TROISIÈME CHAPITRE
LA TERRE BRÛLÉE
Après le refus d’Adolf Hitler de se conformer aux nouvelles requêtes de l’URSS concernant des concessions territoriales en Europe, ce pays se dirigea peu à peu vers une économie de guerre au cours de l’été 1940. Le 26 juin 1940 un décret rendit la journée de 8 heures de travail obligatoire et la semaine de travail fut portée à sept jours. [1] D’autres décrets firent qu’un ouvrier arrivant au travail avec un retard de 20 minutes et plus se rendait coupable d’une offense criminelle pouvant entraîner jusqu’à 6 mois de camp de travail. Personne n’avait la permission de changer d’emploi sauf sous autorisation écrite du directeur en charge; par contraste les commissariats furent autorisés à envoyer tout travailleur requis n’importe où sur le territoire de l’Union Soviétique si bon leur semblait. La presse soviétique, la radio, les enseignants, les orateurs en déplacement ainsi que les organisations affiliées au parti telles les organisations de jeunes firent d’innombrables lectures au grand public lors de meetings pour expliquer qu’une attaque "capitaliste" planifiée depuis longtemps pouvait survenir à n’importe quel moment.
L’ingénieur américain John Scott, qui travailla en URSS jusqu’en 1942, décrivit la préparation de ce pays à la guerre ainsi:
Le budget de la défense russe doubla pratiquement tous les ans. Des réserves immenses de matériel de guerre, de machines, de carburant, de nourriture et d’autres produits furent stockées. L’Armée Rouge se gonfla de deux millions de recrues à partir de 1938 et atteignit le chiffre de 6.5 millions de soldats à l’été 1940.[2]
Déjà au début de 1940, l’URSS rassemblait 150 divisions dans les districts militaires de l’Ouest; 100 de celles-ci étaient concentrées dans la zone d’occupation soviétique en Pologne pour faire face à 6 divisions allemandes seulement![3]
A la fin de mars 1941, 500,000 autres réservistes furent rappelés et envoyés le long de la frontière allemande. Ils furent suivis de 300,000 spécialistes des unités de réserve. Avec de telles mesures l’Armée Rouge s’était accrue encore de 800,000 hommes à la veille de la guerre. Le général Zhukov a confirmé bien plus tard cette mobilisation de 170 divisions et deux brigades dans des districts voisins de la frontière allemande.[4]
L’attaché militaire suédois à Moscou estima qu’au milieu de 1941 60% de tous les effectifs de l’Armée Rouge étaient positionnés à l’Ouest avec des concentrations impressionnantes le long de la frontière roumaine. De toute évidence, Staline avait en tête les réserves pétrolières de ce pays dont la possession lui donnerait un avantage stratégique important sur la machine de guerre allemande. Les services d’espionnage roumains eurent vent des remarques de Staline à l’effet que de grands sacrifices devaient encore être faits pour sauver du temps puisque que la guerre à venir, bien que pouvant être retardée, était tout de même inévitable.[5] L’ambassadeur yougoslave à Moscou avertit Staline déjà au début de 1941 des plans de l’Allemagne concernant l’opération "Barberossa"; dans sa réplique Staline spécula sur la date possible de l’opération allemande et répondit: "Laissons les venir. Nous les attendrons de pied ferme!"[6]
En avril, l’infanterie soviétique fut équipée pour une action militaire.[7] Les services secrets allemands se rendirent compte que les Soviétiques bâtissaient des aéroports et des dépôts de munitions avec une hâte fébrile pendant tout l’été. Des agents polonais rapportèrent des mouvements de troupes de l’extrême Est de l’URSS en direction de la frontière ouest et la constitution d’unités qui ne pouvaient servir que dans le cadre d’une offensive (parachutistes). Les commissaires furent informés qu’ils devaient se préparer à une longue guerre avec l’Allemagne.[8] Des scientifiques et des fonctionnaires du parti envoyés vers les pays baltes parlèrent ouvertement de l’intention de l’URSS d’entrer en guerre: "L’Union Soviétique est prête à venir en assistance aux nations d’Europe opprimées par le capitalisme tout comme elle est venue porter assistance aux nations frères baltes;" le déclenchement de la guerre, disaient-ils, ne dépendait que de l’Union Soviétique mais le travail préparatoire devait avant tout être terminé.[9] La présence grandissante d’unités aériennes non loin de la frontière allemande revêtait un caractère offensif certain puisque rassembler ses avions près de la frontière et les mettre ainsi à la merci d’une attaque surprise ne fait aucun sens dans le cadre d’une politique défensive.[10]
Après le 7 avril 1941, même l’ambassadeur allemand à Moscou fut en mesure de réaliser que le rappel des réservistes battait son plein. Le 8 avril, les Russes évacuèrent les familles de leurs délégués commerciaux à Berlin. A Kiev, de nombreux trains chargés d’équipement militaire furent vus se dirigeant vers l’ancienne frontière polonaise. Le 9 avril, l’attaché militaire allemand à Bucarest rapporta que le maréchal Timoshenko, vu par plusieurs comme le seul général soviétique compétent, avait convoqué un conseil de guerre et ordonné à toutes les unités présentes le long de la frontière ouest de se tenir en état d’alerte.[11]
L’étendue des préparatifs militaires soviétiques était telle que le général Hader, le commandant en chef de l’état major allemand, craignit – si l’on se base sur les passages des 6 et 7 avril de son journal intime – qu’une attaque soviétique se produise à tout moment.[12] Le général Halder, un membre de la "résistance", écrivit après la guerre: "…Hitler avait la conviction inébranlable et bien fondée que la Russie se préparait à attaquer l’Allemagne. Nous savons aujourd’hui grâce à des sources fiables qu’il avait raison."[13]
Staline jouait ses pions afin de consolider sa position vis à vis de l’Allemagne au niveau politique aussi. Un point tournant fut atteint le 27 mars 1941 lorsque des agents soviétiques infiltrés dans l’armée serbe renversèrent le gouvernement pro-allemand en Yougoslavie deux jours après que ce pays eut joint les forces de l’Axe.[14] Le 5 avril 1941 Staline signait en hâte un traité d’amitié avec le nouveau gouvernement anti Allemand. Le jour suivant les avions allemands pilonnaient Belgrade.[15] Encore de plus mauvaise augure pour l’Allemagne fut ce traité de paix que l’URSS et le Japon signèrent le 13 avril; ainsi Moscou était libre de transporter une grande partie de ses forces stationnées à l’extrême Est (Asie) vers l’ouest du pays et ne tarda pas à le faire.
Hitler et ses conseillers n’avaient maintenant plus aucun doute concernant les plans de Staline. Halder était certain que si l’on avait montré l’état des préparatifs militaires à un expert militaire neutre celui-ci aurait admis qu’il ne pouvait s’agir que de préparatifs offensifs. Durant le mois de mars les mouvements de troupe près de la frontière furent si intenses et les transports envoyés de Moscou vers Smolensk et Minsk si importants que Halder craignit qu’une attaque soviétique ne soit imminente. A ce moment il écrivit que le danger pouvait durer jusqu’au 20 avril 1941 puisque les Soviétiques avaient une longueur d’avance et disposeraient d’un avantage militaire écrasant le long de cette frontière jusqu’à cette date.[16]
Mais les Soviétiques savaient parfaitement que les Allemands ne se faisaient aucun illusion quant à ces préparatifs et ils préparaient en hâte pour obtenir l’effet de première frappe désiré. Déjà le 10 avril, l’Armée Rouge fut mise en état d’alerte.[17] Le général Klokov du Politburo annonça le 16 avril à un groupe d’officiers que la guerre pouvait éclater "à n’importe quel moment" et que l’Armée Rouge ne devait pas être "prise au dépourvue."[18]
Le 23 avril, des nouvelles d’un gigantesque renforcement soviétique en Bukovine et en Besssarabie arrivèrent de Bucarest; le jour suivant l’attaché militaire allemand présent dans cette ville rapporta à ses supérieurs que des bateaux chargés de soldats de l’Armée Rouge étaient arrivés à Odessa et que ceux-ci étaient ensuite transportés en train vers les rivières Bug et Dniestre alors que les Soviétiques évacuaient la population civile située derrière leur ligne le long de la rivière Pruth.[19] Depuis février 1940 des rapports du contre-espionnage allemand affirmaient que les Soviétiques déportaient systématiquement les populations polonaises, juives et ukrainiennes situées dans l’Ouest de l’Ukraine. Ces gens n’étaient avertis que peu de temps à l’avance et ne pouvaient emporter que peu de bagages avec eux.[20]. La validité de ces rapports fut confirmée lorsque les troupes roumaines et allemandes entrèrent plus tard dans ces régions qui faisaient jadis partie de la Roumanie. Le recensement conduit le 16 août 1941 par la Roumanie dans ces régions recapturées montra que 20% de la population n’y était plus. La population urbaine en particulier avait souffert des mesures soviétiques; sa part au sein de la population totale n’était plus que de 10% (avant la guerre celle-ci était de 20%). Kishinev par exemple, perdit 62% de ses habitants et Chernovitsy environ 42%.[21]
En mai 1941, plusieurs armées furent transférées de l’intérieur soviétique vers la frontière ouest.[22] -La 22 ième armée de l’Oural vers la région de Velikie Luki au nord de Vitebsk; -La 21 ième armée de la Volga vers la zone de Gomel; -La 19 ième armée du nord du Caucasse vers Shepetovka (entre Kiev et la demarcation germano-russe) -La 16 ième armée de Transbaikalia (près de la Mandchourie) vers la zone du Belaya Tserkov (sud ouest de Kiev) -Le 25 ième corps des fusillers vers la Dvina ouest
Le 5 mai Staline prononça plusieurs discours devant des officiers de l’Académie Militaire de Frunse. Parmi les auditeurs se trouvaient Molotov, Mikoyan, Voroshilov, Kalinin et Beria; aussi présents se trouvaient deux généraux et un major qui tomba plus tard entre les mains des Allemands; devant ceux-ci il réitéra indépendamment le contenu de ce discours avec un haut degré d’unanimité. Ribbentrop et Goering déclarèrent en 1943 ainsi qu’après la guerre que le contenu de ce discours fut envoyé à Hitler par ses agents presque immédiatement. Le résumé de celui-ci était:
" Il insista sur la nécessité pour l’Union Soviétique de se préparer à une guerre avec l’Allemagne et promit que d’ici deux mois l’URSS posséderait les avions les plus rapides et les plus puissants sur terre. Les plans pour cette guerre sont complétés, les aéroports ont été construits et les avions de combat y sont déjà stationnés. Tout à été fait pour vider tant que possibles les zones limitrophes, tous les éléments étrangers ont été enlevés. D’ici deux mois l’URSS sera en mesure de se battre avec l’Allemagne. Le pacte avec ce pays n’était qu’un truc. Un réseau de partisans patiemment tissé à travers l’Europe depuis le début de la guerre en 1939 paralysera l’approvisionnement de l’armée allemande. L’ère de l’expansion soviétique tout azimuts avait sonnée. "[23]
Le 10 mai les forces aériennes allemandes rapportèrent que 4,000 avions soviétiques étaient concentrés sur les pistes d’envols le long de la frontière alors que les radars en détectaient 1,000 autres stationnés un peu en retrait.[24]
Le général Vlassov, fait prisonnier en 1942, confirma plus tard que les Soviétiques planifiaient une attaque vers la fin de l’été 1941.[25]Jacob Dschugaschwili, lieutenant d’artillerie d’une division blindée et fils de Staline tomba entre les mains des Allemands en juillet 1941 et dit à ses geôliers "ils se préparaient pour la grande attaque lorsque soudainement, ils…, ils ont été réduits en pièces."[26]
Il ne fait aucun doute que l’attaque préventive de l’Allemagne le 22 juin 1941 frappa de plein fouet le dispositif militaire soviétique peu avant que celui-ci n’entre en action. Six semaines auparavant, les 12 et 15 mai, l’espion soviétique Sorge informait ses supérieurs que 150 divisions allemandes se préparaient à attaquer le 22 juin en révélant certains détails de l’opération.[27]
On peut se rendre compte, en observant ce qui s’est passé lors des premiers jours de l’offensive allemande que l’Armée Soviétique était prête à attaquer au centre de l’Europe. Même dans ces poches près des frontières très à l’ouest autour de Lvov et Nialystok – qui étaient très exposées à un encerclement en cas d’attaque allemande et étaient donc inutiles d’un point de vue défensif, les troupes allemandes ont rencontré un amas considérable de troupes soviétiques. Dans les faits la rencontre brutale du gros des deux armés s’est faite aussitôt que les Allemands eurent traversé la frontière.
