LE SORT DES JUIFS EN
UNION SOVIÉTIQUE: 1941-1945
La population juive se fit accorder une attention particulière dans le cadre des mesures soviétiques d’évacuation. Le Zionist Intitute of Jewish Affairs (Institute) écrivait par exemple :
Dans de nombreuses villes, particulièrement en Ukraine et en Russie Blanche, les juifs furent parmi les premières personnes évacuées.[1]
L’institut explique ce traitement préférentiel par le haut pourcentage de juifs au sein de l’administration soviétique, parmi les cols bleus et les cols blancs ainsi que l’intelligentsia ; il ajoute :
Pour cette raison, en dépit du besoin urgent que l’armée éprouvait pour l’utilisation du système ferroviaire, des milliers de trains furent affectés à cette évacuation. Ainsi on réussit non seulement à sauver des centaines de milliers de vies mais les routes militaires furent également dégagées de millions de réfugiés.
L’institut mentionne avec emphase que le temps nécessaire à l’évacuation de la population civile ne manqua pas, surtout pour des villes importantes comme Kiev, Odessa, Smolensk, etc. :
…on disposa largement d’assez de temps pour évacuer la population civile.[2]
Les difficultés techniques furent résolues et les mêmes moyens de transport utilisés pour amener des soldats de l’Armée Rouge vers le front ouest furent utilisés pour évacuer la population civile. On doit aussi considérer que les Soviétiques, étant donné le précédent survenu à l’été 1940 en Pologne lorsque les réfugiés juifs de l’Ouest furent déportés en Sibérie, n’étaient guère soucieux du confort des populations à évacuer.
Shitomir, qui comptait que 50,000 juifs avant la guerre, est présenté par l’Institute comme un bon exemple du pourcentage relativement élevé d’évacuation des juifs. 44,000 (ou 88%) de ceux-ci quittèrent la ville avec les troupes soviétiques ; en considérant que 53,000 des 95,000 habitants (minimum) de Shitomir ont été évacués, les juifs comptent pour les 4/5 de tous les évacués ![3]
Le cas de Minsk confirme aussi les rapports concernant le traitement préférentiel accordé aux juifs par les Soviétiques dans le cadre de leur programme d’évacuation. Après l’occupation de Minsk dès les premiers jours de la guerre, le général Halder ne trouvait que 100,000 habitants contre 240,000 qui y vivaient en 1939 ; les autres avaient fui, ou été évacués ou déportés.[4] Kube, le Commissaire du Reich Allemand pour la Russie Blanche, affirmait que presque tous les juifs de Minsk à part quelques milliers avaient quitté la ville en même temps que l’Armée Rouge.[5] Avant la guerre cette ville comptait quelques 90,000 juifs.[6] En supposant que les mots "quelques milliers" font référence à 5,000, on obtient le résultat suivant : Environ 60% de tous les évacués (85,000 sur 140,000) étaient juifs bien que ceux-ci ne constituaient que 38% de la population. La population juive fut évacuée presque entièrement alors que le un tiers des non juifs furent évacué.
Un spécialiste de l’Union Soviétique, Joshua Rothenberg de l’université Brandeis, déclara sans détour :
La plupart des juifs vivant dans les territoires conquis échappèrent à l’extermination en fuyant avant l’arrivée des envahisseurs.[7]
Le Judaica dit que la plupart des 7,000 juifs de Lepaya (à quelques kilomètres de la frontière allemande) se sont enfuis avant que les troupes allemandes n’occupent la ville six jours après le déclenchement des hostilités. En Lituanie aussi, un nombre considérable de juifs se sont échappés vers l’intérieur du territoire soviétique bien qu’il ne fallut qu’une semaine pour que les Allemands ne prennent le pays.[8]
Dans la ville de Baranowicze, qui comptait une population juive importante, les Allemands ne trouvère que 10% de la population initiale malgré le fait que cette ville fut occupée quelques jours seulement après le début de la guerre.[9] Sur les 100,000 juifs que comptait Vitebsk 22,000 à peine furent laissés derrière par les Soviétiques selon un rapport du journaliste juif David Bergelson (membre du Comité Juif Anti-Fasciste) publié dans le journal Eynikeyt de Moscou le 5 septembre 1942.[10] Reitlinger, qui estime le nombre de juifs soviétiques en Russie Blanche à 861,000 (frontières de 1941), déclare que les Allemands ne trouvèrent que 172,000 d’entre eux.[11]
Kishinev en Bessarabie fut occupée par les troupes de l’Axe le 17 juillet 1941. Le recensement roumain du 16 août 1941 ne trouve cependant que 201 juifs sur les 70,000 qui y vivaient avant la guerre.[12] La population non juive semble avoir baissée de 15,000 suite aux déportations ; ceci est l’équivalent d’un taux d’ "à peine" 20-25%. Sur les 200,000 juifs que comptaient la Bessarabie il n’en restait plus que 6,882 ; moins de 5% purent être retracés lors du recensement.[13]Une situation similaire existe pour la ville ukrainienne de Novograd Volynsk, une ville frontalière de l’Allemagne qui comptait aussi une importante population juive ; seuls 10% des habitants de la ville étaient encore présents lorsque les Allemands arrivèrent 3 jours après le début de leur offensive. Pour Kiev, l’Institute déclare :
A Kiev, pratiquement tous les jeunes juifs ont quitté la ville avec l’armée soviétique. Seuls les personnes âgées ont été laissées derrière.[14]
