AAARGH
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Maintenant, pour ce qui est du reproche de mordre, je répondrai que toujours liberté fut donnée aux gens d'esprit de railler impunément la vie des hommes en général, pourvu que cette licence n'aille pas à la rage. J'en admire d'autant la délicatesse des oreilles de ce temps, qui ne supportent plus que titres solennels. On voit même des gens, dévots, mais dévots tellement à rebours qu'ils supportent mieux les plus gros blasphèmes contre le Christ, que la plus légère plaisanterie sur le Pape ou le Prince, surtout s'il y va de leur pain. Mais celui qui attaque les moeurs des hommes sans jamais atteindre nommément personne, dis-moi a-t-il l'air de mordre ou d'enseigner et d'avertir? Lettre d'Erasme à Thomas More 9 juin 1508, Introduction à Eloge de la folie. |
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J'ai été dénoncé et puis on m'a arrêté C'est la police française qui m'a arrêté elle m'a amené à la prison à Clermont-Ferrand. J'ai été à Toulouse au camp de Saint-Sulpice-la-Pointe et à Buchenwald. Et voilà. --Vous savez qui vous a donné? Si je le savais, je ne vous le dirais pas. Je l'ai appris par-derrière, en revenant de déportation. D'autres le savent aussi. Mais je ne vous dirai pas qui c'est; je le garde pour moi tout seul. -- Vous n'avez jamais cherché à vous venger? Non. A quoi bon? Si je m'étais vengé, j'aurais été de la même race qu'eux et je n'étais pas de la même race. Interview de Louis Grave, agriculteur, reproduite dans le film: Le Chagrin et la Pitié |
A la suite de la lecture des lettres que j'ai reçues et des questions qui m'ont été posées après ma déposition en faveur de Faurisson devant la dix-septième chambre correctionnelle de Paris, il me semble nécessaire de procéder à certaines clarifications tant la rumeur et les ragots ont brouillé non seulement mes propres paroles, mais, et surtout, les données du problème moral posé par la mise en accusation d'un travail de recherche, quels qu'en soient le contenu et le résultat.
Il ne faut pas entendre cette mise au point comme une justification, ce ne sera pas même un pamphlet, plutôt un bref essai grâce auquel j'espère clarifier les raisons, à la fois théoriques et personnelles, qui décidèrent de mon action. Il doit être encore entendu que je ne réponds point aux injures les plus ordurières qui me furent adressées; de tels propos, énoncés par de prétendus intellectuels, ne méritent pas même une seconde d'attention. Si j'avais à répondre, ce serait d'abord à mes parents et à quelques-uns parmi mes amis qui furent un temps troublés par ma déposition car ils n'en lurent que des comptes rendus tronqués par les media; par la suite, ils surent m'écouter avec tolérance et attention, malgré des interprétations divergentes qui, néanmoins, n'entamèrent en rien l'estime, voire l'amitié ou l'amour réciproque, que nous nous portons.
En un temps où les passions aveugles de l'intolérance emportent et balaient les propositions de la raison, où le savoir-spectacle des media tient lieu d'interrogation fondamentale, où les clercs préfèrent le star-system au modeste succès des travaux sérieux, j'ai pris la décision -- une fois n'est pas coutume -- de livrer au public des arguments que j'avais, jusqu'alors, réservés aux débats de ma vie privée. Voici bientôt un an, j'avais écrit au journal Le Monde pour faire part de mon étonnement sur la manière dont il traitait l'affaire Faurisson; il me semblait, en effet, que les comptes rendus et les articles de ce journal étaient empreints d'une partialité dommageable à la compréhension de la déportation et du massacre des juifs pendant la Seconde guerre mondiale. De plus, cette partialité n'affectait pas uniquement l'interprétation des faits, elle touchait aussi les positions de certains défenseurs de Robert Faurisson, en particulier Noam Chomsky et Serge Thion. A ma grande surprise, il me fut répondu que le débat était clos, qu'il n'était plus possible de contester aucun des résultats établis pas l'historiographie officielle, hormis quelques points d'intérêt mineur, que tout doute mettant en cause le credo établi par les associations patentées de l'establishment juif était tout simplement antisémite.
Par ailleurs, il se trouve que mon métier d'ethnologue m'a conduit à travailler en Europe de l'Est où j'avais été habitué à fréquenter ces discours totalitaires qui ressemblent à ceux de la croyance: là-bas, nul n'a le droit de douter de la doctrine officielle interprétant la société et l'histoire; au contraire, le devoir des intellectuels consiste à le justifier selon les fluctuations des aléas politiques contemporains, ou les obsessions des chefs d'Etat. Or, jusqu'à présent, je pensais que seules les orthodoxies totalitaires étaient capables d'imposer l'énoncé de semblables propositions -- qui sanctionnent la fin de toute pensée critique -- que les intellectuels occidentaux ne se font pas faute de dénoncer quotidiennement. Aussi fus-je surpris de constater leur silence en face de semblables opinions proférées dans leur propre pays. Pourquoi cette attitude contradictoire parmi les chantres des droits de l'homme? Pourquoi traitent-ils du problème juif et de l'affaire Faurisson selon des procédures et des méthodes qu'ils dénoncent lorsqu'elles s'appliquent aux interprétations staliniennes de l'histoire? Y aurait-il deux poids et deux mesures de la critique selon qu'il s'agit des Juifs et des "goyim", des régimes staliniens et de l'Etat d'Israel? Or cette contradiction n'est point nouvelle; depuis quelques années, j'avais remarqué les tendances hagiographiques de l'historiographie sioniste ou judéo-centrique -- l'expression est de Maxime Rodinson. Toute interprétation de l'histoire de la Seconde guerre mondiale se doit de satisfaire le discours de l'Etat hébreu, sans quoi elle subit les foudres de ses idéologues ou de ses leaders politiques.
Mais cette intolérance quasi étatique ne se cantonnait point aux seuls débats entre intellectuels, elle visait encore un plus large public en développant une bien plus vaste offensive en direction des media, de manière à imposer son point de vue; on vit alors s'épanouir le grand spectacle de la consommation massive de l'horreur avec le film Holocauste et la publication de livres "génocidaires" précédés de puissantes campagnes de publicité. On tendait à imposer une version de l'histoire de la guerre mondiale au moyen de procédures semblables à celles que le western inventa pour justifier la version yankee de la conquête de l'Ouest. Vérités et mensonges s'y côtoyaient dans la plus grossière simplification afin de convaincre les juifs qu'ils avaient subi l'injustice la plus exceptionnelle de toute l'histoire de l'humanité, et les "goyim" qu'ils avaient une dette éternelle envers eux, dette dont ils ne pouvaient s'acquitter qu'en soutenant sans défaut la politique israélienne! Puis, de nombreux intellectuels juifs envahirent les écrans et les ondes pour nous conter tel ou tel aspect de la déportation, réduisant toujours la guerre au seul problème juif. Or, pour ceux qui s'intéressent quelque peu à cette période de l'histoire européenne et à ses prolongements contemporains, il s'agit d'une simplification trop facile, d'une quasi-imposture. Malheureusement, la Seconde guerre mondiale représente un ensemble d'événements bien plus complexes que sa présentation hagiographique par l'historiographie sioniste, la déportation et le massacre quasi général des populations qui s'y trouvèrent engagées ne peuvent être réduits au seul antisémitisme des nazis et du peuple allemand, quand bien même ceux-ci eussent porté la principale responsabilité du conflit. Un phénomène tel que la guerre moderne où s'enchevêtrent les intérêts économiques et stratégiques des Etats, avec des conflits idéologiques qui dépassent leurs frontières, exige des explications complexes; ici, les simplifications ne sont que mensonges ou vulgaires instruments de propagande.
A ces considérations d'ordre général, j'ajouterai le malaise que j'éprouvais devant le déploiement d'un nouveau "traditionalisme" juif qui, en France, représente le pendant judaique d'un certain régionalisme archaisant et quelque peu réactionnaire dans les valeurs qu'il prétend promouvoir. Le retour en force de la croyance, de l'irrationnel, de pratiques archaiques, tant alimentaires que vestimentaires, me semble suspect à l'heure où les hommes devraient se pencher sur des problèmes autrement urgents, tels la faim, les déséquilibres de la croissance économique entre pays riches et pauvres, ou la nouvelle guerre que certains pouvoirs prétendent inévitable. Cette fuite dans l'irrationnel n'est pas seulement une sorte de démission devant les réalités contemporaines, elle satisfait de puissants intérêts internationaux qui en usent et en abusent pour leur plus grand profit. Dans le gigantesque combat des super-puissances, il me paraît périlleux pour les juifs, aussi bien ceux d'Israel que ceux de la diaspora, de se lier pieds et poings aux intérêts du capital américain. En renforçant les tendances séparatistes et surtout la double appartenance de la diaspora, le sionisme contemporain semble vouloir créer les conditions d'un nouvel antisémitisme qui répondrait à ses aspirations les plus profondes et parfois les plus inconscientes: peupler Israel de toutes les diasporas.
Toutes ces questions se bousculaient en moi depuis quelques années sans que j'en puisse parfois démêler clairement l'écheveau. J'en parlais fréquemment à mes proches, leur faisant part du malaise que j'éprouvais lorsque la déportation et le massacre des juifs servaient à justifier les pires agressions d'Israel envers le peuple palestinien. C'est à ce moment de mes interrogations qu'intervint, voici plus d'un an, l'affaire Faurisson à laquelle se trouvait mêlé mon ami S. Thion. Confronté aux interprétations partiales des media, aux ragots qui envahissaient notre milieu professionnel, je me suis attaché à la lecture des textes de Faurisson et de ses contradicteurs; j'ai encore profité de ces débats pour relire les ouvrages de Bernard Lazare (aujourd'hui introuvables) ou ceux de Hannah Arendt qui, quelques années auparavant, avaient provoqué l'ire de l'establishment juif. Rassemblant enfin des informations que j'avais recueillies lors de mes voyages en Roumanie et en Hongrie, je me suis aperçu en dépit de mes réserves à son égard que les accusations portées contre Faurisson participaient plus d'une opération idéologico-politique d'envergure, que d'une controverse intellectuelle. Je découvrais que nos sociétés occidentales, réputées libérales, pouvaient parfois agir de manière identique à celles réputées totalitaires, lorsque les fondements idéologiques de leurs valeurs se trouvaient contestés, et leur prétendue démocratie placée en contradiction avec leurs intérêts économiques et stratégiques.