Mais puisque le haut commandement soviétique n’avait à sa disposition que 150 ou 200 bandes de terrains adjacentes à la frontière allemande et étant donné la nature du terrain (de grandes surfaces au centre de la frontière étaient marécageuses) ces bandes de terrains étaient particulièrement denses en avions de combats prêts à attaquer les positions allemandes. La première opération que les avions de combat allemands et les escadrons de reconnaissance menèrent fut le repérage et la destruction de ces pistes où jusqu’à 100 avions étaient entassés et exposés. Entre le 22 juin et le 28 juin, 4,107 avions soviétiques furent détruits, dont 3,000 au sol![28] Les forces soviétiques essuyèrent des pertes similaires dans la région de Byalystok. Entre le 22 juin et le 1 juillet 1941, l’Armée Rouge perdit 5,774 chars d’assaut, 2,330 pièces d’artillerie et 160,000 hommes furent faits prisonniers, sans compter ceux qui furent tués.[29]
Dans un discours prononcé le 25 février 1956 au 20 ième Congrès du Parti Communiste à Moscou, N.S. Kroutchev qualifia l’affirmation précédente de Staline selon laquelle l’Allemagne avait ‘pris par surprise’ l’URSS de mensonge et nota que les dirigeants soviétiques ne pouvaient ignorer à partir des informations qui leur étaient fournies (Churchill; l’ambassadeur britannique en URSS, Cripps, l’ambassade soviétique à Londres ainsi que d’autres canaux diplomatiques, l’attaché militaire soviétique à Berlin, Chlopov) que l’attaque allemande était imminente.[30]
Aussi, les préparatifs de Staline en vue d’une guerre en Europe furent amorcés d’un point de vue stratégique et économique longtemps avant que Hitler n’apparaissent sur la scène politique en Allemagne. Contrairement à Staline, Nikolaj Bucharin, qui fut liquidé en 1938, ainsi que d’autres bolcheviques de la vielle garde, favorisaient le développement de l’industrie légère; ils pensaient qu’une politique d’industrialisation massive ne pouvait être faite tant et aussi longtemps que les consommateurs ne bénéficiaient pas de suffisamment de produits sur le marché. Staline eut le dessus dans cette dispute et réduisit au silence ses opposants. L’Union Soviétique s’embarqua alors dans le plus gigantesque programme d’industrialisation que le monde ait connu.
Les fondations de ce plan furent jetées lors du premier plan quinquennal (1928-1932) qui visait à créer des secteurs industriels totalement nouveaux. Le point central de ce plan était le développement de l’industrie lourde dans les régions de l’Oural et de la Sibérie.
Les troupes allemandes avaient déjà pénétré en Ukraine en 1918 et une répétition de ce scénario ne pouvait être exclue totalement. Staline considérait donc que l’URSS avait besoin d’une infrastructure industrielle située aussi loin que possible de l’ennemi. En février 1931 il déclara: "La Russie doit dépasser les pays capitalistes les plus avancés concernant la production militaire et industrielle d’ici à 10 ans ou bien non ces pays nous détruiront." Il mit l’emphase sur le fait que ces nouvelles industries devaient être situées dans l’Oural et en Sibérie à des milliers de kilomètres de la frontière européenne, hors de portée des avions ennemis.
Afin d’atteindre ce but, des milliers d’experts étrangers furent engagés directement ou par le biais de compagnies étrangères et on dû payer ceux-ci avec de l’or. L’Américain John Scott écrivit qu’à Magnitogorsk seulement on trouvait de 300 à 400 spécialistes allemands ou américains. Par rapport au niveau de vie existant alors en Union Soviétique, ces experts vivaient dans un luxe inimaginable alors que des millions d’hommes et d’enfants non loin succombaient de froid, de faim ou du travail forcé.[31]
La naïveté de beaucoup d’historiens de l’Ouest peut encore mieux être démontrée par leur adhésion entêtée à la thèse selon laquelle Staline, qui depuis le début concentrait les forces industrielles de son pays dans l’Oural pour des raisons stratégiques et était tenu au courant de la possibilité d’une attaque militaire préventive de l’Allemagne, fut malgré tout une victime qui n’envisageait pas qu’une guerre se produise. Même avant le déclenchement des hostilités l’Union Soviétique procédait au déplacement massif de civils et des infrastructures industrielles restantes de L’ouest vers l’est. John Scott rapporte que:
Avant même que la guerre n’éclate des installations importantes qui servaient à la production de matériel électrique furent transférées de la Russie Blanche et de la région située autour de Leningrad vers la Sibérie Ouest. Au moins une usine d’armement située à Leningrad fut déplacée à Magnitogorsk avec tout l’équipement qu’elle contenait ainsi que le personnel opérant celui-ci….A l’exception des hauts fourneaux et des installations en acier tout fut acheminé par train vers d’autres régions sans aucun problème.[32]
Selon le professeur Lorimer les plans soviétiques concernant le transport des employés et des machines vers l’intérieur furent mis en œuvre immédiatement lors du déclenchement des hostilities.[33] Le professeur Boris Semjonowitsch Telpuchowski de l’Institut pour le Marxisme-Léninisme au Comité Central du Parti Communiste à Moscou confirma que cette éventualité avait été envisagée et que des plans prévoyaient de rediriger le trafic ferroviaire au cas où une évacuation massive serait nécessaire. Lors des premiers mois un million de wagons chargés d’équipement industriel, de matériel et d’être humains quittèrent les zones à risque près de la frontière.[34]
Les Allemands estimaient que les Soviétiques disposaient au début de la guerre de 36,000 wagons de passagers et 850,000 wagons de marchandises. A la fin de 1941, 40% de la superficie couverte par le système ferroviaire était entre les mains des Allemands. Malgré tout les Russes réussirent à emporter le gros du matériel roulant avec eux. A la fin de 1941 les troupes allemandes n’avaient capturé que 1,100 trains de passagers et 43,300 trains de marchandises.[35] La moitié de ce matériel fut pris durant les quatre premières semaines de la guerre. En d’autres mots les Soviétiques ne furent par totalement pris au dépourvu par l’attaque allemande; bien que leurs forces déployées en position offensive essuyèrent un dur coup par suite d’erreurs stratégiques, la logistique nécessaire à l’application de cette politique de la terre brûlée elle, était parfaitement au point.
En supposant que jusqu’à 50% des wagons, i.e. plus de 400,000, étaient normalement stationnés dans les territoires que les Allemands occupèrent peu après, les Soviétiques furent capables d’évacuer 90% du matériel roulant sans que les Allemands ne mettent la main dessus. Bien sûr, tous ces wagons ne furent pas envoyés vides vers l’est. Si nous ajoutons à cela les wagons en provenance de l’Est qui transportaient des hommes et de l’équipement militaire vers l’ouest avant de repartir dans l’autre direction avec un nouveau chargement, on comprend que les Soviétiques ont été en mesure de transporter un nombre considérable de gens en peu de temps. Le fait que les zones situées près de l’Allemagne n’étaient ni très industrialisées ni très urbanisées permettait d’utiliser aisément les wagons pour vider les agglomérations qu’on pouvait y trouver. John Scott ajoutait :
Les voies qui mènent dans la direction est-ouest sont encombrées constamment de trains qui amènent de l’approvisionnement vers le front. Lorsqu’ils retournent vers l’est, ces trains sont remplis de machineries et d’ouvriers. Même si je peux difficilement estimer les chiffres je suis convaincu qu’une grande partie de la machinerie industrielle, qui était située auparavant dans la zone que les Allemands occupent maintenant, n’est pas tombée entre les mains de l’Allemagne mais était en état de tourner à plein rendement à l’été 1943 dans la forteresse de l’Oural que Staline s’est bâti à 1500 ou 2000 kilomètres de la ligne de front.