Les sources sionistes semblent unanimement dire que l’évacuation ou la déportation des juifs baltes et de la population autochtone a commencée quelque temps avant la guerre. L’Institute place la date du début des arrestations et des déportations en Lituanie à 10 jours avant que les hostilités ne soient déclenchées.[15] Le Judaica déclare que :
La phase précédente l’attaque allemande en Lituanie fut marquée par les déportations vers la Sibérie..A la mi-juin 1941, une semaine avant le déclenchement de la guerre germano-soviétique, plusieurs personnes, incluant des juifs, furent déportées en hâte puisqu’ils étaient vus comme politiquement non fiables…[16]
Et le Year Book se plaint que :
L’évacuation des juifs baltes n’a commencé que une semaine avant l’invasion.[17]
Les investigations allemandes faites dans les états baltes conquis confirment ces rapports. Il découvrirent que les Soviétiques avaient déclenché une vague d’arrestations, de déportations et de meurtres dans la nuit du 13 au 14 juin 1941 ; ces atrocités se sont poursuivies jusqu’à ce que les Allemands ne libèrent ces pays de main mise soviétique.[18]
Donc, si dans une ville d’envergure comme Dnepropetrovsk seuls 20,000 des 100,000 juifs sont restés derrière[19] – les rapports allemands en mentionnent cependant moins de 1,000[20] – on ne doit pas s’étonner étant donné le degré de préparation des Soviétiques pour cette éventualité ainsi que le temps nécessaire pour que les troupes allemandes atteignent la plupart des grandes villes. Les villes de Melitopol et Mariupol, situées près de la mer d’Azov qui furent prises par surprise sont des exceptions à la règle ; là, seul un quart de la population manquait. Néanmoins même dans ces deux villes on ne trouvait plus que 18% et pratiquement 0% de la population juive d’origine.[21]
Il est remarquable de constater que les villes de l’extrême ouest où une communauté juive importante vivait ont vu cette communauté pratiquement disparaître avant même l’arrivée des troupes allemandes. Ceci ne fut possible – comme les sources sionistes le confirment – que parce que le programme d’évacuation commença longtemps avant que la guerre n’éclate et parce que les mesures d’évacuation soviétiques se poursuivirent après l’invasion allemande.
Le degré important d’urbanisation et la concentration de ces juifs a certainement favorisé cet effort. Dans l’ "ancienne " Ukraine 39% de la population juive vivait dans quatre villes – Kiev, Odessa, Kharkov et Dnepropetrovsk – dont aucune ne fut occupée ou encerclée dans les 7 semaines qui suivirent l’attaque du 22 juin 1941.[22] Au total, 85.5% des juifs ukrainiens habitaient la ville en 1939 ; en Russie Blanche cette proportion était de 87.8%.
Cet avantage était renforcé par le fait que les groupes sociaux pour lesquels le programme d’évacuation soviétique mettait l’emphase – membres du gouvernement, fonctionnaires du parti, spécialistes et administrateurs – comptaient un nombre démesuré de juifs.[23]
Il n’est pas surprenant que David Bergelson pu déclarer à la fin de 1942( !) que 80% des juifs vivant auparavant sur les territoires conquis par l’Allemagne avaient été évacués. Il continua dans la même foulée dans le journal moscovite Eynikeyt du 5 décembre 1942 – 1 an ½ après le début de la guerre:
L’évacuation a sauvé la majorité des juifs d’Ukraine, de Russie Blanche, de Lituanie, et de Lettonie. Selon des informations en provenance de Vitebsk, Riga et d’autres villes importantes capturées par les fascistes, il ne restait que peu de juifs lorsque les Allemands sont arrivés… Ceci veut dire que la majorité des juifs vivant dans ces villes furent évacués à temps par le gouvernement soviétique.[24]
Le poète soviétique Itzik Feffer déclara formellement à New York pendant la guerre que l’Armée Rouge avait " sauvée des millions de juifs ! ", le 15 mars 1943. Eynikeyt rapporte que le Dr Zaslavsky déclara lors d’une réunion du Comité Juif Anti-Fasciste : "l’Armée Rouge a sauvée le peuple juif aux heures les plus critiques de son histoire. "[25]
Comme nous l’avons vu dans certaines villes prises par les Allemands dès les premiers jours telles Baranowicze, Lepaya, Novograd, Volynsk, Minsk, Kishinev on peut évaluer le taux d’évacuation de façon assez précise ; celui-ci dépasse largement les 80%.. Ceci est une forte indication concernant l’évacuation de pratiquement tous les juifs dans les autres villes.
A cet égard, nous référons aux conclusions du troisième chapitre qui montre que le taux d’évacuation des villes baltes était bien en deçà de celui des viles slaves. Il est stupéfiant de voir le lien existant entre les taux d’évacuation respectifs de ces villes et le poids relatif des juifs dans celles-ci. Sur la Carte 2 se trouve la part respective de la population juive dans les différentes cités de l’URSS (pour les données disponibles). De toute évidence, dans la zone centrale de cette guerre, là où les taux d’évacuations étaient très élevés (Carte 1), le poids respectif des juifs est aussi très important.
L’évacuation de Wolhynia
Le District Général de Wolhynia-Polodia dans le RK d’Ukraine n’incluait pas seulement les "anciennes " zones soviétiques de Polodia, mais aussi l’ancienne province polonaise de Wolhynia et la majeure partie de l’ancienne province de Polesia. Les zones nord de Polesia furent incorporées au RK d’Ostland. La seule région pour laquelle on peut obtenir des données relativement précises de la population avant et après l’arrivée des Allemands est donc celle de Wolhynia.