Puis-je aujourd'hui me définir en toute sincérité comme juif? Question délicate puisqu'elle soulève le problème complexe de l'intégration du fils d'émigré dans la communauté nationale où ses parents ont choisi, voici plus de cinquante ans, d'installer leurs pénates. Cependant une analyse plus ou moins objective de ma tradition culturelle et sociale m'oblige à répondre négativement à cette interrogation. A l'avocat de la défense qui la posait, je répondis: "Pour les antisémites et les racistes, je suis juif, pour les autres hommes je suis simplement un homme qui appartient à la culture française." Cette affirmation me valut non seulement la haine de spectateurs xénophobes mais encore celle de certains de mes amis parmi les plus tolérants qui éprouvèrent d'abord le sentiment d'une trahison de ma part. En quelques secondes, j'étais devenu un renégat qui abandonnait les siens au moment du "danger"! Mais a-t-on le droit de m'associer à une identité qui ne s'attache pas à mon expérience et qui, de ce fait, est tout à fait ou presque extérieure à ma conscience? A qui appartiens-je et doit-on nécessairement appartenir à quelque chose ou à quelqu'un? La faculté de penser et, par là même, de juger, ne peut s'exprimer que hors des idées reçues et des contraintes idéologiques véhiculées par toute identification a priori. Ou bien l'intellectuel ne doit-il être que le défenseur passionné et le serviteur des desseins politiques des associations qui prétendent représenter son identité ethnique ou religieuse?
Autant de questions qui méritent réflexion pour qui veut comprendre et non créer des croyances en assénant des vérités révélées. Pour ce qui concerne les communautés juives: à laquelle dois-je présentement lier mon sort, mes pensées, mon allégeance? Qu'ai-je de commun avec le C.R.I.F. ou le Consistoire juif de Paris ou d'ailleurs? Athée, mes intérêts n'ont rien de commun avec ceux de ces associations. Partagerais-je le même idéal que les dirigeants de la banque américaine Salomon Brothers qui profite de l'impérialisme au même titre que des banques dirigées par des "goyim"? Devrais-je me sentir solidaire de la politique nationaliste et raciste de M. Begin? Eprouverais-je une émotion différente devant les hassides d'Anvers ou d'ailleurs que face à toute autre culture archaique? Devrais-je ressentir une fraternité de "sang" avec les membres du Bétar ou ceux de l'O.J.D.? Certains me disent que oui, en vertu de mon ancestralité et de l'impérative solidarité qui me lie éternellement avec ceux qui disparurent dans l'univers concentrationnaire. Mais existe-t-il une contradiction essentielle entre le respect dû aux victimes et le refus de s'identifier à leur culture et à leur religion? Seule une théorie raciste de la société peut l'affirmer. Quant à moi je m'y refuse, ma compassion s'étend également à toutes les victimes des meurtres collectifs quelles que soient leurs races, leurs religions ou leurs opinions politiques.
Nul ne peut prétendre traiter différemment les sacrifiés de l'intolérance moderne, du nazisme, du totalitarisme stalinien, de l'impérialisme triomphant, sous peine d'instaurer des différences qui portent déjà les prolégomènes de meurtres à venir. Si l'on admet, avec la pensée politique moderne, l'idée d'une égalité de droit des hommes, un corollaire s'impose nécessairement: l'égalité de leurs souffrances provoquée par certains développements politiques de cette même pensée. Or affirmer, comme le font les théoriciens sionistes, que le traitement des juifs ressortit à un traitement particulier revient à extraire les juifs de l'histoire; en ce cas, pourquoi s'étonnent-ils, ou semblent-ils s'étonner, des souffrances exceptionnelles subies par les juifs? Malheureusement, il suffit de simples comparaisons étendues à l'échelle de notre planète pour constater la triste banalité de leur sort. On serait tenté de trouver quelque réconfort dans le destin de l'humanité s'il suffisait de résoudre le problème juif pour résoudre celui de l'intolérance. Faut-il le déplorer? Ils ne furent pas les seuls à payer de leur vie la folie des hommes mus par des idéologies xénophobes; et les plaines d'Europe orientale, au-delà des frontières nationales, ne forment qu'un seul et immense cimetière dont les terres limoneuses se nourrissent du sang de toutes les ethnies et de toutes les religions des hommes qui les habitent.
Entendons-nous bien, je n'ai jamais renié mon ancestralité ni ses souffrances, au contraire, c'est en partie grâce à elle que je découvris, voici déjà trente ans, le hideux discours du racisme et son enchaînement de violences. C'est en raison même de l'intolérance qu'elle supporta que j'ai consacré une partie de mon énergie à comprendre l'origine de l'intolérable, découvrant, par là même, son extension à d'autres peuples et, au-delà, sa dimension idéologique englobant toute l'Europe, véritable Zeitgeist de la modernité nationale. C'est, enfin, grâce à cette mémoire et à l'analyse qui l'anime que j'ai combattu la politique française en Algérie, la politique américaine en Asie du Sud-Est, la colonisation israélienne en Palestine avec autant de conviction que les exactions soviétiques à l'égard de certains peuples de l'Union. Cependant, toute douloureuse qu'elle fût, mon ancestralité ne me donne aucune supériorité sur autrui, aucun droit d'opprimer au nom d'une injustice à réparer. De cette ancestralité, je ne tire ni gloire, ni honte; elle fut, je l'accepte, je l'assume mais ne la revendique point pour déterminer mon appartenance sociale, politique ou morale. A moins que les sionistes ne me l'imposent, donnant ainsi raison a posteriori aux fascistes dans leur négation de toutes déterminations libres de la personne. Mais c'est là une démarche commune à toutes les théories nationalistes que de traiter de renégats les individus qui refusent de s'identifier à leurs idéologies xénophobes. Si l'on admet l'égalité théorique entre les hommes, celle-ci ne peut être conciliée avec une quelconque supériorité préalable due à l'origine ethnique, à la langue, à la religion (fût-elle la première révélation monothéiste) ou aux coutumes: par essence, l'égalité s'oppose au privilège.
Depuis que les Etats-nations se s'ont approprié, au profit de leurs classes dirigeantes, l'identité ethnique de leurs élites, il n'est point aisé de se définir en dehors d'une ancestralité collective. Les axiomes des théories nationalistes reposent sur des principes génético-ethniques qui aliènent la personne à des déterminants quasi a-historiques indépendamment et à l'encontre de la libre volonté de chacun. Or comment accepter cette appartenance a priori sans qu'une profonde adéquation unisse la société ancestrale et la société contemporaine? Si certains se permettent de tenir un discours tout en menant, par ailleurs, des actions qui en contredisent les principes, libre à eux; encore faut-il ne pas exiger d'autrui qu'il suive les mêmes voies! Je me refuse à cette forme d'aliénation qui fait, d'une part, tenir un discours sur les valeurs morales intangibles du passé tandis que, d'autre part, les exigences de la société moderne contraignent à s'y opposer.
Cette situation n'est pas uniquement réservée aux juifs, elle envahit aujourd'hui la plupart des discours politiques qui mettent er, avant le retour aux sources, à la société paysanne d'antan, sous la forme du régionalisme ou de l'écologie. Or ma vie, mon éducation, les valeurs que m'enseignèrent mes maîtres et mes parents sont étrangères à celles qui fondaient l'originalité des communautés juives auxquelles appartenaient mes ancêtres (mes arrière-grands-parents). Il se trouve que les hasards de l'émigration ont conduit mes grands-parents à vivre en France et c'est ici que j'ai reçu une éducation "laique et républicaine" en même temps que les petits paysans gascons avec lesquels je partageais naguère mes jeux. Plus tard, après des années de lycée et d'université, je suis devenu athée et nourri d'une indéfectible tolérance envers les croyances des autres. Je dois confesser que ma mère m'y aida beaucoup, elle qui avait tant souffert en Pologne de l'antisémitisme d'un nationalisme hystérique. Je me suis marié à des compagnes que mes ancêtres définissaient comme des "shikse"[note de l'AAARGH: mot du dialecte yiddish signifiant esclave chrétienne] et mes deux filles ressemblent à tous les enfants de petits bourgeois français. D'un point de vue social, notre vie imite celle de milliers d'autres couples et, quoi que nous fassions ou pensions, nous sommes inscrits dans l'esprit de notre temps. Mes enfants connaissent leurs origines quasi internationales sans qu'elles en fassent grand cas. Ce sont les résultats du hasard et de l'amour.
Pourtant, si j'ai conscience de cette banalité, je sais aussi que ma culture française est encore marquée par d'autres influences, anglaise ou germanique. De plus, en raison de mon travail d'ethnologue, j'ai été conduit à approcher d'autres formes culturelles qui infléchirent mon expérience sociale et historique. Bref, comme de nombreux intellectuels, je prétends détenir une part de la culture universelle même s'il m'arrive parfois d'en user avec maladresse. Ainsi -- et en dépit de mon horreur pour le nationalisme pontifiant --, lorsqu'il m'arrive d'éprouver le sentiment d'une dette envers un pays, c'est vers la France que je porte ce sentiment. C'est le pays qui accueillit mes parents, c'est de lui qu'ils tirèrent leur aisance et c'est lui qui m'offrit sa culture au travers de sa langue. Mais ce sentiment de vague reconnaissance ne m'a jamais interdit de critiquer mon pays et de mettre en doute le bien-fondé de sa politique, c'est justement parce qu'il me permet de conserver mon libre arbitre que je suis fidèle au contrat qui nous lie.
Je crois devoir ajouter que mon refus de m'identifier à une quelconque tradition juive tient, d'une part, au sentiment de respect que j'éprouve envers mes ancêtres, envers leur expérience sociale, religieuse et historique, leurs coutumes, leurs langues, leurs rites, leurs croyances, et, d'autre part, au sérieux qui doit guider toute lecture historico-anthropologique. Il s'agit d'abord de reconnaître une véritable mutation dans le cours de mon histoire généalogique et d'accepter l'écart quasi infranchissable qui s'est ainsi créé, et, ensuite, de refuser les impostures épistémologiques si familières aux historiographies nationalistes qui ne cessent de lire les phénomènes de la tradition (histoire, ethnographie, philologie) en fonction d'axiomes établis par des nécessités politiques éminemment contemporaines. Voici quatre ans, j'écrivais un article où j'essayais de montrer les procédures idéologiques grâce auxquelles les intellectuels nationalistes d'Europe centrale manipulaient et manipulent le folklore paysan afin de justifier la théorie mono-ethnique de l'Etat-nation et d'en légitimer la souveraineté Aujourd'hui, les thèmes esquissés dans ce texte pourraient s'appliquer mot à mot au discours sioniste1.