La zone de l’Oural était capable de produire tous les types de matériaux requis pour la fabrication de chars d’assaut, de camions lourds, d’artillerie et d’avions. Jusqu’au déclenchement de la guerre, deux choses manquaient à cette région : les machines et le personnel pour opérer celles-ci. Scott ajoutait : " Tout cela a été transporté ici récemment et en grande quantité. "[36]
Le professeur Lorimer confirme aussi que les Soviétiques mirent en branle immédiatement après l’invasion allemande leur plan concernant le démantèlement des usines et leur réimplantation à l’intérieur. De plus dit-il, une grande partie de la machinerie agricole et beaucoup de vivres furent évacués. Même Kroutchev admit que les Soviétiques avaient réussi à accroître leur production militaire durant la guerre et à déplacer massivement leurs infrastructures vers l’est.[37]
La réutilisation de la machinerie transportée des régions de l’ouest fut facilitée par le fait que le pouvoir en place avait commencé l’aménagement de l’endroit (Oural et Sibérie) afin que les bâtiments et l’électricité nécessaire soient déjà suffisants avant même que la machinerie n’arrive, longtemps avant que la guerre éclate. John Scott, qui assista à ces événements relate :
La fabrication et l’aménagement de tronçons de voie et d’usines dans l’Oural, l’Asie Centrale et la Sibérie fut accélérée (jusqu’à l’été 1941). …Ici des immeubles flambant neufs qui ne figuraient sur aucun plan, dont l’utilité échappait à tous se mirent à pousser comme des champignons. En parallèle l’état s’attela à la tâche d’augmenter considérablement la puissance des centrales électriques même si celles-ci fournissaient déjà largement ce qui était nécessaire aux industries locales, au moins à Magnitogorsk.
Scott ajouta que ces développements ne survinrent que dans la région de l’Oural.[38]
Les Soviétiques couvrirent la région industrielle de l’Oural d’un système de chemins de fer remarquable ainsi que de centrales électriques, incluant les réseaux de lignes de transmission nécessaires à l’acheminement du courant dans les différentes agglomérations. En 1934, la capacité des centrales électriques de l’Oural était de 2 milliards de kWh ; en 1940, celle-ci avait doublée.[39] A la veille du déclenchement des hostilités cette capacité avait encore grimpée et les choses continuèrent ainsi pendant la guerre. Ces chiffres peuvent paraître abstraits au lecteur aussi serait-il bon de mentionner que dans les territoires conquis et administrés par l’Allemagne - ceux-ci les appelaient "territoires occupés de l’Est " - la production électrique n’atteignait pas 10 milliards de kWh avant la guerre, malgré la concentration énorme d’industries à cet endroit. Comme nous le savons de Wilhelm Niederreiter, les Allemands n’étaient capables en 1943 de produire que 1 milliard de kWh dans cette vaste région malgré l’utilisation d’une grande quantité de matériel importé d’Allemagne et l’emploi de nombreux spécialistes allemands.[40] Cette comparaison ne sert pas seulement à illustrer cette orgie de destructions et de sabotages menée par les Soviétiques avant leur retraite, mais à montrer aussi le gigantesque potentiel destiné à la production militaire que les Soviétiques purent mettre en place à l’Est de la Volga avant la guerre. Telpuchowski décrit les mesures prises par les Russes de cette façon :
L’évacuation des entreprises industrielles se fit dans le cadre d’un plan économique de mobilisation. Le plan spécifiait où ces entreprises devaient être acheminées et la cédule décrivant les étapes nécessaires pour le déménagement de celles-ci. L’interconnexion entre les différentes usines et leur dépendance relative fut aussi prise en compte… Des centaines d’entreprises furent transplantées dans les territoires de l’Est. 455 entreprises furent déménagées dans l’Oural qui servit d’arsenal à l’Union Soviétique. En 1941 plus de 1,360 complexes industriels furent déménagés en trois mois. L’équipement mobile de milliers de collectives et de fermes d’état fut aussi transporté vers l’intérieur du pays. Grâce au travail héroïque des cols bleus et des cols blancs les entreprises évacuées redevinrent opérationnelles en peu de temps. On doit noter qu’avec cette évacuation massive, l’ennemi ne réussit pas à utiliser les stocks industriels des régions occupées comme il le fit en Europe de l’Ouest. Les équipements furent donc sauvés en grande partie grâce à cette opération. Il fut même possible d’augmenter la production de chars, d’avions, de canons et d’autres armes quelques mois plus tard. [..] Les entreprises transplantées furent érigées en un laps de temps incroyablement court dans les nouvelles localités. Les travailleurs et les cadres[..] travaillèrent à ciel ouvert, souvent sous la pluie et la neige. [..] Le travail durait toute la journée. La journée de travail était de 12 ou 14 heures et parfois même plus. … L’assemblage des usines et de l’équipement fut fini en trois ou quatre semaines et après trois ou quatre mois la production atteignait son niveau d’avant guerre. En moyenne, il fallait de un mois et demi à deux mois pour réactiver l’équipement évacué…La chute de la production industrielle était déjà stoppée en décembre 1941.[41]
Les documents secrets du Bureau de l’Economie à l’Est (Wirtschaftsstab Ost)[42] qui ont survécu montrent clairement que les Soviétiques réussirent à évacuer une grande partie de leur matériel selon le plan préétabli ou à rendre inutilisable celui qu’ils ne pouvaient emporter. Ainsi le No. 3 des rapports bimensuels du Bureau de l’Economie à l’Est daté du 3 août 1941 dit :
Les Russes et les Juifs faisant partie des classes instruites se sont retirées avec l’Armée Rouge. Les classes dirigeantes ukrainiennes ont été partiellement déportées et s’ils occupaient un rôle de direction dans l’industrie, on les a aussi forcés à déménager à l’est de Dnieper. Un grand nombre de tracteurs et des spécialistes à la campagne ont partagé le même sort. En juin, beaucoup de jeunes gens ont été appelés et déplacés vers des garnisons à l’intérieur de l’URSS… A cause de ces événements il est très difficile de trouver des gens capables d’assumer des postes de direction dans l’administration, l’industrie et l’agriculture en Ukraine…
Des dégâts considérables sont survenus suite aux opérations de vidage ou de destruction menées par l’Armée Rouge avant son repli. Ces dommages vont croissant à mesure qu’on se dirige vers l’est. Dans les villes les dommages causés touchent surtout les usines et les magasins et, dans une moindre mesure, les zones d’habitation. A la campagne surtout les stocks de machinerie, de vivres, de grains et d’essence des fermes collectives ont souffert beaucoup. L’opération de nettoyage commençait généralement de 8 à 10 jours avant le retrait de l’Armée Rouge. Le matériel le plus crucial, spécialement les moteurs utilisés dans les entreprises, a été retiré, empaqueté et expédié vers l’est de l’URSS. Des adresses de destinations trouvées en Ukraine mentionnaient la région industrielle de l’Oural, spécialement la région délimitée par Sverdlosk-Molotov(Perm) –Ufa – Chkalov (Orenburg) – Magnitogorsk. Il semble que dans cette zone des plans pour la réutilisation des machines transportées d’Ukraine existent déjà… La destruction se fait habituellement 24 heures avant le retrait des troupes soviétiques. Ces opérations sont préparées minutieusement et comprennent l’incendie des petites usines, le dynamitage des machines importantes et complexes ainsi que la mise à la disposition des populations de ce qui se trouve dans les magasins ou dans les silos à grain afin que ceux-ci pillent ce qu’ils peuvent. Il est plutôt évident que la résistance militaire opiniâtre rencontrée à plusieurs endroits (i.e. la centrale électrique géante de Dnepro-Ges et l’aluminerie de Zaporooshye tout comme les complexes sidérurgiques de Dnepropetrovsk) n’avait qu’un seul but : Permettre la destruction des centres industriels.[43]
De façon similaire le rapport du 8 décembre 1941 explique que :
La destruction de la ville de Kharkov a débuté le 21 octobre 1941 selon les récits recueillis au sein de la population. La destruction se fit avec une très grande brutalité. Dans beaucoup de cas des maisons furent brûlées complètement avant même que les occupants ne puissent évacuer celles-ci. Seule l’arrivée rapide des troupes allemandes a empêché les Soviétiques de brûler la ville au ras du sol. Ont été détruits totalement :L’usine d’épuration d’eau, une grosse boulangerie, une vaste buanderie ainsi que la grande majorité des usines. Les habitants relatent que l’évacuation systématique de la machinerie industrielle la plus importante a commencé en août. Les spécialistes et leurs familles ont été évacués de force. Apparemment, les industries de Kharkov ont été réassemblées à Chelyabinsk (Sibérie de l’Ouest). Les habitants d’ici disent avoir reçu des lettres de là-bas qui parlent de la situation désespérée des déportés, de l’absence de logements et de la faim qui y sévit. Des observations faites à beaucoup d’autres endroits renforcent cette impression que le démantèlement de la machinerie s’est fait dans le cadre d’un plan préétabli dont le but était le transport de tout ce qui pouvait être enlevé vers des zones sûres. Les Soviétiques n’ont pas seulement démantelé la machinerie mais aussi l’équipement plus petit et les outils.[44]
Même avant la guerre, le sort des gens exilés vers les nouvelles régions industrielles de l’Oural et de l’ouest de la Sibérie n’avait rien d’enviable. Déjà en 1939, comme ailleurs en URSS, les chaussures et les vêtements étaient souvent impossibles à trouver alors qu’on commença à rationner le pain dès 1940. Les hôpitaux étaient aménagés dans des baraques, n’avaient pas l’eau courante, on y suffoquait de chaleur l’été et on y grelottait de froid l’hiver, ils étaient rarement propres et toujours surpeuplés. En 1938, 25% des habitants de Magnitogorsk avaient la chance de vivre dans des maisons alors que 50% étaient cantonnés dans des baraques et d’autres ‘habitations temporaires’ alors que 25% devaient se satisfaire de " semlianki " (huttes tatares, etc..).[45]Dans cette région où les infrastructures civiles les plus élémentaires étaient déficientes, les Soviétiques déportèrent peu avant et peu après le début des hostilités des millions de Russes, de Juifs, d’Ukrainiens et de gens d’autres nationalités qui habitaient la zone ouest du pays.
La situation désespérée de ces déportés est même évidente aux yeux de l’historien de cour Telpuchowski qui écrit, en faisant référence à l’évacuation de millions de civils,
L’accueil de cette masse de millions de gens, qui avaient été évacués des zones occupées ou menacées d’occupation par l’ennemi posait un problème majeur dans l’arrière-pays…où les logements manquaient cruellement. Ils durent vivre dans des tentes et des huttes. La nourriture était rare.[46]
Il ne semble pas y avoir de différences majeures entre la description de Telpuchowski de ces mesures et le rapport secret du Bureau de l’Economie à l’Est ; tous deux font mention de la situation désespérée de beaucoup de déportés. La seule différence est que Telpuchowski ne jugeait pas nécessaire de mentionner l’impact catastrophique sur la population civile laissée derrière de cette politique de la terre brûlée qui touchait même les infrastructures et les produits de base.