Le territoire de l’ancienne province polonaise de Wolhynia inclut dans le District Général de Wolhynia-Polodia couvrait les zones de Dubno, Gorochov, Kostopol, Kovel, Lutsk, Kremianets, Lubomil, Rovno, Sarny et Vladimir Volynsk ;[26] dans cette région le recensement polonais de 1931 donnait une population totale de 2,085,574 dont 207,792 juifs.[27]
Pendant des années le taux de naissances de la population non juive y fut de 2.7% ou même un peu plus, alors que celui de la population juive était de 1.8% en 1931 – une chute de 33% depuis le début des années vingt. En appliquant un taux de mortalité de 1.2% le surplus des naissances par rapport aux décès devait donner un taux de croissance net de 1.5% pour les non juifs et de 0.6% pour les juifs. On peut assumer que ce taux de croissance positif a connu un ralentissement pendant la crise économique des années 1930, spécialement pour les juifs des zones urbaines. Pour la période qui s’amorce en 1932 on devrait plutôt se baser sur un taux de croissance de 1.4% et 0.5% respectivement.
Dans le premier chapitre nous avons déjà mentionné l’hémorragie migratoire des jeunes juifs de sexe masculin entre les deux guerres. Pour la période 1932-1939, nous avons aussi calculé une perte nette de 15% due à cette émigration. Il n’y a aucune donnée directe qui dit si le taux d’émigration des juifs de Wohlynia était aussi élevé que dans le reste de la Pologne, mais on peut comparer le ratio hommes/femmes pour le groupe d’âge 15-29 ans (en ajustant pour tenir compte des hommes effectuant leur service militaire). Ce taux pour Wohlnynia ( 86/100) semble indiquer que l’émigration était peut-être même un peu plus importante chez les juifs de l’Est.
La Table 8 donne des détails sur la population totale de Wohlynia telle que décrite par le recensement de 1931 ainsi que l’ajustement à faire concernant le taux de croissance et le taux d’émigration des juifs. De surcroît les deux groupes de population (juifs et non juifs) ont été classifiés selon l’âge de façon à montrer les groupes d’âge conscrits dans l’armée soviétique séparément. Sur cette base, on aurait dû s’attendre à trouver 2,374,663 habitants à Wohlynia en 1942 si les circonstances avaient été "normales ", incluant 186,585 juifs et 585,134 hommes (juifs et non juifs) dans le groupe d’âge né entre 1897 et 1926.
Le recensement allemand, cependant, ne trouve que 1,984,406 personnes au premier janvier 1943 ;[28] 390,257 ou 16% manquent. Mais puisque ce chiffre inclut les anciens soldats de l’Armée Rouge qui ont été relâchés des camps de prisonniers de guerre entre temps, le nombre actuel de personnes manquantes après l’occupation devait être plus important. La question est de savoir quelles nationalités et quels groupes d’âge constituaient le gros de ces 390,257 personnes.
S’il était exact que les Soviétiques se seraient montrés incapables d’évacuer la population civile à cause de l’avance rapide des Allemands, pratiquement toutes les personnes manquantes appartiendraient au groupe des hommes nés entre 1897 et 1926 et soumis au service militaire par l’Union Soviétique. Dans ce cas, on pourrait s’attendre à ne trouver qu’environ 200,000 des 584,134 hommes de ce groupe d’âge. Les autres auraient suivi l’armée soviétique dans sa retraite. En tenant compte de tous les groupes d’âge, les Soviétiques auraient amené le tiers de tous les hommes avec eux et la proportion de ceux-ci dans la population totale serait passée de 49% à 39%.
Cette interprétation est contredite par le fait que même si les rapports allemands parlent de pertes énormes concernant la population masculine des nouveaux territoires, aucune déportation de cette magnitude pour ce groupe de population actif n’est mentionnée en général. Heureusement, les recensements allemands de population dans les états baltes qui, tout comme la Pologne de l’Est, furent incorporés à l’empire soviétique peu avant la guerre, divisent la population en deux sexes. Ces statistiques indiquent que des milliers de familles ont été déportées avant que les Allemands n’arrivent, mais que la majorité des évacués furent des hommes. Néanmoins le poids des hommes dans la population balte totale n’était tombé qu’à 46%[29] même si une grande partie de la zone délimitée par les états baltes (surtout l’Estonie) ne fut conquise que 8 semaines après l’occupation de Wolhynia.