S'essayer à penser l'histoire, à déchiffrer le sens d'événements passés pour eux-mêmes et en eux-mêmes, et non en user grossièrement afin de justifier, de sanctifier le présent-futur, est une activité de l'esprit qui s'oppose aussi bien à la création de mythes politiques et messianiques qu'à toute forme de racisme génético-ethnique les accompagnant. Toutefois, c'est effectivement en raison de cette activité que je suis traité de renégat ou de mégalomane (je croyais ce terme réservé aux manipulateurs de l'histoire). Pourtant, seuls les Etats ou des groupes sociaux mus par des présupposés ou régis par des lois racistes peuvent m'imposer la judéité. Dès lors, il faut convenir que ces pays et ces associations contre lesquels le sionisme lutta entretiennent avec celui-ci une communauté de pensée et de valeurs morales. Ensemble ils refusent toute procédure d'assimilation et de libre choix de la personne; en d'autres termes, ils refusent à l'homme la qualité de sujet de l'histoire pour en faire l'objet d'une volonté qui lui est toujours extérieure parce qu'elle est antérieurement déterminée par une espèce d'arche-généalogie (mythe aryen, alliance élective avec Dieu, ou révélation d'un messie rédempteur).
Ces principes servirent et servent toujours d'arguments théoriques et pratiques aux nationalismes ethniques des XIX' et XX' siècles, pour légitimer leurs conquêtes territoriales, leurs exactions politiques et les massacres qui les accompagnent; ils affirment, par là même, leur conception "raciale" du politique et du social. Aussi, chacun se doit-il d'appartenir au groupe que lui assigne l'Etat, une élite dirigeante, une Eglise ou toute institution détenant un quelconque pouvoir de légiférer. D'aucuns devraient savoir -- mais l'auraient-ils oublié? -- vers quels errements meurtriers, vers quelle violence aveugle mènent ces idéologies. Ils avaient peut-être cru les voir anéanties sous les ruines du III' Reich, pourtant il semble que ce fut là une nouvelle illusion, un trompeur malentendu. On avait certes achevé une des formes de ce nationalisme sans pour autant éradiquer la pensée nationaliste qui poursuit aujourd'hui les peuples de sa gangrène.
A l'échelle individuelle, la perception de ces principes nationalistes contraint chacun d'affirmer avec la foi du croyant une solidarité personnelle envers tous les membres de son groupe et, en contrepartie, à manifester une hostilité, voire une haine envers les autres. Or, c'est précisément cette conception de la société que je refuse fondamentalement, car s'il paraît difficile sinon impossible d'échapper totalement à son histoire et à sa culture, en revanche chacun est libre de choisir son identification. Pourquoi devrais-je éprouver une solidarité a priori avec des individus et certaines de leurs institutions quand, par ailleurs, nous poursuivons des buts différents et opposés? Au nom d'une prétendue ancestralité commune! Je pourrais envisager cette possibilité si je vivais au sein d'une société sans Etat (tribale, clanique, villageoise). Or, l'appropriation par l'Etat-nation de ces solidarités archaiques en transforme le contenu et les effets. Elles ne marquent plus le ciment nécessaire qui unit des individus socialement peu différenciés; au contraire, elles occultent les écarts économiques, sociaux et culturels institués par la modernité politique capitaliste ou "socialiste". La solidarité ethnico-généalogique (ou génético-généalogique) pré-étatique traverse les classes sociales, les institutions, les bureaucraties de l'Etat-nation au seul profit de ceux qui manipulent l'archaisme des émotions qu'elle engendre encore pour les desseins d'une réelle modernité.
Depuis plus de quinze ans, on assiste en France (depuis plus longtemps aux U.S.A.) au développement de diverses pensées qui prônent le retour "aux sources", les "roots" du fameux feuilleton américain. Ces idées énoncent des thématiques passéistes complémentaires qui mettent en scène tel ou tel aspect de l'archaisme européen. On y rencontre pêle-mêle un régionalisme fondé sur les divisions territoriales et linguistiques de la France médiévale, un paysannisme écologique promettant une vie associative et agraire fondée sur les descriptions benoîtement idéalisées par l'hagiographie ethnographique actuelle. On découvre un "nouveau mysticisme" actualisant les formes les plus vulgaires de la croyance, cependant que de "nouveaux philosophes" -- qui ne sont ni nouveaux, ni philosophes -- resservent, avec un zeste d'actualité, les arguments usés d'un idéalisme de pacotille.
Au moment où les grands messianismes modernes ont démontré leurs pouvoirs mortels et leur faillite à résoudre les problèmes économiques et moraux du monde -- au contraire ils n'ont fait qu'aggraver l'étendue et la violence des répressions --, nombre d'intellectuels fuient la réalité contemporaine dans les rêves d'un passé illusoire qui leur sert d'écran protecteur pour "oublier" les véritables sources de la violence présente (impérialismes divers, exploitation féroce des pays les plus pauvres, torture instaurée dans la pratique quotidienne de la plupart des Etats du monde). Ce retour aux traditions plus ou moins disparues -- et, pour nombre d'entre elles, largement réinterprétées ou inventées -- parcourt aussi les communautés juives françaises. On redécouvre le "shtetel", les souffrances, et non la tolérance de la communauté hispanique, ainsi que les traditions les plus orthodoxes survivant encore parmi quelques groupes. Mais, non content de les redécouvrir, on nous les donne en exemple pour accomplir une "vraie" vie sociale et spirituelle. Pourquoi ne nous parle-t-on point de la complexité des mouvements sociaux et politiques qui parcoururent les communautés juives au point que certaines d'entre elles s'assimilèrent totalement à la culture qui les accueillait? Pourquoi masque-t-on aux descendants le rôle de la banque juive dans l'extension vers l'Europe centrale et orientale de l'impérialisme allemand du XIX' siècle? Pourquoi évite-t-on les questions posées par les violents conflits de classes qui traversaient les communautés de Vienne ou de Budapest? Il faut le dire et l'écrire, jamais des penseurs, tels Adorno, Lukacs ou H. Arendt, n'envisagèrent, pas même après la Seconde guerre mondiale, le sionisme comme la solution du problème juif et celle du racisme en général. Ils avaient une conscience trop aigue des arguments xénophobes de cette théorie nationale.
Il se trouve que j'ai eu l'occasion de visiter une des dernières communautés juives traditionnelles vivant en Europe orientale. Devant ces hommes perpétuant avec obstination leur croyance et les rites s'y attachant, j'éprouvais une émotion identique à celle qui m'étreint chaque fois que je partage ma vie professionnelle et affective avec ces paysans orthodoxes qui poursuivent leurs traditions anachroniques dans l'isolement de leurs vallées carpathiques. C'était encore le même sentiment que me procuraient les quelques jours passés avec les pêcheurs-paysans de Taaha en Polynésie. Toutes ces cultures tiennent de l'universelle humanité et chacune, selon ses modalités originales, contribue à l'expression de la totalité de l'être. Toutes méritent la même attention, le même respect, la même intelligence, et, cependant, jamais je n'y ai reconnu ma culture, c'est-à-dire une expérience sociale et historique inconsciemment partagée. Je n'ai pour elles, et pour d'autres, aucune préférence particulière, seules certaines me sont plus ou moins familières et, de ce fait, plus immédiatement accessibles. Or certains prétendent que, de par mon ancestralité et mon appartenance "logique" au judaisme, il me faut aimer ou du moins éprouver une sympathie plus intense pour les juifs que pour tout autre peuple: "Tu es juif, donc tu dois avant tout aimer les juifs au-delà ou en deçà de toutes différences sociales, politiques et religieuses." Aurait-on oublié que l'amour est une affaire individuelle ou divine? Il faut réserver ses passions amoureuses à Dieu, ses parents, ses enfants, ses compagnes ou ses amis. Ainsi j'aime des individus d'origine juive, des Arabes, des Asiatiques, des "goyim" occidentaux, selon le hasard de nos rencontres et les penchants des affinités électives. Aimant individuellement, il m'arrive aussi de hair individuellement, mais, quant à aimer collectivement les peuples, les membres d'une secte, d'une religion ou d'une ethnie, je me méfie de ce sentiment et l'écarte délibérément parce qu'il contient son complément logique, la haine collective: ensemble ils fondent le racisme. Les peuples ne sont ni à aimer ni à hair, ils sont à étudier, ou pour emprunter les mots de Spinoza: "Quand il s'agit d'autrui, ne pas se moquer, ne pas pleurer, mais comprendre." On a fréquemment énoncé cet adage: ce ne sont pas les bons sentiments qui font la bonne histoire ou la bonne anthropologie; s'en convaincre, c'est éliminer de nos procédures analytiques toute sensiblerie collective, c'est conserver à la raison son pouvoir discriminateur à l'encontre des passions.
C'est en ce sens que je trouve quelque peu suspect l'amour présent des "goyim" pour les juifs en général. Et ces derniers s'en félicitent naivement, le favorisent, parfois le manipulent en jouant de la culpabilité qui le fonde. Cet amour me semble suspect parce qu'il me remémore une récente lâcheté collective qui laissa les Juifs singulièrement solitaires et démunis devant la trahison de l'Etat français et de sa classe politique. Jean-Paul Sartre offre un bon exemple des errements auxquels conduit cet amour coupable. Grand pourfendeur du racisme et de l'antisémitisme depuis 1945, il commit ce texte simpliste et quelque peu insultant pour la tradition juive: Réflexion sur la question juive. Il s'agit non seulement d'un grimoire psychologique, mais d'une preuve irréfutable de son ignorance de la culture et de l'histoire des communautés juives européennes car le judaisme ne se limite point, tant s'en faut, à l'intellingentsia parisienne. Or, si j'en crois les mémoires de Mme de Beauvoir, je n'ai pas souvenir que J.-P. Sartre ait montré la moindre sollicitude, ni esquissé la moindre manifestation de protestation quand le gouvernement de son pays expulsait ses collègues juifs ou d'origine juive des cadres de l'instruction publique! frileusement assis aux côtés du poêle dans l'arrière-salle d'un café il écrivait son oeuvre tout en quémandant aux autorités d'occupation l'autorisation de faire jouer ses pièces. [Note de l'AAARGH:sur ce personnage et ses contorsions existentialisto-staliniennes à propos du révisionnisme, voir le récit de S.Thion, Une allumette sur la banquise, 1993, ch.1] Mais pouvait-on s'attendre à un autre comportement de la part de celui qui, "refusant de désespérer Billancourt", s'attachait à nous faire aimer la Russie soviétique quand ses thuriféraires voulaient nous faire croire à la culpabilité de certains médecins juifs?.. Pourquoi encore, parmi les chantres du sionisme, rencontrons-nous tant d'anciens staliniens, ces amoureux de la religion du père Joseph? Voilà quelques exemples, certes partiels, qui montrent, cependant, à quels dangers racistes et totalitaires nous mène cet amour des peuples et des systèmes politiques.