Les Déportations Soviétiques de Masse
Les dirigeants soviétiques considéraient la guerre inévitable, quel que soit le pays qui en prendrait l’initiative. Une évacuation des populations "menacées " ou "étrangères " près de la frontière était donc possible avant le 22 juin 1941 et celle-ci s’amorça avant, comme nous l’apprenons de la bouche de Staline. Lorsque l’attaché naval allemand quitte Moscou le 19 mai 1941 – 5 semaines avant le début de la guerre – et prend le train qui traverse la zone polonaise sous occupation soviétique en direction de Berlin, il croise des convois transportants des "éléments indésirables " qu’on expulse de Pologne sous la garde d’unités du GPU.[47]
L’étendue de ces déportations menées par les Soviétiques est sujette à spéculation et des affirmations contradictoires ont été faites. Contrairement à Edward C. Carter, président de l’organisation Secours (ou Aide) de Guerre en Russie (Russian War Relief), qui mentionne 37 millions en septembre 1942,[48] le Year Book maintient que l’avance allemande fut tellement rapide que le système de chemins de fer soviétique fut dans l’incapacité de mener une évacuation substancielle.[49] Les Soviétiques n’ont jamais publié des chiffres concernant l’ampleur de cette tragédie humaine.
Si l’on veut obtenir des chiffres fiables on fait face à une difficulté supplémentaire puisqu’il n’y a aucune donnée concernant la population soviétique totale au début de la guerre en 1941 ; le recensement de janvier 1939 était déjà périmé peu de temps après vu l’annexion de vastes régions bordant la frontière ouest en 1939 et en 1940.
Bien que les autorités allemandes aient procédé à un décompte plus ou moins détaillé de la population présente, une comparaison avec les chiffres d’avant guerre est mal aisée puisque les frontières des différents districts administratifs de ces territoires occupés étaient rarement comparables à celles qui existaient auparavant. Le Commissariat du Reich (RK) de l’Est englobait les états baltes ainsi qu’une partie de l’ancienne Pologne de l’Est et la Russie Blanche ; le RK en Ukraine comprenait dans sa partie ouest d’anciens territoires polonais (jusqu’à Brest-Litovsk) mais pas la Galicie. D’un autre côté la Roumanie n’avait pas seulement repris possession de ses anciennes provinces de Bessarabie et du nord de la Bukovine, mais avait aussi annexé une partie de l’ancienne république soviétique de l’Ukraine qu’elle nomma " Transdniestria " ; plus loin vers l’est de larges portions de l’ancienne république de l’Ukraine étaient non pas soumises à un gouvernement civil mais à un gouvernement militaire allemand. Pour cette raison, il est nécessaire d’examiner attentivement la population de l’Union Soviétique d’avant guerre.
Le recensement du 17 janvier 1939 trouve une population totale de 170.5 millions de personnes.[50] Depuis le dernier recensement du 17 décembre 1926 la population de ce pays s’était accrue de 15.9% ce qui correspond à un taux annuel de 1.2%. Le taux de croissance naturel cependant a certainement été plus élevé puisque la collectivisation forcée a coûté la vie à des millions de gens au début des années 30, spécialement en Ukraine. Les chiffres exacts donnant le nombre de victimes de la famine du début des années 30 ne seront jamais disponibles, mais une comparaison entre le recensement de 1926 (avant cette politique de collectivisation) et celui de 1939 devrait donner quelques indications.
Recensements Soviétiques de 1926 et 1939 En millions[51]
|
Année |
Age (année) |
Recensement du |
Changements en | |||
|
| ||||||
|
1926 |
1939 |
17.12.26 |
17.1.39 |
Millions |
Pour-cent | |
|
1927-1938 |
- |
0-11 |
-,- |
47,82 |
+47,82 |
(-,-) |
|
1919-1926 |
0- 7 |
12-19 |
31,94 |
28,46 |
- 3,48 |
(-10,9) |
|
1909-1918 |
8-17 |
20-29 |
32,91[52] |
30,64 |
- 2,27 |
(- 6,9) |
|
1899-1908 |
18-27 |
30-39 |
27,47[52] |
25,33 |
- 2,14 |
(- 7,8) |
|
vor 1899 |
> 27 |
> 39 |
54,71 |
37,27 |
-17,44 |
(-31,9) |
|
| ||||||
|
Total |
147,03 |
169,52[53] |
||||
|
| ||||||
Une comparaison entre les deux recensements montre qu’entre 1926 et 1939 il y a eu une diminution phénoménale du groupe d’âge né entre 1919 et 1926 – soit un groupe d’enfants au moment de la grande famine du début des années trente. Entre 1926 et 1939 cette population a connu une diminution de 11%, ou 3.5 millions de personnes, passant de 31.9 millions à 28.5 millions. Les gens nés entre 1899 et 1918 étaient 60.4 millions en 1926 mais seulement 56 millions en 1939, une réduction de 4.4 millions ou 7.3% ! Donc, sur les 92.3 millions de Soviétiques qui étaient âgés de moins de 28 ans en 1926, 84.4 millions ou 91.4% ont survécu jusqu’à 1939 !
Même si l’on postule que 2% des gens de ce groupe d’âge sont décédés de causes naturelles durant la période 1926-1939,[54] 6.6% auraient disparus suite à la famine ; sur 92.3 millions de personnes cela représente 6 millions d’individus. Sur les 150 millions de citoyens soviétiques présents en URSS à la fin des années vingt cela représente dix millions de personnes mortes de faim. Et nous n’avons même pas pris en considération le taux de mortalité certainement plus élevé des enfants nés après le 17 décembre 1926.
Sans cette grande famine qui fit plus de dix millions de victimes au début des années 30, le recensement du 17 janvier 1939 aurait trouvé plus de 180 millions de personnes. Par rapport aux 147 millions de Soviétiques de 1926, ceci correspondrait à un accroissement naturel de 22% Puisque l’immigration et l’émigration étaient à peu près impossibles, ceci correspond à un taux de croissance annuel de 1.8% ! En appliquant ce taux de croissance à la période qui s’étend de janvier 1939 à juin 1941, la population soviétique finale (en excluant ceux qui vivaient dans les territoires nouvellement annexés) serait passée de 170.5 millions à 178 millions (juin 1941).
Après l’incorporation de l’est de la Pologne et l’annexion de la Bessarabie et de la Bukovinie du Nord, la population soviétique s’est accrue de 7 millions.[55] De plus, l’occupation et l’annexion des états baltes a ajouté 6 millions de personnes supplémentaires.[56] Finalement, plusieurs citoyens de l’ouest de la Pologne – des juifs en particulier -, se sont enfuis en direction de la future zone soviétique avant l’arrivé des Russes le 17 septembre 1939.
Le nombre d’habitants de l’URSS au 22 juin 1941 devait donc être de 202 millions. Les estimés du professeur Lorimer concernant une population soviétique d’environ 200 millions d’individus en 1941 recoupent nos calculs.[57]
En plus de s’approprier ces nouveaux territoires soviétiques d’une population d’environ 23 millions d’âmes (en excluant les réfugiés), la Wehrmacht réussit à s emparer de plusieurs ‘anciennes’ provinces soviétiques, en partie ou en totalité :
|
Anciennes Régions Soviétique sous Occupation Allemande[59] | |||
|
| |||
| Région |
1.000km2 |
Population (en 1.000)au 17.1.1939 | |
|
Total |
Villes | ||
|
| |||
| Russie Blanche SSR |
126,8 |
5.568 |
1.373 |
| Ukraine SSR |
445,3 |
30.960 |
11.196 |
| Crimée ASSR |
26,0 |
1.127 |
586 |
| Rostov Oblast |
100,7 |
2.894 |
1.263 |
| Orel Oblast |
64,4 |
3.482 |
693 |
| Kursk Oblast |
55,7 |
3.197 |
286 |
| Voronesch Oblast |
76,7 |
3.551 |
658 |
| Kalinin Oblast |
106,4 |
3.211 |
703 |
| Smolensk Oblast |
72,2 |
2.691 |
448 |
| Krasnodar Kray |
81,5 |
3.173 |
765 |
| Ordzhonikidze Kray |
101,5 |
1.949 |
394 |
| Kabardino-Balkar ASSR |
12,3 |
359 |
85 |
| Osetin du Nord ASSR |
6,2 |
329 |
155 |
|
| |||
|
1.275,7 |
62.491 |
18.605 | |
|
| |||
De plus, de larges portions des districts (oblast) de Stalingrad, Tula, Moscou et Leningrad furent conquises, mais les capitales de ces districts ne furent jamais sous contrôle allemand. Sans la population urbaine de Tula, Moscou, Leningrad et Stalingrad la population de ces districts voisinait les 11.6 millions le 17 janvier 1939. Si les troupes allemandes ont occupé une section contenant seulement le cinquième de la population totale, alors un autre 2.5 millions doit être ajouté. Il semble donc que les ‘anciens’ territoires soviétiques que les Allemands ont occupés comptaient une population de 65 millions de personnes deux ans 1/2 plus tôt.
En ajoutant un accroissement naturel d’environ 3 millions de personnes jusqu’au milieu de 1941, la population des territoires sous contrôle de l’URSS (incluant les régions nouvellement annexées) qui devaient par la suite être conquis par l’Allemagne se chiffrait donc à 91 millions de personnes au moment du déclenchement des hostilités. Cet estimé est assez voisin du chiffre de 85 millions avancé par Lorimer,[59] mais le prof. Lorimer ne semble pas avoir pris en compte l’accroissement naturel pendant ces deux années et demi pour faire son estimation.
Telpuchowski écrivit, "40% de la population du pays vivait dans les territoires que l’ennemi réussit à prendre lors de son avance jusqu’en novembre 1941. "[60] Ceci veut dire que les sources officielles soviétiques estiment que la population vivant sur ces terres avant la guerre était de 81 millions (40% de 202 millions). Si nous ajoutons les territoires additionnels qui furent conquis en 1942, il semble que notre estimé de 91 millions est un peu bas. Des estimés allemands faits pendant la guerre donnent un portrait similaire. Dans les zones sous occupation allemande au premier novembre 1942 la population d’avant guerre était estimée à 83.81 millions.[61] Il faut noter qu’entre temps les Allemands avaient perdu une portion du territoire conquis suite à des revers militaires, aussi ce chiffre ne représente-t-il pas l’estimation maximum qui pourrait être faite. Si nous tenons compte de l’accroissement naturel après janvier 1939, alors le chiffre de 91 millions doit être vu comme un minimum absolu de la population qui se serait trouvée là si aucun mouvement de population ne s’était produit.
Selon le professeur Lorimer, 31% de la population de ces régions occupées –en excluant les annexions soviétiques de 1939-1940 – vivait en milieu urbain.[62] Une situation similaire existait en Estonie et en Lettonie. Cependant, la concentration urbaine en Lituanie était plus modeste et celle des territoires annexés par les Russes à la Pologne et à la Roumanie était encore plus petite.[63] La population urbaine d’avant guerre en Union Soviétique aurait donc été de 25 millions.
