AAARGH
Simon Wiesenthal, Juif galicien né Buczacz en 1908, a créé, à Vienne, un «Centre de Documentation» (Dokumentations-Zentrum) pour la « Fédération des victimes juives du Nazisme». Il a réussi établir un fichier de plus de 22 000 SS accusés de meurtres ou d'exterminations collectives (le Bureau central de Ludwigsburg, dans le Palatinat, a, depuis 1958, une liste de 160.000 noms!). II se pose en «justicier» et la part qu'il a prise dans l'enlèvement (après identification) d'Adolf Eichmann, en Argentine, en 1960, l’a rendu célèbre. Son Centre vit de cotisations et de contributions volontaires. D'après le «Portrait de Simon Wiesenthal», par Joseph Wechsberg (au début du Livre: «Les Assassins sont parmi nous», Stock, 1967 et 1972), le «traqueur de Nazis» aurait, de 1941 à 1945, passé quatre longues années «dans plus de douze camps de concentration» (p. 14), dont le dernier était Mauthausen, dans la région de Linz, en Autriche. Opposé à la notion de « responsabilité collective» du peuple allemand, Simon Wiesenthal intervint, en 1946, pour faire libérer un SS et un Nazi innocents (p. 16). Il eut même, à Lwow, des relations amicales avec deux Allemands antinazis, preuve qu'on pouvait, après la guerre, revenir en «veste blanche» (Weisse Weste), c'est-à-dire innocemment (p. 16). L'ancien architecte devenu « chasseur» dit aussi à Joseph Wechsberg (p. 17): «Les victimes elles-mêmes n'étaient pas toujours entièrement innocentes. J'ai eu l'occasion de parler, dans un camp, à un Kapo juif, qui avait sauvé sa peau en prenant part à l’exécution d'un coreligionnaire. Diabolique, le SS lui avait dit que c'était sa peau contre celle de l'autre. Pour sa défense, l’homme prétendit que, si ce n'avait pas été lui qui avait aidé à cette exécution, quelqu'un d'autre l'aurait fait et que lui-même serait mort aussi. Je n'accepte pas cet argument: un meurtre est un meurtre, quel que soit son auteur. Chaque nation a eu ses collaborateurs. Nous autres Juifs, nous en avons compté également, moins peut-être que d'autres peuples, mais nous ne sommes pas tous des anges. C'était l'astuce satanique des SS que d'obliger les Juifs à tuer les leurs» . D'autre part, « il y avait aussi des Juifs qui collaboraient avec des bureaux nazis où se jouait la vie des autres au profit de la leur» (p. 176). «Depuis cette époque, j'ai toujours conçu des soupçons à l'égard des Juifs qui prétendaient avoir sauvé quelqu'un». (p. 177). L'intransigeance de Simon Wiesenthal ne lui fait pas que des amis. En 1972, Literaturnaya Gazeta soviétique l'accuse «d'avoir entretenu des relations secrètes avec les services de renseignements nazis depuis 1942», puis de recruter des agents pour la CIA [223] américaine et enfin d'avoir des liens avec l'Afrique du Sud (Le Monde, 2-3 avril 1972). Mais c'est avec le chancelier Kreisky que ses rapports se détériorent en 1975. Bruno Kreisky ne cache pas sa manière de voir. Le 5 octobre 1973, il déclare au journal israélien Yediot Ahonot: «Je ne suis pas sioniste. Depuis ma jeunesse, j’ai coupé tous les liens avec la religion de mes pères. Je suis un Autrichien et ma patrie est l'Autriche, et Israël est le pays des Juifs qui n'ont pas d'autres pays pour les recevoir… En tant que socialiste, je ne fais pas de différence entre Israël et les Arabes. Je suis un Juif assimilé. Est juif celui qui s'identifie à une communauté juive, mais on a aussi le droit de la quitter. Ce n'est pas une trahison. Celui qui me refuse le droit de ne plus me considérer comme juif est un intolérant. Je ne crois pas à une double allégeance envers son pays et envers Israël» (cité par Le Monde des 7-8 octobre 1973, p. 4). Issu d'une grande famille bourgeoise juive, Bruno Kreisky fut dans sa jeunesse «un socialiste révolutionnaire». Arrêté par la Gestapo en 1938, il réussit, après cinq mois de détention, à se réfugier en Suède, où il resta jusqu'en 1951. Dans son portrait (Le Monde du 29 juin 1976, p. 6), Anita Rind écrit