Refuser l'amour collectif et électif n'entraîne pas, par ailleurs, au cynisme et à la distance qui laisseraient sans jugement devant les violences du pouvoir politique. Lutter contre telle ou telle forme de l'oppression n'implique pas qu'il faille vouer au peuple qui s'y soumet une haine éternelle et sans partage, car il demeure toujours une partie de ce peuple pour en contester la loi.
Comprendre une culture, un pouvoir, une société, c'est aussi saisir les contradictions qui la traversent et hors desquelles il n'est point de société humaine. Pourtant, c'est au nom de cet amour collectif et manichéen que se sont produits les plus gigantesques massacres qu'ait jamais connus l'Europe; c'est encore au nom de cet amour que les peuples se sont satisfaits de théories racistes inventées et manipulées par les intellectuels. On ne peut concilier l'égalité théorique de l'humanité avec un quelconque amour privilégiant l'une de ses parties: on ne peut affirmer cette égalité et, par ailleurs, alléguer d'une supériorité ontologique pour prétendre détenir le privilège d'une vérité révélée, qu'elle soit l'alliance privilégiée avec la parole divine ou le message libérateur d'une théorie philosophique. En postulant cette égalité théorique, je ne prétends point unifier empiriquement la diversité des manifestations culturelles de l'humanité, ni occulter les écarts économiques et politiques créés par les puissances conquérantes et plus tard les super pouvoirs. Je laisse ce fade humanisme aux péroraisons d'un parisianisme en mal d'émotion à bon marché: l'ethnocide a toujours prudemment évité les problèmes trop explosifs pour le confort de ses prophètes. L'égalité de l'homme, en tant que concept, n'est pas d'ordre empirique (faut-il le déplorer?) mais d'ordre théorique, il a sa source dans l'essence même de l'activité humaine, la pensée et ses multiples expressions; et c'est en raison de cette activité que je peux tenter de dialoguer avec la plus démunie des tribus australiennes sans pour autant m'y intégrer.
Et si, présentement, j'accepte ces postulats, il me faut encore en tirer toutes les conséquences qui s'appliquent aux problèmes politiques, moraux, économiques et culturels où s'engage la société. C'est ce que je fis en refusant de me laisser imposer une appartenance ethnique et religieuse juive qui m'eût contraint d'approuver, à un moment ou l'autre de ma vie, un postulat culturel de supériorité. S'il existe des êtres supérieurs, des esprits hors du commun, des penseurs et des artistes, ils ne forment pas un peuple, ils demeurent des individualités quand bien même on les rencontrerait plus fréquemment chez certains peuples à un moment donné de leur histoire. Ainsi on peut aimer la Renaissance italienne sans italo-centrisme, de même que ma passion pour la musique allemande ne m'a jamais conduit à choisir le pangermanisme. On peut apprécier Freud, Shoenberg, Wittgenstein, sans une appréciation judéo-centrique de la société viennoise.
En effet, que ce soit dans sa version religieuse -- le judaisme -- ou dans sa version laique -- le sionisme --, la pensée juive contemporaine présuppose une supériorité, dont les expressions politiques appartiennent à la pensée raciste. Dès lors, on ne s'étonnera point de constater l'omnipotence d'un système de jugement fondé sur la prééminence des deux poids, deux mesures, selon que les protagonistes de telle ou telle action appartiennent ou non au monde juif. Ainsi lorsqu'un athée énonce une critique de l'Eglise catholique et de ses prêtres, on le prétend laique; en revanche, s'il procède de manière identique à l'encontre des rabbins et de la Synagogue on l'accusera d'antisémitisme. Y aurait-il une meilleure croyance et ces deux institutions ecclésiastiques n'auraient-elles point, vis-à-vis de leurs ouailles, des intérêts similaires et donc des pratiques d'une semblable intolérance? Je m'étonne toujours d'un tel jugement qui, dans le premier cas, s'attache à l'opinion philosophique de la personne et, dans l'autre, transforme cette opinion en une allégation raciste.
Aussi m'interrogé-je sur les intentions de cette transformation. N'est-ce point, d'une certaine manière, une "demande" de racisme, une sorte de justification a posteriori, et quelque peu morbide, de la haine d'autrui (qui est peut-être la haine qu'on lui porte) nécessaire à consacrer, jusques et y compris dans l'hostilité, la supériorité ontologique du peuple juif? Pourtant, dénier aux rabbins la possession d'une vérité transcendantale n'est rien d'autre que l'exercice normal de l'esprit critique et du doute tel que nous l'enseigne la philosophie depuis ses origines helléniques. Et d'aucuns connaissent le précédent trop fameux de Spinoza pour s'étendre plus avant sur cette thématique qui met en lumière l'une des procédures par laquelle une Eglise, une secte, un groupe ethnique fonde sa supériorité.
Si, derechef, je prétendais démontrer l'inexistence de Dieu, je serais conduit à réfuter avec la même conviction les arguments des théologies juive, chrétienne ou islamique. De ce point de vue, leurs différences ne me concernent pas puisque toutes trois procèdent d'une même pensée de croyance fondée sur la foi en une vérité révélée et non sur la raison d'une vérité démontrée et vérifiable, contestable et contestée. Enfin, si pour les religions issues du judaisme les juifs représentent toujours les élus de Dieu, cette affirmation tient encore de la foi et ne peut satisfaire les exigences de la rationalité politique. Ces conceptualisations excluent l'égalité et, de ce fait, la tolérance car, s'opposant mutuellement la vérité de leurs révélations successives, elles en usent afin de jauger la valeur des hommes, qui se trouve ainsi séparée de son unité immanente.
Je laisse aux croyants leurs certitudes, elles ne recouvrent que des débats d'idées tant que leurs zélateurs ne s'acharnent pas à les imposer par la force, chacun est libre de ses choix, c'est affaire personnelle et je me garderai bien de ressembler à ces athées qui transforment les arguments de la raison en certitudes religieuses, ou à ces théoriciens nationalistes qui utilisent des évidences ethnographiques pour établir des vérités politiques intemporelles.
Foi religieuse ou foi laique, ce sont deux variations d'une même pensée qui s'unissent dans une conception xénophobe du monde telle que le pangermanisme, le panslavisme, le sionisme et, sur un mode mineur, les nationalismes roumain, hongrois, bulgare ou polonais, etc. C'est ainsi que le sionisme reprend à son compte l'antique notion religieuse d'élection du peuple juif qu'il inscrit dans une conception singulièrement simpliste de l'antisémitisme auquel il donne la valeur d'une vérité intemporelle, a-historique, sorte d'essence des rapports inter-ethniques justifiant, après coup, la fondation de l'Etat hébreu.
L'historiographie sioniste n'a de cesse d'accréditer la permanence d'un seul et même antisémitisme poursuivant le peuple ou les peuples juifs, depuis leur défaite face aux Romains jusqu'à la tuerie collective de l'univers concentrationnaire. Je n'ai pas à présenter ici un dossier historique complet, d'autres l'ont fait avant moi de façon plus convaincante (H. Arendt; G. Scholem, M. Rodinson, P. Vidal-Naquet); je souhaiterais plus modestement rappeler quelques faits, quelques situations, qui soulignent les exagérations, les confusions volontaires et involontaires entretenues par l'historiographie sioniste. Je limiterai mon propos à l'Europe centrale et orientale puisqu'elle occupe l'essentiel des problèmes posés par l'affaire Faurisson.
Tous les peuples de toutes les religions qui peuplent l'Europe centrale et orientale sont réputés antisémites depuis la nuit des temps; la preuve est simple: qui défendit les juifs à l'heure de la déportation? Pour répondre à cette question fort complexe, il faut auparavant préciser le contexte social et politique de ces marches européennes car, à présenter cette question brutalement et hors du processus historique qui la prépare, il devient aisé de faire parler les faits selon le désir idéologique de chacun.
Pour comprendre l'antisémitisme d'Europe orientale, on doit, en premier lieu, établir une différence radicale et qualitative entre l'antisémitisme ethnico-religieux et l'antisémitisme de l'Etat-nation ou des mouvements nationalistes. Le premier antisémitisme appartient à ce que je nommerai la xénophobie traditionnelle et culturelle (au sens anthropologique de ces termes) de toutes les communautés archaiques y compris des communautés juives (G. Scholem, le Messianisme juif, Paris, 1974); tandis que le second doit être interprété dans le cadre de l'appareil idéologique de l'Etat-nation. Que le second antisémitisme use du premier afin de renforcer sa propre efficacité, cette opération n'ôte rien à cette différence initialement établie, hors laquelle il devient impossible de saisir l'unité culturelle de l'Europe centrale rurale. Certes, les victimes du système concentrationnaire pourraient me rétorquer: "Peu nous importe cette différence analytique et toute théorique, le mal est là et le résultat meurtrier demeure identique." Tout au contraire, sans cette distinction essentielle, il n'est point d'histoire sociale et culturelle possible, d'histoire des rapports réciproques et dialectiques qu'ils partagèrent avec d'autres peuples dans la violence meurtrière de l'Europe centrale
Je pense que l'historiographie moderne a quelque peu exagéré l'ampleur des exactions dues à l'antisémitisme ethnico-religieux, et que certaines comparaisons, soigneusement évitées, auraient tempéré les visions apocalyptiques judéocentriques. Relisons l'introuvable Histoire de l'antisémitisme de B. Lazare (à propos pourquoi ne réédite-t-on pas ce livre?)[Note de l'AAARGH: rééditée depuis par P.Guillaume et bientôt disponible sur le site de l'AAARGH; pour le moment, seule une traduction anglaise est disponible]. Nous y découvrirons que le fameux antisémitisme des paysans russes était des plus modérés, actualisé au cours de la Semaine sainte par des jets de pierres et quelques horions peu meurtriers. En revanche, si l'on veut rencontrer l'antisémitisme meurtrier, il nous faut tourner nos regards vers l'Etat autocratique et ses sbires: ce sont eux les instigateurs de pogroms. Que des paysans crédules et miséreux fussent abusés par ces vulgaires séides, j'en conviendrais aisément car rien n'est plus aisé que rendre des peuples affamés assassins de leurs voisins tout aussi affamés qu'eux. Mais à refuser cette réalité trop contradictoire pour un amalgame confortable, on se prive de toute clairvoyance; et c'est au nom de cet aveuglement que la bourgeoisie juive russe réclamait pour les pauvres Juifs des bienfaits et une situation qu'elle aurait pu tout aussi bien exiger pour la masse des moujiks. C'est l'Etat qu'il fallait attaquer, et c'est précisément ce qu'avait compris le mouvement révolutionnaire2.