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Table 8:
Développement de la Population de Wohlynia : De 1931 | ||||||||
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Population Totale |
Non Juifs |
Juifs | |||||
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| Année de Naissance |
Total |
Hommes |
Femmes |
Hommes |
Femmes |
Hommes |
Femmes | |
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A) Selon le Recensement Polonais du 9 Décembre 1931: | ||||||||
| Années 1897-1926 |
1.217.412 |
595.630 |
621.782 |
539.427 |
559.007 |
56.203 |
62.775 | |
| Autres Années |
868.162 |
425.418 |
442.744 |
382.515 |
396.833 |
42.903 |
45.911 | |
|
| ||||||||
| Total |
2.085.574 |
1.021.048 |
1.064.526 |
921.942 |
955.840 |
99.106 |
108.686 | |
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B) Population après correction concernant le surplus de naissances sur les décès pour la période 1931-1942 (1.4% et 0.5% pour les non juifs et les juifs respectivement): | ||||||||
| Années 1897-1926 |
1.217.412 |
595.630 |
621.782 |
539.427 |
559.007 |
56.203 |
62.775 | |
| utres Années |
1.190.176 |
586.425 |
603.751 |
537.663 |
551.981 |
48.762 |
51.770 | |
|
| ||||||||
| Total |
2.407.588 |
1.182.055 |
1.225.533 |
1.077.090 |
1.110.988 |
104.965 |
114.545 | |
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C) Population après correction due à l’émigration juive de 15% pour la période 1932-1939 (les deux tiers des émigrants sont imputés à la période 1897-1926 ) : | ||||||||
| Années 1897-1926 |
1.195.461 |
585.134 |
610.327 |
539.427 |
559.007 |
45.707 |
51.320 | |
| Autres Années |
1.179.202 |
581.177 |
598.025 |
537.663 |
551.981 |
43.514 |
46.044 | |
|
| ||||||||
| Total |
2.374.663 |
1.166.311 |
1.208.352 |
1.077.090 |
1.110.988 |
89.221 |
97.364 | |
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Source: Drugi Powszechny Spis Ludnogci Z Dn. 9.XII 1931 R.; Mieszkania 1 Gospodarstwa Domowe. Ludnogé. Stosunki Zawodow; Wojewödztwo Wolyiiskie; Glowny Urzed Statystyczny Rzeczypospolitej Polskiej, Statystyka Polski, Seria C, Zeszyt 70 (Deuxième Recensement Général de la Population du 9 Décembre 1931; Logements et Ménages. Population. Profession, Varsovie 1938. | ||||||||
Les Soviétiques ont déporté essentiellement les minorités – par familles – qui étaient les piliers de l’économie industrielle ; à Wohlynia, c’était particulièrement le cas des juifs. Le taux énorme d’évacuation des anciennes villes polonaises – i.e. Brest Litovsk, Vladimir Volynsk, Kovel, Baranowicze, Lutsk, Rovno, Sdolbunov et Pinsk – qui se situe entre 25% et 90% (voir Table 6) et dont la moyenne peut avoir été de 50% si l’on tient compte de l’accroissement de la population urbaine depuis 1931, prouve que les 400,000 personnes manquantes à Wohlynia ne peuvent être se trouver principalement parmi les hommes en âge d’être incorporés dans l’armée.
Tout semble indiquer que les taux d’évacuation mentionnés plus haut pour les villes de l’est de la Pologne sont typiques. Si on pose comme hypothèse que la population urbaine de cette région s’est accrue de 50,000 après 1931 et si nous ajoutons les "shtetls " juifs, on obtient une population urbaine totale de 400,000 pour cette ancienne province polonaise en 1941 ; de ceux-ci, 200,000 ont été déportés par les Soviétiques.
La répartition de la population par sexe à Wolhynia était vraisemblablement similaire à ce que l’on peut trouver dans les états baltes après l’occupation allemande. Là, le ratio hommes/femmes était de 46/54. Par conséquent la population de Wohlynia avant et après l’occupation allemande ressemble à ceci :
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Total | (%) | Hommes | (%) | Femmes | (%) |
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| ||||||
| Avant l'occupation | 2.374.663 | (100) | 1.166.311 | (49) | 1.208.352 | (51) |
| Après l'occupation | 1.984.406 | (100) | 912.827 | (46) | 1.071.579 | (54) |
|
| ||||||
| Personnes manquantes | 390.257 | (100) | 253.484 | (65) | 136.773 | (35) |
|
| ||||||
Maintenant la question est de savoir combien de juifs et de non juifs se trouvaient parmi celle-ci. Entre 1931 et la deuxième guerre mondiale, le rythme de l’urbanisation et le taux d’émigration des juifs dans l’est de la Pologne étaient les mêmes qu’ailleurs. Par conséquent la population juive de Wohlynia qui constituait environ 50% de toute la population urbaine en 1931 ne devait plus avoir le même poids. D’un autre côté il faut dire que les juifs furent touchés beaucoup plus que les autres par le programme d’évacuation soviétique.
Le nombre considérable de femmes parmi les personnes manquantes (35%) pointe vers une évacuation de dizaines de milliers de familles. Les groupes de population représentés parmi celles-ci étaient sans nul doute des artisans, médecins, spécialistes membres de l’intelligentsia, travailleurs de bureau, etc. et les juifs devaient constituer la majorité de ceux-ci. La volonté de se faire évacuer était sans nul doute plus grande pour les familles juives que chez les Polonais ou les Ukrainiens.
Etant donné la disproportion de juifs parmi les évacués telle que vue précédemment (i.e. Minsk, Shitomir, Lepaya, Dnepropetrovsk) et le fait que beaucoup de Polonais et Ukrainiens étaient vus comme politiquement non fiables, il serait surprenant que moins de 60% des femmes évacuées ne soient pas juives, surtout si la moitié de la population urbaine était juive. En tenant compte des hommes composant la population juive et non juive d’avant guerre et en soustrayant les membres de ces familles (calculé) du nombre total de personnes manquantes, nous obtenons 125,243 jeunes hommes sujets au service militaire ; ces hommes ont probablement été directement incorporés sur place. Sous forme de tableau la situation peut être décrite ainsi :
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Population totale |
de ceux-ci: | ||||
|
Personnes manquantes |
(%) |
Hommes |
Femmes |
Groupe de population | |
|
| |||||
|
2.374.663 |
390.257 |
(16) |
253.484 |
136.773 |
(femmes manquantes: 60% |
|
| |||||
|
186.585 |
157.265 |
(84) |
75.201 |
82.064 |
Civiles juifs |
|
2.188.078 |
232.992 |
(11) |
53.040 |
54.709 |
Civils non juifs |
|
|
|
|
125.243 |
|
Hommes enrôlés |
|
(Le chiffre de 125,243 hommes enrôlés est sûrement trop bas puisque des "civils" de sexe masculin ont certainement été enrôlés dans l'armée). | |||||
Il semble donc que 80% de la population juive de Wolhynia ait été évacuée par les Soviétiques. En tenant compte du fait que la vaste majorité de la population juive des villes conquises par l’armée allemande durant les 10 premiers jours de la guerre avait déjà été évacuée, le ratio de 84% de juifs évacués tel que calculé semble réaliste. En comparant avec les "anciennes " villes soviétiques dont le taux d’évacuation est de 80% (Table 9) on peut se rendre compte que le taux d’évacuation de la population juive des villes de Wohlynia est impressionnant mais guère surprenant (Voir Carte 1).