Concernant l’évacuation des civils le professeur Lorimer écrit :
Lorsqu’il fait référence à ces mesures, l’auteur juif Reitlinger écrit :Un autre développement de cette guerre, qui commença à échelle réduite et se développa rapidement un peu avant et après l’invasion allemande, fut l’évacuation sélective de gens comme d’anciens officiers de l’armée, des fonctionnaires de haut rang et, plus tard, des travailleurs de tous types. Ces gens furent transférés des zones annexées par l’URSS vers l’intérieur du pays…Kulischer estime le nombre de civils évacués des zones annexées vers ces régions à 1,500,000 ou 2,000,000 de personnes… Finalement nous en venons au mouvement de population le plus important de toute la guerre en URSS – à l’exception du transfert de soldats, que nous n’estimerons pas - , soit l’évacuation forcée et planifiée dans les zones menacées d’occupation. Lorsque les Allemands ont traversé la frontière, des plans concernant le transfert massif de populations et d’équipement furent activés. Dans les faits, une évacuation à grande échelle de gens vivants dans les régions annexées et limitrophes de l’Allemagne semble avoir débuté au moins plusieurs jours avant le 22 juin 1941. Cette évacuation fut faite la plupart du temps par trains. Des usines furent démantelées et amenées vers l’intérieur ; une grande partie de la machinerie agricole et la plupart des stocks furent également envoyés vers l’est. Il n’y a pas d’information officielle précise concernant le nombre de personnes évacuées et des estimations assez divergentes ont été fournies par les autorités compétentes…
En général la population des villes ukrainiennes en 1942 semble avoir fondue de moitié au moins par rapport à ce qu’elle était en 1939…La dépopulation des zones urbaines peut avoir été moins importante dans les zones annexées à l’Ouest qu’en Ukraine même, mais des rapports soviétiques indiquent quand même que certaines autres villes comme Smolensk et Kalinin ont connu aussi des évacuations en masse. Des discussions allemandes concernant les problèmes agricoles rencontrés dans les territoires occupés renforcent la constatation que la plus grande partie de la machinerie agricole a été transférée ou détruite bien que la pénurie de main d’œuvre agricole ne semble pas sérieuse sauf dans certains districts….Ces éléments donnent quelques raisons de croire la thèse du Chef du Département de l’Economie de Guerre dans les Territoires Occupés à l’Est [l’assistant secrétaire Dr Rachner] selon laquelle la moitié de la population des villes a été évacuée par les Soviétiques. Les autorités allemandes estiment que 12.5 millions de personnes ont été évacuées par l’état soviétique en 1941.
Deux estimations faites par des autorités indépendantes et qui se basent sur la capacité de transport par chemin de fer donnent des chiffres qui divergent concernant cette évacuation. Habicht estime que 15 millions de personnes au maximum ont été évacuées alors que Vassiliev pense que ce nombre se situe entre 7.5 et 10 millions…Kulischer estime que le nombre de personnes évacuées, autant dans les zones nouvellement annexées que dans les anciennes régions de l’URSS est de l’ordre de 12 millions, en excluant le personnel militaire mobilisé avant l’invasion allemande. Ce chiffre est très possible…
En général, ces personnes déplacées se trouvaient dans la zone industrielle centrale qui a connu un essor foudroyant durant la dernière décennie…Il semblerait qu’un grand nombre d’entre eux vivaient dans des régions limitrophes au chemin de fer allant vers le Turkestan et la Sibérie, et que Tashkent a fait office de centre de distribution pour ces évacués. Un grand nombre d’entre eux ont été expédiés là où les industries ont été déplacées, soit la région centrale de la Volga, l’Oural, la Sibérie Centrale et de l’Ouest, le Kasakhstan, l’Asie Centrale et le Nord. La production industrielle de la région de l’Oural se serait accrue considérablement pendant la guerre.[64]
..La politique russe était de transférer la population active pour que ces villes ne puissent être utilisées par l’ennemi…Le refus de se faire évacuer était vu comme un acte d’hostilité envers l’état qui pouvait avoir de graves conséquences plus tard.[65]
Le chef du Bureau Soviétique d’Information, S.A. Lesovsky, donna la version officielle du gouvernement soviétique de façon crue :
Dans les faits les Allemands n’ont jamais occupé un territoire comprenant même 75,000,000 d’habitants. Sachant le penchant des nazis pour le pillage, le viol et le meurtre, la masse de la population soviétique a préféré partir vers les districts de l’Est de l’Union Soviétique.[66]
Les quatorze villes ukrainiennes listées par le professeur Lorimer ont été évacuées à 53% en moyenne. Cependant, le professeur Lorimer n’a pas pris en considération que ces villes comptaient certainement une population plus importante en 1941 qu’en 1939. Au début du plan quinquennal de 1928, les cols bleus et les cols blancs ne représentaient que 17% de la population soviétique si l’on se base sur les remarques faites par Molotov au 18 ième congrès du parti communiste (1928), mais 11 ans plus tard, en 1939, leur pourcentage était de 50%.[67] Cette politique révolutionnaire d’industrialisation n’a pas seulement eu un effet sur la composition sociale des masses, mais aussi sur la croissance de la population des villes. Les 174 villes de plus de 50,00 habitants en janvier 1939 comptaient une population totale de 34.1 millions contre 16.2 millions en 1926 ; c’est l’équivalent d un taux de croissance annuel de 6.5% pendant ces 12 années.
Mais les 14 villes ukrainiennes données par le professeur Lorimer n’enregistrent qu’une croissance annuelle de 5.5% après 1926.[68] Il n’y a aucune raison de penser que l’essor de la population urbaine a ralenti entre 1939 et 1941 alors que le pays se préparait à une guerre. En fait, la ferveur avec laquelle le gouvernement soviétique préparait cette guerre ne pouvait que nécessiter une industrialisation plus rapide encore. On peut donc aisément penser que les villes listées par Lorimer – Kiev, Odessa, Dnepropetrovsk, Zaporoshye, Mariupol, Krivoi Rog, Nikolaev, Dneprodzerzhinsk, Poltava, Kirovograv, Kherson, Shitomir, Vinnista et Melitopol – ont connu une croissance importante après janvier 1939 aussi.
En posant comme hypothèse un taux de croissance un peu en deçà de ce qu’il était pendant les 12 années précédentes, disons 10% pour les 2 ans ½ qui se sont écoulées entre janvier 1939 et juin 1941, ces 14 villes ukrainiennes devaient compter une population totale de plus de 4 millions de personnes lorsque les Allemands traversèrent la frontière. Après l’occupation de ces villes, les Allemands n’ont trouvé que 1.69 millions de gens; les Soviétiques ont donc réussi à évacuer 60% de la population urbaine. En généralisant sur une population urbaine totale de 25 millions, on aurait 10 millions d’habitants qui étaient toujours là à l’arrivée des Allemands. Les 15 millions manquants ont été déportés par les Soviétiques avant que les troupes allemandes n’atteignent ces villes.
Reitlinger lui aussi écrit de façon catégorique dans son livre The Final Solution :
" Dans la plupart des villes capturées moins de la moitié de la population restait.[69]
Le Dr Rachner commente dans Reichsarbeitsblatt :
…En général, on peut assumer que les campagnes n’ont à peu près pas souffert de pertes de population. Etant donné le fait que les régions occupées comptaient environ 75 millions de personnes avant le déclenchement des hostilités, environ 50 millions de ceux-ci vivaient à la campagne. Si on prend pour acquis que cette population était encore présente et requise – il faut noter que le travail agricole devait se faire maintenant manuellement suite au transfert de la machinerie – alors il reste à examiner cette population de 25 millions dans les zones urbaines. Des études ont montré que seule la moitié au plus de cette population était toujours présente; c’est l’équivalent de 12.5 millions. [70]
On ne doit pas oublier que les remarques du Dr Rachner furent faites au début de 1942 alors que les Allemands ne faisaient que commencer à compter cette population. Nous ne savons pas jusqu’à quel point des considérations politiques influencent ses remarques. Les Soviétiques eux, exploitaient le succès de cette politique d’évacuation. Le gouvernement japonais fut si impressionné par la propagande soviétique concernant celle-ci que l’ambassadeur du Japon à Berlin, Oshima, informa le gouvernement allemand de sa préoccupation en lui demandant de lui fournir des données sur les ressources naturelles et la situation relative à la production agricole et industrielle en Ukraine et en Russie Blanche, ainsi que sur la taille de la population sous le contrôle de l’Allemagne, spécialement en Ukraine. Celui-ci voulait transmettre l’information à Tokyo pour contrecarrer les rapports soviétiques.[71] On peut donc penser que cette estimation de 12.5 millions d’évacués donnée par le Dr Rachner était en deçà de la réalité.
Dans un rapport secret écrit le 17 février 1943 l’inspecteur Krüger de la Division de l’Economie et des Statistiques au sein du Bureau de l’Economie à l’Est rapporte que la population des territoires occupés se chiffre à 50 millions de personnes contre 70 millions avant la guerre.[72] Les "territoires occupés " auxquels Krüger fait référence comprennent seulement les Reichs-Commissariats (RK) de l’Ostland et de l’Ukraine, qui étaient sous administration civile, ainsi que les zones sous occupation militaire à l’est de ceux-ci. Le rapport n’inclut pas le district de Bialystok, la Galicie qui fut incorporée au Gouvernement Général de Pologne, les provinces du nord de la Bukovine et de la Bessarabie reprises par les Roumains et renommées "transdniestrian " et qui faisaient partie de l’ancienne Ukraine. La population totale de ces territoires non comptés était vraisemblablement de 13 millions avant la guerre. Cependant, si on considère que ces zones étaient situées près de l’Allemagne, que leur concentration urbaine était faible et qu’ils ont vu leur population chuter de 15%, ce qui est le pourcentage qui manque dans le RK de l’Ostland, alors les Soviétiques ont pu évacuer 2 millions de ces 13 millions de personnes .[73]
Tout concorde vers l’idée que les estimations du Dr Rachner concernant le nombre de déportés étaient trop basses et que la propagande soviétique qui clamait que l’Allemagne s’était vue privée d’une large portion des ressources humaines et industrielles dans les territoires conquis était beaucoup plus près de la vérité que ce que les Allemands n’auraient souhaité.