Dans le beau roman de Mandelstam, Les Plaines de Mazovie, l'auteur nous conte avec nostalgie la vie quotidienne de ces bourgades peuplées de Juifs et de Polonais tout aussi pauvres ` les uns que les autres, et tout autant Tournis au pouvoir seigneurial des grands propriétaires fonciers. Il décrit avec précision et retenue la dégradation rapide de cette symbiose communautaire qui apparaît dès la naissance de l'Etat polonais en 1918, à mesure que l'idéologie de l'Etat-nation mono-ethnique réglait la compétition économique et culturelle entre ces deux groupes. Indépendante mais pauvre, chargée par les puissances capitalistes de tenir les avant-postes de l'anticommunisme combattant, la Pologne ressuscitée n'eut pas d'autres arguments que la xénophobie ethnique et religieuse pour s'attacher une paysannerie miséreuse et une fragile bourgeoisie qui L'auraient peut-être trouvé un sort meilleur dans d'autres cadres étatiques (par exemple au sein de l'empire austro-hongrois).
Je pourrais encore tenir de semblables propos sur les événements sanglants qui décimèrent les populations civiles pendant la guerre polono-ukrainienne (1918-1920). A l'époque, on accusa les Ukrainiens de provoquer des pogroms sans remarquer que de nombreux juifs avaient choisi la nationalité polonaise. Aussi serait-il plus juste de parler de pogroms de Polonais sans oublier que ces derniers ne manquèrent point de retourner leurs exactions aux Ukrainiens3. J'ajouterai que l'antagonisme polono-ukrainien, toujours vivace à la veille de la Seconde guerre mondiale, fut très habilement utilisé par les autorités allemandes au cours des années 1939-1945, mais c'est là pratique courante chez toutes les puissances occupantes (cf. A. Speer, Au coeur du Troisième Reich).
Enfin, pour compléter les éléments de cette situation tragique, je rappellerai que les Ukrainiens eurent à combattre aussi les troupes bolcheviques lors de la guerre russo-polonaise (1920-1921). Relisons, sans parti pris, Cavalerie rouge, ces récits-reportages d'Isaac Babel dans lesquels nous décelons un univers de perpétuelle vengeance, cette vendetta à l'échelle d'un peuple toujours prêt à restaurer les injustices d'une histoire qui, depuis 1914, ne lui laisse pas grand répit. Dans ce monde, la situation des juifs n'était ni plus ni moins enviable que celle des autres, toutes unissaient l'horreur et le massacre.
Depuis la fin du Moyen Age jusqu'à la Première guerre mondiale, la situation des juifs d'Europe centrale et orientale ressemblait donc à celle des populations qu'ils côtoyaient quotidiennement dans un monde où les xénophobies religieuses et les haines ethniques participent d'une conception "normale" du monde. Il faut se défaire d'une idée trop répandue qui prétend au perpétuel complot contre les juifs; en fait, les situations varièrent au gré des politiques et des privilèges octroyés par les princes. Si je compare rapidement l'état des juifs dans le dernier tiers du XIX' siècle en Hongrie et en Roumanie, j'y trouve deux situations opposées, qui dépendent éminemment de la politique de l'Etat. Paisible dans une Hongrie qui cherchait à intégrer ses nombreuses "minorités" ethniques dans un processus rapide et parfois violent de magyarisation, les juifs y furent les alliés objectifs de cette politique qui se retourna contre eux lorsque l'empire des Habsbourg se désagrégea au profit des Etats successeurs. Situation précaire dans une Roumanie ultra-nationaliste et paysanniste qui ne pouvait accepter la lente immigration juive qui, depuis le milieu du XVIII' siècle, venait de Galicie et de Bessarabie et peuplait sa province orientale, la Moldavie. Situation certes intolérable, sans cesse dénoncée par les comités juifs d'Angleterre, d'Allemagne, de France ou d'Autriche, mais tout aussi intolérable la situation de la paysannerie de cet Etat latifondiaire exploité par des capitaux étrangers (anglais, allemands et français). Notons, une fois encore, que l'antisémitisme virulent et efficace (interdiction professionnelle et de résidence) fut le fait de l'Etat, de ses élites et de ses nouveaux cadres qui tentaient de défendre les privilèges que leur offrait l'Etat naissant: une promotion sociale et, une valorisation du capital, rapides et sans concurrence excessive. Le problème de l'intolérance roumaine ne peut se réduire à celui de l'antisémitisme, il concerne plus généralement celui de la démocratie politique que ce pays n'a jamais résolu.
Le tribut humain et moral payé par les diverses communautés ethniques ou religieuses d'Europe centrale et orientale au cours des XVII', XVIII' et XIX' siècles n'est pas moindre que celui des juifs; ceux-ci jouissant parfois de privilèges royaux ou impériaux qui les mettaient à l'abri des représailles exercées par les princes à l'encontre de leurs paysans hérétiques ou révoltés. J'évoquerai ainsi la contre-réforme entreprise par Marie-Thérèse d'Autriche en Transylvanie: combien de nobles et de paysans hongrois protestants périrent sous les armes des impériaux? Nul ne le sait précisément, mais les descriptions ne manquent point sur les campagnes dévastées, les villages brûlés, les femmes violées et éventrées, les hommes et les enfants empalés, bref le déchaînement de l'intolérance religieuse au service d'une foi et de la conquête impériale. Faut-il enfin rappeler le destin tragique des hussites tchèques, et leur totale destruction après la Montagne-Blanche, ou plus banalement la répression des révoltes de paysans roumains qui n'ont jamais manqué dans ce monde de misère et de famine? Et si l'Europe orientale ne connut point d'épidémies de répression de la sorcellerie à l'image de celles qui sévissaient en Occident, la lutte ethnico-religieuse y trouva, en revanche, un terrain d'élection où les juifs subirent les effets de cette intolérance dévastatrice entre sectarismes schismatiques, antischismatiques, réformés ou apostoliques. Pourquoi auraient-ils échappé au lot commun? Au nom de quelle tolérance particulière auraient-ils été mis à l'écart de l'histoire? Non, ils appartinrent à cette sanglante histoire sans qu'elle leur attribuât un destin spécifique, sinon qu'ils s'en sont sortis plus indemnes que d'autres qui furent totalement éradiqués des sociétés modernes issues de cet accouchement sanglant. De ce point de vue, la comparaison se révèle salutaire pour l'esprit, car elle nous montre avec quelle vitalité les communautés juives émergèrent de ces âges des ténèbres. Et qu'on ne me livre pas l'argument de leur effroyable misère, celle-ci n'était ni pire ni moindre que celle de toutes ces paysanneries écrasées sous le joug du "second servage". Que les historiens sionistes se penchent avec la même commisération sur le sort des paysans ukrainiens, polonais, roumains ou hongrois, ils seraient peut-être surpris de rencontrer des similitudes qui ne leur conviendraient guère. Il faudrait enfin qu'ils tiennent compte des évolutions et des transformations politiques qui affectèrent l'Europe orientale et n'oublient point que les juifs chassés d'Occident à la fin du Moyen Age trouvèrent ici un asile salvateur.
Mais je pourrais étendre la comparaison du destin des juifs à celui de certains peuples d'Asie, d'Afrique ou d'Océanie. Leurs témoignages ou celui de témoins occidentaux nous éclaireraient sur les conditions de vie au beau temps du colonialisme. Ainsi, au congrès de Berlin (1878), tandis que les Britanniques s'attachaient à défendre le triste sort des juifs de Roumanie, certains de leurs compatriotes chassaient à courre le Tasmanien. Chacun sait ce qu'il advint des Tasmaniens, et leur totale disparition n'émut point outre mesure les leaders des mouvements nationaux. Ils n'étaient ni des blancs, ni les instruments de l'impérialisme de sa Très Gracieuse Majesté. S'il faut se féliciter du soutien que le gouvernement britannique apporta aux juifs roumains, je ne peux m'interdire de penser que ce souci n'était pas le fruit d'un humanisme généreux mais plutôt un moyen de concilier la charité avec de puissants intérêts économiques et politiques. Nous étions à la fin du XIX' siècle, et la Grande-Bretagne était alors au faîte de sa puissance mondiale4.
L'histoire sioniste des juifs européens n'est pas sans évoquer les hagiographies propagandistes des mouvements nationalistes5. Il s'agit d'abord et toujours de contruire un modèle tragique dans lequel le peuple doit être présenté comme le "bouc émissaire" de l'histoire, l'objet sans volonté de situations qui lui sont toujours imposées de l'extérieur, détenant le sujet aliéné par excellence. Aliénation tragique de l'homme qui ne peut maîtriser son destin. Mais de quelle société paysanne ne pourrait-on affirmer la même chose, lorsqu'elle se trouvait involontairement mêlée aux batailles des princes? Du point de vue de la société paysanne, toute l'histoire de l'Europe est tragique et aliénée. Mais les cultures, les groupes ethniques ou religieux ne sont pas uniquement composés de paysans, ils sont stratifiés, et leurs élites n'ont jamais manqué les rendez-vous de l'histoire. Ainsi, au début du XIX' siècle, lorsque les juifs de Berlin s'opposaient à l'extension de leurs privilèges royaux aux autres juifs vivant dans le royaume de Prusse, n'agirent-ils pas selon leur volonté? Lorsque la banque juive décida de faire transiter les fonds anglais nécessaires pour payer les troupes de la dixième coalition qui vainquit Napoléon à Waterloo, n'était-elle point sujet de l'histoire? Lorsque les juifs hongrois décidèrent de répondre favorablement à la magyarisation qui suivit le compromis de 1867, n'étaient-ils pas encore des sujets de l'histoire au même titre que les minorités nationales qui la refusèrent?..