Avant la guerre 2.03 millions de juifs vivaient dans les villes de l’"ancienne" zone soviétique occupée par les forces de l’Axe (deuxième chapitre). Plus de la moitié de ceux-ci étaient concentrés dans les villes donnée à la Table 9 et moins du un cinquième sont tombés entre les mains des Allemands. Reitlinger déclare :
Ce n’est pas seulement le gros des trois millions de juifs vivant en URSS avant le déclenchement de la guerre qui se sont échappés vers l’intérieur du territoire mais aussi une large proportion des 1,800,000 juifs des territoires annexés. …dans les villes historiques de l’Ukraine préindustrielle, Winnitsa, Zhitomir, Berdichev, Uman, Nikolaev et kherson seul le quart ou le cinquième des juifs sont restés et ceci peut aussi être dit de gigantesques agglomérations à l’Est, des villes le long du Dnieper, Kiev, Kharkov et Dniepropetrowsk. Plus à l’Est mais encore dans le bassin de Donetz et Kuban et le nord du Caucase seule une faible fraction des juifs est tombée entre les mains des Allemands.[37]
Le tableau qu’on peut brosser ici est que Wolhynia s’insère parfaitement le cadre des mesures d’évacuations décidées par les dirigeants soviétiques. Peu importe que l’on s’attarde à regarder les pays baltes, la Pologne de l’Est, la Russie Blanche ou l’Ukraine, le gros de la population juive sur ces territoires a été évacué parfois même avant que les hostilités ne commencent. L’affirmation d’un auteur comme Reitlinger ne prête pas flanc aux soupçons et concorde avec les taux d’évacuation de la population juive tels que donnés à la Table 9.
Le fait que la majorité des juifs urbanisés étaient encore concentrés dans l’ouest de l’Union Soviétique au début de la guerre n’a nullement empêché les Soviétiques de les évacuer vers l’est. Puisque le degré d’urbanisation était moins important à l’ouest qu’à l’est et que le gros des industries se trouvait dans l’est de l’Ukraine, les Soviétiques pouvaient utiliser la logistique dont ils disposaient de façon plus efficace puisqu’ils visaient les agglomérations avant tout.
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Table 9:
Evacuation Soviétique de la Population | |||
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Population Juive | |||
| Villes |
Avant l'évacuation |
Après l'évacuation |
Evacuation |
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| Minsk[5/[466] |
90.000 |
5.000 (gesch.) |
94% |
| Schitomir[3] |
50.000 |
6.000 |
88 % |
| Novograd-Volynsk[14] |
? |
? |
90% |
| Vitebsk[10] |
100.000 |
22.000 |
78 % |
| Dnepropetrovsk[19] |
100.000 |
20.000 |
80 % |
| Nikolaev[30] |
30.000 |
5.000 |
83 % |
| Kherson[30] |
30.000 |
5.000 |
83 % |
| Poltava[31] |
35.000 |
1.500 |
96 % |
| Odessa |
180.000[32] |
30-60.000[33] |
67-83 % |
| Melitopol[21] |
11.000 |
2.000 |
82 % |
| Kharkov |
130.000 (a) |
20.000[31] |
85 % |
| Kirovograd |
18.400 (b) |
6.000[36] |
mind. 67 % |
| Chernigov |
10.600 (b) |
300[21] |
97 % |
| Mariupol |
7.300 (b) |
keine[21] |
100 % |
| Taganrog |
2.700 (b) |
keine[21] |
100 % |
| Vinnitsa |
21.800 (b) |
}50-62.000[35] |
75-80 % |
| Kiev |
175.000[34] | ||
| Uman |
25.300 (b) | ||
| Berditschev |
28.400 | ||
|
| |||
|
|
1.045.500 |
173-215.000 |
79-83 % (c) |
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Sources et Notes pour la Table 9 | |||
Les données de Reitlinger sont très intéressantes lorsqu’on s’efforce d’évaluer le nombre de juifs restés derrière pour faire face à l’occupation allemande. En donnant plusieurs exemples ainsi que des ratios d’évacuation il écrit que "le gros" des juifs vivant en URSS a échappé à l’occupation allemande. Puisque le tiers des juifs vivaient en dehors des régions qui furent plus tard occupées par l’Allemagne (recensement de 1939) seule une faible fraction des juifs restants – en terme relatif et absolu – est tombée entre les mains des Allemands. De surcroît, "une large proportion ", comme il le dit, des 1,800,000 vivants auparavant dans les territoires qui furent conquis ne sont pas tombés sous la coupe de l’Allemagne. La conclusion qui s’impose est que Reitlinger croit que le nombre de juifs laissés derrière n’atteint pas le million. Ceci place Reitlinger à contre courant de la littérature habituelle d’après guerre.