Ces chiffres sont corroborés par une analyse du chef de l’Approvisionnement de la 200 ième Division des Fusillers de la 5 ième Armée ("perspectives sur la Situation de l’Approvisionnement en URSS Durant la Campagne d’Hiver 1942/1943. "[75]). L’étude indique que 65 millions de personnes vivent sous l’administration des forces de l’Axe dans toutes les régions prises aux Soviétiques (automne 1942). L’auteur de cette analyse assume cependant que 100 millions de personnes vivaient dans ces régions avant la guerre et avance donc le chiffre de 35 millions d’évacués, ce qui est probablement faux. Si, comme nous l’avons dit, ces régions comprenaient 91 millions de personnes son estimé donnerait aussi 26 millions d’évacués. Il est intéressant de noter que ce chiffre allemand de 35 millions est pratiquement un duplicata des 37 millions donnés par l’américain Edward C. Carter. Le chiffre de Carter cependant ne semble pas inclure uniquement les évacués des territoires sous contrôle allemand mais aussi les civils évacués des villes en danger près de la ligne de front (Leningrad, Moscou, etc..). Ces villes n’ont jamais été conquises par l’armée allemande. En tant que directeur de l’American Institute of Pacific Relations et président du Russian War Relief (Comité de Secours de Guerre), Carter était bien placé pour avoir une bonne idée de l’ampleur des mesures d’évacuation. Les Russes savaient pourquoi ils décoraient cet homme de l’Ordre de la Bannière Rouge du Travail.[76] L’estimation de Carter est une indication supplémentaire que notre propre calcul qui donne 25 millions d’évacués des territoires occupés par l’Allemagne est à peu près correct. Déjà à la mi-novembre 1941 –moins de 5 mois après le déclenchement du conflit – Andrew Grajdanzev mentionnait le chiffre de 10 à 20 millions d’évacués dans le Far Eastern Survey publié par L’Institute of Pacific Relations ; concernant ce chiffre il n’incluait même pas les hommes vivant dans ces territoires qui furent appelés sous les drapeaux.[77]
Dans sa description biaisée de l’administration allemande des "territoires occupés " l’auteur juif Alexander Dallin donne aussi le chiffre de 65 millions de personnes sous tutelle allemande.[78] Mais l’estimation la plus "officielle "donnée par les alliés provient de Wendell Willkie, le candidat républicain lors de l’élection présidentielle américaine. En septembre 1942 Willkie visita le Kremlin où il fut informé de la situation militaire et économique de l’empire soviétique. Le 26 septembre, Staline offrit un dîner en l’honneur de Willkie ; d’autres dirigeant soviétiques étaient aussi présents : Molotov (affaires étrangères), Mikoyan (commerce extérieur), Beria (police secrète), le maréchal Voroshilov, l’amiral Kuznetozov et le Directeur de l’Information Alexander Scherbakaff.[79] A cette occasion Willkie fut mis au courant par les leaders soviétiques qu’au moins 60 millions de citoyens soviétiques vivaient maintenant sous contrôle des forces de l’axe.[80] L’affirmation faite par Staline à Willkie représente une admission officielle, quoique indirecte, concernant l’ampleur de l’évacuation qui s’était déroulée avant l’arrivée des Allemands – jusqu’à 30 millions de personnes. Il est impossible de savoir au million près combien de gens ont réellement été évacués mais après avoir étudié la question de façon exhaustive dans ce chapitre on peut dire que le nombre de personnes évacuées vers l’Oural et la Sibérie- incluant les hommes mobilisés – a certainement été de 25 millions au moins ; parmi ces gens 15 millions provenaient de villes soviétiques.
Cette politique d’évacuation et de déportations menée par les dirigeants soviétiques doit être vue dans le contexte et la façon de mener la guerre que ceux-ci avaient choisie. Tout ce qui pouvait aider l’ennemi d’une façon ou d’une autre devait être soit détruit ou enlevé. Cette stratégie n’affectait pas seulement les campagnes, les usines et les infrastructures en zone urbaine, mais aussi les gens. Pour que les Allemands ne puissent mettre la main sur des spécialistes d’expérience prêts à être intégrés dans leur machine de guerre, il fallait déporter ceux-ci, voir même les tuer. Les classes dirigeantes et instruites de la population reçurent bien entendu un traitement "préférentiel ", i.e. ils furent les premiers à être évacués. L’étendue de ce programme et les conséquences qu’il eut sur la population n’a guère reçu d’attention dans les ouvrages publiés jusqu’à maintenant.
Les villes évacuées
Peu après l’occupation des villes soviétiques, les autorités allemandes commencèrent à recenser la population de façon détaillée. De toute évidence celles-ci désiraient obtenir des informations concernant les possibilités qui s’offraient si une partie de la population était employée à l’économie de guerre. A cet égard le Dr Rachner écrivit :
Les bureaux du service du travail…reçurent comme instruction de façon répétée d’obtenir des données exactes concernant la population locale en utilisant les mêmes méthodes qu’en Allemagne…Il faut noter que dans la plupart des cas ce ne sont pas seulement les chômeurs qui ont été répertoriés mais aussi les travailleurs d’usines et des fonctionnaires, ceux-ci ont été classifiés par groupes de profession.[81]
De plus, la politique de destruction systématique des réserves de nourriture menée par les Soviétiques avait provoqué une pénurie majeure ; afin d’appliquer une politique de rationnement efficace il fallait obtenir des données précises concernant la population restante. Evidement les résultats de ces recensements étaient fournis à la presse de façon incomplète et intermittente, et les archives de guerre en Allemagne aujourd’hui sont tellement partielles qu’on ne peut présenter des chiffres sûrs que pour quelques villes.
Les villes soviétiques répertoriées dans la Table 6 ont été regroupées par régions;- l’ancienne Baltique, la Pologne de l’Est, la Roumanie et les "ancienness " républiques soviétiques.- soit dans l’ordre chronologique de leur occupation. On peut noter que les états baltes ont un taux d’évacuation "d’à peine " 26% alors que les villes de l’est de la Pologne et surtout les villes des anciennes républiques ont un taux d’évacuation beaucoup plus élevé. De surcroît la table ne fournit aucune indication qui laisserait penser que les cités conquises plus tard offrent un taux de déportation plus élevé que celles conquises après quelques jours.
On ne peut pas dire jusqu’à quel point ces villes sont représentatives de tous les centres urbains; néanmoins elles comptent pour le quart de toute la population urbaine présente dans les territoires conquis par l’Allemagne. Le taux d’évacuation moyen de 50% tel qu’estimé précédemment est certainement trop bas. La Table 6 montre que les villes slaves ont souffert de déportations beaucoup plus importantes; malheureusement le taux d’évacuation n’était disponible que pour le cinquième de la population urbaine totale des villes slaves qui se taillent la part du lion, alors que dans le cas des états baltes – dont la population urbaine ne constitue que 6% de la population urbaine de l’empire soviétique passé aux mains des Allemands – des données sur plus de la moitié de la population urbaine étaient disponibles. Bref, les villes baltes sont sur représentées dans la Table 6 ; mais puisque ces villes ont eu des taux d’évacuation faibles, le taux d’évacuation moyen des cités soviétiques que nous obtenons tend à être plutôt bas.
|
Table 6: Déportations Soviétiques de la Population Urbaine Durant la Deuxième Guerre Mondiale | ||||||||
|
| ||||||||
|
Population Totale |
Population déportée ou évacuée (A) | (%) | ||||||
| Villes (B) | Population Juive - nombre - |
avant |
et |
après | ||||
|
les déportations | ||||||||
| Habitants | Habitants | |||||||
|
Anciens états baltes: | ||||||||
| Taurage (a) |
? |
13.000 |
7.900 |
5.100 |
39 | |||
| Kaunas ('34) |
27.200 (c) |
150.000 (b) |
117.000 (b) |
33.000 |
22 | |||
| Daugavpils ('35) (d) |
11.106 (c) |
49.700 (d) |
24.227 (d) |
25.473 |
51 | |||
| Lepaya ('35) (d) |
7.379 (c) |
62.800 (d) |
45.982 (d) |
16.818 |
27 | |||
| Riga ('35) (d) |
43.672 (c) |
423.600 (d) |
301.391 (d) |
122.209 |
29 | |||
| Ventspils ('35) (d) |
1.246 (c) |
17.200 (d) |
13.226 (d) |
3.974 |
23 | |||
| Jelgava ('35) (d) |
2.039 (c) |
37.500 (d) |
28.908 (d) |
8.592 |
23 | |||
| Rezekne ('35) (d) |
3.342 (c) |
14.500 (d) |
7.994 (d) |
6.506 |
45 | |||
| Autres villes baltes: | ||||||||
| 8 (5-9.000 habitants) (d) |
? |
63.100 (e) |
49.318 (e) |
13.782 |
22 | |||
| 19 (2-5.000 habitants) (d) |
? |
74.300 (e) |
55.743 (e) |
18.557 |
25 | |||
| 20 (1-2.000 habitants) (d) |
? |
32.800 (e) |
23.980 (e) |
8.820 |
27 | |||
| Kallaste (lac Peipus) |
? |
? |
? |
? |
33 (f) | |||
| Paernu |
? |
22.600 (g) |
18.815 (gg) |
3.785 |
17 | |||
| Toerva |
? |
? |
? |
? |
27 (f) | |||
| Tartu |
? |
58.400 (g) |
48.194 (gg) |
10.206 |
17 | |||
| Vijandi |
12.900 (g) |
10.679 (gg) |
2.221 |
17 | ||||
| Joegeva |
? |
? |
? |
? |
26 (f) | |||
| Narwa |
? |
25.300 (g) |
19.615 (gg) |
5.685 |
22 | |||
| Tallin ('34) |
2.203 (c) |
164.296 |
134.705 (gg) |
29.591 (ff) |
18 | |||
|
| ||||||||
| Villes baltes, app. |
100.000 |
1.250.000 |
930.000 |
320.000 |
26 | |||
|
Villes de l'est de l'ancienne Pologne: | ||||||||
|
Brest-Litovsk ('31)(h) |
21.440 (i) |
58.100 (i) |
33.563 (j) |
24.537 |
42 | |||
|