Tout autant que la pensée de croyance, la pensée sioniste cherche à construire une histoire extraordinaire des communautés juives. Histoire extraordinaire, élection extraordinaire, histoire hors l'histoire qui doit accréditer l'idée d'un antisémitisme inscrit au coeur de toutes les autres visions du monde, d'un antisémitisme immuable dans sa forme et son contenu quels que soient le lieu et le temps, un antisémitisme inhérent à l'humanité. Mais, pour être tout à fait précis, cet axiome de la pensée sioniste exige son complément, formulé de la manière suivante: n'est-ce pas une nécessité fondamentale que d'attribuer à autrui sa propre vision du monde pour en justifier les implications pratiques? Je laisse la réponse à ceux qui souhaiteraient réfléchir sur les discours moraux, historiques et politiques, utilisés par les sionistes pour justifier la pratique politique israélienne.
Dans cette exceptionnalité de l'histoire, quoi qu'ils fassent, le Juif ou les communautés juives doivent apparaître sans volonté, comme agis de l'extérieur, forcés par l'événement, perpétuellement en situation de défense6. C'est le modèle du "bouc émissaire" intemporel qui devient la norme de l'histoire juive. C'est grâce à lui que l'on évita et que l'on évite les contradictions inhérentes à l'entrée de toute société dans le champ du capitalisme et de l'impérialisme puisque tout comportement peu conforme à l'humanisme trouve sa justification comme réponse à la situation de "bouc émissaire". On élimine, annule, ainsi les rapports de classes qui viendraient à coup sur troubler l'unité recherchée. Ainsi fi des collusions entre les instances des pouvoirs économiques et politiques des divers groupes ethniques! Fi aussi du rôle déterminant des juifs dans le développement des diverses versions du socialisme, du communisme ou du stalinisme! puisque cette émergence du sujet de l'histoire contredit la théorie du "bouc émissaire" qui ne doit s'achever qu'en 1948, à l'aube de la naissance d'Israel. Pour l'historiographie sioniste, le sujet ne peut être que le pionnier de l'Etat hébreu parce qu'il avait fait le "bon choix" Mais cette démarche de l'esprit ne possède aucun caractère exceptionnel, elle parcourt tous les livres d'histoire des pays d'Europe orientale quels que fussent leurs régimes politiques. Une fois encore, les intellectuels sionistes n'ont point innové, ils se sont moulés dans l'esprit d'un temps et d'un lieu qui n'était autre que le lieu d'émergence de leur théorie politique: l'Europe centrale et orientale. Quant à moi, je me refuse à cautionner ces mythes historiques.
Je voudrais achever ce chemin de l'intégration en évoquant quelques traits de la version diasporique de l'élection qui me touchent plus personnellement, dans la mesure où ils attentent aux êtres qui me sont les plus chers. Aujourd'hui la véhémence avec laquelle les intellectuels sionistes de la Diaspora tentent de différencier les Juifs des "goyim" confine à l'indécence. Elie Wiesel en est un exemple. Voici quelques mois, commentant dans Le Monde du 19 juin 1981 le livre de Bernard Chouraqui, il reprenait au compte d'une politique les propos purement théologiques de l'auteur qui se résument par la question suivante: où se trouvait Dieu pendant l'apocalypse concentrationnaire? Elie Wiesel ajoute à cette question sa propre interrogation: où se trouvait Dieu, "alors que dans ces usines de mort son peuple s'élevait à Lui sur des montagnes de cendre?". La question initiale me paraît s'adresser à tous les croyants et non à une partie d'entre eux! Pourquoi cette sélection des morts? Les autres ne partageaient-ils point le même Dieu? Interrogeons les croyants polonais, allemands ou français disparus dans l'univers concentrationnaire! Dieu séparerait-il le bon grain (ses élus) de l'ivraie (les hérétiques) au moment de la rédemption des victimes? La réponse de B. Chouraqui peut surprendre: "Le goy -- ou la goyité -- est ce qui diminue l'homme et l'enferme pour le priver de son avenir messianique." Cependant, le propos demeure admissible si on le maintient dans son cadre théologique. Il devient inadmissible lorsque E. Wiesel en déplace l'application au domaine de la politique: "Ce que Chouraqui déclare c'est qu'il existe en chaque juif un goy -- donc son ennemi -- et en chaque goy un juif -- donc un frère capable de le sauver." Si je comprends bien le propos, le "goy" ne possède aucune valeur humaine intrinsèque, et lorsqu'il en détient une part, celle-ci ressortit à une essence juive en sommeil, latente en son âme. Aussi quoi qu'il fasse, le "goy" demeure-t-il un être humain inachevé. Pour atteindre à l'humanité il doit faire émerger cette judéité latente. Dès lors, E. Wiesel a beau nous vanter la tradition humaine et humaniste juive, sa formulation n'est qu'une version plus contournée de la pensée raciste et xénophobe. Et, lorsqu'il conclut son propos avec ces mots: "La mission du peuple juif n'a jamais été de judaiser le monde, mais seulement de le rendre plus humain", il oublie (mais est-ce un oubli) de nous rappeler que cette mission s'accordait avec celle de la victime expiatoire. Mais lorsque celle-là en vient à posséder son Etat, alors l'argument se transforme inéluctablement en une justification du pouvoir politique. Présentement, si le "goy" prétend à l'humanité, il ne le peut qu'en réveillant sa judéité latente pour l'offrir aux desseins d'Israel.
D'aucuns auront compris que cette rationalisation politique de la culpabilité des "goyim" légitime toutes les théories expansionnistes, y compris et surtout celles qui s'alimentent aux sources du messianisme juif comme cette déclaration relevée par Paule Darmon dans la Yéchivah du Merkaz Ha Rav ("Les jeunes israéliens reviennent au judaisme", Le Monde, 18 octobre 1981): "Le Rav Kook avait une vision universaliste du monde. Pour lui, l'évolution de l'humanité fait partie de la rédemption, car l'humanité tout entière doit participer à la rédemption de l'Etat d'Israel." Et, l'auteur du présent propos d'ajouter: "Regardez donc autour de vous! Les regards des nations sont tournés en permanence sur l'Etat d'Israel. Nous préparons l'ère messianique. Le Messie fils de Joseph prépare la venue du Messie fils de David, et cela ne va pas sans bouleversements. L'ère messianique nous mènera à la résurrection nationale et à la reconstruction du troisième temple." Ces déclarations se passent de commentaires parce qu'elles font naître en moi la remembrance d'un autre discours qui scella naguère le destin apocalyptique de l'Europe contemporaine.
J'ai donc attendu quelques jours pour entendre l'écho d'une voix juive s'élever et protester aussi bien des propos d'Elie Wiesel que des assertions racistes des zélateurs de la Yéchiveh. Dans un cas, comme plus tard dans l'autre, rien, sinon le silence. Pas un seul juif de gauche n'osa prendre sa plume pour répondre à ces affirmations d'une xénophobie perverse. Que faire lorsqu'on est confronté à une telle démission surtout chez ceux qui, en d'autres moments, font profession d'humanisme pointilleux. Que faire sinon renoncer à une quelconque appartenance à cette communauté, à ce peuple ou à toute autre de ses variantes qui accepte ces présupposés. Si j'approuvais, même de manière tacite, de telles affiliations, je me verrais contraint de renier, hormis mes parents, les êtres que j'aime le plus. Comment alors pourrais-je regarder tendrement ma femme? Comment pourrais-je éprouver une profonde et sincère affection pour mes enfants? Comment enfin fraterniser avec mes amis? Tous des Untermenschen! Eh bien, non monsieur Wiesel! je ne peux souscrire à vos opinions sur les "goyim" sans vous renvoyer à ceux qui vous déportèrent jadis. Votre souffrance d'Auschwitz, pour laquelle j'éprouve le plus profond respect, ne vous donne cependant pas le droit d'insinuer que chaque "goy" est ennemi du juif. Ce fut au nom d'assertions identiques que l'on vous déporta. Ne l'oubliez jamais! Si je suivais votre raisonnement je me verrais contraint encore à mépriser les "goyim" chez qui je vécus pendant la guerre. Etaient-ils des ennemis? Avaient-ils seulement réveillé en eux-mêmes une judéité en en sommeil ou bien assumaient-ils simplement, mais avec un modeste et silencieux courage, l'humanisme de l'homme toujours possible, quand bien même les lumières de la raison sembleraient un temps obscurcies sous les vagues des haines xénophobes? Dites-moi de quelle humanité judaique étaient bâtis ces Juifs de l'establishment hongrois ou français qui maquignonnèrent leurs communautés pour assurer leur propre salut (cf. H. Arendt, Eichmann à Jérusalem et M. Rajfus, Des Juifs dans la collaboration, Paris, 1980)! Je souhaiterais une réponse qui satisfasse à la fois au théologique et au politique.
Toutefois, au-delà des élucubrations sectaires d'esprits animés de mysticisme sommaire et raciste, la pensée ne découvre-t-elle point un gouffre béant à la contemplation de l'ancienne victime (le Juste) transformée en bourreau? La raison et l'entendement se brouillent lorsqu'ils retrouvent dans son discours les mêmes mots traduisant des pensées identiques à celles de son tortionnaire! Le sol des certitudes s'effrite sous mes pieds et j'éprouve le sentiment d'un incommensurable désarroi devant ce retournement tragique, devant ce renversement de la pensée de la victime atteinte d'une gangrène identique à celle qui animait les chimères de son bourreau. Le Malin s'ingénierait-il toujours à rejaillir là où l'on ne l'y attend point?