Au début de 1941, 3,597,000 juifs vivaient dans les zones occupées plus tard par les forces de l’Axe (voir chapitre 2). Si seuls 80% d’entre eux furent évacués pendant la guerre, le nombre d’évacués atteindrait 2,877,000 alors qu’environ 720,000 auraient été laissés derrière. A cet égard il existe un rapport intéressant du journaliste juif canadien Arthur Raymond Davies, qui a vécu en URSS durant les années de guerre en tant que correspondant et publié plus tard à New York le récit de son expérience. Outre les éloges qu’il adresse aux juifs qui combattirent dans l’Armée Rouge et les groupes de partisans, il mentionne une session plénière du Comité Juif Anti-Fasciste à l’automne 1944(1) où le secrétaire Schachne Epstein rapporte l’évacuation de 3.5 millions de juifs des territoires occupés par l’Allemagne.[40] Le chiffre d’Epstein – qui de toute évidence inclut aussi les trois quarts de million de réfugiés juifs polonais déportés en Sibérie à l’été 1940 – recoupe nos calculs concernant le nombre de juifs évacués par les Soviétiques jusqu’à 1941 et 1942.
On doit aussi prendre en considération que la majorité des 720,000 juifs laissés derrière devait appartenir au groupe des personnes âgées puisque les Soviétiques n’avaient aucun intérêt à évacuer des bouches inutiles et aussi, comme l’un des témoins devant le Comité d’Enquête de la Chambre des Représentants Américaine l’a mentionné, parce que "les juifs âgés gardaient l’image des allemands qu’ils avaient connus durant la première guerre mondiale et qu’ils considéraient que ceux-ci n’étaient pas si mals et qu’ils pourraient même vivre mieux sous l’autorité allemande que l’autorité soviétique."[41] Le taux de mortalité naturel d’un groupe constitué principalement de personnes âgées est, bien sûr, plus élevé que celui de la population en général. On ne doit pas oublier cet aspect lorsqu’on regarde ces événements, surtout qu’ici le taux de natalité devait être pratiquement nul.
Il est certain qu’un grand nombre de ces 700,000 juifs n’a pas survécu à la guerre. L’âge moyen en lui-même a certainement eu un impact très négatif. Les batailles féroces et fanatiques entre troupes soviétiques et allemandes se sont souvent déroulées autour ou même à l’intérieur des villes. Puisque 90% des juifs habitaient celles-ci, il est probable que les juifs restants ont souffert de pertes non négligeables. De plus, plusieurs pogroms contre les juifs menés par les populations locales ont éclaté dans les états baltes, en Russie Blanche et en Ukraine après le retrait soviétique. Seule l’action décisive menée par les troupes allemandes et leurs alliés a mis fin a cette flambée de violence anarchique.[42] Les exécutions d’otages juifs en représailles à l’assassinat de soldats allemands (plus de 500,000 soldats allemands furent tués par les partisans[44]) n’étaient pas rares, les juifs étant associés souvent à ceux-ci.[43]
Le fait de déterminer jusqu’à quel point l’exécution d’otages parmi les juifs fut faite dans le sens d’un programme d’extermination systématique ne fait pas partie du sujet traité. Quelqu’un peut parfaitement jeter un coup d’œil à la littérature d’après guerre et voir le rôle assez extraordinaire que les juifs ont joué en tant que partisans contre les forces d’occupation. Même le Dr M. W. Kempner[45] ne remet pas en cause le fait que la prise d’otages soit "en accord avec les lois internationales de la guerre," Il écrit : " Des otages sont pris en période d’occupation, de façon à empêcher la population locale de commettre des crimes contre les forces d’occupation. "[46] Finalement la faim, le froid, les épidémies et le manque de soins médicaux ont certainement aggravé le sort des juifs âgés.
Le sioniste Gregor Aronson mentionne que le juif soviétique Lev K. Zinger rapporte dans son livre Dos Oifgekumene Folk (Moscou, 1949) que des dizaines de milliers de juifs pouvaient être trouvés au début de 1946 dans les diverses villes ou villages de d’Ukraine, de Russie Blanche, de Lettonie et de Lituanie ; il donne les chiffres suivants :[47]
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Kharkov |
30.000 |
| Dnepropetrovsk |
50.000 |
| Odessa |
80.000 |
| Mohilew-Podolsk |
3.000 |
| Novograd-Volynsk |
3.000 |
| Malin |
1.000 |
| Czchernowitz |
70.000 |
Reitlinger qui s’est basé sur les chiffres donnés par le journal moscovite Eynikeyt mentionne les mêmes chiffres pour Odessa et Dnepropetrovsk et ajoute :
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Kiev |
100.000 |
| Vinnitsa |
14.000 |
| Schitomir |
6.000 |
Il écrit aussi que "ces chiffres furent établis à une époque où le retour des juifs de l’intérieur n’avait que commencé. "[48] Un aspect intéressant ici : La taille de la population de Shitomir telle que donnée en 1946 est la même que celle de la population juive laissée derrière lorsque les Allemands ont occupé cette ville en 1941.[49]
En d’autres mots, ces villes de l’ancienne zone d’occupation allemande telles que données plus haut comptent environ 360,000 juifs dont une majorité aurait survécu à la guerre et à l’occupation allemande. Si tel n’était pas le cas, et étant donné le fait que les juifs ne font que commencer à retourner dans leurs villes natales, le nombre de juifs de l’ancienne zone d’occupation allemande encore présents en Asie Centrale excéderait largement ce chiffre ; ici aussi Reitliger contredit la littérature courante qui veut que l’avance rapide des Allemands a empêché les juifs de s’échapper en nombre appréciable.