Vladimir-Volynsk ('31) (h) |
10.665 (i) |
29.500 (i) |
8.628 (j) |
20.872 |
71 | |||
|
Kovel ('31) (h) |
12.842 (i) |
33.200 (i) |
16.233 (j) |
16.967 |
51 | |||
|
Baranowicze ('31) (h) |
9.680 (i) |
27.400 (i) |
2.740 (j) |
24.660 |
90 (k) | |||
|
Lutsk ('31) (h) |
17.366 (i) |
42.700 (i) |
16.495 (j) |
26.205 |
61 | |||
|
Rovno ('31) (h) |
22.737 (i) |
48.700 (i) |
17.531 (j) |
31.169 |
64 | |||
|
Sdolbunov |
? |
10.200(l) |
7.650 (j) |
2.550 |
25 | |||
|
Pinsk ('31) (h) |
20.220 (i) |
38.300 (i) |
12.029 (j) |
26.271 |
69 | |||
|
| ||||||||
|
Villes de l'Est de la Pologne: |
120.000 |
288.000 |
115.000 |
173.000 |
60 | |||
|
Anciennes villes de l'Est Roumain: | ||||||||
|
Chernovitsy ('41) |
50.000 (c) |
135.900 (kk) |
78.825 (kk) |
57.075 |
42 | |||
|
Kischinev ('41) |
70.000 (c) |
137.900 (kk) |
52.962 (kk) |
84.938 |
62 | |||
|
| ||||||||
| Villes de l'Est de la Roumanie |
120.000 |
274.000 |
132.000 |
142.000 |
52 | |||
|
»Anciennes« villes soviétiques: | ||||||||
| Minsk ('41) (m) |
90.000 (c) |
262.600 (n) |
100.000(o) |
162.600 |
61 | |||
| Novograd-Volynsk (p) |
? |
? |
? |
? |
90(l) | |||
| Shitomir ('39) (m) |
50.000 (q) |
104.600 (n) |
42.000 (j) |
62.600 |
60 | |||
| Proskurov ('26) (r) |
13.408 (c) |
48.000 (s) |
12.510 (i) |
35.490 |
74 | |||
| Kamenets Podolsk ('26) (r) |
12.774 (c) |
64.000 (s) |
15.044 (j) |
48.956 |
76 | |||
| Vinnitsa ('26) (m) |
21.812 (c) |
102.200 (n) |
42.500 (i) |
59.700 |
58 | |||
| Smolensk ('26) (m) |
12.887 (c) |
172.300 (n) |
20.000 |
152.300 |
88 | |||
| Kirovograd ('26) (m) |
18.358 (c) |
110.400 (n) |
63.403 |
46.997 |
43 | |||
| Odessa ('39) (m) |
180.000 (c) |
664.600 (n) |
300.000 (t) |
364.600 |
55 | |||
| Nikolaev ('39) (m) |
30.000 (c) |
183.800 (n) |
84.213 (i) |
99.587 |
54 | |||
| Krivoi Rog ('26) (m) |
5.730 (c) |
217.400 (n) |
125.000 |
92.400 |
43 | |||
| Kherson ('39) (m) |
30.000 (c) |
106.900 (n) |
59.210 |
47.690 |
45 | |||
| Dneprodzerzhinsk (m) |
? |
162.600 (n) |
75.000 |
87.600 |
54 | |||
| Dnepropetrovsk ('39) (m) |
100.000 (c) |
550.700 (n) |
280.000 |
270.700 |
49 | |||
| Zaporoshye (m) |
? |
318.100 (n) |
120.000 (j) |
198.100 |
62 | |||
| Mozhaysk (u) |
? |
18.000 |
5.000 |
13.000 |
72 | |||
| Melitopol ('39) (m) |
11.000 (c) |
83.300 (n) |
65.054 (j) |
18.246 |
22 | |||
| Chernigov ('26) (m) |
10.607 (c) |
74.100 (n) |
30.000 (v) |
44.100 |
60 | |||
| Poltava ('39) (m) |
35.000 (c) |
143.300 (n) |
74.821 |
68.479 |
48 | |||
| Kiev ('39) (m) |
175.000 (c) |
930.900 (n) |
304.570 |
626.330 |
67 | |||
| Mariupol ('26) (m) |
7.332 (c) |
244.700 (n) |
178.358 (t) |
66.342 |
27 | |||
| Taganrog ('26) (m) |
2.673 (c) |
207.700 (n) |
120.000 (w) |
87.700 |
42 | |||
|
| ||||||||
| »Anciennes« villes soviétiques |
860.000 |
4.792.000 |
2.120.000 |
2.672.000 |
56 | |||
|
| ||||||||
| Villes soviétiques |
1.200.000 (x) |
6.604.000 |
3.297.000 |
3.307.000 |
50 | |||
|
Sources et notes concernant la Table 6:
| ||||||||
La moyenne totale – taux d’évacuation des villes baltes et slaves multiplié par leur poids respectif dans la population d’avant guerre – est par contre tout près de 55%.
|
Villes baltes |
Villes de l'Est de la Pologne |
Villes de l'Est de la Roumanie |
Anciennes villes soviétiques |
Toutes les villes soviétiques | |
|
| |||||
| Taux d’évacuation tel que montré à la Table 6 : |
26 % |
60 % |
52 % |
56 % |
50 % |
| Poids : fraction de la population des villes baltes, polonaises, slaves, etc.. dans la population urbaine totale de l’URSS |
6 % |
11 % |
3 % |
83 % |
100 % |
|
| |||||
| Taux d’évacuation probable de la population urbaine des territoires occupés par l’URSS |
1,6 % |
6,6 % |
0,6 % |
45 % |
= 55 % |
|
| |||||
De façon à illustrer les différences entre les taux d’évacuation de façon plus claire encore, ces 48 villes ont été divisées en trois groupes – selon la sévérité du taux d’évacuation – et représentées sur la Carte I de l’URSS. Comme on peut s’y attendre les villes baltes ont un taux d’évacuation relativement faible alors que les villes slaves – à quelques exceptions près – ont un taux d’évacuation beaucoup plus élevé. Il semble même que les villes de l’Ouest de l’URSS ont souffert d’un plus grand pourcentage d’évacuation que celles de l’Est !
L’élément de surprise, qui est cité régulièrement comme la raison de l’avance rapide des Allemands, ne semble pas être corroboré par les taux d’évacuation. On peut voir que les villes près de la frontière allemande, occupées souvent dans les premiers jours de l’offensive de la Wehrmacht, ont vu parfois leur population fondre des deux tiers. Le taux d’évacuation élevé pour les villes de la Russie Blanche et de l’Ukraine prouve deux choses :
Ces chiffres montrent clairement que le plan d’évacuation des Soviétiques fut un succès retentissant. Même si des millions de gens ont été évacués de force, le succès de l'opération réside sans doute dans le fait qu’un grand nombre d’évacués ont collaboré pleinement. Ceci est particulièrement le cas pour la classe dirigeante communiste ukrainienne et probablement encore plus pour les non Ukrainiens qui, au nom de Moscou, dirigeaient la population autochtone dans cette république – les Russes et les Juifs.
Les Ukrainiens étaient en minorité dans leurs propres villes; seuls 47.4% des citadins en Ukraine étaient Ukrainiens, les autres étant surtout Russes (25%) ou Juifs (23%). Ces deux groupes occupaient la plupart des postes importants dans l’industrie, le parti et l’administration; aux yeux des Ukrainiens ils représentaient le bras de Moscou. Cette situation grotesque peut être illustrée par la structure professionnelle en Ukraine avant la guerre :[82]
| Education et Professions |
Ukrainiens |
Russes |
Juifs |
|
1) Sur 1,000 habitants étaient | |||
|
- au collège primaire |
8 % |
13 % |
24 % |
|
- au collège secondaire |
10 % |
24 % |
60 % |
|
2) Personnel qualifié : |
|||
|
- Direction d’entreprise |
34 % |
20 % |
41 % |
|
- »arts« |
27 % |
31 % |
36 % |
|
- Médecins et infirmières |
38 % (surtout infirmiers) |
23 % |
32 % (surtout médecins) |
|
3) ) Cols bleus et cols blancs |
40% |
22 % |
32 % |
|
4) Construction |
38 % |
51 % |
? |
|
5) Mines |
31 % |
58 % |
? |
|
6) Fonctionnaires |
60 % |
28 % |
5 % |
Naturellement les disparités économiques importantes en URSS entraînaient un écart substantiel entre les masses ukrainiennes et les autres nationalités, Russes et surtout Juifs. John Scott par exemple, donne le tableau suivant pour 1933 :[83]
| Ouvriers non qualifiés |
100 roubles par mois |
| Ouvriers qualifiés |
300 " " |
| Ingenieurs (sans expérience) |
400- 500 " " |
| Ingenieurs (avec expérience) |
600- 800 " " |
| Administrateurs, directeurs |
800-3000 " " |
Quels que soient les changements de revenus qui ont pu survenir jusqu’à 1941, il est certain qu’un nivellement total de ces disparités n’a pas pu être atteint durant cette période.
Les Ukrainiens ne constituaient pas seulement une minorité dans leurs propres villes, ils formaient réellement la classe prolétaire alors que les Russes et les juifs occupaient les postes les plus lucratifs. L’idée que les Ukrainiens puissent réagir de façon très inamicale envers les classes aisées russes et juives dès le moment où ce territoire serait libéré de la tutelle de Moscou a certainement traversée l’esprit de ces "étrangers ". L’évacuation de ceux-ci a donc du paraître comme un moindre mal aux yeux de ces deux minorités d'Ukraine. En Russie Blanche la situation n’était pas très différente.
Pour le gouvernement soviétique cet aspect permettait d’amorcer une politique d’évacuation sans qu’il n’y ait de risque d’une résistance majeure. Les ethnies auxquelles ce gouvernement faisait confiance représentaient plus de 50% de la population urbaine. Deuxièmement, les deux plus importantes de ces ethnies – Russes et Juifs – occupaient des positions privilégiées dans l’industrie et l’administration, alors que les Ukrainiens se trouvaient surtout aux échelons les plus bas. Finalement les deux groupes qui offraient le plus de possibilités en terme d’expérience, d’éducation et d’aptitudes i.e. les groupes russes et juifs étaient plus réceptifs à une évacuation vers l’est.
Le fait que la population évacuée comprenait un nombre relativement élevé de femmes et d’enfants s’explique sans doute par le rôle important des femmes dans la vie économique de ce pays communiste; même une dictature séparerait difficilement une mère de ses enfants. Aussi, le fait de vouloir maintenir le moral des évacués appelés à travailler ailleurs nécessitait sans doute que leur famille soit prise en compte.
Les mesures d’évacuation ont été organisées de façon méthodique en prévision du conflit germano-soviétique. Même si à Melitopol et Mariupol un nombre relativement élevé de citadins sont restés sur place et sont donc tombés entre les mains des Allemands, il s’agit de l’exception plutôt que de la règle. Les rapports de guerre allemands mentionnent que ces deux villes furent prises totalement par surprise et qu’ainsi les destructions infligées par l’Armée Rouge avant sa retraite furent minimes. Une autre indication concernant le fait que les Soviétiques prévoyaient une opération militaire allemande se trouve dans le remarquable succès des Soviétiques à emporter avec eux le matériel roulant : 40% du réseau ferroviaire fut pris par les Allemands mais ceux-ci ne mirent la main que sur 5% des trains et wagons.