Quoique dispersées, les cendres des chefs nazis n'ont pas fini de rallumer les feux des génocides, car, semblable au phoenix renaissant de ses cendres, la pensée raciste ne peut s'éteindre tant que les conditions présidant au gouvernement des hommes demeurent fondées sur la violence idéologique, économique et politique. L'histoire possède, me semble-t-il, cette suprême et unique qualité de n'épargner personne, pas même, et surtout, ceux qui s'en prétendent les élus hors de sa raison. Mais y aurait-il d'autres voies possibles afin d'échapper à sa loi quand, après la victoire sonnant le glas des fascismes européens, se profilait l'ombre de l'Etat hébreu, son idéologie nationaliste--et socialiste--inscrite dans la nouvelle expansion de l'impérialisme occidental?
Israel, ou la justice immanente d'un Etat dû.
S'il est un thème favori du discours politique sioniste contemporain, c'est sûrement celui qui traite de la trahison de l'Etat français envers ses citoyens d'origine juive tout au long de la Seconde Guerre mondiale.
Cette trahison nous oblige à rester sans cesse vigilants, à ne pas relâcher notre attention dès que l'antisémitisme fait mine de resurgir ici ou là. Cela doit encore nous rendre soupçonneux et enfin intransigeants au point de ne plus admettre une quelconque réserve ~ l'égard de la politique israélienne qui est, comme chacun le sait, la plus parfaite incarnation du juste droit des juifs. Bref, tous les "goyim" sont, par essence, antisémites au point qu'il faille toujours le leur rappeler, à tout propos et hors de propos.
Qu'il faille demeurer vigilant devant la montée ou, plus précisément, la permanence du racisme, j'en suis tout à fait conscient et avec d'autant plus de force, que je suis plus convaincu de son extension que de sa régression, en dépit de la défaite partielle subie par ses formes politiques européennes. Le racisme manifeste toujours une effrayante vitalité, jamais il n'a été altéré même si son objet a changé de couleur, de religion ou de lieu. Et, quoi qu'en disent les aveugles, le temps du mépris et de la dérision n'a pas fini de déchaîner ses violences. Cette vigilance sioniste, toute légitime qu'elle soit, ne devrait pas toutefois servir d'écran et masquer un problème bien plus crucial: la trahison de l'Etat. Or, la trahison de l'Etat français, entre 1940 et 1944, n'était que la manifestation locale d'une trahison plus générale affectant tous les Etats européens; d'une trahison de l'humanisme et du libre arbitre à l'heure des nationalismes xénophobes et des intolérances internationalistes. La plupart des Etats européens (à l'exception des pays anglo-saxons et nordiques) rompirent le contrat avec tous leurs citoyens qui, soit n'entraient point dans les catégories définies par le discours nationaliste, soit refusaient d'admettre leur xénophobie nationale ou internationale. Temps des totalitarismes de toute sorte, des plus messianiques aux plus localisés, des plus forcenés aux plus indécis, chacun oeuvrait selon des situations locales et concrètes toujours animé du même esprit d'intolérance nationaliste. C'était le temps du nazisme, du fascisme, du stalinisme, du croatisme, du franquisme, du roumanisme expansif, de l'hongourisme irrédentiste, etc. Dans cette situation le sort des juifs français ne me paraît point exceptionnellement différent de celui des Serbes en Croatie, des Ukrainiens en U.R.S.S., des communistes en Allemagne, en Espagne ou en France. La trahison de l'Etat français n'est autre que la version française de la trahison du contrat établissant les principes juridiques et politiques fondateurs de l'Etat-nation démocratique: aussi, la vigilance consiste-t-elle à élaborer les prolégomènes d'une critique radicale de l'Etat dans ses formes et ses idéologies nationales.
La solution adoptée par le sionisme appartient à une tout autre démarche qui consiste à reproduire des solutions dangereuses ou, du moins, qui recèlent des dangers contre lesquels il prétend s'élever. Mais le prétend-il réellement? En créant, en Palestine, un Etat conçu sur le modèle des Etats successeurs d'Europe centrale et orientale, les sionistes déplacèrent leur problème national au Moyen-Orient (comme une sorte de pédagogie nationaliste) sans pour autant régler le problème des juifs de la diaspora qui est encore celui de toutes les diasporas. Seuls les naifs, les ignorants ou les exploiteurs peuvent se laisser abuser et croire à une quelconque différence essentielle entre l'Etat hébreu et les autres Etats conçus sur le modèle national. En tant qu'Etat, Israel représente et manifeste un Etat empirique appartenant à la catégorie générale et abstraite Etat, de sorte qu'il en possède potentiellement tous les traits constitutifs, y compris ceux qui le conduisent à trahir ses citoyens...
L'irruption de l'Etat hébreu sur la scène internationale exigea de nouveaux arguments visant à lui donner la spécificité nécessaire pour en fa1re une espèce hors de l'histoire de l'Etat-nation. Il fallut donc légitimer cette forme moderne du pouvoir juif installée au coeur d'un monde à peine sorti de la féodalité et toujours soumis aux allégeances coloniales. Comment échapper aux références antiques et à la pensée de croyance dans un monde où la religion tient lieu à la fois de morale, de politique et d'institutions pour l'Etat précapitaliste? C'est en effet ici qu'interviennent de manière décisive la pensée de croyance et son mythe fondateur. Les juifs possèdent le droit "naturel" d'installer un Etat national et ethnique dans ce coin du monde puisque plus de cinq mille ans auparavant le peuple d'Abraham, le peuple élu par Dieu y avait fixé ses tentes de nomades, son royaume et ses temples. C'était donc le même peuple qui retrouvait enfin ses anciens pénates après des siècles d'errance et de tourments sans nombre. Voilà une assertion fort commode et très largement répandue par tous les discours originels des Etats qui fondent leur citoyenneté privilégiée sur une définition ethnique ou religieuse des individus.
Au tournant du siècle, sur le thème, "nos ancêtres les Gaulois", le nationalisme français utilisa de semblables arguments. Mieux que les conceptions universalistes de la Révolution française, cette idéologie nationaliste s'adaptait à une version populaire du nationalisme dans une Troisième république laique et capitaliste où de nombreuses populations rurales, abandonnant les valeurs et les rites attachés à la vie agraire, se trouvaient plongées dans le vide culturel du prolétariat. Lire, compter, maîtriser quelques idées simples sur l'histoire et la légitimité du pouvoir politique et économique, voilà la théologie de l'école laique et obligatoire. Son résultat: la boucherie de 14-18. C'est encore la construction du mythe originel qui offrit aux Allemands cette puissante idéologie du germanisme paien dont on connaît l'usage, le succès et l'efficacité. Tous ces discours procèdent d'une manière identique par télescopage temporel, par ellipses, omissions; ils raccourcissent l'histoire, abolissent les médiations, annulent des siècles de transformations sociales et politiques pour mettre en valeur la permanence de valeurs archaiques; ils mêlent le présent capitaliste ou socialiste à une origine imaginaire chargée d'une prétendue pureté raciale et morale. C'est le discours du paradis perdu, de l'âge d'or à reconstruire avec les moyens de la technologie moderne qui délaisse volontairement les réalités sociales dans lesquelles elle se construit7. Les Etats-nations et leurs idéologues évitent ainsi de poser les problèmes des influences, de l'extension et de la régression des cultures, des langues ou des religions qui affectèrent toute l'histoire de l'Europe depuis l'aurore des temps modernes, tant il est vrai que ce continent connut depuis des époques fort reculées une large circulation des biens et des personnes qui n'a laissé place qu'à de rares isolats.
Je pourrais ainsi multiplier les exemples de ces discours fondateurs, le modèle qu'ils dévoilent demeurerait identique; celui qu'offrent les Roumains ressemble tant à une caricature qu'il en révèle les ressorts idéologiques avec plus de précision. Dès avant la reconnaissance internationale du royaume de Roumanie (1877), les intellectuels nationalistes se sont attachés à construire et à nourrir d'informations "scientifiques" le mythe des origines daces des peuples roumains8. Que ce soit la monarchie oligarchique, la dictature militaire ou celle du prolétariat, chacun de ces pouvoirs reprit à son compte cette théorie des origines hypothétique et contestable qui fait cependant l'objet d'une croyance quasi absolue. Avant de poursuivre, je tiens à préciser immédiatement mes intentions; je n'écris pas ces lignes pour défendre la théorie inverse avec les arguments de l'irrédentisme et du chauvinisme hongrois; ces combats douteux ne sont pas les miens. Tout autant que le "dacisme", le mythe historique hongrois est irrecevable: en effet, comment concevoir l'irruption au VIII' siècle des cavaliers hongrois dans une Transylvanie vide de toute humanité! C'est ainsi que l'histoire ancienne sert d'argument politique pour justifier les luttes contemporaines. Lorsqu'en 1918 le royaume roumain (Moldavie, Valachie) s'agrandit par l'adjonction de la Transylvanie (ex-hongroise) et de la Bessarabie (ex-russe), les intellectuels nationalistes ont parlé d'une "justice immanente de l'histoire9". Or, celui qui regarde avec quelque attention cette période des relations internationales européennes ne peut manquer de s'apercevoir combien la création de la grande Roumanie répond à la stratégie des grandes puissances de ce temps. Installée sur le flanc méridional de la jeune Union soviétique, la Roumanie jouait le même rôle de garde-fou anticommuniste que la grande Pologne sur le flanc septentrional des Soviétiques (à l'époque leurs frontières se rejoignaient au sud de la Podolie). Non seulement contenir le communisme et protéger l'Europe centrale de la contagion rouge, mais encore offrir aux capitaux occidentaux de vastes territoires et de nombreuses populations pour de fructueux investissements, voilà la triste et banale réalité qui présida au destin de la grande Roumanie. Que cela ait répondu aux aspirations du mouvement nationaliste, c'est évident, mais c'est une autre analyse qu'il faut conduire pour comprendre cette formation territoriale. Or c'est en refusant ou en déformant délibérément cette réalité des stratégies politiques que les idéologues peuvent en appeler à la "justice immanente de l'histoire". S'il s'agissait d'une "justice immanente" l'équilibre, ainsi établi, ne constituerait pas une injustice pour d'autres peuples! N'oublions point que les Alliés chargèrent les troupes roumaines (aidées par les Tchèques) de rétablir l'ordre politique et moral en Hongrie en éliminant par la force le gouvernement de Bela Kun. Et, sans faire aucune concession au chauvinisme revanchard des Hongrois, on peut affirmer que le dépeçage de ce pays et sa réduction à la plaine danubienne sont le résultat d'une stratégie des dominos visant à protéger l'Europe des influences communistes. Rien qui puisse tenir d'une "justice immanente" ou simplement du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Tout ressemble à l'établissement d'un nouvel équilibre international sanctionnant l'effondrement de l'ancien ordre impérial et dynastique...