Personne ne sait le nombre exact de juifs qui ont survécu dans la zone soviétique jadis occupée par l’Allemagne lorsque l’Armée Rouge a repris celle-ci. Mais cette liste succincte donnant 360,000 survivants juifs (début de 1946 !) ainsi que le fait que les autres républiques soviétiques –i.e. Moldavie, Lituanie, Lettonie que Zinger nomme sans donner de chiffres – comptaient vraisemblablement plusieurs autres milliers de survivants indique que la majorité des juifs ayant vécu sous occupation allemande ont survécu.
L’étendue des pertes dont ont souffert les juifs soviétiques dans la zone allemande est discutable. Il semble qu’à cause de la présence d’un nombre élevé de personnes âgées les décès de causes naturelles peuvent avoir atteint 3% par an ;[50] pour trois années d’occupation, ceci donne 65,000 décès. Ceci veut dire que la population juive soviétique sous la sphère d’influence allemande – le chiffre de 720,000 est probablement trop haut - serait réduite à 655,000. D’autres décès sont certainement imputables aux autres facteurs vus précédemment, et une réduction supplémentaire de 10% (65,000) est donc tout à fait possible. Il semble donc que si 360,000 juifs ont été trouvés dans seulement 10 villes de l’ancienne zone allemande au début de 1946 et que plusieurs milliers d’autres ont survécu dans d’autres villes soviétiques le chiffre de 590,000 semble réaliste.
La Mort En Sibérie
Le sort des juifs qui vécurent sous domination soviétique durant la guerre fut même pire. Sur les 750,000 réfugiés polonais déportés en Sibérie, entre 150,000 et 250,000 sont morts des conditions épouvantables qui régnaient dans cette région. Ceux qui arrivèrent en Asie furent mis au travail forcé ou dans des camps de concentration ; comme nous l’avons mentionné plus tôt Menachem Begin, futur membre du groupe terroriste IRGUM et récipiendaire du Prix Nobel de la Paix se trouvait parmi ces infortunés.
Même le Universal qui était plutôt sympathique à la cause soviétique en 1943 parle de "la Sibérie où ils souffrent terriblement."[51] Le Joint Distribution Committee qui aida les victimes juives en Sibérie et en Russie du Nord durant la guerre en envoyant de la nourriture et des médicaments fut un peu plus éloquent. Dans son Bulletin de juin 1943 il informe que les survivants de cette déportation doivent endurer des privations supplémentaires : " Le gouvernement [soviétique] donne à chaque réfugié entre une demie livre et une livre de pain chaque jour (1/2 kg)…La nourriture ne peut s’acheter qu’avec le troc ; l’argent a perdu toute valeur. "[52]
A part la monotonie accompagnant ce genre d’approvisionnement alimentaire ces gens torturés recevaient moins du tiers des calories requises pour un être humain normal – une déficience fatale pour des gens appelés à vivre dans les conditions d’un camp de travail en Sibérie. L’auteur juif Reitlinger déclare :
Dans le sud de la Sibérie, le taux de mortalité était extrêmement élevé pour … les juifs…[53]
Le petit nombre de réfugiés juifs polonais retournant en Pologne en 1945/1946 (157,500) nous donne une idée du sort de ces juifs déportés en Sibérie. 600,000 ont disparu. Même si on inclut ceux qui ont pu désirer rester en Union Soviétique après le sort qui leur avait été fait, le chiffre des victimes de cette épreuve pourrait difficilement être affecté. L’argument selon lequel les Soviétiques auraient forcé ceux-ci à rester ne tient pas. Les 157,000 juifs qui sont retournés en Pologne ont quitté tout de suite après pour les pays de l’Ouest. Ils auraient su si un nombre important de leurs compatriotes avaient été retenus contre leur gré en URSS. Mais on ne trouve aucune indication de ceci dans la littérature d’après guerre. Tout semble indiquer que 600,000 réfugiés juifs polonais sont morts en Sibérie.[54]
2.9 millions d’autres juifs furent évacués vers la Sibérie peu après le déclenchement de la guerre germano-soviétique. Le sort de ces gens n’est pas très bien connu, mais le sacrifice de ces réfugiés de Pologne n’est pas de bon augure. Bien sûr, les réfugiés arrêtés en 1940 furent déportés après avoir refusé la citoyenneté du ‘paradis’ des paysans et des ouvriers, prouvant ainsi qu’ils étaient des ennemis de la glorieuse Union Soviétique, alors que les évacués de 1941 furent transportés pour leur ‘sécurité’. D’un autre côté les circonstances en 1941 étaient telles que les Soviétiques durent introduire certaines mesures à la hâte. Après tout ils désiraient priver les Allemands de ces gens et de leur expertise tout en utilisant celle-ci pour leur propre effort de guerre. Le transport de millions de gens en quelques semaines sur de longues distances à l’aide d’un système ferroviaire primitif doit sûrement avoir coûté la vie à plusieurs. Ces gens faisaient aussi face à une vie de misère en Sibérie.
On peut deviner jusqu’à quel point ces évacués ont pu souffrir en Sibérie en lisant les mots de l’historien de cour Telpuchowski :
L’accueil de cette masse de millions de gens, qui avaient été évacués des zones occupées ou menacées d’occupation par l’ennemi posait un problème majeur dans l’arrière-pays. [ en parlant de la reconstruction des usines transplantées] travaillaient à ciel ouvert, souvent sous la pluie et la neige. Les accommodations les plus élémentaires manquaient ; ils durent vivre dans des tentes et des huttes. La nourriture était rare. La journée de travail durait souvent de 12 à 14 heures.[55]
Sans commentaire.