Finalement, des rapports de l’administration allemande présente dans les territoires conquis donnent une idée sur l’approche menée par les Soviétiques lors de cette déportation. Nous avons mentionné plus tôt le fait que les ethnies non ukrainiennes dominaient dans les villes de cette république. Les publications allemandes montrent que cette situation a changée de façon majeure après l’application des procédures d’évacuation. Plusieurs villes, i.e. Vinnitsa, Dnepropetrovsk, Kirovograv, Chernigov, Kherson, etc.. ont vu le poids des communautés ethniques changer du jour au lendemain ; toutes ces villes avaient maintenant une majorité ukrainienne atteignant parfois plus de 80%.[84] En d’autres mots, les Soviétiques ont organisé cette évacuation de façon sélective, en préférant les dirigeants, les fonctionnaires du parti, les cols blancs et les cols bleus spécialisés, les artisans et ce qu’on appelle l’intelligentsia. Mais comme les Ukrainiens étaient vus comme peu fiables politiquement parlant, l’éducation supérieure et les postes clef leur étaient difficiles d’accès. Les Soviétiques, en toute logique, ont évacué ceux qui pouvaient leur être les plus utiles dans l’immédiat à cause de leur formation, les Russes et les Juifs.
On peut donc en conclure que le taux d’évacuation plus élevé dans les régions slaves par rapport aux régions baltes n’est pas dû à une plus longue période de préparation avant la guerre. Un facteur décisif résidait dans le fait que les villes en question comptaient ou pas des minorités importantes occupant un rôle prédominant dans les entreprises et l’administration. Ces critères existaient en Russie Blanche et en Ukraine mais pas dans les états baltes. Ce n’est donc pas une coïncidence si les villes lettones de Daugavpils et Rezekne ont enregistrées un taux d’évacuation élevé. Par rapport aux autres villes baltes ces deux agglomérations faisaient figure d’exception puisque les Lettons y étaient en minorité alors que les Russes et les Juifs ensemble représentaient 40% et 50% des résidants avant la guerre ; en contraste, la population urbaine ailleurs en Lettonie était largement autochtone alors que les populations juives et russes elles ne comptaient que pour 17%.[85]
La Carte 1 montre le front de l’Est pour les 1, 11 juillet et 20 août 1941. Elle montre aussi quelles villes soviétiques ont été occupées (ou encerclées) par les forces de l’Axe durant les dix premiers jours de l’offensive, durant les dix jours suivants et finalement durant les quarante jours d’après. Les taux d’évacuation de ces villes ont été pris de la Table 6. En comparant ces périodes de temps avec le taux moyen d’évacuation des villes baltes et slaves, nous obtenons un développement remarquable (Table 7). En général, les villes de l’Ukraine et de la Russie Blanche qui ont été occupées durant les dix premiers jours et qui contenaient une importante population juive ont été évacuées de façon beaucoup plus importantes que les villes slaves de l’Est qui n’ont été occupées qu’en septembre ou en octobre !
Le fait que le ratio d’évacuation des villes baltes et slaves ne se soit pas plus, mais moins important dans les régions occupées des mois plus tard nous permet de tirer les conclusions suivantes :
|
Table 7: Evacuation Soviétique des Villes Slaves et Baltes Par Périodes | ||
|
Evacuation en Pour-cent | ||
| Période d’Occupation Allemande | VillesBaltes | VillesSlaves |
|
| ||
| 1-10 jours de guerre (22/6-7/1/1941) | 29 % | 60 % |
| 11-20 jours de guerre (2/7-11/7/1941) | 25 % | 59 % |
| 21-60 jours de guerre (12/7 –20/8/1941) | 21 % | 55 % |
| Après le 60 ième jour de guerre | - | 54 % |
|
| ||
| 26 % | 57 % | |
|
Source: Carte 1 et Table 6. | ||
La taille des villes n’avait pas de conséquence majeure sur le programme d’évacuation. Les grandes villes de un quart de million d’habitants et les petites villes de moins de 50,000 habitants furent traitées de la même façon; elles ont toutes un taux d’évacuation d’environ 50%.
|
| ||||
|
Nombre devilles |
Taille des Villes(en 1.000) |
Populationd'avant guerre |
Habitants évacuées |
Pour-cent |
|
| ||||
|
6 |
> 250 |
3.150.500 |
1.744.539 |
55 % |
|
21 |
50'-250' |
2.744.696 |
1.238.862 |
45 % |
|
64 |
< 50 |
658.900 |
299.679 |
45 % |
|
Note: Le taux d'évacuation plutôt bas des petites villes est dû au nombre important de petites villes baltes dans ce groupe | ||||
Il n’y a aucune indication laissant croire que la distance par rapport à la frontière allemande ou la taille de la ville puisse avoir joué. Les Soviétiques ont concentré leurs efforts vers les villes de Russie Blanche ou d’Ukraine où se trouvaient d’importantes minorités qui dominaient l’appareil économique – les Juifs et les Russes..
L’Ukraine Dépeuplée
Les autorités allemandes se sont embarquées dans un programme exhaustif de recensement concernant la population laissée derrière. Malheureusement, la majorité de ces statistiques ne sont plus disponibles. Mais même les fragments qui ont survécu donnent suffisamment d’indices pour que l ‘on puisse saisir l’ampleur de cet effort d’évacuation. Malheureusement, des figures précises d’avant guerre qui permettraient de mesurer avec plus de précision cette évacuation ne sont pas disponibles non plus.
La population restante d’Ukraine qui passa sous contrôle allemand se chiffrait à 16.91 millions au 1 janvier 1943.Le nombre d’habitants – classifié par districts, zones et contés – fut publié dans le Zentralblatt des Reichskommissars für die Ukraine.[86]
| District Général |
taille en km2 |
Habitants |
|
| ||
| 1. Wolhynia-Podolia |
80.508 |
4.211.916 |
| 2. Shitomir |
64.800 |
2.916.890 |
| 3. Kiev |
71.790 |
4.455.927 |
| 4. Nikolaev |
46.880 |
1.920.253 |
| 5. Dnepropetrovsk |
52.398 |
2.743.041 |
| 6. Crimée ( Tauria) |
22.900 |
661.981 |
|
| ||
| RK Ukraine |
339.276 |
16.910.008 |
|
| ||
Les estimations allemandes sur la population d’avant guerre se basent sur le recensement de janvier 1939 ou encore sur une fourchette assez imprécise où le nombre probable est donnée. Le Jahrbuch für Weltpolitik 1943, par exemple, mentionne le chiffre de 21.5 millions sans dire l’année pour laquelle se chiffre serait valable;[87] si l’on tient compte du contexte cependant il est clair que ce chiffre réfère à l’année 1939 pour l’ "ancienne " province soviétiques de l’Ukraine plus l’année 1931 pour l’ancienne zone polonaise devenue ukrainienne. Si on ajoute l’accroissement de population probable entre ces deux dates et juin 1941 – probablement 1,2 millions – la population de la République d’Ukraine avant l’offensive allemande devait se chiffrer à plus de 22.5 millions; cependant, les Allemands n’ont trouvé que 17 millions de personnes. Un quart de la population est disparue.
Les documents secrets du Bureau de l’Economie à l’Est mentionnent une population d’avant guerre variant entre 20 et 25 millions ; un chiffre aussi imprécis ne pouvait évidemment pas être utilisé pour calculer le taux d’évacuation.[88]
Heureusement, le recensement soviétique de 1959 a pu fournir des statistiques comparables pour l’année 1939.[89] Celles-ci indiquent que les oblasts ukrainiens qui sont demeurés en dehors du RK (Reich Commissariat) sous administration allemande comptaient 10.98 millions de personnes au début de 1939, dont 51% habitaient la ville. Les oblasts administrés plus tard par le RK d’Ukraine comptaient 18.25 millions d’habitants dont 27% étaient citadins. L’oblast d’Odessa (sous administration roumaine) comptait 2.07 millions de gens en 1939 (0.78 million en ville). Ceci veut dire que la zone englobée plus tard par le RK d’Ukraine comprenait 60% des 31 millions d’habitants de l’ "ancienne " république d’Ukraine (RSS) ; dans le cas de la population urbaine c’était même moins, soit 43 ! La zone industrielle de l’ "ancienne " république (SSR) est demeurée en dehors du RK ou de l’administration allemande. Comme le programme d’évacuation ciblait la population urbaine, on doit s’attendre à ce que la proportion d’évacués dans la zone du RK d’Ukraine soit en bas de la moyenne générale de 30%.
Des 16.91 millions de personnes habitant le RK d’Ukraine plusieurs millions vivaient dans les anciennes provinces polonaises de Polesia et Wolhynia ainsi que l’ancienne république de Russie Blanche. Heureusement, les statistiques allemandes sur le RK d’Ukraine étaient suffisamment détaillées pour qu’on puisse se faire une idée de la population dans ces deux zones: Dans les anciennes provinces de Polesia et Wolhynia il y avait 2.78 milions d’habitants et dans la partie ‘Russie Blanche’ 0.48 million. En déduisant ces deux chiffres de 16.91 millions pour le RK d’Ukraine, on arrive à 13.65 millions de gens dans la partie "ancienne république " (SSR) incorporée au RK administré par l’Allemagne. Avant la guerre, cette zone comptait une population de 18.25 millions ;[90] de toute évidence, un quart de la population a disparue.
Avant la guerre cependant, la plus grande partie de la population urbaine ukrainienne était concentrée dans la partie est de cette république qui est demeurée sous commandement militaire allemand. Vu que les Soviétiques ont concentré leur effort d’évacuation dans les villes et que l’urbanisation atteignait 50% à l’est de l’Ukraine, il est certain que la proportion d’évacués fut plus élevée à l’Est qu’à l’Ouest. Il est probable que près d’un tiers des habitants de l’Ukraine ont été déportés ou évacués par les Soviétiques avant que les Allemands n’occupent cette région.
Le degré d’urbanisation en Union Soviétique devenait de plus en plus grand d’Ouest en Est et les mesures d’évacuation ont ciblé la frange de population utile à la production d’armements. Comme la ligne de front se déplaçait vers l’est au fur et à mesure que l’Allemagne avançait, une plus grande part de la population totale était évacuée malgré le fait que le taux d’évacuation urbain diminuait en parallèle. Ainsi, alors que les zones les plus à l’ouest perdaient "seulement " le un sixième de leur population totale, la partie ouest de l’ "ancienne " Ukraine perdait le quart de celle-ci et le bassin hautement industrialisé de Donets ainsi que l’Ukraine de l’Est perdaient jusqu’à 40% de leur population.