que, «au sein de l'Internationale socialiste, sa connaissance et son intérêt pour les problèmes du Proche-Orient ont contribué à atténuer les tendances nettement pro-israéliennes de cette organisation. En Israël et ailleurs, M . Bruno Kreisky a pu être dénoncé comme un «traitre» à la cause juive. Notamment après la fermeture du centre d'accueil juif de Schoenau, sous la pression d'un commando palestinien en octobre 1973». Golda Meir ne le lui a pas pardonné et, dans ses Mémoires (My Life, 197S), elle le traite sans ménagement et l'accuse de lui avoir dit (p. 403): «Nous appartenons à deux mondes différents» (We belong to two different worlds) ce qui, dit-elle, lui laissa « un goût de cendre» (p. 404). Le Chancelier d'Autriche, de son côté, n'apprécie pas Simon Wiesenthal. En novembre 1975, il déclare, à Radio-Luxembourg: «Mes relations avec la Gestapo, au temps du Nazisme, étaient très différentes des relations de M. Wiesenthal, parce que j'étais un accusé et que j'étais emprisonné. Lui ne l'était pas, vous savez. Il parle toujours du passé des autres. Quand on a un tel passé, on ne peut pas être une autorité» (Le Monde du 13 novembre 1975). Bruno Kreisky alla jusqu'à traiter Wiesenthal d'être un «agent», sans toutefois préciser au service de qui. Il ajouta: «Il faut enfin que quelqu'un ait le courage de se bagarrer avec le bonhomme Wiesenthal. Comme je suis moi-même juif, je ne peux pas encourir l'accusation d'antisémitisme. J'ai donc décidé de le faire. J'espère qu'il y aura un grand procès». Simon Wiesenthal retira sa plainte en diffamation, le 13 décembre, et l'affaire en resta là. Elle fut en tout cas, pour le chancelier Kreisky, l’occasion de nier publiquement l'existence d'un «peuple juif: il y a seulement une communauté de religion juive, qui est devenue une communauté de destin en raison du destin qu'elle a subi» (Le Monde du 5/XII/1975). Depuis lors, Simon Wiesenthal continue sa longue traque aux anciens Nazis, particulièrement en Amérique du Sud. C'est, du reste, en Argentine qu'en 1960 Eichmann fut arrêté et enlevé. Mais rien n'est simple: la communauté «sépharade» (juive orientale) de Buenos Aires compte 80.000 personnes (Terre retrouvée, n°44/1 du l/X/1972) et l'un de ses membres, Marc Lévy, a donné à L’Express (du 26 juin 1977, p. 86) une défense inattendue du régime militaire argentin, qui, à l’entendre, respecte les Droits de l'homme et surtout les libertés de la collectivité juive. Beaucoup de gens, dans le monde, se demandent si la longue traque va et doit se poursuivre indéfiniment. Simon Wiesenthal a reconnu lui-même que l'angoisse du criminel «en cavale» fait aussi partie du châtiment. Et il a toujours soin de parler de «justice», et non de «vengeance». Dans son «Portrait», Joseph Wechsberg écrit ceci (p. 27): «L'année dernière», (sans doute en 1966), «Wiesenthal a rencontré [224] Alfons Gorbach, l'ancien chancelier fédéral d'Autriche, un catholique qui passa de longs mois au camp de concentration de Dachau. Gorbach s'est plaint de ce que Wiesenthal rouvrît «d'anciennes blessures». «Je ne suis pas du tout sür que cela soit une bonne chose», dit l'ancien chancelier. Wiesenthal admit qu'il en était pas sûr lui-même. «Peut-être l'Histoire décidera-t-elle si c'était un bien ou un mal, dit-il. Mais je crois que c'est nécessaire. Souhaitez-vous que vos enfants, vos petits-enfants atteignent l'âge adulte en étant contaminés par ces théories selon lesquelles il existe des races inférieures que l'on doit exterminer comme de la vermine? ... Je crois qu'ils ont le droit de savoir». Sur ce point, qui lui donnerait tort? Mais je ne puis m'empêcher de penser à une amie, rescapée du camp de Ravensbrück où elle a perdu sa mère. Elle reçut un jour la visite d'un ancien SS devenu prêtre, qui venait «lui demander pardon». Elle lui répondit qu'elle n'avait pas à lui pardonner, car, en ce temps-là, c'étaient plutôt les Algériens qui auraient à absoudre la France.