Si l'on s'en souvient, la Déclaration Balfour date de cette époque, et, en dépit des contradictions et des habiletés de l'impérialisme britannique--de son jeu entre Arabes et juifs--, l'idée d'un foyer national juif doit être comprise dans le cadre de cette stratégie mondiale qui suivit immédiatement la fin de la Première Guerre mondiale. C'est une raison supplémentaire qui me conduit à voir et à comprendre Israel comme le produit politique et idéologique de ce temps. Toutefois, ces réalités ne peuvent pas servir d'arguments pour d'habiles idéologues; elles portent trop peu de rêves, trop peu d'illusions humanistes, trop peu de fausse compassion pour le malheur des hommes. L'idéologie a besoin de raisons irréelles, moins vérifiables, plus émotives, bref d'arguments qui tiennent plus de la révélation que de la démonstration. L'idéologue a pour devise: éviter les cyniques vérités des relations internationales pour leur préférer le conte merveilleux d'une antériorité qui annule le temps et renforce la solidarité ethnico-généalogique.
La fondation de l'Etat hébreu s'inscrira quelque trente ans plus tard dans un même procès de réorganisation de l'ordre international: Yalta. Suivant la défaite de la démocratie en Europe et le massacre massif des juifs, l'Etat d'Israel n'eut point de difficulté pour présenter cette instauration comme la réalisation d'une "justice immanente de l'histoire", dont la reconnaissance par la communauté internationale sanctionnait la dette de la mort, et d'une souffrance exceptionnelle. Si ce n'était qu'au même moment l'Occident coupable oubliait que cette "justice" entraînait une nouvelle injustice envers les Palestiniens qui ne pouvaient accepter un Etat-nation fondé sur l'ethnie judaique et la religion juive.
Or, c'est précisément le contenu de la notion d'Etat dû qui est utilisé par la propagande sioniste pour justifier toutes les actions des juifs d'Israel, y compris le terrorisme précédant la proclamation de l'Etat. En soi, cette notion me paraît quelque peu naive et simpliste; cependant elle possède une efficacité qui soulève de sérieux problèmes. Cette idée aurait sûrement tenté nombre d'élites des Etats-nations nouveau-nés; mais c'est Israel qui en a fait, me semble-t-il, le plus largement usage, ce qui montre, peut-être, sa fragilité idéologique et, à plus long terme, sa fragilité politique!
La dette fonctionne sur deux plans historiques: d'une part, l'antiquité vraie ou fausse de l'ethnie et, d'autre part, le présent, l'actualité. Mais qu'est-ce qu'une dette? La notion suppose un sujet privé d'un objet qu'il possédait auparavant, et, s'il s'agit d'un sujet collectif, d'un peuple, d'une communauté, la dette compenserait une spoliation territoriale, physique, culturelle, ou morale. Il faut convenir, aussi, que toute instance souveraine, tout Etat, quelle que soit sa forme, se fonde sur une spoliation, lors même qu'il procède d'une souveraineté populaire. C'est là peut-être l'essence même du pouvoir, et l'Etat-nation n'échappe pas à ce caractère universel inscrit au centre de l'activité politique. Toute souveraineté qui s'instaure procède donc, soit d'un coup de force direct, soit du bouleversement d'un équilibre permettant à telle ou telle force sociale de manifester concrètement son pouvoir politique. Ainsi connaît-on des peuples européens qui n'ont jamais eu ni la puissance nécessaire pour imposer leur pouvoir, ni le bénéfice d'une géopolitique favorable à leur désir de souveraineté. Or la théorie-- en est-ce une?--de l'Etat dû possède l'apparence de la tolérance et semblerait respecter certaines unités culturelles et historiques. Mais, fondée sur le mono-ethnisme ou le mono-théisme de l'Etat-nation, la dette recouvre un principe politique expansionniste et xénophobe.
Si j'applique la notion de dette politique au discours français qui énonce cette "vérité", "nos ancêtres les Gaulois", et qu'ensuite je veuille lui donner une réalité politique, il me faudrait imaginer la fiction suivante: après avoir effacé un univers géopolitique issu d'une lente et violente gestation, offrir aux peuples d'origine celtique le privilège du pouvoir politique sur la plus grande partie de l'Europe occidentale et centrale, sur l'Italie en raison du sac de Rome, et enfin sur le centre de la Turquie puisque saint Paul y prêcha le message du Christ devant les Galates. D'aucuns ont compris le ridicule de ces propositions qui eurent néanmoins le plus grand succès dans leurs versions germanique pour les nazis ou italique pour les fascistes. C'est encore, sous des formes plus modestes, les prétentions polonaises à l'extension de son territoire aux limites de son ancien empire féodal et fédéral, dont les Ukrainiens et les Lituaniens firent les frais en 1920.
L'Etat-dette c'est d'abord une dette imaginaire qui utilise les arguments d'une ancestralité à la fois révolue et, en partie, inventée pour valider les besoins des pouvoirs contemporains. Car ce qui caractérisa et caractérise toujours l'Europe centrale et orientale tient d'une contradiction entre les souverainetés politiques et l'extension des langues, des religions et des groupes ethniques. Et jamais, depuis l'effondrement des empires centraux, l'argument de la dette et de l'ancestralité n'a résolu aucun des problèmes politiques et économiques qui se sont posés à ces pays. Au contraire, ces Etats, toujours soumis à des impérialismes conquérants, se sont épuisés en propagandes interne et externe, toutes deux aussi vaines qu'illusoires. L'Etat-dette n'a jamais été qu'une manipulation des émotions populaires (souvent justifiée par les souffrances des peuples) pour masquer la réalité des coups de force opérés par des élites opportunistes, aveuglées par l'appât du pouvoir, inconscientes ou cyniques devant les aventures sanglantes qu'elles préparaient10.
Ce n'est pas le coup de force que je reprocherais aux sionistes, même si je suis profondément convaincu (comme Raymond Aron) de l'erreur historique commise avec la fondation de l'Etat d'Israel; ce que je n'admets point (comme je ne l'admets point d'autres idéologies nationalistes), c'est le maquillage moral au service duquel cette dette fonctionne. Que les sionistes aient recouru au terrorisme le plus sanglant (qu'ils reprochent aujourd'hui aux Palestiniens!) pour imposer leur Etat dans un contexte favorable à leurs desseins, je l'admets comme une nécessité historique incontestable; en revanche je refuse de me laisser berner par un discours en trompe-l'oeil, qui, au-delà d'une vulgaire et traditionnelle manipulation de la réalité historique, n'en finit pas de justifier et de légitimer les actions les plus banalement colonialistes et racistes de l'Etat hébreu. Est-ce au nom de l'essence de l'Etat juste et du que des agents des services de sécurité israéliens supervisaient les agissements de la trop sinistre S.A.V.A.K.? Au nom de quelle justice, l'Etat juif supplée-t-il habilement les Etats-Unis pour acheminer le matériel militaire nécessaire aux besoins de répression des régimes les plus fascistes d'Amérique latine? Est-ce encore au nom de cette dette ancestrale qu'Israel noue des rapports privilégiés avec l'Afrique du Sud dont l'élite raciste ne manqua point naguère de soutenir l'Allemagne nazie? Il me serait aisé de multiplier les exemples montrant que les actions politiques de l'Etat hébreu appartiennent bien à l'Etat moderne et, dans ce cadre, à l'action des alliés privilégiés des U.S.A. De ce point de vue, les sionistes m'apparaissent davantage comme les héritiers de John Foster Dulles que de David ou de Salomon...
Pourtant, le phénomène qui donne à l'Etat d'Israel une tonalité spécifique de nationalisme et un cynisme politique bien particulier doit être recherché dans la culpabilité rétroactive du monde occidental envers les juifs. L'Etat-dette est possible parce que les pays d'Europe occidentale et d'Amérique du Nord se doivent de l'offrir et de le garantir pour compenser les centaines de milliers de morts. Dette qui ne s'acquittera jamais puisqu'elle compense les morts de la diaspora de tout temps et en tout lieu. La dette demeure éternelle comme la haine vouée aux "goyim" en général et aux Allemands en particulier. Etat-dette encore, parce que l'idéologie sioniste (et elle n'est pas seule dans ce cas) définit les enfants de déportés, et au-delà tous les juifs sans distinction, comme les héritiers moraux de leurs pères: ils portent, de par la vertu des généalogies, la justice immanente qui définit toute victime face à son bourreau. La "race" des Justes ne peut s'éteindre, le sionisme se l'est appropriée pour toujours! La réalité historique est cependant bien différente, et précisément ce qui définit le Juste dans le mouvement de l'histoire c'est qu'il n'appartient à aucune "race", aucun peuple, aucune religion, pour autant que le bourreau tienne aussi d'une possibilité universelle.
Aujourd'hui, les conditions politiques
et économiques auxquelles les juifs participent ayant radicalement
changé, il ne peut plus être question d'assimiler
les anciennes communautés à cette nouvelle entité:
Israel. De par la présence de l'Etat, les enfants des Justes
sont entraînés dans et par une autre logique du pouvoir
qui, présentement, se trouve mêlée à
la formidable puissance américaine. On aurait pu concevoir
une dette momentanée si le sionisme s'était attaché
à résoudre le problème juif et celui de la
démocratie dans les Etats européens, si le sionisme
s'était fait le héraut d'une démocratie fondée
sur la tolérance ethnique et religieuse. Dès l'origine
le mouvement sioniste refusa cette voie difficile et novatrice
(seuls les austro-marxistes tentèrent de la théoriser
mais pratiquement ils échouèrent à la réaliser)
pour construire à leur profit une forme politique semblable
à celle qui avait exclu leurs ancêtres de la dignité
humaine. Aussi ne faut-il pas s'étonner si l'Etat hébreu
est entraîné à refuser cette dignité
humaine au peuple qu'il a lui-même spolié pour établir
la suprématie civile et politique des Juifs. En sorte que
la dette morale perd la valeur universelle du Juste pour se transformer
en instrument idéologique au service du pouvoir d'Etat.
Suite du texte 2
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adoptée par l'Assemblée générale de
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