président, Albert Mallet, qui ne cachent qu’à ceux qui ne veulent pas entendre, que la paix dont il s’agit est la Pax Israëliana, et que cette Pax Israëliana doit s’étendre au monde entier. L’organisation et le déroulement des différentes commissions et tables rondes du colloque montraient que les palestiniens y étaient invités pour faire de la figuration et baiser les pieds du vainqueur, et pour que leur présence rende manifeste la gloire d’Israël. Il ne s’agit, dans ce genre de colloque, que d’assurer la couverture idéologique du nouvel ordre mondial. Jamais “paix” ne fut plus [ici est reproduit un document] clairement la continuation de la guerre par d’autres moyens.
Mais surtout, jamais paix ne fut plus illusoire. L’intitulé du colloque est en lui-même intéressant. Quel avenir peut-il bien y avoir après la Paix ? Sinon la guerre ? Et dans cette paix, comme dans cette guerre, le naguère désillusioné a choisi l’illusion la plus forte, l’illusion du plus fort. Le fait que cette illusion soit aussi la manifestation du triomphe d’une synthèse de l’idée “Volkish”, vaincue dans son incarnation allemande, et du “messianisme judaïque”, dans sa version profane, vaincu dans son incarnation bolchevique, le tout appuyé sur la raison du plus fort, incline à penser que l’universitaire repenti a moins changé qu’il ne le croit lui-même !
LA VIEILLE TAUPE