En parlant des déportations qui ont eu lieu en Lituanie une semaine avant le 22 juin 1941, le Judaica dit que les déportés furent internés dans des camps de travail et forcés de travailler dans des mines de charbon, ou de couper du bois et d’autres travaux lourds.[56] Il n’y a aucun doute que plusieurs de ceux-ci sont morts. Après la libération de l’oppression soviétique, la population balte raconta d’innombrables récits d’horreur sur ces jours sombres. Des milliers de personnes furent abattues. Si les Soviétiques ne pouvaient mettre la main sur une personne qu’ils recherchaient, un autre membre de la famille vivant dans la même maison était emmené à sa place. Les personnes arrêtées étaient entassées à 50 ou 60 par wagon à bestiaux, des hommes furent séparés de leurs femmes, des enfants de leur mère. Aucune ventilation n’existait, pas plus qu’on ne pouvait y trouver de bancs. Ils furent laissés à eux-mêmes sans nourriture ni eau. Plusieurs moururent sur le chemin de l’Est. Dans un wagon laissé derrière à la station Oger, 60 enfants suffoqués furent trouvés. Ces gens furent traités pire que du bétail.[57]
Certains de ces déportés purent revenir en Estonie, en Lettonie ou en Lithuanie ; ils racontèrent les terribles conditions en vigueur sur le territoire soviétique. Les gens, disaient-ils, étaient forcés de travailler dans le froid glacial du Nord et de l’Est avec pour seuls vêtements et chaussures ce qu’ils portaient le jour de leur arrestation. Les soins médicaux manquaient cruellement et la malnutrition causait la mort de beaucoup de gens.[58]
Il est difficile d’établir un chiffre précis sur le nombre de victimes juives en Sibérie et dans l’Oural. On doit avoir à l’esprit que les descriptions concernant les pertes juives en Sibérie telles que présentées par les sources sionistes de l’Ouest pouvaient difficilement être objectives. Les Soviétiques n’auraient jamais assumé une responsabilité morale ou financière alors que l’Allemagne défaite était un bouc émissaire idéal pour tous les juifs manquants, même ceux tués au combat ou tués par les Soviétiques.
Le ministre hongrois à Moscou, le prof. Szefku, donna une description pathétique de l’apparence des juifs déportés ou évacués en Sibérie ; il dit au Dr. Zoltan Klar du Conseil des Juifs de Budapest :
Ces gens arrivent à Moscou en provenance de Sibérie dans un état pitoyable, faibles et malades, affamés et sales, en haillons, sans aucun bien matériel.[59]
Si la condition des juifs en Sibérie était si terrible en 1946, à quoi pouvait ressembler la situation durant la guerre ? Avancer le chiffre de 700,000 victimes n’est probablement pas assez compte tenu de la politique soviétique barbare.
Mais la guerre aussi prit son lot de victimes parmi les juifs. De 1939 à 1942 200,000 juifs sont tombés au combat dans toutes les armées alliées.[60] En déduisant les juifs polonais tués au combat et le nombre incertain de juifs tués dans les forces britanniques, françaises et américaines – 550,000 juifs ont normalement servi dans l’armée américaine durant la guerre – alors il est possible que 10-150,000 soldats juifs furent tués au combat durant la première année et demie de guerre contre l’Allemagne. Le Judaica maintenait en 1971 que 200,000 juifs soviétiques furent tués au combat.[61]
La "perte" de 157,500 réfugiés juifs polonais retournés dans leur pays après la guerre fut compensée par les Soviétiques par des "gains" sur d’autres juifs d’Europe. Comme nous le montrerons au chapitre 6, 65,500 juifs hongrois disparurent en Union Soviétique. De plus, l’URSS annexa la Ruthénie en 1945 alors qu’un peu moins de 100,000 juifs devaient s’y trouver.
En faisant le compte, on obtient la situation suivante : Des 5.3 millions de juifs sous domination soviétique en 1939/1940 au moins 700,000 ont perdu la vie suite à leur déportation dans des camps de travail ou des "accommodations " à l’Est ou en Sibérie. 200,000 furent tués au front alors qu’ils combattaient dans l’Armée Rouge ou dans des groupes de partisans et un autre 130,000 peuvent avoir péri suite aux combats qui se sont déroulés autour des villes, aux pogroms de la population autochtone, aux épidémies, au manque de soins médicaux, à la vieillesse et finalement aux représailles allemandes (exécutions d’otages) suivant le meurtre de soldats allemands par des partisans. Tous ces événements ont pu mener à plus de un million de décès. Pour cette raison on ne doit pas s’attendre à ce que plus de 4.3 millions de juifs aient survécu à la guerre en Union Soviétique – une perte de 20% par rapport à 1940. Sous forme de tableau on pourrait résumer ainsi :
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Sous domination soviétique - 1939/1940 |
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5.337.000 |
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déduction: |
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Guerre et pertes dues aux déportations |
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- juifs dans l'Armée Rouge tués au combat |
200.000 |
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- Deportations- pertes en Sibérie |
700.000 |
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900.000 |
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Pertes dans la zone allemande |
130.000 |
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Pertes totales |
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1.030.000 |
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Reste |
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4.307.000 |
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Autres changements: |
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Juifs hongrois retenus en URSS[62] |
65.500 |
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Annexion de la Ruthénie[62] |
86.000 |
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151.500 |
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Réfugiés juifs polonais qui sont revenus d'URSS |
157.500 |
6.000 |
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Population juive en URSS à la fin de la deuxième guerre (max.) |
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4.301.000 |
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