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Le rédacteur en chef de Die Zeit, Theo Sommer, rappelle que, tout de même, après trente ans de démocratie, l’image du «vilain Allemand» devrait enfin disparaître une fois pour toutes (Newsweek, 3/X/77, p. 9). Pourtant, deux questions me viennent à l'esprit. La première concerne l'oubli, qui n'est pas du tout le pardon. En 1940, au moment de notre arrestation par la police de Vichy, nous savions, mes camarades et moi, qui nous avait dénoncés et pourquoi (de l'argent et de la cocaïne) . Nous nous étions juré de faire un jour la peau au mouchard. Eh bien, je dois dire que, la guerre finie, je n'y ai plus jamais pensé: je n'ai pas le goût maniaque de la vengeance. On m'objectera qu'on n'a pas le droit de pardonner aux bourreaux des autres. C'est vrai. Et c'est ma deuxième question. Pourquoi les auteurs de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité échappent-ils à la juste colère de Simon Wiesenthal, de la LICA, de Beate Klarsfeld et autres chasseurs de sorcières, lorsqu'il se trouve qu'ils sont israéliens? Oui ou non Menakhem Begin, ancien chef de l'Irgoun, est-il responsable du massacre de Deir-Yassin, le 9 avril 1948? Pourquoi n'a-t-il jamais été jugé et condamné? Pourquoi Israël serait-il au-dessus des lois? Il faut relire l'article percutant écrit par François Fonvieille-Alquier: «La vraie victoire d’Israël», publié dans Combat du 13 septembre 1972, au lendemain de la prise d'otages de Munich et des représailles israéliennes sur le Liban.» Les dirigeants israéliens, dit-il, ont réussi cet exploit, unique dans l'histoire, de donner mauvaise conscience à quiconque n'est pas d'accord avec eux et serait tenté de formuler un jugement défavorable sur leurs faits et gestes… Se permettrait-on de mettre en cause l'attitude de Mme Golda Meir dans telle ou telle circonstance, oserait-on affirmer que Dayan, dans ses propos et dans ses actes, se montre aussi brutalement cynique que les représentants d'un régime dont les Juifs autrefois eurent tant à souffrir, alors des voix s'élèvent, tremblantes d'indignation: Vous oubliez Auschwitz, Buchenwald et les crématoires… Comme si le souvenir des morts de 1942 devait assurer éternellement l'impunité aux vivants de 1972!
[Extrait de Vincent Monteil, Dossier secret sur Israël. Le terrorisme, Paris, Guy Authier, 1978, IIe partie, ch. 12, p. 222 à 224. Le texte complet se trouve à l'adresse:
http://www.litek.ws/aaargh/fran/livres/livres.html]
[54] David Sinai, « News We Doubt You've Seen, » The Jewish Press
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